LES MANUSCRITS
Dès que par ravènement de la famille de Constantin au trône impérial l'Église chrétienne eut acquis une puissance politique dans l'empire, elle entendit supprimer par la violence toute contradiction au sujet de ses dogmes et de ses légendes, et se réserver le monopole absolu de la direction des esprits. Un édit de Théodose et Valentinien, inséré dans le code de Justinien^ ordonnait de livrer aux flammes les ouvrages de Porphyre ou de tout autre contre la religion, et punissait de mort tous ceux qui seraient détenteurs ou feraient la lecture de tels écrits.
Or quand on songe qu'aucune des œuvres des écrivains de l'antiquité grecque et romaine ne nous est parvenue que par des copies faites par des moines durant les siècles du moyen âge, une méfiance naturelle ne peut manquer de naître en nous au sujet de tout ce qui, dans ces auteurs, se rattache à l'histoire du christianisme.
Avec l'invention de l'imprimerie les choses ne changèrent point ; la censure ecclésiastique ouvrait un œil vigilant sur tout ce qui sortait des presses. Par un bref, en date du !«' juin 4501, Alexandre VI ordonnait aux imt)rimeurs, sous peine d'excommunication, de ne publier aucun livre sans l'aveu des archevêques ou de leurs vicaires et officiaux, et il enjoignit à ceux-ci de faire saisir et brûler tout livre qui contiendrait des doctrines hérétiques, contraires à la foi, impies ou malsonnantes ^.
1 De Summa Trinitate, constd: "Sancimus ut quaecumque Porphyrius propria exagitatus insania aut quivis alius adversus piam Christianorum religionem con-
scripsit apud quemcumque inventa fuerint igni tradantur his qui talia scripta
aut taies libros habere aut légère sustinuerint ultimum supplicium experturis."
> Sismondi, Histoire des Républiques italiennes, t XIII, ch. 102.
Dès la fin du xv® siècle il y eut 'à Rome un dignitaire de l'Église chargé d'examiner, corriger, rejeter ou approuver ce qui devait être imprimé dans la capitale de la chrétienté. Un des premiers qui furent investis de cette importante et délicate fonction fut Annius de Viterbe^ Tous les imprimeurs, déjà nombreux alors*, étaient sous sa juridiction; il siégeait dans la Congrégation de V Index; il avait un appartement au Vatican et y demeurait. Annius, ou de son vrai nom Jean Nani, était un frère prêcheur fort savant en littérature et en histoire, connaissant les langues latine, grecque, hébraïque, chaldaïque et arabe ;' il passait pour un des plus recommandables personnages de son siècle ; sa probité semblait au-dessus de tout soupçon; on prétendit qu'il fut empoisonné par César Borgia, auquel il ne craignait pas de dire la vérité. Viterbe lui éleva une statue. Or, c'est ce même Annius qui publia dix-huit volumes in-folio d'oeuvres attribuées à Bérose, Mégasthène, Manéthon, etc. Ces prétendues découvertes qui donnèrent aux savants du xvi* et du XVII* siècle l'occasion de s'adresser tant de libelles passionnés pour ou contre Annius, ont été depuis unanimement reconnues n'être que des pièces fausses. Pour les âmes les plus droites, il a toujours semblé que la fraude était méritoire quand elle avait pour but de servir les intérêts de la religion.
Dans la destruction des monuments de la civilisation romaine par les barbares du dehors et du dedans de l'empire, les œuvres de Tacite n'ont pas été protégées par sa renommée : il ne nous en est parvenu que quelques fragments.
La première édition des œuvres de Tacite est celle de
* Nouvelle Biographie générale de Didot : Annius de Viterbe. ^ Paul Lacroix, Les Arts au moyen âge et à la Renaissance : Imprimerie. — Tiraboschi, Storia délia litteratura italiana, t.VI, part. II, lib. III, cl, § 12, 13.
Vindelin de Spire, publiée à Venise, sans date, mais qu'on croit être de 1469 ou 4470. Sous le titre .de Annalium et Historiarum libri superstites, elle ne contenait que les six derniers livres des Annales et les cinq premiers des Histoires. Les éditions subséquentes jusqu'en 4545 ont été copiées sur celle de Venise. Malgré l'ardeur que les imprimeurs mettaient à se procurer des manuscrits contenant des matières non ei^core publiées, on ne trouvait aucun complément aux œuvres de Tacite.
L'illustre historien romain n'avait pas joui dans la chrétienté d'une grande considération, par suite des accusations de mensonges et de calomnies envers les Juifs et les Chrétiens dont il avait été l'objet de la part des Pères de l'Église. Léon X publia toutefois un bref par lequel il promettait non seulement des indulgences à ceux qui découvriraient des manuscrits de Tacite, mais aussi de l'argent et de la gloire. Le zèle des chercheurs se réveilla. Parmi ceux qui furetèrent les bibliothèques, un Allemand trouva les cinq premiers livres des Annales dans le couvent de Gorvei ; il les porta au pape, qui les reçut avec plaisir et lui donna cinq cents écus. Philippe Beroalde fut alors chargé de donner une édition plus complète de Tacite, qui fut publiée à Rome en 4545^
La bibliothèque Laurentienne à Florence, dont la direction est confiée à l'honorable et savant M. Niccolo Anziani, possède deux manuscrits de Tacite qui sont probablement ceux qui servirent à la publication de l'édition de Rome.
Le premier manuscrit provient du couvent des Bénédictins de Gorvei. On n'est pas d'accord sur sa date. M. Anziani le fait remonter au viii® siècle, d'autres érudits le font descendre au XI®. Il contient les six premiers livres des Annales,
' Bayle, Dictionnaire historique et critique : Tacite.
Le second manuscrit renferme les livres XI à XV et moitié du XVP, les quatre premiers livres des Histoires et partie du V®. Il provient du Mont-Cassin; il est écrit en caractères lombards, spécialement usités dans ce monastère; on en fixe la date à la fin du xi« siècle.
On y a constaté un certain nombre d'interpolations; mais les paléographes sont unanimes à reconnaître que le chapitre relatif à la persécution des chrétiens, celui qui nous intéresse dans cette étude, est bien de la première main, qu'il n*a point été ajouté après coup.
Nous devons à l'obligeance de M. Anziani de pouvoir mettre sous les yeux du lecteur la reproduction photographique de cette page du manuscrit.
En un tel cas, ne possédant que ces seuls manuscrits, ne pouvant les confronter avec d'autres, on ne saurait s'appuyer sur des altérations d'écriture pour contester l'authenticité du texte.
C'est donc par l'examen du style, des sentiments exprimés par l'auteur et des faits eux-mêmes qui sont rapportés, que nous aurons à décider si le récit peut être attribué à Tacite ou s'il doit être considéré comme l'œuvre du bénédictin du Mont-Cassin qui a calligraphié le manuscrit ou de tout autre copiste chrétien avant lui.
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