‹ Études bibliquesChapitre 30 sur 34 · ARTICLE UNIQUE · texte numérisé non relu

ARTICLE UNIQUE

COMPTE RENDU d'uN OUVRAGE INTITULÉ : ÉTUDES PHILOLOGIQUES SUR QUELQUES LANGUES SAUVAGES DE l'aMÉRIQUE, PAR N. 0.« ANCIEN missionnaire; IN-80, 160 PAG. MONTRÉAL, 1866.

SOMMAIRE. — L Travail de M. N. 0., vingt ans missionnaire dans les tribus sauvages, dont il fait connaître les langues; a des connaissances philologiques variées. Trftite de l'iroquois et de l'algonquin, les deux grandes langues de l'Amérique, encore peu étudiées. Lacunes de son travail. Ces langues riches en voyelles et pauvres en articulations, surtout l'iroquois, ce qui rend difficile l'investigation des racines étrangères. Langues trèssynthétiques. Vocabulaire de Tautcur insuffisant. Puisqu'il doit donner un second volume, il eût mieux fait de traiter à pari de chacune des deux langues. Quelques remaniements k faire dans le livre. — IL Origine des nations arnéricaines . Les traditions, usages, dvnnées linguistiques, système d'écriture, conformation du crâne, conduisent à une source asiatique, (ouranienne. — III. L'algonquin présente des affinités remarquables avec les langues ind'o-européennes, soit dans les racines pronominales qui ressemblent à celles de l'hébreu, de l'égyptien, de l'aryen et du touranien, et dans les racines attributives. Trois exemples ; soit dans les formes grammaticales, par exemple pour les deux pluriels des a]/^onquins. -^ IV. Conclusion. Traces dans les langues américaines d'une immigration probable, très-ancienne, d'Arméniens, de Germains, de Celtes.

La qualité d'ancien missionnaire, par laquelle seule l'auteur anonyme de ces études se désigne, est en réalité la plus sûre garantie d'exactitude. Il faut avoir longtemps vécu parmi les tribus sauvages de l'Amérique pour bien posséder leur langue, et en démêler le mécanisme grammatical, sous les voiles épais dont il

se couvre. Le vénérable auteur y a consacré vingt des meilleures années de sa vie. Doué d'une flexibilité d'organe peu commune pour parler les langues les plus diverses, il a fécondé ces dispositions naturelles par le travail de la réflexion et de la mémoire. Sou livre porte l'empreinte d'études philologiques fort variées. Mais il porte surtout le cachet de l'affection toute paternelle que l'auteur a vouée à ses pauvre» Indiens. Cette affection s'étend à leurs idiomes, et il ne peut rester indifi*érent, s'il rencontre sur son passage des écrivains qui en aient parlé à là légère, ou qui les aient dépréciés sans les connaître*. Ajoutons qu'il s'est aidé de travaux inédits, précieux héritage laissé par d'autres missionnaires, qui depuis deux siècles se sont succédé sans interruption dans le même ministère.

Si M. N. 0. mérite la confiance à tant de titres, il a droit aussi, par l'importance et la nouveauté du sujet, à l'attention bienveillante des philologues. Les idiomes dont il traite ne sont pas en effet des dialectes isolés, propres à quelques peuplades peu nombreuses. L'algonquin et l'iroquois, dont il nous fait connaître la grammaire, sont, ainsi qu'il s'exprime, « les deux grandes langues de l'Amérique, » deux centres principaux, et comme deux troncs vieux et robustes, autour desquels s'épanouissent des ramifications nombreuses de dialectes qui ont couvert la face du nouveau continent. Ainsi, c'est à l'étude de ces idiomes

i Avant les Etudes philologiques, Tauteur avait déjà publié un petit écrit sous ce titre : « Jugement erroné de M. E. Renan sur les langues sauvages, » par N. O. Montréal, 1864. Il en a été rendu compte dans les Études religieuses, etc. (Nouv. série, t. VII, p. 5i7.)

476 ÉTUDES BIBLIQUES .y

qu'il faudra •demander le secret de l'origine de ces tribus aujourd'hui presque anéanties, mais qui ont peuplé jadis de si vastes contrées. Et toutefois nous ne possédions jusqu'ici pour nous orienter dans ces re- . cherches que des guides peu sûrs, des esquisses grossièrement ébauchées et pleines d'erreurs. Chacun pourra s'en convaincre, en parcourant les premières pages du livre que j'annonce. Sans entreprendre un examen complet des ouvrages publiés avant le sien, M. N. 0. en dit assez par la singularité des bévues qu'il y relève avec une franchise un peu rude, mais toujours exempte d'amertutiie et de malignité*.

Ce livre comble donc une lacune, et il contribuera, je l'espère, au*! progrès de l'ethnographie. Avouons pourtant que l'auteur n'a pas fait sous ce rapport tout ce qu'on pouvait attendre de sa plume. Il s'est trop défié du public fort restreint sans doute, mais d'autant plus sérieux et patient, auquel il s'adressait. Il n'a pas osé lui présenter un ouvrage complet, s'engageant du reste à y suppléer par un autre volume, si ce premier essai était bien accueilli. Pour ma part, je le regrette vivement. Il n'est plus permis aujourd'hui d'écrire sur la philologie comparée en laissant de côté toute la partie phonologique de la grammaire, et ce qui tient à l'investigation de la racine, aux règles de la composition et de la dérivation des mots. Ces questions, graves en toutes circonstances, empruntaient une importance particulière à la matière présente. Les langues américaines sont riches en voyelles et en font un usage assez multiplié pour communiquer au discours une sonorité mâle et brillante. Les sons écla-

* Ces critiques tombent surtout sur quelques ouvrages de M. Schoolcraft.

tants de Ta et de Vo s'y mêlent aux voyelles plus légères I et É dans une juste mesure, pour produire un harmonieux accord de vigueur et de grâce. Mais ces langues sont pauvres en articulations, et le cèdent autant sous ce rapport à nos langues néo-latines, que celles-ci sont inférieures à cet égard aux plus belle» langues de l'antique Orient. L'iroquois surtout semble avoir pris ' à tâche de réduire la prononciation à ses éléments les plus simples. Il ne connaît point les articulations à plusieurs degrés, la distinction des moyennes, ténues et aspirées. Il n'a qu'une sifflante s, qu'une aspirée h, qu'une labiale w, qu'une gutturale x, qu'une dentale t, qu'une nasale n, et une lingale r, en tout sept consonnes, auxquelles il faut ajouter une ou deux articulations plus rares *. On comprend tout ce que les racines, s'il s'en trouve d'empruntées à d'autres langues, doivent subir de déformations dans ces cruelles étreintes. Ce point, évident par lui-même, sera rendu plus sensible encore par quelques exemples. Les noms d'hommes Pierre et Michel deviennent en iroquois Tier et Wishe. Dans le premier cas la labiale s'est convertie en dentale, dans le second, elle est restée fidèle à son ordre, mais le l final a disparu sans compensation. Qui reconnaîtrait le nom de Français dans Onseronni, et celui des Anglais dans Tiorhensaka ? Deux langues ainsi travesties pourraient être soeurs sans parvenir à se reconnaître. Et notez que l'algonquin, quoique

4 Le son f ne parait qu'une fois dans tout le volume, et doit être extrêmement rarQ dans la langue. On rencontre plus souvent le groupe sh. Cest une articulation de plus, si, comme je le suppose, les deux lettres se prononcent ensemble à la manière du CH français. Le livre est si peu précis sur ce point qu'on y trouve indifféremment les formes ashen et a«en=3.

moins limité dans les articulations, n'a guère moins défiguré les noms propres. On se rappelle à ce propos combien les noms indiens sont devenus méconnaissables dans les livres des Chinois qui les mentionnent. Notre savant professeur M. Stanislas Julien a trouvé la clef de cette énigme, en fixant les équivalences de lettres et les règles qui président à leurs substitutions. Nous aurions souhaité un travail analogue dans le livre de M. N. 0. Jusque4£ les comparaisons seront suspectes et souvent fautives.

Un autre caractère commun à toutes les langues américaines est d'être extrêmepient synthétiques. De là ces mots interminables, qui sont en réalité fort brefs, si l'on tient compte de tout ce qu'ils expriment. Pour étudier ces mots et les analyser, il ne sufl&t pas de dégager le thème ou.radical des flexions qui le modifient et déterminent son emploi dans la phrase ; il faut analyser le thème lui-même, qui est souvent composé ou dérivé. Soit par exemple le mot algonquin anicinabé^ <( homme, » on peut affirmer tout d'abord que ce mot de cinq syllabes n'est pas une racine. J'avais soupçonné que les trois dernières lettres seules étaient essentielles. Ce soupçon est devenu une certitude, quand j'ai remarqué (p. 31) qu'en effet le mot abe se joint à d'autres adjectifs, et suffit seul à désigner l'homme. A la p. 77, je trouve un autre mot fort complexe, composé et dérivé tout ensemble. Tcapmatikomatizodjik désigne les catholiques, littéralement « ceux qui font sur eux avec la main le 'signe de la croix. » En substituant à la dernière syllabe djik la finale sigok, composée du *t négatif, et degok=djik, on a le nom des protestants. Le k est la marque du pluriel. La syllabe dji ou go reste donc comme indice d'un nom d'agent, comme apte à trans-

former la 3* personne d'unTerbe en un substantif concret *.

Voilà quelques inductions obtenues péniblement, lentement, avec des chances d'erreur et une sorte de demi-jour. Avec quelques pages de plus, le sayant auteur qui possède ces langues à fond nous aurait conduits à la pleine lumière.

Je lui signalerai encore une autre lacune qu'il eût été très-facile de combler. L'idée d'un glossaire ajouté k la grammaire était heureuse, et j'approuve fort le soin d'en grouper les mots plutôt selon l'ordre des matières que selon l'ordre de l'alphabet. Mais son vocabulaire est trop insuffisant. Au lieu de trois séries de termes, j'en aurais .souhaité dix ou douze, qui fissent passer sous nos yeux tous les mots les plus essentiel s, les plus primitifs, les plus usuels des deux langues américaines.- Il importerait seulement que ce glossaire fût principalement composé de mots racines, ou du moins ramenés à leur racine autant que possible par une brève indication.

Une ou deux pages de texte avec une traduction littérale et une analyse grammaticale bien détaillée auraient merveilleusement facilité l'application des règles de la grammaire, et éclalrci plusieurs points qui ne me semblent pas suffisamment expliqués.

L'auteur, je le sais, a reculé devant la crainte de grossir son volume. Mais, puisqu'il, nous en laisse es-

4 Tchi on dzi sert également à former le nom d'agent dans plusieurs branches des langues touraniennes. Ex. (mongol) koulakhaitchi, voleur; (turc) tchiftetchi, laboureur; (kalmouk) zargadzi, juge; etc. Les Mandchous ont conservé la môme forme, mais en la détournant de son usage primitif. (Abel Rémusat, Recherches sur les langues tartares . )

pérer un second, je lui aurais conseillé plutôt de traiter à part des deux langues sauvages, et de consacrer un volume à chacune d'elles. Deuxidiomes aussi profondément séparés parle génie grammatical et par le lexique que le sont celui des Algonquins et celui des Iroquois ne sont pas faits pour être étudiés de front ; il en résulte plus de confusion que d'avantages. Je prends à témoin M. N. 0. lui-même, qui prélude à sa seconde partie par cet aveu (p. 35) : « Ces langues sont si différentes Tune de l'autre qu'il nous a été impossible de suivre le même plan pour en tracer les règles. » La nature résistait au plan que s'était tracé l'auteur, etaussi n'y est-il question de comparaison que dans les titres. Outre cette réforme dans le plan du livre, j'en solliciterai une autre dans la disposition de quelques chapitres. Les douze articles rangés sous ce titre du ch. ii de la grammaire algonquine : « Des divers accidents auxquels les noms sont sujets, » se relient faiblement entre eux. Les trois premiers rentrent dans la formation des noms dérivés, et se seraient placés d'euxmêmes dans le chapitre dont je regrette l'absence. Le 6^ et le 9« devaient entrer dans le chapitre i où il est traité des désinences casuelles. Le 7* et le 8* appartiennent à la théorie des qualificatifs, ou des noms composés. Je ne dis rien des articles 10, 11 et 12, qui traitent de l'obviatif et du possessif. J'aurais besoin de plus ' amples éclaircissements sur ces formes grammaticales pour que, l'usage en étant bien déterminé, il me fût permis de remonter de là jusqu'à une explication théorique.

DES LANGUES AMÉRICAINES iU

Malgré ces imperfections, dont je n'ai voulu rien dissimuler, cet ouvrage, surtout quand il aura reçu son complément promis, sera un service rendu à la science ethnographique. Pour que le lecteur soit en état d'en juger par lui-même, je crois utile d'exposer ici brièvement ce que la science a reconnu, et ce dont elle doute encore sur l'origine des nations américaines.

L'un des hommes qui se sont le plus récemment occupés de cette question, Ch. Bunsen, la résout ainsi dans un écrit publié en 1 856 * :

« Les données de la linguistique dont nous disposons, combinées avec les traditions et les usages, et spécialement avec un système d'écriture qui ne se compose que de dessins et de quelques signes mnémoniques, me permettent d'affirmer qu'autant l'unité qui relie les tribus américaines les unes aux autres est certaine, autant leur origine asiatique est-elle pleinement démontrée. Les langues indiennes (de l'Amérique) sont sorties d'un idiome touranien du nord. Ajoutant aux preuves du même fait déjà recueillies par Prichard, M. Schoolcraft établit, sans qu'il soit possible d'en douter, que des tribus sibériennes (où le même système d'écriture dessinée a eu cours) ont traversé les îles septentrionales pour pénétrer dans le nouveau continent*.

1 Christiahity and Mankind, by Christ. Gh. Jos. Bunsen, London, 1854. T. IV.

2 L*ouvrage sur lequel s'appuie Bunsen a pour titre : Histo^ rical and statistical information respecting the history^ condition and prospects of the indian tribes of the United States,,, by H. R. School-

La conformation toute mongolienne du crâne, le type du chasseur, la coutume de s'initier par des jeûnes et par des songes à l'état de clairvoyance et de visions, l'identité des croyances fondamentales et des symboles religieux (sans excepter la tortue), tout nous ramène au touranisme primitif. » Bunsen ajoute qu'il n'y arien dans les langues américaines qui contrarie cette conséquence tirée de l'histoire et de la physiologie. Mais il est évident qu'il hésite à rien conclure directement de la philologie.

C'est aussi dans ces limites que se maintient M. Max MùUer, un des plus éminents philologues contemporains. Son système, exposé d'abord dans une longue et savante lettre sur les langues touraniennes adressée à M. Bunsen *, a été brièvement résumé depuis dans ses Leçons sur la science du langage^ t, I. Selon lui, la philologie ne s'oppose pas plus que la physiologie à l'unité de race humaine. Les langues touraniennes (et sous ce nom il comprend toutes les langaes de l'Europe et de l'Asie qui ne sont ni aryennes, ni sémitiques ^, ni chinoises) ont en commun des éléments qu'elles ont dû puiser à la même source. Plusieurs des noms de nom-

craft, published by the authority of Gongress; Philadelphia. 1851-1853. 3 vol. grand in-4o. M. N. O. ne semble pas avoir connu cet ouvrage, le plus important qui soit sorti de la plume de M. Schoolcraft, et qui abonde en renseignements importaiits, bien que Fauteur se montre généralement peu capable de les mettre en œuvre.

4 Cette lettre, ou plutôt ce traité fait partie du t. III de Christianity and Mankind,

2 Ceux qui s'occupent de linguistique savent que les langues aryennes sont le sanscrit avec les langues indiennes qui en dérivent, celles de la Perse, et presque toutes celles qui sont parlées en Europe. Les langues dites sémitiques sont l'hébreu et les langues congénères, tellesque Taraméen, l'arabe, etc.

bre, des pronoms, et beaucoup de radicaux dans ces langues révèlent Tunité de leur origine *.

Mais l'auteur est moins affirmatif sur la parenté des langues touraniennes avec celles de l'Amérique. Il semble toutefois partager l'opinion de ses . prédécesseurs les plus experts en cette matière, de ceux dont il fait le plus grand cas, tels que Rask, Gastren et M. Schott, qui « ont étendu graduellement la famille turque (ou touranienne) sur toute l'Asie septentrional^ et sur le nord de l'Europe et de l'Amérique ^. »

Tels senties résultats obtenus jusqu'ici par la compaîraison des langues, et l'on voit que la science n'a pas encore dit son dernier mot. Une étude plus approfondie des idiomes du nouveau monde confirmera sans doute une vérité déjà entrevue. Peut-être aboutirat-elle en même temps à quelques autres résultats plu§ spéciaux et moins prévus. En voici un par -exemple auquel j'étais loin de m' attendre, dont je laisse à d'autres l'examen, mais sur lequel je désire du moins appeler l'attention.

Au milieu des dissemblances les plus profondes, la langue algonquine m'a paru offrir des traits d'affinité remarquable avec les langues indo-européennes, soit dans ses racines, soit surtout dans quelques-unes de ses formes grammaticales ^.

4 Leçons sur la science du langage, VIII« leçon, p. 313 et suiv. de la trad. franc.

2 Ce sont les propres termes de M. Mohl, dans son Rapport annuel {Journ. asiat.y V^ sér., t. VIII, p. 67, an. 1856).

3 II existe parmi nous une école de philologie selon laquelle

J'aurais beaucoup à dire si je voulais m'arrêter sur les racines pronominales. M. N. 0. a rapproché les pronoms personnels algonquins des mêmes pronoms en hébreu, et la ressemblance en effet est frappante. Mais il aurait pu également les comparer avec les pronoms égyptiens, aryens et touraniens ; cardans toutes ces familles de langues les racines pronominales sont pour la plupart identiques, et il y a là assurément un fait d'une importance majeure dans la question de Tu-

les diverses familles de langues doivent rester absolument étrangères les unes aux autres, au moins dans leurs éléments primordiaux. Timides à Texcès, ou poussés peut-être par un parti pris contre la Bible, ils se récrient contre quiconque essayerait de montrer un rapport d'origine, par exemple, entre les langues sémitiques et aryennes. Cette école retarde le progrès de la science au lieu d'y servir. Il y a en effet dans chaque famille de langues certains phénomènes grammaticaux dont il faut chercher l'explication dans des langues qui ne sont poin t congénères. Pour n'en citer qu'un exemple, nul jusqu'ici n'a rendu compte de la forme des comparatifs, tellement enracinée dans les idiomes indo-européens, et tellement ancienne qu'elle est commune à peu près à tous ces idiomes. Môme en français nous en avons conservé la trace dans les mots t meilleur » et « pire. » D'où vient la formative ter, ou par amollissement ier, tor, erf On B, cru en découvrir l'origine dans la racine tri, passer outre (lat. trans). Mais cette explication est insuffisante, en ce qu'*elle ne marque par la nuance qui sépare le comparatif du superlatif. C'est ce dernier qui; réveillant l'idée d'une prééminence absolue ou sur tous, trouve son expression naturelle dans tranSy fr. très. Quant au comparatif, il n'établit un rapport qu'entre deux. Les mots grecs ^iurtpo;, Uàttpoç, Irepo;, etc.; les mots latins alter, uter, neuteTy etc., en sont la preuve sensible. La môme racine se présente dans l'adverbe iterum. Or, cette racine est bien certainement et bien purement sémitique. C'est le mot araméen y^n, ter-en ; héb. D'»3^* deux. L'arménien, qui confine au sémitisme par d'autres points, s'en rapproche aussi beaucoup en ce cas-ci. 11 dit c lerg, lergou = 2. »

(.e n'est pas ici le lieu de multiplier ces parallèles, qui demanderaient un volume plutôt qu'une simple note.

nité de race humaine. Mais précisément à cause de cette universalité des pronoms, j'évite de les faire entrer dans la recherche des rapports spéciaux dont je m'occupe ici * .

Parmi les racines attributives, j'en choisis trois qui doivent tenir au fond même de la langue. Ce sont les trois noms qui désignent l'esprit, Thomme et la femme.

Abe, homme, rappelle le mot aba, homme marié («tr), dans l'ancien idiome des Goths. C'est le même mot qui désigne le père ou l'aïeul dans des idiomes appartenant à des familles fort diverses. Hébr. ab; syr. abba père ; /a^'n a»us, atat?us, aïeul, hiseiiexkl; égyptien atat?, père. On doit savoir que les noms de père et de mère ont servi dans plusieurs langues à désigner l'homme et la femme, ou même dans un sens plus général le mâle et la femelle. Fou et mou sont employés en chinois pour marquer la. distinction des sexes.

Ga, mère^ laisse soupçonner une antique parenté avec la racine gna, gen (yiyvofjLat, yuvYÎ, gignere, goth qvên, angl. queen) des langues aryennes. Il est vrai du reste que les Sémites ont aussi le verbe « qâna, engendrer, produire. » La suppression du n radical dans GArend pourtant cette identité douteuse.

En voici une qui me paraît certaine. Dans Talgon-

1 Je ferai pourtant une seule remarque sur ce point. Le t du pronom de la 2^ personne, qui se change souvent en s dans les langues aryennes, se change au contraire fréquemment en k dans les langues sémitiques. Le même changement en k a lieu dans l'arménien, qui est de la famille aryenne. Il s'opère pareillement dans l'algonquin, où la forme ordinaire est ki. C'est môme la seule forme indiquée par M. N. O. Mais la forme primitive to, pi. tok, se retrouve dans les vocatifs pluriels. Anicinabetok doit se traduire littér. : O hommes, vousl Les Arméniens diraient touk.

quin, et dans plusieurs autres langues américaines, MANiTO, signifie génie, esprit; avec une épithète, « le grand manito, )► c'est Dieu. Ce mot appartient à une racine extrêmement féconde dans les langues indoeuropéennes, Mana chez les Indiens, c'est l'homme, l'être pensant ; Mana est pour le même peuple un ancien législateur, un fils de Brahma, le premier homme, Le même mot joue un grand rôle dans la mythologie des Perses ; il entre dans le nom d'un des amschaspands ou archanges ; mais il est surtout connu par le nom d'Ahriman, le génie mauvais, hostile. Mann ou man est le terme propre pour désigner l'homme dans les langues germaniques. De la même racine découle le latin mens, etc. 11 est pourtant nécessaire d'observer encore ici que la racine man, penser^ n'est pas exclusivement propre aux langues aryennes. Les Sémites ont le même terme :mana, nao mesurer, supputer *•

Mais c'est surtout dans les formes grammaticales que les comparaisons deviennent faciles.

Les Algonquins ont deux pluriels» l'un en k pour les êtres vivants, l'autre en n pour les choses inanimées. En sanscrit on dit : civâs, felices, au masc. ; civdni, felicia, au neutre. Si Ton fait attention que le s de civàsse change régulièrement en h, dans plusieurs langues congénères, et souvent même dans le sanscrit, que ce h devient même h dans l'arménien (par ex. mart^ homme martk ^, les hommes), on saisira l'analogie qui relie les

* Maîî, compter, peMêr, et mad ou mat, étendre, sont deux racines secondaires, se rattachant à la racine primaire ma, amsurer. J'emprunte cette terminologie à M. Max Mûller, sans prétendre adopter sa théorie générale sur les racines primaire, secondaire et tertiaire.

^ L'origine de ce pluriel a été bien éclaircie par M. Fred. Mûller (Beitrâge zur Déclin, des Armenischen Nomens, Wien, 1864).

pluriels algonquins à nos langues indo-européennes.

L'analogie n'est pas moins frappante dans les diminutifs. Le détérioratif algonquin, qui est un vrai diminutif, s'indique par g (pron. comme le ch français). Une forme presque identique se remarque dans nos langues aryennes. Par exemple, en persan, pisr-ek, puerulus ; mah'tsché^ lunula, — En armén. mcm-oug^ enfant, homunculus ; orti-ag^ filiolus. En allem. man-chen, kindchen, etc. En celtiq. Pér-ic, petit Pierre* *

Mais le trait le. plus siiigulier de ressemblance est l'emploi des formes ban, et goban, qui ajoutées au verbe ou au nom, marquent l'une le passé procliain, l'autre le passé éloigné, par ex. Zabie-ban, feu Xavier, Xaverim qui fuit. On voit ici deux racines combinées ensemble, la racine ^4, gehe» aller ^ et la racine 6Am, être. Et non-seulement ces deux racines existent dans les langues indo-européennes, mais toutes les deux sont employées aussi comme signes du temps passé ; toutes les deux se combinent même en un seul mot dans les langues germaniques. Gohan répond à l'allemand gewesen. On dirait presque en anglais gone, been^ qui s'en est allé, qui a été. Ban sert encore à former l'imparfait dans les verbes, ni sakika-ban^ amaiam.

La présence fort probable du verbe g0, aller, dans goboity dxmne quelqu-e droit de rapporter à la même racine les formatives des prétérits et des futurs algonquins : Tiiugi sakiiia, je l'ai aimé, littér, « moi l'aimiant dans un temps qui s'est écoulé, » (^iou Ai)- Nin^iia sar kiha, je l'aimerai, littér. je rais l'aimer. Dans la langue copte, le verbe na^ aller, sert également comme auxiliaire pour &rmea: soit l'imparfait, soit le futur.

On trouverait en-core un parallèle curieux entre la forme du locatif algonquin ng (par ex. nipi, eau, nipmj'

dans Teau), et la préposition èv, in, des langues de l'Europe * , entre le signe to des yerbes à régime neutre ou inanimé (par ex. nisakifon, amo illud), et l'article ou pronom démonstratif neutre des Aryens.

Je le répète, plusieurs de ces rapprochements ne regardent pas exclusivement les langues aryennes. Quelques langues touraniennes, et entre autres le hongrois, forment le pluriel en k, comme Tarménien. La racine baty béî, être, s'est retrouvée chez les Kalmouks ou Éleutes, peuple de la famille mongole. Il serait donc plus naturel de rechercher dans ces races touraniennes l'origine des formes signalées au delà de l'Océan, si la même analogie s'étendait à toutes celles que je viens * d'indiquer. Mais je doute beaucoup qu'il en soit ainsi, et J'abandonne cette recherche à des hommes plus versés que je ne suis dans les idiomes septentrionaux.

Jusqu'à la preuve du contraire, il reste probable à mes yeux que des émigrants européens ont, dès une époque très-reculée — et bien avant le x® siècle où des Irlandais abordèrent au Groenland — contribué pour leur part à peupler l'Amérique, en se mêlant toutefois à d'autres races, et que, malgré leur petitnombre, elles ont laissé dans les langues ultra-atlantiques une im-

* Ce parallèle serait plus frappant, s'il était vrai que le locatif sanscrit hridU dans le cœur, et le locatif latin domi, à la maiêon, tirassent leur désinence de la racine m. Mais cette opinion, émise par M. Max MùUer et plusieurs autres, me parait au moins fort problématique.

DES LANGUES AMÉRIGAIMES 489

pression encore vivante de leur passage. Ce serait dans la race de Gomer, dans la postérité de ses trois fils Ascenez, Riphath et Togorma, c'est-à-dire parmi les Germains, les Celtes, et les Arméniens, qu'il faudrait chercher la souche de cette émigration lointaine et si complètement oubliée.

Page 1