‹ Études BalzaciennesChapitre 30 sur 40 · LAURENT-JAN · texte numérisé non relu

LAURENT-JAN

La lettre suivante de Barbey d'Aurevilly, qui n'est point adressée à Balzac, cette fois, mais à son ami Dutacq, révèle un bien intéressant projet de son auteur. D'ailleurs, malgré les instances de son correspondant, Barbey d'Aurevilly ne concourut malheureusement pas pour le prix offert par le Docteur Véron, et son EiudA sur Balzac ne fut jamais écrite. C'est une perte irréparable pour les lettrés.

A Monsieur Dutacq, Gérant du Pays et du Constitutionnel.

c Dimanche matin, 6 juin 1855.

» Mon cher Dutacq,

» Je vous remercie de vos communications sur la Société des gens de lettres» Vous me demandez si le prospectus de cette triste société et le prix du sieur Véron me tentent et me décideront à faire mon Étude sur Balzac. Je suis, vous le savez, tout décidé à faire cette étude, qui serait déjà commencée, si les Pensées, pour l'introduction desquelles elle sera faite, n'avaient pas si malheureusement accroché aji Pays^. Le projet de cette étude est fort indépendant des projets du sieur Véron et de Dame Société des gens de lettres. Mais, croyez-moi, je la leur enverrais

1. Le Pays et le Constitutionnel ont publié, en lfô5) quelques chapitres de ces Pensées de Baliac.

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pour leur concours qu'elle n'aurait jamais le prix. Voici pourquoi,

» Les juges de V Étude sur Balzac sont les ennemis de Balzac. 11 a transpiré des noms d'une hostilité connue. D'ailleurs, ceux qui ne seront pas les ennemis de Balzac, ses ennemis personnels, dans ce sanhédrin, seront les ennemis des idées qui font la gloire de Balzac et sa force. Vous avez vu, mon cher ami, quel toile s'est élevé contre moi, parce que j'ai écrit que Balzac était un grand esprit, essentiellement autoritaire, fortement catholique, monarchique, d'une moralité profonde, etc., etc.. On a dit que j'inventais un Balzac. Et les gens qui ont dit cela étaient des liseurs, et la grande préface des Œuvres complètes leur crevait les yeux, qui n'étaient pas, à la vérité, des yeux d'aigle I

» Partez de là, mon cher ami, pour pressentir ce qui aura lieu à la Société des gens de lettres. Si on ne leur donne pas dans VEtude sur Baizac la quarantième édition de

T^fic.—sa.-'s.rfg*.

ce Balzac de pacotille, qui est un gros rabelaisien, sceptique et rieur, ayant par-ci par-là des lubies de mysticisme et l'adoration des bottes fortes de Napoléon, on n'aura aucune espèce de prix de ces gens-là, croyez-le bien. Voilà ce qu'il faudra dire et varier pour être bien venu d'eux.

Étendez dans des phrases, claires comme un verre d'eau et de l'élégance d'un verre mousseline, le poison sucré de l'article de Sainte-Beuve du Constitutionnel *, et vous serez la rosière de cette petite mauvaise action-là.

» Vous serez de plus la rosière d'une bêtise, vous aurez donc tous les mérites aux yeux des journalistes et des écrivains qui vont vous juger! Pour eux, l'indépendance de la critique s'éprouvera par de l'opposition à la gloire de Balzac, dont la circonférence

1. L'article nécrologique, écrit au moment de la mort de Balzac, et paru dans le numéro du 2 septembre 1850.

les désole ! Il y aura des journalistes parmi ces juges... Des journalistes 1 Nous connaissons, nousj Tétat- major du journalisme actuel. Ces gens-là sont* ils aptes réellement à juger Balzac, qui les a traités avec le mépris le plus mérité? Et je dis juger Balzac, car c'est lui qu'on jugera en jugeant celte étude mise au concours par une haine hypocrite, envieuse d'une grande célébrité, qu'il faut empêcher de devenir une grande gloire.

» Pour mon propre compte, mon cher ami, je n'ai pas une idée sur notre vrai grand homme qui ne doive être mortellement antipathique aux pygmées qui vont mesurer le géant. La forme même de mon étude déplaira fort à cet aréopage de médiocrités Bridoisones. Cependant, tout prévenu que je sois, tout sûr d'intuition que je puisse être d'un fiasco complet, je ne répugne pas à concourir. Mon étude, qui paraîtra toujours ^ confondra le jugement

de ces Tartuflfes-Perrins-Dandins de la littérature. Elle repoussera les ouvrages couronnés, et les gens d'esprit compareront...

Voilà mon dédommagement et ma vengeance I

» La seule chose peut-être (je dis : peutêtre!) qui pourrait forcer le succès et la main de ces bailleurs de prix, serait le détail du renseignement sur Balzac. Les faits peuvent sauver des idées. Dans ce pays-ci, on aime tant les faits ! on est si badaudement anecdotier I Madame de Balzac, à une époque déjà éloignée, vous di presque promis de me donner sur son admirable mari des détails inconnus aux écrivailleurs, les punaises de la gloire d'un homme, qui la sucent pour s'en engraisser; ces détails inconnus, intéressants, qu'aucun autre que moi ne serait en mesure de donner, neutraliseraient, PEUT-ÊTRE, le mauvais effet de mes opinions; mais, je vous le répète, cela n'est pas certain.

» Dans tous les cas, mon cher Dutacq, je ferai ce qui vous semblera utile et dans les intérêts de notre future publication.

» Tout à vous, et en hâte.

» JULES BARBEY d'aUREVILLY. ))

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