‹ Études bibliques (volume 2)Chapitre 10 sur 27 · Gen. iii · texte numérisé non relu

Gen. iii

résulter, on ne fait que résumer les points où le suffrage traditionnel est unanime ; si l’on ajoute que les données géographiques du récit n’ont rien de précis et ne permettent pas de localiser le paradis terrestre, qu’elles n’ont presque rien à voir avec la géographie réelle, on ne fait que constater la banqueroute indéniable de toutes les hypothèses qui ont été proposées à ce sujet ; si l’on soutient enfin que les autres éléments du récit n’ont pas plus de réalité matérielle, on conteste l’historicité de données que les commentateurs n’ont jamais pu définir historiquement. On ne contredit donc pas réellement la tradition, mais l’on remplace des hypothèses fragiles, compliquées, contradictoires, par une explication tout aussi respectueuse de la doctrine, et qui échappe à toutes les objections de la science positive.

Pour d’autres récits, le déluge par exemple, les anciens commentateurs s’accordent mieux dans leurs interprétations, grâce à la simplicité de la narration, et parce qu’ils n’en voyaient pas les difficultés. Mais les divergences existent dans la tradition plus moderne. Le texte biblique, interprété à la lettre, favorise évidemment l’idée d’un déluge universel, non seulement pour le monde connu de l’auteur sacré, mais pour tout pays, toute race humaine, toute espèce animale existant alors. Tl est clair que le déluge, d’après l’économie du récit, est aussi universel que la création terrestre L On a sollicité les textes pour le ramener aux proportions d’une inondation partielle, occasionnée par des causes naturelles, et qui aurait couvert seulement le séjour de l’humanité primitive. On est allé même jusqu’à vouloir prouver par l’Écriture que certaines branches de l’humanité avaient échappé au déluge. Ces déluges rétrécis nous transportent dans le

t. Cf. Il PlER. Il, 5.

domaine de l’hypothèse pure, et la Bible n’a plus rien qui permette d’en fixer les causes, l’étendue et les effets. On nie malgré soi le caractère historique de la narration, et on lui cherche une base en dehors des données bibliques. On veut interpréter la Bible par la science, tout en prétendant l’interpréter au nom de la théologie, et l’on présente ces essais de conciliation, hâtifs et manqués, comme une défense de la tradition. Si, d’aventure, quelqu’un de ces systèmes était vrai, ce ne serait pas une explication traditionnelle du récit biblique, ce serait une explication scientifique réduisant à ses proportions réelles et historiques le fait qui a donné lieu au récit ; ce serait une explication analogue à celle que nous avons insinuée dans notre article sur le déluge chaldéen.

On ne devrait pas étayer de telles explications sur la tradition, où elles n’ont point de racines. Au point de vue critique et scientifique, la Bible a besoin d’un commentaire nouveau, d’un commentaire auquel la tradition ecclésiastique fournit peu d’éléments, parce que le point de vue de la tradition n’est pas celui de la science moderne. En alléguant plus haut les divergences des anciens commentateurs, nous ne voulions pas autoriser nos opinions de critique par le suffrage de tel Père qui aurait émis sur tel point particulier une idée semblable aux nôtres. La tradition, prise en masse, a entendu à la lettre les récits bibliques et a considéré leur contenu comme réalité d’histoire, sauf à concevoir cette réalité de mille façons différentes. L’incohérence du témoignage traditionnel ne saurait prouver la vérité d’aucune théorie particulière ; elle démontre seulement que la tradition ne contient pas le commentaire scientifique de l’Écriture. C’est là une vérité si simple, si naturelle, si nécessaire, qu’on a presque honte d’y insister. Et pourtant nous devons encore l’expliquer, sinon la prouver.

Le commentaire scientifique de la Genèse et en général l’étude critique des textes et des documents bibliques sont des choses nouvelles, qui répondent à un état nouveau de la science, à une application nouvelle de l’esprit humain. On ne peut s’attendre à les trouver dans les Pères de l’Église. Les Pères ont interprété l’Écriture en théologiens et en pasteurs, au point de vue dogmatique et moral, sans discuter à fond, le plus souvent même sans soupçonner toutes les questions que la critique littéraire et historique peut soulever à propos de la Bihle. Ajoutons que l’esprit de leurs commentaires était celui de l’Écriture elle-même, où la préoccupation de l’enseignement religieux domine tout autre souci. Or dans ces derniers temps, la science du monde et de l’histoire ancienne de l’humanité a subi une transformation complète ; la conception non scientifique de l’univers et de l’histoire primitive, conception qui avait été celle des écrivains sacrés et de leurs premiers interprètes, a fait place à une conception toute différente ; l’astronomie a été renouvelée, la géologie est née ; l’histoire ancienne, surtout celle de l’Orient, a été profondément modifiée, ou, pour mieux dire, elle a été découverte. Le rapport de la Bible avec les données de la science contemporaine n’a pu être prévu, ni déterminé, ni expliqué par les Pères. Ils restent nos maîtres pour l’interprétation doctrinale des Écritures ; ils n’ont pas pu et ils n’ont pas voulu être nos maîtres pour l’interprétation critique exigée par le mouvement de la science moderne. Si donc il est permis de contester le caractère historique du premier chapitre de la Genèse, ce n’est point parce que saint Augustin a interprété ce chapitre d’une façon idéale, c’est parce que la tradition, unanime sur le sens dogmatique de ce chapitre, ne nous en donne pas le commentaire scientifique. La tradition n’autorise pas plus qu’elle ne condamne l’interprétation idéale et liturgique de Mgr Clifford, ou les jours-époques de M. Vigouroux.

Quant à notre hypothèse sur le rapport des premiers chapitres de la Genèse avec les documents assyriologiques, nous la considérons comme accessoire. Ces chapitres, s’ils n’ont pas un sens rigoureusement historique, viennent cependant d’une tradition que la science a intérêt à suivre. 11 nous semble que cette tradition a une origine chaldéenne. La principale difficulté qu’on puisse nous opposer consiste en ce que la tradition polythéiste de la Ghaldée aurait influencé la tradition monothéiste, supposée continue depuis l’origine du monde. Cette difficulté n’est qu’apparente ; mais comme de longs développements sont nécessaires pour la faire comprendre et pour la résoudre, nous nous réservons de la traiter plus tard. Disons seulement que la tradition chaldéenne a pu fournir certains éléments descriptifs, mais que l’idée religieuse et l’esprit du récit, qui sont tout, appartiennent en propre à la tradition hébraïque, et que la tradition monothéiste n’a pas eu, ne pouvait avoir, dans les temps primitifs, ni la continuité absolue ni la ferme consistance que nous voyons à la tradition de l’Église depuis la venue de Notre-Seigneur.

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