Numéro de mai
3. L'avant-propos de la Comédie humaine est daté de juiUet 1842.
Laurent- Jan, on le sait, était un écrivain de grand mérite. Il a publié un volume, intitulé : Misanthropie sans repentir, plein d'esprit et de verve. Ce petit livre, paru chez Hetzel, est devenu fort rare. Balzac appréciait beaucoup le talent de Laurent- Jan, à qui il emprunta plus d'une page. Son concours lui servit surtout pour Vautrin, en 1840. Aussi dédia-t-il ce drame à son collaborateur anonyme, dont il venait sans doute de faire la connaissance, dans le groupe
des écrivains du Charivari, qu'il rencontrait chez M. Dutacq, le directeur de ce journal.
Quand le grand écrivain partit définitivement pour la Russie, en septembre 1848, c'est à Laurent-Jan qu'il laissa sa procuration (aujourd'hui entre nos mains), relativement à ses œuvres dramatiques. C'est ce qui explique l'intérêt que Laurent-Jan témoignait au sujet des pièces de théâtre projetées par Balzac, et son rôle dans leur représentation à Paris. Malheureusement, aucune pièce ne fut jamais envoyée de Russie, et, de toutes les œuvres promises :
Pierre et Catherine, le Roi des Mendiants^ Y Éducation du prince, etc. , pas une seule ne fut écrite.
La longue missive suivante, adressée à fialzac par l'auteur de Misanthropie sans repentir, rejoignit son destinataire à Wierzchownia, et la réponse de ce dernier à une lettre de sa sœur, — réponse datée du
9 avril 18i9, et publiée dans la Correspond dance du maître, — contient au sujet de ces lignes le passage suivant : « Aussi, te prié-je de dire à Laurent-Jan, de ma part, que je le remercie de son excellente et spirituelle lettre ; la comtesse Anna m'a prié de la lui laisser dans ses autographes, tant elle l'a trouvée bien écrite; je l'appelle :
M. de Sévigné. Dis-lui qu'il recevra la pièce dès que j'aurai une occasion sûre, et c'est là ce qu'il faut attendre, car comment envoyer un manuscrit? On ne les reçoit pas à la poste; il faut trouver une occasion pour Pétersbourg (nous en sommes à quatre cents lieues), et obtenir que l'ambassadeur s'en charge. »
Une heureuse chance nous a fait retrouver cet autographe de Laurent-Jan, et nos lecteurs seront heureux, pensons-nous, de juger par eux-mêmes combien les éloges de Balzac étaient justifiés
A M. H. de Balzac^ à Wierzcboumia, par Berditcheffj Ukraine.
« Paris, 15 mars 1849.
» Ta volonté sera faite, cher maître, et je Faccepte sans la juger, comme article de foi. Mais comme Hostein croit ne pouvoir répondre de la pièce en l'état actuel, il faut que Mer cadet attende ton retour pour connaître son sort définitif. Donc, laissons dormir ce faiseur jusque-là. Toutefois, — et sans que cet adverbe soit un commencement de barricade contre ta royauté, — j'ai dû fort mal expliquer ma pensée à madame de Surville pour que tu aies vu une préméditation de meurtre dans le changement soumis à ton infaillibilité. Il n'y avait là ni suicide, ni duel, ni assassinat. Un simple petit désespoir, accouchant à propos d'une grosse somme gagnée au pharaon, voilà tout. Dégraisser légèrement une banque de jeu ne
me semblait pas la mort d'un homme. Ceci dit pour soulager ma conscience dramatique, n'en parlons plus. A tout seigneur, tout respect.
» J'ai l'honneur de m'incliner.
» Hostein est du reste en plein succès avec ses sempiternels Mousquetaires. Seul, de tout le boulevard, son théâtre connaît l'argent à l'heure sonnant. La Gaîté, rien ; l'Ambigu, de même ; et, quant à la Porte-Saint-Martin, on la vend aux enchères ces jours-ci. Si le Gymnase va cahin-caha, c'est grâce à une petite pièce réac^ seul genre qui réussisse aujourd'hui, et que la salle de la Bourse a exploité la première avec un grand bonheur.
Bien qu'applaudissant ces railleries jusqu'aux durillons, comme tout le public, je n'en trouve pas moins là un triste expédient de notre bassesse à tous. Subir depuis un an un gouvernement qu'on exècre, le saluer tout le jour, le payer à gogo, et croire son honneur sauf parce qu'on le sifflotte un peu
le soir, c'est la décrépitude du courage.
Tous ces héroïsmes d'avant-scène rentreraient dans un trou de république, devant cinquante gredins déguenillés qui hurleraient dans la rue. La bravoure du théâtre a du reste toujours été la ressource du Français aplati. Que de victoires en couplets n'avons-nous pas gagnées après Waterloo!
Après toute défaite, le Français, — né Gascon, — se venge au Vaudeville.
» Mais, à propos de cette ridicule république, les patriotes font grand bruit ici d'une prétendue réception à grandes mamours que le czar aurait fait au père Le Flô, notre ambassadeur. S'il en était ainsi, le czar agirait avec nous comme les gens bien nés avec les filles : on les embrasse dans le tête-à-tête, mais on ne les reconnaît pas sur le pavé. Car, toujours est -il que la Russie ne nous reconnaît pas, et je lui en fais mon sincère compliment. Nous connaître est déjà trop.
2SK) TROIS LETTRES
» Pour en revenir au succès des nouveaux Mousquetaires j il n'y a là ni pièce, ni plan, ni style; mais un tohu-bohu de gens qui vont, qui viennent, qui se battent, qui entrent par les fenêtres, s'en vont par des trappes, et, à force de bruit et de décorations, ne vous laissent ni le temps de comprendre ni celui de s'ennuyer. Le public les accepte tellement comme porte-costume et rien de plus, qu'au moindre développement dans une scène, il n'écoute plus et en demande une autre.
* Cette nouvelle allure du théâtre me semble un enseignement déplorable, en ce qu'elle rend le spectateur incapable aujourd'hui de suivre une œuvre sérieuse.
» Gozlan, tu le sais, a eu deux succès avec le Livre noir et le Lion empaillé, et fait jouer ce soir même une nouvelle comédie aux Variétés : la Goutte de lait. Il te présente sa respectueuse amitié. C'est à peu près le seul de nos amis qui ait gagné quelques
SOUS en ce triste temps. Gautier, au tîontraire, s'est trouvé dans une déb[ine] fort triste. Il a vendu sa voiture de Lilliput et ses chevaux de présalé pour réfugier noblement sa pauvreté dans un petit quatrième de la rue Rougemont. Je lui ai fait part de * ton souvenir, qui a paru faire plaisir à sa grasse indifférence.
» Maintenant, c'est avec grand regret que je ne puis encore te dire le nom de l'académicien complice de Hugo. Ce dernier seul pourrait le nommer, et je n'ai pas osé aller chez lui. Le Saint-Priest a été choisi d'emblée, comme tu dois le savoir. Il paraît, décidément, que les mauvais comtes font les bons académiciens. Quant à toi, avouons que vouloir monter dans le carrosse de Tlnstitut, côte à côte avec le marquis Guillaume Patin et le prince de Baour de la maison d'Ossian, était une prétention un peu leste.
On dit que, dans son indignation de cette vanité, M. Beaupoil de Sainte-Aulaire en fut
tellement hors de lui, que sa famille éplorée craignit un moment qu'il n'en fît un livre! Je n'ai pas besoin de te rassurer au sujet de cette inquiétude.
» Le Roi des Mendiants se hâterait, que cette majesté n'aurait pas tort. Sans reproches, depuis tantôt six mois que la France est veuve de ton génie, comme sœur Anne, je ne vois pas grand'chose venir. Après la pièce actuelle, Hostein jouera aussitôt une féerie de Dumas : Gulliver^ dans laquelle de petits bonshommes de bois, marchant, feront, dit-on, merveille. Il s'agit donc, pour toi, d'envoyer au plus vite ce Mendiant, pour qu'on le monte pendant cette féerie, qui peut tomber très bien .
» Scribe va donner aux Français une Adrienne Lecouvreur, en prose, pour Mademoiselle Rachel. Toujours Dumas, avec Jules Lacroix, au même théâtre, une tragédie romaine. Le Meyerbeer passe à l'Opéra dans un mois.
TROIS LETTRES 2o3
» Le prince Louis gouverne équestrement la France avec beaucoup d'aplomb, de midi à quatre heures, dans les Champs-Elysées.
Cavaignac rumine son échec aux soirées de Perrée, où j'ai eu l'honneur de le coudoyer hier, Bohain arme des navires pour la Californie. Hetzel ravage les tendres cœurs, sans pitié, et moi, je m'ennuie républicainement, c'est-à-dire sans le sou.
» De tout ceci il résulte qu'il faut m'en- YOyer le Roi des Mendiants ou un autre chet-d'œuvre, et vivement.
» Ton valet,