‹ Études bibliques (volume 2)Chapitre 2 sur 27 · Gf. Revue biblique, 1892, p · texte numérisé non relu

Gf. Revue biblique, 1892, p

Études bibliques. — A. Loisy.

de tel ou tel auteur. Les titres sont, la plupart du temps, des données surajoutées aux morceaux qu’ils précèdent : si respectables que soient ces données à raison de leur antiquité, du soin avec lequel la tradition les a conservées, on a le droit d’en vérifier l’exactitude. Les indications contenues dans les livres eux-mêmes ne doivent pas être interprétées non plus d’une façon toute mécanique et brutale, mais selon l’esprit des auteurs et de l’antiquité. Les habitudes littéraires de ces temps reculés n’étaient pas celles de notre époque. Il est arrivé parfois que des écrivains plus récents n’éprouvaient aucun scrupule à mettre leurs œuvres sous la protection de noms recommandés par la tradition antérieure : c’est ainsi que le livre de la Sagesse se présente comme étant de Salomon. Personne aujourd’hui n'admet cette attribution. On ne peut pas dire a priori qu’aucun autre livre ou morceau de l’Écriture ne se trouve dans les mêmes conditions. Il est bien probable que l’Ecclésiaste n’appartient pas plus à Salomon que la Sagesse. On s’exposerait donc à tomber dans l’erreur si l’on se croyait obligé de reconnaître à certaines données contenues dans ces livres une exactitude matérielle qu’elles ne possèdent pas nécessairement. De même, un auteur inspiré qui cite un auteur plus ancien en le désignant par son nom, vise généralement le livre et non l’auteur; de telles citations sont faites d’après les opinions courantes de l’époque ; elles ne constituent pas une autorité absolue qu’on puisse invoquer pour résoudre sans discussion les questions d’authenticité. Sinon il faudrait dire que le livre d’Hénoch, expressément cité dans l’Épître de saint Jude, a été réellement écrit par le palriarche antédiluvien dont il se réclame. Les Livres saints ont été inspirés pour être vrais; mais ils ont été inspirés aussi pour être ce qu’ils sont, des livres proportionnés aux besoins des temps où ils ont paru, des livres

rédigés dans l’esprit et la manière de l’antiquité. Ge n’est pas en vertu d’un principe abstrait que l’on peut définir le caractère particulier de chaque livre, son but, la signication et la portée de son contenu. Sur tous ces points l’ancienne tradition a laissé beaucoup à faire à la critique des temps modernes, parce qu’il ne s’agit pas ici du fond doctrinal qui est l’objet propre de la révélation, ni de l’interprétation générale des Écritures considérées comme sources de la vérité religieuse, mais de problèmes littéraires, de menues questions d’exégèse historique, dont on n’avait autrefois ni le loisir ni le goût de s'occuper.

La liberté de la critique n’est pas beaucoup plus restreinte en matière d’exégèse que dans les questions de critique textuelle et de composition littéraire.

Le concile de Trente, dans son décret disciplinaire sur la publication et l’usage des Livres saints s’exprime ainsi : « Afin de contenir les esprits inquiets (le saint concile) décrète que nul, se confiant en sa propre sagesse, dans les choses de foi et de mœurs qui importent à l’édification de la doctrine chrétienne, ne se permette, en détournant l’Écriture au sens de ses opinions, d’interpréter la sainte Écriture contrairement au sens qu’a tenu et tient la sainte mère Église, à qui il appartient de juger du vrai sens et de l’interprétation des saintes Écritures, ou bien contre le consentement unanime des Pères L » Et le concile uu Vatican, interprétant ce décret dans la constitution dogmatique Dei filius, en fixe la véritable portée : « Ce que le saint concile de Trente a sagement décrété touchant

1. Ad coercenda petulantia ingénia decernit ( sacrosancla Synodus ) ut nemo suæ prudentiæ innixus, in rebus fidei et morum ad ædiftcationem doctrinæ christianæ pertinentium, sacram Scripturam ad suos sensus contorquens , contra eum sensum guem tenait et tenet sancta mater Ecclesia, cujus est judicare de vero sensu et inter pr et atione Scripturarum sanclarum, aut etiam contra unanimem consensum Patrum, ipsam Scripturam sacram interpretari audeat.

l’interprétation de l’Écriture divine, pour contenir les esprits inquiets, ayant été mal expliqué par quelques-uns, nous, renouvelant le même décret, déclarons qu’il signifie que dans les choses de foi et de mœurs important à l’édification de la doctrine chrétienne, on doit regarder comme vrai sens de l’Écriture celai qu’a tenu et tient la sainte mère Église, à qui il appartient de juger du vrai sens et de l’interprétation des saintes Écritures ; et que, par cela même, il n’est permis à personne d’interpréter la sainte Écriture contrairement à ce sens ou bien contre le consentement unanime des Pères1. » Par là, le concile du Vatican montre que le décret de Trente n’était pas purement disciplinaire. De même que la partie du décret qui concerne la Vulgate implique la conformité doctrinale de cette version avec les textes originaux, de même la prescription relative à l’interprétation des Écritures implique l’obligation de considérer comme vrai le commentaire dogmatique et moral qui est donné à l’Écriture par la tradition ecclésiastique.

Mais on doit observer qu’il s’agit du commentaire doctrinal des Écritures, et que l’objet propre de ce commentaire est fort nettement déterminé par les deux conciles : « les choses de foi et de mœurs important à l’édification de la doctrine chrétienne ». Il est donc défendu expressément d’extraire de l’Écriture, par voie d’interprétation dogmatique, des opinions qui ne seraient pas conformes à

1. Quoniam vero , quæ sacrosancta TridentinaSynodus deinterpretatione divinæ Scripturæ ad coercenda petulantia ingénia salubriter decrevit, a quibusdam hominibus prave exponuntar, nos idem decretum rénovantes, hanc illius mentem esse declaramus, ut in rebus fidei et morum , ad ædificationem doctrinæ christianæ pertinentium, is pro vero sensu Sacræ Scripturæ habendus sit , quem tenuit et tenet sancta mater Ecclesia, cujus est judicare de vero sensu et interpretationeScripturarum sanctarum ; atque ideo nemini licere contra hune sensutn, aut etiam contra unanimem consensum Patrum ipsam Scripturam sacram interpretari .

l’enseignement traditionnel de l’Église ; et il est prescrit de retrouver dans les passages dogmatiques et moraux qui ont trait à l’édification de la doctrine chrétienne, lorsque le sens doctrinal de ces passages a été établi par l’autorité de l’Église et l’enseignement unanime des Pères, ce sens autorisé par la tradition, et non un autre, soit directement opposé, soit simplement différent. Aussi bien par son côté négatif que par son côté posjtif, le décret du concile de Trente, renouvelé au concile du Vatican, se réfère à l’interprétation théologique des Écritures. 11 n’atteint pas aussi directement et par suite il ne règle pas d’une manière aussi absolue l’interprétation purement historique et critique des Livres saints.

Cette distinction du sens théologique ou traditionnel et du sens historique des Écritures n’est pas faite pour être aisément comprise des personnes peu familiarisées avec la critique des textes et l’histoire de l’exégèse. Elle est réelle cependant b II est certain que l’interprétation traditionnelle des textes scripturaires, surtout quand il s’agit de l’Ancien Testament, ajoute presque toujours quelque chose au sens vraiment littéral, au sens perçu par les écrivains sacrés. Elle y ajoute de la précision, pour les doctrines qui sont expressément contenues dans ces textes, et même parfois des éléments nouveaux, en ce sens qu’elle tire de la pensée primitive certaines conclusions qui s’en déduisent légitimement, quoique l’écrivain ne paraisse pas y avoir songé. L’exégète, en déterminant le sens originel

* 1. Prenons en exemple les premières lignes de la Bible. Il est évident que l’auteur du récit de la création met Dieu en face du chaos et ne dit pas que la masse des eaux ait été tirée du néant. La doctrine de l’Église complète donc ici le sens premier et historique de l’Écriture, mais elle le complète selon l’esprit du texte.

[Les notes pourvues d’un astérisque ont été ajoutées au texte des articles publiés par Y Enseignement biblique et la Revue du clergé français .]

des textes dogmatiques, le sens vu par l’auteur biblique, n’est pas tenu d’y retrouver toute l’ampleur du commentaire traditionnel ; et non seulement il n’y est pas tenu, mais, comme historien, il ne le doit pas. Son devoir est, au contraire, de constater le progrès doctrinal dont le point de départ est marqué par le sens primitif des textes scripturaires, et dont le développement est représenté par le commentaire traditionnel. Ses conclusions ne portent pas la moindre atteinte à l’enseignement de la tradition. Le critique constate simplement que la vérité contenue dans l’Écriture a reçu au cours des siècles une expression plus nette et acquis un développement plus large. En observant que la formule primitive était plus vague ou plus obscure, et la doctrine moins explicite, il ne se prononce nullement contre l’épanouissement ultérieur de la vérité scripturaire. Sa méthode exégétique diffère nécessairement de celle qui est employée d’ordinaire parles théologiens scholastiques. Ceux-ci, par exemple, raisonnant sur le troisième chapitre de la Genèse, réussissent à tirer de ce chapitre une théorie du péché originel et de la rédemption aussi complète et aussi arrêtée que celle de saint Paul et du concile de Trente. Historiquement parlant, une telle identité de pensée, excluant toute modification accidentelle, n’est pas possible à vingt ou trente siècles de distance. Un critique attentif remarquera sans peine que cette identité n’est pas exempte de nuances, qu’elle porte principalement sur la substance des choses. Il devra néanmoins reconnaître la vérité des déductions que la tradition postérieure a fondées sur le texte ancien en utilisant les éléments doctrinaux qui y étaient contenus. De son côté, le théologien doit laisser au critique la faculté de vérifier sous quelle forme, moins parfaite relativement à nous, la vérité divine a été promulguée d’abord. En niant ce droit et l’existence d’un progrès doctrinal, le théologien s’exposerait à compro-

mettre ses propres thèses et à ruiner le crédit de la théologie ; il serait tout aussi répréhensible que la critique, si celui-ci, au lieu de constater simplement l’existence du développement doctrinal, s’avisait d’en contester la légitimité.

Ainsi donc, sur le terrain même où s’exerce l’infaillible magistère de l’Église, la recherche critique n'est pas inutile; elle n’est pas condamnée d’avance; elle peut se mouvoir librement dans les limites fixées par l’autorité de la tradition. Ces limites ne sont pas pour elle un obstacle, mais bien plutôt un guide sûr, dont les indications seront confirmées par l’évidence des faits. Pour tout ce qui n’a pas trait à l’édification de la doctrine chrétienne, l’exégète catholique est parfaitement libre de suivre les lumières qu’une connaissance plus exacte de l’histoire ancienne projette maintenant sur l’histoire biblique. Nous pouvons affirmer sans crainte, nonobstant les négations intéressées de la critique protestante et rationaliste, que la doctrine catholique laisse à l’exégèse, comme à la critique textuelle et à la critique purement littéraire des écrits bibliques, la faculté de vivre, de croître et de se perfectionner.

Cette liberté que l’Église nous laisse, nous n’avons pas ♦

seulement le droit, nous avons aujourd’hui le devoir de nous en servir. L’exégèsêqui convient à notre époque est une exégèse véritablement critique : il n’est pas nécessaire de le prouver. Nous devons commenter la Bible avec toute l’exactitude que l’on apporte maintenant à l’examen des documents de l’antiquité profane. La vraie méthode théologique en rapport avec l'esprit et les besoins du temps présent est la démonstration historique delà perpétuité de

la foi, non une démonstration par syllogismes, mais une démonstration par les faits, non pas la démonstration d’une perpétuité verbale consistant dans la répétition imperturbable des mêmes formules, mais d’une perpétuité réelle et substantielle, la perpétuité d’une doctrine qui vit et qui grandit sans cesser d’être identique à elle-même ; cette analyse historique des croyances doit être couronnée par un solide exposé philosophique des conclusions positives que fournit une étude approfondie, sincère, exacte, de la tradition biblique et ecclésiastique.

La tradition biblique est à la base de la tradition ecclésiastique. Les avantages que procure l’étude critique de la Bible sont une connaissance plus sûre des textes sacrés, une meilleure intelligence des conditions dans lesquelles ont été rédigés les Livres saints, et par suite une idée plus précise des conditions historiques de la révélation ; enfin la critique biblique prépare et met en œuvre les matériaux de la plus belle histoire qui soit à connaître, l’histoire de la révélation, l’histoire ancienne de la religion. Le rôle de la critique est donc de première importance. En la négligeant ou en en réprouvant l’exercice prudent et légitime, nous empêcherions, autant qu’il est en nous, la science catholique de répondre aux besoins intellectuels de notre époque.

La théologie, en effet, est comme une adaptation de la doctrine révélée aux différents états de culture que traverse l’humanité. Pour remplir sa mission, tout en restant immuable dans ses principes, elle est progressive dans ses formules et jusqu’à un certain point dans l’intelligence même du dépôt traditionnel. Assurément l’étude de la Bible et des origines de la religion n’a pas pour résultat immédiat de nous fournir une synthèse théologique en rapport avec les exigences actuelles de la science. Mais elle a le grand avantage de nous montrer comment, aux

époques toutes primitives, la vérité révélée s’est moulée dans les contours d’une pensée presque enfantine, et comment elle s’en est successivement émancipée ; elle nous donne le sens historique du développement de la vérité religieuse au sein de l’humanité; par là elle nous instruit à concevoir et à présenter cette vérité sous la forme qui convient le mieux à l'esprit de nos contemporains.

La reconnaissance d’un élément variable dans l’expression de la doctrine révélée ne compromet en aucune façon le caractère divin de cette doctrine et des Écritures qui la contiennent. La Bible est ce qu’elle devait être pour être comprise de ses premiers lecteurs. Quand on la voit telle qu’elle est, elle apparaît plus vivante, plus grande, plus admirable, plus divine en même temps que plus humaine. Disons-le en terminant, la vraie critique ne détruit que les préjugés; elle éclaire la foi; et si nous n’osons pas dire qu’elle inspire la charité, nous ne craignons pas d’affirmer que la critique biblique, en faisant toucher du doigt les progrès lents et difficiles de l’éducation religieuse que Dieu, dans sa miséricorde, a voulu donner à l’humanité, doit inspirer l'humilité de l’esprit, une grande indulgence pour ceux qui se trompent involontairement, une prolonde gratitude pour le maître suprême qui n’a pas voulu nous abandonner à nos propres ressources et qui a placé devant nous, pour nous guider à travers le désert de ce monde, une colonne de lumière, l’enseignement toujours ancien et toujours nouveau de son Église.

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