LES ONZE PREMIERS CHAPITRES DE LA GENÈSE
On a déjà écrit sur ces chapitres beaucoup de commentaires. Celui que vient défaire paraître un savant anglais, M. Byle, dont nous signalions dernièrement l’Histoire du canon de l’Ancien testament2, a le mérite d’être assez court et facile à lire3. L’auteur a voulu mettre d’accord les exigences légitimes de la science avec le respect dû à une partie très importante des Livres saints. Au point de vue de l’exégése critique, son livre ne contient rien de bien nouveau ; ce sont précisément les conclusions de cette exégèse que M. Ryle essaie de faire valoir, en montrant que l’autorité de la Bible n’a rien à y perdre, mais, au contraire, que les récits de la Genèse gagnent à être compris dans leur sens naturel et primitif, tandis que le traitement violent auquel on les soumet volontiers pour les concilier avec les idées et la science de notre temps ne peuvent que les compromettre.
Nul n’ignore' combien il est facile, en traitant de pareils sujets dans un esprit critique, de froisser les opinions des personnes qui sont restées étrangères au mouvement de la science contemporaine. Alors même qu’on apporte à l’examen de ces problèmes délicats toute la réserve, toute la prudence, tout le respect convenables, on
* t. Enseignement biblique, janvier-février 1893.
* 2. Enseignement biblique, septembre-octobre 1892.
3. The early Narratives of Genesis. A brief introduction to the study of Genesis 1-XI. Londres, Macmillan, 1892, in -12, 138 pages.
risque toujours de passer pour téméraire. Il existe encore à l’heure présente un grand nombre de personnes, et de personnes relativement instruites, qui croient à la création du monde en six jours de vingt-quatre heures; il en est d’autres qui sont persuadées, avec beaucoup de raison, que le développement de l’œuvre créatrice a occupé de longs siècles, mais qui ont pensé retrouver dans les six jours du récit biblique tout ce que la science de notre temps nous apprend en matière d’astronomie, de cosmologie, de géologie ; parmi ces dernières, quelques-unes ont fait des livres, et même parfois de gros livres, pour démontrer le parfait accord de la science moderne avec la cosmogonie mosaïque. Toutes ces personnes ne peuvent manquer d’être désagréablement impressionnées si on vient leur dire que l’accord prétendu entre la science et le récit biblique de la création n’est qu’une hypothèse dont on a pu se contenter avant qu’elle fût démontrée insoutenable, mais qu’on ne saurait plus défendre aujourd’hui sans danger pour l’Écriture, et l’Église, et la foi.
11 est vrai pourtant qu’elles ne sont pas seules au monde. D’autres personnes existent qui voient clairement et l’impossibilité d’admettre scientifiquement la création du monde en six jours et l’impossibilité de trouver autre chose dans le récit biblique. On peut, sans le moindre parti pris, trouver cela évident. Que faire ? Se défendre de voir ce qu’on voit, ou bien rejeter la Bible parce que la première page n’est pas tout à fait ce que pense tel ou tel ? L’une de ces extrémités est aussi dangereuse que l’autre. Les opinions ont toujours été partagées sur l’interprétation de la cosmogonie mosaïque. Des hommes tels que saint Augustin ont pu penser et dire qu’il ne fallait pas y voir une description réelle. Que ne diraient-ils pas aujourd’hui ! L’attachement pharisaïque à la lettre de ce récit et d’autres semblables n’est pas dans l’esprit de la
vraie tradition catholique. La tradition a toujours attaché plus d'importance à leur fond qu’à leur forme ; elle en a surtout retenu l’idée, qu’elle a fait valoir de diverses manières pour l’instruction des fidèles. Tout autre est la situation de l’exégèse protestante conservatrice (on le sent bien en lisant M. Ryle) : cette exégèse a besoin non seulement que la Bible soit vraie, mais que la vérité biblique soit à fleur de sol, reconnaissable du premier coup pour toutes les intelligences. Pour qu’un tel système pût se soutenir, il faudrait que la Bible ne contînt même pas de métaphores. Si elle contient des récits qui, nonobstant l’apparence historique, ne doivent pas être pris à la lettre, on peut dire encore que la Bible est vraie, mais non pas que le sens en est toujours clair.
M. Byle ne parle pas de ces difficultés ; mais il est visible d’un bout à l’autre de son livre qu’il combat des opinions ou des préjugés très puissants encore en Angleterre, et que sa thèse, qui paraîtrait peut-être hardie chez nous (pour autant qu’elle s’applique aux onze premiers chapitres de la Genèse et non seulement au premier), ne le paraîtra pas moins dans l’Église anglicane. Cependant M. Byle soutient sa thèse, il a raison de la soutenir, puisqu’il la croit vraie, et qu’elle a chance de l’être en grande partie.
« L ancienne position n’est plus tenable, écrit-il. La période de transition, où le jugement reste suspendu dans l’inquiétude, touche à sa fin. C’est un fait connu et com staté que l’interprétation de l’Écriture n’est ni moins littérale, ni moins spirituelle, ni moins conforme aux exemples donnés par le divin Maître, quand elle a été rendue plus fidèle à l’histoire par l’épreuve du criticisme et de l’analyse littéraire. » Si le sens de certains détails prête encore à discussion, il y a déjà beaucoup de points incontestables ou du moins très vraisemblables.
Voici maintenant les conclusions du docte commentateur : les récits contenus dans les onze premiers chapitres de la Genèse viennent de deux sources principales, le document sacerdotal (premier élohiste) et le document jéhoviste ; la cosmogonie du premier chapitre n’a pas comme telle un caractère d’historicité plus accentué que les cosmogonies de l’antiquité profane, mais une idée enfantine du système cosmique et de son origine y sert d’enveloppe à des notions très hautes sul- Dieu, l’homme et la religion ; il est inutile de chercher l’emplacement du paradis terrestre, la description qui en est faite n’étant pas d’une géographie exacte ; on ne voit pas que, dans la pensée du narrateur, le serpent représente l’esprit du mal ; le récit tout entier de la chute est dans le ton poétique des vieilles légendes israélites, mais la doctrine qu’il contient sur l’origine du mal et le péché, le sens moral qui se dégage de l’ensemble et des principaux détails, assignent à cette page une place de premier ordre dans le livre des révélations divines ; les généalogies patriarcales servent simplement à donner un cadre à la philosophie de l’histoire primitive ; le mariage des fils de Dieu avec les filles de l’homme est une ancienne légende à laquelle on a voulu trouver une signification morale, et c’est comme une autre version de la chute originelle ; le récit du déluge correspond sans doute à un fait réel, mais à un fait sémitique, et il n’a pas été écrit pour conserver le souvenir de cet événement, mais on a voulu tirer de la tradition une leçon théologique, donner de la justice de Dieu dans le passé la même idée que les prophètes ont fait prévaloir dans leurs descriptions de l’avenir; le dixième chapitre n’est autre chose qu’une classification des peuples connus d’Israël à l’époque où ce tableau fut dressé ; les rapports généalogiques sont l’expression figurée de l’ethnologie préhistorique et ne sont pas à
prendre à la rigueur, mais ils enseignent l’unité de la famille humaine ; il faut également chercher un sens moral et non un fait historique dans le récit concernant la tour de Babel ; le caractère artificiel de la chronologie biblique pour la période comprise entre le déluge et Abraham résulte évidemment de son insuffisance ; les onze chapitres dans leur ensemble ont été puisés dans un vieux fonds de légendes communes aux peuples sémitiques et dont on a tiré parti chez les Hébreux au profit de l’enseignement monothéiste.
Gomme il nous est impossible d’exposer les raisons qui appuient chacune de ces opinions et d’en faire la critique, nous nous bornerons à quelques observations générales.
On ne peut guère contester l’interprétation donnée par M. Ryle au premier chapitre de la Genèse ; et si l'on écarte l’interprétation historique pour celui-ci, on est amené fatalement à l’écarter, au moins dans une très large mesure, pour les suivants, ces chapitres n’offrant pas au critique plus de données réelles et positives que le premier, bien qu’ils puissent contenir certaines indications, certains souvenirs qui intéressent l’histoire des faits, tandis que le premier récit de la création intéresse uniquement la théologie et l’histoire des idées. Mais supposé qu’on aille jusque là, ne sera-t-on pas obligé d’aller plus loin encore? La question est sans doute indiscrète, puisque M. Ryle, qui n’a pu manquer de se la poser, n'a pas jugé bon de communiquer au public la réponse qu’il se fait à lui-même. Peut-être eut-il été utile, afin de prévenir tout malentendu, d’affirmer que le critique se trouve, avec la légende d’Abraham, sur un terrain plus solide, historiquement parlant, que dans les chapitres précédents? Quoi qu’en aient dit certains exégètes, l’épisode de Godorlaomor est un excellent certificat d’existence personnelle délivré au Père des croyants. Faut-il dire
Études bibliques. — A. Loisy.
cependant que, s’il n’v a pas d’histoire avant le chapitre xir, ce chapitre et les suivants ne contiennent que des éléments rigoureusement historiques? Est-il vrai que, les onze premiers chapitres étant purement légendaires et demandant à être interprétés de la façon la plus large, tout doit être pris ensuite à la lettre? Certainement M. Ryle ne le pense pas. Il faut bien qu’il y ait une transition. Les souvenirs relatifs aux patriarches hébreux ont été gardés par la tradition qui a fourni les onze premiers chapitres de la Genèse. La somme de vérité historique retenue par cette tradition doit croître à mesure qu’on s’approche des temps pleinement historiques, et ces temps commencent pour Israël, ainsi que pour tout autre peuple, à partir de l’époque où son histoire est appuyée sur des témoignages contemporains des faits. Tel paraît être du moins le développement logique du système. Le système est-il vrai ? Quelles en sont les conséquences? C’est aux documents qu’il faut le demander, car eux seuls peuvent nous l’apprendre.
Ce qu’il faut accorder à M. Ryle, et ce qu’il importe de proclamer bien haut dès maintenant, c’est que le but poursuivi par les écrivains hébreux à qui nous devons les récits généraux du commencement de la Genèse, était un but d’instruction religieuse et morale. Le narrateur élohiste n’a pas écrit pour dire que les animaux avaient été créés avant l’homme, et le narrateur jéhoviste pour affirmer le contraire : tous deux ont voulu enseigner que le monde et l’homme ont été créés par Dieu, et le côté scientifique et historique de la question ne lésa pas plus préoccupés l’un que l’autre. C’est pour cela que, nonobstant les différences de rédaction, ils sont parfaitement d’accord. De même pour le déluge : tout deux le supposent universel pour la terre et pour l’humanité, mais ce n’est pas l’existence d’un pareil cataclysme, dans telles circon-
stances données et avec telles conséquences matérielles, qui leur tient au cœur, ce sont les circonstances religieuses, c’est-à-dire l’interprétation morale du fait ; quant au reste, à la durée du déluge, à ses causes physiques, à son extension réelle, à la date précise où il faut le reporter, à la valeur même de la tradition qui leur en a transmis la connaissance, ce sont là autant de questions bien curieuses pour nous mais qui n’avaient pour eux aucun intérêt. Les exégètes qui croient, en affirmant seulement l’existence d’un déluge partiel pour l’humanité, rester dans le sens de la Genèse, ne s’en écartent pas réellement. Ils auraient tort néanmoins de penser qu’ils sont tellement dans le vrai que les tenants du déluge universel, ou, tout au contraire, ceux qui diminueraient encore davantage l’importance du fait matériel en maintenant la signification morale du récit et de son contexte, à savoir l’unité de la famille humaine et l’exercice de lajustice providentielle depuis l’origine du monde, seraient nécessairement dans le faux. Du point de vue biblique il n’y a pas de différence entre toutes ces interprétations, et ce n’est pas en partant des données de la Bible que l’on peut établir ce que le déluge a pu être dans la réalité. Toutes les interprétations historiques du récit biblique ne sont au fond que des hypothèses, et il serait bon de n‘y pas voir autre chose, sauf à les classer selon leur degré de probabilité dans l’état présent de la science. La signification morale de la narration est le seul point qui soit absolument hors de controverse, parce que c’est le seul point que les auteurs bibliques ont voulu réellement traiter.
Ce principe étant posé pour assurer à l’exégète la liberté de ses recherches, il convient de ne pas formuler trop hâtivement les conclusions de détail. L’explication des onze premiers chapitres de la Genèse touche à trop de questions importantes et difficiles pour qu’une extrême
prudence ne s’impose pas dans le choix des hypothèses. 11 y a surtout un côté de cette préhistoire qui est encore obscur et dont l’examen réclame beaucoup de circonspection : c’est le rapport des récits bibliques avec les récits analogues de la tradition chaldéo-assyrienne. M. Ryle n’a pas hésité à se prononcer pour l’antériorité de la tradition chaldéenne et la dépendance de la tradition hébraïque : à prendre les choses d’une manière générale, et dès qu’on abandonne l’historicité absolue des récits bibliques, cette hypothèse n’a rien que de vraisemblable. Seulement il faudrait éviter les rapprochements douteux. Beaucoup d’auteurs ont parlé des sept jours de la création babylonienne, et M. Ryle en parle après eux : le fait est qu’il n’y en a pas la moindre trace dans les textes cunéiformes. On a cru que le poème babylonien de la création contenait sept tablettes ; des sept tablettes on a fait sept chants, et des sept chants sept jours. Or le nombre des tablettes n’est pas certain ; on ne voit pas que le poème ait été divisé en sept chants ; il n’y est pas question de sept jours, et l’œuvre créatrice n’y est pas divisée en six parties. L’identité du serpent de la Genèse avec Tiamat, personnification de la mer chaotique, est souverainement improbable. Il n’y a aucun rapport entre le monstre que le dieu créateur, Marduk, partage en deux pour faire d’une moitié la voûte céleste, de l’autre moitié l’hémisphère terrestre, et le serpent tentateur, simple animal créé comme tous les autres par Iahvé, puis condamné par lui à ramper tristement sur le sol. M. Ryle a cité, à propos du fruit défendu, la traduction d’un passage mal conservé de l’épopée babylonienne où il doit être question de tout autre chose. La mythologie chaldéenne connaît l’arbre de la vie et même des arbres de science, mais ce sont des arbres-oracles. L’arbre du paradis terrestre pourrait s’appeler l’arbre de la cons-
cience, et cet arbre-là ne s’est pas rencontré jusqu’à présent dans les textes assyriologiques. La parenté des deux traditions chaldéenne et hébraïque est si éloignée, à raison du temps qui les sépare de leur commune origine, et leur esprit est si différent, que la Bible est toujours à interpréter par elle-même.
L’ouvrage de M. Ryle se termine par des réflexions pleines dejustesse et auxquelles nui exégète sensé ne refusera de souscrire : « En reconnaissant le caractère composite delà rédaction (de Gen. i-xi) et l’absence de notions scientifiques, on ne jette pas le moindre blâme sur l’Écriture. Là comme ailleurs l’instrument de la révélation divine est circonscrit par les limites où s’enfermait la science de l’époque où elle s’est produite. Plus nous sommes à même d'examiner de près la charpente humaine des Écritures, plus respectueusement nous devons reconnaître la présence de l’esprit qui les pénètre. Accepter franchement les données de la science et les résultats de la critique n’est pas une concession faite au scepticisme par le savant chrétien : ce n’est qu’un pas en avant dans la connaissance des voies que Dieu a suivies pour se manifester à l’homme. »
On nous permettra de signaler ici les articles que nous avons publiés, plusieurs mois avant que parût l’ouvrage de M. Ryle, dans la Revue des Religions 4, sur le poème babylonien de la création et l’épopée de Gilgamès, où se trouve le récit du déluge. Gomme ces articles terminaient une série d’études sur la religion chaldéo-assyrienne, nous n’avons pu y donner un commentaire complet des premiers chapitres de la Genèse, mais nous avons indiqué simplement le rapport qui existe entre les documents bibliques et les textes cunéiformes. Nous croyons bon d’expliquer ici nos principales conclusions.
* 1. Publiée par M. l’abbé Peisson, nov. 1891 et mars 1892
Dans ces articles il y a, touchant l’explication des premiers chapitres de la Genèse, une opinion qui nous paraît à peu près certaine, et une hypothèse que nous croyons très vraisemblable. Notre opinion est que les premiers chapitres de la Genèse ne contiennent pas une histoire des origines du monde et de l’humanité, mais plutôt la philosophie religieuse de cette histoire, bien qu’il y ait dans ces chapitres certains souvenirs traditionnels ayant une signification historique ; notre hypothèse est que le cadre dans lequel cette philosophie religieuse nous est présentée a été fourni en partie par la tradition chaldéenne. L’opinion est presque entièrement indépendante de l’hypothèse. Mais, dans la Revue des Religions , nous avons dû placer l’hypothèse au premier rang, sans donner à l’opinion tous les développements qu’elle comporterait dans un commentaire de la Genèse.
Nous ne dissimulons pas que notre opinion est assez nouvelle dans l’exégèse catholique ; mais nous ne voyons pas qu’elle puisse être combattue au nom d’un principe théologique, soit au nom de l’inspiration des Écritures soit au nom de la tradition, interprète autorisée des mêmes Écritures.
De ce qu’un document inspiré revêt la forme d’histoire il ne suit pas qu’il ait nécessairement un caractère historique. Il a le caractère qui lui appartient à raison de sa nature et de son contenu. Telle parabole de Notre-Seigneur a la forme d’histoire1 et n’est pas le récit d’un fait réel. Ailleurs, dans certains endroits où l’écrivain sacré ne manifeste aucune intention symbolique, l’appréciation des données scripturaires est plus délicate. Il est des cas pourtant où l’exégèse la plus timorée se trouve
* 1. Le bon Samaritain, le Riche et Lazare.
obligée de recourir à des interprétations fort larges. Dans la généalogie qui se trouve au commencement du premier Évangile, nous lisons que Joram engendra Ozias. Trois générations ont été omises de propos délibéré, parce que l’auteur ne voulait avoir que quatorze générations depuis David jusqu’à la captivité L Voilà certes une raison bien peu intelligible pour nous ; et pourtant il est clair que l’auteur n’en avait pas d’autre. Faut-il donc s’étonner que les généalogies patriarcales soient à interpréter plus librement encore que celles de saint Mathieu? Quand nous lisons que Gham eut pour filsMisraïm (c’est-à-dire l’Égypte ou les Égyptiens) et que Misraïm engendra les Lydiens, lesLybiens, etc., ces allégations comportent un sens moins rigoureux que la donnée véritablement historique : David eut pour successeur Salomon, son fils. Ces différences ne sont point particulières aux généalogies ; mais nous citons ces exemples parce qu’ils sont frappants et incontestables. On en trouverait facilement d’autres. D’après le premier chapitre de la Genèse, Dieu dit aux animaux de croître et de se multiplier. Le texte est très explicite. Cependant nul ne pense qu’il soit question d’un ordre formulé réellement. C’est le caractère du document qui en règle l’interprétation scientifique ; une indication non historique ne devient pas histoire par le fait qu’elle se trouve dans un écrit inspiré. Si donc les onze premiers chapitres de la Genèse ne se présentent pas comme document historique au sens complet et moderne du mot, la doctrine de l’inspiration n’est aucunement mise en cause. Historiques ou non, ces chapitres sont inspirés. Ils peuvent avoir et ils ont une raison d’être suffisante, une valeur doctrinale assez haute pour manifester, autant que d’autres parties
* 1. En en mettant dix-sept, il « aurait détruit l’économie de sa distribution ». Vigouroux, Livres saints et critique , III, 477.
de la Bible, leur caractère divin. Nous n’avons pas le droit d’en forcer le sens naturel pour y introduire, au nom de l’inspiration, une précision scientifique et une exactitude matérielle auxquelles ils ne prétendent pas.
L’autorité de la tradition a un objet déterminé, « les choses de foi et de mœurs, qui ont trait à l’édification de la doctrine chrétienne ». La substanpe doctrinale des onze premiers chapitres de la Genèse est facile à résumer : ils enseignent Dieu, créateur du monde et de l’humanité, providence toute puissante, juste et miséricordieuse, l’unité de l’espèce humaine, la déchéance primitive avec l’espoir de relèvement. Ces doctrines se présentent dans la Bible sous forme concrète ; en elles-mêmes, ce sont des idées qui expliquent des faits généraux, l’existence du monde, celle de l’homme et l’origine du mal. L’autorité de la tradition garantit-elle absolument l’exactitude historique de la forme sous laquelle les doctrines sont présentées ou seulement les doctrines elles-mêmes ? Pour que la forme sous laquelle ces doctrines sont présentées dans la Bible dût être considérée comme vraie historiquement par l’autorité delà tradition ecclésiastique, il faudrait deux choses : d’abord, que les faits matériels et non seulement la doctrine inculquée par les faits, appartinssent à l’objet de la foi ; secondement que la tradition fût unanime à les présenter comme tels. Les deux conditions sont corrélatives. Un fait qui appartient à l’objet de la foi n’a pu être négligé entièrement comme tel par la tradition; et un fait que la tradition regarde comme appartenant à l’objet de la foi y appartient nécessairement. Or nous voyons la tradition unanime sur l’interprétation doctrinale des faits, mais nous sommes loin de trouver la même unanimité dans l’interprétation historique, et surtout nous ne voyons pas que les Pères et les anciens Docteurs aient eu l’intention de présenter le commen-
taire historique donné par eux aux premiers chapitres de la Genèse comme appartenant à l’objet de la foi h
Sans doute, il y a lieu de faire à cet égard une certaine distinction entre le premier chapitre et les suivants. Le premier chapitre a été un thème inépuisable où la science de toutes les époques a essayé de se retrouver, où elle a cru se retrouver, parce qu’elle se faisait écho à elle-même dans le commentaire. On peut voir toutes les incertitudes et les variations de l’ancienne tradition exégétique dans les Mélanges bibliques de M. l’abbé Vigouroux. Est-il bien téméraire de dire que, dans un chapitre où la science de toutes'les époques a voulu se reconnaître, il n’y a pas d’autre science que celle du temps où le chapitre fut écrit ? De toutes les sciences successives qui ont voulu s’y rattacher celle-là est assurément la plus autorisée à faire valoir ses prétentions. Mais si c’est la science cosmologique de l'antiquité qui sert de cadre au récit de la création, il est évident que ce récit tire sa valeur des idées qui y sont contenues, non de la science aujourd’hui vieillie et du cadre étroit où il a été nécessaire qu’elle fussent enveloppées d’adord.
Les divergences d’opinion sont moindres dans le commentaire des -chapitres suivants, mais il y en a encore de très considérables et sur des points qui pourraient sembler importants. Que n’a-t-on pas dit sur le paradis terrestre? Le IVe livre d’Esdras, apocryphe conservé en
1. « Alors même que ces écrivains vénérables (les Pères de l’Église) auraient été unanimes dans leur explication scientifique de l’origine du monde, nous ne serions nullement obligés de nous en rapporter à leurs opinions, parce que la science n’est pas un dépôt conservé par la tradition comme la vérité révélée... Nous ne sommes pas plus liés par les idées scientifiques des Pères que les savants d’aujourd’hui ne le sont par celles des savants d’autrefois, nous pouvons les rejeter sans manquer de respect à leurs auteurs, avec la même liberté que les astronomes contemporains rejettent le système de Ptolémée. » Vigouroux, Mélanges bibliques, 112.
appendice dans notre Vulgate, enseigne que le paradis terrestre avait été créé avant la terre, et saint Jérôme repro duit cette opinion étrange sans un mot de blâme. Origène a mis le paradis au troisième ciel ; d’autres (Raban Maur, Rupert, Wal. Strabon), un peu moins haut, dans la région de la lune ; saint Ephrem l’a placé en dehors de la terre, par delà le fleuve Océan. Depuis, on l’a mis partout, et jusqu’en Amérique (consulter là-dessus Cornélius a Lapide). On a toujours été fort embarrassé des quatre fleuves et de leur point de jonction. Saint Augustin et d’autres encore ont pensé que le Gange et le Nil, qui étaient, selon eux, le Pison et le Gihon, avaient bien leur source au paradis terrestre, mais que leur cours était en grande partie souterrain. La plupart des Pères et des Docteurs considèrent l’arbre de vie comme un arbre qui avait naturellement la propriété d’entretenir la vie humaine en écartant les maladies, en prévenant l’effet de la vieillesse, et de donner à l’homme l’immortalité ; Cornélius a Lapide enseigne que cette opinion est de foi ; néanmoins Théodoret déclare que l’arbre de la vie, comme l’arbre de la science, n'avait qu’une valeur significative, qu’il avait été appelé ainsi parce que l’homme ne serait pas mort s’il n’avait pas désobéi ; et nous voyons que M. Vigouroux 1 approuve l’opinion de Théodoret. Cette opinion est néanmoins en contradiction avec la donnée formelle du texte 2 : « Prenons garde que l’homme ne porte la main sur l’arbre de vie, qu’il n’en mange et ne soit immortel. » En disant que le récit de la chute a pour but, non de raconter en quel lieu et dans quelles circonstances l’homme est tombé, mais de faire comprendre que l’homme a perdu par sa faute, quoique non sans retour, la grâce de son Créateur et les biens qui devaient en