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LA CRITIQUE BIBLIQUE

L’application de la méthode criticfue à l’étude de l’Écriture sainte n’a guère commencé avant le xvne siècle, et c’est seulement dans le nôtre qu’elle a été faite d’une manière complète et définitive. L’exégèse biblique s’est approprié lentement les procédés que l’on suivait dans l’examen des documents profanes. Ceux qui osèrent les premiers discuter les opinions communément reçues touchant l’origine des Livres saints et la valeur des textes

qui nous les représentent étaient loin d’être tous des théologiens exacts. Après avoir prononcé avec respect les noms de Louis Cappel et de Richard Simon, qui sont les maîtres de la critique scripturaire au xvne siècle, il faut bien reconnaître que, dans les temps qui ont suivi, la critique a été souvent un instrument de combat contre la révélation, un moyen de diminuer l’autorité de la Bible. De là vient le discrédit où elle est encore dans l’esprit d’un grand nombre de personnes qui n’en connaissent que les abus, et qui sont restées étrangères à ses procédés légitimes, à ses progrès, à ses résultats certains. Beau-

1. Leçon d’ouverture du cours d’Écriture sainte à la Faculté de théologie catholique de Paris, pour l’année 1892-1893; publiée dans l 'Enseignement biblique , nov.-déc. 1892.

coup de gens sont encore persuadés que la critique est pareille à l’arbre de la science du bien et du mal, et qu’il est impossible d’y toucher sans mourir. Il n’en est pas, il ne peut pas en être ainsi. C’est pourquoi je crois utile d’appeler votre attention sur la critique biblique, sur son objet, sa légitimité, ses avantages, ou, pour mieux dire, sa nécessité.

Le mot critique signifie jugement, discernement, examen, art de juger. On entend maintenant par critique l’examen raisonné des œuvres de l’esprit humain. La critique est un art plutôt qu’une science. Elle suppose non seulement une connaissance suffisante du sujet auquel elle s’applique, mais l’expérience des choses qu’il s’agit, de juger, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, le maniement des objets qu’il s’agit d’apprécier en euxmêmes et de comparer entre eux. Un grand poète peut être un assez mauvais juge en matière de poésie. C’est que le génie et le talent d’observation ne sont pas une même chose. Un critique n’a pas besoin de génie ; mais il a besoin d’avoir des yeux, du jugement, du tact, et de perfectionner par l’usage ces dons naturels.

L’objet de la critique est aussi étendu que l’activité de l’esprit humain. Elle s’applique principalement aux beaux-arts, aux documents de l’histoire et à toutes les formes de la littérature. C’est par ce dernier côté, en tant qu'elle s’exerce sur les documents écrits de l’antiquité, que la critique nous intéresse. Appliquée aux textes, la critique s’occupe de vérifier l’intégrité de leur conservation, leur origine, leur sens, et d’apprécier leur caractère. Pour les documents épigraphiques découverts en original,

la critique se borne à en reconnaître l’authenticité, à en déchiffrer la lecture, à en donner l’interprétation. Les textes transmis par la copie exigent d'abord qu’on fixe leur lecture par la comparaison et la discussion des plus anciens et des meilleurs exemplaires qui les représentent. Plus les textes sont anciens, plus la besogne de la critique est ardue, sujette à erreur, et plus elle est nécessaire.

Pour fixer le texte des anciens documents de la littérature profane et de la littérature ecclésiastique, on est obligé de consulter avant tout les manuscrits. Ces manuscrits, surtout les principaux, les copies indépendantes l'une de l’autre, ne sont jamais nombreux pour le même livre; mais ils offrent toujours une certaine quantité de variantes ; aucun ne remonte, la plupart du temps, à l’époque de l’auteur, ni souvent même aux siècles les plus rapprochés de lui; des fautes se sont introduites dans le texte durant les siècles pour lesquels il n’y a pas de témoins; aucun manuscrit n’en est exempt, si bien que le meilleur manuscrit ne jouit pas d’une autorité absolue; la comparaison des variantes permet de choisir celle d’entre elles qui a le plus de chances de représenter la leçon primitive; mais il y a lieu parfois de suspecter une leçon attestée par tous les manuscrits, et l’on ne peut restituât que par conjecture la leçon originale. Qui ne voit déjà, par ce simple exposé, que la discussion des textes est une oeuvre aussi indispensable que délicate, et que si la critique est une chose nécessaire, les bons critiques doivent être assez rares?

Tout n’est pas fini cependant. Après la critique du texte vient la critique de son contenu, ce qu'on appelle volontiers la haute critique. De tous temps la fraude ou, pour employer un terme applicable à certain cas pour lequel le mot de fraude serait malsonnant, la substitution littéraire

a été pratiquée. Ce document, qui se présente à nous, ou que la tradition nous présente comme étant de tel auteur vivant à telle époque, est-il bien réellement de lui? On doit procéder ici à une nouvelle discussion de témoignages : témoignages extrinsèques attestant en propres termes, -ou par citations et emprunts, l’existence du livre avec telle attribution, à un moment déterminé de l’histoire; témoignages intrinsèques, ou confirmation, par le contenu du livre, de l’attribution qu’il se donne ou qui lui est donnée par la tradition. Tl n’est plus question seulement des détails du texte, mais de l’origine meme du document, Le critique devra être assez perspicace et assez prudent à la fois pour reconnaître et fixer la. juste portée de chaque témoignage et la mesure d’autorité qui lui appartient.

Vient ensuite l’interprétation du document dont on a établi la teneur et déterminé la provenance. Dans cette partie de sa tâche la critique a pour auxiliaires indispensables la connaissance des langues, de l’histoire, des institutions de l’antiquité ; faute de quoi l'exégèse des documents anciens sera chargée de contre-sens. Pour expliquer exactement ces documents, il faut entrer tout à fait dans l’esprit de l’antiquité, ne pas prêter étourdiment aux anciens nos manières de voir, de raisonner, de sentir; il faut se faire provisoirement citoyen des siècles passés. Peu d’hommes, même parmi les plus instruits, sont capables de faire ainsi abstraction de leurs propres idées, d’arriver au degré d’impersonnalité sans lequel on n’est pas véritablement historien.

Ajoutons que, nonobstant la triple division qui vient d’être indiquée, le domaine de la critique historique est un. Sous les diverses formes où elle s’exerce, son but est toujours de fixer le véritable caractère et le sens des documents. La critique textuelle et la haute critique marchent

de concert. La première Fournit une base solide à la seconde; et réciproquement celle-ci concourt bien souvent à la fixation du texte. Il y a doue en réalité une seule critique, dont la mission est aussi haute qu’elle est pleine de difficultés et de périls.

L’étude de la Bible fournit à la critique une matière abondante. Sans doute, comme livre divin, la Bible est audessus de la critique. Le savant n’a pas à vérifier le fait de l’inspiration des Livres saints : ce fait échappe nécessairement à toute constatation scientifique ; il est attesté par la révélation et par l’Église, interprète de la révélation ; le caractère transcendant de la Bible, comparée aux aulres documents de l’antiquité, peut servir à le démontrer indirectement, mais non d’une manière absolue. De même, le savant n’a pas à définir l’objet propre de la révélation divine qui est contenue dans la Bible : une autorité infaillible est nécessaire pour cela, et cette autorité n’appartient qu’à l’Église. Mais si la Bible est véritablement un livre divin, elle est aussi, et dans toute la force du terme, un livre humain. La pensée divine s’est humanisée dans l’esprit des auteurs sacrés; elle s’est pour ainsi dire incarnée dans les .Livres saints; elle est devenue analysable. La composition des Écritures et leur conservation se sont accomplies sous une direction particulière de la Providence ; mais ce sont des faits historiques susceptibles d’être examinés. De ce chef, en tant que livre humain dans sa forme, ayant son origine et son histoire dans l’humanité, la Bible, par cela même qu’elle participe à la condition générale de tous les livres, et particulièrement des livres anciens, peut devenir l’objet de la critique.

L’histoire des textes bibliques est un sujet très vaste et très complexe. Indépendamment des textes originaux de l’un et de l’autre Testament, il y a lieu d’examiner celui des principales versions anciennes. Nul livre au

monde n’a été aussi souvent copié que la Bible dans ses textes hébreu, grec, latin, syriaque, etc. Que ces transcriptions multipliées aient donné lieu à divers accidents, c’est ce qui devait arriver et ce qu'il est possible de Constater. Un travail considérable s’impose à quiconque veut faire la critique des principaux textes de l’Écriture. Jusqu’à présent ce travail, au moins dans certaines parties très importantes, n’a été qu’ébauché. Il existe plusieurs éditions critiques du texte grec du Nouveau Testament, dont aucune ne prétend être définitive. Il n’y a pas encore, à proprement parler, d’édition critique de la Bible hébraïque, ni des Septante, ni de la Vulgate latine.

L’histoire de la composition des Ecritures présente également toute une série de problèmes plus ou moins graves en eux-mêmes, souvent obscurs, parce que les écrits bibliques ont été rédigés en dehors de nos habitudes littéraires, toujours délicats, parce que la Bible est un recueil de livres sacrés, et qu’on ne saurait traiter ces livres avec la même liberté que les œuvres communes de l’esprit humain. Cependant les problèmes existent, provoquant l’examen, attendant leur solution. En quel sens et dans quelle mesure le Pentateuque peut-il se réclamer du nom de Moïse? Comment les livres historiques de l’Ancien Testament ont-ils été composés? Quel est le véritable caractère du recueil prophétique placé sous le nom d’Isaïe? Dans quels rapports se trouvent les trois Évangiles synoptiques au point de vue de leur date et de leur rédaction ? Quel est l’auteur de l’Épître aux Hébreux ? Certes, ce sont là des questions qu’on ne peut pas trancher sans les avoir étudiées de près; et dès qu’on les a posées, il paraît nécessaire d’y répondre, ne serait-ce que pour dire jusqu’à quel point, dans l’état actuel de la science, elles comportent une solution certaine.

Bien que le corps des Écritures bibliques ait mis plu-

sieurs siècles à se former, tous les livres de la Bible sont anciens relativement à nous ; ils ont été rédigés dans l’esprit de l’antiquité. D’autre part, la Bible n’a pas cessé d’être aux mains des croyants, aux mains de l’Église, qui l’a toujours interprétée conformément aux besoins présents de ses fidèles. Quel rapport y a-t-il entre les interprétations traditionnelles de l’Écriture et le sens primitif, le sens que voyaient les écrivains sacrés ? Quel est, par exemple, le sens original des premiers chapitres de la Genèse? Gomment les prophètes et leurs contemporains comprenaient-ils les prophéties ? Pour interpréter les documents historiques qui sont contenus dans la Bible, ne faut-il pas souvent tenir compte des libres procédés de l’antiquité en matière de narration: et surtout du but religieux que poursuivent toujours les historiens sacrés? Au point de vue de l’exactitude historique, toutes les parties de la Bible, qui ont la même autorité divine pour l’enseignement théologique, ontelles le même caractère, la même valeur de témoignage pour ce qui est matière de fait? N’v a-t-il pas lieu d’introduire à cet égard dans l’explication de l’Écriture toutes les distinctions et toutes les nuances que l’on met dans l’explication des autres documents de l’antiquité? Ces questions générales suffisent, ce semble, à montrer que le champ de l’exégèse biblique est immense, varié et même, en un sens et sur beaucoup de points, presque inexploré.

La critique a de quoi s’exercer sur la Bible ; mais en a-t-elle le droit?

A cette question nous pourrions répondre affirmativement, sans examiner en détail les décisions de l’Église qui gouvernent l’exégèse catholique. Les faits dont nous

venons de parler sont des vérités à connaître : il ne peut exister aucune définition de l’Église pour défendre et empêcher la recherche de la vérité. Cependant, comme les décrets des conciles de Trente et du Vatican sont souvent mal compris par les ennemis de l’Église catholique, et qu'on les a parfois interprétés chez nous d’une façon trop étroite, nous allons démontrer plus amplement le droit de la critique.

Si l’on s’en tient à une considération superficielle du sujet, il semble que les problèmes dont nous faisions l’énoncé tout à l’heure sont déjà résolus en droit et en fait par la tradition, qu’ils le sont tout au moins en principe par la doctrine commune des théologiens et par les définitions de l’Église concernant l’inspiration et la canonicité des Écritures, l’autorité des Pères et des Docteurs. Il n’en est pas ainsi dans la réalité.

Nous avons déjà discuté ce point en ce qui regarde la critique textuelle L Touchant la conservation des textes bibliques, les décisions et l’enseignement de l’Église ne garantissent que deux faits généraux, également reconnus par une critique impartiale, à savoir, que les livres bibliques n’ont pas été altérés dans leur substance, et que les altérations accidentelles qui peuvent exister dans les textes ecclésiastiques n’ont jamais eu pour résultat d’y introduire une erreur doctrinale, une croyance étrangère à la révélation contenue dans les Écritures authentiques. L’intégrité substantielle que l’Église assure à la Bible dont elle fait usage, se trouve garantie implicitement aux autres textes anciens de l’Écriture, à cause du rapport étroit qu’ils ont avec les textes ecclésiastiques. La Bible hébraïque, la Bible grecque, la Vulgate latine, malgré les nombreuses divergences qui existent entre elles, repré-

t. Histoire du texte hébreux de l’Ancien Testament , p. 203-211,

sentent substantiellement les Écritures originales. Aucune de ces Bibles ne peut passer pour un témoin indiscutable et parfaitement exact du texte primitif dans ses menus détails. Or ce sont justement ces détails qu’examine la critique textuelle. L’exercice de celle-ci ne sera donc entravé aucunement par la doctrine de l'Église touchant lacanonicité des Livres saints et l’authenticité de la Vulgate.

Il est vrai qu’une interprétation trop rigoureuse des décrets de Trente conduit certains théologiens à d’autres conclusions. Cette interprétation nous mènerait aussi à un désastre exégétique. Le savant, condamné à retrouver dans les Écritures primitives, surtout dans le texte hébreu de l’Ancien Testament, tous les passages de la Vulgate ayant une signification dogmatique et morale, n’atteindrait jamais le but qu’il serait obligé de poursuivre. Toute version est. déjà un commentaire. Saint Jérôme a bien pu mettre, et de temps en temps il a mis sa propre pensée, une pensée vraie en elle-même, conforme à la tradition ecclésiastique, au lieu de la pensée primitive, principalement dans les passages obscurs et où le texte hébreu lui-même a souffert1. Après saint Jérôme, un passage comme le verset des trois témoins célestes dans la première Épître de saint Jean a pu s’adjoindre au texte de la Bible latine, sans que l’on soit obligé de le rétablir dans le grec, où très probablement il n’exista jamais. Sa présence dans la Bible officielle de l’Église romaine lui confère l’autorité d’un témoignage traditionnel ; elle ne saurait lui donner l’autorité d’un témoignage biblique, cette autorité n’appartenant qu’au texte authentique de l’Épître 2.

1. Voir notre étude sur le livre de Job introduction, p. 7-11.

2. Voir notre Histoire du Canon du Nouveau Testament , p. 260-271, 290-294.

Les définitions de l’Église ne gênent pas davantage l’exercice de la critique dans les questions d'authenticité. Jamais jusqu’à ce jour l’Église n’a défini que tel livre de la Bible appartient à tel auteur, ou qu’il a été composé de telle manière. Elle a déclaré simplement que tous les livres de la Bible sont inspirés et canoniques. L’Église pourrait certainement, si elle le jugeait à propos, émettre une décision sur cette matière, comme elle pourrait le faire aussi en matière de critique textuelle. 11 s’agit là de faits qui sont en relation directe avec l’objet de la révélation, bien qu’ils n’y soient pas compris, et l'Église a le droit de porter sur ces faits un jugement absolu, dès quelle en reconnaît le besoin ou l’utilité. Mais autre chose est le droit strict, autre chose l’exercice actuel et complet du droit. Pour qu’une définition soit formulée, il est nécessaire d’abord que la matière soit préparée. Or, si l’origine de certains livres bibliques ne prête guère à discussion et n’a pas besoin d’ètre garantie autrement, celle de certains autres est fort obscure. Ainsi l'Église pourrait promulguer une définition sur l’origine du Pentateuque ; mais, à l’heure présente, on ne trouverait sans doute pas un seul théologien catholique véritablement au courant de la question, pour soutenir que l’attribution à Moïse du Pentateuque tout entier doit être présentée aux fidèles comme un point de foi ou une vérité certaine selon les principes de la foi. On ne songera pas d’ailleurs à enlever à Moïse, par un jugement solennel, tout ou partie du Pentateuque. D’où il suit qu’une définition ecclésiastique sur un pareil sujet a peu de chances de se produire, et que la critique reste libre d’examiner la question avec la prudence et la maturité convenables.

L’Église nous enseigne que les Livres saints contiennent la révélation sans mélange d’erreur. La logique demande qu’ils renferment aussi les preuves historiques

de la révélation. Pour satisfaire à ce dernier objet, il faut que la Bible, prise dans son ensemble, soit authentique au moins dans un sens large, que ce soit un document historique suffisamment complet, exact et digne de foi pour établir l’origine divine de la religion. Mais on ne peut déduire de cette nécessité logique ni du caractère divin de la Bible, que l’attribution particulière de tel livre à tel auteur soit objet de foi ou garantie absolument par la doctrine de la foi. Les questions d’origine et de composition restent donc, même pour les Livres saints, des questions d’histoire littéraire, qui relèvent directement du témoignage historique et de l’examen critique. Elles peuvent très bien, dans certains cas, n’admettre pas de réponse certaine : l’auteur et la date de plusieurs écrits bibliques sont parfaitement inconnus. Mais là où il y a certitude, il s’agit de certitude historique, alors même que la doctrine de la foi confirme d’une manière générale et indirectement les conclusions de l’historien. Sans cette certitude historique, toute la démonstration évangélique et l’apologétique chrétienne rouleraient dans un cercle vicieux. 11 convient donc de traiter les questions d’authenticité biblique plus prudemment que les questions de littérature profane, à raison du caractère sacré des documents ; mais il n’y a pas lieu d’employer une autre méthode L

Ici encore, en exagérant les conséquences de la doctrine traditionnelle sur l’inspiration des Écritures, on pourrait susciter à la critique de graves embarras. C’est ce qui arriverait, par exemple, si l’on considérait comme inspirés et nécessairement vrais tous les titres de livres, ou bien si l’on prenait toujours à la lettre les attributions apparentes, les formules de citation d’un livre sous le nom

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