A IR DE GISELLE
Oui, bien souvent dans mon petit domaine, J*ai fait accueil à plus d'an bon roman ; Je puis citer la Comédie humaine.
Qui restera comme un beau monument.
Douce Eugénie, âme si désolée, Qui n'a pas plaint tes secrètes douleurs ?
Sur ce beau Lys éteint (fans la vallée, Qui parmi nous n'a pas versé des pleurs ?
Lorsque Balzac peignait un caractère, Il unissait le drame à la raison ; Il s'éleva parfois jusqu'à Molière; Grandet, l'avare, est digne d'Harpagon.
Après avoir lutté dans cette vie Pour obtenir le prix qu'on lui devait, Gomme toujours, pauvre homme de génie, Il est parti quand la gloire arrivait!...
La renommée est bien souvent rebelle ; Mais pour Balzac va briller son flambeau.
Et cette gloire, à sa vie infidèle.
Sera du moins fidèle à son tombeau !
106 L*éCOLE DES MÉNAOES
C'est donc en cette année 4838 que la Première Demoiselle fut d'abord ébauchée à l'étranger, puis complètement achevée en France. Mais elle y perdit son titre primitif, qui fut remplacé par un autre, beaucoup plus heureux : V École des ménages^ sous lequel ses tribulations véritables, ainsi qu'on va le voir, allaient seulement commencer.
Une scène nouvelle, qui promettait d'être littéraire avant tout, devait bientôt naître sous le nom de : Théâtre de la Renaissance. En possession de la salle Ventadour, la meilleure que les Parisiens aient peut-être jamais connue, la direction promettait monts et merveilles. Composée d'un groupe d'associés ayant mis à leur tête M . Anténor Joly , — qu'en 1846 Balzac devait retrouver directeur du journal VÉpoque, lorsqu'il y publia son Instruction criminelle^ — elle voulait débuter par un coup d'éclat, et ce fut, en effet, par un grand succès qu'elle commença ses représentations, puisque, le 8 novembre 4 838,
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ce théâtre de la Renaissance s'ouvrit par la première représentation du Ruy Bios de Victor Hugo, avec Frederick Lemaitre dans le rôle principal.
Mais il fallait songer à l'avenir et trouver un ouvrage qui pût succéder à Ruy Bios, quand la vogue en serait épuisée. Ce fut à Balzac que la direction du théâtre songea pour prendre cette périlleuse succession, car, précisément, le bruit s'était répandu que le grand romancier venait d'entreprendre une œuvre dramatique d'un puissant intérêt, et son début à la scène, quel qu'en fût le succès, devait, en tout cas, être un événement.
Il y eut donc à ce sujet de longs et nombreux pourparlers, auxquels se trouva mêlé M. Armand Pérémé, d'Issoudun, que Balzac avait connu chez madame Carraud,en Berry. En conséquence, plusieurs lettres furent échangées entre le maître et cet intermédiaire, qu'il avait sans doute choisi. Nous avons eu la chance de retrouver une partie
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de cette correspondance inédite, qui fourmille de détails curieux, et nous sommes heureux de pouvoir la mettre sous les yeux de nos lecteurs :
:» A M. de Balzac^ aux Jardies.
» [Pari?,] lundi, cinq heures, 9 juillet 1838.
i* La négociation est en train. Edouard D[av...]* m'écrit d'aller dîner avec lui pour en causer. Il a rendez-vous mercredi avec M. A[nt<^nor] J[oly], pour agiter la question sérieusement. Je pense assister à la conférence. Je vous promets de bien tenir mon bout. Ce début me paraît d'un bon augure.
» Quand vous verrai-je?
» Je n'ai pu vous aller trouver hier. Je serais bien joyeux de vous porter une bonne nou-
1. Ou Dar... L'autographe de la lettre du 29 novembre 1838 (voir plus loin) laisse planer an doute à ce sujet.
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velle. Je vous informerai quand même de tout ce qui se sera passé, » Bien à vous.
» a[rmand] p[érémé]. »
« [Paris,] 6 septembre 1838,
» Edouard D[av. . .] revient de la Belgique ; il me demande où en sont vos travaux. Ces messieurs comptent bien sur votre promesse.
Ce qu'on vous a dit des dispositions de M. de Vplleneuve] à votre égard est sans fondement. Loin de rencontrer de l'opposition ou du mauvais vouloir, je crois, au contraire, qu'on sera trop heureux d'accepter votre concours. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on attend votre œuvre avec une impatiente curiosité.
» Edouard va repartir; il voudrait bien savoir à quand la lecture. Je crois qu'il reviendrait exprès. Soyez donc assez bon
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pour me répondre un mot. Pour mon compte, je n'ose pas vous dire comme je prends mal le temps en patience... A moi la fleur d'une si belle fille I... On n'a point deux fois dans sa vie de ces bonnes fortunes-là.
» Si j'avais le temps, j'irais bien vous relancer; mais, hélas!... pauvre amphibie, homme et chose, je lutte avec insuccès entre mes deux natures. La matière triomphe.
Croiriez-vous qu'un de mes amis me demandant l'autre jour des nouvelles de mon œuvre, on a eu l'impertinence de me demander si c'était en porcelaine. Heureusement j'ai songé à répondre : t Non, en verre » !
» Toutefois, je crois arriver à terme avec mes antiquités *, et accoucher dans le courant du mois ; puissiez- vous ne pas tarder davantage I
1. M. Pérémé, antiquaire distingué, s'es beaucoup occupé des monuments du Berry, sur lesquels il a publié des travaux archéologiques importants, entre autres à propos de la tour dissoudun.
» Tâchez de me donner de vos nouvelles avant lundi.
» Bien à vous.
» ARMAND p[ÉRÉMÉ].
y> Borget, à ce qu'il paraît, a quitté le Pérou pour se rendre en Chine. 11 veut faire le tour du monde. »
« [Paris,] 15 octobre 1838.
» J'arrive du Berry; j'ai vu madame C[arraud], toujours la femme supérieure que vous savez. Elle est bien de vos amis, et elle m'a fait l'honneur de m'en croire aussi, car elle m'a parlé à cœur ouvert sur votre compte, avec cette franchise d'intérêt que l'indifférence ne sait point atteindre et que la politique exclut.
» Elle vous trouve un grand défaut, et je crois qu'elle a raison, je vous le dis avec d'autant moins de scrupule qu'on me l'a
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toujours attribué à moi-même ; elle vous reproche une mobilité d'idées, une inconstance de résolution qui nuit à vos intérêts bien plus encore qu'à votre gloire, car si le public admire votre fécondité, il ne sait pas que vous pourriez faire bien d'autres et de bien plus grandes choses, et ceux qui comptent sur une œuvre, commencée ou promise, ne vous tiennent pas compte de cette richesse de conception, qui pousse incessamment un jet sous un autre et dépense le plus subtil de votre génie en vaines superfétations. Vous mangez réellement votre bien en herbe, vous gaspillez votre esprit, car vous n'en lirez pas le fruit que vous devriez, et dans le temps que vous pourriez amener à terme un plan sagement conçu et fertile en résultats solides, vous en enfantez coup sur coup dix à douze, plus beaux et plus séduisants peut-être, mais qui s'évanouissent en fumée et ne vous rapportent rien.
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» Pardonnez-moi cette morale; elle n'est ni neuve ni amusante, mais elle ne vient pas hors de propos. Edouard D[av,..] attendait impatiemment mon retour. Il voulait savoir où en est votre œuvre, pour laquelle lui et moi nous sommes mis en avant auprès de MM. J[oly]. On nous demande la cause d'un pareil retard, on nous en rend en quelque sorte responsables moralement. Je m'en affligerais moins, si l'on paraissait étonné ; mais il est quelqu'un qui prétend que Ton devait s'y attendre, que vous ne tenez jamais vos engagements, et c'est ce qui me désole, n'ayant point de bonnes raisons à alléguer. En effet, j'ai peine à comprendre moi-même les motifs qui ont pu vous porter à abandonner ou à interrompre une entreprise qui promettait tant, surtout avec la certitude d'obtenir de ces messieurs, toutes les facilités que vous pourriez désirer.
» Hâtez-vous donc, je vous en prie, de me rassurer sur le sort de cette idole, à laquelle
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j'avais d'avance bâti un si beau temple ; fournissez-moi quelque argument plausible, quelque réponse satisfaisante à opposer à ceux qui pourraient vous accuser devant MM. J[oly], dont la foi est intacte et le zèle encore chaud, car j'en souffre plus que si l'on s'en prenait à moi-môme.
j> Surtout, ne m'en voulez pas de cette façon trop sincère, peut-être, de vous témoigner mon attachement, et croyez-moi toujours votre dévoué,
J> ARMAND P[ÉRÉMÉ]. »
a [Paris,] 29 novembre 1838.
» Je me suis trouvé hier soir avec les frères J[oly] et Vill[eneuve] ; j'ai eu une longue conversation avec Ant[énor], Vous avez bien tort de ne pas venir à eux. Jamais l'instant n'a été plus favorable, et vous regretterez peut-être de n'en avoir pas profité.
Le Victor Hugo et le Dumas sont usés jusqu'à la corde. Le Casimir Delavigne n'a guère plus de faveur. Il leur faut un nom nouveau, et ils sont prêts à le payer, indépendamment du talent. Que ne feront-ils pas pour un nom et un talent réunis 1
» Vous avez compromis mon crédit, car j'ai beaucoup promis, et vous tenez bien peu. Le blâme pèse heureusement sur moi, et je ne me suis pas disculpé pour vous laisser tous vos avantages.
» Ant[énor] désire une entrevue. Consentez à le voir, sur un terrain neutre, chez Dav[...] ou chez moi, ou partout ailleurs.
Peut-être n'en serez-vous pas fâché. On gagne à se connaître. Un mot suffit pour lever bien des doutes, détruire bien des préjugés. Nous valons toujours mieux que notre réputation.
» Venez donc à Paris, ou faites-moi connaître vos intentions.
» Votre bien dévoué,
» ARMAND PÉRÉMÉ. »
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A Monsieur Armand Pérémé, à Paris.
c [Les Jardies,] ce mardi, 4 décembre [1838.]
» Mon cher Pérémé,
» Ce que les personnes incomparablement plus riches que la librairie n'osent faire, la pauvre et défiante librairie l'accomplit sans hésitation. Voilà près de vingt mille francs qu'elle m'avance, et si elle ne m'a pas tiré d'embarras, elle y contribue puissamment.
j> Je suis à travailler nuit et jour, car j'ai promis, et je ferai huit volumes en six mois, ce qui n'empêchera pas mes débuts ailleurs.
» Vous conviendrez avec moi que l'étrange procédé dont on a usé à mon égard, lors de la représentation que vous savez, est une de ces grossièretés qui sont peu engageantes, et, quand l'auteur le saura, croyez qu'il en sera navré * !
1. Comme on le verra plus loin par la réponse à cette lettre, Balzac avait réclamé une place pour Touverture du
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» Pour le moment, il est impossible que je sorte de mon cabinet, où je travaille mes dix-huit heures tous les jours, car j'ai sur les bras : le Curé de Village, dans la Presse; Une Fille d'Eve, au Siècle; Qui a terre a guerre, ailleurs, et deux ouvrages sous presse pour le même libraire ; sans compter une préface à la Physiologie du Goût, et mon grand ouvrage de la Pathologie de la Vie so^ ciale, vendu hier huit mille francs à deux
mille exemplaires*.
» Je ne pourrais donc m'occuper de ce
que vous savez qu'au moyen d'une avance, comme on en a fait souvent à des auteurs.
Vous avez toute ma confiance pour une semblable négociation. Le ministre de l'intérieur, m'a dit Taylor, l'avait autorisé à tout, au Théâtre-Français, avant l'avènement
Théâtre de la Renaissance. Mais sa demande, transmise par M. Pérémé, n'était parvenue à la direction que le lendemain de cette représentation, et le maître, en écrivant ceci, ignorait ce détail.