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de cet imbécile de Buloz, et je lui ai dit alors que, tant qu'il serait là, je ne ferais rien pour le Théâtre-Français, où tout avait été préparé pour mon essai avant que je vous eusse parlé.

» Vos gens sont peu clairvoyants ; ma fortune à faire vaut la leur, et je n'ai pas envie de me tromper. D'ailleurs, ils vont se trouver avant peu cruellement déçus. Il n'y a pas de place pour un troisième théâtre à musique; il n'y a ni exécutants, ni gens de génie en musique. Meyerbeer a cent mille livres de rente et préférera toujours l'Opéra. Pour la littérature, elle est entre le mélodrame et les flonflons des quatre théâtres de vaudeville. Aussi, voyez que de niaiseries on a tentées : les monstres, les prodiges, les ânes savants, etc. Il n'y a plus de possible que le vrai au théâtre, comme j'ai tenté de l'introduire dans le roman. Mais faire vrai n'est donné ni à Hugo, que son talent porte au lyrisme, ni à Dumas, qui l'a dépassé pour

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n'y jamais revenir; il ne peut être que ce qu'il a été. Scribe est à bout. Il faut chercher les nouveaux talents inconnus et changer les conditions sultanesques des directeurs. Il n'y aura jamais que la médiocrité qui subira les conditions actuelles.

» J'ai, depuis dix ans, travaillé en vue du théâtre, et vous connaissez mes idées à cet égard. Elles sont vastes, et leur réalisation m'effraie souvent. Mais je ne manque ni de constance, ni de travaux refaits avec patience. Si la Pathologie de la vie sociale^ payée huit mille francs, reste six mois sous presse, au su des libraires [acquéreurs], il serait possible qu'à une répétition [démon œuvre], je trouvasse, moi aussi, à [la] retravailler, et, [alors], si je n'avais pas [affaire à] des gens amis, ils maugréeraient d'un homme qui aurait de l'argent à eux, de l'argent qu'on m'apportera, sans conditions, le jour où j'aurai prouvé par quelque succès que je connaissais mon avenir I Je sais que je

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tiens plusieurs fortunes dans mes cartons; mais cette conviction est, de toutes, la plus difficile à faire partager. Mes besoins sont immenses, et, comme il faut que je les satisfasse, il est clair que je n'ai rien à hasarder. Un Hollandais, qui aurait fait toute sa vie le commerce des harengs, secs ou saurets, jugerait de cela, et spéculerait.

Aussi, m'a-t-on déjà offert un prêt sur ce que je dois avoir fini dans quelques semaines, et c'est le plus dur des usuriers [qui m'a fait cette offre] 1 Seulement, il veut trop absorber, et comme je vais cahin-caha, avec mes travaux incessants, j'espère atteindre [seul] à la première représentation sans encombre.

La Porte-Saint-Martin fait cinq mille francs de recette quand elle est pleine, et pour recommencer Robert le Diable en littérature, il ne faut que du travail, soutenu de quelque chose que je me sens en moi : Motus!

* Je vous remercie beaucoup de ce que vous avez fait; mais, si vous connaissiez

l'horrible position financière où je suis (j'ai encore seize mille francs à rembourser à mes anciens éditeurs), vous comprendriez pourquoi le mot argent est la préface de tous mes efforts, faits ou à faire.

3» Mille choses aimables et affectueuses.

* DE BALZAC

€ Si vous venez me voir, prenez vos précautions, car mes boues sont infranchissables. J'irai peut-être à Paris jeudi prochain. »

A Monsieur de BalzaCj aux Jardies.

< [Paris], 9 décembre 1838.

» Au reçu de votre lettre, je me suis empressé d'en écrire une autre dans laquelle, évitant tout ce qu'il ne fallait pas dire, j'ai essayé de dire tout ce qu'il fallait, en groupant vos arguments, augmentés de ceux qui me sont personnels, de manière à en faire jaillir cette vérité ou cet aphorisme : que le

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théâtre a besoin de vous et qu'il ne saurait trop faire pour obtenir votre assistance.

Cette lettre, adressée à dessein à Éd[ouard] D[av...],a été immédiatement communiquée à MM. J[oly] et V[illeneuve] qui l'ont, en conseil, pesée, analysée et ruminée.

» Votre raisonnement, qui ne manque pas de justesse, a fait impression sur le triumvirat directorial. Vous n'avez rien fait du reste pour augmenter l'opinion qu'on a de vos capacités ; elle était telle qu'elle doit être. La foi existe. La seule question qui puisse s'élever aujourd'hui porte sur les moyens d'enchaîner votre volonté d'une manière, imperturbable. On ne vous demande que de vouloir et de vouloir fermement, et devant vous s'aplaniront les sentiers semés d'or et de fleurs.

» J'ai vivement soutenu l'intérêt de votre cause auprès de ces messieurs. Je dois visà-vis de vous et en toute conscience dire quelque chose en leur faveur.

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» 11 est malheureux de parler d'art dans les mêmes termes qu'on parle de pommes de terre ou de harengs saurs, mais enfin, il faut faire suivant le temps, et, dans un siècle d'argent, peser le génie au poids des écus.

Votre préface obligée est Vépilogue obligé de beaucoup d'autres.

» Ainsi, parlons sans détours. Ces messieurs ont été aussi accommodants qu'il soit possible de le désirer. On n'achète pas, vous le savez, un lièvre dans un sac. Eh bien, eux, sur la simple proposition présentée par un tiers (par moi, illettré), d'un ouvrage en projet, dont ils ne connaissent ni la portée, ni l'intrigue, ni même le titre, sur ma simple garantie que cela devait être beau, magnifique, capital, ils ont accédé à vos désirs, ils ont promis ce que vous demanderiez. Mais, chose trop juste, ils se sont réservés, et cela sur votre proposition, de satisfaire à vos désirs après lecture du canevas seulement de votre conception. Je me suis là-dessus en

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quelque sorte engagé en votre nom ; cet engagement vous l'avez ratifié en me promettant lecture aux premiers jours de septembre. Nous voici au milieu de décembre, et rien n'a paru. Vous avez eu d'autres préoccupations, impérieuses sans doute. Nous connaissons tous l'influence de certaines circonstances sur les meilleures résolutions.

Mais ces messieurs, comment ont-ils pu apprécier la valeur de ces empêchements ? Qui leur a expliqué si vous ne pouviez pas, ou si vous ne vouliez pas ? Mettez- vous un instant à leur place.

» Aujourd'hui, vous dites que vous ne pourriez vous occuper du projet en question qu'au moyen d'une avance comme on en a fait souvent aux autres. Cette avance on ne vous la refuse pas, tant s'en faut.

Mais sur quoi la voulez- vous? Sur un fait ou sur une promesse? Entre nous, vous savez, en littérature surtout, la valeur de cette dernière denrée. Une promesse, c'est

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moins que rien. MM. J[oly] ne sont pas encore payés pour penser différemment sur ce sujet. £h bien, on ne vous demande pas non plus un ouvrage parfait; on se contenterait de la certitude morale d'obtenir un ouvrage de vous, dans un temps raisonnable.

3» Tenez, pour spécifier davantage, voici ce qui me paraitrait résulter en dernière analyse de tout ce qui a été dit jusqu'ici de part et d'autre.

» Vous avez besoin de seize mille francs pour vous délivrer de la tyrannie de vos anciens éditeurs. Cette somme me parait être l'expression simplifiée de vos exigences actuelles. Je crois pouvoir aflSrmer que cette somme vous serait accordée sans difficulté, si, dans une entrevue particulière entre vous et MM. J[oly] et V[illeneuve], vous consentiez à vous expliquer sur votre projet, et à donner votre parole d'honneur de faire et livrer l'œuvre en question dans un délai

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déterminé. Edouard D[av...] et moi, nous interviendrions seulement comme amis des parties et comme garants moraux de l'exécution du traité. Voyez si cette offre vous convient.

» Maintenant, j'ai à vous donner l'explication de Y étrange procédé dont vous vous plaignez, au sujet de l'ouverture de Ventadour. Ma lettre, arrivée entre mille autres, a subi le sort commun et n'a été ouverte que le lendemain de la séance. Il n'y a donc pas eu de mauvais procédé, puisqu'il n'y a pas eu d'intention.

» Je ne pense pas pouvoir de sitôt affronter vos chemins boueux pour gagner votre chalet. Je suis cloué à ma chaîne pour longtemps. Si vous avez plus de courage ou de liberté que moi et que vous ne reculiez pas devant la fortune du pot, vous serez le bienvenu.

» J'ai appris indirectement l'arrivée de madame Carraud dans nos parages, et si je

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parviens à découvrir son pîed-à-terre à Paris, je ne désespère pas de vous y rencontrer,

» Tout à vous.

» ARMAND [PÉRÉMÉ]. »

A Monsieur Armand Périmé^ à Paris.

« [Les Jardies, 11 décembre 1838].

» Mon cher Pérémé,

» Je vous remercie du fond du cœur des peines diplomatiques que je vous donne, et je vous en saurai toujours un gré infini.

Je ne voudrais pas que l'on crût que j'ai l'orgueil féroce de certains auteurs; mes doutes sur moi-même sont infinis. Je ne suis sûr que de mon courage de lion et de mon invincible travail. J'ai écrit cette semaine cinquante-cinq feuilles d'impression.

» Les explications que vous me donnez ont quelque chose de satisfaisant. Si vos

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gens veulent en arriver là, je puis m'engager, pour que toute sécurité soit dans leur esprit, à leur donner une hypothèque, au cas où, soit dans trois mois, je n'aurais pas donné la pièce, ou rendu, — la pièce n'existant pas, — l'argent en espèces dans les trois jours.

» Pour quiconque me connaît, les questions financières sont toujours vidées avec la plus grande loyauté et exactitude. Vous pouvez [le] demander à plusieurs.

» Je serai vraisemblablement à Paris vendredi, et vous pouvez arranger un dîner pour ce jour-là chez votre ami. Je crois que quinze mille francs, somme de la prime sur trois pièces en cinq actes, serait une avance suffisante, et déjà trois maisons de librairie l'ont faite sans hésitation.

» Je prendrai l'engagement de lire une pièce au bout de deux mois, et de la monter en deux mois; une autre, au bout de cinq mois; une autre, au bout de huit

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mois ; en sorte que, dans l'année, l'épreuve serait faite.

» D'ici à quatre mois, jour de la représentation, je vaudrai bien quinze mille francs, car j'aurai, je l'espère, acquitté pour plus de cent mille francs de dettes. Les cinquante-cinq f[euilles] de cette semaine représentent quatorze mille francs, et j'en fais autant cette semaine[-ci] .

» Reste la question des acteurs. Il faut que je les voie. Si je me voue à ce théâtre, il faut arracher Théodorine à la Porte- Saint-Martin, et chercher en province une certaine Nogaret ou Nongaret, qui jouait à la Gailé, et chez laquelle il y a de l'étoffe.

» Je ne voudrais pas commencer par les trois majeures compositions que vous savez.

Je lancerais un drame de la vie boui^eoisc pour ballon d'essai, sans fracas, comme une chose sans conséquence, afin de voir ce qu'on dira d'une chose d'un vrai absolu, et

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cette pièce dépend d'une petite fille, qui doit ressembler à Anaïs dans son temps odéonien, une actrice entre elle et Jenny Vertpré, une innocence rusée, exaltée, seize ans. Je consulterais Planche et vous, et nous pourrions répéter pour le 20 janvier joew/êlre. Si Frédéric[k] le voulait, il aurait le premier rôle. Il lui conviendrait. Il faut un comédien souple.

» Mille gracieusetés.

» Tout à vous.

» DE b[al]z[ac].

» Comme sur ces quinze mille francs, dix mille seraient pour mon entrepreneur [d'ici], ils peuvent être faits [par des billets] entre cinq et six mois, [même] sept mois, et cinq mille francs pour moi, argent. Cela facilite bien des choses. On payerait les deux tiers en plein succès, s'il y a succès, car [pour] lâcher le vrai devant un public blasé, il faut du courage ! »

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A, Monsieur de Balzac, aux Jardies.

a [Paris], 12 décembre 183d.

» Par une contrariante fatalité, Ed[ouard] D[av. . .] se trouve vendredi de garde au Château, où son grade le force de dîner. Il est désolé de ce contretemps et compte que vous l'en dédommagerez au premier jour. Il ne sera libre qu'à huit heures du soir, et il est convenu que nous nous réunirons chez lui.

» Ant[énor] J[oly] voulait nous donner à dîner; mais nous avons pensé, Éd[ouard] et moi, qu'il convient que vous vous trouviez sur un terrain neutre pour discuter vos intérêts.

» Si j'étais sorti du provisoire et que ma maison fût montée convenablement, c'est moi qui aurais eu le plaisir de vous recevoir tous. Mais je ne puis, quant à présent, qu'offrir un dîner sans cérémonie à un ami indulgent.

Aussi je compte sur vous à ces deux litres.

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» De là nous nous rendrons chez D[av...], où je vous mettrai en contact avec des gens bien disposés pour vous.

» En attendant, mille amitiés.

» ARMAND P[ÉRÉMÉ]. »

Par la suite, des difficultés surgirent encore, à propos des rendez-vous à prendre, ainsi qu'en témoigne cette dernière lettre de Balzac, recueillie dans sa Correspondance imprimée :

A Monsieur Armand Péréméy à Paris.

« [Les Jardîes, janvier 1839].

3 Mon cher maître,

» Il m'est impossible d'être à deux heures [chez vous], car je viens pour l'assemblée des auteurs, qui commence à onze heures pour midi, et qui certes ne sera pas finie à deux heures. Tout ce que je puis

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vous promettre, c'est d'être chez vous à cinq heures. Vous me mènerez où vous voudrez, si vos affaires sont finies.

» Tout à vous.

» DE BALZAC

« Décidément, on m'a parlé d'une petite Nathalie qu'ils ont et qui ferait mon ingénue. Je suis bien content qu'ils aient madame Théodore. Us devraient maintenant prendre Henry Monnier; ils ne savent pas quel trésor il est 1 II n'a manqué à Monnier que des auteurs. Il aurait un rôle dans ma pièce, et vous savez que j'ai deux grands rôles [en vue] pour lui. S'ils l'avaient, il y a dans ma pièce un rôle d'épicier que je referais à son intention.

» Ainsi, Nathalie, madame Théodore et madame Albert seraient les trois femmes importantes; Frederick, Monnier, Saint-Firmin seraient les trois grands rôles d'homme.

— Guyon doublerait Frederick en cas d'in-

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se donner le 2"J mars.

» Atcda Beauchcoe aurait aus^i an rlJe. »

Cette correspondance révèle une fois de plus les exigences, — fantastiques, il faut bien l'avouer, — de Balzac traitant la question financière et défendant ses intérêts. Elle fait aussi connaître combien, même de son vivant, ses véritables amis déploraient l'incessant abus qu'il faisait de ses géniales facultés.

D'autres lettres inédites, non moins affectueuses, sont remplies de regrets analogues, notamment celles qui lui furent adressées par madame Carraud. Ces dernières sont des

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modèles de clairvoyance et de sagesse, dont, malheureusement, les bons conseils qu'elles contiennent furent trop peu suivis.

Ainsi que les documents cités plus haut ont dû le faire pressentir, les négociations n'aboutirent pas, et la question d'argent ne fut sans doute pas étrangère à cet échec. En vain, le maître, dans son tardif désir d'aboutir sérieusement, remania-t-il son œuvre pour satisfaire aux soi-disant caprices de la direction, celle-ci finit quand même par la refuser. Et pourtant Balzac, sentant son courage et sa patience presque épuisés, avait finalement essayé, en s'adjoignant un collaborateur, de donner satisfaction à toutes les exigences du théâtre. Dans ce but, il avait pris Lassailly, l'auteur des Roueries de Trialyh^ à demeure aux Jardies, où la pièce fut, avec son concours, entièrement recommencée à nouveau. Mais ce fut inutilement, car V École des ménages ne parvint pas à vaincre le parti pris dont Balzac la disait victime.

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Gérard de Nerval a recueilli quelques détails sur cet étonnant séjour de Lassailly aux Jardies dans un article dont nous citerons plus loin les principaux passages.

Ce qui rendait ce refus plus pénible encore à Balzac, c'est la publicité qu'il avait donnée lui-môme, ou fait donner par d'autres, à son prochain début comme auteur dramatique.

L'entrefilet suivant, inséré dans la Carica" ture provisoire du dimanche 3 mars 1839, précise la note de ce mot d'ordre :

« M. de Balzac a lu dimanche dernier [24 février], au théâtre de la Renaissance, une comédie en cinq actes et en prose, intitulée : l'École des ménages. Le même auteur, qui veut devenir le plus profond de nos auteurs dramatiques après avoir été le plus fécond de nos romanciers, a demandé lecture au Théâtre-Français pour une autre comédie en cinq actes et en prose, intitulée :

le Commerce ».

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Un jour vint où le pauvre grand homme désolé de manquer cette occasion de toucher une somme que son imagination, comme toujours, grossissait démesurément, fît le récit de ses déboires dans une lettre adressée cette fois à madame Carraud, comme on sait son amie dévouée, et son hôtesse de Frapesle, près d'Issoudun. Écrite par Balzac quelques temps après son échec, elle est imprimée aussi dans la Correspondance du maître. Voici le passage de cette lettre auquel nous faisons allusion :

» La Renaissance m'avait promis six mille francs de prime pour lui faire une pièce en cinq actes ; Pérémé avait été l'entremetteur ; tout était convenu. Comme il me fallait six mille francs à la fin de février, je me mets à l'œuvre, je passe seize nuits et seize jours au travail, ne dormant que trois heures sur les vingt-quatre; j'emploie vingt ouvriers à

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l'imprimerie, et j'arrive à écrire, faire et composer, VÉcole des ménages^ en cinq actes, et à pouvoir la lire le 25 février. Mes directeurs n'avaient pas d'argent ou, peut-être, Dumas qui leur avait fait faux-bond et avec lequel ils s'étaient fâchés, leur est-il revenu. Ils n'écoutent pas ma pièce et la refusent.

Ainsi, me voilà échiné de travail, seize jours de perdus, six mille francs à payer, et rienl Ce coup m'a abattu, je n'en suis pas encore remis. Ma carrière au théâtre aura les mêmes événements que ma carrière littéraire; ma première œuvre sera refuséel,.. »

Balzac avait deviné juste. En effet, Alexandre Dumas, qui s'était réconcilié avec la Renaissance, venait de lui apporter le drame de rAlchimislej dont il destinait aussi le principal rôle à Frederick Lemaître.

LAlchimiste^ immédiatement reçu, prit le

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tour réservé à V École des ménages^ et fut joué à sa place le 10 avril 1839.

Mais le grand Honoré n'avait pas attendu cetle date pour essayer d'atténuer le coup que le refus de sa pièce portait, non seulement à son amour-propre, mais, plus encore pensait-il, à ses intérêts. •■

Comme on l'a vu, Toeuvre était imprimée; il tenta donc d'en faire parler avec éloges dans la presse par quelques rares journalistes de ses amis, tels que Théophile Gautier, Eugène Guinot, etc. De plus, au commencement de mars 1839, des lectures de l'ouvrage, faites par l'auteur lui-môme, — au nombre de deux seulement, s'il faut en croire ce que dit Balzac dans une lettre encore inédite adressée à madame Hanska, — furent organisées dans le monde. La première eut lieu, raconte-t-il, chez madame Couturier de Saint-Clair, fille de Lady Rumbold, et sœur de la baronne de Delmar.

Disons ici que lady Rumbold ,femme de Sir

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George Rumbold, ancien ministre plénipotentiaire anglais, avait eu trois filles : la baronne de Delmar, morte en 1861; madame Couturier de Saint-Clair, dont le mari, colonel dans la garde suisse, se trouvait, paraît-il, de service aux Tuileries au moment de la Révolution, et madame Arabin, femme de l'amiral de ce nom, lequel avait servi sous les ordres de sir Sydney Smith, à Saint-Jean d'Acre. Lady Rumbold s'étant remariée plus tard avec sir Sydney Smith, l'amiral Arabin devint alors en quelque sorte le beau-fils de son ancien chef.

Madame Couturier de Saint-Clair s'était vivement intéressée aux tentatives faites par Balzac pour faire représenter ses pièces de théâtre, encore à naître, presque simultanément en France et en Angleterre. Elle avait, en outre, projeté de traduire en anglais ses œuvres nouvelles, — littéraires ou dramatiques, — au fur et à mesure de leur

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apparition. Nous possédons plusieurs de ses lettres au maître, dont voici la plus intéressante :

« Dieppe, ce 7 août 1838.

» Je suis chargée d'une commission auprès de vous, Monsieur, et je m'en acquitte avec empressement, car je me trouve intéressée à la réussite de ma négociation.

» Une dame de mes amies, spirituelle et aimable, désire vous attirer ici. Elle vous offre un appartement dans sa maison, où elle s'engage à vous laisser suivre vos occupations littéraires sans gène ni interruption. Même, si elle le trouve nécessaire, pour le bien du genre humain et pour que le monde ne soit pas privé de vos belles inspirations, elle vous enfermera à clef, si les promeneurs ou promeneuses, baigneurs ou baigneuses, vous entraînaient dans trop de distractions.

Elle n'aura pas même égard aux caprices et à la beauté de la mer dans ses mouvements

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variés, si ce sublime élément vous occupait trop. Enfin, vous ne saurez pas que vous eles à Dieppe, si vous le désirez. Mais elle et moi nous nous croirons privilégiées de le savoir. » Je m'acquitte donc de la commission de madame la marquise de Castries, et j'ose vous prier de la recevoir avec indulgence, passant par mes mains. J'ajouterai seulement un proviso. Si vous accordez la pétition de deux de vos lectrices dignes d'apprécier vos pensées profondes et spirituelles, que ce soit dans le courant de ce mois. Sans cela, je serai privée du plaisir de vous voir, car je reviens à Paris le 1^"^ septembre, où, au moins, j'espère avoir l'honneur de vous recevoir comme par le passé, en attendant que vous me donniez de l'occupation pour ma plume, comme il était convenu avant votre départ pour l'Italie*.

1. En 1836, 1837 et 1838, Balzac passa chaque année, quelque temps en Italie.

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» J ai une lettre de la belle comlesse Hélène Zavadovsky. Elle se rappelle à votre souvenir. Elle est en Angleterre, à Brighton, à huit heures de chemin de Dieppe. Vous pourriez, par vos pouvoirs magnétiques, lui faire savoir que ses amis pensent à elle de ce côté de l'eau.

» Veuillez, Monsieur, recevoir, je vous prie, l'expression de mes sentiments les plus distingués,

» r[uMB0LD] de SAINT-CLin^î^

La lecture de la pièce de Balzac eut donc lieu chez madame Couturier de Saint-Clair.

Parmi les auditeurs, se trouvaient les ambassadrices d'Angleterre et de Sardaigne, accompagnées de l'ambassadrice d'Autriche, la comtesse Appony, très grande admiratrice de Balzac. Gérard de Nerval a sans doute fait, plus tard, une confusion avec celte première lecture de F École des mé nages j en affirmant, dans l'article de la Presse dont nous

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avons parlé plus haut, que la pièce avait été lue en 1839 chez la grande dame autrichienne dont nous venons d'écrire le nom.

En tout cas, s'il faut en croire Balzac, ce drame fut lu par lui-même pour la seconde et dernière fois, le 8 mars 1839, chez le marquis de Custine. Nous avons déjà recueilli dans ce volume les lignes curieuses écrites à ce sujet dans la Presse par Théophile Gautier, et nous ne les reproduirons donc pas ici *. Mais on lira volontiers sans doute un extrait du feuilleton d'Eugène Guinot (Pierre Durand) publié dans le Siècle du 17 mars 1839 et relatif à ces auditions de VEcole des ménages^ car il contient un détail très intéressant au sujet de l'origine du dénouement actuel de la pièce :

« Pour nous reposer des fêles bruyantes de la saison, nous avons les soirées litté-

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