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citer son concours qui détermina sa rechute. Le lendemain même, il se vit contraint de s'enfermer de nouveau dans une chambre complètement fermée à la lumière, d'où il ne devait sortir au bout de quatre mois que pour y rentrer à de fréquents intervalles. 11 était au plus fort de ses souffrances quand il reçut les premiers envois de l'ami auquel il s'était adressé. « J'étais là, écrivait-il lui-même plus tard, au milieu de mes trésors transatlantiques, comme quelqu'un qui souffrirait de la faim au milieu de l'abondance. » Le besoin d'un secrétaire se faisait donc plus que jamais sentir. La chose était malaisée à trouver, car il fallait un jeune homme familier avec l'espagnol et le français, deux langues, l'espagnol surtout, dans lesquelles les lettrés américains ne sont pas tous versés. Le résultat des premières recherches de Pçescott étant resté infructueux, il essaya de se passer de cette aide. Ou aura peine à croire qu'il eut le courage de se faire lire sept \olumes in-quarto en espagnol par quelqu'un qui n'en comprenait pas un mot. L'imagination s'effraie des prodigieux efforts de tête qu'il lui a fallu faire pour tirer quelque profit d'une lecture purement matérielle et probablement les trois quarts du temps inintelligible. Les amis de Prescott ne prenaient cependant pas leur parti de le voir si pauvrement secondé, et M. Ticknor, qui continuait d'être chargé du cours d'espagnol à l'université d'Harvard, finit par trouver pour lui parmi ses élèves un jeune homme à la fois capable et désireux de s'associer à ses travaux. Ce fut à partir du jour où Prescott connut M. James English qu'il commença véritablement Y Histoire de Ferdinand et d'Isabelle.
Ce premier obstacle franchi, il s'agissait pour Prèscott de se familiariser avec les difficultés d'un travail en quelque sorte impersonnel. Pour y parvenir, il adopta certains procédés auxquels il devait rester fidèle jusqu'à la fin de sa vie. Il est arrivé à un résultat assez brillant pour qu'il ne soit pas sans intérêt de connaître la méthode qu'il a suivie. Un mot d'abord sur ses habitudes de vie et sur les précautions auxquelles il était obligé d'avoir recours pour ménager sa vue affaiblie. La pièce où il travaillait était éclairée par deux fenêtres. L'une des deux, située à l'un des coins de la chambre, était percée très haut dans la muraille. C'était, par là qu'arrivait le jour, et le secrétaire de Prescott avait sa chaise et son bureau tout auprès. L'autre était au contraire couverte de trois rideaux de mousseline bleue superposés, se relevant chacun à l'aide d'un cordon différent. En face de cette fenêtre, le mur était caché par un grand paravent vert. Le bureau de Prescott, soigneusement préservé par un écran de la lueur du foyer occupait le centre de la chambre. C'est là qu'il se plaçait lorsqu'il voulait entendre lire en prenant des notes. 11 s'asseyait le dos tourné à la fenêtre, de façon que le jour qui tombait sur son papier fût un jour adouci, et qu'en levant la tète il reposât ses yeux sur la couleur verte du paravent. Quand au contraire il voulait lire lui-même (ce qu'il était bien rarement en état de faire), il approchait sa chaise de la fenêtre couverte de rideaux de mousseline, que, sans lever les yeux de son livre, il abaissait ou relevait sans cesse. Il était sensible aux moindres variations du ciel, rt il ne passait pas un nuage sur
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le soleil sans qu'une modification quelconque dans la distribution de la lumière ne devînt nécessaire. Aussi connaissait-il les cordons de ses différents rideaux comme un matelot connaît le gréement de son navire. Mais ses lectures n'étaient jamais bien longues. Au bout de peu de temps, il revenait à son bureau , et là, assis dans sa rocking chair, un crayon à la main, tenant sur ses genoux un ingénieux appareil appelé noctographe qui lui permettait d'écrire les yeux fermés, il passait de longues heures à écouter la voix monotone de son secrétaire, l'arrêtant à chaque instant pour prendre des notes ou pour mieux graver dans sa mémoire les faits dont l'importance le frappait.
C'est dans ce cabinet, où il semble qu'il devait être difficile d'entrer sans un sentiment de respectueuse émotion, que Prescott passait de longues et laborieuses journées, méthodiquement partagées entre les lectures auxquelles il prêtait l'oreille , et un travail solitaire, intérieur, dont son infirmité lui avait fait prendre l'habitude. 11 se levait le matin de très bonne heure et commençait sa journée par une promenade à cheval. A dix heures, son secrétaire venait; il s'enfermait alors avec lui, et jusqu'à l'heure du goûter (c'est-à-dire jusque vers une heure) il prêtait l'oreille à ses lectures, prenant parfois lui-même le livre quand l'état de ses yeux le lui permettait, mais toujours pour un temps très court. A chaque passage qui attirait son attention, il disait à son secrétaire : « Marquez cela », ou bien il prenait lui-même des notes au moyen de l'appareil dont nous avons parlé. Après le goûter, il s'enfermait de nouveau dans son cabinet, mais seul cette fois, et il se
livrait à ce travail intérieur dont nous parlions tout à l'heure. Il repassait dans son esprit les lectures qu'il venait d'entendre, méditait sur l'importance relative des faits qui venaient d'être portés à ^a connaissance, faisant son choix entre ceux qui devaient trouver place dans son histoire et ceux qu'il lui semblait inutile de se rappeler, gravait profondément les premiers dans son incomparable mémoire, et laissait écouler les autres. 11 appelait cela sa « digestion ». A six heures, son secrétaire revenait, et les lectures recommençaient jusqu'à hait. Il ne travaillait jamais après son dîner: seulement, pendant la soirée, sa femme, plus tard quelqu'un de ses enfants, lui lisait les publications du jour ou même quelque ouvrage d'une intelligence facile et qui eût un rap; ort plus ou moins direct avec ses travaux. Quant à ses lectures sérieuses, à celles que lui avait faites ^on secrétaire durant l'après-midi, il les « digérait » le soir, la nuit, le matin pendant sa promenade à cheval, et quand le lendemain à dix heures il recommençait ses travaux, tout ce qu'il avait appris la veille demeurait rangé, classé dans sa tète jusqu'au jour où il lui faudrait mettre ces matériaux en œuvre.
Ce jour venu, il suspendait ses lectures et se livrai! sans partage au travail de la composition. Ce travail était encore tout intérieur; c'était dans sa tête qu'il Iraçait son plan, qu'il maniait et remaniait ses phrases, c'était à sa mémoire qu'il confiait le soin de les enchaîner ensemble. Tout moment lui était bon pour se livrera ce labeur incessant de la pensée ; il composait à chaque instant de la journée, en s'habilla nt, en mangeant, en attendant sommeil dans son lit, mais principalement
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durant les longues promenades à cheval qui commençaient sa journée. Nulle part il ne sentait mieux venir l'inspiration. C'est ainsi qu'Alfieri composait les plus beaux vers de ses tragédies en parcourant d'un galop furieux les campagnes de Florence ; toutefois il y avait entre eux cette différence, que l'illustre poète était un des premiers cavaliers de l'Europe, tandis que notre historien, bien qu'affectionnant des allures plus sages, revenait maintes fois à la maison démonté et meurtri. 11 paraît, au reste, que cette habitude de travailler à cheval était une tradition de famille. Le père de Prescott en faisait autant. 11 leur arrivait souvent de sortir le malin ensemble; mais comme chacun d'eux respectait le faible de l'autre, en quittant la maison le père tournait à droite, le fils à gauche, et ils ne se revoyaient plus de la promenade. 11 était rare que le temps consacré par Prescott à la méditation excédât deux ou trois jours. Une fois qu'il avait bien son chapitre dans la tète, il revenait à son bureau, et tantôt écrivant, quand l'état de ses yeux lui permettait de le faire, tantôt dictant, il se mettait à l'œuvre. Si l'inspiration tardait un peu à venir, son remède extrême, surtout quand il s'agissait de quelque bataille à raconter, était de fredonner une romance favorite qui commençait par ces mots : « Oh ! rendez-moi seulement mon coursier arabe. » Toutefois il était rare qu'il eût besoin d'avoir recours à ces moyens désespérés, et le plus souvent il dictait ou écrivait couramment la valeur de cinquante ou soixante pages sans hésitation, sans temps d'arrêt, comme s'il eût récité une leçon apprise par cœur. A la fin de sa vie, il se plaignait de ne pouvoir
retenir dans sa tête plus de quarante pages à la fois. 11 se faisait lire ensuite ce qu'il avait écrit, et alors commençait un travail de minutieuse correction, travail qui consistait presque toujours pour lui à raccourcir, à élaguer, à tempérer; puis il laissait de côté le chapitre terminé et passait à un autre, se réservant d'y revenir encore une ou plusieurs fois avant de livrer l'ouvrage à l'impression.
Quant à sa conscience comme écrivain, quant à l'exactitude et à la profondeur de ses recherches, quant à l'esprit méthodique avec lequel il dirigeait ses études, il nous suffira, pour en donner une idée, de revenir à YHistoire de Ferdinand et d'Isabelle, et de dire qu'il ne crut pas seulement devoir comprendre dans ses lectures tous les ouvrages français, anglais, espagnols, qui ]-ou\ aient avoir un rapport plus ou moins direct avec l'objet de ses travaux, mais qu'il eut la gloire de déchiffrer le premier des manuscrits inconnus aux érudits espagnols eux-mêmes; et il paraît que ce n'était pas toujours chose facile. Bien des années après son secrétaire parlait encore avec horreur de la chronique d'un certain Bernaldez, que Prescott considérait comme une précieuse trouvaille, mais dont son jeune lecteur était loin d'avoir gardé d'aussi bons souvenirs. « Ce vieux grimoire, disait-il, plus tard, était mon plus grand ennemi, et je n'oublierai jamais les heures que j'ai passées à le lire et à le relire à M. Prescott. J'avais bien delà peine dans les commencements à déchiffrer cette écriture, et je faisais tellement de fautes que je ne sais comment il arrivait à me comprendre; mais jamais il ne témoignait aucune impatience. » Certains chapitres, entre
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autres celui sur la civilisation des Arabes, coûtèrent à Prescott sept mois de travail. A ce compte, on ne s'étonnera pas qu'il ait mis sept ans à écrire YHistoire de Ferdinand et d'Isabelle. Si l'on ajoute à cela trois années d'études préparatoires, ce furent dix années, les meilleures de sa vie, comme il le disait plus tard, qu'il consacra à cet important ouvrage.
Chose étrange, loin de ressentir un empressement bien naturel à recueillir les fruits d'un aussi rude labeur, Prescott eut au contraire quelques doutes sur l'opportunité de la publication de ses trois volumes. 11 consulta son père. « Celui qui, après avoir écrit un livre, ne le publie pas est un poltron, » répliqua l'austère vieillard. Cette réponse mit fin aux hésitations de Prescott. L'Histoire de Ferdinand et d'Isabelle parut dans les derniers jours de l'année 1838. Le petit monde littéraire de Boston attendait cette publication avec une grande impatience. Prescott s'était déjà fait une sorte de réputation dans cette ville par quelques articles de revue. Il y était personnellement très aimé, et de plus tout le monde se demandait avec curiosité comment, dans une œuvre d'aussi longue haleine, il avait pu triompher des difficultés que lui opposait son infirmité bien connue. En quelques jours, cinq cents exemplaires furent enlevés, et au bout de quatre ou cinq semaines la première édition fut complètement épuisée. La mode, ce puissant auxiliaire du succès, s'en était mêlée dès le premier moment, et YHistoire de Ferdinand et d'Isabelle était sur-le-champ devenue à Boston Le présent fashionable de nouvelle année. L'éditeur reçut des demandes d'envoi de tous les coins de l'Amérique,
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et en peu de mois il vendit plus d'exemplaires qu'il n'avait le droit d'en tirer d'après les ternies d'un contrat conclu pour cinq années. Les recueils littéraires étaient remplis des articles les plus élogieux. On en vint bientôt à se disputer sur le lieu de la naissance de l'auteur, et un journal ayant avancé qvi'il était né à Boston, la feuille publique de Salem protesta vivement contre cette prétention mal fondée. Enfin, pour comble de gloire, un prédicateur annonçait à Presrolt l'intention de prendre sa vie, son infirmité, les difficultés qu'il avait eu à vaincre, son énergie et la récompense qu'il avait reçue pour sujet de son prochain sermon. Cette histoire dont un pareil enthousiasme saluait l'apparition est certainement un ouvrage d'un grand mérite. Prescott y déploie une merveilleuse aptitude à sai-ir et h. mettre en relief le trait saillant des divers personnages autour desquels l'intérêt se concentre, la douceur virile d'Isabelle, l'habileté terre-à-terre de Ferdinand, le génie naïf de Colomb, l'humeur intraitable de Ximenès. Enfin il faut reconnaître l'heureux effet de certains épisodes qui se développent au milieu du cadre un peu resserré du livre, comme dans un paysage obscur se détache un endroit frappé par un rayon de soleil; mais en faisant l'éloge nous avons du même coup fait la critique. Une bonne histoire ne doit point avoir, selon nous, d'épisodes. 11 ne faut pas que l'auteur, s'abandonnant complaisamment à ses prétVrences, donne à telie portion de son récit une étendue et un soin démesurés, sauf à rétablir l'équilibre en raccourcissant arbitrairement ou en négligeant telle autre. Sans doute il n'est pas possible qu'un long récit conserve depuis le
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commencement jusqu'à la fin un intérêt toujours égal.
Les événements ont leur caractère, on pourrait dire 1 ur personnalité, indépendamment de celui qui les raconte ; mais il faut que ces inégalités de l'intérêt soient le fait de l'histoire et non le fait de l'historien. Un peintre peut dessiner d'une main plus savante, peindre de couleurs plus brillantes les ligures situées au premier plan d'un tableau, et tracer avec un crayon moins soigneux, reyêtir de teintes plus ternes celles qui sont destinées à se perdre dans l'éloignement de la perspective. L'historien n'a pas cette licence. Il est bien plutôt semblable à l'architecte, à qui on ne pardonnerait pas de ciseler profondément telle pierre d'une façade, et de laisser à l'état fruste les autres. Une œuvre d'histoire est comme un monument; la proportion, l'harmonie, en sont les impérieuses lois. Si on viole ces lois, on peut arriver à des beautés, on n'arrivera pas à la beauté.
Peut-être Prescott ne s'est-il pas assez souvenu de ces éternels principes. Hâtons-nous de dire que le sujet dont il s'occupait prêtait singulièrement à l'erreur dans laquelle il est tombé. La période dont il entreprenait de donner l'histoire embrasse plus de cent années, et cent années remplies peut-être des plus grands événements dont l'Espagne ait été le théâtre. Au dedans, après une longue période de guerres civiles, une brusque transformation s'opère dans sa constitution, et elle cesse d'être une expression géographique servant à désigner la péninsule comprise entre les Pyrénées et le détroit de Gibraltar, pour devenir la nation une et redoutable dont les monarques devaient pendant un siècle faire trembler l'Europe. À côté de ce mouvement national, une grande révolution
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politique s'accomplit dans son sein. La couronne, s'appuyant sur les certes, brise et réduit au rôle de courtisans ces orgueilleux seigneurs de Castille et d'Aragon qui forment encore aujourd'hui l'aristocratie la plus fermée de l'Europe. Dix ans suffisent à Ferdinand et à Isabelle pour arriver à ce résultat, que la politique constante de nos rois depuis Louis VI jusqu'à Louis XI avait vainement poursuivi. Au dehors, les armées espagnoles sont toujours en campagne : elles luttent avec la France dans les plaines du Roussillon et sur les bords du Garigliano; elle chassent de l'Espagne les sectateurs du Coran, et, franchissant le détroit, vont porter la guerre jusque sur leur territoire. Les étroites limites dans lesquelles il entendait se renfermer ne permettaient pas à Prescott de mesurer d'après leur importance historique la place qu'il donnait à chacun de ces grands faits. Aussi, dans la crainte que son ouvrage n'eût d'autre mérite que celui d'une exposition claire, judicieuse, méthodique, des événements principaux d'une époque importante, il a fait choix, comme nous le disions tout à l'heure, d'un certain- nombre d'épisodes dans le développement desquels il s'est complu. Les guerres avec les Arabes et la conquête de Grenade dans la première partie, les luttes avec la France et les exploits de Gonzalve de Cordoue dans la seconde, tiennent une place qu'on ne saurait vouloir moins grande, car ce sont les plus belles pages du livre, mais qu'on ne peut cependant s'empêcher de reconnaître pour exagère". Oo paie ensuite le plaisir qu'on a goûté en sentant l'intérêt languir et l'attention se distraire à la lecture de certains chapitres où des incidents d'une véritable importance
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sont racontés avec trop de brièveté. En prenant son parti d'allonger un peu son œuvre, tout en remontant un peu moins loin en arrière, en sachant ajouter et en sachant retrancher, Prescott aurait pu faire de l'Histoire de Ferdinand et d'Isabelle une ces œuvres achevées qui défient la critique et demeurent comme des modèles. Ses compatriotes, on l'a vu, n'y trouvaient rien à redire ; mais pour nous, qui savons ce qu'il était capable de faire, nous croyons lui rendre hommage en nous montrant un peu plus sévère.
L'éclatant succès de son premier ouvrage eut, comme on peut penser, pour résultat d'affermir Prescott dans sa vocation et de montrer à sa famille comme à lui-même qu'il ne s'était pas trompé. A partir de la publication de Ferdinand et Isabelle, il est bien véritablement un homme de lettres. Il ne vit. plus que pour le travail, pour l'histoire, pour le passé. Sa vie s'écoule dans une paisible uniformité; la publication successive de ses divers ouvrages et quelques-unes de ces épreuves inévitables dont l'existence la plus heureuse est traversée en marquent seules les étapes. Parmi ces épreuves se place au premier rang la perte de l'aînée de ses enfants, une petite fille de quatre ans, sa favorite entre toutes. « Jamais je ne pourrai souffrir tout ce que j'ai souffert alors, écrivait-il quinze ans plus tard, et je ne crois pas qu'il soit possible de verser deux fois des larmes aussi arriéres. » Cette mort tourna son esprit vers des pensées d'un ordre plus élevé et plus sérieux encore que ses occupations ordinaires. Elle fut pour lui l'occasion d'examiner les fondements de ses croyance- chrétiennes et de chercher à établir sa foi sur une base plus solide que des traditions d'enfance. Il poursuivit ce travail avec la même conscience, la même recherche impartiale de la vérité qu'il apportait dans ses
études historiques, faisant dans ses lectures la part égale aux adversaires et aux partisans de la religion révélée, opposant Hume à Butler et Gibbon à Paley. Le premier fruit de ses études fut de l'affermir dans les convictions de la philosophie déiste. 11 conclut ensuite à l'authenticité des Écritures et à la supériorité du christianisme comme doctrine moi aie; mais il fut en même temps amené, nous dit M. Ticknor, « à rejeter délibérément les doctrines communément appelées orthodoxes, dont il ne trouvait trace ni dans les Évangiles ni dans le reste du Nouveau- Testament. » Cette assertion de M. Ticknor nous est au reste confirmée par une lettre de Prescott, dans laquelle nous trouvons les lignes suivantes : « J'ai grandement choqué une dame en lui disant que j'étais unitarien. Ce mot est en abomination ici (en Angleterre) à l'égal du nom de juif, de mahométan, d'infidèle ou de pire encore, car on considère un unitarien comme un loup au milieu des brebis. » Ainsi Prescott était un disciple de cdte forme nouvelle ou plutôt renouvelée du christianisme que, depuis le commencement du siècle, l'éloquence et les vertus de Channing popularisaient en Amérique. Il ne parait pas toutefois qu'il ait jamais adhéré à l'unitarianisme d'une façon bien ferme, ni connu ce repos de l'âme qu'on éprouve à sentir ses doctrines assises sur une base inébranlable Huit ans plus tard, l'inquiétude de son esprit devait le provoquer à de nouvelles recherches. Ce second examen l'éloigna davantage encore des doctrines orthodoxes ; mais il ne trouva pas au bout de ses travaux la tranquillité d'esprit après laquelle il soupirait. « La polémique et la critique religieuses, écrivait-il, au lieu oir les principes et d'éclaircir les doutes, ne sonl
bonnes qu'à ébranler les uns et à multiplier les autres. Vivre suivant l'honnêteté, agir suivant l'équité, craindre et aimer Dieu, aimer son prochain comme soi-même, voilà la vraie religion. Je m'attacherai donc aux grandes \érités morales enseignées par le christianisme, me contentant pour le reste d'attendre les enseignements de la mort et d'adorer Dieu. »
Si au point de vue orthodoxe Prescott n'était qu'à demi et imparfaitement chrétien, il l'était profondément au peint de vue moral par sa manière de vivre et par sa sollicitude constante pour le perfectionnement de son âme. 11 était scrupuleux à l'excès ; sa conscience délicate le tenait toujours en éveil, et la liberté de l'esprit ne nuisait en rien chez lui à la sévérité de la discipline intérieure. Pour triompher des tentations auxquelles il se reprochait sans cesse de succomber, il avait recours à un système de résolutions qui était chez lui une habitude très ancienne, remontant aux premières années de sa vie d'université. Il avait même trouvé un singulier remède à ses défaillances et une singulière sanction aux lois qu'il s'imposait. Quand il avait inscrit sur son journal une résolution, il ouvrait un pari avec un de ses amis : si un certain délai s'accomplissait sans qu'il y eût manqué, son ami versait la somme convenue ; sinon, c'était lui qui payait l'amende. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est qu'à Prescott seul revenait le droit de décider quel était le gagnant et le perdant dans ce mystérieux marché. Bien souvent il venait trouver son ami, et versait silencieusement entre ses mains une somme plus ou moins considérable, ou bien au contraire il réclamait de lui asec un rire satisfait le paiement d'une vingtaine de
dollars, sans que celui-ci sût jamais ce qui lui valait cette aubaine ou ce petit désagrément. Inutile de dire que Prescott était beaucoup plus souvent perdant que gagnant, ce qui fait plus d'honneur à sa délicatesse qu'à sa volonté.
Cette réglementation minutieuse de la vie morale ne faisait guère au reste chez Prescott que reproduire la stricte réglementation de la vie matérielle. L'état toujours chancelant de sa santé Pavait condamné à une régularité dans sa manière de vivre qui, vers la fin, devait s'empreindre de quelques bizarreries. Il avait peu à peu introduit dans son existence une sorte d'élément automatique dont tous ceux qui l'approchaient étaient frappés. « Je ne pouvais m'em pêcher de craindre, nous dit un de ses secrétaires, tant il était systématique et tant il faisait toute chose par règle et par compas, qu'il ne finît par devenir une sorte de machine et de pendule, incapable d'aspirer à la renommée et à la gloire. » Grâce à Dieu, les manies de notre historien ne l'entraînèrent pasjusquelà, et l'inflexibilité de ses habitudes ne l'empêchait pas d'apporter dans ses relations sociales beaucoup d'abandon et de cordialité. Il aimait le monde et dans une certaine mesure le plaisir, prenant part à la conversation avec beaucoup de gaieté, entendant fort bien la plaisanterie, et étant même sujet à des accès d'un rire inextinguible dont il n'était pas toujours maître de modérer les éclats. Cette facilité d'humeur, jointe à une bonté exquise, l'avait rendu très populaire à Boston. Aussi n'était-il personne dont on attendit avec autant d'impatience l'arrivée quand il s'était annoncé quelque part, personne qui laissât derrière lui un plus grand
vide quand au coup de dix. heures il disparaissait sans bruit.
A en croire Prescott sur parole, un des défauts contre lequel il avait le plus de mal à lutter était une propension constante à la paresse et au découragement. A qui lit sa biographie de l'œil le plus attentif, il est difficile cependant d'apercevoir à quel moment il s'est adonné à ce penchant et quel espace remplissent ces accès de découragement. C'est ainsi que quatre mois à peine après la publication de Ferdinand et Isabelle, c'est-à-dire au printemps de 1830, nous le voyons écrire en Espagne pour obtenir renvoi de documents relatifs à l'histoire de la conquête du Mexique, et, plein d'ardeur pour ce nouveau sujet, commencer un vaste cours de lectures générales et préparatoires. Grande fut sa joie quand arrivèrent d'Espagne les précieuses caisses de manuscrits qu'il avait demandés, et il s'occupait avec ardeur d'en dépouiller le contenu quand un nouveau contre-temps d'une nature bien différente de ceux qu'il avait traversés jusque-là vint l'interrompre au milieu de ses travaux, et faillit lui faire abandonner à jamais son dessein.
L'Amérique comptait alors au nombre de ses littérateurs les plus distingués le romancier-historien Washington Irving, plus connu en France par les compositions gra- , cieuses du Sketch Book que par ses autres travaux plus sérieux, la Vie de Colomb et la Chronique de Grenade, dont la publication avait précédé celle de Ferdinand et Isabelle. 11 semble qu'une fatalité contrariante se soit toujours appliquée à diriger vers les mêmes sujets l'attention de ces deux écrivains. Prescott était absorbé depuis un an déjà dans YHistoire de la coni(U>'t<> du
Mexique quand il apprit d'un ami commun que Washington Irving l'avait devancé dans cette voie. Cet ami lui donnait bien l'assurance qu'à la nouvelle de cette rivalité Irving avait protesté de sa répugnance à entrer en lutte avec l'historien de Ferdinand et d'Isabelle, et qu'il avait annoncé l'intention de lui abandonner le terrain sur lequel ils avaient mis le pied tous deux en même temps ; mais le moyen d'entreprendre une œuvre d'une aussi longue haleine sur des renseignements aussi vagues? Dans cette délicate conjoncture, Prescott prit le seul parti digne de lui, digne aussi, on va le voir, de l'homme auquel il avait affaire, celui de s'expliquer franchement avec Irving. Un échange de lettres courtoises eut lieu, lettres qui pour l'honneur de tous deux vaudraient la peine d'être citées ici en entier. Dans celte correspondance. Washington Irving donnait acte à Prescott de l'abandon définitif qu'il faisait en sa faveur du sujet disputé. Peut-être Prescott eùt-il de moins bon cœur accepté cet abandon , s'il eût pu savoir du même coup combien il était pénible à son rival. «Quand j'ai fait ce sacrifice à M. Prescott, écrivait bien des années après Washington Irving, c'était mon pain en quelque sorte que je lui sacrifiais , car je comptais sur le profit que je retirerais de cet ouvrage pour refaire un peu mes finances délabrées. Ma situation de fortune aurait été transformée. Néanmoins je ne regrette pas ce que j'ai fait. »
L'esprit tranquille de ce côté, Prescott se remit à l'ouvrage avec plus d'ardeur que jamais, persévérant dans la méthode qu'il avait suivie durant la composition de Ferdir nandet Isabelle, Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient
d'ailleurs loin d'être aussi grande?. Aussi l'ouvrage fut-il terminé au bout de cinq années. V Histoire de la conquête
du Mexique parut le 6 décembre 1843. On sait le succès universel qu'elle a obtenu. Cette histoire est devenue un ouvrage classique dans la littérature américaine, et on peut dire dans la littérature du siècle. Elle a du reste la singulière bonne fortune de satisfaire à l'une des conditions que les arbitres du goût proclamaient jadis indispensables au succès et à la perfection d'œuvresd'un autre genre. On est bien revenu aujourd'hui de la règle des troi> unités, et nos auteurs modernes, qui n'étudient guère Aristote, ne se soucient pas beaucoup non plus de savoir si leurs pièces auraient plu à Scudéri. Il est cependant une règle dont toutes leurs hardiesses ne sauraient affranchir les écrivains de nos jours, parce qu'au lieu d'être un précepte d'école elle a toute la force d'une loi de l'art : c'est l'unité d'objet. Cette unité est la loi du poète tragique ou comique, elle est la loi du romancier; elle est aussi dans une certaine mesure la loi de l'historien. Seulement c'est affaire à lui d'y arriver à force d'habileté, en rattachant avec persévérance à une pensée dominante les fils épars des événements. Il est bien rare qu'il trouve sur ce point sa besogne toute faite, et qu'il puisse, sans rien sacrifier de la vérité, arriver à égaler cette unité artificielle qu'on est en droit d'exiger rigoureusement dans le domaine de la fiction. Prescott s'est trouvé sous ce rapport merveilleusement secondé par son sujet. L'entreprise qu'il racontait n'avait qu'un héros, Fernand Cortex, elle n'avait qu'un objet, la prise de Mexico. Une fois la capitale des Aztecs tombée, la conquête est finie. Pendant toute la dur
de l'expédition, l'intérêt se concentre autour d'un seul homme, et l'action tend vers un seul but. 11 n'y a pas beaucoup d'exemples d'une histoire réunissant ainsi en elle les conditions d'une œuvre d'imagination. Ces apparences faciles ne laissaient pas cependant que de cacher quelques écueils. L'héroïque invraisemblance et le caractère véritablement épique de cette campagne dirigée par une poignée d'hommes contre un empire immense rappelaient trop les chroniques de la chevalerie errante et la légende de Roland pour que la moindre exagération de couleurs, le moindre éclat de ton n'eût pas refroidi l'intérêt en jetant l'esprit dans une certaine défiance. Prescott a vu le danger et s'est soigneusement préoccupé de l'éviter. Peut-être devons-nous à celte préoccupation l'étude approfondie sur la civilisation antérieure du Mexique qui ouvre le premier volume. Cette étude, qui, tout en mettant la curiosité en éveil, dirige en même temps l'esprit vers les plus graves problèmes, suffirait à elle seule pour donner à ÏHistoire de la conquête du Mexique le caractère d'une œuvre de science historique; mais où triomphe véritablement la manière à la fois sobre et habile de Prescott, c'est dans le soin qu'il prend de ne pas faire à la portion guerrière de son récit une place trop grande, de ne pas se complaire uniquement dans les descriptions et les combats, de ne pas laisser dans l'ombre le caractère semi-religieux dont leur expédition se revêtait aux yeux des Espagnols. Sans il met en relief ce côté saisissant et vraiment original de l'aventure tentée par Fernand Cortez. Aussi en a-t-il et''' récompensé, et aucune page de son livre ne le cède en intérêt à celles où nous vovons Cortez
tantôt s'acharnant, au péril de sa vie, à la destruction des idoles et tout prêt, comme Poheucte,
A mourir dans leur temple ou les y terrasser,
tantôt s'obstinant, en dépit des protestations du sage frère Olméida, à taire administrer le baptême à deux ou trois mille malheureux à peine remis de l'épouvante que leur avaient causée la vue des chevaux et le bruit du canon, tantôt, pour faire arriver aux oreilles des infidèles les purs et sévères préceptes de la doctrine évangélique, se servant de l'intermédiaire d'une jeune indienne convertie, dont il ne paraît pas que lui-même ait eu le courage de repousser la tendresse passionnée. Si l'on ajoute à cela des récits de combats qui rappellent ceux de Ylliade, des descriptions qui font penser aux Martyrs, l'on comprend que Y Histoire de la conquête du Mexique tienne le premier rang dans la littérature américaine, et l'un est forcé de convenir que dans notre vieille Europe il n'est pas aisé de trouver un ouvrage du même genre qu'on puisse mettre-au-dessus.
Bien peu de temps après l'Histoire de la conquête du Mexique dans la chronologie de la vie de Prescott, bien loin en arrière à considérer le rang qu'elle mérite de tenir dans ses œuvres, vient l'Histoire de la conquête du Pérou. Cette histoire est inférieure de tout point à la précédente, moins peut-être à raison de la manière dont le sujet a été traité qu'à raison du sujet lui-même et de la différence dans l'intérêt que les deux expéditions et les héros des deux conquêtes sont de nature à inspirer. Nous n'aurions donc point à nous y arrêter, si elle n'avait pour nous un mérite spécial, celui de nous donner à connaître ou plutôt à deviner les sentiments véritables de Prescott sur une question bien grave, la plus grave qui, depuis la guerre de l'indépendance, ait été agitée de l'autre côté de l'Atlantique, sur l'abolition de l'esclavage. Tout le monde sait de quelles cruautés les conquérants espagnols du xvie siècle se rendirent coupables à l'égard des Indiens, principalement au Pérou, et de quel poids le joug de l'esclavage pesa sur les malheureux lncas. Tout le monde sait aussi les généreux efforts de Las Cases pour adoucir leurs souffrances et pour faire proclamer le principe de leur indépendance. L'un des principaux épisodes qu'avait à raconter Prescott était l'his»
toire de la terrible révolte provoquée par la publication d'une série d'ordonnances du conseil des Indes, rendues sous l'inspiration de Las Cases, et qui, sans garder peut-être tous les ménagements nécessaires, devaient conduire les Indiens à la liberté dans un temps plus ou moins long. Prescott ne pouvait donc échapper à la nécessité d'apprécier ces ordonnances, et de raconter en même temps la fin tragique de celui à qui le gouvernement espagnol confia la dangereuse mission de les mettre en pratique, un certain Blasco Nunez, homme énergique et courageux, mais qui, augmentant par son caractère altier les difficultés de sa tâche, finit par succomber sous le poids de sa généreuse tentative. On s'attend qu'en faisant tout au plus des réserves quant à l'opportunité de ces -ordonnances et quant à la conduite de Xunez, Prescott va au moins rendre hommage à la noblesse de l'entreprise et pousser comme un cri de joie en voyant les principes de la liberté humaine hautement proclamés pour la première fois sur le sol américain. Bien loin de là, il n'a que blâme pour le conseil des Indes , pour Las Cases , auteur de ces ordonnances. Quant à Blasco Nunez, ce premier martyr de la cause abolitioniste, c'est à peine s'il trouve en sa faveur quelques paroles de sympathie qu'il se hâte de racheter par les plus amères critiques. N'en soyons pas trop surpris. A l'époque où écrivait Prescott, il fallait même dans les pays du nord un grand courage moral pour professer ouvertement les doctrines abolitionistes. Il n'y avait guère plus de dix ans que la ville de Boston avait été témoin de scènes de désordres occasionnées par une propagande
antiesclavagiste peut-être un peu imprudente, et depuis ce moment, par une convention tacite, on gardait le silence sur cette redoutable question. C'est donc à la crainte de soulever une tempête autour de son livre et d'être soupçonné de connivence avec une secte discréditée qu'il est juste, selon nous, d'attribuer la réserve de Prescott au sujet des ordonnances et la sévérité de son jugement sur le malheureux Nunez. La vérité est que, tout en déplorant sincèrement ce que dans d'autres passages de ses écrits il appelle constamment la peste de l'esclavage, il était surtout frappé du danger qu'il y aurait à marcher trop vite en besogne. Cette crainte le poussait même à ressentir une certaine impatience contre les philanthropes dont le zèle ne pouvait se résigner à voir l'affranchissement des nègres remis à une aussi lointaine échéance, et il en voulait un peu à ceux qui se préoccupaient trop constamment de ce problème. « Lorsqu'un Yankee, écrit-il quelque part, fait son apparition dans un cercle de Londres, la première question qu'on lui adresse, c'e>t : Ètes-vous pour ou eontre l'esclavage? et on règle sa conduite avec lui en conséquence. Quand un Anglais met le pied sur notre sol, ne trouverait-il pas étrange qu'on lui demandât : Etes-vous, oui ou non, d'avis de faire avaler de l'opium aux Chinois? comme s'il y avait là moralement et socialement une pierre de touche à consulter pour rompre avec lui ou lui faire fête. » Ainsi Prescott ne semble même pas avoir compris combien profonde est la répulsion que doit inspirer l'esclavage, et combien naturellement cette répulsion rejaillit sur ses partisans. C'est surtout ce ton léger et indifférent qu'on serait en droit
de lui reprocher plutôt que la timidité qui lui faisait préférer un mal présent et connu à un avenir incertain et plein de périls.
Peut-être aussi ces opinions qui nous contristent s'expliquent-elles chez Prescott par la fidélité qu'il se croyait tenu de garder à un certain ensemble de doctrines sociales et politiques. Il s'en fallait cependant que Prescott fût ce qu'on appelle un homme politique. Bien plus, il avait de la vie publique, de ses émotions, de ses orages, une sorte de crainte bien rare chez un Anglo-Saxon. ce 11 prenait peu d'intérêt, nous dit M. Ticknor, aux querelles passagères des partis qui de ce temps divisaient et agitaient l'Amérique. Il les considérait comme un élément de désordre dans le cours paisible et studieux de sa vie, et un pareil élément, quelle qu'en fut la nature, de quelque côté qu'il vînt, était toujours repoussé par lui avec une appréhension singulière, désireux qu'il était en toute circonstance d'assurer à son esprit la tranquillité heureuse dont sa nature ne pouvait se passer, et qu'il considérait comme indispensable à la continuation de ses travaux, » Dans ses relations avec les principaux hommes d'État de son pays, on retrouve la trace de ce dédain mêlé de crainte. C'est ainsi qu'il écrit à Bancroft, ex-vice-président de la République et auteur d'une histoire bien connue des États-Unis : « Comment pouvez- vous rester en coquetterie avec une virago aussi turbulente que la politique, quand la glorieuse muse de l'histoire ouvre les bras pour vous recevoir? Je ne peux pas dire que je comprenne la fascination qu'exerce une telle maîtresse, ce qui, je suppose, vous inspirera pour moi la plus pro-
fonde commisération. » S'il répugnait à Prescott de prendre une part active aux luttes de la vie publique, il était impossible cependant que sa haute intelligence en méconnût complètement l'intérêt. Aussi avait-il ses préférences, préférences très décidées, dans lesquelles il ne varia jamais. Autant par tradition que par inclination naturelle, il appartenait au parti conservateur. Qu'est-ce au juste qu'un conservateur américain? Quelqu'un sans doute qui ressemble bien peu à ceux que nous appelons en France de ce nom, et tel qu'on qualifie de conservateur là-bas paraîtrait probablement chez nous un radical aux yeux de bien des gens. Toutefois, si les mots ont de l'autre côté de l'Atlantique la même signification qu'ils ont de ce côté-ci, si le terme de conservateur désigne quelqu'un qui préfère instinctivement le passé au présent , et qui nourrit une médiocre confiance dans les promesses de l'avenir comme dans le progrès indéfini des peuples, qui voit volontiers la révolution derrière la réforme, il est probable que les opinions peu sympathiques professées par Prescott à l'endroit de l'esclavage s'expliquent, se justifient en quelque sorte par un ensemble de convictions politiques respectables en elles-mêmes, souvent judicieuses, conformes en tout cas à sa tournure d'esprit, à sa nature, on serait tenté de dire à son tempérament.
Ainsi , tout chez Prescott était en équilibre et en harmonie, la nature physique et la nature morale, le caractère et les opinions, la modération de l'esprit et la tranquillité de l'existence. Nous ne sommes plus accoutumés en France au spectacle d'une pareille vie. De nos jours, l'homme de lettres, l'historien surtout, dès qu'il
s'élève au-dessus d'un certain niveau, cesse bientôt de s'absorber uniquement dans l'étude'et dans le passé. La fièvre de la politique le saisit; il s'embrase des passions qu'elle allume, il aspire aux grands rôles qu'elle assure, et les lettres, s'il est poète ou critique, l'histoire, s'il est historien, deviennent pour lui une occupation secondaire ou un moyen indirect de propager ses doctrines. Parmi les hommes de notre âge qui ont donné au mouvement intellectuel du siècle une si forte impulsion, il en est peu qui n'aient aspiré tôt ou tard à monter sur la scène des affaires publiques et qui n'y soient parvenus. A vrai dire, ces travaux qui ont jeté sur leur nom un si vif éclat leur ont avant tout servi à se préparer de leur jeunesse aux emplois que leur offrait la politique, ou à se consoler dans leur âge mur des déceptions qu'elle leur a values. Chez ceux même qui, soit instinct, soit prudence, se sont tenus à l'écart et n'ont point vu leur nom mêlé aux disputes quotidiennes, il ne serait point difficile de retrouver l'influence des passions dont l'orage grondait autour d'eux, et l'on marquerait aisément dans leurs œuvres telle page écrite au bruit des controverses du jour. Pareille ambition n'est-elle point de nature à troubler l'historien dans son œuvre? Pareille arrière-pensée ou pareil retour ne doivent-ils point altérer de temps à autre la sérénité et la clairvoyance de son jugement? A parler franchement, nous le croyons un peu. Sans doute l'école d'écrivains que l'on peut appeler l'école politique a produit de notre temps des œuvres admirables, et il faudrait fermer les yeux à l'évidence pour méconnaître tout ce que la flamme intérieure de l'homme de parti
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donne de chaleur et de vie aux récits de l'historien. Allons plus loin: suivant toute probabilité, la lumière n'aurait pas été portée dans l'obscurité de nos annales et les brouillards de la légende ne se seraient point dissipés si vite devant le grand jour de la vérité, si l'espérance de renouer, au profit de leurs doctrines, la chaîne interrompue des traditions nationales n'avait soutenu le courage de ceux qui les premiers, par leurs laborieuses recherches, répandirent la clarté sur la nuit de nos origines politiques. Quand même ils seraient convaincus de s'être mis à l'œuvre avec quelques idées préconçues, la vérité historique n'en aurait pas moins de grandes obligations à ces hommes dont l'instinct sagace devina que le passé de notre France n'était point ce que les théories absolutistes le voulaient faire, et qu'en parlant d'indépendance, de garanties, de liberté, au lieu de balbutier des mots nouveaux, elle rapprenait un langage trop oublié. En est-il moins vrai cependant qu'apporter dans l'étude du passé les ardeurs ou même les préoccupations du présent est une dangereuse tendance, et qu'en s'appliquant à y chercher des arguments, des concordances, des précédents, on risque souvent d'y trouver ce qui n'y a jamais été? A notre sens, une certaine indifférence pour les choses de son temps, pour les événements mesquins du jour une nuance de dédain, de l'avenir peu de curiosité, tel est, nous ne voulons pas dire la loi, nous n'osons pas dire le devoir, tel est peut-être l'idéal de l'historien. Pour tout dire, un peu de scepticisme à notre sens ne lui messied pas, et si, fermant les yeux, nous essayons par l'imagination de donner un corps à cet être abstrait
et de nous représenter son visage, il nous apparaît plutôt avec un œil rêveur qu'avec un regard plein de feu, plutôt avec un sourire indécis qu'avec une expression véhémente, plutôt sous les traits d'un Montaigne que sous l'aspect d'un Mirabeau.
A quoi les grands historiens de l'antiquité doivent-ils leur immortalité, sinon à ce qu'ils ont toujours dans leurs œuvres laissé la parole aux faits, dont rien n'altère l'éternelle jeunesse, sans les accommoder à des doctrines qui seraient aujourd'hui frappées de sénilité? Se figure-t-on Thucydide, dans sa Guerre du Péloponèsc, s'efforçant de démontrer par le triomphe de Lacédémone la supériorité d'une oligarchie sur une constitution démocratique? Se figure-t-on Tite-Live tirant du meurtre de Virginie un argument contre la domination des hautes classes? S'il était permis de nommer Prescott aussitôt après de tels modèles, nous dirions que, sauf la différence nécessaire des temps et des lieux, il a su donner à ses œuvres la même empreinte d'inaltérable sérénité. Gomment en aurait-il été autrement, et comment se serait-il laissé envahir par des préoccupations étrangères, lui qui, vivant au milieu de son temps comme s'il n'en était point, fermait inexorablement l'oreille aux bruits du dehors, aux clameurs des partis, et, enfermé dans son cabinet, ne prenait, il le disait lui-même, aucun intérêt aux discussions politiques, si elles n'avaient trait à des événements ou à des personnes ayant au moins deux siècles d'âge? Il ne faudrait pas cependant s'imaginer qu'il y ait dans la manière de Prescott une recherche affectée de simplicité, ni qu'il soit tombé dans l'erreur de prendre pour modèle le parler naïf des
anciens chroniqueurs. Prescott avait un talent trop grand et trop simple pour se complaire en de pareils procédés. Joinville et Froissart ont pu être en leur temps des historiens de premier ordre, il n'en faut pas moins aux lecteurs de nos jours une nourriture plus substantielle que leur inimitable bavardage. Prescott le savait bien, et il excelle à mêler dans une juste proportion au récit des faits les considérations générales; mais, quoi qu'il jasse et quand même il semble un moment s'égarer loin de son sujet en s'élevaot au-dessus, partout, toujours il demeure historien et rien qu'historien. Jamais le philosophe, jamais l'homme politique ne viennent mettre la main à l'œuvre, et, sans la gâter peut-être, porter du moins atteinte à son unité en y laissant la trace d'une opinion passagère. Conter est toujours la grande affaire de Prescott, conter avec intelligence et gravité, sans puérilité et sans afféterie, mais conter cependant, c'est-à-dire rendre la vie aux personnes et aux choses d'autrefois en se complaisant sans arrière-pensée dans le spectacle de l'activité humaine. Si parfois il relève son récit par quelques ornements étrangers, si par quelque comparaison gracieuse, par quelque poétique rapprochement, il colore la gravité de son style, c'est toujours avec une mesure parfaite, avec une exquise sobriété qui n'enlève rien à l'harmonie sévère de l'ensemble.
Prescott demeura fidèle jusqu'à la fin à cette réserve pleine d'art. Jusqu'à la fin aussi, il fut assez heureux pour qu'aucun orage ne vînt troubler l'atmosphère paisible dans laquelle il aimait à vivre, et dont son cœur et son talent avaient également besoin. Une seule fois
il sacrifia volontairement la monotonie de ses habitudes pour mettre à exécution le projet, longtemps caressé, d'un voyage en Angleterre ; mais il ne put supporter un long séjour loin du toit domestique, et au bout de cinq mois il était de retour, heureux sans doute des souvenirs qu'il rapportait, mais plus heureux encore de retrouver sa famille, ses amis, son cabinet de travail et ses livres. À partir de ce moment, sa vie se partage par portions égales entre Boston, où il passait toujours l'hiver, une petite villa au bord de la mer, où il se réfugiait durant les grandes chaleurs de l'été, et sa maison de campagne favorite de Pepperell, où s'écoulait pour lui l'automne, la plus belle des saisons de l'autre côté de l'Atlantique. A mesure qu'il avançait en âge, il s'attachait de plus en plus à cette maison dont ses ancêtres avaient acheté le sol aux Indiens, chose peu fréquente en Amérique, où, nous dit-il lui-même, le fils s'asseoit rarement à l'ombre des arbres que le père a plantés. Il avait dû agrandir progressivement la modeste habitation, afin d'y pouvoir loger sa nombreuse famille. Chaque jour, il se plaisait à l'embellir, et C'était chez lui une préoccupation constante qu'après sa mort elle continuât d'appartenir aux siens. Il menait là une existence patriarcale, entouré de ses enfants et déjà, quoique bien jeune encore, de ses petits-enfants, ne connaissant guère à ses études quotidiennes d'autre distraction que celle de recevoir la visite de ses nombreux amis et des étrangers qui, attirés par sa renommée toujours croissante, ne voulaient pas quitter l'Amérique sans l'avoir vu. Son ardeur pour le travail était loin, au reste, d'aller en s'affaiblissant. L'œuvre à laquelle il consacra les der-
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nieras années de sa vie ne lui coûta ni moins de recherches ni moins de travaux que les précédentes. C'était une Vie de Philippe IL Depuis longtemps déjà il avait conçu le plan d'une histoire détaillée de ce : illustre et néfaste. Au moment de son rot ur d'Angleterre, il y avait dix ans que, par l'inlermôdiaire d'amis dévoués, à Vienne, à Florence, à Venise, à Paris, à Londres, il s'occupait de faire rechercher les matériaux du grand édifice qu'il projetait d'élever. D'aussi longs préparatifs avaient fini par ébruiter ses projets. Aussi reçut-il un jour la visite d'un jeune homme qui vint le trouver plein d'embarras. ïl était sur le point, disait-il, de faire paraître une histoire de la révolution des Flandres sous Philippe II, quand il avait appris la dangereuse concurrence à laquelle il s'exposait, et il croyait de son devoir, à lui jeune et inconnu, d'offrir à son glorieux rival d'abandonner le terrain que tous deux avaient choisi. Loin d'encourager son jeune visiteur dans cette idée, Prescott le pressa de persévérer dans son dessein, et, joignant l'action à la parole, il mit sur-lechamp les ouvrages spéciaux de sa bibliothèque à la disposition de son loyal concurrent. Ce visiteur inconnu était M. Lothrop Motley, qui depuis s'est acquis une si juste réputation par son Histoire de la République des Pays-Bas. L'activité de Prescott ayant en réalité dépassé celle de Motley, ce fut la Vie de Philippe II qui parut la première, et dans la préface de celte histoire Prescott annonça de la façon la plus aimable pour M. Motley la prochaine publication d'un ouvrage dans lequel la glorieuse révolution des Flandres serait traitée d'une façon digne de sa grandeur.
Au commencement de l'année I808, les trois premiers volumes de la Vie de Philippe 77, les seuls qui aient vu le jour, avaient déjà paru. De tous les ouvrages de Prescott, celte histoire est certainement la moins connue. Pour nous, nous n'hésiterions pas cependant à la classer au niveau de VHistoire de la conquête du Mexique. Il a paru de nos jours peu de récits historiques qui valent la scène de l'abdication de Charles-Quint. Si elle n'a pas obtenu en Amérique et ailleurs plus de popularité, c'est parce qu'elle «st demeurée inachevée. Il ne devait pas être donné en effet à Prescott de poursuivre plus loin cette grande entreprise. Depuis quelque temps, un œil vigilant aurait pu, à l'affaissement graduel de ses organes, prévoir sa fin prochaine. Il ne pouvait plus, ainsi qu'il l'avait l'ait longtemps, s'asseoir pour travailler sous un groupe d'arbres voisins de Pepperell, et connu dans le pays sous le nom de Bosquet-des-Fées, à l'ombre duquel il venait jouir des derniers beaux jours de cette saison tardive qu'on appelle en Amérique l'été indien. Déjà ses yeux affaiblis ne lui permettaient plus de discerner les contours du gracieux paysage que du pied de ces arbres il avait si souvent contemplé. Bientôt il fut contraint de borner sa promenade d'aveugle à tourner solitairement autour d'un vieux cerisier tout proche de la maison, creusant profondément la terre sous ses pas, dans son circuit monotone, comme Bonivard enchaîné creusait le sol du caveau de Chillon. En même temps il sentait les symptômes d'une nouvelle infirmité. Il perdait peu à à peu la finesse de son ouïe, et il s'en apercevait avec terreur. Qu'on s'imagine ce qu'aurait été pour lui l'é-
preuve de la surdité! Il aurait probablement connu cette dernière et cruelle tristesse, s'il était resté plus longtemps sur la terre. On ne saurait donc le plaindre de ce qu'un coup subit l'en ait arraché avant l'heure. Au commencement de 1838, il avait reçu le premier choc d'un mal redoutable qui, à en juger par les paroles sorties de sa bouche dès qu'il en ressentit les atteintes, n'avait rien d'imprévu pour lui. Frappé d'une légère attaque d'apoplexie, il murmura d'une voix indistincte à sa femme penchée sur lui : « Ma pauvre amie, je suis bien fâché pour vous que ce malheur arrive si tôt. » Il échappa cependant au péril, et le recouvrement intégral de ses facultés put lui faire espérer que le danger était au moins bien ajourné. Les dernières lignes qu'on trouve écrites de sa main sur son journal expriment la confiance dans l'avenir et la reconnaissance envers Dieu ; mais ses amis étaient moins rassurés que lui, et l'expérience ne devait que trop tôt leur donner raison. Le 27 janvier 1859, il fut subitement frappé au moment où il entrait dans son cabinet de travail, et quelques heures après, entouré de sa femme, de ses enfants, de la sœur favorite qui avait été la compagne et la confidente de ses premières années, de son vieil ami M. Ticknor, accouru à son chevet, il rendait le dernier soupir. Mourir au milieu de ceux qu'il aimait était une des choses qu'il avait le plus désirées. On trouva dans son testament l'expression d'un vœu singulier. Il demandait instamment qu'avant d'être conduit vers sa dernière demeure, son corps demeurât quelque temps déposé dans ce cabinet de travail où il avait passé les plus douces heures de sa vie.
Sa dernière volonté fut religieusement accomplie. Le même jour, son cercueil était porté à l'église et descendu dans le caveau où dormaient déjà ses parents et la petite fille qu'il avait si tendrement aimée, au milieu des sanglots de ses amis et de l'émotion générale d'une assistance qui dépassait en nombre tout ce qu'il est possible d'imaginer. Bien des gens qui avaient vu Prescott une fois ou deux dans leur vie ou qui ne le connaissaient que de nom, avaient suivi jusqu'au bout le funèbre cortège. La tristesse était peinte sur tous les visages, et il était facile de voir, ajoute le fidèle biographe auquel le dernier mot doit appartenir ici, <r que tout le monde avait fait une grande perte, et qu'une lumière bienfaisante autant que brillante venait d'être éteinte par la main de la mort ».
Prescott a été précédé de bien peu d'années dans la tombe par un autre écrivain non moins illustre, non moins éprouvé, et qui a cherché, comme lui, dans les joies du travail, un adoucissement aux plus cruelles souffrances du corps : nous voulons parler d'Augustin Thierry; Son nom se rencontre parfois dans la biographie de Prescott, avec lequel il a échangé quelques lettres; mais il n'est pas besoin de l'y trouver pour que la pensée se reporte à chaque instant vers lui. Que de points communs, en effet, dans la-destinée et dans la nature de ces deux hommes ! Tous deux ont dû déployer une énergie presque égale pour triompher des obstacles que leur infirmité commune opposait à la force de leur volonté. Tous deux se sont consacrés, Prescott pour les populations indigènes du Mexique, Thierry pour celles de la Grande-Bretagne, à célébrer,
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on pourrait presque dire à chanter les malheurs de deux races fières et généreuses écrasées l'une et l'autre sous la barbarie de la conquête. Tous deux ont su colorer des reflets d'une imagination brillante les épisodes les plus obscurs d'une histoire à peine connue. Dans une des pages les plus touchantes qu'il ait écrites, Thierry nous raconte que, s'étant condamné à un repos absolu dans l'espérance de sauver encore ce qui lui restait de vue, il essaya de tromper son ennui en entreprenant une sorte de pèlerinage aux principaux monuments que l'architecture du moyen âge a laissés debout sur notre sol, et il ajoute qu'au retour de cette expédition il étonnait ses amis par la vivacité et la précision avec laquelle il décrivait les édifices qu'il avait visités, non pas que ses yeux débiles eussent discerné nettement les détails de leur structure, mais parce qu'une sorte d'intuition merveilleuse les représentait à son esprit tels qu'ils devaient être. C'est de la sorte, c'est avec la même intuition que ces deux glorieux rivaux se représentaient à eux-mêmes et représentent au lecteur les personnages qu'ils mettent en scène ou les événements qu'ils racontent. Tous deux enfin, au prix d'une lutte courageusement entreprise contre une des plus grandes épreuves que la Providence puisse infliger à notre misérable humanité, ont conquis les deux biens de ce monde dont il est le plus rare de jouir en même temps, la réputation et la sérénité. On connaît cette parole touchante d'Augustin Thierry: «J'ai su me faire une amie de l'obscurité! » D'un autre côté, l'on a vu dans ce récit combien paisible et Ton peut dire heureuse s'est écoulée la vie de Prescolt. Il y a dans le spectacle de ces deux existences
si exclusivement consacrées à l'étude et si généreusement récompensées, quelque chose qui donne courage et fortifie. Qu'ont-ils à regretter de n'avoir point joué un rôle actif dans le mouvement tumultueux des affaires publiques, et d'avoir cédé à une inexorable nécessité en vivant en dehors et au-dessus des querelles bruyantes de leur temps ? On assignerait un rang trop humble au travail abstrait et désintéressé de la pensée, si l'on ne voulait y voir qu'un port de refuge ouvert à tous ceux que le flot inconstant de la politique rejette désemparés sur le rivage. N'est-ce pas, après tout, le champ le plus glorieux et le plus vaste qu'il soit donné à l'homme de féconder? N'est-ce pas le seul terrain où il puisse semer des germes qui poussent de profondes racines et des rameaux éternellement vivaces? Aux heures de trouble et d'anxiété, des hommes comme Augustin Thierry et Prescott sont là pour nous le rappeler. Ils sont là pour nous dire que le sein toujours ouvert de l'étude offre aux impatients et aux découragés le même asile qu'au dire de vers immortels, le sein toujours ouvert de la nature offre à l'homme désabusé des affections d'ici-bas. Au fond de cet asile où ils cherchaient surtout le repos de l'âme, l'un et l'autre ont rencontré la gloire. Sans espérer autant, on peut être sûr d'y trouver au moins l'indépendance, la dignité, l'emploi de sa vie. C'est déjà beaucoup pour un enfant de la seconde moitié du xixe siècle.
Lord Brougham est mort au commencement de l'année 1868, et la fin de cette même année a vu paraître assez inopinément une biographie inachevée mais riche en détails de l'illustre homme d'État. L'auteur de cette biographie, lord Campbell, a été lui-même chancelier d'Angleterre, et il a laissé des travaux, historiques fort estimés. Bien qu'un peu plus jeune que Brougham, Campbell l'a précédé de plusieurs années dans la tombe. 11 n'y avait guère de sympathie entre la nature de ces deux hommes, ce qui n'a pas empêché Brougham de se lever dans la Chambre des lords, au lendemain de la mort de Campbell, pour payer « à son noble et docte ami un tribut d'hommages et de regrets ». Brougham aurait peut-être changé les ternies de cette oraison funèbre, s'il avait eu connaissance de celle que son noble et docte ami lui avait de son côté soigneusement préparée. Par la sévérité souvent brutale de ses jugements, cette
vie de Brougham a causé en Angleterre un assez vif émoi, et les nombreux amis du vieux chancelier en ont contesté l'exactitude autant que l'équité. Sans entrer dans les détails de la controverse, nous voudrions mettre les lecteurs français en mesure de se former une opinion sur le caractère et le talent de cet homme si merveilleusement doué, qui, au barreau et dans la politique, s'est élevé par intervalles au premier rang sans s'y asseoir pour toujours, qui s'est distingué dans les sciences presque autant que dans les lettres, et qui, après avoir joui d'une célébrité européenne, est mort sans laisser ni une œuvre achevée ni peut-être un renom cfurable. Campbell demeurera notre guide dans cette étude; mais nous ne le suivrons pointa l'aveugle, et nous essaierons de faire la part du vrai et du faux dans ses appréciations l.
1. En 1871, l'exécuteur testamentaire de lord Brougham a publié trois volumes des mémoires laissés par lui, qui s'arrètent en 1835. Ces mémoires ne sont guèieque la coordination des lettres échangées en^re Brougham et les principaux hommes d'État de son temps, et n'offieni pas un grand intérêt. Brougham avait quatre-vingt-quatre ans lorsqu'il en a commencé la rédaction qui se ressent de 1 affaiblissement de ses facultés. C'est ainsi qu'il donne une traduction anglaise du Memnon de Voltaire comme une nouvelle composée par lui à 1 âge de treize ans.
Henry Brougham naquit à Edimbourg le 19 septembre 1778. Il n'était cependant pas de race écossaise, mais d'une ancienne famille du Westmoreland, moins ancienne, à vrai dire, qu'il ne s'imaginait, car, s'il prétendait descendre des barons normands de Burgham, cette origine est toujours demeurée au moins problématique. Une aventure romanesque avait fixé son père à Edimbourg. Passionnément épris de la nièce de l'historien Robertson, sous le toit de laquelle le hasard l'avait conduit, il dut, pour obtenir l'amour de sa fiancée, faire le sacrifice de sa patrie, et s'engager sur Phonneur à ne jamais retourner en Angleterre. Le père de Brougham tint son serment à la lettre, et il ne repassa jamais la frontière d'Ecosse, sans que cet exil lui causât trop de peine. Il est certaines villes auxquelles on s'attache comme à un être aimé et dont le charme vous enlace au point qu'en s'éloignant on sent se déchirer quelques fibres du cœur. On connaît l'aventure de M. d'Agincourt, qui, étant venu à Rome pour quinze jours, y est demeuré le reste de sa vie, et il fallait entendre M. Ampère contant cette histoire avec complaisance sur les lieux mêmes. La cité romantique que les poètes appellent la pâle Édina , et les pédants l'Athènes du Nord, a
bi ÉTUDES PIOGRAPHIQUE S ET LITTÉRAIRES.
fait naître des tendresses non moins profondes. Walter Scott déclarait que, pour voir se lever et se coucher le soleil, pas un endroit n'était comparable à ces rochers du Mont-Arthur où il venait égarer ses jeunes rêveries. Brougham ne devait cependant point hériter des sentiments de son père pour l'Ecosse; jeune encore, il l'abandonna sans regrets, et bien qu'il en eut conservé l'accent guttural, il ne se faisait point faute de railler cet accent et de parler des Écossais en des termes que leur amourpropre national, le plus inflammable qu'il y ait au monde, à en croire Johnson, devait vivement ressentir.
Brougham avait seize ans quand, après une enfance studieuse, il fut inscrit en qualité d'étudiant sur les registres de l'université d'Edimbourg. Cette université, qui n'a pas aujourd'hui la célébrité européenne d'Oxford et de Cambridge, était alors à l'apogée de sa réputation. Les hommes de génie qui avaient fait la gloire de l'Ecosse au xvme siècle, Hume, Robertson, Reid, Adam Smith, Fergusson, Dugald Steward, y avaient presque tous été élèves ou professeurs. Les exemples et la tradition des uns, les leçons et les encouragements des antres enflammaientl'émulationd'unejeunesse studieuse. Mackintosh, qui a précédé Brougham à l'université de dix années seulement, nous a laissé dans ses mémoires le tableau animé de sa vie d'étudiant et de" ces discussions où Benjamin Constant, « jeune Suisse de manières bizarres et d'un grand talent», au dire de Mackintosh, se faisait déjà remarquer. Dans un de ses meilleurs essais, Brougham est revenu avec complaisance sur les souvenirs de sa vie d'université en rappelant l'impression qu'avaient produite sur lui les leçons de l'illustre chimiste Black. Il
s'était senti d'abord attiré par l'étude des sciences, et ses premiers essais furent une suile d'opuscules sur la décomposition de la lumière et sur le calcul infinitésimal, qu'une société de Londres jugea dignes d'être imprimés à ses frais. Brougham conserva toute sa vie la prétention d'avoir une connaissance approfondie des lois de l'optique, tandis que, selon ses détracteurs, il prenait volontiers ses erreurs pour des découvertes. Il fallait, en tout cas, une singulière force d'esprit pour traiter à dixhuit ans et comme en se jouant de matières aussi abstraites. En même temps qu'il étudiait l'optique, Brougham s'était en effet jeté à corps perdu dans les discussions politiques, qui étaient alors l'occupation favorite, on peut dire l'amusement de la jeunesse écossaise réunie dans les clubs. Le talent précoce que Brougham déployait dans ces discussions, la vivacité de ses saillies, la vigueur de son argumentation, donnaient à tous ceux qui l'entendaient l'idée qu'il serait un jour l'égal des Fox et des Sheridan en même temps qu'il se faisait déjà remarquer par la hardiesse de ses opinions libérales. La vivacité du langage tenu par lui dans certaine discussion de la société spéculative lui valut même une réprimande de la part du senatus academicus. Il apportait au reste dans la vie physique la même ardeur que dans la vie intellectuelle, et après toute une journée laborieusement écoulée dans sa chambre d'étudiant, on le rencontrait le soir dans les tavernes, en compagnie d'une bande de jeunes fous avec lesquels il se précipitait dans des plaisirs d'un ordre peu relevé, moins, s'il faut en croire Campbell, par inclination naturelle que par prétention à l'universalité.
Parvenu à l'âge de quitter l'université et de choisir une carrière, ce fut un jeu pour lui que de subir les examens nécessaires pour acquérir officiellement le titre d'avocat. La nature de Brougham ne comportait pas l'attente patiente de cette première occasion, qui est parfois si lente à venir dans la vie des jeunes gens, et nous allons le voir chercher, dans l'affectation de certaines singularités, les prémices de sa réputation. Original, il l'était sans doute autant que personne, par nature et par tempérament. Excentrique, il ne pouvait manquer de le devenir par confiance en lui-même et par mépris pour l'opinion d'autrui ; mais cette excentricité, cette originalité même, conservèrent toujours quelque chose de volontaire et d'apprêté. Un peu de calcul entrait jusque dans ses boutades, et il estimait qu'un certain tour de bizarrerie, loin de nuire à la renommée, y ajoute au contraire quelque saveur. 11 ne faut point chercher ailleurs l'explication des traits étranges qui signalèrent ses débuts à la barre des tribunaux écossais. Brougham manquait ouvertement de respect aux magistrats. Il plaidait avec intrépidité les thèses les plus paradoxales, soutenant, par exemple, qu'un homme accusé d'avoir volé des moutons ou des bottes devait être acquitté parce qu'il avait volé des brebis ou des souliers, car, ajoutait-il, on ne peut prétendre que l'espèce soit la- même chose que le genre, ni des moutons la même chose que des brebis. Cette tactique n'eut d'autre résultat que d'amener ses amis à se demander s'il était tout à fait dans son bon sens. Il résolut alors de se tourner vers l'économie politique et de se poser en rival d'Adam Smith en publiant un Essai sur la politique coloniale des puissances euro-
péennes. Pour répondre dignement à son titre, un pareil ouvrage eût exigé un travail de plusieurs années, et Broughamn'y avait guère consacré que trois mois. Larapidité prodigieuse avec laquelle il travaillait était pour lui moins une force qu'un danger, et il n'a rien écrit qui ne porte la trace de ces habitudes hâtives.
La création de la Revue d'Edimbourg devait lui fournir l'occasion de satisfaire à son gré l'activité dévorante qui le consumait. On sait qu'il fut, avec Jeffrey, Lamb, Horner, Sydney Smith, un des fondateurs de ce recueil célèbre, dont l'influence politique et littéraire a été si grande en Angleterre. Le premier numéro, qui parut au mois d'octobre 1802, ne contenait pas moins de trois articles de lui, et, durant les années qui suivirent, ce fut à peine s'il laissa passer une seule livraison sans y publier quelque chose. Il ne craignait pas de solliciter des directeurs de la Revue un emprunt de mille guinées dont il promettait de s'acquitter en articles. C'est ainsi qu'on peut expliquer qu'il ait inséré jusqu'à quatrevingts articles dans les vingt premiers numéros. De ces essais rapides et jamais signés, celui qui a fait assurément le plus de bruit n'est pas celui dont Brougham aimait le plus volontiers à se reconnaître l'auteur. L'année 1809 avait vu paraître un recueil de poésies intitulé Ileures d'oisiveté, œuvre d'un jeune homme qui , avec une modestie feinte ou réelle, joignait sur la couverture, à son titre de lord, l'épithète de mineur. Dans un article dédaigneux jusqu'à la brutalité, le critique de la Revue d'Edimbourg déclara que les inspirations du jeune auteur étaient comparables, pour leur platitude , à des ux stagnantes. Il prit soin de lui apprendre que, pour
écrire en vers, la rime ne suffit pas sans l'imagination, et il lui donna le conseil de renoncer pour jamais à la poésie. Or il se trouva que ce jeune auteur sans imagination était tout simplement lord Byron. L'âme altière de Byron ressentit profondément le dédain avec lequel il avait été traité, et il fit paraître en réponse, sous le titre de Bardes anglais et Critiques écossais, une satire bien connue qui fut la première révélation de son génie. Dans l'ignorance où il était du véritable auteur de l'article, Byron faisait surtout retomber le poids de sa colère sur Jeffrey, l'éditeur ; mais Brougham avait aussi sa part des coups, et au nombre des conseils ironiques que Byron donnait à la Revue d'Edimbourg en échange de ceux qu'il avait reçus, se trouvait celui-ci : Prends garde aux bévues de Brougham (beware blundering Brougham). Si Brougham était véritablement, comme l'affirme Campbell, l'auteur de l'article, il faut convenir que le sarcasme tombait assez juste. Il est au reste à remarquer que si Brougham n'a jamais accepté de bonne grâce la responsabilité de cette bévue, il ne s'en est jamais non plus formellement défendu.
Lorsque la maladresse tranchante de Brougham attira cet orage sur la Revue d'Edimbourg, il y avait déjà six ans qu'il avait quitté le barreau écossais pour entrer dans les rangs pressés des avocats anglais. Le 3 novembre 1803, il avait obtenu son admission au sein de la société de Lincoln s Inn. Il fallait que Brougham eût une singulière confiance dans ses forces pour abandonner ainsi Edimbourg, la ville de sa naissance, le centre de ses relations, et pour se jeter tête baissée dans cette mer de Londres où il est si difficile aux inconnus de surnager.
Le barreau écossais ne lui offrait du moins aucun rival qu'il ne pût sans témérité se flatter de dépasser; mais il n'en était pas de même du barreau anglais, où brillaient encore Erskine et Romilly, où Mackintosh venait de faire ses débuts, où des praticiens redoutables, tels que Scarlett et Denman, pouvaient lui obstruer longtemps la route, cette route où la studieuse jeunesse anglaise se presse avec d'autant plus d'ardeur que des sombres jardins du Temple elle conduit souvent jusqu'au palais de Westminster, et jusqu'au sac de laine où s'assoit le président de la Chambre des lords. Il s'en fallait heureusement de beaucoup que Brougham fût homme à se troubler par la comparaison de son mérite avec celui de n'importe quel concurrent, et il entra en lice avec assurance. Ce qu'il venait au reste chercher à Londres, c'était moins une clientèle que des relations avec le monde politique anglais. Personne n'a subi au même degré que Brougham cette fascination de la vie publique qui engendre chez les natures ardentes tant d'espérances, tant de déceptions et tant de regrets. 11 était trop amoureux de véritable renommée pour ne pas s'apercevoir combien est étroite la sphère où retentit l'écho des plus beaux plaidoyers. Au temps où Brougham débutait dans la vie, l'entrée de l'arène publique était presque toujours ouverte aux hommes nouveaux par quelqu'un de ces opulents seigneurs qui disposaient d'autant et de plus de sièges au Parlement qu'ils ne possédaient de châteaux; mais, pour obtenir leur puissant patronage, la première condition était de faire arriver son nom à leurs oreilles, et Brougham n'ignorait pas que le barreau de Londres, par la variété des éléments dont il se compose et par
la nature cordiale de ses usages, lui offrait des chances qu'il n'aurait point trouvées à Edimbourg. Sa conversation brillante et intarissable , moins désordonnée, moins verbeuse qu'elle ne devait le devenir un jour, lui fit bientôt une réputation au delà des vieilles murailles de Lincoln's Inn. Nul parmi ses confrères n'était appelé aussi souvent que lui à s'asseoir à la table de quelque grave pair whig, ou à fournir son contingent de gaieté durant ces soupers nocturnes dont les jeunes membres du parti, fidèles disciples de Sheridan et de Fox, n'avaient garde de perdre la tradition. Les premières relations de Brougham s'étaient nouées en effet avec les whigs, et c'était de leur côté que l'intérêt bien entendu conseillait à un jeune homme ambitieux de se tourner. Bien qu'à cette époque Pitt tînt encore les rênes du gouvernement, elles commençaient déjà à flotter plus lâches entre ses mains affaiblies. Jl n'était pas dans les données de la prudence humaine de prévoir que les ■ whigs, après avoir ressaisi un instant le pouvoir, devaient le perdre de nouveau pour en demeurer ensuite éloignés pendant vingt-trois ans. Brougham était , fait d'ailleurs pour être un whig, car il avait le tempérament essentiellement réformateur. Réformer était chez lui une préoccupation constante , un besoin , une manie ; il se plaisait à exercer de la sorte les facultés de son esprit à la fois inventif et inconsidéré , hardi et brouillon. Mais ce qui contribua peut-être le plus efficacement à entraîner Brougham dans les rangs du parti whig, ce fut le charme exercé sur lui comme sur bien d'autres par le salon de Holland-House. Aujourd'hui la société a si fort changé de face, qu'un salon , s'il cesse d'être un
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désert, devient aussitôt un caravansérail. On a donc peine à s'imaginer tout ce qu'une hospitalité gracieuse et seigneuriale pouvait autrefois enrôler dans un parti de jeunes adhérents. Macaulay parlait encore avec émotion au bout de trente années ce de ce cabinet vénérable de lord Holland, dont la grâce d'une femme savait tempérer l'aspect sévère, de ce salon où tout ce que les lettres et la politique avaient produit de plus illustre se réunissait chaque soir pour causer de la dernière discussion du Parlement ou de la dernière pièce de Scribe, et par-dessus tout de la grâce et de la bonté, encore plus admirable que la grâce, avec laquelle le propriétaire de cette antique demeure exerçait son hospitalité princière». Cet attrait de la grâce et de la bonté que Macaulay devait subir quelques années plus tard, Brougham n'y avait pas non plus échappé, et lord Holland demeura longtemps pour lui un protecteur vénéré.
Ce fut dans ce milieu brillant, où il jouissait d'être apprécié à sa valeur, que Brougham passa les premières années de son séjour à Londres. En revanche, ses succès au barreau furent loin pendant longtemps d'égaler ses succès dans le monde. On peut s'imaginer l'impatience avec laquelle il attendait l'occasion de se produire. Il finit cependant par la rencontrer. Les marchands de Liverpool le chargèrent de demander en leur nom, devant le Parlement, la révocation des ordonnances en conseil, rendues par mesure de représailles contre le blocus continental, mais qui paralysaient le commerce extérieur de l'Angleterre. Pendant six semaines, Brougham dirigea chaque soir les débats de cette grande enquête parlementaire, interrogeant lui-
même les témoins, tirant parti avec un art admirable de leurs dépositions et déployant une merveilleuse quantité de connaissances scientifiques et économiques. Il perdit sa cause, mais de ce jour sa fortune d'avocat fut faite. Cependant, et bien qu'à partir de ce premier succès Brougham dût être souvent chargé des intérêts les plus graves, il ne parvint jamais à se faire compter par les praticiens comme un véritable avocat d'affaires. Il conserva toujours dans sa manière d'être quelque chose de pétulant et d'inconsidéré qui éloignait la confiance des attorneys , dispensateurs suprêmes du pain quotidien des avocats anglais. On lui reprochait de s'inquiéter beaucoup moins du verdict que de la plaidoirie, du résultat que de l'effet. Aussi lui arrivait-il souvent après avoir écrasé un de ses confrères sous la supériorité de son éloquence et ravi tout l'auditoire, d'être luimême écrasé sous un verdict accablant et de s'en aller confus .
En revanche, il devait dépasser de bien loin tous ses contemporains et s'élever peut-être aussi hautqu'Erskine lui-même en s'engageant dans la voie des. procès politiques et surtout des procès de presse. Cette voie se trouve aujourd'hui fermée aux jeunes avocats anglais , l'expérience ayant amené nos voisins à se défier des lois sur la presse comme d'une arme" à deux tranchants dont l'usage blesse le plus souvent celui qui la manie; mais les procès pour libelle , suivant l'expression technique, étaient chose fréquente en Angleterre sous la domination des Liverpool et des Castlereagh. Pendant et depuis leur administration, les franchises de la presse n'eurent pas de défenseur plus constant que Brougliam
jusqu'au jour où, devenu membre de la Chambre des lords, il se leva pour dénoncer comme une infraction aux privilèges de la Chambre les articles d'un journaliste qui s'était permis de le traiter avec irrévérence. 11 excellait dans ce genre tout spécial de plaidoyers , et ne reculait pas devant l'idée d'adresser un appel aux passions du temps, quand l'intérêt de sa cause semblait le lui commander. C'est ainsi que la défense d'un client accusé d'avoir écrit un libelle contre le clergé du comté de Durham était pour lui l'occasion de s'élever contre l'indolence et la richesse des ministres de l'église anglicane en termes dont l'ironie amère du passage suivant peut donner une idée: « Chose étrange à dire et qui paraîtra sans doute incroyable à quelques-uns de ceux qui m'entendent , dans toute l'Ecosse, depuis la Tweed jusqu'aux Shetland , on ne rencontre pas un évêque , pas un chapitre, pas un doyen, pas même un ministre suppléant. Oui, nos frères du nord sont plongés dans les ténèbres d'une barbarie si épaisse qu'ils ne payent l'entretien d'aucune cathédrale et d'aucun bénéficiaire non résidant. Pauvres ignorants! ils ne savent même pas ce que c'est que la dîme. D'un bout de l'année à l'autre, ils n'acquittent pas ]e tribut d'une gerbe de blé , d'un porc ni d'un mouton. Et ce qui les rend non moins dignes d'admiration que de pitié, c'est qu'ils ont beau voir leurs intérêts spirituels si cruellement négligés, ils n'en forment pas moins aujourd'hui le peuple le plus fidèle à son roi, le plus heureux, le plus moral et le plus religieux peut-être qu'on puisse rencontrer dans l'univers.)) Brougham avait préparé longuement ce plaidoyer, demeuré célèbre. La veille du jour où il le prononça, un
de ses amis le vit de loin se promener à grands pas en gesticulantlelongde la petite rivière qui baigne la ville de Durham ; il voulut l'aborder. « Laissez-moi, laissez-moi ! lui cria Brougham en l'écartant du geste, je suis en train de distiller du venin contre le clergé de Durham.»
Brougham ne fût point peut-être parvenu comme avocat à une réputation aussi grande sans l'éclat qu'a jeté sur son nom la défense de la reine Caroline. Les premières dissensions de Caroline de Brunswick avec son royal époux dataient déjà de loin, quand en 1812, alors qu'elle était encore princesse de Galles, Brougham lui fut présenté par Canning. Loin d'imiter la réserve de lord Grey et des autres chefs du parti whig , qui déclinaient cette alliance compromettante, Brougham déploya tout ce qu'il possédait d'amabilité et de séduction pour conquérir les bonnes grâces de la princesse. Il est permis de penser qu'il envisageait déjà l'issue de ses différends avec le régent son mari, et qu'il était desireux.de s'assurer à l'avance un rôle dans le dénouement. La princesse de Galles lui témoigna bientôt la confiance la plus absolue et lui promit d'user en sa faveur du droit que lui donnait la constitution anglaise, en le nommant son attorney-général le jour où la mort de George III la ferait reine d'Angleterre. Un épisode curieux, demeuré longtemps inconnu, montre jusqu'à quel point l'influence de Brougham était grande sur Caroline et sur les personnes qui lui étaient attachées. Charlotte, fille de Caroline et du régent, était élevée par ordre de celui-ci dans l'éloi-
gnement de sa mère. Menacée d'un mariage auquel elle ne voulait point consentir, la jeune princesse s'échappe un soir de Warwick-House, où on la tenait comme enfermée, gagne à pied le carrefour populeux de Charing- Cross, monte dans une voiture de louage et se fait rapidement conduire à Connaught-Place, où demeurait Caroline. En même temps elle avait expédié un message à Brougham qu'elle considérait comme l'ami le plus fidèle de sa mère, et qui lui inspirait une confiance et une vénération sans bornes. Brougham accourut et s'efforça vainement de lui persuader de prévenir la colère de son . père en retournant à Warwick-House ; Caroline, à son honneur, joignit ses instances à celles de Brougham. Le chancelier lord Eldon , les ducs d'York et de Sussex , oncles de la princesse, qui, prévenus de son escapade, étaient arrivés chacun de leur côté, lui firent entendre leurs représentations. La nuit tout entière s'était écoulée, le jour commençait à poindre, et c'était à peine si la princesse obstinée semblait faiblir, quand Brougham eut une inspiration heureuse qui acheva de la déterminer. Il la conduisit sur le balcon, et, lui montrant le square, où quelques curieux commençaient à se rassembler, il lui dit d'une voix chaleureuse : « Il vous suffirait, madame, d'apparaître dans quelques heures sur ce balcon où nous sommes pour que tout le peuple de cette vaste métropole se rassemblât sur cette place dans un sentiment de commune sympathie pour vous; mais vous paieriez cher ce triomphe d'une heure quand des soldats viendraient pour assurer au prix de l'effusion du sang le triomphe des lois du pays. Que Votre Altesse s'en souvienne toute sa vie, jamais elle n'échapperait à la haine
dont le peuple anglais poursuit ceux qui, en violant la loi, ont attiré sur leur patrie de pareilles calamités! » La jeune princesse céda, et avant que la grande capitale ne fût entièrement réveillée, elle était de retour à Warwick- House. Il y a dans les plaidoyers et dans les discours de Brougham bien des passages dignes d'admiration ; mais il n'y en a peut-être pas qui soient d'une aussi véritable éloquence que ces quelques paroles improvisées sur le balcon de Connaiight-House , alors que les premiers rayons du soieil, perçant les brouillards de Londres, éclairaient la place presque déserte. On pourrait même être tenté de croire que dans un récit publié trente ans plus tard, et qui fut une révélation, Brougham a dramatisé un peu les circonstances de cet incident oratoire, si des documents postérieurs n'en avaient confirmé l'exactitude.
Ce fut néanmoins malgré les observations et les judicieux conseils de Brougham que Caroline partit en 1814 pour le long voyage durant lequel son imprudence (pour employer le terme le plus doux) devait fournir contre elle à ses ennemis des armes si terribles. Le rôle joué par Brougham dans les longues négociations qui précédèrent le retour de Caroline a été l'objet de vives controverses, et sa réputation a gravement souffert des apparences équivoques qu'il a laissées planer sur sa conduite. En 1819, après que les rumeurs les plus injurieuses eurent commencé de circuler sur le compte de la princesse, et que son nom eût été fréquemment accouplé par la malignité publique avec celui du courrier Bergami, Brougham soumit mystérieusement à lord Liverpool, alors premier ministre, un projet d'arrangé-
ment. Aux termes de ce projet, si le régent avait promis de continuer, sa vie durant, à la princesse son épouse la pension de 35,000 livres sterling qu'un acte du Parlement lui avait allouée seulement jusqu'à la mort de George III, celle-ci aurait pris de son côté l'engagement de ne jamais remettre les pieds en Angleterre et de renoncer à son titre de reine. Or Brougham lui-même fut plus tard réduit à convenir qu'aucune instruction ne l'avait autorisé à proposer ce marché honteux, équivalent à un aveu de culpabilité en présence de l'accusation qui pesait sur la conduite de la princesse. En revanche, quand, après la mort de George III et l'avènement du régent au trône, lord Liverpool, prenant cette fois les devants, chargea Brougham de soumettre à l'acceptation de la reine une transaction à peu près semblable, Brougham s'abstint, par une négligence à peine croyable, de lui faire parvenir une proposition qui, venant de la part de son mari, n'avait pas tout à fait le même caractère. Après que le nom de Caroline eut été effacé des prières liturgiques, il la laissa arriver, menaçante et indignée, jusqu'à Saint-Omer, où elle lui avait donné rendez-vous, et ce fut par l'intermédiaire de lord Hutchinson, le fondé de pouvoirs du roi, que Caroline eut pour la première fois connaissance de l'arrangement proposé. En recevant de lord Hutchinson une communication officielle où l'étendue des sacrifices qu'on lui demandait n'était nullement dissimulée, Caroline ne prit conseil que de sa colère, et, donnant l'ordre d'atteler sa voiture, elle partit immédiatement pour Calais. Brougham luimême ne fut averti de ce brusque départ qu'en \oyant
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passer sous ses fenêtres la chaise de poste qui l'emmenait. Quelques jours après, Caroline débarquait à Douvres, et elle était accueillie par les acclamations d'une multitude qui la croyait victime d'une persécution injuste, et qui chérissait en elle l'ennemie mortelle d'un souverain détesté.
Brougham se défendit toujours avec beaucoup de hau^ teur contre les accusations auxquelles son étrange conduite donna naissance. A en croire ses ennemis, il aurait trahi d'abord les intérêts de sa cliente en cherchant à se faire bien venir du régent par des propositions d'accommodement qu'il savait devoir être désavouées ; puis il aurait ensuite poussé volontairement les choses à l'extrême en faisant échouer un arrangement qui eût été la ruine de ses espérances et de ses ambitions personnelles. C'est là, suivant nous, une appréciation trop sévère. Brougham n'était assurément pas un puritain, et il ne se rattachait pas à cette race des Anglais rigides qui, en littérature, a produit les Bunyan, et en politique les Wilberforce ; mais c'était un honnête homme, et il n'avait dans le caractère rien de bas ni de tortueux. Ce fut bien plutôt par présomption et par légèreté qu'il pécha dans cette occurrence : par présomption, quand il proposa au nom de la reine, mais sans autorisation, une transaction qu'il jugeait pour lors avantageuse; par légèreté, quand il négligea de lui transmettre des offres qu'il considérait désormais comme inacceptables. Nous devons dire cependant que la reine Caroline, mieux placée qu'un autre pour en juger, partageait dans les derniers temps de sa vie l'opinion des ennemis de Brougham. « Ce M. Brougham est un grand coquin,» dit un
jour à Crabb Robinson une marquise italienne qui avait vécu dans l'intimité de la reine. Et comme Robinson lui demandait compte de la sévérité de son jugement, elle reprit : « La reine elle-même m'a assuré que pour satisfaire sa propre ambition il l'avait fait venir en Angleterre en lui disant seulement : « Si vous avez eu des » faiblesses, ne paraissez pas *. » Mais, monsieur, continuait la marquise avec énergie, quelle femme, même du peuple, avouera jamais à son avocat qu'elle a eu des faiblesses ? Oh ! oui, c'était un traître, ce M. Brougham. » Malgré la vivacité de ce témoignage, nous persistons dans l'opinion contraire à celle de la véhémente marquise.
Quoi qu'il faille penser de la conduite antérieure de Brougham, il est impossible de méconnaître l'habileté, l'ardeur et le dévouement qu'il mit au service de la reine à partir du jour où elle fut traduite devant la Chambre des lords et où sa destinée n'eut plus à dépendre que du verdict de ses juges. Le cabinet avait déposé contre elle au nom du roi une accusation formelle d'adultère avec Bergami, et il avait soumis à la Chambre des lords un bill de peines et pénalités (bill of pains and penalties) qui privait la reine d'Angleterre de ses
1. D'après les mémoires de Brougham, ce serait en 1814, et lorsque la reine Caroline, alors princesse de Galles, était à la veille de rompre publiquement et sans retour avec son mari, qu'il aurait eu avec elle cette conversation délicate. Nous devons ajouter que les pièces publiées par Brougham dans ses mémoires, en témoignant des efforts sincères qu'il fit à Sain t- Omer pour déterminer la reine à accepter une transaction honorable, achèvent de le laver de l'accusation injuste d'avoir voulu pousser les choses à l'extrême dans son intérêt personnel.
titres, de ses honneurs et de ses prérogatives. Mais cette voie de procéder souleva une première difficulté. La reine n'avait-elle pas le droit d'invoquer d'autres juges? Brougham réclama le droit d'êlre entendu par la Chambre des lords sur cette question de compétence, et, devant un tribunal plus attentif que bienveillant, il débuta en ces termes : a On a pris soin, milords, de m'informer que mon illustre cliente devait s'attendre à être traitée comme une femme, non pas du premier, mais du dernier rang. Plût à Dieu qu'aujourd'hui elle fût en effet l'égale des gens qui appartiennent à la plus, basse condition! Plût à Dieu qu'elle n'eût jamais connu un rang plus élevé que le plus humble des sujets de Sa Majesté, car elle se trouverait protégée par la barrière à triple enceinte derrière laquelle les lois de l'Angleterre abritent l'honneur de la plus pauvre des femmes. Elle ne rencontrerait parmi ses juges ni serviteurs de son mari, ni favoris, ni créatures. Elle serait traduite devant douze citoyens anglais, probes, impartiaux, désintéressés, à la porte desquels les influences dont elle peut redouter le triomphe s'agiteraient pendant des années sans parvenir à émouvoir leurs espérances ni leurs craintes. Oui, plût à Dieu que la reine fût aujourd'hui une des plus humbles sujettes de Sa Majesté, et je puis assurer à Vos Seigneuries qu'elle ferait volontiers tous les sacrifices, excepté celui de son honneur, pour obtenir le droit d'habiter paisible dans le plus misérable cottage qui ait jamais abrité contre l'arbitraire et l'injustice la femme d'un citoyen anglais! »
Ce n'était là au reste qu'une passe d'armes où Brougham mesurait ses forces, car il ne pouvait guère espérer
que la Chambre des lords se dessaisît de l'affaire, comme il le demandait. Il aborda donc sans trouble les véritables débats, qui s'ouvrirent, au mois d'août 1820, par l'audition des témoins, pour la plupart d'anciens serviteurs de la reine, dont urîe commission demeurée fameuse sous le nom de commission de Milan, avait été en Italie recueillir, solliciter et au besoin payer le témoignage. — On sait qu'en Angleterre l'interrogatoire des témoins, tant dans les procès civils que dans les procès criminels, est dirigé à l'audience même par les avocats des parties, qui les examinent tour à tour, sans que le juge intervienne, sinon pour prononcer en cas de contestation sur la légitimité de telle ou telle question, captieuse ou non captieuse. Tandis qu'en France un défenseur doit se contenter de poser à la hâte aux témoins quelques questions supplémentaires, heureux si sa hardiesse ne provoque point l'impatience du magistrat qui dirige les débats, le droit pour les avocats d'interroger eux-mêmes les témoins est au contraire une des bases de la procédure anglaise. Aussi l'art d'examiner ou de cjntre-examiner un témoin fait-il tout autant pour établir la réputation d'un avocat que l'exorde le plus insinuant et la péroraison la plus éloquente. Brougham était passé maître dans cette tactique, et il devait au cours des débats en donner la preuve éclatante. De toutes les dépositions, la plus redoutable pour la défense de la reine était celle du postillon Majocchi. Ses souvenirs semblaient précis, et il rappelait avec une abondance minutieuse une foule de détails qui ne laissaient aucun doute sur la nature coupable des relations de Caroline et de Bergami. Quand Brougham se leva pour l'interroger,
il commença par lui poser avec une indifférence apparente quelques questions qui avaient trait à des faits d'une imporiance secondaire. « Je ne me souviens pas, » non mi ricordo fut la réponse de Majocchi. Brougham insista et se mit à l'interroger sur des circonstances à lui personnelles dont il était impossible d'admettre qu'il eût perdu le souvenir. Non mi ricordo fut encore la réponse de Majocchi. Plus Brougham le pressait, plus le trouble du misérable devenait évident, plus il répétait avec angoisse : AT07i mi ricordo. L'interrogatoire finit par dégénérer en comédie, et personne ne put douter que Majocchi n'eût appris une leçon par cœur. 11 en fut ainsi de presque tous les autres témoins. Mademoiselle Denmont, la femme de chambre de la reine, déposait avec une vertueuse horreur des spectacles auxquels elle avait assisté, et appelait la maison de la reine une maison de prostitution. Brougham lui démontra par des lettres écrites de sa main que, chassée de cette maison, elle avait humblement demandé à y rentrer, et qu'elle avait travaillé ensuite à y faire recevoir sa jeune sœur, âgée de dix-sept ans. D'autres témoins furent convaincus par lui d'avoir reçu, pour venir en Angleterre, des sommes énormes constituant une véritable fortune. Durant plusieurs nuits consécutives, Brougham dirigea tous ces interrogatoires avec autant de présence d'esprit que de succès. Aussi, quand il commença son plaidoyer, sa cause était-elle plus d'à moitié gagnée. Il s'en fallait encore de beaucoup que l'innocence de Caroline fût clairement démontrée; mais la corruption des témoins était si évidente qu'une condamnation juridique devenait bien difficile.
7i ÉTUDES BIOGRAPHIQUES ET LITTÉRAIRES.
Il y avait déjà longtemps que Brougham travaillait à ce plaidoyer célèbre qiù devait mettre le sceau à sa réputation. Personne ne redoutait moins que lui de se livrer aux hasards de l'improvisation; mais il savait aussi, comme tous les grands orateurs, donner à ses inspirations premières le fini de la correction et du travail. 11 se vantait lui-même d'avoir écrit dix-sept fois de sa main la péroraison. Ce plaidoyer, fruit de tant d'études, tint jusqu'à deux séances de la chambre des lords. 11 excita chez les contemporains des transports d'admiration, et aujourd'hui même que l'intérêt de la cause a complètement disparu, on ne peut en méconnaître l'habileté, la verve, la puissance, n'en déplaise à Campbell, qui, systématiquement sévère pour l'éloquence de Brougham, qualifie ce plaidoyer de lourde et insipide déclamation. Bien qu'il soit aisé d'en détacher nombre de passages remarquables, nous nous contenterons de citer les dernières lignes de la péroraison, parce qu'elles sont demeurées dans les annales du barreau anglais un morceau d'éloquence classique. « Vous avez décidé, milords, vous avez voulu, le roi et l'église d'Angleterre ont voulu que le nom de la reine fût effacé du service solennel auquel elle a droit ; mais en place de ce service solennel elle a aujourd'hui les prières qui s'élèvent pour elle du fond du cœur de son peuple. A ces prières, je ne joindrai pas les miennes, elle n'en a pas besoin ; j'adresserai seulement ici mes humbles supplications au Dieu de miséricorde pour qu'il ne mesure pas sa miséricorde envers ce peuple aux mérites de ceux qui le gouvernent, et pour qu'il incline vers la justice le cœur de Vos Seigneuries. » Brougham débita cette in-
vocation avec une grande solennité, en baissant la voix et en tenant ses mains élevées et immobiles au-dessus de sa tête, suivant un geste familier aux prédicateurs populaires de l'Ecosse. L'effet en fut immense, et le souvenir en est demeuré comme celui d'une des plus grandes scènes oratoires du siècle.
On sait quelle fut l'issue de ce grand procès. L'infime majorité obtenue par le bill de peines et pénalités à la chambre des lords détourna le ministère de le présenter à la chambre des communes, et le bill fut abandonné. C'était bien à Brougham que Caroline devait son salut, car on pouvait dire avec vérité ce que répondait à la populace un des lords qu'à l'issue d'une séance on voulait contraindre à crier vive la reine : « Oui, mes bons amis, me la reine, et puissiez-voustous avoir des femmes qui lui ressemblent! » Caroline ne se montra pas ingrate, et elle pressa Brougham d'accepter une somme de 100,000 francs; mais Brougham, qui fut toujours très désintéressé en matière d'argent, refusa cette offre généreuse.
Les débats de ce procès avaient acquis à Brougham une si grande popularité qu'on vendait son buste dans les rues, et que ces mots : à la tête de Brougham, devinrent une enseigne fort à la mode. Les années qui suivirent le procès de la reine Caroline marquent l'apogée de sa fortune comme avocat. Sa supériorité était tellement incontestée, que dans une cérémonie assez plaisante, il fut couronné roi par ses confrères sous le titre de Henri IX. 11 devait voir cependant au bout d'un certain temps diminuer sa clientèle. L'engouement ne dura pas, et on reconnut bientôt que sa science
d'homme d'affaires n'était pas à la hauteur de son éloquence. Dès avant cette époque, Brougham était d'ailleurs devenu assez dédaigneux des succès de palais ; les affaires publiques l'absorbaient de plus en plus, et pour flatter son oreille, rien n'égalait les applaudissements de ses collègues au Parlement. Nous avons assez parlé de l'avocat, il nous reste à faire connaître l'homme politique.
Brougham avait trente-deux ans quand, en 1810, la protection du duc de Bedford lui valut l'honneur d'être choisi par les vingt électeurs du bourg-pourri de Camelford pour les représenter au Parlement. Les whigs comptaient beaucoup sur le talent de Brougham pour relever le prestige oratoire de leur parti, singulièrement affaibli depuis quelques années. Fox était mort; Sheridan, vieilli, déconsidéré, n'abordait plus que rarement la tribune, et jamais sans avoir pris courage en vidant une bouteille d'eau-de-vie. Ce n'était ni Tierney, ni Whitbread, ni même Ponsonby, le chef reconnu du parti whig dans la chambre des communes, qui pouvaient aspirer à égaler l'éloquence des orateurs de la grande époque. Les tories, de leur côté, n'étaient guère plus riches en hommes de talent, et il fallait toute la vigueur des institutions de l'Angleterre pour soutenir la lutte contre Napoléon, en ayant à sa tête des hommes aussi ordinaires que les Perceval, les Liverpool et même les Castlereagh. Le Maiden speech de Brougham était donc attendu avec impatience par ses amis et avec anxiété par ses adversaires. Contre toute prévision, ce fut un échec. Trop docile, et pour cette fois seulement, aux conseils qu'on lui avait prodigués, il voulut con-
server les apparences de la modération, et ne parvint à produire sur ses auditeurs qu'une impression de lourdeur et d'ennui. Toutefois la proposition d'une mesure complémentaire de l'abolition de la traite lui fournit bientôt l'occasion de prendre sa revanche, et il rentra dans son naturel en s'élevant avec une éloquence pleine d'âpreté contre les commerçants anglais qui continuaient en secret l'odieux trafic des noirs. La mesure qu'il appuyait fut adoptée à l'unanimité, et il conquit à partir de ce jour une renommée d'orateur politique qui devait s'accroître encore avec le temps. Brougham ne fit toutefois qu'une courte apparition au Parlement. L'avènement du prince de Galles à la régence ayant amené en 1812 une crise ministérielle, le Parlement fut dissous, et, lors des élections nouvelles, la représentation du bourg pourri de Camelford, qui avait changé de propriétaire, fut transférée à un obscur protégé du parti, sans qu'on prît soin de pourvoir Brougham d'un autre siège. Ce fut vainement qu'il se présenta seul et sans appui à Liverpool et en Ecosse, il fut battu dans les deux endroits, et le nouveau Parlement se réunit sans qu'il y eût trouvé place. Brougham ressentit vivement l'injustice qui lui était faite ; il en conçut contre les chefs du parti whig un ressentiment auquel il devait laisser plus tard un libre cours. Les whigs lui avaient donné assurément un juste sujet de grief; il ne faudrait cependant pas croire qu'ils eussent sans motifs et de gaieté de cœur risqué de s'aliéner à jamais un allié aussi précieux. Jaloux de maintenir dans les rangs de leur parti l'unité et la cohésion, les chefs aristocratiques des whigs n'avaient point rencontre chez Brougham cet esprit de
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prompte discipline qui sait faire des sacrifices d'indépendance au profit de l'entente commune. Ils redoutaient son impétuosité, ses écarts, ses variations; en un mot, ils n'avaient pas pleine confiance en lui. Le poids de ces préventions devait peser lourdement sur la vie politique de Brougham; nous verrons qu'il fut toujours plutôt subi qu'accepté par les whigs, et que sa considération, son autorité, ne grandirent jamais dans la proportion de son talent et de ses services. Comme lieutenant, les généraux du parti l'appréciaient à sa valeur; mais il ne devint jamais ni leur chef ni leur ami,
Brougham dut attendre quatre mortelles années avant que l'entrée du Parlement lui fût ouverte de nouveau. Ce fut en 1816 seulement que le comte et la comtesse de Darlington, dont l'influence était grande sur l'esprit de son mari, l'appelèrent à représenter au Parlement le bourg de Winchelsea. Durant le temps que Brougham était demeuré forcément à l'écart des affaires, la situation et la force respective dos partis avaient singulièrement changé. En 1812, les whigs se croyaient à la veille de saisir le pouvoir, et personne n'avait foi dans la durée du ministère tory formé sous les auspices de lord Liverpool et de lord Castlereagh ; en 1816, ce même ministère, récemment fortifié par l'accession de Canning, disposait dans la chambre des communes d'une majorité considérable. Il possédait la confiance absolue du régent, et jouissait auprès de la nation d'une popularité sans bornes que lui avait value le triomphe de Waterloo. Chaque jour qui s'écoulait avait vu au contraire diminuer le crédit du parti whig et décroître le nombre de ses adhérents. Les whigs avaient froissé le
sentiment national en continuant à se montrer partisans systématiques de la paix durant la longue guerre avec la France, et ils devaient porter longtemps la peine de n'avoir pas oublié à temps leurs mesquines rivalités pour suivre le grand mouvement patriotique dont l'élan fut si fatal à Napoléon. En 4816, ils formaient, encore une coterie nombreuse; mais, comme parti politique, on pouvait dire qu'ils n'existaient plus.
Rendons cette justice à Brougham qu'il n'eut pas un seul instant la pensée de déserter les rang de l'armée la plus faible pour s'abriter sous le drapeau du plus fort. Sa fidélité politique n'était pas à l'épreuve de tous les mécomptes et de tous les ressentiments, mais ce fut toujours la passion et non le calcul qui déterminèrent ses défections. D'ailleurs le ministère tory devait faire bientôt la partie belle aux whigs par la politique brutale et inintelligente qu'il suivit au lendemain de ses grands triomphes extérieurs. On put croire pendant quelques années que le gouvernement de l'Angleterre allait être ramené par lord Castlereagh aux errements de ces monarchies despotiques avec lesquelles il avait lié si étroitement sa politique continentale. La haine de l'esprit révolutionnaire avait aveuglé les tories au point de leur faire chérir les abus les plus criants de la législation anglaise au même degré et avec la même ardeur que les bases mêmes de sa glorieuse constitution. De là ces résistances obstinées et sans discernement à toute réforme, quelle qu'en fût la nature, qu'il s'agît d'émanciper les catholiques, de relâcher les entraves de la prohibition commerciale, ou d'adoucir la barbarie de la législation criminelle. De là ces répressions sanglantes comme
le massacre de Manchester, ces poursuites pour haute trahison motivées pour un propos imprudent tenu dans un meeting, ces procès de presse où l'on voyait des veuves ou des jeunes filles accusées de libelle, parce que les revenus d'un journal formaient une partie de leur modeste fortune. Aussi les annales constitutionnelles de l'Angleterre ne font-elles mention d'aucune opposition mieux fondée en ses attaques, plus sage en sa conduite, plus élevée en ses principes, que celle dont le ministère de lord Castlereagh eut à essuyer les coups, et dont Brougham fut avec lord Grey, lord Lansdowne, Mackintosh, Romilly, le champion le plus redoutable et le plus passionné. La résistance que les de Serre, les Camille Jordan les Royer-Collard, opposaient durant la même période aux excès de la réaction légitimiste peut seule lui être comparée.
Quel que fût le mérite des hommes qui luttaient de concert avec Brougham contre la domination t\ rannique de lord Castlereagh, il n'y en avait pas un seul qui, sous le rapport de la puissance oratoire, pût lui être un instant comparé. Jamais l'éloquence de Brougham n'atteignit des sommets aussi élevés que durant ces premières années de sa vie parlementaire, où, dégagé de toute préoccupation imminente d'intérêt personnel, il ne tirait ses inspirations que de son amour sincère pour la justice et la liberté. Ce serait une longue énumération que celle de tous les débats mémorables dont il prit sa part, car il n'était pas homme à laisser discuter devant lui une question de quelque importance sans exprimer son avis, et on ne connaissait pas à la chambre des communesd'orateur qui gardât moins volontiers le silence.
C'était tantôt pour demander, au nom de l'intérêt public, une diminution des impôts par la réduction des dépenses militaires, tantôt pour protester contre les mesures oppressives à l'aide desquelles lord Castlereagh se proposait d'écraser dans leur germe les agitations populaires, tantôt pour dénoncer l'appui prêté par l'Angleterre à la conspiration que les souverains signataires de la saintealliance ourdissaient contre la liberté des peuples. Dans ces tournois parlementaires, l'avantage oratoire et les honneurs de la guerre étaient toujours de son côté; mais quand il provoquait un vote, c'était par trente ou quarante que se comptaient les partisans des mesures qu'il proposait. Ce qu'il y avait de plus sensible pour lui dans ces échecs, c'était que les voix des whigs eux-mêmes lui faisaient défaut. Les whigs n'aimaient point à entrer en campagne sous sa conduite, et ils n'avaient point foi dans sa tactique. Ils lui reprochaient de ne pas étudier suffisamment le terrain et d'engager des batailles inconsidérées ; aussi ne parvint-il jamais au poste envié de leader de l'opposition dans la chambre des communes. Quand Ponsonby mourut en 1817, ce fut d'abord Tierney, puis lord Althorp, qui le remplacèrent, et au lieu de devenir général en chef, Brougham ne demeura jamais, à son grand dépit, que capitaine des enfants-perdus.
Non moins que le tact parlementaire, le tact oratoire faisait défaut à Brougham ; il se perdait par la prolixité, par l'insistance, par l'excès. « Brougham, écrivait Romilly dans ses mémoires, est un homme d'un immense talent et d'un savoir prodigieux. Il est vraiment déplorable que son absence de jugement et de prudence paralyse les services que ses dons et ses bonnes inten
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tions devraient rendre à la cause de l'humanité. » Ce n'est pas seulement l'humanité, c'est la réputation même de Brougham qui a souffert de cette absence de jugement et de prudence signalée en lui par le judicieux et délicat Romilly. S'il n'a jamais atteint le type de l'homme d'État consommé ni de l'orateur littéraire, c'est surtout faute d'avoir su plier son ardeur à la réflexion et son éloquence à la sobriété. Par ses intempérances de langage, qui blessaient souvent les justes susceptibilités de ses adversaires, Brougham s'attira plusieurs affaires désagréables. Il fut une fois cravaché dans les couloirs du Parlement par un pétitionnaire dont il avait parlé assez cavalièrement dans la discussion. Bien que l'auteur de cette brutale agression fût pleinement dans son bon sens et qu'il eût même écrit un livre plein de mérite, il y eut parmi les membres du Parlement, juges du délit, une entente tacite pour déclarer qu'il était fou , et l'affaire n'eut pas de suite. Peu s'en fallut aussi que Brougham ne croisât le fer avec Canning à la suite d'une scène de violences qui est demeurée célèbre. C'était peu de temps après que Canning était entré au ministère faisant à ses collègues le sacrifice momentané de ses opinions sur la question de l'émancipation des catholiques, dont il avait toujours été partisan. Brougham ne manqua pas d'en tirer avantage contre lui et, faisant allusion à un discours prononcé la veille par Canning, il s'exprima ainsi : « L'honorable membre a fièrement déclaré qu'il ne ferait pas acte de complaisance vis-à-vis d'un certain noble lord; on sait assez pourtant qu'il a donné, pour arriver au pouvoir, l'exemple le plus monstrueux de complaisance dont toute l'histoire des
tergiversations politiques fasse mention. » —A ces mots, Canning se leva, et avec beaucoup de calme, d'une voix ferme et vibrante, il dit : « Ceci est un mensonge. » Grand tumulte, comme on peut penser, et vains efforts de quelques amis communs pour amener un accommodement, les deux orateurs se refusant chacun de son côté à une rétractation. A la fin, Brougham obéit à une suggestion conciliante en déclarant qu'il n'avait entendu employer l'expression de complaisance que dans un sens parlementaire. Canning, de son côté, accepta l'explication, et la concorde, la bonne amitié même, furent bientôt rétablies entre eux. La scène du célèbre roman de Dickens où un membre du club des Picwickiens, après avoir traité un de ses confrères de farceur, déclare qu'il a employé l'expression dans un sens picwickien, renferme une allusion transparente à cet épisode.
La mort de lord Castlereagh mit Canning en fait, sinon en titre, à la tête des affaires, à partir de l'année 1822. A l'exception de deux grandes questions, l'émancipation des catholiques et la réforme parlementaire, qu'il refusait de comprendre dans son programme, cet habile homme d'État devait trouver le moyen de donner satisfaction aux whigs sans s'aliéner pour cela la portion modérée des tories. Brougham n'en était pas encore arrivé à ce moment de sa carrière politique où il déterminait sa bienveillance ou son hostilité, non point d'après les actes, mais d'après la personne des ministres. Oubliant la vivacité de leur première contestation, il prêta un cordial appui aux principales mesures proposées par Canning, et cela avec un désintéressement d'autant plus honorable qu'il refusa d'imiter
l'exemple de lord Lansdowne et des autres whigs qui acceptèrent une place dans l'administration de leur ancien ennemi. Cet apaisement des dissensions intérieures permit à Brougham de mettre son activité au service de deux ou trois grandes causes dont, jusqu'en son extrême vieillesse, il eut à cœur de préparer ou de compléter le triomphe. Dès les premiers jours de son entrée au Parlement, il s'était enrôlé sous le drapeau de Wilberforce, et il avait pris rang, soldat peuc-être un peu irrégulier, dans la petite troupe qu'on appelait le parti des saints, parce qu'elle envisageait au point de vue exclusif de l'abolition de l'esclavage la conduite de la politique anglaise dans les colonies. Wilberforce ne comptait sur personne autant que sur Brougham pour continuer son œuvre généreuse, et, tant qu'il y eut un dernier effort à faire, celui-ci ne trompa point sa confiance. Cependant deux grandes questions ont surtout préoccupé Brougham et tenu en éveil jusqu'à la fin son active sollicitude : l'éducation populaire et la réforme législative. Bien qu'il fût loin d'être un démocrate, il n'avait garde d'étaler cette indifférence imprévoyante pour les intérêts du peuple qui a ruiné en France l'influence de la bourgeoisie. Il comprenait qu'il y avait un terrain sur lequel whigs, tories, radicaux, pouvaient se rencontrer sans se combattre et que leur travail commun devait féconder, celui de l'instruction populaire. Aussi lui doit-on la création de ces instituts mécaniques où depuis plus de quarante ans les ouvriers reçoivent l'intruction professionnelle, et qui comptent aujourd'hui des élèves par milliers. C'est là une des institutions les plus belles et les plus noblement démocratiques de l'An-
gleterre. Brougham se vantait avec raison d'en avoir posé la première pierre, et quand il parlait en termes éloquents « de ces hommes qui ont mérité le titre de précepteurs de l'humanité, dont la renommée est l'héritage de leur patrie et dont le nom traversera les âges, » il est permis de penser qu'il croyait voir sa place déjà marquée dans cette phalange glorieuse.
Il est plus difficile de déterminer la part d'influence et d'initiative qui revient à Brougham dans le grand travail de revision que l'Angleterre a fait subir à sa législation criminelle et civile depuis le commencement du siècle; nous ne saurions le faire sans entrer dans des détails techniques qui dépasseraient le cadre de cette étude. Brougham ne se contenta pas de travailler en commun avec Mackintosh et Romilly à l'adoucissement des dispositions barbares qui déshonoraient encore les lois pénales de l'Angleterre, il prit aussi dans l'ordre civil l'initiative de plusieurs réformes non moins importantes. La session de 1828 fut marquée par un long discours qu'il prononça sur un projet de refonte générale de la législation et de la procédure; ce discours fut considéré comme un véritable tour de force oratoire, car il trouva moyen de promener ses auditeurs pendant six heures à travers le dédale des lois pénales et civiles sans les égarer un instant et sans leur faire connaître la lassitude ni l'ennui. Ce fut d'une voix brisée par la fatigue qu'il termina ainsi « : Le plus grand guerrier de notre âge, celui qui a conquis l'Italie, humilié l'Allemagne, fait trembler le >"ord, disait en se glorifiant: «J'irai à la postérité » avec mon code à la main ». 11 avait raison, car les souverains ne sont guère à envier que pour le pouvoir qu'ils
ont de faire le bien. On croyait honorer Auguste en disant qu'il avait trouvé Rome de briques et qu'il l'avait laissée de marbre ; mais combien l'éloge sera plus beau encore quand on pourra dire d'un souverain: Il a trouvé la justice coûteuse et il l'a laissée gratuite, il l'a trouvée un livre fermé et il l'a laissée une lettre vivante, il l'a trouvée le patrimoine du riche et il l'a laissée l'héritage du pauvre ! Pour mon propre compte, j'estime que ce serait pour moi un plus grand honneur d'être l'instrument d'une pareille transformation que d'être revêtu des plus hautes fonctions. Je n'ai pas vécu près d'un demi-siècle sans apprendre combien il est aisé de se passer de ces fonctions et du pouvoir qu'elles confèrent; mais il y a un pouvoir et une fonction que je prise, c'est d'être ici l'avocat de mes compatriotes, et ailleurs le compagnon de leurs travaux pour assurer le triomphe de ces réformes qui intéressent le bien être de l'humanité, car ce pouvoir, cette fonction, aucun gouvernement ne les confère, aucune révolution ne les enlève. »
Un talent oratoire qui allait chaque jour s'élevant, un savoir réel dont une grande habileté de mise en scène augmentait encore l'apparence, une activité qui ne connaissait point de repos, une popularité soigneusement entretenue dont le procès de la reine Caroline était l'origine, avaient créé à Brougham une situation peut-être sans précédent au Parlement. Peu de temps avant sa fin prématurée, Canning commençait à en prendre ombrage, et il refusait d'accepter un siège à la chambre des lords, alléguant que Brougham, tout en affectant d'être son défenseur à la chambre des communes, fini-
rail par devenir son maître. En 1827, l'avènement
d'un ministère exclusivement tory, sous la direction de Wellington et de Robert Peel, rejeta Brougham dans la voie d'une opposition plus décidée. Il appuya cependant de toute son éloquence la mesure de l'émancipation des catholiques, et il mérita sa part des éloges que Peel donnait plus tard à la conduite généreuse et loyale de l'opposition whig. Mais le moment approchait où le cours des événements devait rappeler lui-même à ces fonctions, à ce pouvoir dont le dédain lui inspirait de si beaux mouvements oratoires. L'émancipation des catholiques avait porté au parti tory, en le divisant, le même coup que le célèbre dissentiment de Fox et de Burke au sujet de la révolution française avait porté au parti whig. Tout le monde prévoyait qu'un jour ou l'autre les ultra-tories, les eldonites, comme on les appelait, du nom du vieux chancelier lord Eldon, se joignant aux whigs, mettraient en minorité le ministère du duc de Wellington. De plus, et c'est là une leçon dont tous les partis devraient bien profiter, un long exercice du gouvernement avait usé la popularité des tories, dont les whigs avaient recueilli l'héritage; mais la secousse finale qui devait jeter à terre leur édifice ébranlé aurait pu tarder longtemps encore sans un événement qui bouleversa toutes les prévisions. Au moment où le pays se préparait dans le plus grand calme à remplacer par des élections nouvelles le Parlement dissous à la mort de Georges IV, on apprit que la révolution de juillet avait éclaté, et que le chef de la branche aînée de Bourbon venait de nouveau chercher en Angleterre un abri pour sa vieillesse et son exil.
Pour bien comprendre l'immense espérance qui, au lendemain de la révolution de juillet, gonfla d'orgueil et de joie le sein de la France, il faut avoir recueilli l'écho des cris d'enthousiasme qu'elle arracha par toute l'Europe aux amis de la liberté1. Bien des peuples, bien des souverains aussi, qui la veille s'étaient endormis paisibles, se réveillèrent le lendemain profondément troublés. L'Angleterre elle-même n'échappa point à la contagion. Un souffle révolutionnaire souleva les couches profondes de la nation, et l'ambition vague de tenter quelque grand effort pour son affranchissement fit tressaillir chaque citoyen anglais. Il ne fallut pas longtemps à cette ambition pour arrêter légalement ses desseins, et la réforme parlementaire, qui la veille encore n'excitait ni la sollicitude des tories ni l'ardeur des whigs, devint, de par la volonté populaire, l'unique question du moment, sur le terrain de laquelle la lutte électorale devait s'engager. Le peuple anglais voulait avoir aussi ses journées.
Ce fut au plus fort de cette période agitée et à un court intervalle du jour fixé pour les élections que Brougham reçut une députation d'habitants du Yorkshire qui venaient le solliciter de se présenter au suffrage de leur Gomté. Brougham ne possédait pas un pouce
1. Les mémoires de Brougham contiennent une lettre curieuse adressée par lui au duc de Broglie au lendemain de la Révolution. Dans cette lettre, après avoir loué la conduite de la population parisienne a comme la plus belle leçon qu'un peuple ait jamais donnée aux autres peuples », il signale à sa vigilance, avec une sagacité prophétique, le danger qui résulte de l'abolition de l'hérédité de la pairie et de l'élection des officiers de la garde nationale.
de terre dans cette partie de l'Angleterre; il n'y était connu que pour être venu plusieurs fois plaider devant les assises de la ville d'York. 11 fut donc singulièrement flatté qu'on eût jeté les yeux sur lui. Le hasard voulut que la période électorale coïncidât avec la session semestrielle des assises et que Brougham y fût chargé de plusieurs affaires importantes. Il tint à honneur de ne se démettre d'aucune, et pendant deux semaines il donna l'exemple d'une activité physique et intellectuelle qui tenait presque du prodige. Au début de sa journée, il ouvrait par un long plaidoyer les débats de quelque procès considérable; puis, dépouillant à la hâte sa perruque et sa robe, il courait sur la place publique et débitait du haut des hustings quelqu'une de ces harangues semi-politiques, semi-bouffonnes, qui ravissent en temps d'élections la populace anglaise. Il retournait bien vile au palais de justice reprendre son accoutrement, et, jetant un coup d'œil sur les notes de son attorney, il improvisait une réplique au plaidoyer d'un adversaire qu'il n'avait pas entendu. Toutes les villes, tous les bourgs, tous les hameaux de la circonscription furent visités par lui, et il ne ménagea ni sa peine ni ses discours. Grâce à l'emploi de ces moyens, dont la légitimité contrastait avec la corruption qui s'étalait ailleurs, son élection fut emportée à une très grande majorité. Le jour du triomphe, la joie de Brougham fut peut-être un peu troublée par la perspective de parcourir, en procession et à cheval, lui, très médiocre cavalier, toute la ville d'York, avec une gigantesque paire d'éperons à ses talons, une longue épée au côté et un casque en cuivre sur la tête ; mais il se tira sans encombre de
cette formalité burlesque, dont un usage loeal lui imposait l'accomplissement. Cette élection toute populaire, dans un temps où l'influence aristocratique distribuait encore presque tous les sièges au Parlement, causa une satisfaction très vive à Brougham. Dans son contentement, il lui échappa même de déclarer aux habitants d'York qu'il estimait l'honneur de les représenter au point de ne se laisser jamais induire, par aucune considération sur terre, h accepter une fonction publique. Il ne devait pas garder une longue fidélité à cet engagement.
Le ministère présidé par le duc de Wellington ne survécut que peu de jours à la convocation du nouveau Parlement. Battu dans un vote sur une question insignifiante, Wellington déposa sa démission et celle de ses collègues entre les mains de Guillaume IV, qui surle-champ fit appeler lord Grey, le chef reconnu du parti whig, et lui confia le soin de composer un cabinet *. Dans une réunion que tinrent entre eux les principaux whigs, cette question fut posée : « Qu'allons-nous offrir à Brougham? » Nature grave, caractère altier, lord
1. Plusieurs versions ont circulé sur les négociations qui précédèrent l'entrée de Brougham dans le cabinet de lord Grey. (Voyez Rœbuck, Bistory of the whig administration, t. Ier, Appendix, et Revue Britannique, septembre 1869.) Nous avons suivi celle de Campbell, qui nous paraît porter les caractères de la vraisemblance. Campbell est un témoin malveillant, mais généralement bien informé. D'après Brougham lui-même, il n'aurait consenti à entrer dans le ministère que par dévouement pour son parti et au prix d'un sacrifice personnel, a dont on me sut d'abord, dit-il dans ses mémoires, une reconnaissance illimitée, et qu'on a fini par oublier complètement depuis. »
Grey nourrissait des préventions contre Brougham, auquel il reprochait son inconsistance et son indiscipline. Il répugnait à lui confier le portefeuille d'un ministère. « Croyez-vous, demanda-t-il à lord Althorp, le leader des whigs dans la chambre des communes, croyez-vous que Brougham se contenterait d'être notre attorneygénéral ? » Lord Althorp, secouant la tête, fit cette réponse laconique: « Demandez-le-lui. » Une entrevue fut ménagée entre lord Grey et Brougham, qui refusa avec dédain. Pressé d'indiquer ses préférences, il se tint sur la réserve, et à cette question que lui adressa lord Grey : « Appuierez-vous le ministère ?» il se contenta de répondre : « Je l'appuierai dans la mesure où ma conscience me le permettra. » Le ton dont il prononça ces mots donnait à craindre que sa conscience ne lui accordât pas souvent cette permission. On en eut bientôt la preuve. Le soir même, à l'ouverture du Parlement, Brougham tenta, par une motion, de soulever la question de la réforme parlementaire. 11 était tout à fait contraire aux usages d'ouvrir la discussion sur un sujet aussi grave alors que, politiquement parlant, il n'y avait pas de gouvernement. On le fit sentira Brougham, qui consentit avec mauvaise grâce à retarder sa motion de quelques jours, mais de quelques jours seulement. « Et comme, ajoutait-il, les changements qui pourraient advenir dans la composition du ministère n'ont rien qui m'intéresse personnellement, je déclare formellement qu'au jour fixé j'entretiendrai la chambre de la réforme parlementaire, quel que soit l'état des affaires et quelques noms que portent les ministres de Sa Majesté. »
L'incident fit du bruit, et la rumeur se répandit que le nouveau ministère whig n'aurait pas l'appui de Brougham. Que se passa-t-il au lendemain de cette séance? Fut-ce Brougham qui prit franchement son parti de mettre à prix son concours? fut-ce au contraire lord Grey qui sentit la nécessité de l'acheter? On ne l'a jamais su d'une façon bien positive; mais à quelques jours de là le public apprit avec étonnement que Brougham remplirait dans le nouveau cabinet l'importante fonction de lord chancelier. Il était presque sans exemple qu'une aussi haute dignité fût ainsi conférée de prime abord à quelqu'un qui n'avait jamais rempli aucun office judiciaire. Une pointe de gaieté se mêla à la surprise, quand on apprit qu'il était créé pair sous le double titre de baron Brougham et de baron de Vaux. Ses familiers lui avaient bien ouï parler de ses droits à prendre le nom et les armes d'une certaine famille de Vaux éteinte depuis fort longtemps, mais ils n'avaient pas imaginé qu'il élèverait la prétention de porter un double titre tout comme un Hamilton ou un Buccleugh. Ses ennemis se répandirent en sarcasmes et ses amis ne purent s'empêcher de sourire. « C'est bien, Harry, lui dit sa mère en l'embrassant, mais j'aimerais mieux vous savoir encore membre du Parlement pour le comté d'York. » La rigide Écossaise n'avait pas tort. Le jour où Brougham quitta la chambre des communes marque la fin de la plus belle moitié de sa carrière publique.
Les fonctions élevées que Brougham allait remplir dans le cabinet de lord Grey étaient de nature à lui fournir l'emploi de son activité et à mettre en relief ses facultés diverses. Beaucoup mieux rompus que nous à la pratique du gouvernement parlementaire, beaucoup moins méticuleux sur la théorie, les Anglais voient sans scrupules constitutionnels le lord chancelier exercer des attributions à la fois politiques, administratives et judiciaires, au grand mépris du principe de la séparation des pouvoirs. Le lord chancelier est d'abord, bien que ministre, président de droit de la chambre des lords, ce qui, dans une assemblée française, paraîtrait intolérable. Il remplit ensuite dans le cabinet britannique un poste équivalent à peu près à celui de garde des sceaux en France. Pas un débat de quelque importance n'est soulevé à la chambre des lords sans que le chancelier ne jt renne part à la discussion, et c'est à lui que revient en même temps le droit de conférer les offices judiciaires les plus élevés. Ce n'est pas tout, le chancelier est le premier magistrat du royaume, soit qu'il siège seul à la Cour de chancellerie, soit qu'il préside le comité des lords légistes (laïc lords) de la Chambre haute, qui exerce en fait le pouvoir judiciaire de la Chambre
toutes les ibis qu'appel est interjeté devant elle d'un jugement délinitif rendu par une cour d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Irlande l. A cette lourde besogne s'ajoutent les fonctions administratives nombreuses et compliquées que le chancelier exerce comme tuteur suprême de tous les mineurs du royaume, comme surintendant des hospices , des établissements de bienfaisance et d'aliénés, etc. Aussi, pour être dignement remplie, une pareille charge exige-t-elle que les aptitudes les plus diverses se joignent à la plus incessante activité. Les lenteurs et les incertitudes de Pavant-dernier chancelier, lord Eldon, avaient laissé pendant de longues années s'accumuler un arriéré d'affaires considérable que son successeur, lord Lyndhurst, n'avait même pas essayé de liquider. Dans son célèbre roman de Bleakhousc, Dickens a immortalisé en les dramatisant les interminables délais de la Cour de chancellerie. Brougham eut la gloire de rompre avec ces traditions fâcheuses. Peut-être exagère-t-il un peu les prodiges de son activité quand, au terme de sa première année d'exercice, il se vantait publiquement d'avoir mis au courant tous les arriérés de la cour, et de ne laisser aucune cause pendante, excepté celles qui n'étaient point encore prêtes à être jugées; mais, sous le rapport de l'activité et de l'expédition rapide des affaires, il n'en demeure pas moins le chancelier le mieux méritant que l'Angleterre ait connu. Quant à la valeur judiciaire de ses décisions, son élévation subite lui avait
1. Une loi récente a modifié sur ce point l'organisation judiciaire anglaise.
fait dans sa profession même trop d'ennemis pour qu'elle ne dût pas être diversement appréciée. Comme premier juge de la Chambre haute, il avait sur ses collègues, les autres lords légistes, et sur ses prédécesseurs, Eldon, Lyndhurst, celte supériorité marquante d'avoir étudié dans sa jeunesse la loi écossaise, dont ceux-ci n'entendaient généralement pas un mot. Aussi, tandis que les légistes de la Chambre haute se tiraient d'affaire en confirmant presque toujours les jugements émanés des cours d'Ecosse, on accusait Brougham d'avoir goût à les infirmer pour faire montre de sa science. Par contre, à la Cour de chancellerie, il s'en fallait qu'il conservât les mêmes avantages. Ce que Brougham possédait de connaissances légales et d'expérience judiciaire, il l'avait acquis en plaidant devant les grandes cours, qui décident d'après les principes de la loi commune (courts of common luw), c'est-à-dire qui cherchent dans l'application des textes législatifs la solution des difficultés qui leur sont soumises. Il avait rarement pratiqué sa profession devant les cours d'équité (courts of cquity), c'est-à-dire devant celles qui décident principalement d'après les précédents d'une jurisprudence donrles premiers documents remontent à plusieurs siècles. Or, le lord chancelier est précisément le premier juge d'équité du royaume. Requis d'appliquer les règles d'une jurisprudence dont il avait bien rarement feuilleté les annales, Brougham se trouva plus d'une fois dans l'embarras. Cependant il sut toujours se tirer d'affaire, grâce à l'adresse qu'il déployait à cacher sa perplexité, grâce aussi à la rapidité avec laquelle, au milieu des plaidoiries les plus diffuses, il s'appropriait les notions juri-
cliques dont il allait avoir à faire l'application. A tout prendre, il s'acquitta donc à son honneur de ses attributions judiciaires, et ce ne fut pas le jurisconsulte, ce fut, comme nous allons le voir, l'homme politique dont la renommée devait avoir le plus à souffrir de son entrée au pouvoir.
En acceptant le ministère, lord Grey et ses collègues avaient pris vis-à-vis du pays l'engagement moral et annoncé aux deux chambres l'intention formelle de présenter dans un court délai un bill de réforme électorale. Purifier les sources d'où découlait le pouvoir de la chambre des communes en supprimant les bourgspourris, reconstituer d'après des données plus rationnelles le système de la représentation nationale en fixant un cens électoral à peu près uniforme, tel était le double but que poursuivaient depuis longtemps les réformateurs, et que le cabinet de lord Grey devait atteindre. Un temps assez long s'écoula avant que Brougham fût appelé à prêter au bill de réforme l'appui de sa brillante parole devant la chambre des lords. La chambre des communes, malgré les efforts de lord John Russell, n'adopta qu a une seule voix de majorité le projet présenté par les ministres. Avec un si faible appui, il leur était impossible d'aborder la discussion des articles du bill, el ils se trouvèrent en présence de la grave nécessité de dissoudre un Parlement qui comptait à peine quelques mois d'existence. S'il faut en croire Bœbuck, Guillaume IV hésitait à prononcer cette dissolution, qu'il devait, suivant le cérémonial, annoncer en personne aux deux chambres assemblées. Ce fut la hardiesse et la ruse de Brougham qui le déterminè-
rent. Brougham donna dans les moindres détails tous les ordres pour les apprêts du cortège royal; puis, se rendant chez le roi, il le pressa de partir surle-champ pour Westminster. « Mais rien n'est commandé, fit observer le roi, ni mes voitures, ni mes ajustements, ni les grands-officiers de la couronne. — Votre Majesté excusera, je l'espère, ma hardiesse, répondit Brougham avec une apparente humilité, mais j'ai pris sur moi de faire préparer tout cela. — Mais les gardes n'ont pu recevoir aucun ordre, » objecta de nouveau Guillaume. C'était là une question délicate, car le roi conservait le commandement direct des gardes, et il n'était pas homme à souffrir qu'on empiétât sur ses prérogatives. « J'espère encore que Votre Majesté pardonnera à ma hardiesse, répondit Brougham, mais les gardes sont prêtes. — Vous avez donné des ordres aux gardes! s'écria le roi, dont les yeux brillèrent d'indignation; mais savez-vous, milord chancelier, que c'est un acte de haute trahison. — Je le sais, Sire, répondit fermement Brougham, et je suis prêt à subir personnellement tous les châtiments dont Votre Majesté me croira digne; mais je la supplie néanmoins une dernière fois de m'écouter et de suivre mes conseils, si la sécurité de sa couronne et la paix de son royaume lui tiennent véritablement au cœur. » Le roi reçut une vive impression des paroles chaleureuses du chancelier, et le jour même il prononça la dissolution du Parlement.
Les élections nouvelles se firent à ce cr partout répété : « Le bill, tout le bill, et rien que le bill. » Les minisires se trouvèrent donc assurés d'une grande ma-
jorité dans la chambre des communes, et leur projet traversa l'épreuve de la discussion sans subir aucune modification sérieuse ; mais la chambre des lords, où l'opposition était en force, continuait à se montrer passionnément hostile , et le bataillon des tories , dirigé par lord Lyndhurst, fit essuyer aux whigs un rude feu. La cinquième nuit du débat, Brougham demanda enfin la parole, et s'efforça de prévenir le rejet imminent du bill par un des plus grands efforts oratoires qu'il ait peut-être jamais accomplis. Lui seul était capable de reprendre et de réfuter en détail tous les arguments que les différents adversaires du bill avaient fait valoir durant un long débat, et cela sans le secours d'aucune note et d'aucun document. On oublie volontiers certaines insistances de mauvais goût et certains tours de plaisanteries un peu vulgaires quand on arrive à des passages d'un ton aussi élevé que celui-ci. « Le noble lord (lord Dudley), pense que cette réforme n'aura d'autre résultat que de nous donner un peuple d'électeurs uniquement occupés à gagner leur pain de chaque jour, et qui n'auront ni le temps ni la curiosité d'étudier l'état des affaires. 11 ne parle qu'avec dédain des hommes d'État de Birmingham et des philosophes de Manchester. Eh bien, je lui prédis qu'il vivra assez longtemps pour recevoir des leçons de sagesse pratique de la part des philosophes de Birmingham, et des leçons de persévérance de la part des hommes d'État de Manchester. Le noble lord n'a pas rendu service à l'ordre élevé auquel il appartient, il n'a pas travaillé à la popularité de cette aristocratie dont il est une des gloires, quand il a lancé ses petites épigrammes contre cette
classe nombreuse et puissante de citoyens. Au lieu de répondre par la courtoisie à la modération exemplaire, à l'attachement respectueux, à l'humble confiance qu'ils ont déployés dans les pétitions qu'ils sont venus déposer aux pieds de vos seigneuries, il a cru l'occasion favorable pour se draper avec orgueil dans la supériorité de ses études classiques, et pour parler avec mépris des connaissances que ses humbles compatriotes possèdent daus les matières bien autrement importantes de la législation pratique. Pour moi, je sais fort bien ce qui leur manque et je ne donnerais à aucun d'eux le conseil de tourner des épigrammes en latin ou même en anglais, en vers ou même en prose; mais quant à prendre l'avis du noble lord sur quelqu'une de ces questions qui touchent aux intérêts commerciaux de notre pays, et quant à faire entrer ces avis en balance avec les opinions rationnelles, judicieuses, réfléchies, de ces honnêtes gens qui suivent les inspirations de leur bon sens sans chercher à les raffiner, ce serait là de ma part une flatterie ou un aveuglement auxquels ni la courtoisie ni l'amitié ne sauraient servir d'excuse. »
Quand on songe à l'influence que les doctrines de l'école de Manchester ont exercée sur la politique de l'Angleterre et au rôle que Bright et Cobden ont joué au sein des derniers parlements, on rie peut s'empêcher d'admirer ce qu'il y a dans ce passage, non-seulement d'éloquent, mais de prophétique. Par malheur, la péroraison du discours de Brougham lut marquée par un artifice oratoire dont l'effet manqué tourna au burlesque. « Par tout ce que vous avez de plus cher au monde, s'ccria-t-il, par tous les liens qui vous ratta-
client à notre commune patrie, je vous adjure solennellement, je vous implore, je vous supplie à genoux, oui, à genoux, ne rejetez pas ce bill. » Et, se laissant tomber à genoux, il joignit les mains et demeura ainsi comme en prière devant la chambre des lords. Arraché à l'orgueil d'un Grey, à la froideur d'un Robert Peel, pareil mouvement eût produit peut-être une vive impression ; mais, de la part de Brougham, on crut trop à la préméditation, et un sourire effleura les lèvres de ses adversaires, tandis que ses amis, un peu confus, chercbaient à le relever. Eùt-il été plus sobre dans ses effets, Brougham ne fût point au reste parvenu à ramener la chambre des lords, dont le parti était pris bien avant la discussion. Le bill fut rejeté cette même nuit par une majorité de 41 voix. 11 fallut plusieurs mois de lutte et de discussions nouvelles, dans lesquelles Brougham joua un rôle utile encore, mais moins éclatant, pour déterminer les lords à subir cette grande mesure, qui devait assurer à l'Angleterre trente-cinq glorieuses années de paix intérieure et de liberté.
Les premiers temps qui suivirent l'adoption du bill de réforme marquent l'apogée de la gloire et de la popularité de Brougham. Bien qu'au jugement de l'histoire l'honneur d'avoir conçu et réalisé cette grande mesure revienne surtout à lord John Russell et à lord Grey, c'était principalement au chancelier que le public mal informé s'obstinait à en témoigner sa reconnaissance. La foule acclamait sa voiture dans la rue; le Times l'accablait chaque matin des éloges les plus écrasants, et les journaux de l'opposition eux-mêmes exaltaient sa supériorité aux dépens de ses collègues. Il faut
dire que jamais ses facultés si diverses n'étaient parvenues à un développement aussi complet et aussi brillant. Tout en remplissant avec conscience et activité les devoirs multiples de sa charge, il continuait de poursuivre ses études dans toutes les directions. Tourmenté par l'ambition secrète d'éclipser la gloire du plus illustre de ses prédécesseurs, le chancelier Bacon, il renouvelait les expériences de sa jeunesse sur les phénomènes de l'optique , en même temps qu'il composait des traités philosophiques destinés, dans sa pensée, à faire oublier Y Instauratio magna. On nous a raconté qu'à cette époque de sa vie, l'emploi de ses journées présentait le mélange d'occupations graves et frivoles le plus singulier qui se put imaginer. Le nombre et la variété de ses travaux ne l'empêchaient nullement de remplir avec exactitude les devoirs d'un homme du monde et d'en goûter avec ardeur les plaisirs. Il recevait avec affabilité les étrangers qui sollicitaient l'honneur de lui être préseniés ; il entretenait avec quelques femmes distinguées une correspondance à laquelle il consacrait jusqu'aux heures de l'audience, et il cultivait à grands frais cette réputation de conversation brillante qui, en lui ouvrant les salons de Holland-House, avait été l'origine de sa fortune politique. Il nous reste la tâche pénible d'obscurcir par quelques ombres ce brillant tableau, et de montrer comment, par ses inconséquences plutôt encore que par ses fautes, Brougham devait bientôt dissiper au vent Les trésors de la faveur publique.
Le Parlement avait été dissous aussitôt après l'adoption du bill de réforme malgré la résistance du roi , qui commençait à se plier difficilement aux exigences de ses ministres. Les élections nouvelles avaient donné au cabinet une majorité tellement considérable que les tories formaient à peine un parti dans la chambre des communes. Les plus hautes espérances étaient éveillées au sein du pays; on croyait que tous les anciens abus étaient destinés à disparaître, que les souffrances du peuple auraient bientôt un terme, et que l'Angleterre allait jouir d'une prospérité inconnue dans les annales des nations. Une si prodigieuse attente devait rendre l'opinion sévère pour les moindres fautes des whigs, et c'était le plus populaire parmi eux qui devait faire l'expérience la plus cruelle du contraste entre les exagérations de l'enthousiasme et celles delà rigueur publique.
La question d'Irlande fut la première difficulté que rencontra le cabinet whig et la pierre d'achoppement où vint se heurter sa fortune. Les mêmes passions hostiles qui avaient produit les révoltes du commencement du siècle continuant d'agiter cette malheureuse contrée, lord Stanley, depuis lord Derby, à cette époque secrétaire au département de l'Irlande , réussit à persuader à ses
collègues que ce pays deviendrait ingouvernable, si, par la suspension de Vhabeas corpus et par l'établissement de cours martiales , le lord lieutenant n'était investi de pouvoirs à peu près illimités. De tous les ministres. Brougham était, à raison de ses opinions libérales, celui qui aurait dû éprouver la plus vive répugnance à inaugurer ainsi par des mesures de rigueur la toute-puissance des whigs. A la surprise générale , il se montra au contraire un partisan résolu du bill demeuré célèbre sous le nom de bill de coercition de l'Irlande, et, comme c'était sa coutume de toujours se mettre en avant, il en revendiqua hautement la responsabilité dans les débats qui s'engagèrent à la Chambre haute. Le bill fut adopté par les pairs tories avec un empressement qui aurait dû donner l'éveil aux whigs ; mais il souleva de vives protestations dans la chambre des communes, et dès lors les accusations de perfidie et de cruauté ne manquèrent pas au ministère whig. Assurément Brougham méritait mieux par l'activité bienfaisante qu'il continuait à déployer dans l'intérêt de toutes les grandes causes qui, avant son entrée dans le cabinet, avaient occupé sa vie. Son principal honneur dans cette session fut de compléter l'œuvre de Willberforce , en faisant adopter par la chambre des lords un bill qui abolissait l'esclavage dans les colonies anglaises. Il s'en fallait cependant que les lords eussent pour lui une considération égale à ses services et à son influence. Lesdéfauts de sa manière oratoire, l'intempérance, la brutalité, indisposaient contre lui la grave assemblée à un degré bien plus vif encore que la chambre des communes. 11 ne ménageait personne, ni ses collègues les lords légistes,
LORD BROUGHAM. 10a
Lyndhurstet Wynford, qu'il confondait dans un même mépris en disant que le premier était tombé dans une erreur dont la grossièreté aurait fait honneur au second, ni le ducdeCumberland, membre de la famille royale, qu'il s'obstinait à appeler « illustre de par la courtoisie de la Chambre », ni les avocats, qu'il dépeignait comme aussi affamés d'attraper une cause qu'un chien de ronger un os, ni les évêques , qu'il accusait de faire un dieu de leur ventre. Ces attaques inconsidérées n'étaient pas seulement un sujet de scandale pour la chambre des lords, elles irritaient aussi les collègues de Brougham , sur lesquels rejaillissait une part des colères inutiles qu'il excitait, et elles semaient entre eux et lui des germes de désunion qui devaient bientôt paraître au grand jour.
Il nous faut toucher ici un point obscur et délicat dans la vie politique de Brougham. Quelles étaient au vrai ses relations personnelles avec lord Grey, et quel rôle a-t-il joué dans les événements qui ont amené la retraite de celui-ci? Les versions les plus diverses ont circulé sur ce point,etentre ces versions il est difficile de faire un choix. Le manque de pièces originales et confidentielles n'est pas la moindre des difficultés auxquelles viennent se heurter ceux qui ont à raconter les faits de l'histoire contemporaine. Placés entre les assertions contradictoires de témoins dont aucun ne mérite une confiance absolue, ils sont réduits à se décider d'après les règles de la vraisemblance, qui, cependant n'est point toujours un guide infaillible. Quoi qu'aient pu dire depuis les défenseurs officieux de Brougham, il est pour nous hors de doute que malgré l'ancienneté
et la familiarité apparente de leurs relations, une entente cordiale n'a jamais existé entre lord Grey et lui. Lord Grey l'avait accepté pour collègue avec une répugnance marquée, et Brougham était homme à ne pas l'oublier. Il y avait d'ailleurs un contraste trop sensible entre la hauteur compassée de l'un et la pétulance familière de l'autre pour que leurs rapports ne fussent pas empreints d'une certaine gêne. Pour être tout à fait équitable, il faut ajouter que lord Grey n'était pas très facile à vivre. Son humeur, naturellement morose, s'était aigrie avec l'âge, et il commençait à ressentir ce dégoût dont, au déclin de la vie, les âmes élevées doivent bien difficilement se défendre lorsque l'ambition n'étend plus à leurs yeux son voile d'illusion sur les intrigues de la vie politique. Il parlait incessamment de se démettre de ses fonctions et d'aller goûter le repos qui convenait à son âge sous les ombrages du parc de Howick. Tout autre était l'humeur de Brougham, qui sentait encore bouillonner en lui toutes les ardeurs de la jeunesse. Il est donc permis de penser qu'informé des désirs et des projets de retraite de lord Grey, il se croyait capable autant que qui que ce fût de remplacer à la tête des aifaires un homme dont la réputation sans tache, plus peut-être que la capacité politique, était une force pour le ministère.
Telle était la disposition des deux principaux membres du cabinet quand l'ouverture de la session de 1834 appela leurs délibérations sur une question importante. Le bill de coercition de l'Irlande n'avait été voté que pour une année. Convenait-il de laisser périmer les
mesures rigoureuses que ce bill contenait, ou bien fallait il au contraire demander au Parlement de leur donner une sanction nouvelle? Après une discussion animée au sein du cabinet, on adopta ce dernier parti, et le ministère déposa sur le bureau de la chambre des lords un projet de loi qui était la continuation pure et simple du bill de coercition. Il n'y eut qu'un cri dans le public contre ces ministres qui se targuaient de leur zèle pour la cause populaire, et qui sollicitaient la prolongation de mesures dignes des plus mauvais jours de lord Castlereagh. Plus qu'aucun de ses collègues, Brougham fut troublé par l'éclat soudain de cette impopularité. Il avait toujours été fort sensible aux attaques de la presse, et en ce moment il était particulièrement affecté par la guerre que le Times, longtemps l'organe de ses admirateurs les plus passionnés, venait d'ouvrir contre lui. Aussi, de sa propre initiative et à l'insu de lord Grey, prit-il sur lui de nouer une négociation avec O'Connell, le célèbre agitateur irlandais [. Il lui promit que les clauses les plus rigoureuses du bill, entre autres celles concernant les cours martiales, seraient supprimées, à la condition que O'Connell prendrait de son côté l'engagement de ne pas s'opposer aux votes des autres dispositions. Le traité conclu, Brougham en donna connaissance à ses collègues dans une réunion du cabinet. Ce fut le signal d'une grande confusion.
l.Dans ses mémoires, Brougham fait retomber toute la responsabilité de cette négociation intempestive sur Littlcton, le secrétaire d'État pour l'Irlande. Mais il est difficile d'admettre qu'un membre aussi peu important du cabinet ait pris à lui seul une initiative aussi grave.
Vainement Brougham fit-il valoir les avantages d'une alliance avec O'Connell. Lord Althorp, chancelier de l'échiquier et leader de la chambre des communes, soutint que le cabinet était engagé d'honneur à poursuivre l'adoption du bill tel qu'il avait été proposé, et il déclara que, pour sa part, rien ne le ferait consentir à une pareille reculade. Conformant ses actes à ses paroles, il envoya le soir même sa démission au roi. Lord Grey appelait Althorp son bras droit. L'idée de se voir abandonner par lui mit le comble à son dégoût, et il adressa également sa démission à Guillaume IV. Le cabinet tout entier l'aurait suivi dans la retraite sans les efforts de Brougham. Il alla trouver successivement chacun de ses collègues, et les pressant de demeurer fermes à leur poste, il entreprit de leur persuader que la présence de lord Grey n'était pas indispensable à la tête des affaires, et qu'on trouverait aisément quelqu'un pour le remplacer. Brougham triompha de leurs hésitations; mais aucune démarche ne fut tentée par lui auprès de lord Grey pour l'engager à revenir également sur sa détermination. Aussi, quand le lendemain le chancelier annonça dans la chambre des lords" qu'il restait au pouvoir ainsi que ses collègues, lord Grey fut-il surpris autant que personne. Une explosion de rires avait accueilli la déclaration- de Brougham . « Vos Seigneuries croient-elles donc que ce soit si agréable d'être ministre par le temps qui court? » s'écria-t-il en fureur, et il affirma que le sentiment d'un devoir impérieux l'avait seul déterminé à demeurer en place. Tout le monde s'attendait néanmoins à le voir premier ministre, et on n'apprit pas sans surprise que le choix
du roi s'était porté sur lord Melbourne, secrétaire d'État au département de l'intérieur. Ni l'autorité, ni surtout l'éloquence de lord Melbourne ne pouvaient entrer en comparaison avec celles de Brougham. Par la démission de lord Grey, c'était donc bien lui qui en fait, sinon en titre, et malgré la rentrée prochaine de lord Althorp, allait se trouver à la tête du cabinet.
Cependant tous ceux qui tenaient de plus ou moins près à lord Grey se répandaient en récrimininations contre Brougham. Lady Grey et ses deux filles l'accusaient ouvertement d'avoir conduit de loin toute cette intrigue pour faire éprouver au vieux lord un dernier déboire qui le déterminât à la retraite. Lord Grey luimême avait trop de réserve et de hauteur pour s'abaisser en public jusqu'à des plaintes; mais il ne paraît guère douteux qu'il ait entretenu, sinon la conviction, au moins le soupçon des menées hostiles de Brougham, et l'opinion publique en Angleterre a toujours partagé ce soupçon. Ici encore nous dirons qu'on a été trop sévère pour Brougham. Selon nous, il fut entraîné à nouer avec O'Connell une négociation intempestive et irrégulière à coup sûr, bien plutôt par le besoin immodéré de jouer toujours et partout un rôle prédominant que par un propos délibéré d'abreuver le vieux lord de dégoûts pour le déterminer à la retraite. Si étrange que cela puisse paraître en parlant d'un homme de cet ordre, on peut affirmer que souvent il ne discernait pas très nettement la conséquence de ses actes. Comme dans les négociations qui précédèrent l'ouverture du procès de la reine Caroline , ce fut par présomption et par légèreté qu'il pécha ; mais la présomption et
surtout la légèreté ne se pardonnent point aisément chez un homme d'État, et' nous allons voir que Broagham en fut puni au delà de ce qu'exigeait la bonne justice.
Brougham aurait réussi peut-être à désarmer la malveillance qui s'acharnait contre lui, s'il eût pris à tâche de s'effacer lui-même durant les premiers temps de l'administration de lord Melbourne : mais il n'eut pas ce tact et cette bonne grâce. 11 affectait au contraire de traiter familièrement le premier ministre, auquel il ne donnait jamais son titre et qu'il appelait par son nom de Lamb. Pour ses autres collègues, il n'avait pas davantage de ménagements. Il déposait, sans les en prévenir, sur le bureau de la chambre des lords, des projets de lois dont l'adoption aurait bouleversé toute la législation anglaise, puis il ne se mettait pas plus en peine de les soutenir que s'il se fût agi d'un propos jeté en l'air dans la conversation.' La présence du roi ne parvenait pas à le contenir dans les bornes de la bienséance, et il faisait le désespoir des chambellans par le sans-façon avec lequel il manquait à l'étiquette. En un mot, il se livrait à tous les caprices de son humeur fantasque comme un homme que personne ne tient plus en bride, et il excitait suivant la gravité des circonstances, tantôt le rire et tantôt l'impatience de ses collègues. Ce fut bien pis quand la session fut terminée. Au lieu de se retirer à Brougham-Hall selon son habitude, il crut l'oc-
casion favorable pour se rendre aux vœux des Écossais, qui depuis longtemps le sollicitaient de venir en grande pompe visiter le théâtre de ses humbles débuts. Brougham n'aimait pas beaucoup en général à rappeler les relations qui Punissaient à la patrie de sa mère; mais dans une circonstance où il s'agissait de recueillir les hommages enthousiastes des Écossais, il n'avait pas de répugnance à les nommer ses compatriotes. Si la popularité de Brougham était déjà considérablement entamée en Angleterre, elle était demeurée entière en Ecosse. Son excursion se transforma bientôt en un voyage triomphal. 11 n'était pas de petit village qui n'envoyât une députation sur sa roule. Les clans des highlanders descendaient de leurs montagnes, cornemuses en tête, pour venir au-devant de lui. Des décharges de mousqueterie saluaient son passage, et l'air retentissait des pibrochs favoris. 11 allait ainsi de ville en ville, banquetant et prononçant des discours dont les termes n'étaient pas toujours très mesurés. C'est ainsi qu'à Inverness, où. il avait reçu un accueil particulièrement chaleureux, il s'avisa malencontreusement de dire que cet enthousiasme était à ses yeux le gage de l'amour des Écossais pour leur souverain, et il promit d'en informer le roi par lettre le soir même. La lettre fut écrite en effet durant la nuit « entre beux bols- de punch », raconte un témoin oculaire, et il faut que la rédaction s'en soit ressentie, car le roi s'en montra vivement offensé. A Rothiermurchus, chez la duchesse de Bedford, où une nombreuse société de dames se trouvait réunie, Brougham devint le héros d'une aventure à la fois désagréable et plaisante. 11 se familiarisa avec les aimables hôtesses
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de la duchesse au point que celles-ci s'enhardirent un soir à lui dérober le grand sceau d'Angleterre, qui, aux termes de la loi constitutionnelle, doit toujours voyager avec la personne du chancelier. Grande fut la détresse de Brougham quand le lendemain matin il ne retrouva plus son grand sceau. Pareille perte eût été pour lui la source d'une infinité de ridicules et de désagréments. Le spectacle de sa consternation attendrit les malignes voleuses, qui s'engagèrent à lui faire retrouver le grand sceau, s'il consentait à le chercher les yeux bandés dans le salon. Les détails de l'aventure, commentés et transfigurés par la malveillance, parvinrent aux oreilles du roi et achevèrent de l'indisposer contre Brougham. « Le lord chancelier est fou, dit-il plusieurs fois; du reste, il en a déjà donné les preuves. »
Brougham revint à Londres sans se douter de l'orage qui s'était formé derrière lui. Le lendemain du jour où il avait tenu à la Cour de chancellerie son audience de rentrée, il apprit en quelque sorte avec le public que le roi venait de signifier à lord Melbourne son renvoi et celui de ses collègues. L'impatience que les dernières excentricités du chancelier avaient causée à Guillaume IV était pour beaucoup dans cette brusque détermination. Quand Brougham sut que la fin de son règne ministériel était arrivée et que lord Lyndhurst allait recevoir le grand sceau , il écrivit à ce dernier pour lui demander de le désigner pour le poste alors vacant de lord chef baron de la cour de l'Échiquier. A l'appui de cette singulière requête adressée à un ennemi politique, il faisait valoir l'intérêt de l'Etat, alléguant que les appointements de lord chef baron étant inférieurs à la pension d'ex-chancelier, il en résul-
terait une économie notable pour le budget. La raison ne fut. pas trouvée suffisante par les amis politiques de Brougham, et devant la vivacité de leur blâme, il dut retirer sa demande. Le cri public qui s'éleva contre lui a cette occasion fut si fort qu'il alla chercher un peu de répit en France. Plusieurs personnes qu'il fréquenta pendant son séjour à Paris furent alors frappées du désordre de sa conversation et de la surexcitation de son esprit. Il revin* bientôt pour prêter un vigoureux appui à ses collègues dans la lutte qu'ils se préparaient à soutenir contre l'administration formée par Peel et Wellington. Le combat fut court. On sait qu'au bout de cent jours l'hostilité de la chambre des communes contraignil Peel à descendre du pouvoir. Le roi fit de nouveau appeler lord Melbourne, et Brougham eut de justes raisons de croire qu'il allait de nouveau s'asseoir triomphalement sur le sac de laine. Mais nous sommes arrivés au moment où Brougham va porter la peine d'avoir froissé ses collègues, offensé le roi et indisposé contre lui l'opinion publique. Lord Melbourne était parfaitement déterminé à ne jamais admettre Brougham dans un cabinet dont il aurait la présidence. « Nous pouvons, à la rigueur, marcher sans lui, disaitil; nous ne pouvons marcher avec lui. » Tel est du moins le propos que lui prête Campbell, à qui on peut se fier dans cette conjoncture, car il avoue avec ingénuité n'avoir rien épargné pour se faire attribuer la place de Brougham, auquel il devait sa nomination au poste ftattornexj-genoral, mais qui avait eu le tort impardonnable de lui refuser celui de maître des rôles. Ce n'était pas le compte de lord Melbourne de se créer par ce procédé brutal un adversaire aussi redoutable, et il usa vis-à-vis de Broug-
ham d'un stratagème dont on ne saurait trop blâmer la duplicité. Il lui persuada que les préventions du roi contre lui étaient pour le moment un obstacle insurmontable à sa rentrée aux affaires, et il lui annonça l'intention de mettre provisoirement le grand sceau en commission, c'est-à-dire de confier à trois magistrats le soin de remplir l'office judiciaire du lord chancelier en laissant vacant son office politique. Il demeurait sous-entendu dans cet arrangement que Brougham reprendrait un jour ou l'autre son ancienne situation ministérielle. Brougham donna sans méfiance dans le piège , et son orgueil dut contribuer à l'aveugler, car il n'imaginait pas qu'un ministère whig pût avoir la folle présomption de répudier son concours. Son erreur ne dura pas moins d'une année. Durant toute la session de 483o, il appuya vigoureusement l'administration encore chancelante de lord Melbourne, en faveur duquel il exerçait une sorte de protectorat. Peut-être même ne savait-il pas assez dissimuler combien ce rôle flattait sa vanité. C'est ains1 qu'il excitait les rires de la chambre des lords et l'impatience de lord Melbourne en s'obstinant à vouloir répondre aux lieu et place de celui-ci aux questions qu'il jugeait embarrassantes pour le ministère. Tout entier aux débats de la chambre des lords, il y déployait une activité prodigieuse, et la collection de Hansard ne met pas à sa charge moins de deux cent vingt et un discours. Aussi lord Melbourne aurait-il volontiers continué une combinaison qui lui assurait tous les bienfaits de l'alliance de Brougham sans lui imposer les périls de sa collaboration ; mais les justiciables de la Cour de chancellerie se plaignaient hautement, et en présence de l'écho que trou-
raient leurs plaintes au sein du parti tory, lord Melbourne dut prendre une décision. Quoi qu'il pût en advenir, aucune crainte ne fut chez lui plus forte que celle d'avoir Brougham pour collègue, et Londres apprit un matin par les papiers publics que Pepys, nommé autrefois par Brougham maître des rôles , était créé chancelier sous le titre de lord Cottenham.
Peu s'en fallut qu'un coup aussi rude ne portât le désordre dans l'équilibre de cette grande intelligence , déjà ébranlée par ses excès mêmes. Au lendemain de cette brusque nouvelle, Brougham disparut en quelque sorte, condamné par ses médecins à une solitude et à un repos absolus. Il ne revint à Londres qu'au commencement de l'année 1837, assez à temps pour voir la reine Victoria confirmer solennellement lord Melbourne au pouvoir le lendemain de son avènement. Bien qu'il eût repris son ancienne place sur les bancs où siégeaient les partisans du ministère, Brougham n'écouta que son ressentiment, et il se posa en adversaire déclaré du cabinet. Tout en faisant profession de doctrines presque radicales, il devint bientôt l'allié des tories, et il tomba complètement sous l'influence de lord Lyndhurst, avec lequel il échangeait naguère dans la chambre des lords les propos les plus injurieux. Assez avisé pour faire aux exigences de son ambition le sacrifice de sa vanité, Lyndhurst, sans apparaître lui-même dans la mêlée, laissait Brougham diriger à sa guise les débats les plus importants, débiter contre le ministère des discours de trois heures, et se répandre en invectives contre ses anciens collègues. Parfois il avait peine à dissimuler sa joie quand il voyait Brougham porter à leurs ennemis communs
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des coups furieux dont la secousse l'ébranlait lui-même autant qu'eux. 11 n'avait pas fallu longtemps en effet pour que cette étrange conduite ruinât totalement le crédit politique de Brougham. Une seule chose pouvait lui faire encore illusion sur sa décadence, c'était l'effroi que dans les débats parlementaires il continuait d'inspirer à ses adversaires. Lord Melbourne avait compté en formant son administration qu'il aurait dans le chancelier, lord Cottenham, et dans le maître des rôles, lord Langdale, deux champions capables de se mesurer avec Brougham; mais c'était à peine si lord Cottenham, bien que jurisconsulte consommé, osait faire entendre une timide protestation lorsque Brougham émettait avec assurance et pour les besoins de son argumentation les doctrines judiciaire- les plus contestables. Quant à lord Langdale, sur qui on se reposait plus particulièrement encore, il déclarait ouvertement qu'il aimait mieux avoir affaire au diable qu'à Harry Brougham, et qu'en se levant pour lui répondre il ne savait pas s'il se tenait sur les pieds ou sur la tête. Brougham ne rencontrait donc que rarement des contradicteurs dignes de lui. Il en était fier, et il ne ^e doutait pas que toute son éloquence n'aurait pas emporté une seule mesure, si Lyndhurst, silencieux et le sourire aux lèvres, n'avait fait voter d'un signe la majorité considérable dont il disposait à la chambre des lords. Les excentricités auxquelles Brougham se livrait dans sa vie privée portèrent le dernier coup à sa réputation. C'est ainsi que durant l'été de 1839, il fit ou du moins laissa répandre le bruit qu'il était mort victime d'un accident de voiture. Sans doute, il se promettait un vif plaisir de lire par anticipation son oraison funèbre. En
ce cas, son attente dut être singulièrement trompée, car les journaux furent remplis des articles les plus piquants, et le Times, entre autres, déclara que Brougham avait été toute sa vie un avocat, rien qu'un avocat,
.dont aucun parti, radical ou conservateur, n'aurait voulu désormais accepter les services. Le lendemain, le public apprit avec colère qu'il avait été le jouet d'une mystification, et ce trait de bizarre humeur fit plus de tort à Brougham que bien des fautes.
Durant les années qui suivirent, Brougham eut la mortification de voir se former deux administrations successives sans qu'on fît appel à son concours. De 4841 à 1846, il compta parmi les partisans de Robert Peel, bien que, par une bizarrerie dont lui seul était capable, il eût passé avec solennité des bancs du ministère sur les bancs de l'opposition lors de l'avènement des tories, de sorte qu'après avoir, pendant quatre ans, donné le spectacle étrange d'un orateur assis sur les bancs du gouvernement et parlant dans le sens de l'opposition, il allait pendant cinq autres années donner celui, non moins surprenant, d'un orateur assis sur les bancs de l'opposition et parlant dans le sens du gouvernement. Lorsqu'en 1846, lord John Russell remplaça sir Robert Peel, Brougham dirigea contre le nouveau ministère whig les mêmes attaques passionnées qui lui avaient servi à ébranler celui de lord Melbourne, cherchant cette fois ses alliés parmi les protectionnistes, dont il avait combattu les doctrines sous l'administration de Robert Pefd. Néanmoins quand, après la démission momentanée de lord John Russell, en 1851, le chef des
[protectionnistes, lord Stanley, fit de vains efforts pour
LORD BROfTGHAlf. 119
constituer une administration, aucune proposition ne fut faite à Brougham par celui dont il était Pallié depuis plusieurs année?, et personne n'eut la pensée de s'en étonner. Cet oubli des hommes d'État et du public mit le sceau à la déchéance politique de Brougham . Lui-même en eut le sentiment, et, à partir de cette date, il prit une part beaucoup moins active aux débats politiques de la chambre des lords. 11 ne devait guère y apparaître désormais que comme un orateur dilettante, dont l'unique souci est de faire montre de ses talents, attaquant tantôt lord Palmerston et tantôt lord Derby, tantôt la Prusse et tantôt l'Autriche. Disons toutefois qu'au travers de toutes ces inconséquences, sur le détail desquelles il serait fastidieux de s'appesantir, la contradiction d'opinions entre les premières et les dernières années de Brougham est moins choquante qu'on ne pourrait le croire. A l'exception de ses théories économiques, qu'il modifia dans le sens de l'expérience et de la vérité, il conserva jusqu'à la fin de sa vie, sur les questions abstraites de la politique, les mêmes idées qu'il avait professées au début. Il avait plus de logique dans l'esprit que dans le caractère, et il a été plutôt infidèle à ses amis qu'à ses principes. Whig il avait commencé, whig il a fini, si Ton veut bien entendre par ce mot non pas une désignation étroite de parti, mais un certain ensemble de doctrines résolument libérales, hardies sans témérité, fermes sans violence, qui sont de tous les pays, et dont l'application pratique serait aujourd'hui l'unique salut de notre chère patrie. Les dernières années de Brougham appartiennent à la ance presque autant qu'à l'Angleterre. La rupture des
ponts du Var l'arrêta un jour sur la route de Nice, dans un village assez misérable, dont les maisons baignées par la mer se groupaient au pied d'un monticule surmonté par une église. Ses regards impatients, qui erraient du sombre versant de l'Estérel à l'île verdoyante de Sainte-Marguerite, furent bientôt captivés par la beauté d'un lieu dont l'aspect rappelle la baie de Palerme et la Coucha d'Oro. Il résolut de ne point pousser plus avant sa route, et de construire une demeure pour sa vieillesse là où il s'était trouvé retenu par le hasard. Telle est du moins la légende qu'on nous a racontée à Cannes. Sur le penchant d'une colline alors déserte, aujourd'hui couverte d'habitations , il choisit au milieu des orangers un emplacement où il fit bâtir une villa italienne qu'il appela le château Eléonore- Louise, en souvenir d'une fille bien-aimée qu'il avait perdue. Chaque année, il vint fidèlement y chercher le soleil et la lumière, fuyant le moment où l'automne commence à étendre sur l'Angleterre le voile de ses brumes grises. Vivement épris de cette nature méridionale, dont il goûtait la beauté plutôt en épicurien qu'en poète, il lui arrivait même souvent, aux approches dû printemps, de se dérober aux fatigues de. la session parlementaire et d'accourir à Cannes pour y guetter ce premier réveil de la nature dont nos contrées du Nord ne connaissent point le brillant épanouissement. Il ne tint pas à lui qu'il ne fût rattaché à la France par des liens bien autrement étroits que ceux de simple habitant de la Provence. Enflammé d'une admiration soudaine pour la révolution de 1848, il avait sollicité du gouvernement provisoire la faveur de la grande natur.-t-
lisation, et il s'était porté en même temps comme candidat à la Chambre des représentants dans le département du Var. Toutefois, il n'entendait point renoncer à sa patrie d'origine, et il s'imaginait qu'il lui serait loisible d'appartenir en même temps aux deux pays ; mais le ministre de la justice, M. Oémieux, lui ayant fait entendre dans une lettre poliment ironique qu'il lui fallait choisir entre demeurer lord Brougham ou devenir le citoyen Brougham, il retira sa demande non sans regret. Son attachement pour sa patrie d'adoption n'en fut nullement diminué, et dans les derniers temps de sa vie, il y passait près de la moitié de son année. Nous l'y avons vu nous-même vers cette époque, rarement visité par les Anglais qui traversaient Cannes, vivant à part de la petite colonie française, dont il n'avait pas ménagé les plus légitimes susceptibilités, mais populaire encore parmi les gens du pays, qui lui attribuaient, non sans raison, la prospérité première de leur cité.
Ce que Brougham venait chercher à Cannes, c'était le repos, et non pas l'oisiveté. 11 traversait rarement Pans sans communiquer à l'Institut, dont il était membre, le fruit de ses travaux de l'hiver sous la forme de quelque morceau d'histoire ou de philosophie, dont ses collègues écoutaient la lecture avec déférence. Il prenait part encore de temps à autre aux discussions de la chambre des lords, et en 1856 il retrouva une partie de son ancienne vigueur pour s'élever contre l'établissement des pairies viagères. Toujours amoureux de popularité et de succès oratoires, il acceptait volontiers la présidence de sociétés savantes ou philanthropiques, et il débitait dans leurs réunions des discours qu'un public facile à
contenter couvrait d'applaudissements. C'est probablement lai que Trollope a voulu peindre sous les traits du grand Boanerges, le président de congrès qu'il tourne en ridicule dans le célèbre roman d'Orky-Farm. Cependant l'occupation principale de Brougham, en ces années de retraite, a été de dégager parmi le monceau volumineux de ses écrits ceux qu'il souhaitait plus particulièrement soumettre au jugement de la postérité. Le résultat de ce triage a été la publication de onze gros volumes. Mathématiques, sciences naturelles, économie politique, philosophie, histoire, littérature, il n'a rien laissé de côté. 11 est plus facile d'attester les merveilleuses ressources dV son esprit par le témoignage de ses œuvres que d'en désigner quelqu'une à une admiration particulière. Sa traduction du Discours de la Couronne et ses études sur l'éloquence des anciens ont mérité cependant les éloges de M. Ville main. On connaît peut-être davantage ses Vies des hommes d'État et des philosophes du temps de Georges III. Il a voulu faire entrer dans un cadre artificiel le tableau européen de l'époque qui comprend, avec la fin du xvme siècle, les vingt premières années du xixe, et il a groupé le> grandes ombres de Voltaire, de Rousseau, de Frédéric le Grand et de Napoléon autour delà pâle figure de Georges 111, qui ne gagne pas à se trouver le centre d'un cycle aussi brillant. Ses études sur les hommes d'État et sur les écrivains étrangers à son pays ont plutôt nui au mérite de son œuvre, et il eût mieux fait d'ajouter quelques coups de pinceau aux portraits trop rapidement esquissés de Chatham, de Burke, de Fox et de Pitt. Toutefois la sobriété élégante de ces essais, qui contraste singulièrement avec la manière oratoire de Broug-
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ham, leur a valu un accueil favorable, et aujourd'hui encore on peut trouver à les lire intérêt et profit.
Brougbam prolongea sa verte vieillesse jusqu'à un terme où il n'est pas donné à tous de parvenir. Devant ses yeux, de plus jeunes que lui rencontrèrent la mort sous le climat réparateur auquel il continuait de demander la force et la santé. C'est à quelques pas de la villa Éléonore-Louise que Tocqueville est venu languir avant d'expirer, et que Cousin s'est endormi du sommeil qui pourluine devait point avoir de'réveil. Rarement un hiver s'écoulait sans qu'il assistât de loin à quelqu'une de ces séparations dont la splendeur impassible de cette nature toujours riante rend le contraste encore plus déchirant. En présence de ces funèbres spectacles, durant le cours de ces années dont chacune pouvait être pour lui la dernière, de graves et tristes pensées durent agiter son âme. Comment y aurait-il échappé, ayant chaque jour sous les yeux cette mer dont l'horizon sans limites entretient l'homme de la mort en tournant ses rêves vers l'infini ? Peut-être qu'à la dernière heure, cette âme, à la fois insatiable et saturée, fut soulevée au-dessus delà terre par ce souffle avant-coureur de l'éternité qui purifie les cœurs de leurs souillures et qui a inspiré à un païen grossier l'expression la plus vraie de la philosophie humaine : « J'ai été tout, et rien ne vaut. » Peut-être que, déjà éclairé par la lumière d'autres deux, il sut pour la première fois s'humilier devant sa conscience en mesurant les dons qu'il avait reçus à l'emploi qu'il en avait fait. 11 dut alors se demander avec une mélancolie inquiète s'il resterait de lui autre chose qu'un nom, et un nom dont l'écho irait bien vite en s'affaiblissant. Il dut aussi
124 ÉTUDES BIOGRAPHIQUES El LITTÉRAIRES.
se dire avec amertume que la postérité est bien souvent ingrate pour les hommes cTÉt.tt: s'ils ne se sont point élevés assez haut pour dominer leur temps et s'ils n'ont point fait pâlir par leur éclat tout ce qui les a environnés, elle goûte, sans en avoir conscience, les fruits de leur action bienfaisante, et elle les confond dans son indifférence avec ceux de leurs obscurs collaborateurs dont elle a oublié jusqu'aux noms. Elle tient en réserve sa reconnaissance et sa tendresse pour ceux qui, toujours jeunes et vivants par leurs œuvres, ne perdent jamais le don de lui parler et de l'émouvoir. Byron, Walter Scott. Macaulay, et, sans s'élever aussi haut, l'humble tille d'un pasteur de campagne qui, réunissant l'expérience de ses duuleurs aux rêves de son imagination, en a tiré le roman de Jane Eyre, tous ceux-là demeurent en Angleterre admirés et chéris par la génération naissante, car ils ont enrichi d'une parcelle d'or l'héritage éternel de ses jouissances. Mais quel esclave affranchi dans les colonies, quel justiciable de la cour de chancellerie, quel disciple des instituts mécaniques, élève aujourd'hui versBrougham une pensée de gratitude cependant bien méritée? Si, après avoir tant agi, tant parlé, s'être épuisé en tant d'efforts, le bandeau de l'orgueil et de l'illusion est enfin tombé des yeux du vieux lutteur, ces réflexions ont dû attrister ses derniers jours. Quoi qu'il en soit, la mort fut douce à celui qui avait connu toutes les fièvres de la vie : ce fut au retour d'eue promenade qu'il expira sans angoisses, le 7 mai 1808, à l'âge de quatre-vingtdix ans.
Le bruit qui va peut-être se faire autour du tombeau de Michelet ne doit pas nous empêcher de parler aujourd'hui de lui avec impartialité1. Avant l'oraison funèbre, la critique indépendante a le droit do faire entendre sa voix2. Pour entreprendre cette étude, on n'a guère d'autres documents que ceux rassemblés par M. Gabriel Monod dans une très intéressante notice et ceux jetés au hasard par Michelet lui-même dans son œuvre volumineuse; mais ces documents suffisent pour porter un jugement équitable sur l'homme qui a été
1. Cette étude a été publiée pour la première fois au moment des funérailles de Michelet au Père-Lachaise.
2. M. Eugène Noël a publié récemment un ouvrage intitulé : Michelet et ses enfants, qui contient des détails biographiques intéressants, mais qui n'est pas de nature (je le crois du moins) à modifier le jugement porté dans ces pag.-s sur 1 homme et sur l'historien.
trop exalté par les uns, trop dénigré par les autres, et pour mettre en relief les mérites comme les défauts de l'écrivain. Quoi qu'on en puisse penser, il compta parmi les plus célèbres de ces brillants esprits dont nous avons vu s'éteindre la lumière et qui disparaissent sans être remplacés. Ils sont nombreux, ceux dont les noms nous ont été transmis par nos pères et dont nous n'avons connu que le déclin ; combien sont-ils, ceux dont les noms seront transmis par nous à nos enfants? N'oublions pas toutefois qu'on trouve déjà trace dans notre histoire de ces périodes incertaines où la France a paru douter de sa propre vitalité. Il y a quelque douze cents ans, le chroniqueur Frédégaire, après avoir raconté les exploits de Clovis et de ses fils, ajoutait avec mélancolie : « Désormais le monde se fait vieux, et la pointe de la sagacité s'émousse en nous. Aucun homme de ce temps ne peut ressembler à ceux des âges précédents, aucun n'oserait y prétendre. » Puisqu'au jugement du continuateur de Grégoire de Tours notre décadence commence à Clovis, ne pouvons-nous pas espérer de la voir durer quelque temps encore? S'il était vrai cependant que la France eût perdu sa jeunesse et que pour elle les temps se fissent vieux, quel meilleur emploi pourrions-nous donner à cette vieillesse que de faire revivre les hommes qui ne sont plus, en appliquant à les bien comprendre ce que, pour emprunter l'expression du vieux Frédégaire, il peut nous rester de sagacité ?
Michelet est un enfant de Paris, souvent il s'en faisait gloire ; mais il était par ses parents d'origine campagnarde. Son père et sa mère appartenaient l'un et l'autre à ces vigoureuses familles de paysans qui, par leur industrie, leur ardeur au travail, formaient à la fin du dernier siècle une des forces cachées de la France. Le grand-père paternel de Michelet était Picard d'origine. 11 n'eut pas moins de douze enfants, dont plusieurs renoncèrent à se marier afin de favoriser d'abord l'éducation, puis l'établissement du père de Michelet. Ce fils privilégié, après avoir été employé pendant la Révolution à l'imprimerie des assignats, acheta, en joignant l'épargne de ses parents à la sienne, un fonds d'imprimerie qu'il se mit en mesure d'exploiter à Paris. Ce fut à cette époque qu'il connut et épousa la mère de Michelet. Comme tous les hommes qui ont ou se croient du génie, Michelet aimait de préférence à se rattacher à sa mère. « Je suis, disait-il, le fils de la femme. » Elle était originaire des Ardennes, pays sévère dont l'aspect et le caractère ont été maintes fois décrits par Michelet, « où les petits chênes forment un humble océan végétal dont vous apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les monotones ondulations...,
où l'habitant est sérieux et l'esprit critique domine, comme c'est l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune ». Dans cette famille, qui se composai: de dix-huit enfants, les sœurs avaient également l'habitude de sacrifier leur avenir à celui de leurs frères. Sans balancer, elles renonçaient à leur dot et s'enterraient au village. « Plusieurs cependant, ajoute Michelet, sans culture et dans cette solitude, sur la lisière des bois, n'en avaient pas moins une très fine fleur d'esprit. » Une d'elles entre autres avait gardé la mémoire fidèle des guerres fréquentes dont ce pays des Ardennes a été le théâtre, et ses récits bercèrent maintes fois l'enfance rêveuse de l'historien.
Michelet naquit de cette union entre un « colérique Picard et une sérieuse Àrdennaise, » entre un petit imprimeur et une paysanne. Ce fut à travers les vitraux d'une église que les rayons du soleil vinrent pour la première fois frapper ses regards. Pendant les jours troublés de la Terreur, le père de Michelet s'était réfugié dans une chapelle de religieuses et y avait établi- son imprimerie. Michelet naquit dans le chœur de cette chapelle, le 21 août 1798. Les joies de l'enfance furent inconnues à ses premières années. La petite imprimerie avait vécu d'une vie assez prospère jusqu'à la suppression des journaux prononcée en 1800 par un décret du premier consul. A partir de cette date, les ouvriers l'abandonnèrent peu à peu, et les bras de ses propriétaires furent seuls à la faire marcher. Le grand-père de Michelet, de ses mains tremblantes, mettait les presses en mouvement. Sa mère, malade, se fit brocheuse, pliant, coupant les feuilles humides. Quant à lui, on
le fit asseoir devant un casier plein de lettres, et on lui apprit à composer. Ce fut dans une cave humide, située en contre-bas d'un boulevard, éclairée seulement par un soupirail grillé, que Michelet passa ces belles heures du premier âge dont rien ne remplace la gaieté. Dans cette froide solitude, où ses petites mains gercées et raidies avaient peine à rassembler les lettres de plomb, il n'avait qu'un compagnon, et c'était une araignée. Chaque jour en effet, à l'heure où un rayon oblique du soleil, pénétrant par le soupirail, venait éclairer le bord du casier, une araignée sortait d'un recoin obscur de la cave et s'approchait, pour tendre ses rets, du petit compositeur. Celui-ci suivait d'un œil distrait les mouvemens prudents de l'insecte, tandis que son imagination vagabonde glissait le long de ce joyeux rayon, et, franchissant l'étroit soupirail, remontait avec lui jusqu'au monde extérieur, dont elle cherchait à se représenter l'éclat et les plaisirs; mais midi passé, le rayon disparaissait, l'araignée rentrait dans son coin, et l'enfant demeurait solitaire en face de son ingrate besogne, soupirant après la lumière et la liberté.
Si rudes qu'aient été les premières années de sa vie, Michelet n'en avait pas gardé un souvenir amer : « Riche d'enfance, d'imagination, d'amour peut-être déjà, je n'enviais rien à personne. » Ce fut quelques années plus tard, lorsqu'il dut entrer en contact avec les hommes, que commencèrent ses premiers déboires. A douze ans, son éducation était, comme on peut le croire, à peine commencée. 11 avait pour unique précepteur un vieux magister de campagne, devenu libraire. Tous les matins avant de se mettre au travail, Michelet
allait passer quelques instants chez lui et en rapportait un devoir latin qu'il achevait dans la journée. Ce n'étaient pas les seuls enseignements qu'il reçut de son vieux maître. Cet ancien instituteur de village, mêlé à quelques-unes des scènes tragiques de la Révolution française, animé des passions ardentes qu'elle avait suscitées dans les cœurs, contribua pour beaucoup à faire naître et à développer chez Michelet le respect idolâtre de la Révolution et de ses héros.
Des notions éparses que recueillait ainsi sa jeune intelligence, Michelet faisait un usage indistinct et irréfléchi. Il lisait sans méthode et sans suite tout ce qui lui tombait sous la main : la Mythologie, Boileau, V Imitation. Ce dernier livre produisit sur lui une impression profonde. L'éducation religieuse de Michelet avait été absolument nulle : soit parti pris, soit négligence, ses parents ne l'avaient pas même fait baptiser. Les premières notions chrétiennes lui arrivèrent donc au travers de ce livre sublime et simple. Il en fut singulièrement touché. « Comment dire, a-t-il écrit, l'état de rêve- où me jetèrent les premières paroles de Y Imitation ? Je ne lisais pas, j'entendais... comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à moi-même. Je vois encore la grande chambre froide et démeublée ; elle me parut vraiment éclairée d'une lueur mystérieuse. Je ne pus aller bien loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ ; mais je sentis Dieu, a
Quels accents de l'auteur inconnu avaient rempli et fait ainsi vibrer cette jeune âme vide et sonore? C'était, si nous devons l'en croire, « la délivrance de la mort, l'autre vie et l'espérance, entrevues au bout de ce triste
JULES MICHELE i . 131
monde ». Mais n'entrait-il pas dans cet enthousiasme quelque chose d'un idéal plus terrestre et mieux fait pour ravir l'imagination d'un enfant souffrant et studieux? « J'ai cherché le repos partout, dit un pieux auteur, et je ne l'ai trouvé nulle part, si ce n'est dans un coin, avec un livre, in angulo cum libro. » Un coin avec un livre. Tel fut le premier rêve de Michelet; telle aurait dû être la devise de sa vie.
La gêne se faisait cependant sentir de plus en plus grande dans le ménage de l'imprimeur. Il fallait penser à l'avenir de ce fils qui paraissait né pour une occupation plus intelligente que celle d'assembler des lettres dans une cave. Un ami influent proposa de le faire recevoir comme apprenti à l'Imprimerie impériale. C'était lui assurer une carrière modeste, mais sûre. La prudence humaine disait : oui; l'orgueil et l'ambition disaient : non. Ce furent heureusement l'orgueil et l'ambition qui l'emportèrent. « La foi, ajoute Michelet, avait toujours été grande dans notre famille : d'abord la foi dans mon père, à qui tous s'étaient immolés, puis la foi en moi; moi, je devais tout réparer, tout sauver. » Cette foi fit entrer Michelet comme élève au collège Charlemagne, ne sachant à* quinze ans ni traduire un mot de grec ni construire un vers latin. Au collège, Michelet souffrit beaucoup. Les railleries de ses camarades, provoquées par sa mise et « ses airs effarouchés de hibou en plein jour », firent à son âme des blessures plus cruelles que le froid n'en avait fait à ses mains crevassées. 11 tomba dans la misanthropie : tous les hommes, tous les riches surtout, étaient mauvais, et il cherchait à les fuir au moins le dimanche en se prome-
nant dans les rues désertes du Marais. Quelque adoucissement fut apporté cependmt aux souffrances de son orgueil par la bienveillance de ses professeurs. Michèle t. se souvenait avec reconnaissance qu'un jour M. Villemain, après la lecture d'un devoir qui lui avait plu, était venu s'asseoir à côté de lui sur son banc et avait prodigué au « hibou effarouché » des témoignages d'intérêt et d'affection.
C'était encore de lui-même que Michelet tirait cependant la meilleure part de ses consolations, et d'abord d'une exquise sensibilité littéraire qui lui faisait puiser des jouissances infinies dans un livre d'Horace ou un chant de Virgile, lu et relu deux ou trois fois de suite un jour de congé. Virgile surtout fut son compagnon et son maître. Limitation lui avait inspiré ses premières émotions religieuses; ce fut YEnéide qui lui inspira ses premières émotions poétiques. « Tendre et profond Virgile, s'écriait-il bien des années après, j'ai été nourri par vous et élevé sur vos genoux... Mes heures de mélancolie, jeune, je les passai près de vous: vieux quand les pensées tristes viennent, d'eux-mêmes ces rythmes aimés chantent encore à mon oreille; la voix de la douce sibylle suffit pour écarter de moi le noir essaim des mauvais songes. »
Mais ce qui, mieux que Y Imitation, mieux que Virgile, soutint Michelet dans ces mauvais jours, ce fut l'énergie de sa nature surexcitée par la lutte où d'autres plus débiles auraient succombé. « Je me rappelle, a-t-il écrit, que dans ce malheur accompli , privations du présent, craintes de l'avenir, l'ennemi étant à deux pas il SI i) et mes ennemis à moi se moquant de moi tous
les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même, sans feu, la neige couvrant tout, ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j'eus en moi, sans nul mélange d'espérance religieuse, un pur sentiment stoïcien; je frappai de ma main crevée par le froid sur ma table de chêne (que j'ai toujours conservée), et sentis une joie virile de jeunesse et d'avenir. »
Si je me suis arrêté avec quelque complaisance à ces détails d'enfance, c'est que je crois découvrir dans le caractère de cet écolier de quinze ans les traits saillants de l'homme et de l'écrivain. D'abord une robuste confiance en lui-même, qui, s'exagérant avec les années, a fini par lui inspirer un délire d'orgueil dont j'aurai à constater plus tard la naïve expression, mais sans laquelle il n'aurait jamais franchi cette première et difficile étape de la vie : puis une sensibilité facilement surexcitée qui le poussait à ressentir jusqu'à l'excès toutes les émotions, toutes les craintes, toutes les blessures, et qui est restée jusqu'à la fin le Irait saillant de son caractère, enfin une énergie indomptable qui ne se laissait jamais abattre par les épreuves les plus vivement ressenties. La lutte entre la sensibilité et l'énergie est toute l'histoire morale de Michelet. Cette lutte fut encore exaspérée par les épreuves de son jeune âge, par le contraste entre les délicatesses de sa nature et les rudesses de sa vie. Jamais il n'a connu cette heureuse union du repos moral avec le bien-être qui favorise le développement paisible des facultés et l'harmonie du caractère avec le talent. L'équilibre ne s'est jamais établi au dedans de cette nature nerveuse, et ce
désordre intérieur dont l'homme a dû souffrir n'a pas été sans influence sur les défauts de l'écrivain.
Le retard de son éducation première n'empêcha pas Michelet de terminer vite et bien ses études. Il sortit du collège avec un bagage littéraire bien garni qu'il compléta en subissant les épreuves du doctorat. Les années qui suivirent sa sortie du collège ne furent pas seulement pour Michelet un temps de consciencieuses études. Pour la première fois il secoua cette insouciance intellectuelle où se complaît l'enfance, et il se prit à serrer de plus près les problèmes qu'il avait entrevus quelques années auparavant au bout de Y Imitation. Enfant, il n'avait pu, disait-il, aller bien loin dans ce livre, « ne comprenant pas le Christ ». Jeune homme, il s'efforça de le comprendre en apprenant à le connaître. Il demeurait à cette date dans un faubourg de Paris, tout près du Père-Lachaise, et ce voisinage constant de la mort contribua peut-être à tourner sa pensée vers des sujets sévères. M. Monod nous apprend qu'à dix-huit ans, c'està-dire à l'âge où les premières hardiesses de l'esprit et les premières tentations du monde éloignent souvent des idées religieuses, Michelet sollicita et reçut le baptême; mais il s'arrêta en quelque sorte sur le seuil de l'église. Lui-même s'est fait gloire derCxj avoir communié jamais. Quel que soit le temps qu'aient duré chez lui ces préoccupations religieuses, c'étaient en tout cas de nobles sujets d'étude pour un jeune homme qui venait à peine d'échanger la rude vie du collège contre une existence non moins laborieuse. 11 consacrait sa matinée à des leçons particulières dont la modeste rémunération suffisait à peine à ses besoins. L'après-midi, il se plongeait avec dé-
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lices dans la lecture de ses poètes favoris, Homère, Sophocle, Théociite, et le dimanche il errait avec un docte ami, compagnon de ses travaux et confident de ses pensées, dans le bois encore sauvage de Yincennes. Réunissez tout cela et vous aurez au complet sa vie sévère d'étudiant jusqu'au jour où, son grade de docteur étant conquis, il fut choisi comme professeur d'histoire par les directeurs du collège Saintp-Barbe-Rollin.
Entre les diverses carrières qui s'ouvraient devant lui, Michelet avait adopté sans hésitation celle de renseignement. « J'eus le bonheur, a-t-il écrit, d'échapper aux deux influences qui perdaient les jeunes gens, celle de l'école doctrinaire, majestueuse et stérile, et la littérature industrielle, dont la librairie, à peine ressuscitée, accueillait alors facilement les plus malheureux essais. Je ne voulus point vivre de ma plume; je voulus un vrai métier. »
Je ne crois pas que l'école doctrinaire fût parvenue à stériliser un esprit aussi productif que celui de Michelet, et peut-être eùt-il pu recevoir de ces maîtres quelques leçons de critique et de goût qui ne Jui auraient pas été inutiles. 11 fit bien cependant de ne pas rechercher le commerce d'hommes qui auraient mal compris le tour particulier de son génie, et qui l'ont payé de retour en fait d'injustes dédains. Il y avait d'ailleurs quelque fierté dans cette résolution de ne pas demander la fortune à des succès littéraires de plus ou moins bon aloi et « d'avoir un métier». Michelet s'inspirait en cela d'un sentiment délicat de la dignité personnelle, qui ne lui a jamais fait défaut dans la vie privée. Il trouva au reste dans celte carrière parfois
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assez ingrate de l'enseignement une douceur que des esprits plus rassis que le sien n'y ont pas toujours rencontrée. Écolier, il avait souffert plus que personne des cruautés de Page sans pitié, et il appelait délibérément ses camarades des ennemis. Professeur, il s'émut bien vite de tendresse pour ces jeunes intelligences curieuses et dociles avec lesquelles il entra sans peine en communication de cœur et d'idées. « Ces jeunes générations aimables et confiantes qui croyaient en moi me réconcilièrent avec l'humanité. J'étais touché, attristé souvent aussi de les voir se succéder devant moi si rapidement. A. peine m'attachais-je que déjà ils s'éloignaient. Les voilà tous dispersés, et plusieurs (si jeunes!) sont morts. Peu m'ont oublié; pour moi, vivants ou morts, je ne les oublierai jamais. 11 m'ont rendu sans le savoir un service immense. Si j'avais comme historien un mérite spécial qui me soutint à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à l'enseignement qui pour moi fut l'amitié. Ces grands historiens ont été brillants, judicieux, profonds; moi, j'ai aimé davantage. » Ce furent, dans la vie de Michelel, des jours heureux que ceux où il partait le matin de chez lui et remontait la rue Saint-Jacques pour se rendre à son cours eu frac noir, en escarpin^, sans paletot, insensible cependant au froid et à la bise, « tant était ardente la flamme intérieure ». Tels il nous a représenté, aux jours du grand mouvement de la renaissance, les hommes, les vieillards, les enfants, remontant de grand matin dans la nuit noire, cette même rue Saint-Jacques, portant sous un bras un lourd in-folio et tenant de l'autre main un chandelier de fer. Peut-être rêvait-
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il alors à ces jours encore plus lointains où les écoliers accourus à la voix d'Abélard peuplaient les flancs de la montagne Sainte-Geneviève depuis les sommets de la tour de Clovis jusque dans les fonds de la rue du Fouarre, jours radieux où l'éloquence du maître trouvait dans l'amour d'une femme sa plus douce récompense. La tendresse pour de petit écoliers de douze ans ne pouvait en effet, même dans ces temps d'austères labeurs, remplir complètement un cœur aussi ardent que celui de Michelet. Le hasard le mit à cette époque en relation avec la fille d'une grande dame de l'ancien régime qui, après avoir profité de la révolution pour divorcer et épouser un acteur, n'avait pas tardé à divorcer de nouveau pour contracter un troisième mariage plus conforme à son rang. Du mariage avec l'acteur était issue cette jeune fille, qui tramait, lorsque Michelet la rencontra, une existence assez malheureuse. Elle vivait à la charge d'une famille qui rougissait de son origine et des circonstances bizarres de sa naissance. Michelet se laissa émouvoir de cette infortune. De la pitié à l'amour, le chemin n'est pas long, quoi qu'en dise la romance, et il fut bientôt entraîné à contracter avec elle une union qui devait durer seize ans. Le résultat de cette union fut d'élever peu à peu entre Michelet et le monde lettré de la Restauration une barrière qui ne s'abaissa jamais. L'exiguité de leur fortune ainsi que certaines particularités du caractère et de l'humeur de sa femme, chez laquelle il trouva plus de dévouement que de distinction, ne permirent pas à Michelet de la conduire dans la société élégante qui s'ouvrait alors librement devant les hommes de lettres. Un
scrupule honorable de dévouement conjugal l'empêcha de s'y rendre seul. Force lui fut donc de se confiner tout entier dans une vie sans relâche de travail et de famille. Peut-être cette concentration trop exclusive de ses facultés sur une préoccupation unique a-t-elle contribué à développer chez lui la surexcitation dont il avait contracté le germe durant les luttes de son enfance contre la misère et la malveillance. A cette forte préparation sont dus (après des Tableaux chronologiques d'Histoire moderne), une traduction abrégée de la Scienza nuova de Yico et un Précis d'histoire moderne. Le premier de ces livres est d'une lecture un peu aride, comme l'ouvrage beaucoup plus considérable dont il est le résumé. La lecture des Cinq livres sur les principes cVune science nouvelle relative à la nature commune des nations (tel est le titre exact de l'ouvrage de Yico), dont Monti disait : « C'est une montagne aride et sauvage qui recèle des mines d'or, » paraît avoir produit une vive impression sur l'esprit toujours ouvert de Michelet, comme celle de tous les ouvrages qui l'ont initié à un ordre d'idées nouveau, comme Ylmitation, comme Virgile. « Je suis né, disait-il, de Virgile et de Vico. » L'ouvrage de Michelet n'eut cependant lors de son apparition et ne conserve aujourd'hui que peu de lecteurs. Ce fut son Précis d'histoire moderne qui jeta les fondements de sa réputation. Ce livre répondait précisément à un besoin qui avait été signalé Tannée même de son apparition par Augustin Thierry dans ses Lettres sur Vhistoire de France : celui d'un ouvrage qui fît pénétrer dans les collèges les points de vue nouveaux que les études historiques avaient révélés depuis le commence-
ment du siècle et qui dégageât l'enseignement classique du vêtement conventionnel où' l'histoire demeurait drapée. « La critique des ouvrages historiques destinés à être mis entre les mains des étudiants, disait Augustin Thierry, n'est pas la moins utile, car, si les écrits de ce genre ont moins d'originalité que les autres, ils exercent plus d'influencer, et les erreurs qu'ils contiennent sont plus dangereuses parce qu'ils s'adressent à des lecteurs incapables de s'en préserver. » L'originalité est cependantle trait distinctif de ce précis de trois cents pages, qui vous fait courir sans fatigue depuis la prise de Constantinople jusqu'à la Révolution française. Beaucoup de méthode et d'art dans la manière de grouper les faits, une juste proportion donnée aux événements, un choix heureux de traits et d'anecdotes, une mesure équitable dans les jugements , telles sont les qualités que Michelet ne devait pas conserver toujours et qui distinguent son premier ouvrage. Ajoutez à cela qu'on sent couver, sous toutes ces pages élégantes et sobres, cette chaleur contenue, cette flamme intérieure qui ne prête pas moins de charme aux écrits qu'aux personnes, et qui se trahit parfois dans le Précis d'histoire moderne par des traits hardis d'imagination et d'éloquence. Aussi ce petit ouvrage n'a-t-il pas vieilli d'un jour : on pourrait aujourd'hui comme alors le mettre avec fruit aux mains des écoliers, toutes les qualités de Michelet y brillent déjà, n'y apparaissent pas encore.
Le succès de ce Précis tira Michelet de son obscurité ; il fut chargé d'enseigner l'histoire et la philosophie à rÉcole normale. Msr Frayssinous avait signé sa nomination, et, lorsque M. Guignaut fut nommé plus tard
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directeur de l'école, If. de Vatimesnil , ministre de l'instruction publique, rassura les personnes qu'inquiétaient les tendances du nouveau directeur, en leur promettant que son influence serait combattue par celle d'un jeune maître de conférences, sur lequel on comptait beaucoup pour maintenir dans l'enseignement de l'école les saines doctrines politiques et religieuses. Ce jeune maître de conférences était Michelet, alors membre de la Société des bons livres. Il ne devait pas tarder à devenir l'occasion de quelques déceptions pour ceux qui, trompés par la lecture de son Précis, avaient mis en lui cette singulière confiance. Ce fut dans ces leçons, adressées non plus à des écoliers, mais à des jeunes gens destinés à être le lendemain des maîtres, qu'il déploya comme professeur ses qualités les plus sérieuses. Il apportait déjà dans son cours la chaleur de son imagination, les hardiesses de son esprit et la poésie de son langage, sans se livrer aux élans de cette ardeur désordonnée qui devait compromettre un jour son enseignement au Collège de France. L'influence qu'il exerça sur son jeune audiîo're fut profonde, et s'est fait longtemps sentir dans l'Université. Plus d'un parmi ses élèves l'a longtemps imité, jusque dans ses procédés de diction monotone et un peu chantante.
Sa nomination à l'École normale ne fut pas le seul avantage que lui procura le succès du Précis d'Histoire moderne. Il fut à cette même époque choisi pour donner des leçons d'histoire à la fille du duc de Berry, qui était alors âgée de huit ans et qui devait être un jour la duchesse de Parme. Michelet trouva une intelligence ouverte à ses leçons dans la jeune princesse qui depuis
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a montré tant de modération dans l'exercice du pouvoir et tant de dignité dans l'exil. Aussi conserva-t-il toujours un souvenir attendri de sa royale et docile élève. « Elle a ému , disait-il , mes entrailles de père. » Le souvenir de cette émotion ne suffît pas toutefois pour assurer à la famille auguste qui avait remis entre ses mains ce précieux trésor, le respect de Michelet devenu républicain . Un jour qu'il semblait accueillir avec crédulité je ne sais quelle ignoble calomnie dirigée contre les Bourbons de la branche aînée,, quelqu'un lui dit brusquement : « Vous qui les avez vus de près , comment croyez-vous à ces sottises ? — Ces gens-là, répondit Michelet, n'ont jamais mis leur confiance en moi. » Quoi qu'il en soit de ce grief, il est certain que Michelet ne professait point alors à l'endroit de la monarchie « ces haines vigoureuses » dont il crut plus tard devoir la poursuivre. Il s'était cependant, comme presque tous les hommes de lettres sous la Restauration, rapproché, vers la fin, du parti de l'opposition, et il accueillit la révolution de juillet avec le même sentiment de confiance et d'enthousiasme un peu crédule qui animait alors tous les libéraux. On raconte même que, voyant du seuil de l'École normale des bandes d'ouvriers et d'étudiants qui se rendaient au combat, il s'écria d'un ton inspiré : « Faites l'histoire, nous l'écrirons! » Ce fut sous le coup de cet enthousiasme qu'il composa son Introduction à V Histoire universelle. Tel est le titre pompeux donné par lui à un petit opuscule « d'un vol rapide, d'un incroyable élan, » assurait-il lui-même, où il développait tout un système sur l'histoire du monde et sur la lutte de la liberté
contre la fatalité, dont la révolution de juillet était à ses yeux le dernier terme. Il y aurait, aujourd'hui, peu d'intérêt à discuter les théories de Vieo, que Michèle s'est en partie appropriées, sur le flux et le reflux deévénements (le corso et le ricorso, disait Vico), sur la Iriplicité des âges, sur l'éternel mouvement de la décomposition à la composition, et de l'analyse à la synthèse. J'aime mieux tirer de cet écrit, aujourd'hui un peu oublié, une page brillante où se révèle déjà le futur historien de la France. « Ainsi, s'écrie-t-q dans un élan d'enthousiasme, s'accomplit en mille ans ce long miracle du moyen âge, cette merveilleuse légende dont la trace s'efface chaque jour de la terre et dont on douterait dans quelques siècles, si elle ne s'était fixée et comme cristallisée pour tous les âges dans les flèches et les aiguilles, et les roses, et les arceaux sans nombre des cathédrales de Cologne et de Strasbourg, dans les cinq mille statues de marbre qui couronnent celle de Milan. En contemplant cette muette armée d'apôtres et de prophètes, de saints et de docteurs échelonnés de la terre au ciel, qui ne reconnaîtra la cité de Dieu, élevant jusqu'à lui la pensée de l'homme ? Chacune de ces aiguilles , qui voudraient s'élancer, est une prière, un vœu impuissant arrêté dans son vol par la tyrannie de la matière. La flèche, qui jaillit au ciel d'un si prodigieux élan , proteste auprès du Très-Haut que la volonté du moins n'a pas manqué !.. »
V Introduction à V Histoire universelle se terminait par l'esquisse d'un vaste plan où Michelet semblait se proposer, avant d'entrej rendre l'histoire de son pays, de
raconter celle de la puissance romaine, qui lui paraissait « le nœud du drame immense dont la France dirige les péripéties y>. De ce plan grandiose, nous n'avons eu que les débris : deux volumes sur YHistoire de la république romaine , qui, commencés en 1828, ne parurent qu'en 1831 . Michelet avait amassé, durant un séjour de quelques mois en Italie, les matériaux indispensables à cette œuvre de longue haleine. L'histoire, en effet, telle qu'il la comprenait, avec la poésie et la réalité qu'il entendait y mettre, ne se séparait pas pour lui de l'aspect et de la description des lieux qui en ont été le théâtre. Qui oserait, d'ailleurs, raconter l'histoire de Rome, qui serait même en état d'en comprendre la grandeur, la grâce et la tristesse, s'il n'a foulé aux pieds la poussière qui recouvre ses ruines, s'il n'a égaré ses rêveries dans le petit champ de vigne où l'on découvre avec peine l'entrée du tombeau des Scipions, et s'il n'a vu les amandiers fleurir sur les décombres du palais des Césars? Ces aspects d'une éternelle majesté ont été décrits p'ir Michelet avec la vérité d'un peintre et l'imagination d'un poète, dans les quelques pages qui ouvrent le premier volume : « Quoique Rome soit toujours une grande ville, le désert commence dans son enceinte même. Les renards qui se cachent dans les ruines du Palatin vont boire la nuit au Velabre. Les troupeaux de chèvres, ks grands bœufs, les chevaux à demi sauvages que vous y rencontrez, au milieu même du bruit et du luxe d'une capitale moderne, vous rappellent la solitude qui environne la ville. Si vous passez les portes, si vous vous acheminez vers un des sommets bleuâtres qui couronnent ce paysage mélancolique, si vous suivez à travers
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Tes Marais-Pontins l'indestructible voie Appienne, vous trouverez des tombeaux, des aqueducs, peut-être encore quelque ferme abandonnée avec ses arcades monumentales ; mais plus de culture, plus de mouvement, plus de vie. De loin en loin, un troupeau sous la garde d'un chien féroce qui s'élance sur les passants comme un loup, ou bien encore un buffle sortant du marais sa tête noire, tandis qu'à l'orient des volées de corneilles s'abattent des montagnes avec un cri rauque...
» Au milieu de cette misère et de cette désolation, la contrée conserve un caractère singulièrement imposant et grandiose. Ces lacs sur des montagnes encadrés de beaux hêtres, de chênes superbes; ce Nemi, le miroir de la Diane taurique ; cet Albano, le siège antique des religions du Latium, ces hauteurs, dont la plaine est partout dominée, font une couronne digne de Rome. C'est du monte Musino, c'est de son bois obscur qu'il faut contempler ce tableau du Poussin. Dans les jours d'orage surtout, lorsque le lourd sirocco pèse sur la plaine et que la poussière commence à tourbillonner, alors apparaît dans sa majesté sombre la capitale du désert. »
On m'accusera peut-être de complaisance, mais j'avoue ne rien tramer dans la fameuse lettre de Chateaubriand à Fontanes qui soit peint avec des couleurs plus exactes et plus vives. En revanche, ce qui manque peut-être un peu à cette histoire, c'est la vie des personnages. La rapidité avec laquelle le récit est conduit (toute la république romaine tient en moins de six cents pages), contraint l'auteur à ne mettre en relief que les laits sans s'arrêter aux hommes. Cette allure précipitée ne lui
permet pas de nous initier aux mœurs de la société romaine et de nous donner le spectacle de sa lente transformation. Il ne fait point vivre ses lecteurs dans la société de ces patriciens lettrés qui se groupaient autour du dernier des Scipions et qui, sans avoir complètement dépouillé les vertus de leurs pères, avaient acquis cependant, au contact de la Grèce, ce je ne sais quoi de raffiné qu'ajoute à la culture de l'esprit la corruption naissante. Lui qui devait consacrer un jour des pages émues à l'éducation des femmes au moyen âge, il n'a rien trouvé à nous dire de ces matrones romaines, premiers types de la beauté décente et de la grâce sévère, qui vivaient à la maison, taisaient de la laine et ne connaissaient point d'autre ambition que de reposer un jour avec leur époux dans un tombeau commun sur les parois duquel leur double image serait sculptée, la main dans la main, l'époux fixant devant lui un fier regard, l'épouse tournant humblement ses regards vers son époux. Pour faire de ces deux volumes une ceinre accomplie, il ne lui a manqué peut-être que d'avoir, comme l'auteur de Y Histoire romaine à /to?w, passé des heures patientes dans les froides galeries du Vatican ou du Capitole, et d'avoir demandé le secret de leur vie à ces bustes massifs, à ces lourdes statues qu'on croit cependant, sous un long regard, voir palpiter d'un souffle intérieur; mais s'il a été dépassé par Ampère dans l'étude des mœurs romaines, Michelet l'em porte sur lui par la sévérité de la manière historique, peut-être même a-t-il franchi la mesure lorsque rejetant, sur la foi de Niebuhr, « comme un insipide roman », toute la légende des premiers siècles de Rome, il s'est
astreint à l'aride besogne de chercher dans les monuments du vieux droit l'unique source de son histoire, remplaçant des traditions incertaines par des hypothèses plus incertaines encore. Je n'ai pas qualité pour m'immiscer dans cette querelle entre érudits ; mais je dois rapporter ici ce qui m'a été affirmé par des juges compétents, c'est que sur plus d'un point alors obscur, aujourd'hui mis en pleine lumière, Michelet a fait preuve d'une divination véritable. Beaucoup de ses conjectures ont été vérifiées par les découvertes de Fépigraphie, et son instinct lui a en quelque sorte révélé ce que Mommsen a établi depuis. Les dons les plus rares de l'historien ne faisaient donc point défaut a Michelet. Nous verrons l'usage qu'il en a fait.
Les deux volumes de Miehelet avaient paru avec cette mention : Première partie : République . Deux ans ne s'étaient pas écoulés qu'il faisait déjà paraître le premier volume de son Histoire de France. Celle des empereurs romains était sacrifiée, et il renonçait au plan grandiose qu'il avait développé à la fin de son Introduction à VHistoirc universelle, lorsqu'il annonçait l'intention de « se placer sur le sommet du Capitale pour embrasser du double regard de Janus le monde ancien et le monde moderne ». Miehelet, il faut le dire et mettre ici le doigt sur une de ses faiblesses, n'était pas homme à s'absorber longtemps dans des travaux où la faveur publique ne l'aurait pas encouragé. La France désirait alors, il le crut du moins, un historien national, et pour répondre plus tôt à cette attente, il sauta par-dessus cette Histoire de l'empire romain qu'il avait déclarée l'introduction nécessaire à Y Histoire de France. Ce fut son premier sacrifice aux exigences de la popularité littéraire, son premier pas dans une voie où il ne devait pas connaître de temps d'arrêt.
Les deux premiers volumes de l'Histoire de France parurent en 1833. Ils conduisent le lecteur jusqu'à la tin du règne de saint Louis. Aussi ne faut-il pas y
chercher un récit détaillé des faits dont l'enchaînement constitue notre histoire. D'abord Michelet a toujours entretenu un certain dédain pour les faits. C'est affaire au lecteur de s'en être renseigné d'avance ; pour lui, son métier est de disserter sur les origines ou les conséquences de ces faits. 11 a d'ailleurs une tendance visible à réduire l'importance de ceux que les historiens se sont plu jusqu'alors à considérer comme décisifs. On dirait aussi qu'il e>t un peu jaloux des grands hommes, comme s'il avait peur qu'ils ne fassent oublier leur historien. A. quoi bon au surplus parler des hommes? Ce ne sont point eux qui conduisent les événements; ce sont des lois fatales aperçues par Yico, éclaircies par Michelet. Voyons donc quelle est aux yeux de Michelet la philosophie de l'histoire de France, et comment au début de sa carrière il en conçoit le développement. Ce qui a fait la France telle que nous la voyons aujourd'hui, c'est la double puissance de l'Église et de la monarchie. L'Eglise a tiré la France de la barbarie, la monarchie a fait son unité et préparé l'égalité civile. Telle est la conception très nette, très simple, et, suivant moi, très juste, qui découle de la lecture du Précis cV histoire moderne et des premiers volumes de Y Histoire de France. Cette théorie est en opposition, sinon directe, du moins latente, avec celle des écrivains qui appartenaient sous la Restauration à l'école libérale. Pour battre en brèche dans leurs prétentions les partisans du pouvoir monarchique absolu, ces écrivains s'étaient efforcés de mettre en lumière dans notre histoire les moindres vestiges de liberté ou d'indépendance locale, et de montrer par là que le passé de la France
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n'était pas un passé de despotisme ni d'arbitraire. C'était, il en convenait lui-môme, « avec le vif désir de contribuer pour sa part au triomphe des opinions constitutionnelles » qu'Augustin Thierry avait commencé ses premières recherches historiques. Aucune préoccupation de cette nature ne parait avoir inspiré Michelet. Il résume eu trois petites pages l'histoire de l'affranchissement des communes qui a inspiré à Thierry de si beaux récits ; mais nul écrivain n'a trouvé des accents aussi émus pour peindre à cette première époque l'influence bienfaisante de l'Église. « L'Église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané. Il n'y avait qu'une maison à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas en vain que l'église avait le droit d'asile, c'était alors l'asile universel ; la vie sociale y était réfugiée tout entière. L'homme priait, la commune y délibérait ; la cloche était la voix de la cité. Elle appelait aux travaux des champs, aux affaires civiles, quelquefois aux batailles de la liberté. » Les pages qu'il a consacrées à la description des cathédrales gothiques sont demeurées célèbres. On dirait par mo-' ments qu'il a vécu de la vie de ces maçons pieux « qui du marteau païen sanctifié dans leurs mains chrétiennes continuaient par le monde le grand ouvrage du temple nouveau ». — « Avec quel soin, continuait-il dans son enthousiasme, avec quelle abnégation d'eux-mêmes ils ont travaillé, il faut, pour le savoir, parcourir les parties les plus reculées, les plus inaccessibles des cathédrales. Élevez- vous dans ces déserts aériens, aux dernières pointes de ces flèches où le couvreur ne se
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hasarde qu'en tremblant, vous rencontrerez souvent, solitaires sous l'œil de Dieu, aux coups du vent éternel, quelque ouvrage délicat, quelque chef-d'œuvre d'art ou de sculpture, où le pieux ouvrier a usé sa vie. Pas un nom, pas un signe, une lettre, il eût cru voler sa gloire à Dieu. 11 a travaillé pour Dieu seul, pour le remède de son âme. » — A ces pages célèbres, qui tombent cependant un peu dans le défaut de ce qu'on appelait alors le c/othique flamboyant et que la mode romantique du jour lui a visiblement dictées, je préfère celles, plus simples et plus sobres, par lesquelles s'ouvre le second volume. Il développe cette idée très juste que dans les temps barbares l'action de la nature agit plus fortement sur les peuples que dans les temps civilisés, et avant de s'engager dans la période où l'histoire de France commence à se localiser en se séparant de l'histoire germanique, c'est-à-dire l'époque des premiers Capétiens, il nous fait faire avec lui un véritable tour de France. Il part de la pauvre et dure Bretagne, « grand écueil placé au coin de la France pour porter le coup des courants de la Manche, et où il s'est trouvé, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait presque, des poitrines et des têtes plus dures que le fer de l'étranger ». 11 traverse la noire ville d'Angers, «qui dort au bord du triple fleuve de la Maine, et dont la cathédrale avec ses flèches boiteuses, l'une sculptée et l'autre nue, exprime suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou ». De là il gagne le pays du rire et du rien-faire, les bords de la molle Loire, « où le saule vient boire dans le fleuve, où les îles fuient parmi les îles, molle et sensuelle contrée que les favoris et favo-
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rites des rois avaient choisie pour y établir leurs châteaux, et où vint aussi pour la première fois l'idée de faire la femme reine des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance mêlée d'amour et de sainteté, comme dans cette abbaye de Fontevrault à laquelle Richard Cœur-de-Lion avait légué son cœur, espérant que ce cœur meurtrier et parricide finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme et sous la prière des vierges ». Je voudrais pouvoir le suivre à travers les belles collines granitiques et les vastes forêts de châtaigniers du Limousin, à travers l'Auvergne et les Cévennes, « vaste incendie aujourd'hui éteint, paré presque partout d'une forte et rude végétation », jusqu'à l'entrée de l'étroite vallée de Cahors, par laquelle il pénètre dans la grande vallée du Midi. * Là, tout se revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. In paysage de 30 à 40 lieues s'ouvre devant vous, vaste océan d'agriculture, niasse inanimée, confuse, qui se perd au loin dans l'obscur ; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux têtes d'argent... Le bœuf attelé par les cornes laboure la fertile vallée. La vigne monte à l'orme. La chèvre est suspendue au coteau aride, et le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. » Je voudrais aussi ^'accompagner dans ses courses au travers de la Provence, pays aux destinées incomplètes, « dont la végétation africaine est bientôt bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer et n'y arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles ». Mais le voyage
serait trop long, d'autant que, pour l'accompagner jusqu'au bout, il faudrait frayer avec lui sa route vers le nord, aux sapins du Jura, aux chênes des Vosges et des Ardennes, pour redescendre vers les plaines décolorées de la Champagne et du Berry. Qu'il me suffise de dire que Michelet n'avait pas tiré de son imagination ou des livres les couleurs de ce brillant tableau. 11 avait accompli lui-même ce pèlerinage aux lieux témoins des principaux événements de notre histoire, et il avait consacré à ce voyage les loisirs annuels que lui créaient les vacances de l'enseignement. Ce temps n'était cependant pas perdu pour l'enseignement lui-même, et une de ses élèves avait le privilège d'en partager avec lui le profit. La révolution de 1830 avait enlevé à Michelet sa royale écolière, la future duchesse de Parme ; mais il conserva cette même qualité de professeur d'histoire auprès de l'une des filles du nouveau souverain, la princesse Clémentine d'Orléans, aujourd'hui duchesse de Saxe-Cobourg. Pendant l'intervalle forcé que mettaient entre les leçons les voyages du maître, celui-ci continuait par lettres son enseignement, mêlant le récit des principaux événements de notre histoire à la description des lieux où ces événements s'étaient passés . Ces lettres étaient dignes, on a bien voulu m'en faire parvenir l'assurance, du talent de celui qui les écrivait, et j'ajoute de la haute intelligence de celle à laquelle elles étaient adressées. Malheureusement le pillage des Tuileries en 1848 les a fait disparaître, et nos discordes cisiles ont ainsi privé l'avenir de documents précieux dont la communication bienveillante n'aurait peut-être pas été refusée aux amis de Michelet.
Pour la préparation de ces deux volumes et des quatre suivants, dont la publication s'é iheioone dans un espace de dix années, Michelet avait eu à sa disposition une mine de documents moins complètement inexplorée qu'il ne se plaisait peut-être à le dire, mais riche et inépuisable. Il avait été nommé en 1831 chef de la division historique aux Archives nationales. Lorsqu'il pénétra pour la première fois dans ces salles, où les manuscrits et les lettres dorment dans leur poussière, il dut sentir se réveiller l'impression qu'il avait autrefois ressentie lorsqu'il errait, encore enfant, dans le musée des Monuments français, a C'est dans ce musée, disaitil, et nulle autre part que j'ai reçu d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce n'était pas sans quelque terreur que je pénétrais sous les voûtes basses où dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde. » Il n'y a rien en effet qui fasse davantage sentir les morts que de tenir entre ses doigts les feuilles où leur pensée passagère s'est inscrite en traits ineffaçables. N'avez-vous pas ressenti une tristesse plus pénétrante à rassembler les lettres d'un être aimé qui n'est plus qu'à vous agenouiller sur son tombeau, tant le contraste est poignant entre la durée de ces documents éphémères et la mort prématurée de celui qui leur a donné la vie ? Mais lorsque ces feuilles jaunies ne vous apportent que la voix des générations passées, lorsqu'on peut sans émotion les sentir palpiter sous ses doigts, on croit entendre les morts eux-mêmes qui vous parlent et qui vous reprochent de soulever le voile de leurs secrets. — De tels scrupules ne sont point faits
JULES MICHELET. Joa
heureusement pour arrêter les historiens, et Michelet moins que tout autre. Ce fut avec une joie sans mélange qu'il pénétra le mystère des vieux cartons et qu'il secoua la poudre des dossiers oubliés. Volontiers se seraitil écrié, comme cet empereur d'Allemagne qui ne voulait plus quitter une abbaye où il s'était arrêté pour prier : « Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux siècles des siècles. » Pendant vingt ans, Michelet fut un des hôtes assidus de ce monastère historique, et il tira de ces richesses enfouies les matériaux de ses premiers volumes. C'est aux fouilles entreprises par lui dans nos archives nationales qu'il doit d'avoir su donner à son histoire ce qui manque peut-être à des œuvres d'une méthode plus sévère : la vie. « J'ai appelé l'histoire résurrection, » disait-il, et c'est bien en effet une résurrection que cet art de rendre la parole à la foule inconnue de nos pères en nous apportant l'écho de leurs joies, de leurs colères, de leurs souffrances et de leurs rêves.
Il y a dans la longue et confuse histoire du moyen âge trois époques décisives, où cette masse muette et souffrante qui s'appelait alors le peuple, fut soulevée en quelque sorte au-dessus de sa condition grossière par un souffle puissant dont les pages de Michelet semblen palpiter encore. Lorsque les tribus barbares, qui promenaient leur course errante des forêts de la Germanie aux rivages de l'Océan, eurent été l'une après l'autre tirées de leur ignorance et façonnées à la civilisation par les enseignements de l'Église, lorsque les Gaulois belliqueux, les Francs sanguinaires, les Goths dissolus, eurent adouci leurs mœurs et confondu leurs usages sous la main
des premiers évêques et des premiers rois, tout à coup une immense tristesse saisit ce monde naissant et vigoureux. Fatigué, il s'assit sur le bord de la route et se prit à désirer la mort. « La fiu du monde est proche,» telle est, à la veille de l'an mil, la croyance universelle, que TÉglise n'approuve ni ne désavoue, qui jette dans les cœurs la crainte et l'espérance, qui remet pendant la trêve de Dieu les épées au fourreau, qui dicte le pardon des injures et l'affranchissement des esclaves. «De même, disait Leopardi, qu'un jeune homme, dont le cœur profond a pour la première fois connu l'amour, éprouve une fatigue et une langueur qui lui font désirer de mourir », de même ce jeune monde se sentait défaillir sous le poids de son amour déçu. A l'aurore du christianisme, • une immense espérance » avait traversé la terre ; le peuple avait cru à l'avènement de cet ordre de choses nouveau que promettaient les vers obscurs du poète latin, il avait cru qu'à une ère de rigueur et de calamités allait succéder une ère de prospérités et de douceur. Il avait cru et il avait attendu; mais l'attente avait été longue autant que vaine, et l'ordre ancien durait toujours. Les malheurs succédaient aux malheurs, les famines aux famines, les injustices aux injustices, et cette multitude plaignante et souffrante ne conservait d'autre espérance que cette promesse inscrite sur la pierre du caveau où dormaient ses morts: Donec vcniat immutatio, jusqu'au jour du changement; mais si ce changement lui-même ne devait jamais venir ? « Oh ! qu'il se hâte plutôt, et que la tin de ce monde si triste, que cette seconde mort de la résurrection vienne les faire sonir de leur ineffable tristesse et les faire pas» r
JULES MICHEL ET. Vol
du néant à l'être, du tombeau à Dieu... Le captif l'attend dans le noir donjon, dans le sépulcral in pace; le serf l'attend sur son sillon, à l'ombre de l'odieuse tour; le moine l'attend dans le silence du cloître, au milieu des tumultes solitaires du cœur. »
Cependant la fin du monde ne vient pas, et l'époque fatale de l'an mil s'écoule sans répondre à cette espérance mêlée de terreur. Alors ce pauvre monde du moyen âge, ce monde des" pauvres, des humbles, des souffrants, qui a soif d'un idéal terrestre, s'éprend d'une nouvelle passion et d'une nouvelle espérance : celle de délivrer Xotre-Seigneur captif dans son tombeau et d'arracher son sépulcre aux mains des infidèles. « Dès que la croisade fut prêchée, le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer, s'armer, se compter, hommes de peu de foi ! Les petits ne s'inquiétaient de rien de tout cela : ils étaient sûrs d'un miracle. » Us comptaient d'ailleurs que Charlemagne viendrait luimême se mettre à la tête de l'expédition et remplacer les chefs inexpérimentés qui les conduisaient, Pierre l'Ermite et Gaultier sans avoir. Aussi personne ne voulait-il rester en arrière. « Le paysan ferrait ses bœufs, attelait son chariot ; sa femme et ses enfants s'y installaient avec lui. La famille cheminait ainsi de compagnie, et à chaque cité nouvelle dont ils apercevaient les murailles les enfants s'écriaient dans un transport de joie : N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons ? Qui de nous n'avait ainsi à l'entrée de la vie sa Jérusalem idéale, dont il croyait toujours atteindre h s murailles et qui s'est évanouie devant ses yeux ? Heureux furent-ils, parmi ces hardis et naïfs pèlerins de l'idéal,
Jj.S ÉTUDES BIOGRAPHIQUES ET LITTÉRAIRES.
ceux, qui n'atteignirent pas la terre désirée et dont les os blanchirent dans la plaine te Nicée! Ils n'eurent pas la douleur de trouver la terre-sainte déjà occupée par leurs tyrans féodaux, les barons du Saint-Sépulcre, les marquis de Jaffa, les princes de Galilée. Ils ne virent point le héros de la croisade, Godefroy de Bouillon, mélancoliquement assis sur la terre nue et soupirant après l'instant où il rentrerait dans son sein. Amère déception de ceux qui parvinrent au terme de leur pèlerinage ! Leurs yeux virent Jérusalem, et ils n'en furent point éblouis; leurs mains malades touchèrent les parois du saint sépulcre, et ils ne furent point guéris. A genoux au pied du Calvaire, ils se frappèrent la poitrine, et ils ne furent point consolés. « Ils s'aperçurent alors que la patrie divine n'était point au torrent deCédron ni dans l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut et attendirent dans un mélancolique espoir une autre Jérusalem ; mais ce fut une grande tristesse pour ces hommes du moyen âge lorsqu'ils furent arrivés au bout ce cette aventureuse expédition. » Le flot populaire n'en coula pas moins à travers l'Allemagne pendant près d'un siècle, suivant dans sa course la vallée du Danube pour aller le plus souvent se perdre dans les eaux du Bosphore. Tandis que l'ambition seule ou l'intérêt continuait d'entraîner vers l'Orient le grand seigneur ou le marchand, plus d'un serf penché sur la glèbe versait encore des larmes en pensant au tombeau de Jésus-Christ. Peu à peu cependant le souvenir même des croisades commença de s'effacer dans la mémoire confuse du peuple; mais il conçut de cette déception nouvelle une incurable tristesse et il demeura étranger aupé-
nible enfantement qui, du sein du moyen âge, devait faire sortir la société moderne. Le peuple laissa dans son indifférence cette société nouvelle s'organiser audessus de sa tête ; il laissa le bourgeois s'isoler dans les privilèges de sa commune ou de sa corporation, le baron se fortitier dans sa tour féodale, la royauté recruter l'armée des légistes pour entrer en lutte avec les barons. Le peuple pleurait sa légende, et il ne voulait pas être consolé parce qu'elle n'était plus.
Cette légende fut retrouvée cependant le jour où du sol national, foulé aux pieds par les Anglais, germa comme une plante vivace et indestructible l'amour de la patrie, le jour où l'imagination du peuple s'éprit d'un pauvre roi fou, captif, délaissé, dont il apercevait de temps à autre le visage pâle collé aux vitres de l'hôtel Saint-Paul. Ce jour-là est née la France, et du premier coup elle trouve ses héros ; le grand Ferré, ce paysan qui abat six Anglais avec sa massue, et ce bourgeois de Muntreuil qui se laisse précipiter dans la mer du haut d'une tour plutôt que de prêter serment aux Anglais, Jeanne d'Arc enfin, dont Michelet a fait la véritable héroïne de ce roman du peuple (un peu trop roman peut-être), dont il s'est complu à écrire et à dramatiser l'histoire. La fille de Jacques Darc et d'Isabelle Rémi, élevée dans la Marche dévastée de Lorraine et de Champagne, sur la lisière du bois chenu, au bord de la fontaine des fées, qui la première s'émut « de la grande pitié qu'il y avait au royaume de France » et partit pour le délivrer, apparaît aux veux de Michelet comme l'incarnation du peuple dans sa simplicité héroïque, et réalise selon lui ce rêve que les gé-
Il'»0 ET IDE S BIOGRAPHIQUES ET LITTÉRAIRES.
aérations souffrantes du moyen âge avaient si longtemps caressé. « Cette idée, poursuivie de légende en légende, se trouva à la fin être une personne ; ce rêve, on le toucha. La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d'en haut, elle fut icibas... en qui? Dans ce qu'on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple tille des campagnes, du pauvre peuple de France... car il y eut un peuple, il y eut une France.. . Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge et déjà la Patrie. »
Cette histoire de Jeanne d'Arc, reprise et publiée séparément depuis, désarmait la sévérité de Sainte-Beuve, qui n'aimait pas Michelet, et qui disait finement :
11 faut le corriger par un peu de Voltaire. » Force lui fut, après ce coup, de reconnaître dans Michelet une puissance « avec laquelle il fallait capituler ». Peut-être mettrais-je cependant au-dessus de son Histoire de Jeanne d'Arc celle des premières guerres de Flandre. Quoi déplus fin, de plus poétique et de plus vrai que cette peinture de la vie du tisserand des Flandres, qui « seul dans l'obscurité de l'étroite rue et de la cave profonde, créature dépendante des causes inconnues qui allongent le travail, diminuent le salaire, se remet de tout à Dieu. Sa foi c'est que l'homme ne peut rien par lui-même, sinon aimer et croire. On appelait ces ouvriers beyhards (ceux qui prient), ou lollarJs, d'après leurs pieuses complaintes, leurs chants monotones, comme d'une femme qui berce un enfant. Le pauvre reclus se sentait bien toujours mineur, toujours
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enfant, et il se chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquiète et gémissante volonté aux genoux de Dieu. Doux et féminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de béguines que de beghards. Ces béguinages étaient d'aimables cloîtres non cloîtrés. Point de vœux, ou très courts. La béguine pouvait se marier, elle passait sans changer de vie dans la maison d'un pieux ouvrier. Elle la sanctifiait. L'obscur atelier s'illuminait d'un doux rayon de la grâce. 11 ne faut pas que l'homme soit seul. Cela est vrai partout, bien plus en ces contrées, dans ce nord pluvieux qui n'a pas la poésie du nord des glaces, sous ces brouillards, dans ces courtes journées.. . . Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernières alluvions, sables, boues et tourbières, par lesquelles les grands fleuves, ennuyés de leur trop long cours, meurent comme de langueur dans l'indifférent Océan? »
Qu'on dise ce que l'on voudra, qu'on exige de l'historien un style plus sobre, une critique plus exacte, une discussion plus scrupuleuse des faits; mais celui qui a écrit ces pages n'était pas seulement un peintre admirable de la nature et des sentiments, il avait aussi un sens historique profond. Si l'intelligence est, en effet, comme a dit M. Thiers, la première qualité de l'historien, l'imagination est certainement la seconde. A quoi sert de raconter le passé, si ce n'est pas pour le faire revivre? A quoi sert d'évoquer les morts, si ce n'est pas pour leur rendre le souffle et la parole? Qu'on veuille bien, de grâce, ne pas bannir la poésie de l'histoire et nous condamner à chercher uniquement dans des fictions frivoles cet aliment indispensable de
nos âmes. C'est comme si l'on voulait nous contraindre à ne demander qu'aux créations de Part les émotions du beau, et si l'on nou^ refusait le droit de ressentir ces émotions en présence de la nature et des œuvres directes de Dieu. Qu'on nous permette donc de chercher aussi la poésie là où elle est, là où elle déborde, dans la réalité, dans la vie, dans l'histoire, et de la décou vrirsousla poussière des faits comme l'antiquaire découvre sous la poussière entassée par les siècles l'inaltérable beauté d'une statue antique. Ceiui qui a su rendre avec une éloquence aussi merveilleuse la pensée des siècles passés, celui qui a su faire vibrer son cœur et le nôtre à l'unisson des joies et des douleurs de nos pères, celui qui a fait parler jusqu'aux pierres et traduit le langage des statues et des caihédrales, celui-là n'était pas seulement un peintre et un artiste, c'était aussi un historien, et il aurait pu devenir le premier de tous, s'il avait su respecter en lui-même les dons variés de son génie.
Le premier volume de {'Histoire de France avait paru en 1833. Le sixième, qui s'arrête à la mort de Louis XI, tut publié en 18i3. Durant les dix années qu'il avait consacrées à cet immense labeur. Michelet avait mené l'existence solitaire d'un érudit. 11 avait repoussé les avances d'une société brillante où. sa réputation lui aurait assuré un succès facile : « Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des amis de M. de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piège plus dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine, plusieurs fois voulurent me conduire à l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais parfaitement qu'un tel milieu, où tout était ménagement et convenance, m'aurait trop civilisé. Je n'avais qu'une seule force, ma virginité sauvage d'opinion et la libre allure d'un art à moi et nouveau. »
Cette crainte de la civilisation et ce souci de sa virginité sauvage n'étaient pas les seuls motifs qui tenaient Michelet à l'écart d'un monde dont la fréquentation ne lui aurait peut-être pas été aussi nuisible qu'il a semblé le croire. Des scrupules très honorables de piété conjugale l'enchaînaient également à son foyer que la mort rendait chaque jour plus solitaire. De bonne heure, Mi-
chelet avait vu la mort frapper autour de lui, et à chacune de ces brusques apparitions son imagination d'entant ou son cœur de jeune homme avait ressenti un ébranlement profond. Le premier atteint dans cette nombreuse famille dont tous les membres avaient concentré sur lui leurs affections, leurs ressources et leurs espérances, fut son grand-père, l'humble vieillard qui faisait autrefois glisser les presses sur les caractères composés par son petit-fils. « Je me rappelle comme d'hier, écrivait-il bien des années après, que le lendemain du jour où l'on enterra mon grandpère, il s'éleva un grand orage, et ma grand'mère, avec un accent qui m'arrache encore des larmes au bout de quarante années, dit : m Mon Dieu ! il pleut sur lui. Sa mère survit de près; ce fut en la contemplant qu'il eut pour la première fois le sentiment direct de la mort et de son horrible réalité. « Lorsqu'en m'éveillant le matin mon père en pleurs me dit : Ta mère est morte, cela me semblait impossible. Je passai la journée les yeux fixés sur maman, et lisant de temps en temps les prière? des morts. » — « Elle a eu, disait-il plus tard, mon mauvais temps, elle n'a pu profiter de mon meilleur. Jeune, je l'ai contristée, et je ne la consolerai pas. Je ne sais même pas où sont ses os; j'étais trop pauvre alors pour lui acheter de la terre. » A défaut d'une place certaine au cimetière, la mère de Michelet n'a du moins jamais perdu celle qu'elle occupait dans les souvenirs de son fils, et l'on a trouvé sur un petit cahier, où il jetait ses pensées familières, cette ligne touchante : « Déposé une couronne sur la tombe où peut-être repose ma mère ! »
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Demeuré seul avec son père durant ces au nées rêveuses de l'adolescence, où, pour parler avec saint Augustin, le cœur aime à aimer, Michelet avait trouvé un ami. Avec lui, il partageait ses pensées, ses études et ses austères plaisirs; avec lui, il lisait la Bible et Virgile. A vingt ans, la mort vint le lui ravir. Michelet conduisit lui-même son ami à sa dernière demeure. « A onze heures nous arrivions au cimetière. Comment dire tout ce qui me venait pendant que nous montions lentement cette allée funèbre ? La vue des arbres demivoilés par le brouillard et hérissés de glaçons me déchira ; mais ce qui me perça, ce fut d'entendre cette terre glacée qu'on fit tomber sur la bière. « Votre ami, dis-je à Pauline en rentrant, a maintenant six pieds de terre sur le cœur. »
Sur ces premières douleurs que, dans sa robuste ignorance, la jeunesse croit éternelles, la vie, qui est faite d'oubli, prend bien vite le dessus. A vingt-deux ans, Michelet contracta le mariage dont j'ai parlé. Il avait vécu depuis lors d'une vie intime et retirée, lorsqu'en J 839, sa femme mourut laissant dans sa maison ce vide que laisse toujours dans des lieux habités longtemps en commun l'absence d'un être familier. « Je disais, dans mes premières et bien moins amères tristesses : Mquum, bonum et justum est, œqum et salutarc. . . Je n'ai plus la force de le dire. . . Reprenez-mqi donc, puissance inconnue... Je n'ai plus de résignation. » Dans une épitaphe touchante composée par lui, il rendait une surabondante justice au dévouement qu'elle lui avait témoigné et il terminait par cette plainte : Siccinc dividit amant mors ! Quousque Domine ? Peu après, son fils alla s'éta-
blir loin de lui, sa fille se maria, et il demeura seul avec son père dans le grand appartement désert. \^a jour qu'il revenait des Archives, on l'arrêta sur le seuil avec ces mots : « Votre père est mort !» — « Je ne l'ai pas quitté, écrivait-il trois jours après, pendant quarante-huit ans, et je l'ai quitté hier; il m'a fallu mettre dans la terre celui qui m'aima uniquement. Aujourd'hui nous voilà à part, lui dans la terre où il a déjà reçu la froide pluie de novembre, moi près du feu, à cette table où j'écris ceci. Me voilà vieux d'aujourd'hui. C'est moi, disait Luther dans un jour semblable, c'est moi qui aujourd'hui suis le vieux Luther. »
Une solitude aussi complète n'était pas saine pour Michèle t. L'excès du travail et la continuelle tension de l'esprit développaient chez lui une surexcitation dont on aperçoit déjà le germe dans son histoire de Jeanne d'Arc et de Louis XI. La solitude ne serait cependant point une mauvaise conseillère pour l'historien qui prendrait pour règle cette réponse d'un vieux ermite : Cogîtavi dies antiquos et annos œternos in mente habui ; « J'ai songé aux jours antiques et j'ai eu dans ma pensée les jours éternels ». Mais cette disposition -sereine que Michelet avait portée dans ses premières études n'était point demeurée à l'abri des orages. S'il tenait sa porte fermée au monde, en revanche il l'ouvrait de plus en plus grande aux préjugés et aux passions de la foule. Michelet était entré depuis quelques années en relation directe avec le grand public, non pas seulement par le succès populaire de son histoire, mais par son enseignement. Après avoir, de 1833 à 1835, occupé comme suppléant la chaire de M. Guizot à la Sorbonne, il fut
appelé en 1838 à remplir au Collège de France la chaire d'histoire et de morale. Le succès de ses premiers cours fut grand et ne tarda pas à réunir un public animé dont les étudiants ne formaient pas la majeure partie. A des qualités essentielles, l'amour des jeunes gens, la confiance en leur bienveillance, ce que lui-même appelait « la foi dans l'ami inconnu », Michelet joignait cependant, par une contradiction singulière, les défauts les plus contraires à l'idéal du professeur : d'abord la difficulté de la parole. Il se refusait cependant à toute préparation : « Je suis sûr de ne pas rester court, disait-il ; ce que j'ai à dire, c'est moi. >-. Aussi à cet écrivain abondant et plutôt prolixe, les mots en parlant venaient-ils rares et pénibles. Ils ne répondaient pas avec docilité à l'appel de la pensée. L'expression se faisait longtemps attendre. Elle arrivait cependant, souvent juste et brillante ; mais la lenteur qu'imprimait à sa diction cette lutte entre la parole et la pensée rendait plus étranges encore par le contraste les écarts de son enseignement. Ce qui manquait en effet par-dessus tout à Michelet, c'était le respect de sa chaire. Sous prétexte de morale et d'histoire, tout sujet lui était bon. Parfois il tirait le sujet de sa leçon du jour d'un événement futile qui avait attiré son attention, d'un fait insignifiant dont il avait été témoin en se rendant à son cours. « L'enfant est né, s'écriait-il un jour avec solennité; la femme le nourrit, elle fait cuire sa bouillie. . . Yoyez-la; elle prend du bout du doigt la bouillie nourrissante et la met sur la langue de son enfant. 11 y a dans cet acte une révélation profonde. » Toutes ces leçons n'étaient cependant point sur ce ton
ridicule. J'ai tenu entre mes mains les notes prises à quelques-uns de ses cours par un élève deviné à devenir lui-même un maître, M. Gaston Boissier1. Rien ne m'a mieux fait comprendre l'action qu'a exercée l'enseignement de Michelet. L'abondance des idées, l'éclat de la forme, la diversité des sujets, devaient être un grand attrait pour des jeunes gens auxquels on ne saurait demander de donner à leurs professeurs des leçons de goût et de sobriété. L'attention publique se tournait alors avec curiosité vers le Collège de France, où Michelet n'était pas seul à attirer la foule. A côté de lui, Edgar Quinet enseignait l'histoire des littératures du midi de l'Europe. On venait de créer la chaire de langue et de littérature slaves pour Mickiewicz, le poète polonais, l'auteur des Pèlerin*. L'éloquence chaleureuse de Quinet (bien supérieur à Michelet comme professeur), celle tourmentée mais puissante de Mickiewicz, dont on disait : 11 cherche le mot, mais il le trouve toujours, — celle enfin, bizarre, incohérente, riche en idées et en images, de Michelet, attiraient au pied de leurs chaires un auditoire remuant. « Ces trois professeur- bc croyaient appelés, dit avec justesse M. Monod, à une sorte d'apostolat philosophique et social. » Ce qui était plus grave, c'est que la jeunesse le croyait aussi ; mais la nature de cet apostolat nouveau- ne laissait pas d'exciter quelques ombrages chez ceux qui se tenaient, à meilleur droit peut-être, pour les vrais successeurs des apôtres.
1. Quelques-uns des cours de Michelet ont été récemment réunis sous ce titre : l'Etudiant,
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C'était précisément le moment où la liberté de l'enseignement était pour la. première lois ouvertement réclamée par les ministres de l'Église catholique, au nom de la liberté de conscience et des principes de leur foi menacée. Poliment débattues entre l'archevêque de Paris, M?r Affre, et le ministre de l'instruction publique, M. Villemain, ces hautes questions trouvaient au degré inférieur de l'échelle des champions moins courtois. Un certain chanoine de Lyon, l'abbé Desgarets, dont le nom aujourd'hui oublié eut à cette occasion son quart d'heure de célébrité, avait fait paraître sous ce titre : le Monopole universitaire dévoilé, une série d'articles où des attaques violentes jusqu'à l'injure étaient dirigées contre les professeurs les plus éminents du Collège de France et de la Sorbonne, Quinet, Lerminier, Lacretelle, mais en particulier contre Michelet. En vain ce pamphlet fut-il désavoué par les supérieurs hiérarchiques du malencontreux chanoine, Michelet ressentit vivement l'injure. La stupéfaction se mêlait chez lui à la colère. Quoi! on s'attaquait à lui ! à lui qui avait eu vis-à-vis de l'Eglise catholique des procédés et des ménagements dont elle avait eu si fort à se louer, à lui ; qui (ce sont ses propres expressions) avait remué avec tant de précaution ses membres endoloris, comme on remuerait les membres de sa mère malade ; à lui qui avait célébré les merveilles des églises gothiques et, volontiers en aurait-il juré, appris au monde étonné l'existence des cathédrales de Strasbourg uu de Reims ? Tant d'ingratitude justifiait toutes les représailles. Ce furent les jésuites qui payèrent pour leur chanoine.
C'était en effet sur les jésuites, sur la constitution de leur ordre, sur son passé, sur ses tendances, que portait à cette date l'effort de la polémique universitaire, car on les considérait comme étant les premiers et peut-être les seuls intéressés à la liberté de renseignement. Par une coïncidence toute fortuite, assure Michelet, et dont il n'aurait même pas été prévenu, Edgar Quinet avait annoncé l'intention de prendre les jésuites pour objet de son cours. Le prétexte que Quinet, professeur de littérature méridionale, avait choisi, c'était de rechercher les causes de la décadence littéraire des peuples du Midi. Le prétexte que Michelet. professeur de morale et d'histoire, mit en avant, ce fut de montrer par un exemple éclatant en quoi diffère l'organisme vivant du mécanisme stérile. La vérité, c'est que l'un et l'autre s'étaient sentis injustement atteints; c'est qu'ils avaient voulu rendre coup pour coup et qu'ils avaient pensé non sans raison que leurs coups tomberaient d'autant plus rudes qu'ils seraient assénés de plus haut. Aussi le Collège de France fut-il transformé pendant quelques leçons en un véritable champ de bataille. Au cours de Michelet comme au cours d'Edgar Quinet, ceux dont ces attaques froissaient les convictions s'étaient donné rendez-vous, et ils s'efforçaient par leurs murmures de fermer la bouche aux deux professeurs. Les partisans de Michelet et de Quinet, beaucoup plus nombreux, voulaient de leur côté imposer silence aux interrupteurs. Ce n'était plus un cours, c'était une bagarre. L'affaire devint grosse; les journaux s'en mêlèrent et la presse libérale prit parti pour celui qui se posait en adversaire des jésuites; mais la presse rendit
à Michelet un service encore plus signalé, ce fut de reproduire ses cours. Le lendemain du jour où sa leçon, maintes fois interrompue, poursuivie au milieu du bruit, était en réalité perdue pour ses auditeurs, quelle que fût leur opinion, cette même leçon, recueillie par la sténographie, paraissait dans une des feuilles du matin, et faisait le tour de la France. Ce procédé nouveau, de transformer les leçons d'un cours en articles de journaux, assura le triomphe de Michelet. Ses adversaires renoncèrent de guerre lasse à empêcher la continuation d'un enseignement dont ils ne faisaient qu'augmenter la publicité. Laissons-le raconter luimême son triomphe. « Quand ma chaire assiégée me fut presque interdite et la parole disputée par une cabale fanatique, le soir même je cours à la presse ; elle haletait sous la vapeur, l'atelier n'était que lumière, brillante activité; la machine sublime absorbait du papier et rendait des pensées vivantes. . . Je sentis Dieu; je saisis cet autel. Le lendemain j'étais vainqueur. » Il était vainqueur sans doute, mais à quel prix ! Au prix d'une bataille livrée dans une demeure pacifique où il avait eu le tort d'introduire le tumulte et les passions du dehors, et, ce qui était plus grave, au prix d'un sacrifice offert sur l'autel de ce dieu nouveau qu'il avait saisi, de ce dieu populaire devant lequel il devait désormais brûler l'encens. J'ai insisté sur cet épisode, aujourd'hui un peu oublié, et qui pourrait paraître insignifiant, de la vie de Michelet, parce qu'à mon sens cet épisode marque au contraire un moment décisif dans sa carrière. 11 y a dans la vie de tout homme une heure, un instant fatal en quelque sorte, où le tournant
se prend, où le pli se contracte et qui partage en deux sa destinée. Pour moi, cette heure, cet instant fatal dans la vie de Michelet fut le jour où, sous l'empire d'une rancune légitime, il transforma son talent en un instrument de vengeance, et où il opposa aux passions déchaînées contre lui le déchaînement de passions non moins violentes. 11 faut, la vie publique en fournit chaque jour la preuve, avoir le caractère bien trempé pour résister aux séductions de la popularité même passagère. 11 faut avoir la tête forte pour ne pas se laisser enivrer par les applaudissements de la foule, et celui qui a, ne fût-ce qu'un instant, trempé ses lèvres dans ce vin grossier, celui qui s'est abandonné, ne fût-ce qu'un jour, à cette ivresse, celui-là en conserve parfois une sorte de vertige qui désormais rend ses pas toujours chancelants. Sans doute cette recherche du succès populaire ne date pas pour Michelet de son cours de 1843, et il serait facile de relever dans chacun des volumes publiés par lui les progrès de celte préoccupation croissante ; mais on peut dire qu'à partir de cette époque le souci de la popularité démocratique l'envahit tout entier et devient la source permanente de son inspiration. A ce nouvel emploi de ses facultés, Michelet n'a pas perdu seulement cette sérénité du caractère et de l'esprit, qui relève singulièrement le rôle de l'historien ; il a, par un lent retour de justice, compromis et diminué peu à peu son talent. Il se connaissait bien lui-même lorsqu'il disait que c'était un talent de sympathie ; et, lorsqu'il voulut en faire un talent d'invectives, l'instrument faussé se mit à rendre des sons discordants et criards. C'est à peine si à de rares intervalles une note
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mélodieuse et pure rappellera l'ancienne harmonie.
Michelet ne négligea rien pour assurer la durée de cette popularité brusquement conquise. Je tiens d'un témoin oculaire le récit d'une scène curieuse qui intervint un jour entre le professeur et quelques étudiants délégués auprès de lui (c'était du moins leur prétention) par la jeunesse des écoles. Michelet avait dit dans son cours que la France avait été sauvée malgré la Terreur. C'était par la Terreur qu'il aurait fallu dire au gré de ces jeunes gens. Michelet, fort troublé, s'excusait, cherchait à se faire pardonner en expliquant sa pensée à ses élèves, devenus ses juges et il fallut, pour lui rendre un peu de courage, que celui dont je tiens ce récit (il était alors élève à l'École normale), se mêlant à la conversation, l'assurât que la jeunesse des écoles n'était pas unanime sur ce point, et qu'aux yeux de beaucoup la Terreur avait plus fait pour perdre la France que pour la sauver.
Ce n'était pas seulement comme professeur, c'était aussi comme écrivain que Michelet descendait à ces complaisances. Ce qu'il n'osait pas dire dans sa chaire, il le mettait dans ses livres. C'est ainsi qu'il publiait en 1845 le Prêtre, la Femme et la Famille, « livre d'analyse psychologique Une et profonde », dit M. Monod. J'en demande pardon à M. Monod, d'ordinaire si judicieux dans ses jugements, mais je ne puis trouver ni profondeur dans cette étude superficielle des procédés de direction des jésuites, ni finesse dans ces déclamations banales sur les dangers de la confession et du célibat des prêtres, qu'il voudrait voir tous « mariés ou mieux encore veufs », dernière condition dont en bonne justice
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l'accomplissement ne dépendrait pas d'eux seuls. J'appliquerais plutôt cet éloge à un petit livre, manifestement publié par lui sous cette même préoccupation démocratique, et qu'il intitule un peu pompeusement le Peuple. Le peuple ! mot plein d'anxiété et de mystères, que les uns prononcent avec crainte et les autres avec espérance, comme on prononcerait le nom d'un maître inconnu aux volontés capricieuses et toutes-puissantes. Ce roi du monde moderne a des flatteurs comme il a des ennemis, il a ses courtisans comme il a ses détracteurs; mais chez qui trouvera-t-il un juge ou un guide? Quel homme, ballotté comme nous sur les vagues de cette mer sans limites, aura le regard assez perçant et le bras assez ferme pour naviguer entre les écueils qui se cachent sous ses flots troublés et profonds?
Il ne faut pas demander à Michelet pareille clairvoyance. Sa théorie de V affranchissement par Vamour fait plus d'honneur à son bon cœur qu'à son jugement. Cependant à côté de ces rêveries on rencontre beaucoup d'aperçus vrais sur l'état moral des classes laborieuses en France, et surtout des classes agricoles. Michelet n'a pas ce mépris du paysan, qui a été si longtemps l'erreur de nos orgueilleux démocrates. Il connaissait à merveille l'existence de ces classes rurales aux habitudes sobres, à l'ardeur économe, à l'activité silencieuse, qui forment aujourd'hui l'élément le plus sain de la France. Il y a de fines pages sur l'amour du paysan pour la terre, sa maîtresse, qu'il cultive avec passion toute la semaine et qu'il va voir encore à la dérobée le dimanche pendant que sa femme est aux vêpres, — sur cette armoire à linge, orgueil de la campagnarde, qu'une
partie de l'épargne domestique s'emploie à garnir, — sur la robe d'indienne à fleurs qui a remplacé la vieille étoffe de bougran bleu rapiécée en maint endroit, et qui permet à l'ouvrier de conduire sa femme avec fierté à la promenade, — enfin sur le jardinet, qui dans la vie toute matérielle du travailleur, est le petit coin où se réfugie la poésie. Si son livre ressemble peut-être un peu trop à une berquinade et pourrait être aussi bien intitulé: «le Paysan ou l'Ouvrier vertueux, » si, deux ou trois ans avant la terrible explosion de 1848, il n'a pas su discerner les chimères, les passions, les appétits qui couvaient sous cette régularité apparente, du moins, n'a-t-il pas caressé les utopies socialistes, ni prodigué au dieu populaire de trop grossières flatteries. Il ne devait pas s'imposer la même réserve dans son Histoire de la Révolution française.
Dans la préface de son Histoire, Michelet raconte qu'au moment où il venait de terminer le règne de Louis XI, il visita par hasard en grand détail la cathédrale de Reims. Après avoir fait le tour de la corniche intérieure, il ressortit au dehors sur les voûtes et arriva au dernier petit clocher. Là un spectacle étrange rétonna fort. La tour avait à sa base une guirlande de suppliciés, les uns ayant la corde au cou, les autres le visage mutilé, et c'étaient tous des hommes du peuple. s Je ne comprendrai pas. s'éeria-t-il, les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis en moi L'âme et la foi du peuple. » Et il partit avec la résolution d'entreprendre l'histoire de la Révolution française.
Ainsi c'est parce qu'un eaprice d'architecte a donné pour soubassement à l'une des tours de la cathédrale de Reims une guirlande de suppliciés, que Michelet, au mépris de toutes les règles de la composition historique, franchit d'un bond trois siècles de l'histoire de France, et raconte la chute de la monarchie avant d'avoir raconté sa grandeur. On me permettra de ne pas tenir cette raison pour suffisante et de chercher la véritable, qui au reste n'est pas très difficile à deviner. Michelet obéissait encore une fois à cette préoccupation du sujet popu-
laire qui lui avait fait autrefois renoncer à son histoire des empereurs romains pour entamer plus tôt Y Histoire de France. Le souffle des passions qui, à la veille de la révolution de février, agitaient les esprits n'était guère propice aux véritables études historiques, mais se prêtait à merveille au récit passionné des temps révolutionnaires. Les grands amants de popularité, les grands maîtres dans l'art de courtiser la foule, Lamartine, Louis Blanc, l'avaient senti comme Michelet, et auraient pu lui dérober cette fleur de renommée que lui avait valu sa campagne contre les jésuites. Il s'empressa donc de faire comme eux et il publia, au commencement de l'année 1847, le premier volume de YHistoire de la Révolution française.
J'ai entendu un jour le père Gratry comparer l'impression que produit sur nos esprits cette époque troublée de la Révolution française à celle qu'auraient ressentie les peuplades de la Galilée, si les ténèbres de la nuit s'étaient entr'ouvertes pour leur laisser apercevoir le tentateur transportant le Christ sur la montagne. L'effroi mélangé d'admiration qu'aurait jeté dans leurs cœurs l'aspect de ce groupe diabolique et divin rendait à ses yeux le sentiment de répulsion et d'attrait que font naître dans nos esprits ces temps de crime et de grandeur. Aussi l'étude de la Révolution a-t-elle exercé une sorte de fascination sur les esprits les plus divers de notre siècle, sur les plus précis et les plus calmes, comme sur les plus rêveurs et les plus fougueux, sur M. ITiiers et M. de Tocquevilîe, comme sur M. Edgar Quinet et M. Taine. On dirait qu'il y a dans ces années, cependant si proches de nous, quelque mystère dont le
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secret nous échappe encore, et qu'on y va découvrir les origines obscures de la France moderne comme on espère découvrir dans les temps antéhistoriques le mystère de la genèse du monde. De là ces alternative^ entre un enthousiasme qui va jusqu'à la complaisance criminelle et une réaction qui méconnaît parfois la justice. La mode historique est aujourd'hui du côté de la réaction, et il ne faut pas s'en plaindre si cette réaction reste dans des bornes assez mesurées pour ne pas provoquer en sens contraire un mouvement plus dangereux. Parmi les motifs légitimes de ce retour de sévérité, on peut assurément compter les histoires conçues dans l'esprit où est conçue celle de Michelet. Je ne connais rien de plus téméraire, et l'on pourrait dire de plus insolent, que la doctrine posée par Michelet dans l'Introduction de son Histoire. A ses yeux, la Révolution française n'est pas seulement un grand fait historique dont les conséquences ont transformé la face de la France ; c'est un grand fait moral qui a inauguré une nouvelle doctrine dans l'histoire religieuse de l'humanité. Il pose en propres termes cette question: La Révolution française fut-elle chrétienne ou antichrétienne '! Et il répond hardiment : Antichrétienne. Le christianisme était la religion de la grâce et de l'amour, c'est-à-dire de l'arbitraire. La Révolution française est la religion de la justice et du droit. Le christianisme et la révolution sont donc inconciliables. Le Christ est détrôné; le nouveau souverain du monde, c'est celui que Mirabeau proclame à La Constituante : le droit. Telle est la doctrine que Michelet a exprimée peut-être plus hardiment qu'un autre, mais qui est aujourd'hui au fond de beaucoup
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d'esprits. Eh bien, j'en demande pardon aux crédules disciples de cette religion nouvelle, mais je ne connais pas de prétention plus téméraire que cette déification de la Révolution française; je n'imagine pas de moyen plus assuré de justifier toutes les représailles et tous les excès de polémique. A n'envisager en effet les choses que par le côté historique, un fait est incontestable, c'est que le monde civilisé vit depuis dix-huit siècles sur une religion qui peut, sous des deux différents, sous les brouillards d'Ecosse ou le soleil de. Xaples, revêtir des formes différentes, mais qui est devenue une part involontaire dans notre existence. L'homme moderne en est imprégné dès sa naissance, et pas un instant de sa vie ne lui échappe, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Elle se mêle à ses joies, elle adoucit ses douleurs, elle relève son espérance en l'accompagnant jusqu'à l'entrée de l'inconnu, et ne l'abandonne sur ce seuil redoutable qu'après avoir recommandé Pâme du vieillard à celui qui fut le Dieu de l'enfant. On peut sans doute, au nom d'une exégèse incertaine, critiquer le développement historique de cette religion. On peut surtout, au nom d'une philosophie rigoureuse, montrer qu'elle laisse encore bien des problèmes inexpliqués et des questions sans réponse; mais on ne la détruira et surtout on ne la remplacera pas. On ne la remplacera pas en offrant à l'homme, cette créature chancelante et souffrante qui traverse la vie en gémissant, un symbole tout terrestre, en ne promettant à sa faiblesse d'autre appui que le droit, à ses douleurs d'autre consolation que la justice, alors que l'histoire du genre humain se confond avec celle des défaites du droit et des défaillances de la justice. Aussi, quoi (Téton*
nant que ces prétentions insensées amènent des défis imprudents, et que d'un autr? côté cette même pensée d'un antagonisme fatal entre le christianisme et la Révolution française fasse espérer et prévoir ce qu'on a appelé ce l'enterrement civil des principes de 89 », comme si ce qu'il y a de bon et devrai dans ces principes était autre chose que le développement et la confirmation de la doctrine sociale contenue dans l'Évangile.
A une histoire conçue dans l'esprit que je viens d'indiquer, il ne faut demander ni un exposé impartial des faits, ni un jugement équitable sur les personnes. Les sept volumes de Michelet ne sont qu'un long pamphlet, parfois éloquent, souvent désordonné, où se trouvent des apologies pour toutes les faiblesses, des excuses pour tous les crimes et des larmes pour toutes les victimes. Danton ne lui inspire pas moins de compassion que Louis XVI. et le sort d'Anacharsis Clootz l'émeut plus que celui de Madame Elisabeth. Autant qu'au milieu de l'incohérence des idées et de la confusion du récit on peut saisir le plan général de l'ouvrage, ce plan est celui-ci : tout ce qui a été fait sous la Révolution de grand, de généreux, d'utile, est l'œuvre du peuple ; tout ce qui a été fait d'odieux, de burlesque ou de sangui naire, est lVeuvrede quelques criminels qui ont désho noré la cause du peuple. Encore craint-il en terminant ic'est là son seul remords) d'avoir été trop sévère « pour les hommes héroïques qui. en 93 et 94-, soutinrent la Révolution défaillante ». C'est à ce remords qu'il obéit sans doute lorsque, après avoir, pendant le cours du récit, choisi Robespierre et ses acolytes, pour faire re tomber sur leurs tètes la responsabilité de tous les crimes
de la Révolution, il termine par un récit du 9 thermidor, écrit tout entier à leur glorification. 11 proclame Saint- Just « l'espérance dont la France ne se consolera pas», et Robespierre « un grand citoyen » .
Ce qui peut-être est plus dangereux encore que cette apologie d'hommes sur lesquels le verdict de la conscience publique est prononcé, ce sont les efforts qu'il tente pour dérober à leurs victimes la compassion à laquelle elles ont droit. Il n'est pas d'attentats djnt il ne s'efforce d'atténuer l'odieux en rejetant une partie de la responsabilité sur ceux-là mêmes contre lesquels les coups ont été dirigés. Les complots royalistes sont toujours là pour tout expliquer. Avec quel soin il détaille les actes de cruauté dont l'exaspération de la guerre civile a pu rendre les Vendéens coupables, et dont il a pu retrouver la trace, grâce aux minutieuses investigations entreprises par lui dans les archives de la ville de Nantes! Avec quelle ostentation, au contraire, il met en relief les rares mouvements de courage ou d'humanité qui ont traversé l'âme des féroces acteurs de ce long drame de la Terreur ! 11 s'attendrit aux niaises démonstrations de sensibilité dont les hommes de la Révolution étaient si prodigues dans leurs discours et si avares dans leurs actions. H s'émeut à propos d'une somme de mille francs qui fut réclamée (et jamais employée sans doute) par le cordonnier Simon pour la réparation d'une cage d'oiseaux dorés, destinés à l'amusement du petit Capet; mais il résume en trois lignes le procès de la reine : « La reine fut expédiée en deux jours, H et 43; elle était coupable, elle avait appelé
l'étranger. »
Cette partialité poussée jusqu'au cynisme enlève toute valeur historique à une œuvre qui n'est cependant pas dénuée de ces qualités natives dont Michelet a eu tant de peine à se débarrasser tout à fait : l'imagination et la vie. Avec ce singulier mélange d'érudition et de fantaisie qui avfcles années caractérise de plus en plus sa méthode, Michelet a tiré un grand parti de documents peu connus avant lui et qui ont été détruits depuis : les archives de la Seine, qui contenaient les procès- verbaux de la Commune de Paris, et les archives de la préfecture de police, qui contenaient les procès-verbaux des sections. A l'aide de ces documents , Michelet a su faire pour le peuple révolutionnaire de Paris ce qu'à l'aide des documents trouvés dans les archives nationales, il avait fait autrefois pour le peuple du moyen âge : raconter ses passions, ses souffrances, ses terreurs et ses accès de férocité. Michelet possédait à un haut degré l'instinct de la foule, le sens de l'émeute. Les quelques pages où il retrace l'arrestation de Louis XYI à Varennes, les sentiments mélangés des paysans qui se trouvent pour la première fois en présence de ce personnage mystérieux, le roi, leurs impressions contradictoires de respect, de colère, de pitié , puis le lent retour de la famille royale, l'arrivée a Meaux, dans le palais de Bossuet, la rentrée dans Paris, tout ce récit est vraiment une page de grande hisloire. Il faut y ajouter la peinture de la vie des clubs au début de la révolution, les feuillants, les jacobins, les cordeliers, et celle de ces derniers mois d'affaissement , d'effroi et d'insouciance qui ont précédé le 9 thermidor et qui ont gardé le nom de terreur ; mais quelques chapitres
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épais ne sauraient suffire pour sauver YHittoirc de Michelet, et, aux yeux de ceux qui joignent au scrupule de la méthode le souci de l'équité, elle demeurera toujours à la fois une mauvaise œuvre et une mauvaise action.
Commencée sous la monarchie, continuée sous la république, YHistoire de la Révolution fut terminée par Michelet sous l'empire. Le premier volume avait paru en 1847, le dernier parut en 18o3. Durant ce laps de six années, plus d'un événement public et privé était venu changer les conditions d'existence de Michelet. 11 avait salué de ses applaudissements la révolution de février, et il s'était embarqué avec une confiance aveugle dans cette barque mal frétée, sans gouvernail et sans pilote, qui devait en quatre ans conduire la France de la guerre civile au despotisme. Les solennelles naïvetés du gouvernement provisoire lui parurent le dernier mot de la sagesse politique. 11 fut attendri et ravi lorsqu'à la fête du -4 mars, donnée en l'honneur des morts de février, il vit flotter aux mains d'Italiens, de Polonais et d'Allemands d'une moralité douteuse « le tricolore vert de l'Italie (aima mater), l'aigle blanc de Pologne, qui saigna tant pour nous, et surtout le grand drapeau du saint-empire, de sa chère Allemagne, noir , rouge et or». Il était en politique de ces esprits clairvoyants qui croient à la réconciliation des classes par l'amour, et à la fraternité universelle des peuples. Les journées de juin lui furent cependant un avertissement salutaire. Pendant une de ces journées, les émeutiers voulurent dresser une barricade devant sa maison. «Mais vous êtes devant la maison de Michelet», leur dit quelqu'un.
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«Qu'est-ce que c'est que Michelet s? répondirent-ils.
Cette réponse fut rapportée à Michelet qui eu fut surpris et frappé. « Je n'écrirais plus aujourd'hui, dit-il, mon livre du peuple.»
Rendons-lui cependant celte justice qu'il sut résister à la tentation devaot laquelle tant d'hommes de lettres ont succombé, de demander au suffrage universel la consécration de cette popularité dont il avait poursuivi la recherche. «Je me suis jugé, écrivait-il dès 1846; je n'ai ni la santé, ni le talent, ni le maniement des hommes. » Et un autre jour il disait à un ami : « Vous vous êtes mépris en voyant en moi autre chose qu'un artiste.» Aussi dans une lettre adressée aux électeurs des Ardennes qui lui avaient offert leurs suffrages, se horna-t-il à leur recommander la candidature de son gendre, M. Poulain-Dumesnil-Michelet. « 11 s'est donné à moi, s'écriait-il, je le donne à la France. » La France n'apprécia pas le cadeau à sa juste valeur et M. Poulain-Dumesnil-Michelet échoua aux élections à la Constituante.
Si Michelet se refusait avec raison à atnrder la tribune des assemblées, il s'était du moins empressé de remonter dans sa tribune à lui, je veux dire dans sa chaire du Collège de France, dont l'accès lui avait été fermé en 1847. L'occasion était favorable pour se livrer de nouveau aux excentricités de son enseignement, qui dans les premiers temps passèrent inaperçues au milieu de beaucoup d'autres; mais à mesure que les choses rentraient peu à peu dans l'ordre et que l'Université revenait à la gravité de son rôle, le cours de Michelet, dont les allures oratoires n'étaient pas changées depuis
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1843, devint un sujet de préoccupation et de scandale. La chaire d'histoire et de morale se transformait, à certains jours, en une chaire de droit républicain, et ni les doctrines qui y étaient enseignées , ni le ton du professeur n'étaient de nature à calmer l'effervescence de la jeunesse qui se pressait de nouveau à ces cours. Parfois la leçon finissait dans un enthousiasme qui dégénérait en tumulte : A la Bastille! criaient les uns; à la Montagne ! criaient les autres, et peu s'en fallait que les auditeurs de Michelet ne partissent en bandes pour se livrer à quelqu'une de ces manifestations ambulantes si fréquentes dans les temps troublés.
La prolongation de ces scandales finit par émouvoir les collègues de Michelet au Collège de France. On voulut d'abord lui imposer l'observation de la règle commune, qui comporte deux leçons par semaine. « Je ne puis pas, dit Michelet. — Mais je le fais bien, moi, fit observer un de ses collègues. — Des leçons comme les vôtres, repartit Michelet, on en ferait une tous les jours; mais moi, chacune de mes leçons est un poème. » Enfin une goutte d'eau fit déborder le vase : ce fut une certaine leçon sur les peuples qui chantent et les peuple* qui ne chantent pas, dont j'ai tenu entre mes mains la sténographie , et où il y a au reste d'assez belles choses sur la tristesse des paysans , « qui , assis le dimanche à la porte de l'église, où ils n'entrent plus, semblent se demander où est Dieu». L'étrangeté et le retentissement de cette leçon décidèrent les collègues de Michelet à se réunir pour examiner s'il n'y aurait pas lieu de lui appliquer la peine disciplinaire de la réprimande. Michelet comparut devant eux,
hautain, belliqueux. 11 eut l'imprudence, en se défendant, de faire appel au vénérable M. Biot, sur la protection duquel il croyait pouvoir compter. « Vous êtes professeur d'histoire et de morale, répondit M. Biot. et je ne trouve dans vos leçons ni histoire, ni morale. » La réprimande fut prononcée ; immédiatement après, le cours fut suspendu par le ministre de l'instruction publique, M. Giraud, et l'exécution de la mesure confiée à l'administrateur du Collège de France, M. Barthélemy-Saint-Hilaire. On était encore en république. Par deux fois les étudiants se réunirent en bandes et se rendirent à la Chambre pour protester contre la suspension ; mais cette manifestation échoua dans le ridicule et ne servit qu'à justifier auprès du public impartial la mesure prise par le ministre. A la fin de cette même année, le coup d'État arrivait, et Michèle! était destitué sans qu'il fût tenu compte de ses droits à la retraite. Au mois de juin 1852, le serment était exigé des conservateurs des archives. Michelet noblement refusa, et il perdit sa place. Son Précis d'histoire moderne était en même temps rayé de la liste des ouvrages classiques autorisés dans les collèges, ce qui du même coup en supprimait presque absolument la vente. Ainsi tout lui fut retiré à la fois, places, traitements et moyens d'existence. Sa santé, déjà ébranlée par une longue période de travail et de surexcitation, fut profondément atteinte par ces coups successifs. 11 s'enfuit en quelque sorte de Paris et se réfugia dans une petite maison qu'il avait louée aux environs de Nantes. On m'a assuré que telle était alors son honorable pauvreté qu'il avait dû emprunter à un ami la
somme nécessaire à son voyage et à son installation. Après plus de vingt ans, il allait retrouver le repos et la retraite de ses années de jeunesse, mais la retraite sans la solitude.
« C'est une miséricorde infinie, disait Du Guet, et qui n'est connue que de peu de personnes, que de retrouver son cœur après qu'il s'est évanoui. » S'il est, ainsi que le disait le pieux directeur, donné à peu de personnes de retrouver leur cœur, à combien est-il donné de retrouver aussi leur esprit ? Combien sont-ils les heureux qui, parvenus à l'âge où l'homme n'aperçoit plus d'autres perspectives que celle du déclin, ont senti cependant germer en eux quelque faculté nouvelle, et ont recueilli les fruits inespérés de quelque tardive récolte ? Ces regains de l'esprit sont plus rares encore que les retours du cœur ; mais lorsque c'est la chaleur du même soleil d'automne qui a fait mûrir cette double moisson, lorsque c'est un sentiment intime et profond du cœur qui a rendu sa fraîcheur et sa fécondité à l'esprit desséché, alors ce n'est pas seulement une miséricorde infinie, c'est aussi une joie fnfinie.
Cette miséricorde et celte joie, Michelet les a connues dans la dernière moitié de sa vie, et personne n'ignore à quelle source il puisa ce breuvage enchanté qui a fait couler dans ses veines les flots d'une seconde jeunesse. Je n'ai point à soulever ici le coin d'un voile derrière lequel Michelet aurait discrètement abrité le mystère de
cette renaissance. Je n'ai qu'à m'emparer des demiconfidences qui ont été faites au public, admis en quelque sorte en tiers et invité à s'asseoir au loyer domestique. Trop souvent un regard indiscret s'efforce de percer les murailles derrière lesquelles s'abrite la vie d'un homme illustre ; mais, lorsque les portes et les fenêtres sont grandes ouvertes, il n'est pas défendu de jeter dans la maison un regard bienveillant et curieux.
Non loin de Montauban, dans le pli d'un vallon ombragé qui porte un doux nom : le Ramier, vivait sur la fin de la Restauration une famille nombreuse. Le père était revenu après une existence agitée, pleine de périls et de tragédies, chercher au pays natal le repos et l'oubli de regrets inavoués. Il avait ramené avec lui d'Amérique une jeune et belle Anglaise, entant de la Louisiane» dont elle regretta longtemps « les forêts profondes, les déserts sans bruit, les marais tranquilles, assoupis sous le cyprès, et qui, tout l'hiver à son rouet, apaisait peutêtre ses pensées au bruit monotone et doux de la roue toujours en mouvement. » Une tille et deux garçons étaient nés sur les bords du Mississipi. Une seconde fille naquit peu après l'arrivée en France. Enfant peu désirée et froidement reçue, elle fut laissée longtemps aux mains d'une paysanne du Rouergue, qui l'éleva en pleine liberté sur les bords sauvages et charmants de l'Aveyron, « rivière au cours tourmenté et capricieux dont elle demeura la fille ». Quand elle revint, ce ne fut point pour connaître la douceur des embrassements maternels et la chaleur du foyer. Ce fut pour s'asseoir dans une petite chaise et pour apprendre à tricoter des bas, à ourler des chemises. Parfois le cœur de l'enfant
gonflé de tendresse se sentait sur le poiot d'éclater; elle avait des élans qui l'enlevaient de sa chaise pour embrasser sa mère; mais rencontrant son regard, son œil d'un bleu pâle comme l'eau, elle reculait, et revenait s'asseoir. Le sentiment passionné qu'elle ressentait pour son père recevait un meilleur accueil ; bien que leurs épanchements fussent toujours combattus par la crainte que la jalousie maternelle ne leur fit un reproche de s'y abandonner. S'il laissait reposer sur elle un long regard tout voilé de tendresse, s'il couvrait de baisers ses cheveux d'enfants, c'était à la dérobée en quelque sorte, et loin des yeux, dans le bois de chênes, auprès des anciennes tombes disparaissant sous les rosiers, à l'entour desquelles une certaine terreur faisait la solitude. « Que je te sens ma fille, » lui disait-il alors en la serrant dans ses bras. L'éducation de l'enfant n'en demeurait pas moins rude. Ses irrégularités de travail lui valaient « des paroles sévères, mêlées d'arguments plus vifs qui n'étaient point de son goût. Sa petite personne déjà tière entrait alors en vraie révolte ; point de pleurs cependant, elle y mettait son effort ». L'amour-propre n'était pas plus épargné que le corps. « Ma princesse sera laide, disait son père, mais elle sera intelligente. » La nature était riche en effet et pleine de promesses. De son père, elle avait «les échappées heureuses, les gaietés soudaines, l'étincelle du midi; de sa mère, ie sérieux, les mélancolies et les énergies soutenues du nord ». Toutefois le développement de cette nature fut lent et douloureux. Je ne la suivrai pas à travers les premières amours, les premiers rêves et les premières douleurs de l'enfance jusqu'au jour des vraies douleurs, le jour où elle vit le dé-
part d'un père adoré qui ne devait pas revenir, le jour où la petite maison, « basse comme un nid et tapie sous les ombres , passa entre les mains d'un acquéreur qui ne respecta rien, ni les poiriers centenaires, ni les grands chênes, ni les ombrages de l'étang, et laissa la demeure abandonnée, nue , sans voiles, sous la lumière dure et ardente du midi». Le livre charmantque tout le monde a lu et dont j'ai extrait ces souvenirs se termine par le récit de ce premier déchirement. Les mémoires de l'enfant s'arrêtent à quatorze ans. Ceux de la jeune fille n'ont jamais été écrits. Quelques lignes résument brièvement ailleurs ces années rapides où se forment cependant l'esprit et le cœur de la femme : le départ du toit paternel et du foyer des jeunes ans, blessée pour toujours; les douces amitiés de l'enfance disparues; le séjour solitaire au bord de l'Océan « dont la vague qui se brise d'Amérique en Europe lui répétait la mort de son père* et dont les blancs oiseaux de mer semblaient lui dire: Nous l'avons vu;» le départ pour le nord ; la vie sous un ciel hostile, où la terre est six mois en deuil ; la santé défaillante, l'imagination éteinte; puis le retour en France, les soins affectueux, enfin un mariage où l'orpheline retrouva «le cœur et les bras paternels».
J'éprouve même quelque scrupule à rapporter ici ce que je me suis laissé raconter. Ce mariage aurait été précédé d'un long échange de lettres, dont du fond de l'Allemagne la jeune fille aurait donné le premier signal, et le talent de l'écrivain aurait commencé par captiver l'imagination de celle qui devait donner un jourson cœur à l'homme. Je respecte profondément en effet le sentiment qui a dicté à fauteur des Mémoires d'un enfant cette
réserve, dont le biographe de Michelet pourrait être tenté de se plaindre. Je ne connais n'en de déplaisant comme les productions de cette littérature conjugale dont nous inondent, depuis quelque temps, des femmes qui racontent leurs maris, ou des maris qui racontent leurs femmes. Ces effusions déplacées me remettent toujours en mémoire certaine boutade d'un père de l'ancien régime dont la fille se laissait embrasser par son mari dans un salon: « Monsieur mon gendre, ne pourriez-vous pas descendre avec ma fille tout baisés? » Rien de pareil dans les œuvres qui sont dues à la plume de madame Michelet. On n'y trouve que les élans d'une tendresse profonde dont aucune indiscrétion ne vient déparer la gravité. Je ne me serais même pas cru autorisé à mêler à cette étude le nom de la compagne de Michelet, si à partir du second mariage de l'historien on ne se trouvait en présence d'une double vie. Je ne parle pas seulement de cette collaboration dont j'essaierai tout à l'heure de préciser le procédé. Je parle aussi de cette initiation simultanée à l'amour et au sentiment de la nature, qui renouvela et rajeunit Michelet. J'ai raconté son enfance douloureuse, sa jeunesse austère, son âge mur solitaire et sans joie. J'ai peint aussi sa vie fiévreuse d'écrivain et de professeur, ne sortant guère de chez lui que pour se rendre aux Archives ou au Collège de France. Mais lorsque, assez peu de temps après son second mariage, la perte de ses places et les difficultés de la vie matérielle l'engagèrent à commencer le cours de ces longs séjours à la campagne dont il devait tirer une si abondante moisson, les conditions de son existence se trouvèrent en quelque sorte deux fois transformées : ce fut
JULES MICHELET. IVÔ
au sein de la nature oubliée qu'il acheva de retrouver son cœur évanoui.
La première retraite choisie fut une assez grande maison de campagne, située non loin de la mer, sur une colline qui voit les eaux jaunes de Bretagne aller joindre dans la Loire les eaux grises de Vendée. Perdue au milieu d'une forte et luxuriante végétation qui bornait la vue de tout côté, la maison était tapie auprès d'un cèdre géant , et préservée par un bois de pins qui , incessamment balancés au vent de la mer, animaient le profond silence du lieu d'une mélancolique harmonie. « Ce fut là, ajoute Michelet, que je recommençai à entendre les voix de la solitude , et mieux je crois qu'à tout autre âge, mais lentement et d'une oreille inaccoutumée, comme celui qui serait mort quelque temps et reviendrait de là-bas. » Cependant l'humidité du climat, peut-être aussi le trop brusque changement d'une vie de fièvre à une vie de repos, éprouvèrent Micheletet semblèrent atteindre en lui «ce nerf de la vitalité sur lequel rien n'eut jamais prise». 11 fallut chercher d'autres climats. Le couple suivit la route que lui traçaient les hirondelles et posa son nid mobile dans un pli des Apennins. « J'avais, continue Michelet, pour toute promenade un petit quai ou plutôt un scabreux chemin de ronde qui serpente, toujours serré et le plus souvent de trois pieds de large, entre les vieux murs de jardin, les écueils et les précipices. Profond était le silence, la mer brillante, mais seule, monotone, sauf le passage de quelques barques lointaines. Le travail m'était interdit ; pour la première fois depuis trente ans j'étais séparé de ma plume, sorti de la vie d'encre et de papier dont j'avais
toujours vécu. Cette halte, que je croyais stérile, me fut féconde en réalité. Je regardai, j'observai. Des voix inconnues s'éveillèrent en moi. »
De nouveau cependant il dut partir. Le bleu du ciel, le vert des arbres, étaient trop immuables, la vie animée était trop rare ; au silencieux feuillage des sombres jardins d'orangers, il demandait en vain l'oiseau des bois. Celte fois ce fut vers le nord que le couple inconstant reprit son vol. Il s'arrêta au cap de la Hève, sous les vieux ormes qui le dominent, au sommet de la grande falaise de 300 ou 400 pieds qui regarde de si haut la vaste embouchure de la Seine, le Calvados et l'Océan. « Nous y pariions volontiers de destinée, de providence, de mort, de vie à venir. Moi, qui ai droit de mourir par l'âge et les travaux ; elle, le front déjà incliné par les épreuves d'enfance et par la sagesse avant l'heure, nous n'en vivions pas moins de la rajeunissante haleine de cette mère aimée, la nature. Issus d'elle, si loin l'un de l'autre, si unis en elle aujourd'hui, nous aurions voulu fixer ce rare moment de l'existence, «jeter l'ancre sur l'île du temps ».
C'est ainsi, d'étape en étape, des bois de pins de la Bretagne aux côtes rocheuses de la Méditerranée, aux falaises de l'Océan, que Michelet, préparé et attendri par l'amour, est arrivé peu à peu à vivre de cette vie intime avec la nature dont il s'était borné jusque-là à contempler d'un œil rapide les tableaux. C'est par cette lente accoutumance qu'il a appris à connaître les raffinements de jouissance ou de tristesse de ce sentiment tout moderne qui uous fait associer aux événements de notre existence les spectacles changeants du monde ex-
JULES MICHELET. l'»-,
tériear. J'ai dit : tout moderne; peut-être ne faut-il voir en effet dans cette étroite union que nous cherchons à établir entre les mouvements de notre cœur et les variations de la nature qu'une disposition morbide inconnue de la robuste et saine antiquité. Aux yeux des anciens, la nature n'était que le tableau mobile, mais toujours digne d'une égale admiration, dont la main de l'artiste suprême avait dessiné les merveilles ; ce n'était que le théâtre inconscient où se déploie l'activité humaine, où se joue le drame de la vie. Ne* demandez pas à Hésiode s'il y a dans la splendeur même de l'été et dans l'immobilité de ses journées brûlantes quelque chose qui contraste avec l'agitation de nos cœurs et qui accable l'homme sans l'apaiser. Pour lui, « l'été , c'est la saison où s'épanouit la ftVur du chardon, où la cigale chanteuse, assise sur un buisson et agitant ses ailes, répète son refrain perçant, où les chèvres sont grasses et le vin délicieux;.. . c'est la saison où l'homme, assis au frais, savoure le vin noir, le visage tourné du côté du zéphyr au souffle puissant, et sur les bords d'une source aux flots intarissables, abondants et limpides». Lorsqu'aux filles exilées de Troie, qui pleurent en regardant la mer profonde, Virgile a prêté des larmes, ce n'est pas que dans sa pensée l'étemelle plainte delà vague dût réveiller leur douleur ; c'est que du rivage où elles sont rassemblées elles mesurent mieux la distance qui les sépare de la patrie. Et si le berger de Théocrite se réjouit en regardant la mer de Sicile, c'est qu'assis sous un rocher il tient entre ses bras sa bienaimée. Pour nous au contraire, enfants d'un siècle malade, ce que nous demandons à la nature, ce n'est pas
de prodiguer sous nos yeux la variété de ses spectacles sans cesse renaissants, c'est de de\iner et de comprendre les sentiments dont Forage agite notre cœur. Tantôt nous la supplions de prêter sa lumière à notre joie et ses ombres à notre tristesse, tantôt nous nous irritons de ce qu'elle oppose à notre éternelle misère le contraste de son éternelle beauté. Parfois nous lui reprochons de ne pas avoir respecté des lieux que le souvenir nous a rendus chers; parfois au contraire les choses qui durent nous font trouver plus amer le regret des êtres qui passent; mais que la nature nous paraisse compatissante ou dédaigneuse, jamais nous ne la croyons indifférente. Jamais nous n'admettons la pensée qu'elle assiste impassible au spectacle de notre vie, comme si sortis de ses entrailles et destinés à y rentrer un jour, nous ne cessions de demander la sympathie au sein qui nous a portés.
Autant et plus peut-être qu'aucun écrivain du siècle, Michelet a vécu de cette vie commune avec la nature. Sa constitution nerveuse le rendait perméable à toutes les impressions du dehors, aux climats, aux saisons, à la chal.Hir, au froid, aux orages, à la lumière. Personne n'a mieux compris les joies du matin, la tristesse des aprèsmidi, l'espérance ou les regrets des soleils couchants. Puur lui, chaque heure du jour avait son langage, et la nature n'était jamais muette ; mais il fallait que ce langage parlât à son cœur et répondit à la disposition de sa pensée. Il redoutait le midi, dont les sensations trop furtes épuisaient sa complexion débile etdont l'immuable beauté contrastait avec l'agitation de son âme. «Grâce! s'écriait-ii, nature éternelle, au cœur changeant que tu
m'as fait, accorde au moins un changement. Pluie, boue, orage, j'accepte tout; mais que du ciel ou de la terre l'idée du mouvement me revienne, l'idée de rénovation ; que chaque année le spectacle d'une cré'ition nouvelle me rafraîchisse le cœur, mê rende l'espoir que mon âme pourra se refaire et revivre, et par les alternatives de sommeil, de mort ou d'hiver, se créer de nouveaux printemps. » Il préférait les régions tempérées du nord, les jours mêlés de lumière et de brouillard, de soleil et de pluie, dont la variété est plus semblable à notre vie. Dans ces climats, la nature lui paraissait moins inexorable et plus facile; elle comprend mieux l'homme, et l'homme la comprend mieux.
Ce besoin de communion avec la nature devait bientôt le conduire à chercher la sympathie, non pas seulement dans ce monde inanimé au sein duquel nous vivons, mais dans ce monde animé dont l'existence se mêle bien davantage à la nôtre. Pourquoi en effet dans ses tristesses l'homme ne se tourne-t il pas plus souvent vers les compagnons muets de ses labeurs, vers les animaux qui l'environnent et qui, atteints comme lui du mal secret de la vie, le comprendraient mieux encore que ia nature? Pour premier objet de ses études et de se> amours, Michelet a choisi l'oiseau. Pourquoi? Parce qu'il plane au-dessus des réalités de la vie, parce qu'il a des ailes. Oh, des ailes! rêve de toute créature! « Des ailes par-dessus la vie, des ailes par-delà la mort ! » Illusion trompeuse des songes de l'homme qui s'élève en dormant au-dessus du monde et qui retombe au matin ! Espoir de la femme qui voit l'enfant qu'elle a perdu passer en volant dans la nuit ! « Songes
ou réalités ! rêves ailés, ravissements des nuits que nous pleurons tant au matin, si vous étiez pourtant! Si vraiment vous viviez! si nous n'avions perdu rien de ce qui fait notre deuil ! si d'étoiles en étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense... On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières enîrevues derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le prétendu réel serait plutôt le mauvais songe. »
Montant si haut, on comprend qu'il ne faille pas demander à Michelet les minuties de l'observation scientifique, ni l'exactitude des descriptions. J'ai eu la curiosité de relire à cette occasion quelques-unes des descriptions les plus célèbres de Buffon, dont Michelet ne semble pas connaître l'existence, et auquel il fait cependant, sans l'avouer, d'assez fréquents emprunts. Le vieil auteur classique n'a rien à redouter d'une comparaison prolongée. L'homme de goût préférera toujours la sobriété, l'exactitude, la justesse continue de ses tableaux aux couleurs plus éclatantes de Michelet; mais avec Buffon on rase toujours un peu la terre ; avec Michelet, on suit véritablement l'oiseau dans son vol, et surtout on \it avec lui, on sait s'il est, par sa nature, triste ou gai, heureux ou souffrant. « La petite alouette est l'oiseau rustique et joyeux qui, dès que le jour commence, quand l'horizon s'empourpre et que le soleil va paraître, part du sillon comme une flèche et porte au ciel l'hymne de joie. » Le héron, « c'est le rêveur des marais, l'oiseau contemplateur qui, en toutes saisons,
seul devant les eaux grises, semble avec son image plonger dans leur miroir sa pensée monotone ». La frégate qui est bannie du rivage, où elle ne saurait se poser sans danger, et de là mer, dont elle ne peut que raser les flots de son aile, c'est « l'éternel exilé ». Quant à l'hirondelle, c'est l'oiseau du retour qui tourne et vire sans cesse, et qui, dans son vol circulaire, rase l'homme de si près qu'elle semble vouloir prononcer à son oreille quelques paroles mystérieuses. « Est-ce un oiseau, est-ce un esprit?... Ah! si tu es une âme, dis-nousle franchement et dis-nous cet obstacle qui sépare le vivant des morts. Nous le serons demain. Nous sera-t-il donné de venir à tire-d'aile revoir ce cher foyer de travail et d'amour ? de dire un mot encore, enlangue d'hirondelle, à ceux qui même alors garderont notre cœur ? » Lancé dans cette voie, Michelet ne s'arrête pas à mi-chemin. Les animaux ont-ils une âme? Ce problème, que la philosophie spiritualiste résout par la négative avec une si tranquille indifférence, pour Michelet il n'existe même pas. Ce sont des âmes ébauchées, des âmes d'enfants, que Dieu appellera un jour à monter plus haut.
0 pauvre enfantelet, du fil de tes pensées Lechevelet n'est encor débrouillé.
Ainsi se débrouillera lentement l'écheveau de leurs sensations confuses « dont la progression amènera peu à peu leurs âmes à la vie plus complète et plus harmoque de l'âme humaine... Comment? Dieu s'est réservé ces mystères ».
Cette vie puissante qui circule dans toutes les pages de rOiseau, cette langue harmonieuse, trop harmonieuse
même, puisque (M. Monod le fait très ingénieusement remarquer) elle emprunte souvent son rythme à la poésie, et par-dessus tout cette richesse d'imagination et cette chaleur de cœur qui débordent à chaque ligne, ont assuré à l'Oiseau un succès éclatant et ont fait de ce petit livre un des titres sinon les plus solides, du moins les plus brillants de la réputation de Michelet. Est-ce un hasard, n'est-ce pas plutôt la fatalité de sa nature et de son talent? Son coup d'essai dans le genre descriptif fut aussi son coup de maître, tout comme son Précis d'histoire moderne, le premier de ses ouvrages, est demeuré peut-être son coup de maître dans le genre historique. Michelet était de ces hommes qui sont condamnés à ne jamais faire de progrès. L'absence du sens critique se joignant chez lui à une prodigieuse infatuation, l'empêchait de se corriger luimême. Son talent prime-sautier trouvait du premier coup la note juste ; puis il enflait cette note sans mesure et finissait par détonner. Ce procédé constant de prêter les émotions de la vie morale à des êtres qui ne paraissent doués que de la vie matérielle, n'a rien qui répugne appliqué à l'oiseau. Appliqué à l'insecte, il surprend davantage l'imagination, qui.se laisse moins facilement conduire. D'ailleurs, ce voyage d'exploration dans les profondeurs de ce l'infini vivant » ne saurait s'entreprendre sans trouble pour la pensée et sans péril pour la raison . Lorsque, durant les claires nuits de l'Italie, le plus mélancolique des poètes latins voyait au-dessus de sa tête les temples célestes du monde et les étoiles brillant dans la voûte azurée, il se demandait quelle puissance inconnue avait disposé ces merveilles.
JULES MICHELE T. 20i
et dans son cœur, accablé par d'autres maux, ce souci réveillé soulevait de nouveau la tête :
Tune aliis oppressa malis in peetoie cura
Illa quoque exspergefactum caput erigere intit.
Mais, du moins, l'instinct premier de son esprit révélait à Lucrèce l'existence d'un ordonnateur suprême, et il lui fallait faire appel aux arguments d'une philosophie trompeuse pour en bannir cette notion, dont la simplicité s'offre tout d'abord à l'homme. Au contraire, lorsque, ramenant ses regards vers la terre, on découvre à travers le microscope ces spectacles inconnus qui échappent à la grossièreté de nos sens, lorsqu'on assiste à cette vie sourde et bouillonnante de la nature, dont la prodigalité jette au hasard tant de milliards d'existences sans souci apparent de leur destin ni de leur utilité, alors on a peine à retrouver dans ce désordre le souvenir d'une main intelligente, et l'on est tenté de se croire en présence d'une puissance aveugle et féconde qui crée sans voir et qui jet e sans compter.
Plus grand est donc l'effort lorsqu'il faut, avec Michelet, prêter des sentiments humains à ces insectes, dont une observation minutieuse permet seule de saisir la vie. Grâce au talent du peintre, la gageure cependant s'accomplit sans trop de peine. On partage encore les tristesses de l'araignée solitaire. On s'intéresse à l'industrieuse activité des fourmis, tout en leur sachant moins de gré que lui d'être franchement républicaines. On s émeut de la tendre sollicitude des abeilles pour les enfants de leur reine, en leur pardonnant d'être demeuubstinément monnrM ioues. Mais lorsque, pour ré-
pondre aux difficultés croissantes des sujets qu'il choisit, Michelet exagère encore les artifices du procédé, lorsqu'il prétend nous traduire le langage des polypes, émouvoir nos cœurs sur la destinée incertaine de la méduse, proposer à notre admiration la sagesse des vœux de l'oursin et nous attendrir aux gigantesques amours de la baleine, il finit par provoquer une protestation du goût, une révolte du bon sens, qui, après s'être au début prêté à ces fictions, finit par se lasser des efforts qu'on demande à sa complaisance Déjà sensibles dans P Insecte, ces défauts éclatent dans la Mer et dans la Montagne, qui ne répondent pas aux promesses de leurs titres. Il y a dans la Mer une belle description de la tempête, de fraîches peintures des prairies des Alpes dans la Montagne; mais on sent que l'auteur cherche à tirer des lingots d'or d'un filon où il n'y a plus que des parcelles, et que la veine est épuisée.
Pas si épuisée cependant! Un procès récent nous a donné le chiffre exact des bénéfices qu'avait procurés à Michelet la publication de ses livres d'histoire naturelle : 19,750 fr. rOiseau; 18,000 fr. l'Insecte; 23,000 fr. la Mer et 25,000 fr. la Montagne. A qui doivent revenir ces sommes, dont le chiffre élevé montre que Michelet, après avoir parlé a\ec dédain au début de sa carrière de la littérature industrielle, avait fini par en entendre assez bien les profits? Celte question délicate a été debattue à plusieurs audiences du tribunal de la Seine, durant lesquelles tout le mystère de la collaboration de madame Michelet aux œuvres de son mari a été dévoilé* Le mystère, à vrai dire, n'était pas bien profond; mais nette collaboration n'en a pas moins perdu quelque chose de
sa grâce secrète à être ainsi étalée dans le prétoire et traduite en revendications juridiques. On aimait à la deviner plutôt qu'à la connaître, à la voir proclamée avec reconna-ssance par le mari, déniée avec modestie par la femme. Aujourd'hui le charme est envolé; mais dans le mode de cette collaboration il y a encore de quoi piquer la curiosité. Dès le début, tout le monde a attribue à madame Michelet ces pages d'une touche si délicate, d'un éclat si doux, qu'on devait retrouver plus tard dans les Mémoires d'un enfant, et qui, insérées dans l'Oiseau et dans l'Insecte, semblent un pastel de Latour égaré dans une collection de Delacroix. D'un autre côté, Michelet s'est plu à reconnaître, dans son testament, la part que sa femme avait prise à la préparation de ses œuvres, par ses lectures, par ses extraits, par la correction des épreuves ; mais je suis persuadé que cette collaboration a été poussée beaucoup plus loin encore, et qu'à chaque phrase, à chaque ligne, elle se fait sentir. L'anecdote classique du joueur de flûte qui, placé derrière l'orateur ancien, lui apprenait à régler sur les accords de son instrument les éclats d'une voix trop puissante, me paraît en exprimer à merveille le procédé. A l'influence patiente d'une nature plus finement organisée que la sienne, Michelet doit d'avoir fait montre dans l'Oiseau et dans Vlnsecte d'une qualité qui lui faisait absolument défaut, et qui est cependant le complément indispensable du génie : le goût. J'aime à me figurer cette influence attentive s'exorcant à chaque minute, ici effaçant un mot, là suggérant une épithète, ailleurs adoucissant les couleurs d'un tableau trop éclatant , ailleurs ajoutant encore d'un pinceau discret quelques-unes de ces
20i ÉTUDES BIOGRAPHIQUES ET LITTÉRAIRES.
demi-teintes que l'œil d'une femme peut seul apercevoir. Qu'est-il donc arrivé, et d'où Tient que dans la Mer et la Montagne Michelet le naturaliste est envahi de nouveau par les défauts de Michelet l'historien? C'est qu'une admiration inconsciente de son propre mérite, tout en lui continuant ses services, a cessé d'exercer sur lui cette critique salutaire, c'est peut-être que le joueur de flûte a perdu le ton et qu'il a forcé sa note pour s'élever au diapason de celui qu'il aurait dû ramener au contraire au sien. Quelle est aussi la part de cette collaboration dans la série de certains petits livres, V Amour, la Femme, qui n'ont pas fait moins de bruit que leurs aînés? Dans les revendications judiciaires dont j'ai parlé , il n'en est point fait mention. Je comprends en effet qu'il fût délicat d'en traduire en chiffres la valeur. Nul doute cependant que l'inspiration de ces petits livres ne découle de la même source que FOiseau et V Insecte : un retour aux sentiments naturels, une réaction contre la vie morale, factice et comprimée, dont l'historien avait vécu pendant la première moitié de sa vie; mais c'est le propre des réactions d'entraîner parfois au delà du but, et d'aveugler ceux qu'elles entraînent. Je me sens assez embarrassé pour parler de ces deux ouvrages. Je ne voudrais pas qu'on pût m'accuser d'entreprendre la réhabilitation de productions malsaines qui ont attiré sur la vieillesse de Michelet de justes sarcasmes. Il est difficile de se méprendre plus étrangement qu'il ne l'a fait sur la portée de ces publications. « Ces petits livres, a-t-il écrit, sortis du foyer même, ont été adoptés en France et ailleurs comme livres du dimanche, livres du soir et des après-soupers , donc au plus haut degré
comme des livres d'éducation. » Je ne crois pas qu'il y ait de famille où l'Amour et la Femme servent à l'éducation des jeunes filles. En revanche, je ne serais pas étonné qu'il y ait telle bibliothèque secrète sur les planches de laquelle ces livres ne figurent en assez mauvaise compagnie. Àu^si suis-je prêt à m'associer à toutes les sévérités des moralistes, à toutes les protestations des hommes de goût contre cette invasion désagréable de la physiologie dans le sentiment, et contre cette application nouvelle de l'Art de vérifier les dates, pour reproduire le mot d'un de nos plus spirituels critiques. Ces élucubrations de mauvais goût ont fait perdre à Michelet la considération que lui avait acquise toute une vie d'austères travaux, et je n'ai nulle envie de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes. Je me permettrai cependant une question. Le public français, les lecteurs des huit éditions de l'Amour, des six éditions de la Femme, les critiques littéraires euxmêmes ne sont-ils pas pour quelque chose dans le scandale? Ne Font-ils pas amplifié par leur effarouchement un peu simulé, par la complaisance avec laquelle ils ont enrichi de leurs notes et commentaires quelques** unes des dissertations les plus scabreuses de l'auteur, par la légèreté avec laquelle ils ont négligé toute la partie relevée et délicate de l'œuvre? Je conviens tout de suite que cette partie y occupe la moindre place; mais ce n'est pas une raison jour la passer complètement sous silence. L'Amour et la Femme, dont il a été fait tant de bruit, peuvent être considérés sous deux aspects bien différents. Le premier est aussi désagréable que possible, et si je voulais faire à mon tour un peu
de physiologie, je ne serais pas embarrassé de dire quelle a été l'aventure de Michelet. Lorsque la mère du marquis et du bailli de Mirabeau, dont l'existence irréprochable avait toujours mérité le respect de ses entants, approcha de la vieillesse, elle perdit brusquement la raison, et ses entants l'entendirent, avec une stupeur douloureuse, tenir dans sa folie des propos dont la hardiesse cynique contrastait avec l'austérité de sa vie. Ceux qui ont étudié le^ formes diverses de l'aliénation mentale connaissent les effets redoutables de ces vengeances tardives de la nature. On dirait qu'un phénomène analogue s'est produit, sur le tard, dans le talent de Michelet, et qu'il a subi la revanche d'une imagination moins pure que sa vie. Les tableaux d'une anatcmie amoureuse qu'il fait défiler devant nos yeux n'ont rien de séduisant : on dirait le pinceau de Boucher s'appliquant à reproduire des scènes d'amphithéâtre. Mais si l'on pouvait fermer le plus souvent les yeux pour ne les rouvrir qu'aux bons endroits, on trouverait aussi dans ces livres des peintures toutes différentes de celles (il faut bien le dire) que la plupart des lecteurs vont y chercher : des tableaux d'intérieur chastes et gracieux, des scènes de famille qui auraient inspiré le génie de Gérard Dow.
Si Michelet avait voulu renoncera ses prétentions de physiologiste, s'il avait laissé là les découvertes de M. Pouchet, les atlas de M. Coste , et fréquenté moins assidûment les salles de dissection de Clam art, il aurait eu le temps de cultiver en lui le germe d'un talent nouveau : une fine connaissance des sentiments humains, un don de minutieuse analyse de ces impressions fugr-
tives ou profondes, avouées ou secrètes, dont la succession est l'histoire du cœur féminin. Ces impressions, Miehelet les comprend, il les décrit toutes depuis l'enfance jusqu'à la mort. Il n'y a pas d'âge de la vie qui n'ait ses quelques lignes, et avec des morceaux détachés de V Amour et de la Femme on pourrait faire une sorte de livre d'heures, un recueil où plus d'une femme croirait lire le journal de son âme. Si elle remontait aux années de son enfance, n'y trouverait-elle pas d'abord la mémoire d'un jour où après avoir été un peu grondée, on aurait pu la voir « dans un coin envelopper tout doucement le moindre objet , un petit bâton peutêtre, de quelques linges, d'un morceau d'une des robes de sa mère, le serrer d'un fil au milieu, et d'un autre un peu plus haut, pour marquer la taille et la têle, puis l'embrasser tendrement et le bercer en lui disant à voix basse : « Toi, tu m'aimes, tu ne me grondes jamais. » A cet âge incertain où les premiers rêves de la jeune fille font battre le cœur de l'enfant, n'est-ce pas ellemême qu'elle croirait voir passer dans cette page : « Elle venait d'avoir quatorze ans, en mai. C'étaient les premières'- oses. La saison, après quelques pluies, désormais belle et fixée, étalait toutes ses pompes. Elle aussi avait eu de la fièvre et quelques souffrances. Elle sortait pour la première fois, un peu faible encore, un peu pâle. Une imperceptible nuance d'un bleu finement teinté, d'un faible lilas peut-être marquait
ses yeux Elle rejoignit ses parents au jardin,
pour la première fois peut-être depuis bien longtemps, ils la mirent entre eux. Quand elle était toute petite et apprenait à marcher sans être tenue, elle avait
besoin de les sentir ainsi à portée de droite et de gauche. Mais ici, devenue grande et presque autant que sa mère, elle sentit bien doucement que c'étaient eux qui avaient besoin de l'avoir entre eux. Ils l'enveloppaient de leur cœur et d'un amour si ému que sa mère avait peine à s'empêcher de pleurer... On n'entendait plus de chants, car c'était déjà le soir, mais quelques légers bruits d'oiseaux, leurs dernières causeries intimes en se serrant dans le nid. Les uns bruyants et pressés, tout joyeux de se retrouver. D'autres plus mélancoliques, inquiets des ombres de la nuit, semblaient se dire : « Qui » est sûr de se réveiller demain?» Le rossignol confiant regagna son nid presque à terre, croisa l'allée presque à leurs pieds, et la mère émue lui dit ce bonsoir : « Dieu te garde mon pauvre petit. »
Quelle vivacité de souvenirs. ne réveillera pas en elle le chapitre intitulé : « Tu quitteras ton père et ta mère. » N'a-t-elle pas, elle aussi, un jour dit adieu « à la maison natale, à ses sœurs, à ses fleurs, aux oiseaux favoris, aux animaux chéris? » N'a-t-elle pas désiré et pleuré, compté les jours, et, le jour venu, trouvé que c'était trop tôt? Au moment de suivre l'époux, n'a-t-elle pas regretté l'amant, la chambre où elle le rêva, la table où elle lui écrivit? De son bonheur nouveau, n'a-t-elle pas jeté un regard « à ce monde de- soupirs, de songes, de vaines craintes dont se repaît la passion, et regretté jusqu'aux douceurs amères qu'elle trouva souvent dans les pleurs ? » Ce petit recueil la ferait repasser par toutes les émotions de sa vie, aussi bien par les joies enfantines du premier foyer domestique que par les joies sérieuses du premier enfant. Peut-être même serait-elle effrayée
d'y trouver comme un écho indiscret de ces chagrins qu'on ne confie qu'à soi-même : les regrets du milieu de la vie, le sentiment du bonheur incomplet, la tristesse des âmes atteintes du mal de l'infini qui meurent de l'avoir manqué. Et si la femme qui lirait ce livre, arrivée au déclin d'une existence sans reproche, cherchait surtout à affermir son âme contre l'inexorable fatalité de la mort, sous quel aspect plus doux la mort pourrait-elle lui apparaître que dans cette page animée d'un souffle vraiment chrétien : « Je me figure que cette femme aimée, par un beau jour d'hiver, un doux soleil, ayant eu quelque peu de fièvre, faible, mais mieux pourtant, veut descendre s'asseoir au jardin. Au bras de sa charmante fille d'adoption, elle va revoir dans leurs jeux les chères petites qu'elle n'a pas vues de huit jours. Les jeux cessent. Elle a autour d'elle cette aimable couronne, les regarde, les voit un peu confusément, mais les caresse encore et baise celle de quatre ou cinq ans. Souffre- t-elle ? nullement; mais elle distingue moins. Elle veut voir surtout la lumière un peu pâle, qui pourtant se reflète dans ses cheveux d'argent. Elle y tend son regard, en vain, voit moins encore. Je ne sais quelle lueur a rosé ses joues pâles, et elle a joint les mains... Les petites de dire tout bas : * Ahl comme elle a changé! Ah! qu'elle est belle et jeune! » Et un jeune sourire en effet a passé sur ses lèvres, comme d'intelligence avec un invisible esprit. C'est que le sien, encouragé de Dieu, a repris son vol libre et remonté dans un rayon. »
Si les livres dont je viens de parler n'avaient beaucoup contribué à entretenir la réputation de Michelet , et à rajeunir la popularité de son nom, on pourrait les considérer comme un accessoire dans l'oeuvre considérable de la seconde moitié de sa vie. Ni ses études d'histoire naturelle, ni ses préoccupations physiologiques ne le détournèrent en effet de l'achèvement de son Histoire de France. 11 dut en reprendre le récit où il l'avait laissé, pour commencer brusquement celle de la Révolution française, c'est-à-dire à la mort de Louis XI, et il en continua la publication d'année en année jusqu'à ce qu'il eut atteint la convocation des États généraux en 1789. Si aux dix-sept volumes de cette histoire on joint ceux qu'il a consacrés à la Révolution française, on se trouve en présence d'une œuvre qui dans son ensemble ne comprend pas moins de vingt-quatre volumes, auxquels il faut même ajouter les trois qu'on vient de faire paraître, et qui contiennent les premières années du xixe siècle. C'est là assurément un monument considérable, et la vie entière d'un homme n'est pas de trop pour l'édifier. Parmi les ouvrages qui ont été écrits avec les ressources et les documents de la critique moderne, il n'y a guère que l'histoire de M.
Henri Martin qui puisse lui être comparée. A laquelle de ces deux histoires convient-il de donner la préférence ? Quelle est celle dont il faudrait conseiller la lecture à quelque jeune et studieux étranger, par exemple à quelque undergraduate d'Oxford ou de Cambridge qui voudrait compléter les notions très insuffisantes d'histoire étrangère qu'on donne dans les universités anglaises? Laissé à lui-même, il est probable qu'il se sentirait un peu effrayé par l'aspect compacte des volumes de M. Henri Martin, et que, séduit par la réputation de Michelet, dont le nom serait probablement parvenu à ses oreilles, il choisirait celle de notre auteur. Il lirait assurément avec beaucoup de plaisir, et non sans profit, les six premiers volumes. 11 serait bien un peu étonné d'apprendre le peu d'imporlance réelle qu'il convient d'attacher à certains faits consignés cependant dans les précis les plus sommaires: la bataille de Poitiers, par exemple, qui se borne « à une simple rencontre entre les rapides cavaliers de l'Afrique et les lourds bataillons des Francs » ou bien la bataille de Bouvines, « qui ne fut pas une action fort considérable ». 11 aurait peine aussi à se convaincre que Charlemagne, celte grande figure qui a occupé si longtemps l'imagination du moyen âge, « ne fut qu'un homme heureux auquel une chose surtout a profité, la longueur de son règne ». Tout bien pesé cependant, il recueillerait de ces premiers siècles de notre histoire une impression juste, quoique confuse. 11 apprendrait surtout de Michelet l'amour de ces temps passés, le respect de leurs saints et de leurs soldats, l'admiration pour les créations de leur art, et il s'écrierait volontiers avec lui : « Cette pureté, cette dou-
•2i2 ÉTUDES BIOGRAPHIQUES ET LITTÉRAIRES.
ceur d'âme , cette élévation merveilleuse où le moyen âge porta ses héros, qui nous les rendra! »
Mais lorsque, suivant, doe le plan bizarre de publication adopté par Michelet, mais la chronologie des faits, il arriverait à l'histoire de la renaissance, dans quelle surprise ne serait-il pas plongé î II lui faudrait brusquement apprendre à considérer le moyen âge comme une mer de sottise, « un état bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel, qui n'a d'argument en sa faveur que son extrême durée, sa résistance obstinée au retour de la nature ». Les cathédrales gothiques ne sont plus la cristallisation des larmes précieuses qui se sont amoncelées vers le ciel; elles sont une végétation. La véritable création du moyen âge, c'est le peuple des sots, de ces mystiques raisonnables « qui donnaient l'étonnant spectacle de volatiles étendant par moments de petites ailes liées, bridées, les yeux bandés, sautant au ciel jusqu'à un pied de terre et retombant sur le nez, prenant incessamment l'essor pour rasseoir leur vol d'oisons dans la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal ». Vainement à côté de ces déclamations fougueuses, notre étudiant chercherait-il à ressaisir la chaîne du récit et à asseoir sur des faits tant soit peu précis le jugement qu'il serait peut-être bien aise de se faire à lui seul. Il y trouverait des digressions inattendues sur César Borgia, sur Uiric de Hutten, un chapitre entier sur le duel de Jarnac et de la Châtaigneraie. 11 aurait tous les renseignements nécessaires pour comparer entre eux les nez de Maximilien, de Louise de Savoie, de Marguerite de Navarre, de Diane de Poitiers et d'Ignace de Loyola; mais presque rien sur ces événements dont
l'importance exerce une influence directe sur la marche de l'histoire, par exemple sur les négociations qui ont préparé l'avènement de Charles-Quint au trône impérial ou sur les conditions de la paix de Cateau-Cambrésis. Cependant, au milieu de toutes ces divagations, il rencontrerait des pages expressives où l'âme de cette époque complexe éclate avec éloquence. 11 y trouverait encore cette intuition poétique des sentiments qui ont à un moment donné fait rêver les imaginations, battre les cœurs ou travailler les esprits. 11 comprendrait les douceurs amollissantes qui ont désarmé nos soldats lorsqu'au sortir des âpres gorges alpestres ils ont, pour la première fois, respiré Pair chaud et parfumé des plaines de la Lombardie: il goûterait à son tour le charme de ces villas italiennes « gardées au vestibule par un peuple muet d'albâtre ou de porphyre, entourées de portiques à « mignons fenestrages » qui recelaient au dedans non-seulement un luxe éblouissant d'étoffes, de belles soies, de cristaux de Venise à cent couleurs, mais d'exquises recherches de jouissance ; caves variées, cuisines savantes, lits profonds de duvet et jusqu'à des tapis de Flandre, où, garanti du marbre, put au lever se poser un pied nu. — Des terrasses aériennes, des jardins suspendus, les vues les plus variées. Aux jaillissantes eaux des fontaines de marbre, le cerf venant le soir boire sans défiance; de grands troupeaux au loin en liberté; la fenaison ou les vendanges, une vie de doux travaux. Tout cela encadré du sérieux lointain des Apennins de marbre blanc ou des Alpes aux neiges éternelles. »
Notre jeune étranger y apprendrait cependant aussi à ne
pas mépriser les attraits de la nature française. Il apprendrait à aimer Fontainebleau « et ses roches chaudement soleillées où s'abrite le malade, ses ombrages fantastiques empourprés des teintes d'octobre qui font rêver avant, l'hiver; à deux pas, la petite Seine, entre des raisins dorés, délicieux dernier nid pour reposer, et boire encore ce qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange ». Nulle part enfin je ne lui conseillerais de chercher une plus vive expression de cet art charmant de la renaissance qui sut prêter aux inspirations de la foi chrétienne la grâce des formes antiques, comme dans ces trois statues du Louvre qu'on a appelées les Trois Grâces jusqu'au jour où l'on a reconnu en elles la Foi, l'Espérance et la Charité. Quel écrivain, quel artiste même a mieux compris que Michelet le génie de Jean Goujon, « ce magicien dont la main ravissante donnait aux pierres la grâce ondoyante, le souffle de la France, qui sut faire couler le marbre comme nos eaux indécises, lui donner le balancement des grandes herbes éphémères et des flottantes moissons... Où a-t-il pris ces corps charmants, si peu proportionnés, nymphes étranges, improbables, infiniment longues et flexibles? Sont-ce les peupliers de Fontaine-Belle-Eau, les joncs de ses ruisseaux ou les vignes de Thomery dans leurs capricieux rameaux qui ont revêtu la figure humaine? Les rêves de la forêt, les songes d'une nuit d'été, qui ne se laissaient apercevoir que dans le sommeil pour être regrettés au malin, ont été saisis au passage par cette main vive et délicate. Les voilà ces nymphes charmantes, captives, fixées par l'art; elles ne s'envoleront plus. » Ces paares brillantes, d'un goût moins pur peut-être que telle autre déjà
JULES MÎCHELET. 1>15
citée des premiers volumes, n'en sont pas moins taites pour consoler de bien des divagations. Celui qui les a écrites n'avait pas encore perdu la magie de son pinceau. C'est à mesure qu'il avancera dans l'histoire de ce que Michelet appelle dédaigneusement les siècles monarchiques, que notre étudiant sentira croître sa surprise, et, s'il est doué de quelque jugement, sa méfiance. Un détail ne contribuera pas à le rassurer: les iwtes et éclaircissements qui au début formaient près de la moitié de chaque volume et contenaient des pièces infiniment curieuses, deviennent de plus en plus rares, et le plus souvent n'éclaircissent rien du tout. A la fin, ces annexes sont tout à fait supprimées, et il n'y a là rien d'étonnant. Sur quelles pièces justificatives Michelet pourrait-il appuyer, par exemple, ces découvertes si singulières et dont il communique les résultats avec tant d'assurance sur les irrégularités qui se seraient glissées dans la généalogie des rois de France ? « Comment faites -vous donc, monsieur, pour être si sur de ces choses -là ? » serait-on tenté de lui dire en retournant le mot célèbre de madame de Lassay à son mari. Comment prouver, à l'aide de documents authentiques, l'immense révolution qui se serait opérée dans les destinées de la France si, au moment où mademoiselle de Hautefort cacha dans son sein un billet dont Louis XIII voulait s'emparer, le roi n'avait trouvé sous sa main des pinces d'argent pour le lui ravir? « nulle alliance avec Gustave-Adolphe, chute et procès de Richelieu, Uftoire complète de l'Espagne et du p.ipe ». On es1 reconnaissant du reste à Michelet de ne pas multiplier les citations, quand on sait quels sont les recueils qu'il
se plaît à consulter le plus souvent: le Journal des Digestions de Louis XIII, prj- Héroard, et les Annales des trois médecins de Louis XIY: Yallot, Dacquin et Fagon. « Rien n'est petit au gouvernement monarchique. » Mais ce qui dérouterait singulièrement noire lecteur, naturellement étranger à cette connaissance solide des faits qui sert encore de guide au lecteur français, ce serait la disparition de ces dates précises entre lesquelles on divise d'ordinaire les longs règnes, et qui sont remplacées par des divisions fantaisistes. Ainsi le règne de François 1er se partage en deux parties: avant et après l'abcès. Le règne de Louis XIV: avant et après la fistule... Vainement essaierait-il, en l'absence de toute date, de se rattacher à l'ordre des chapitres. Que deviendrait-il lorsqu'il se trouverait en présence de titres comme ceux-ci : Molière et Madame, les Marquis proscrits, — le Café, l'Amérique, — Manon Lescaut, mort de Watteau. — A chaque volume, sa confusion d'esprit, sa perplexité, iraient croissant, et j'aperçois le moment où, fatigué, ahuii, excédé, il jetterait le dernier volume, en regrettant peut-être de ne pas s'être courageusement attaqué à l'histoire de M. Henri Martin, où l'exposition consciencieuse des faits lui aurait fourni du moins les éléments d'un jugement impartial.
Cependant, si par aventure ce lecteur étranger, au lieu d'être, comme je l'imaginais tout à l'heure, quelque undergraduate d'Oxford ou de Cambridge, était quelque student aux longs cheveux dHeidelbergou d'Iéna, imbu des principes du kulturkampf et de la gallophobie, qui forment aujourd'hui le fonds de l'éducation allemande, n'éprouverait-il pas un sentiment bien différent de
celui que je viens de supposer, un sentiment de joie et d'étonnement railleur? « Quoi, dirait-il, c'est là ce qu'on appelle en France un historien national! Cet écrivain qui, sur quarante années de labeur, en a consacré trente à décrier le passé de la France aux yeux de ses enfants, cet iconoclaste dont l'ardeur furieuse n'a épargné avec regret que deux ou trois images nationales, c'est le même homme auquel on vient de faire ces pompeuses funérailles ! Une foule nombreuse et recueillie s'est pressée sur le passage du cortège, et a salué sa dépouille comme celle d'un grand citoyen. Les corps constitués de l'État se sont rendus officiellement à ses obsèques. La jeunesse y a délégué ses représentants. De graves orateurs ont pris la parole sur sa tombe, et n'ont point cru devoir mêler à leurs éloges les restrictions qui étaient peut-être au fond de leur pensée. Bien plus, sur son cercueil même on s'est inspiré de son exemple, on a injurié encore la France du passé en distinguant « entre la France puissante et vraie, la France du peuple, et la France théâtrale de gentilshommes oisifs, à genoux autour d'une idole», comme si dans la dernière guerre hommes du peuple et gentilshommes n'étaient pas tombés côte à côte sous nos coups. Mais ce peuple a donc perdu ce qui fait la force même du sentiment national, cette part d'orgueil et d'illusion avec laquelle le plus obscur citoyen de la plus humble monarchie ou de la plus petite république juge l'histoire de son pays. 11 est devenu l'ennemi de lui-même et il apporte des pierres à ceux qui veulent le lapider. Félicitons-nous donc d'avoir ainsi des alliés jusque dans son sein, et de trouver parmi eux des auxi-
liaires inconscients pour notre œuvre de destruction et de haine. »
Ainsi parlerait ou sentirait notre jeune Allemand, et c'est là précisément ce qui doit nous inspirer une profonde tristesse, à nous tous qui aimons la France, la France d'hier comme la France d'aujourd'hui, à nous qui ne croyons pas que pour un pays la gloire suprême soit d'être un enfant trouvé, et pour un peuple d'avoir souillé les cendres de ses pères. 11 n'y a pas à mes yeux d'entreprise plus antinationale et plus ingrate que de diviser ainsi en deux portions les annales de notre pays, et. au nom d'un siècle d'histoire, de jeter Fanathème à près de quatorze siècles. Le spectacle auquel nous assistons aujourd'hui est étrange autant que douloureux : il présente un phénomène inconnu dans l'histoire des nations. Tandis qu'il n'y a pas un pays qui n'ait entretenu le culte pieux de ses antiques grandeurs, la France au contraire s'est prise en horreur elle-même et elle a maudit son passé. L'Angleterre conserve avec fierté le souvenir de la charte des barons et porte un amour aveugle à la mémoire de la Reine-Vierge. L'Espagne s'enorgueillit d'Isabelle et de Charles-Quint. L'Allemagne se pare avec pompe des souvenirs du Saint- Empire Romain. Mais la France rougit d'elle-même et voudrait effacer les premiers livres de ses annales. Des historiens comme Michelet viennent fournir à ces passions ignorantes les aliments d'une érudition frelatée, et parmi ceux qui seraient capables de combattre contre lui à armes égales, personne n'a le courage d'élever la voix pour lui répondre. Quoi ! après que la politique persévérante de trois dynasties successives aura rattaché
à ce petit noyau de l'Ile-de-France toutes les provinces qui s'étendent aujourd'hui depuis les côtes de la Méditerranée jusqu'à celles de la Manche, on viendra nous parler « de la terrible instabilité du gouvernement monarchique » et dire que « de toute l'ancienne monarchie il ne reste à la France qu'un nom, Henri IV, plus deux chansons, Gabrielle et Marlborough». Quoi ! parce que l'insouciance de Louis XV aura laissé perdre à la France des possessions moins importantes que celles dont elle s'est agrandie sous son règne et qu'elle a perdues depuis, ou parce que des institutions qui avaient eu dans le passé leur utilité et leur grandeur auront subsisté au delà du temps où elles pouvaient se justifier encore, on viendra nous dire « que le roi, c'est l'étranger », et que «le passé, c'est l'ennemi ». Et au nom de quel idéal politique nous tiendra-t-on ce langage arrogant 1 Au nom d'une forme de gouvernement qui n'a point encore fait ses preuves dans notre pays et qui porte aujourd'hui d'une main si tremblante et d'un pas si chancelant les espérances résignées de quelques bons citoyens. Car c'est au nom de la république que Michelet déclare ainsi la guerre à notre histoire. Partout il en aperçoit et en salue les présages, sans souci de la vérité ni des faits : dans la réforme, « dont l'essence fut la liberté, la démocratie, le principe antimonarchique, » dans la régence même, « qui est comme un premier acte de la révolution *. — Tous les grands hommes qui trouvent grâce devant ses yeux deviennent républicains, quoi qu'ils en aient: Coligny, « qui aurait mérité la faveur d'être dégradé de la noblesse et de monter au rang des plébéiens » ; Sully, « qui avait quelque chose des grands révolutionnaires ».
Arrivée à ce degré de travestissement, l'histoire n'est plus de l'histoire, elle devient de l'hallucination et, qui pis est, de la débauche. Devant Michelet, rien n'est fermé: il regarde par la serrure de tous les boudoirs, il écarte les rideaux de toutes les alcôves. Il sait tout, il étale tout, il mélange tout, le vrai et le faux, l'hypothèse et la certitude. 11 prend ses documents partout, dans les Philippiques de Lagrange-Chancel et dans les publications de Soulavie, comme dans les Mémoires de Saint- Simon ou du duc de Luynes. C'est un désordre d'imagination incroyable, et vingt fois on jetterait le livre, si, au milieu de l'impatience et de l'indignation, on n'était cependant retenu par une sorte de verve endiablée. On assiste à une danse de Saint-Gui, et malgré soi on se sent par moments entraîné dans la ronde.
Sous l'empire de quel vertige Michelet a-t-il donc écrit les derniers volumes de son Histoire? Sous l'influence croissante d'une double maladie dont il a été atteint, autant qu'homme du siècle, et dont la contagion n'a pas plus épargné, de nos jours, les historiens que les poètes. La première est la courtisanerie démocratique. J'ai déjà signalé chez lui les premiers symptômes de cette maladie, qui se trahit dès Jeanne d'Arc et Louis XI, qui éclate lors de sa querelle avec les jésuites, qui se poursuit dans le Peuple pour s'étaler à la veille de février dans Y Histoire de la Révolution française. A combien d'écrivains cette époque de i8i8 n'a-t-elle pas été fatale 1 PPest-ce pas à cette date que commence la décadence de l'amant d'Elvire? N'est-ce pas depuis les discussions de l'Assemblée législative qu'Olympio a changé sa lyre en une grosse caisse? C'est égalemen
JULES MICHELE T. 'lll
à partir de 1848 que la maladie de Michelet est devenue incurable. Quand il s'écriait : « Je suis resté peuple, » cela ne voulait pas dire en réalité : Je me suis efforcé de conserver la simplicité native, l'énergie, les habitudes laborieuses du peuple ; cela signifiait plutôt : J'ai soigneusement entretenu chez moi et chez les autres les passions, les petitesses, les sentiments envieux de la démocratie. Mais les ravages que cette maladie produit sur le bon goût, sur le talent, sur la dignité, sont encore aggravés lorsque ses accès se compliquent de l'éclosion d'une autre maladie non moins commune dans le monde de la littérature démocratique, et que j'appellerai la folie du moi. Comment désigner autrement ce delirium tremens de l'orgueil qui trouble la lucidité des intelligences et inspire à ceux qui en sont atteints les plus étranges illusions sur le rôle qu'ils sont appelés à jouer? Par une coïncidence dont il ne serait pas malaisé d'expliquer l'apparente fatalité, ceux qui sont affligés de la première de ces deux maladies n'échappent presque jamais à la seconde. Les noms que je viens de citer en fourniraient au besoin la preuve. Peut-être, s'il faut tout dire, cette dernière maladie est-elle encore exaspérée par les remèdes qui, dans la vie commune, adoucissent ordinairement les autres : je veux parler des soins d'une affection conjugale dont les illusions et les exagérations respectables contribuent à entretenir le germe même de ce désordre cérébral. Quoi qu'il en soit, personne peut-être n'en a été atteint au même degré que Michelet. Son immense orgueil éclate à chaque p:ige de ses dernières œuvres. Le juge le plus bienveillant n'a jamais parlé de lui en termes aussi enthou-
siastes que lui-même. Toute une littérature est née de VOiscau et de l'Insecte. VAifâur et la Femme « restent et resteront comme ayant deux fortes bases, la base scientifique, la nature elle-même, et la base morale, le cœur d'un citoyen ». Lorqu'il commença son histoire, il trouva la patrie déplorablement effacée par le culte de la force, l'oubli du droit. Il a tout refait de fond en comble ; mais où le paroxysme de cette double affection du caractère et de l'intelligence arrive à l'état aigu, c'est dans la préface qu'il a mise en tête d'une nouvelle édition de son histoire. « La pins sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y méconnaîtra pas les hautes conditions de la vie, . . relisant ce livre et voyant très bien ses défauts, je dis : « On ne peut y toucher. » Plus loin, il s'excuse modestement d'avoir fait passer ses lecteurs par des émotions trop vives. « J'ai défini l'histoire : résurrection. Si cela fut jamais, c'est au quatrième volume (le volume de Charles VI). Peut-être, en vérité, c'est trop ! . . . Les morts y dansent dans une douloureuse frénésie que l'on partage, que l'on gagne presque à regarder. Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une fuite terrible, et l'on ne respire pas. » Nulle part aussi il n'a traduit en termes aussi grossiers sa haine pour la royauté : » Au xvie et au xvne siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et -Voltaire ont ri dans leurs tombeaux. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse dont on se contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV, une autopsie sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres. » Et il termine en disant : c J'ai bu trop d'amertumes, j'ai avalé trop de fléaux, trop de vipères et trop de rois. »
Telle est la dernière page d'histoire qu'ait publiée de son vivant, à la date fatale de 1870, ce républicain deux fois précepteur de princesses. Cette préface a été misé par lui en tête de l'édition définitive de son histoire, comme étant le commentaire de son œuvre et l'expression réfléchie de sa pensée. On la laissera subsister, je l'espère, en tête des éditions suivantes, et le lecteur qui serait tenté, comme moi, de se laisser séduire par le charme des premiers volumes, n'aura besoin que de la relire pour sentir son indignation contre les procédés de l'historien s'accroître de toute l'admiration que lui inspirera dans ses prémices le talent de l'écrivain.
« Ce que l'avenir nous garde, Dieu le sait, disait Mi'helet dans la préface de son livre sur les Jésuites. Seulement je le prie, s'il faut qu'il nous frappe encore, de nous frapper avec l'épée. » Michelet eut la douleur de voir avant sa mort s'accomplir ce souhait, qui serait une impiété s'il n'était une déclamation. La guerre de 1870 l'affligea cruellement. A sa douleur patriotique se joignait l'amertume de la désillusion et peut-être aussi l'anxiété d'un certain remords. Il avait beaucoup aimé l'Allemagne et cherché à la faire aimer. Ses études d'histoire et d'érudition l'avaient mis en relation avec le monde des savants et des lettrés d'outre-Rhin. Il s'était laissé séduire par leur apparente bonhomie et il n'avait pas découvert ce que l'érudition des Dubois- Reymond, des Sybel, des Mommsen cachait de haine contre nous. « Pour moi, avait-il dit dans son Histoire de la Réforme, lorsqu'en février je vis sur nos boulevards se déployer au vent de la révolution le saint drapeau de l'Allemagne, quand sur nos quais je vis passer son héroïque légion, et que tout mon cœur m'échappait avec tant de vœux, hélas ! inutiles, étais-je Français ou Allemand? Ce jour-là, je n'eusse pas su le dire. »
Avec cette clairvoyance dont l'école révolutionnaire a toujours lait preuve dans les affaires de notre politique extérieure, il avait célébré l'unité de l'Allemagne, et au lendemain de la bataille de Sadowa il en était encore à raconter avec attendrissement qu'à Berlin, pour se délasser le soir, le conseil des ministres lisait Thucydide dans l'original. Rude fut le réveil, et il exprima sa déception naïve en adressant aux journaux des lettres plus patriotiques, mais non moins inutiles que ses vœux de février. Il n'assista pas à l'effroyable série de nos malheurs. L'état débile de sa santé, et peut-être aussi l'extrême vivacité de ses impressions, ne le lui permirent pas. Il quitta Paris avant même que le siège ne fût certain, « lorsque, dit-il, l'impératrice, loin de songer à la défense, laissait entrer dans cette ville de deux millions d'âmes tout un monde de bouches inutiles, quatre ou cinq cent mille paysans ». 11 quitta même la France, et ce fut à Lausanne qu'il apprit la chute de l'empire. Il put, pendant son court séjour dans cette ville, se croiser avec son illustre ami, son contemporain, l'ancien compagnon de ses luttes, Edgar Quinet, qui, de son exil de Yeytaux, s'élança dès que les frontières de la France lui furent rouvertes, pour venir s'enfermer dans Paris. Il dut en coûter. à Michelet de ne pouvoir suivre son exemple, et, lorsque le sol national tremblait sous les pas des bataillons prussiens, de ne pas même ressentir le contrecoup de ces secousses. Force lui fut d'aller chercher le repos du corps jusque sous le ciel de Pise. Sa pensée était du moins tout entière aux phases de la lutte terrible qui se poursuivait en France^ et la prolongation de cette lutte inspira à son patrio-
tisme mêlé d'orgueil l'espérance chimérique que son intervention lointaine pourrait être utile : « Dans cet effroyable silence, moi seul en Europe je parlai. Mon livre, que je fis en quarante jours, fut la première et longtemps la défense unique de la patrie. Il rompit l'unanimité de malveillance que l'or de M. de Bismarck avait facilement obtenue. La conscience publique fut avertie de la Tamise au Danube. J'intitulai ce cri du cœur: la France devant l'Europe, lui donnant pour épigraphe ce grave avis d'avenir : « Les juges seront jugés».
Moins solitaire fut la voix, moins grand l'effet que Michelet ne parait se l'être imaginé. Sachons-lui gré cependant de cet élan de patriotisme, qu'il a rappelé dans la préface de son Histoire du dix-neuvième siècle. Sachonslui gré aussi de l'émotion qui, à la nouvelle de la capitulation de Paris, le fit succomber à l'atteinte d'une attaque d'apoplexie dontil ne s'est jamais relevé. 11 rentra en France pour assister, heureusement pour lui de loin, aux luttes de la Commune, durant lesquelles sa maison faillit être incendiée. Lorsque l'ordre fut rétabli, il sollicita d'être réintégré dans sa chaire du Collège de France, comme l'avait été Edgar Quinet. Cette réintégration Lui fut refusée, sa chaire étant régulièrement occupée; mais, de ce refus, il paraît cependant avoir conservé une certaine aigreur. 11 employa les restes d'une ardeur épuisée à écrire les trois premiers volumes d'une Histoire du dix-neuvième siècle, qu'il conduisit jusqu'à Waterloo et qui a été publiée après sa mort : œuvre sans valeur où il n'a qu'une pensée, disputer sa gloire à Napoléon, et répartir entre ses lieutenants toutes les batailles qu'il a gagnées, en ne lui laissant que la part des fautes et des
défaites. Il partageait sa vie entre le séjour de la Provence, au climat réparateur de laquelle il ne demandait plus grâce comme au temps de sa maturité, et Paris, où il demeurait depuis plusieurs années dans le quartier désert et silencieux de lObservatoire. Ceux qui l'ont fréquenté dans cette retraite modeste et honorable se louent de l'aménité de ses rapports et du charme de sa conversation, k Je le vois encore, dit avec émotion M. Monod, assis dans son fauteuil à sa réception du soir, la taille serrée dans une redingote sur laquelle on n'aurait pu trouver une tache ni un grain de poussière, son pantalon à sous-pieds bien tiré sur ses souliers vernis, tenant un mouchoir blanc dans la main qu'il avait délicate, nerveuse et soignée CGinme une femme, la tête encadrée dans ses cheveux blancs, longs, légers et soyeux. » Je regrette que les écrits de Michelet ne nous le fassent pas toujours apercevoir sous cet aspect digne et paisible; mais c'est un devoir pour celui qui a dû se montrer sévère pour certains défauts de l'historien, de rendre l'hommage qui est dû à la délicatesse de l'homme.
Durant ces années d'une lente vieillesse, Michelet se livra-t-il sans partage aux seules préoccupations de l'écrivain, à ce qu'il appelait « l'instinct du chasseur historique ? » Plus proche de l'étroit passage, entraîné par un courant plus rapide vers cette terre inconnue où nous naviguons tous, son oeil inquiet chercha-t-il à discerner avec plus de clarté les plages auxquelles il allait aborder? Dans ces temps d'incertitude où le plus croyant doute de ses croyances est le plus sceptique de ses doutes, on ne saurait se défendre de demander avec une curiosité anxieuse aux grandes intelligences com-
ment elles ont compris et résolu les problèmes religieux qui nous divisent; comme si le nombre et le poids des témoignages ap^o.taient quelque argument nouveau à rencontre ou en faveur des doctrines qui nous tiennent au cœur. C'est même la tendance ordinaire des partis de forcer la réponse dans un sens ou dans l'autre, et de prêter aux morts des convictions qui dépassent la mesure de leurs sentiments véritables. Je crois qu'on a commis une erreur de ce genre lorsqu'on a dit que Michelet, au début de sa vie, était catholique. 11 serait plus exact de dire qu'il était favorable au catholicisme ; mais jamais les prescriptions de la foi catholique n'ont été la règle de sa vie. Lors « qu'il embrassait de bon cœur la croix de bois qui s'élève au milieu du Colysée », lorsqu'il s'écriait : « Je vous en prie, oh! dites-le-moi, si vous le savez, s'est-il élevé un autre autel ? » il n'était pas de ceux que la croyance en un auguste mystère conduit obéissants au pied de cet autel. Il était bienveillant pour l'Église catholique, mais il ne lui appartenait pas. Cependant, il demeurait extérieurement fidèle à ses lois et à ses usages. Sa fille fut mariée, lui présent, à l'église, et pendant longtemps il fit dire une messe le jour anniversaire de la mort de sa première femme. Ce fut peu à peu qu'une lente évolution, dans laquelle l'animosité personnelle eut sa bonne part, le conduisit de cette tiédeur bienveillante à une hostilité profonde et raisonnée. Lorsqu'il était au plus fort de sa campagne contre les jésuites, il ne se proposait encore de diriger ses coups que contre le catholicisme. Lisant à cette époque les épîtres de saint.Paul, il s'écriait : « Comme il était des nôtres. » Mais bientôt, par une conception étroite
et en quelque sorte prédestinatienne de la doctrine chrétienne, la religion de la grâce et de l'amour lui apparut comme celle de Varbitrairc. A cette religion il opposait, dans la préface de son Histoire de la Révolutiou française, celle de la justice et du droit qui datait, à ses yeux, de la Révolution, et dans cette même préface il jetait l'anathème à saint Paul. « Quel prodigieux chemin a fait cet homme ! » s'écriait Proudhon en la lisant. A partir de cette date, chaque page de ses écrits expose la théorie de l'antagonisme entre le principe chrétien et le principe révolutionnaire. La vivacité de cet antagonisme se compliquait encore d'un grain de folie. Il se croyait persécuté par les jésuites, et implorait constamment contre eux l'assistance de la police. Aussi les progrès du fanatisme allaient-ils chez lui en croissant avec les années. 11 avait eu, en 1850, un fils de son second mariage : « J'ai désiré pour cet enfant le baptême, a écrit madame Michelet. Il ne m'a fallu, pour obtenir l'acquiescement de mon mari, ni prières ni larmes. Un mot a suffi et c'est lui-même qui a été chercher le prêtre. » Quelques années plus tard, la fille aînée de Michelet ayant eu le triste courage de repousser du chevet de son enfant moribond un ami qui voulait le baptiser, Michelet eut celui non moins triste de lui écrire pour la féliciter.
Tout en professant ces sentiments contre le christianisme, Michelet était demeuré profondément déiste. Il ne croyait pas seulement en un Dieu vague et abstrait, spectateur indifférent de notre existence et de nos maux, mais en un Dieu personnel, agissant, miséricordieux, dont il invoquait presque avec mysticisme la tendresse
et la protection. « Je suppose, disait-il, que Dieu, qui est si bon, pour nous détacher de cette terre dont nous ne nous détachons guère pendant notre vie, nous accorde quelques années de vie errante autour de notre tombe. Les amis nous visitent fréquemment, la famille, les enfants ! Ah ! il ne peut leur parler, mais il les voit, s Une aussi vague espérance ne lui suffisait pas. 11 avait une foi robuste dans l'immortalité de l'âme. Sa personnalité vivace repoussait l'idétidela destruction. La coniiance qu'il entretenait en cette consolante assurance éclate maintes fois dans ses écrits. Dans les dernières années de sa vie, elle parait s'être fortifiée encore. « Je ne connais qu'un monde (écrivait-il le 1er mars 1873), et voyant partout l'équilibre, la justesse dans les choses physiques, je ne doute pas qu'il y ait également équilibre et justesse dans les choses morales, sinon ici, du moins ailleurs, dans les globes et dans les existences qu'il nous sera donné de traverser... Je vois qu'en toutes choses le progrès est l'allure constante de cette puissance de la vie qui va toujours de bien en mieux, et je garde l'espoir, comme un courageux ouvrier, que de mes travaux imparfaits j'irai à un travail meilleur. » Plus ferme et plus touchante encore est l'espérance qu'exprime la dernière ligne de son testament : « Dieu me donne de revoir les miens et ceux que j'ai aimés ! Qu'il reçoive mon âme reconnaissante de tant de biens, de tant d'années laborieuses, de tant d'œuvres, de tant d'amitiés. » Cette espérance dut le soutenir durant sa longue agonie de sept jours, où il ne murmura que des paroles indistinctes dont quelques-unes parurent trahir Je regret de n'avoir pas vu la France renouer la chaîne
de ses traditions monarchiques. Il expira à Hyères le 9 février -1874, à midi.
Le testament de Michelet contenait ces mots : « Je serai transporté, sans cérémonie religieuse, au cimetière le plus voisin, avec l'appareil le plus simple. Qu'on donne aux pauvres ce qu'on aurait dépensé. Plus tard, à la mort de ma femme, un tombeau commun de famille pourra être élevé. « On sait les incidents pénibles auxquels l'interprétation de cette clause a donné lieu, l'inhumation précipitée et presque violente à Hyères, les contestations judiciaires entre la veuve et le gendre de Michelet, enfin la décision du tribunal ordonnant que sa dépouille serait rapportée à Paris et inhumée au Père- Lachaise. Je n'ai pas à donner mon avis dans un débat qui a été clos par la justice ; mais je ne puis, en terminant, m'abstenir d'une réflexion. Il y a en Michelet tel que je l'ai compris, deux hommes : l'un sensible, aimant, ouvert aux émotions généreuses, intelligent de tous les grands souvenirs de l'histoire et de tous les grands spectacles de la nature ; l'autre, âpre, irrité, malade, homme de passion et homme départi. Le premier de ces hommes aurait aimé, ce me semble, à reposer dans le modeste cimetière d'Hyères, ou dans le jardin de « cette villa Rosa, assise à mi-côte en face de la mer, qui au lendemain de la mort lui offrit au milieu de ses fleurs un abri d'un moment ». L'autre aurait préféré ce tumultueux cimetière du Père-Lachaise, attristé par le souvenir des dernières résistances de la Commune, perpétuellement troublé par des manifestations bruyantes, et qui ne laisse même pas aux morts le repos qui leur est promis. Eh bien, si j'avais été de ceux qui ont connu
Michelet, qui Pont passionnément aimé, j'aurais cherché à faire vivre le premier de ces deux hommes, à laisser oublier le second. J'aurais aimé autour de son cercueil plutôt des prières que des discours, et je n'aurais point trouvé qu'il dormit solitaire sous le soleil éclatant du Midi, au sein d'une nature forte et riante, au parfum des orangers et des roses. Enfin, pour honorer sa tombe comme pour bercer sa mémoire, j'aurais préféré à la vaine curiosité de la foule la visite de quelques amis fidèles, et aux rumeurs de la grande ville le murmure de la Méditerranée.
Je n'ai pas l'intention, dans les pages que l'on va lire, de raconter la vie de George Sand. Le moment n'est pas encore venu, peut-être ne viendra-t-il jamais, d'écrire sa biographie avec autant de liberté qu'on écrirait celle de madame de La Fayette ou de mademoiselle de Lespinasse; mais je crois qu'il est possible de raconter l'histoire de son talent et peut-être aussi de son âme, en demandant à ses propres confidences l'aveu de quelques-unes des épreuves qui ont précédé l'essor de son génie et en cherchant à surprendre dans ses œuvres le secret de l'influence qu'elle a exercée. Ce travail n'aura donc rien pour provoquer et satisfaire les exigences d'une curiosité maligne ; mais j'espère que la réserve n'en détruira pas tout l'intérêt. Ainsi que George Sand elle-même l'a dit avec vérité, « tout est l'histoire, même les romans», et ce serait bien mal comprendre celle de la génération dont elle a été une des voix
les plus vibrantes que de ne pas y retrouver à chaque pas la trace de toutes les idées, vraies ou fausses, chimériques ou généreuses, auxquelles elle a prêté le retentissement de son éloquence. Consacrer à la mémoire de George Sand une étude plutôt morale que biographique n'est donc pas faire une œuvre absolument stérile, et, si ce n'est écrire un chapitre des annales du siècle . c'est du moins en rassembler les matériaux.
Lorsqu'au cours de l'année 183:2, si fertile en événements, parut le premier roman signé du nom de George Sand, l'attention publique, qui se portait à tourtes les nouveautés avec une égaie ardeur, fut au bout de peu de jours vivement surexcitée. Tout ce qui dans Paris était tant soit peu amateur de littérature et de poésie s'abordait dans les rues en se disant: « Avezvous lu Indiana ? Lisez donc Indiana ! » A la curiosité de lire le livre succéda bientôt la curiosité de connaître l'auteur. Les gens dont le métier est de paraître bien informés, critiques et journalistes, se mirent en campagne. Tout ce qu'ils rapportèrent de leur enquête, ce fut que le pseudonyme de George Sand cachait une femme encore très jeune, d'allures bizarres, qui demeurait dans une maison du quai Saint-Michel, s'habillait souvent en homme et fréquentait les cabinets de lecture et les cafés du quartier Latin. Qui était-elle? d'où venaitelle? Elle ne paraissait pas disposée à le dire, et il n'était guère facile de le savoir. Ce peu de renseignements était de nature à piquer la curiosité plutôt qu'à la satisfaire; mais, à quelque conjecture qu'on pût se livrer, personne assurément ne se serait avisé de supposer que dans les veines de cette jeune femme coulait
le sang d'un des plus illustres guerriers du xvme siècle, qu'elle comptait de proches parents au sein de la société la plus élégante, et qu'elle s'était en quelque sorte échappée d'un milieu aristocratique et provincial pour venir à Paris avec sa fille tenter la fortune et vivre de sa plume. Les origines et les premières années de George Sand ont été depuis cette date mises en pleine lumière par la publication de ses Mémoires, dont sept volumes sur dix sont consacrés à l'histoire de sa famille et de sa jeunesse. On nous saura gré de puiser sans scrupule à cette source abondante en demandant d'abord à la race dont elle est sortie et à l'éducation qu'elle a reçue l'explication de cette étrange nature et les secrets de ce vigoureux talent.
Vers le milieu du xvnie siècle vivaient à Paris, dans une petite maison des champs située chaussée d'Antin, deux dames de l'Opéra (comme on disait alors), les demoiselles Verrières, de leur vrai nom Geneviève et Marie Rinteau. Ces dames menaient une vie fort élégante dont les jeunes seigneurs de la cour faisaient les frais. Geneviève puisait de préférence dans la bourse du duc de Bouillon, dont elle eut un fils, connu plus tard sous le nom de l'abbé de Beaumont ; Marie dans celle du maréchal de Saxe, dont elle eut une fille, baptisée sous le nom d'Aurore en -souvenir de la belle Aurore de Kœnigsmark, mène de Maurice de Saxe. Lorsque l'enfant vint au monde, un bourgeois complaisant, le sieur Jean-Baptiste de la Rivière, accepta la responsabilité de sa naissance ; mais, lorsqu'elle eut quinze, ans, un arrêt du parlement prononça la rectification de son acte baptistère et ordonna que sur les
registres de la paroisse de Saint-Gervais et Saint-Protais elle serait portée comme « fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, maréchal-général des camps et armées de France ». Cette enfant fut l'aïeule de George Sand, qui se trouvait ainsi, de par arrêt du parlement, en possession régulière d'une filiation irrégulière, et comme elle le disait avec une certaine fierté, « d'une manière illégitime, mais fort réelle, proche parente de Charles X et de Louis XYIU *. »
De son illustre père, Aurore de Saxe n'avait conservé d'autre souvenir, sinon qu'un jour, celui-ci ayant voulu l'embrasser au milieu d'un dîner, elle avait reculé parce qu'il exhalait une forte odeur de beurre rance. Maurice en effet s'occupa peu de l'enfant à laquelle il avait laissé donner le nom de sa mère, et sa fille ne paraît lui avoir ressemblé en rien. Mais le phénomène bien connu en histoire naturelle de ces ressemblances inopinées qui rapprochent entre eux, à l'intervalle de deux ou trois générations, les descendants d'une même race, n'est pas rare non plus dans l'histoire littéraire, et ce n'est pas céder à l'attrait des rapprochements forcés que de reconnaître à quelques indices le véritable aïeul de George Sand dans ce guerrier au tempérament fougueux et à l'imagination aventureuse. En parcourant les œuvres du maréchal de Saxe, il est impossible de ne pas être frappé de certaines hardiesses dans la pensée et dans l'accent dont on retrouvera plus tard comme un écho dans la bouche de son arrière-petite- fille. Assuré-
1. On sait que la Dauphine, belle-fille de Louis XV. était une princesse de Saxe. &
nient celle-ci n'eût point désavoué cette définition delà société qu'on trouve sous la plume du maréchal : « un assemblage d'oppresseurs et d'opprimés où quelques hommes riches, oisifs et voluptueux font leur bonheur aux dépens d'une multitude ». A certaine époque de sa vie, ne se serait-elle point volontiers passionnée pour cette singulière théorie du mariage qu'il développe dans son Traité sur la propagation de V espèce humaine : « Je suis persuadé que Ton sera un jour obligé de faire quelque changement dans la religion à l'égard du mariage... lî faudrait établir par les lois qu'aucun mariage à l'avenir ne se ferait que pour cinq années, et qu'il ne pourrait se renouveler sans dispense, s'il n'était né aucun enfant pendant ce temps... Tous les théologiens du monde ne sauraient prouver l'impiété de notre système, parce que le mariage n'est établi que pour la population. » Enfin n'eùt-elle point applaudi k la conclusion de ce passage des Rêveries, où Maurice de Saxe, après avoir examiné les différents modes de recrutement des armées, termine en disant : « Ne vaudrait-il pas mieux établir par une loi que tout homme, de quelque condition qu'il fût, serait obligé de servir son prince et sa patrie pendant cinq ans ? Cette loi ne saurait être désapprouvée, parce qu'elle est naturelle, et qu'il est juste que tous les citoyens s'emploient pour la défense de l'État... 11 faudrait n'en excepter aucune condition, être sévère sur ce point, et s'attacher à faire exécuter cette loi de préférence aux nobles et aux riches : personne n'en murmurerait. Le pauvre bourgeois serait consolé par l'exemple du riche, et le riche n'oserait se plaindre en voyant servir le noble, s 11 a fallu plus
d'un siècle pour faire adopter par toute l'Europe le système démocratique préconisé par Maurice de Saxe ; mais n' est-il pas curieux de trouver dans les œuvres du bisaïeul de George Sand la première idée du service obligatoire?
Après une union de quelques jours, aussitôt rompue par la mort, avec le comte de Horn, Aurore de Saxe revint auprès de sa mère avec laquelle elle vécut encore jusqu'à l'âge de près de trente ans. Après la mort de celle-ci, elle épousa II. Dupin de Francueil, qui avait plus du double de son âge. C'était l'élégant Francueil des Mémoires de Madame d'Épinay, celui que Duclos, dans sa mauvaise humeur jalouse, appelait « le hanneton », un peu assagi sans doute par les années, mais toujours charmant, toujours dépensier et toujours jeune. Neuf mois jour pour jour après son mariage, sa femme le rendit père d'un fils qui reçut le nom de Maurice et qui fut le père de George Sand. Avant d'en arriver à lui, il faut s'arrêter un instant à cette aïeule, à la mémoire de laquelle sa petite-tille n'a jamais cessé de porter une reconnaissante et affectueuse vénération. Madame Dupin de Francueil est en effet une des figures les plus gracieuses et les plus pures non pas de cette société de l'ancien régime qui avait gardé plus qu'on ne croit la tradition des idées étroites et des vertus sévères, mais de cette société des hommes de robe et de finance qui s'était formée dans les dernières années de Louis XV, société spirituelle et frivole où l'on entrait, dont on sortait facilement, et dans le sein de laquelle fermiers-généraux, conseillers au Parlement, philosophes, écrivains, acteurs même, se coudoyant sur le
2iO ÉTUDES BIOGRAPHIQUES ET LITTÉRAIRES.
pied d'une égalité apparente, faisaient aux idées nouvelles l'accueil d'un aveugle enthousiasme. Madame Dupin deFrancueil, qui sut, assure sa petite-fille, traverser ce milieu assez corrompu « sans y laisser une plume de son aile », n'en conserva pas moins jusqu'au jour de sa mort les goûts et les opinions philosophiques de ce milieu où elle avait passé sa jeunesse. Ce temps et cette société, dont elle avait autrefois frondé les abus, n'avaient cessé de lui apparaître comme le temps du plaisir et de la bonne compagnie par excellence : « Estce qu'on était jamais vieux dans ce temps-là? disaitelle avec enjouement. On n'avait pas d'infirmités importunes. Si on avait la goutte, on marchait quand même et sans faire la grimace. On n'avait pas ces préoccupations d'affaires qui gâtent l'intérieur et rendent l'esprit épais. On savait se ruiner sans qu'il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans montrer d'inquiétude et de dépit. On se serait fait porter à demi mort à une partie de chasse. On trouvait qu'il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans son lit entre quatre cierges et de vilains hommes noirs. On jouissait de la vie, et, quand l'heure de la perdre était venue, on ne cherchait pas à dégoûter les autres de vivre. » Et elle ajoutait en riant : « C'est la révolution qui a amené la vieillesse dans le monde. » r. Certes, Dupin de Francueil ne connaissait pas ces préoc- ; empâtions d'affaires «qui rendent l'esprit épais», car il se ruina le plus galamment du monde, et il mourut au bout de dix ans de mariage, laissant à sa femme la charge d'un fils à élever, avec une fortune singulièrement diminuée, >dont la terre assez peu productive de Nohant formait
une large part. 11 est temps de parler de ce fils, dont la biographie et la correspondance occupent presque exclusivement les trois premiers volumes de VHistoire de ma vie, et avec lequel sa fille aimait à se trouver de frappantes ressemblances. A vrai dire, ces ressemblances n'ont rien de très apparent. A en juger par ses lettres, Maurice Dupin paraît avoir été une nature aimable et heureusement douée, passionnée pour la gloire militaire, capable de généreux sentiments, mais animée surtout d'une belle humeur élégante qui ne lui a fait défaut dans aucune circonstance de sa vie. Il raconte ses débuts à Paris et à l'armée, ses campagnes, ses espérances, ses déboires, avec une simplicité, un enjouement, qui ne se démentent pas un seul instant. Or, ce n'est ni parla simplicité ni par l'enjouement que se distingue l'auteur de Lélia. L'héritage le plus direct que Maurice Dupin paraît avoir laissé à sa fille, c'est un enthousiasme sincère pour les principes de la Révolution française, enthousiasme qui au reste lui fut commun avec presque tous les jeunes gens de sa génération. Ce n'est donc pas uniquement vers le côté paternel qu'il faut se tourner si l'on veut chercher ce que George Sand peut devoir à la race. Il faut bien parler un peu de sa mère, et je ne laisserais pas que de me sentir ici assez embarrassé, si elle-même, dans ses Mémoires, ne nous avait donné l'exemple de le faire en toute liberté.
A peu près vers le temps où les demoiselles Verrières vieillissaient dans leur petite maison de la chaussée d'Antin, un artisan nommé Antoine Delaborde, après avoir tenu dans je ne sais quel coin de Paris un estaminet où il avait assez mal fait ses affaires, s'établissait
marchand de serins et de chardonnerets dans une boutique du quai des Oiseaux, d'où il tirait la qualification de maître paulmier et oiselier. Il avait épousé de bonne heure une demoiselle Glocquart, qui mourut bientôt, le laissant père de deux filles, dont l'aînée se faisait appelé!' Antoinette avant la Révolution, Victoire sous l'Empire et Sophie à la fia de sa vie. Cette jeune fille était assez remarquable par sa beauté pour se voir chargée, un jour de fête républicaine, de porter à Lafayette une couronne de roses que le galant général replaça sur sa tête en lui disant: « Aimable enfant, ces fleurs conviennent à votre visage plus qu'au mien. » La couronne de roses était sans doute fanée depuis longtemps lorsqu'Antoinette Delaborde abandonna son métier de modiste pour monter, en cachette de la grand'mère Clocquart, sur les planches d'un petit théâtre, où elle figura en qualité de comparse. A partir de celte première équipée, l'existence de la jeune fille est demeurée un mystère jusqu'au jour où Maurice Dupin, devenu lieutenant dans l'armée d'Italie à la pointe de son sabre, la rencontra à Milan, attachée à l'état-major du général X..., déjà mère d'une enfant en bas âge et livrée depuis plusieurs années (ce sont les expressions de sa fille elle-même) à des hasards effrayants. L'amour rendit durable une liaison que le hasard avait nouée, et, quelques années après, un mariage clandestin, contracté malgré la vive opposition de madame Dupin de Francueil, intervenait juste à temps pour permettre à George Sand de dire, avec une fierté encore assez mal placée, « que du côté par lequel elle tenait au peuple, il n'y eut pas du moins de bâtardise ». Elle naquit en effet le 4juil-
let 1804, juste un mois après le mariage de sa mère. Ainsi, du côté de son père et de son aïeul, la fougue du tempérament et les boutades démocratiques; du côté de sa mère, le goût de la vie aventureuse, tel est l'héritage que George Sand recevra de la race. Voyons maintenant si l'éducation va combattre ou favoriser ces instincts. Sa naissance fut si rapide qu'elle eut lieu au milieu d'un petit concert de famille, son père jouant du violon, et sa mère en robe rose. « Elle est née en musique et dans le rose, dit un assistant, elle aura du bonheur. » Si quelque trente ans plus tard on avait demandé à celle qui venait d'écrire lélia ce qu'elle pensait de la justesse de cette prédiction, elle aurait probablement répondu par une éloquente imprécation. L'apaisement des années lui a cependant permis d'écrire « qu'il faut que la vie soit une bien bonne chose en elle-même, puisque les commencements en sont si doux», et de parler du charme puissant qui s'attache à ces éclairs du souvenir. L'existence de la petite Aurore (ce fut le nom qu'on lui donna) ne devait pas tarder cependant à être traversée par des épreuves dont la cause persistante fut la lutte établie dès l'origine entre sa mère et sa grand'mère, que sa naissance ne rapprocha que pour un jour. La première enfance d'Aurore Dupin se passa dans un appartement modeste de la rue Grange-Batelière. Ses premiers souvenirs remontent à de longues heures passées au berceau dans un mol ennui et dans une captivité dont un des pfiles amusements était de contempler quelque pli de rideau ou quelque fleur au papier de la chambre en écoutant le bourdonnement des mouches. A de quatre ans, cette monotone existence fut interrompue
par un voyage en Espagne, que madame Maurice Dupin entreprit à la suite de son mari et qui la conduisit jusqu'à Madrid. Ce fut au retour de ce voyage que Maurice Dupin amena pour la première fois sa famille à Nohant. Du même coup la petite Aurore fit connaissance avec sa grand'mère, auprès de laquelle elle devait passer les plus paisibles années de sa vie, et avec cette terre de Nohant, dans le cimetière de laquelle elle repose aujourd'hui après l'avoir rendue si célèbre. Elle goûta peu d'abord sa grand'mère, et il fallut le temps et la reconnaissance pour l'apprivoiser avec elle ; mais de bonne heure elle aima le pays de Nohant, « ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein d'herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche de bois brut, ces grands créneaux délabrés, ces maisonnettes de paysans entourées de leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne, de leurs vertes chènevières, et tous ces aspects qui deviennent doux à la vue et chers à la pensée quand on a vécu longtemps dans ce milieu calme, iiumble et silencieux. »
11 eût été à souhaiter pour Aurore Dupin qu'elle vécût en effet longtemps de cette vie tranquille et régulière qu'elle mena quelques mois à Nohant entre sa mère et sn grand'mère. Leurs dissentiments paraissaient momentanément apaisés par la possession simultanée de celui qu'elles s'étaient si longtemps disputé ; mais une catastrophe dont la petite Aurore n'était même pas en état de comprendre l'horreur, la mort violente de son père, qui succomba aux suites d'une chute de cheval, vint bientôt mettre de nouveau aux prises la belle-mère et
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la jeune femme. Un an ne s'était pas encore écoulé depuis la mort de celui qu'elles avaient pleuré en commun, et déjà s'élevait entre elles la question qui devait les diviser à jamais : laquelle des deux se chargerait de l'éducation d'Aurore? Assurément la loi et le sang parlaient en faveur de la mère ; mais au fond du cœur madame Dupin de Francueil n'avait jamais considéré l'ancienne maîtresse de son fils comme sa véritable femme, et elle n'admettait pas que l'unique héritière de la fortune et du nom de son mari put être élevée par la fille d'un maître paulmier et oiselier qui savait à peine l'orthographe et qui avait déjà la charge d'une enfant née, on ne savait où, d'un père inconnu. N'y eùt-il pas eu d'ailleurs entre les deux femmes ce perpétuel sujet de dissentiment, il est difficile de croire qu'elles eussent vécu paisiblement ensemble, tant était grande la différence de leurs caractères. « L'une, blanche, blonde, grave, calme et digne dans ses manières, une véritable Saxonne de noble race, aux grands airs pleins d'aisance et de bonté protectrice ; l'autre, brune, pâle, ardente, gauche et timide devant les gens du beau monde, mais toujours prête à éclater lorsque l'orage grondait trop fort au dedans, une nature d'Espagnole, jalouse, passionnée, colère et faible , bonne et méchante en même temps. » Ajoutez à cette vive peinture que madame Dupin de Francueil, en dépit de ses prétentions libérales, avait conservé le ton, les allures et les préjugés delà société disparue dont elle était une des dernières survivantes. A la fois philosophe et aristocrate, bravant dans son langage l'opinion du monde et y soumettant dans les faits sa conduite, se raillant de l'ancien régime, mais ne se
trouvant à l'aise que dans un cercle étroit de noblesse provinciale, elle vivait à Nohant, entre son salon et son jardin, dont elle ne sortait jamais, d'une vie factice et sédentaire, à laquelle elle ne mêlait d'autre mouvement que celui de l'esprit. Au contraire, madame Maurice Dupin, ignorante jusqu'à la grossièreté, mais active, ingénieuse, ayant conservé de son ancienne profession de modiste l'habitude de travailler de ses doigts et de tout faire elle-même, était aussi demeurée peuple par ses saillies, par sa malveillance pour ce qu'elle appelait « les vieilles comtesses », par son mépris pour l'existence oisive de sa belle-mère. Ces deux femmes, de nature si différente, devaient par des moyens différents aussi se disputer le cœur de la petite Aurore, et ce fut la mère qui la première en trouva le chemin. La tendresse passionnée, brusque , rude même parfois , mais toujours expansive de la femme du peuple se faisait mieux comprendre de l'enfant que les caresses toujours un peu majestueuses et réservées de la femme du monde. Lorsque celle-ci enseignait à sa petite-fille à conserver vis-àvis d'elle dans son langage les formes surannées de l'ancien régime, lorsqu'elle obligeait cette petite créature exubérante de sève et de vie à suivre dans les allées du jardin son pas lent et compassé, comment s'étonner que chez l'enfant le respect glaçât la tendresse et qu'elle eût peine à comprendre l'affection passionnée qui se cachait sous celte froideur à la fois systématique et involontaire? Bientôt des questions de fortune vinrent aigrir le différend. Sous ce rapport, madame Maurice Dupin dépendait entièr.ment de sa belle-mère. «Ta grand'mère peut me réduire à quinze cents francs si je t'emmène, dit-
elle à Aurore alors qu'elle se disposait à partir pour Paris afin de se rapprocher de sa fille aînée, et nous serons si pauvres, que tu ne pourras pas le supporter et que tu me redemanderas ton Nohant et tes quinze mille livres de rente. » Le pis fut que les subalternes s'en mêlèrent. — C'est pourtant gentil, lui disait une petite paysanne avec laquelle elle était élevée, d'avoir une grande maison et un grand jardin comme ça pour se promener, et des voitures et des robes, et des bonnes choses à manger tous les jours. Qu'est-ce qui donne tout cela? C'est le richement. Il ne faut donc pas que tu pleures, car , avec ta bonne maman , tu auras toujours du richement. » Et une femme de chambre doucereuse ajoutait: « Vous voulez donc retourner dans votre petit grenier manger des haricots? » Mais c'était mal s'y prendre avec une enfant sensible et fière, et il n'en fallut pas davantage pour que les haricots et le petit grenier lui parussent l'idéal du bonheur et de la dignité. Aussi suppliait-elle sa mère avec larmes de ne pas la donner à sa bonne maman pour de l'argent, et ses prières furent si instantes que madame Maurice Dupin conçut le projet de reprendre pour vivre son ancienne profession de modiste, et de se venger de sa belle-mère en inscrivant sur l'enseigne de sa boutique en lettres d'un pied de haut : Madame veuve Dupin, marchande de modes. Mais la réflexion ne tarda pas à lui faire abandonner ce dessein, et elle prit le parti de quitter Nohant en essayant, sans y parvenir, de cacher son départ à sa fille. « Lorsque la voiture roula dans la cour, lorsque j'entendis les pas de ma mère dans le corridor, je n'y pus tenir; je m'élançai pieds nus sur le carreau, je me
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précipitai dans ses bras, et, perdant la tête, je la suppliai de m'emmener. Elle me reprocha de lui faire du mal lorsqu'elle souffrait déjà tant de me quitter. Je me soumis, je retournai à mon lit; mais, lorsque j'entendis le dernier roulement de la voiture qui l'emportait, je ne pus retenir des cris de désespoir, et Rose ellemême (c'était la femme de chambre de sa grand'mère), malgré la sévérité dont elle commençait à s'armer, ne put retenir ses larmes en me retrouvant dans cet état pitoyable, trop violent pour mon âge et qui aurait dû me rendre folle, si Dieu, me destinant à souffrir, ne m'eût douée d'une force physique extraordinaire. » Le lendemain, lorsqu'elle pénétra dans la chambre de sa mère, une servante était en train d'enlever les draps, de relever les matelas et de fermer les persiennes. « Assise dans un coin, je la regardais faire, j'étais comme hébétée. 11 me semblait que ma mère était morte et qu'on rendait au silence et à l'obscurité cette chambre où elle ne rentrerait plus. »
Je ne crois pas qu'il faille, pour bien comprendre la vie d'Aurore Dupin, remonter moins loin que ce premier déchirement. C'est un grand malheur lorsque l'âme débile d'un enfant a été accablée sous le fardeau de quelqu'une de ces épreuves qui sont le lot inséparable de notre humanité. C'est un plus grand malheur encore, lorsque cette épreuve est de celles qu'une affection plus vigilante et plus dévouée aurait pu leur éviter. Victor Hugo l'a dit en vers charmants :
La douleur est un fruit ; Dieu ne le fait pas croître Sur la branche trop faible encor pour le porter.
Mais lorsque les hommes ont par leur égoïsme ou leur imprudence hâté Péclosion de ce fruit amer, quoi d'étonnant si la branche a plié et si elle ne recouvre jamais la droiture et la vigueur de sa première poussée ! Ce conflit prématuré entre deux affections et deux devoirs, ce mélange pénible des questions de cœur aux questions d'argent ont commencé de bonne heure à déranger l'équilibre d'une âme dont la puissante faculté d'aimer avait besoin d'être contenue et dirigée dans la règle. Rien ne fut épargné, on va le voir, pour augmenter ce désordre, et, non moins inprudente dans
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son ressentiment que sa belle-fille était inconsidérée dans sa tendresse, madame Dupin de Francueil jeta le trouble à pleines mains dans le cœur agité et profond de celle qu'elle avait voulu conserver sous sa garde. Aurore Dupin resta jusqu'à l'âge de treize ans sous l'autorité absolue de sa grand'mère, dont la surveillance était plus affectueuse que vigilante, livrée à deux femmes de chambre dont l'une la rouait de coups, et l'autre l'environnait d'espionnage, abandonnée pour son éducation intellectuelle à une sorte de cuistre d'ancien régime qui lui jetait -des dictionnaires à la tête, et, au milieu de toutes ces tyrannies apparentes, croissant en liberté comme un sauvageon en pleine terre et poussant de tous côtés les jets de sa vigoureuse nature. Enfant rêveuse et taciturne, douée d'une indomptable vigueur, violente et contenue, passionnée et silencieuse, elle vécut dès l'enfance d'une double vie de mouvement et de rêverie, au sein de laquelle se développa librement la faculté qu'on peut à coup sûr appeler sans paradoxe la faculté maîtresse de son esprit : l'imagination. Alors que ses premiers jeux étaient encore contenus dans les étroites et bourgeoises chambrettes de l'appartement de la rue Grange-Batelière, sa mère n'avait trouvé qu'un moyen de la réduire au calme et au silence : c'était de l'enfermer dans la fragile enceinte d'un cercle de chaises, avec un tabouret au milieu pour s'asseoir. Au lieu de se débattre dans cette prison imaginaire, l'enfant s'apaisait immédiatement, et, tout en paraissant absorbée dans l'occupation de dégarnir avec ses ongles les chaises en paille, elle racontait à demi-voix d'interminables histoires où elle plaçait
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tous ces incidents merveilleux dont la tète des enfants est toujours pleine, et au terme desquelles elle n'arrivait jamais : « Eh bien, Aurore, lui disait-on, est-ce que ton prince n'est pas encore sorti de sa forêt? ta princesse aura-t-elle bientôt fini de mettre sa robe à queue et sa couronne d'or? — Laissez-la tranquille, disait brusquement sa mère, je ne peux travailler en repos que quand elle commence ses romans, entre quatre chaises. »
Quels aliments n'allaient pas fournir au travail de cette imagination précoce les aspects d'un pays poétique et nouveau, les bords sauvages de la Valléc-Xoire, et les lointains bleuâtres de la Brande ! « Tout ce qui nous frappe à l'entrée de la vie, disait en termes exquis M. Doudan, demeure comme le trésor de l'imagination ; chacun sent que c'est au fond des années oubliées qu'il revient instinctivement pour chercher les nuances et les images qui lui servent à traduire les impressions présentes. Dès l'âge le plus tendre se fixent dans l'âme les couleurs qui se refléteront sur toute la vie intérieure; vives ou tristes, sombres ou brillantes, rien ne les effacera, et elles tiendront tout le cours des pensées. Ainsi, quand Byron peint les paysages de la Grèce, la ligne ardente des montagnes du Péloponèse paraît se dessiner sur les horizons mélancoliques du Nord, et pour cet enfant rêveur qui avait regardé courir les nuages au-dessus des tours de Newstead, la lumière garde encore dans les plaines de l'Orient quelque chose de la tristesse d'Ossian. » C'est bien dans le trésor de ses impressions d'enfance que l'auteur de la Marc au Diable a cherché les couleurs de ces tableaux qui nous
ravissent ; c'est bien au souvenir de ces années, non pas oubliées, mais chéries, qu'elle a demandé les nuances et les images qui lui ont servi à traduire ses impressions et les nôtres. De bonne heure, elle s'est enivrée des impressions de la vie rustique, au sein des fortes et vertes campagnes du Berry. Enfant, elle passait encore assez volontiers de longues heures à la maison, assise auprès de la cheminée, et, tandis que la voix monotone de sa mère, qui lui lisait des contes, la plongeait dans un demi-assoupissement, elle croyait voir se dessiner sur un écran en taffetas verl éclairé par le feu « mille images fantastiques : des bois, des prairies, des rivières, des villes d'une architecture bizarre et gigantesque, des palais enchantés avec des . jardins comme il n'y en a pas, avec des milliers d'oiseaux d'azur, d'or et de pourpre, qui voltigeaient sur les fleurs, des bosquets illuminés, des jets d'eau, des profondeurs mystérieuses, des ponts chinois, des arbres couverts de fruits d'or et de pierreries ». Mais avec l'âge son tempérament fiévreux cessa de s'accommoder de ces rêveries sédentaires. À treize ans, elle avait déjà atteint tout le développement de sa taille, et cette croissance précoce amenait d'irrésistibles besoins d'activité et de mouvement. Au milieu d'un travail ou d'une lecture qui l'intéressait, elle s'interrompait brusquement, et jetant là son livre, elle sautait par la fenêtre pour aller plus tôt rejoindre les petits compagnons rustiques avec lesquels elle courait les champs, et qu'elle voyait au loin occupés à garder les ouailles ou à faire de la feuille.
Leurs plaisirs variaient en effet suivant les saisons. Aux
premières neiges d'automne, elle tendait avec eux, le long des haies et des sillons, des saulnées (sorte de piège) où venaient se prendre par centaines des alouettes qu'on vendait ensuite au marché et dont elle partageait le prix par tête entre la bande, suivant les principes d'une égalité rigoureuse. L'hiver, avant les blés de mars et quand les troupeaux errent encore en liberté dans les grands paturaux, elle s'asseyait auprès du feu des petits pastours, goûtait à leurs galettes de pain bis, et formait avec eux des rondes échevelées ; ou bien elle se glissait solitaire dans les fossés couverts, sous les branches pendantes des vieux ormes et l'entre-croisement des ronces, à la découverte des creux secs et sablonneux avec des revers de mousses et d'herbes desséchées, où elle pouvait se blottir à l'abri du froid et de la pluie. L'été, elle savait mieux que personne dans quel blé poussaient les plus belles nielles et les plus belles gesses sauvages, dans quelle haie elle trouverait des coronilles et des saxifrages, dans quel pré des mousserons ou des morilles, sur quelles fleurs au bord de Peau se posaient les demoiselles vertes ou les petits hannetons bleus; et le soir elle se reposait des fatigues d'une chaude journée à entendre les récits des chanvreurs qui, réunis pour broyer, sur la place voisine du cimetière dont on voyait les croix au clair de lune, faisaient frissonner les habitants du hameau au récit des apparitions de Gcorgeon, le diable de la Yallée-Soire.
Au milieu de cette existence vagabonde, son éducation intellectuelle n'était pas aussi négligée qu'on pourrait être porté à le croire. Parfois, au plus vif de ses amusements champêtres, il lui prenait un besoin de
solitude ou une rage de lecture; passant d'un extrême à l'autre, après une période d'activité fiévreuse, elle s'oubliait dans les livres pendant plusieurs jours, et il n'y avait pas moyen de la faire sortir de sa chambre ou du petit boudoir de sa grand'mère. Elle dévorait alors un peu indistinctement tout ce qui lui tombait sous la main, mais de préférence les livres d'histoire et de littérature. A l'âge de onze ans, elle lut d'un trait riliade, puis la Jérusalem délivrée. Ah ! qu'elle les trouvait courtes, et qu'elle fut contrariée d'arriver à la dernière page! Elle devint triste et comme malade de chagrin de les voir sitôt finies ; mais, le livre une fois fermé, l'illusion durait encore. Elle s'emparait de ces situations, elle s'y établissait en quelque sorte; les personnages devenaient siens, elle les faisait agir ou parler, et changeait à son gré la suite de leurs aventures. Ce besoin de nourrir son esprit de fictions ne devait pas tarder à prendre une forme plus personnelle. A douze ans, elle s'essaie à écrire et commence une description de la Vallée-Noire et d'une nuit d'été « où la lune labourait les nuages, assise sur sa nacelle d'argent». Malgré l'admiration enthousiaste de sa grand'mère, ellemême fut assez peu satisfaite de son premier chef-d'œuvre, et, dans l'impuissance de traduire à son gré les conceptions confuses et poétiques de sa pensée, elle se borna à la composition idéale d'une sorte de poème épique dont le héros, baptisé du nom assez bizarre de Corambé, réunissait en lui toutes les perfections. Il était pur et charitable comme Jésus , rayonnant et beau comme Gabriel, mais il avait aussi la grâce des nymphes d'Orphée et la chaste fierté de Diane ou de
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Pallas. Il était le ministre céleste d'un Dieu supérieur et tout-puissant qui prolongeait son exil parmi les hommes, pour le punir de son trop d'amour et de miséricorde envers eux. Aussi lui éleva-t-elle en secret un autel au plus profond et au plus obscur d'un taillis où elle se glissait en cachette, cherchant à dérober aux profanes la trace de ses pas et de son culte; mais elle y fut surprise un jour par un petit paysan qui s'écria brusquement derrière elle : « Ah! mam'zelle, le joli petit reposoir pour la Fête-Dieu! » À partir de ce jour, le mystère étant rompu, l'autel fut abandonné, mais non pas le poème, qui occupa toute son adolescence et par lequel elle trompa longtemps ce besoin d'un idéal terrestre qui fait le tourment des âmes jeunes et le regret des âmes fatiguées.
Cette conception à la fois orthodoxe et païenne d'un Dieu relégué sur la terre répondait en même temps à un besoin plus élevé de son âme. Dans l'ignorance où elle se sentait laissée, elle avait voulu se créer un culte et un Dieu. L'éducation religieuse qui fut donnée à Aurore Dupin n'est pas une des moindres particularités de cette enfance troublée. Ce qu'elle reçut de principes chrétiens lui vint, chose étrange, de sa mère. Madame Maurice Dupin avait, par une contradiction assez fréquente dans ces classes populaires dont elle sortait, conservé avec fidélité, au milieu d'une vie à tout le moins irrégulière, certaines habitudes pieuses qu'elle tenait à transmettre à sa fille. A peine la petite Aurore avaitelle acquis l'usage de la parole que sa mère lui avait appris à balbutier les prières de l'Église et à réciter avant de s'endormir cette formule : « Mon Dieu, je vous
donne mon cœur, » que l'enfant répétait avec confiance. Elle n'eût pas volontiers manqué à la messe le dimanche ; mais elle traitait hautement les prêtres de cafards auxquels elle ne voulait point confier ses pensées, parce qu'ils les comprendraient tout de travers. Lorsque sa belle-mère raillait ses contradictions : « J'ai ma religion, répondait-elle ; de celle qui est prescrite, j'en prends et j'en laisse ce qui me convient. » Ce fut elle cependant qui dans l'éducation d'Aurore représenta l'influence orthodoxe. En effet, si madame Dupin de Francueil avait abjuré quelques-unes de ses théories libérales de 1789, elle était demeurée fidèle à ses opinions voltairiennes. Rien ne l'eût fait mettre le pied dans une église. Aussi, lorsque le départ de madame Maurice Dupin pour Paris l'eut laissée complètement maîtresse de sa petite-fille, elle n'eut qu'une crainte, celle de la voir tomber dans la superstition. Tout en mettant dans ses mains l'Évangile, pour lequel elle professait, avec toute l'école philosophique du xvme siècle, un grand respect comme traité de morale, elle eut soin de prémunir la croyance de l'enfant contre toute la portion miraculeuse. Aussi Aurore avait-elle soin de cacher à sa grand'mère les torrents de larmes que faisait couler de ses yeux le récit de la vie et de la mort de Jésus; mais elle pleurait sur cette mort comme sur la mort de Clorinde, et le Jéhovah de Moïse n'était pas plus respectable à ses yeux que le Jupiter d'Homère. Elle était dans ces dispositions lorsque tout à coup on lui annonça qu'elle allait faire sa première communion . Cette annonce la troubla beaucoup, et son trouble ne dut pas être diminué lorsque sa grand'mère lui dit qu'il fallait faire cet acte de bienséance
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décemment, mais qu'il fallait bien se garder d'outrager la sagesse divine et la raison humaine jusqu'à croire qu'elle allait manger son Créateur. L'affaire fut lestement expédiée, et quoiqu'en embrassant sa petite-fille au sortir de l'église madame Dupin de Francueil eût peine à se défendre d'une émotion dont Aurore ne comprit pas bien la cause, elle ne lui en fit pas moins passer dans la dissipation les temps qui précédèrent et ceux qui suivirent cet acte solennel par lequel la plupart des enfants sont initiés à la responsabilité morale. Une aussi triste leçon de scepticisme et de légèreté donnée à la conscience d'un enfant ne contient-elle pas l'excuse de bien des égarements?
Cette aïeule, dont il est cependant impossible de méconnaître la tendresse, se montra plus coupable encore vis-à-vis de sa petite-fille dans une circonstance dont le seul récit est douloureux. Quatre années d'une séparation absolue n'avaient en rien adouci l'amertume qu'Aurore avait éprouvée du départ de sa mère. Bien qu'elle eût renoncé à partir furtivement pour la rejoindre et laissé dissiper le petit trésor qu'elle avait longtemps amassé dans ce dessein, jamais elle n'avait cessé de soupirer après le jour où elle lui serait réunie. L'expression imprudente de ce désir, rapportée à sa grand'mère par une femme de chambre perfide et interprétée à tort par celle-ci comme une parole d'ingratitude, amena entre elles une scène violente qui acheva de porter le désordre dans cette jeune âme. Après avoir tenu rigueur pendant quelques jours à sa petite-fille, madame Dupin de Francueil la fit descendre un matin dans sa chambre à coucher, et, comme l'enfant s'était mise à genoux
auprès de son lit pour lui baiser les mains : « Restez à genoux, lui dit-elle d'un ton vibrant et amer, et m'écoutez avec attention, car ce que je vais vous dire, vous ne l'avez jamais entendu et jamais plus vous ne l'entendrez de ma bouche. Ce sont des choses qui ne se disent qu'une fois dans la vie parce qu'elles ne s'oublient pas; mais, faute de les connaître quand par malheur elles existent, on perd sa vie et on se perd soi-même.» Et alors, de ce même ton glacial, elle lui raconta toute l'histoire des désordres passés de sa mère, la longue liaison de celle-ci avec Maurice Dupin et son mariage clandestin, sans même rendre justice à la fidélité que sa belle-fille avait gardée à la mémoire de Maurice. Enfin elle termina en lui disant : « Votre mère est une femme perdue, et vous-même une enfant aveugle, qui voulez vous perdre avec elle . »
On peut penser l'effet d'une pareille confidence sur une enfant de treize ans : « J'avais la gorge serrée, je sentais la sueur me couler du front ; je voulais interrompre, je voulais me lever, m'en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence ; je ne pouvais pas, j'étais clouée sur mes genoux, la tête brisée, et courbée par cette voix qui planait sur moi et me desséchait comme un vent d'orage. » Enfin elle put regagner sa chambre, mais ce fut pour tomber dans une effroyable convulsion de larmes et de désespoir qui aurait pénétré sa grand'mère de regrets, si elle en eût été témoin. La force d'âme, de l'enfant était déjà assez grande pour qu'elle sût dissimuler la profondeur de la blessure qu'elle avait reçue. Le silence se fit sur ce sujet entre Aurore et sa grand'mère, silence plein d'amertume d'un côté, plein
d'anxiété et peut-être de remords de l'autre. Le mal était fait cependant et irréparable. « La vie recommença à couler pour moi comme un ruisseau tranquille ; mais le ruisseau était troublé et je n'y regardais plus. » Aussi lorsque, quelques mois plus tard, madame Dupin de Francueil, effrayée de la sauvagerie, de l'ignorance, des habitudes rustiques de sa petite-fille, résolut de la conduire à Paris pour la faire entrer au couvent, l'enfant accueillit avec une morne indifférence l'annonce de ce départ, qui devait pourtant la rapprocher de sa mère : « Au couvent, soit, » répondit-elle, et ce fut sans plaisir comme, sans regret qu'elle passa de la solitude de Xohant au pensionnat des Augustines Anglaises, où nous allons la retrouver et la suivre dans une nouvelle phase de sa vie morale .
Toute la portion de Y Histoire de ma vie où sont racontées les années de couvent d'Aurore Dupin n'est à coup sûr ni la moins originale ni la moins attrayante. Je me permettrai, très respectueusement et très sérieusement, d'en recommander la lecture à tous ceux et à toutes celles, directeurs ou supérieures de communautés, qui consacrent leurs soins à l'éducation des jeunes filles; ils trouveront à y puiser plus d'un utile enseignement. Je doute en effet qu'on puisse recueillir ailleurs un témoignage plus sincère sur la vie intérieure des couvents et que les procédés de l'éducation congréganiste aient jamais été soumis à la sagacité d'une analyse aussi bienveillante. « En général, dit-elle, on était bon comme Dieu dans cette grande famille féminine. Je n'y ai pas rencontré une seule méchante compagne, sauf mademoiselle D. . . (ici le nom d'une sous-maîtresse laïque), et je n'ai trouvé que tendresse et tolérance. Comment ne chérirais-je pas le souvenir de ces années, les- plus tranquilles, les plus heureuses de ma vie ? J'y ai souffert de moi-même au physique et au moral, mais en aucun temps et en aucun lieu je n'ai moins souffert de la part des autres. » Profitons donc de cette occasion pour pénétrer avec elle dans cette grande famille féminine dont les portes vont s'ouvrir devant nous.
Le couvent des Augustines Anglaises, situé rue des Fossés-Saint-Yictor, était un assemblage de constructions, de cours et de jardins, qui en faisait une sorte de village plutôt qu'une maison particulière. Ce couvent était situé au milieu de grands jardins qui faisaient oublier le voisinage de la ville. Dans tous les coins, la vigne et le jasmin cachaient la vétusté des murailles. Les coqs chantaient à minuit comme en pleine campagne ; la cloche avait un joli son argentin comme une voix féminine ; dans tous les passages, une niche gracieusement découpée dans la muraille s'ouvrait pour recevoir une madone. Enfin, jusqu'à la petite lampe qui tremblotait la nuit dans le cloître, et aux lourdes portes qui chaque soir se fermaient à l'entrée des corridors avec un bruit solennel et un grincement de verrous lugubre, tout avait un certain charme de poésie auquel la jeune Aurore ne devait pas à la longue demeurer insensible. Mais elle eut d'abord quelque peine à prendre son parti de changer ainsi l'existence libre et vagabonde de Nohant contre l'étroite clôture du couvent. Glisser un regard furtif à travers les toiles des croisées, descendre deux ou trois degrés de la cour, apercevoir une voiture qui passait dans la rue, c'étaient de médiocres plaisirs pour une enfant qui avait erré en liberté dans la campagne et dansé avec les petits pastours autour des feux de bois mort. Elle avait volontairement augmenté la rigueur de cette clôture en se refusant, pendant l'absence de sa grand'mère, à sortir avec d'autres qu'avec sa mère, à laquelle on ne voulait pas la confier. Elle passa donc près de trois années sans franchir la porte du couvent, et elle chercha d'abord à tromper par des gamineries de pensionnaire les élans
de son ardeur intérieure. « C'est une païenne, une véritable païenne,» s'était écriée une bonne sœur, voyant qu'elle ne savait pas où allaient les âmes des enfants morts sans baptême et qu'elle faisait le signe de la croix de droite à gauche. Elle s'empressa, le jour même de son entrée, de justifier cette épithète en s'enrôlant dans la bande de celles qu'on appelait les diables, c'est-à-dire des élèves qui bravaient l'autorité des religieuses, se refusaient à tout travail, et s'échappaient le soir de la classe pour se mettre à la découverte d'une captive imaginaire qu'on croyait emprisonnée dans l'un des nombreux recoins du couvent, Cela s'appelait dans leur langage: chercher la victime. Cette première phase d'activité physique, de paresse intellectuelle et de révolte insouciante dura plus d'une année, au bout de laquelle Aurore tomba dans un état de langueur, symptôme avant-coureur de quelque grand changement moral. Elle s'ennuya de la diablerie et se prit à chercher ailleurs quelque source d'intérêt. Elle ouvrit un peu au hasard la Vie des Saints, et se mit à feuilleter ce livre à l'église pendant la demi-heure que les élèves y passaient en méditation. Pour la première fois elle y trouva un attrait inconnu. Les miracles la laissaient incrédule; mais la foi, le courage, le stoïcisme des confesseurs et des martyrs lui apparaissaient comme de grandes choses et répondaient à quelque fibre secrète qui commençait à vibrer dans son cœur. De temps à autre elle suspendait sa lecture et promenait ses regards distraits sur les tableaux qui ornaient les murailles de l'église, dont l'un représentait saint Augustin sous le figuier avec le rayon miraculeux sur lequel
était écrit le fameux Toile, lege, et l'autre l'agonie du Christ au jardin des Oliviers. Un jour, ce dernier tableau, qu'elle avait contemplé cent fois sans en bien saisir le détail, lui parut d'une beauté particulière. En interrogeant machinalement ces masses grandioses et confuses, elle chercha le sens de cette agonie du Christ, le secret de cette douleur volontaire si cuisante, et elle commença à y pressentir quelque chose de plus grand et de plus profond que ce qui lui avait été expliqué jusque-là. Peu à peu elle devint profondément triste elle-même et comme navrée d'une pitié, d'une souffrance inconnue. Quelques larmes vinrent au bord de sa paupière; elle les essuya furtivement, honteuse d'être émue sans savoir pourquoi.
Le soir de ce même jour, comme elle battait tristement le pavé du cloître à la nuit tombante, plus ennuyée que jamais de la diablerie, mais ne sachant encore de quel côté tourner son activité intérieure, l'idée lui vint de retourner à l'église où les religieuses et les sages du couvent faisaient à cette heure-là leurs dévotions. Par un dernier reste d'orgueil, elle se donna à elle-même le prétexte de savoir dans quelle attitude ces dévotes faisaient leurs prières, avec l'arrière-pensée d'en faire le lendemain une description railleuse à ses compagnes. Mais à peine eut-elle franchi la porte d'entrée que cette pensée la quitta. L'aspect de l'église pendant la nuit Pavait saisie et charmée. L'église n'était éclairée que par la petite lampe d'argent du sanctuaire dont la flamme blanche se répétait dans les marbres polis du pavé, comme une étoile dans une eau immobile. Son reflet détachait quelques pâles étincelles sur
les angles des cadres dorés, sur les flambeaux ciselés de l'autel et sur les lames d'or du tabernacle. La porte placée au fond de l'arrière-chœur était ouverte à cause de la chaleur, ainsi qu'une des grandes croisées qui donnaient sur le cimetière. Les parfums du chèvrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d'une fraîche brise. Une étoile perdue dans l'immensité était comme encadrée par le vitrage et semblait la regarder attentivement. Les oiseaux chantaient. C'était un calme, un charme, un recueillement, un mystère dont elle n'avait jamais eu l'idée. Ici, laissons-la parler elle-même et nous raconter directement ce moment solennel de sa vie : « L'heure s'avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l'église. J'avais tout oublié. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une atmosphère d'une suavité indicible, et je la respirais par l'âme encore plus que par les sens. Tout à coup je ne sais quel ébranlement se produisit dans tout mon être; un vertige passe devant mes yeux comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une voix murmurer à mon oreille :' Toile, lege. Je me retourne, croyant que c'est une des religieuses qui me parle. J'étais seule... Je ne me fis pas d'orgueilleuse illusion ; je ne crus pas à un miracle. Je me rendis fort bien compte de l'espèce d'hallucination où j'étais tombée. Je n'en fus ni enivrée ni effrayée. Je ne cherchai ni à l'augmenter ni à m'y soustraire. Seulement je sentis que la foi s'emparait de moi, comme je l'avais souhaité, par le cœur. J'en fus si reconnaissante, si ravie qu'un torrent de larmes inonda mon visage. Je sentis que j'aimais Dieu, que ma
pensée embrassait et acceptait pleinement cet idéal de justice, de tendresse et de sainteté que je n'avais jamais révoqué en doute, mais avec lequel je ne m'étais jamais trouvée en communication directe; je sentis enfin cette communication s'établir soudainement, comme si un obstacle invincible se fût abîmé entre le foyer d'ardeur infinie et le feu assoupi dans mon âme. Je voyais un chemin vaste, immense, sans bornes, s'ouvrir devant moi, et je brûlais de m'y élancer. »
La conversion d'Aurore Dupin fit, comme on peut penser, grand bruit dans le couvent. A partir de ce jour, la diablerie ne battit plus que d'une aile; plus d'espièglerie dans la classe, plus de promenades nocturnes dans les couloirs du couvent, plus de recherche de la victime. Depuis qu'Aurore ne menait plus la bande, les diables s'étaient découragés ; mais Aurore ne bougeait plus de l'ouvroir où les religieuses l'invitaient à prendre le thé avec elles, de la sacristie où elle les aidait à ranger et à plier les ornements d'autel, de la tribune de l'orgue où elle répétait des chœurs et des motets, ou bien elle cherchait la solitude dans l'enceinte du cimetière, qui était un lieu interdit aux pensionnaires. « Ce cimetière, placé entre l'église et le mur du jardin des Écossais, n'était qu'un parterre de fleurs, sans tombes et sans épitaphes. Le renflement du gazon annonçait seul la place des sépultures. C'était un endroit délicieux, tout ombragé de beaux arbres, d'arbustes et de buissons luxuriants. Dans les soirs d'été, on y était presque asphyxié par l'odeur des jasmins et des roses ; l'hiver, pendant la neige, les bordures de violettes et les roses du Bengale souriaient encore sur ce linceul sans tache. »
— « Je passais là, ajoute-t-elle, des heures de délices à rêver sans songer à rien. Je me perdais dans le rêve d'une mort anticipée, d'une existence de sommeil intellectuel, d'oubli de toutes choses, de contemplations incessantes. Je choisissais ma place dans le cimetière. Je m'étendais là en imagination pour dormir, comme dans le seul lieu du monde où mon cœur et ma cendre pussent reposer en paix. »
Une dévotion aussi ardente ne pouvait pas se nourrir longtemps des mêmes aliments que celle de ses jeunes compagnes. Un jour, en écoutant une sœur converse qui lui racontait les épreuves auxquelles sa vocation avait été soumise, et ses angoisses lorsqu'il lui avait fallu franchir le seuil de la maison paternelle chargée de la malédiction de son père et en marchant sur le corps d'un petit enfant qu'elle avait élevé, Aurore crut tout à coup avoir une illumination soudaine sur la vie qui l'attendait. » Je serai religieuse! s'écria-t-elle ; ce sera le désespoir de mes parents, le mien par conséquent ; mais il faut ce désespoir pour avoir le droit de dire à Dieu : Je t'aime. Je serai religieuse, mais non pas dame de chœur vivant dans une simplicité recherchée et dans une béate oisiveté. Je serai sœur converse, servante écrasée de fatigue, balayeuse de tombeaux, porteuse d'immondices , tout ce qu'on voudra , pourvu que je sois oubliée après avoir été maudite par les miens ; pourvu que, dévorant l'amertume de l'immolation, je n'aie que Dieu pour témoin de mon supplice et que son amour pour ma récompense. » Certes c'était là l'élan d'une vocation qui paraissait bien ardente. Mais, en même temps qu'elle se complaisait par la pensée dans
ces excès d'abnégation, elle n'admettait pas un instant que sa vie monastique pût s'écouler ailleurs que dans le couvent des Anglaises, au milieu de ces religieuses qu'elle aimait, ni même qu'elle pût être contrainte d'habiter une autre cellule que la petite niche poudreuse d'où elle dominait une partie de Paris par-dessus la cime des grands marronniers, où le jour elle regardait les nuages, les branches des arbres, le vol des hirondelles, et la nuit elle écoutait les rumeurs lointaines et confuses de la grande ville qui venaient se mêler en expirant aux bruits rustiques du faubourg, pendant que les voix monotones des religieuses, psalmodiant l'office, montaient jusqu'à elle à travers les couloirs et les mille fissures de la masure sonore. Il y avait bien là quelque contradiction, et peut-être ce léger indice contribuat-il à éclairer les religieuses qui l'entouraient sur le peu de solidité d'une vocation où l'imagination semblait jouer la plus grande part. Ce fut de leur côté que cette vocation rencontra les premiers obstacles. «Mon enfant, lui disait en secouant la tête une religieuse qu'elle adorait et dont elle était la fille adoptive, si vous cherchez le mérite de la souffrance, vous le trouverez de reste dans le monde. Soyez tranquille, si vous voulez souffrir, la vie vous servira à souhait, et peut-être trouverezvous, si votre ardeur de sacrifice persiste, que c'est dans le monde et non dans le couvent qu'il faut aller chercher votre martyre. » Ces sages propos, que fortifiait encore la direction d'un confesseur éclairé, ne parvenaient point cependant à l'ébranler, et la persistance de cette vocation finit par inquiéter sa grand'mère. Madame Dupin de Francueil avait pris gaiement son parti des
diablerie* de sa petite-fille. Elle ne s'était point trop émue des premiers accès de sa dévotion, et, voyant que cette dévotion n'empêchait pas la mélancolie : « C'est de son âge; cela passera,» se disait-elle; mais quand elle sut, à n'en pouvoir douter, que cette mélancolie avait fait place à une disposition calme et sereine, que la piété de sa petite-fille excitait le respect de ses compagnes en même temps qu'elle se faisait adorer d'elles par son enjouement et qu'elle ne paraissait rien désirer en dehors et au delà du couvent, la vieille dame prit peur pour tout de bon. Elle avait confié aux religieuses une enfant sauvage pour qu'on lui apprît les belles manières et pour qu'on la rendît un peu moins butorde ; mais que l'enfant devînt une religieuse à son tour, cela ne faisait point du tout son affaire. Aussi crut-elle devoir frapper un grand coup, et elle annonça brusquement à sa petite-fille qu'elle allait quitter le couvent. Cette nouvelle tomba sur Aurore comme un coup de foudre, et sa douleur fut d'autant plus profonde que, pour ne pas contrister sa grand'mère, elle se fit un devoir de la lui cacher. Mais son cœur fut brisé, et ce fut avec désespoir qu'elle baisa en partant les murailles de la cellule où elle avait passé de si douces heures et qu'elle espérait bien revoir. Les événements, et surtout elle-même, devaient en disposer autrement. On ne peut cependant s'empêcher de se demander ce qui serait advenu si l'ardeur de cette vocation apparente avait reçu des encouragements imprudents, et si une direction moins éclairée l'avait poussée à contracter un de ces engagements que la loi civile ne connaît pas, dont la loi religieuse peut même dégager, mais dont
la crainte des jugements frivoles du monde rend parfois le lien éternel. Il y a quelques années, un couvent situé à Rome sur le sommet du mont Palatin s'ouvrait de préférence aux jeunes filles nobles trop pauvres pour contracter une alliance digne de leur rang, et le voyageur qui se promenait aux environs du Forum vers le coucher du soleil pouvait apercevoir les manteaux blancs des religieuses cloîtrées dans cet asile infranchissable, passant et repassant dans une promenade monotone derrière les lignes droites et noires des cyprès. Certes, il y a dans la pensée de ces existences sacrifiées et de ces tendresses inutiles, quelque chose qui attriste l'imagination; mais qui oserait décider si, pour le propre bonheur de celle qui devait s'appeler George Sand, il n'aurait pas mieux valu chercher un abri contre l'orage sous la robe de serge blanche et le manteau d'étamine noire des augustines, passer sa vie entre la cellule et l'autel, et s'étendre un jour, comme sa jeunesse en avait caressé le rêve, dans ce cimetière embaumé de jasmins et de roses, où un léger tertre de gazon aurait seul marqué la place de sa tombe obscure et sans nom?
A peine Aurore fut-elle sortie du couvent qu'il y eut entre sa mère et sa grand'mère comme une reprise d'hostilité. A la prière que sa fille lui adressait de partir avec elle pour Nohant : « Non certes, répondit madame Maurice Dupin ; je ne retournerai à Nohant que quand ma belle-mère sera morte. » Et comme la jeune fille paraissait froissée de cette réponse : « Comme tu voudras, lui dit sa mère irritée ; si tu l'aimes mieux que moi, tant mieux pour toi, puisque tu lui appartiens à présent corps et âme. » Cette triste scène commença de distendre les liens jusque-là si étroits qui avaient uni la mère à la fille, et pour la première fois Aurore découvrit dans les beaux yeux noirs de sa mère quelque chose de terrible qui la frappa d'une secrète épouvante. Elle n'en partit pas moins pour Nohant le cœur brisé, et, après avoir épuisé la première joie de dormir dans le grand lit à colonnes qui lui rappelait toutes les rêveries de son enfance et d'entendre au loin à son réveil la solennelle cantilène des laboureurs du Berry, elle tomba dans une tristesse où se mêlaient les regrets du couvent, les premiers troubles du jeune âge et ce qu'elle-même appelle quelque part « les souffrances d'une nature agitée par ses propres puissances ».
L'existence à laquelle bientôt elle allait se trouver condamnée n'avait rien qui put la distraire de ces agitations. Au bout de peu de jours, elle ne tarda pas à s'apercevoir que l'esprit de sa grand'mère était singulièrement affaibli par l'âge, qu'elle enchaînait avec peine ses idées et que deux ou trois heures données à la conversation ou au jeu étaient tout le temps qu'elle pouvait consacrer à sa petite-fille. Le reste de la journée, Aurore n'avait d'autre société que celle de son ancien pédagogue, Deschartres, quand celui-ci n'était pas en course ou aux champs. Aussi, après avoir naïvement essayé de conserver dans l'occupation de sa journée la régularité du couvent et de dresser un tableau de l'emploi de ses heures, elle n'avait pas tardé à retomber dans les habitudes vagabondes de son enfance. Seulement, au lieu de rechercher comme autrefois la société des petits pasteurs, c'était l'éloignement et la solitude qu'elle préférait. Elle était devenue passionnée pour l'équitation, et, montée sur sa jument Colette, qui pendant quatorze ans devait servir à ses promenades, elle avait pris l'habitude de faire tous les matins huit ou dix lieues en quatre heures, marchant à l'aventure et explorant le pays au hasard. « Cette rêverie au galop, cet oubli de toutes choses que le spectacle de la nature nous procure pendant que le cheval au pas, abandonné à lui-même, s'arrête pour brouter les buissons sans qu'on s'en aperçoive, cette succession lente ou rapide de paysages, tantôt mornes, tantôt délicieux, cette absence de but, ce laisser passer du temps qui s'envole, ces rencontres pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le doux bruit de l'eau qui clapote sous les pieds des chevaux, tout ce qui est repos ou mouvement,
spectacle des yeux ou sommeil de l'âme dans la promenade solitaire, s'emparait de moi et suspendait absolument le cours de mes réflexions et le souvenir de mes tristesses. »
Ces réflexions et ces tristesses, un instant suspendues, ne tardaient pas à la ressaisir dès qu'elle se trouvait établie au chevet du lit où sa grand'mère, affaiblie, passait de longues heures dans une demi-somnolence, et ce même besoin de mouvement entraînait son esprit dans des promenades non moins lointaines et non moins hardies. Son imagination ardente et son intelligence curieuse ne pouvaient longtemps contenir leur audace dans le cercle étroit de croyances au fond desquelles elle n'avait jamais été. Pour obéir aux conseils, un peu imprudents peut-être, de son directeur et pour soumettre sa vocation religieuse à une épreuve qu'elle jugeait bien autrement redoutable que celle du monde, elle se prit à lire au hasard les principaux ouvrages philosophiques qui lui tombèrent sous la main dans la bibliothèque de sa grand'mère : Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal, Montaigne, dont sa grand'mère elle-même lui avait marqué les feuillets et les chapitres à passer; puis, La Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakspeare, le tout sans ordre et sans méthode, comme ils lui tombaient sous la main, et toujours avec cette idée de savoir si, « après avoir compris tout ce qu'elle pouvait se proposer de comprendre, elle irait à la vie du monde ou à la mort volontaire du cloître ». Elle ressentit quelque trouble en croyant remarquer d'assez profondes divergences d'interprétation et de doctrine entre
l'auteur de V Imitation et celui du Génie du Christianisme, que dans son admiration elle prenait un peu trop au sérieux comme père de l'Église ; mais je ne crois pas qu'il faille, quoi qu'elle en ait dit, expliquer par là le vague scepticisme qui commença dès cette époque à se glisser dans son esprit et qui la détacha peu à peu de ces croyances auxquelles sa première jeunesse avait si vigoureusement adhéré. L'invasion du doute dans les âmes n'est-elle pas de nos jours comme une maladie lente à laquelle le sentiment de la certitude serait sujet et dont les progrès, d'abord imperceptibles, se trahissent soudain par quelque éclat intérieur comme dans la campagne romaine empoisonnée par la mal7 aria les germes morbides de la fièvre circulent longtemps dans les veines avant de se trahir par quelque funeste accès ? Dans une page célèbre qu'aucun enfant de ce siècle ne peut lire sans un souvenir d'angoisse ou un sentiment de crainte, Jouffroy nous a laissé un récit poignant de cette soirée de décembre où, dans la froide solitude d'une petite chambre de l'École normale, le Yoile qui lui dérobait sa propre incrédulité fut déchiré à ses yeux et lui laissa apercevoir qu'au fond de lui-même rien ne restait debout ; mais, avec une connaissance du cœur et des procédés de l'esprit qui fait le charme pénétrant de ses écrits, ce n'est pas à la lecture de tel philosophe ou à l'influence de tel argument d'école qu'il rapporte ce naufrage de ses croyances ; c'est au vent du doute qui battait de toutes parts les murs de l'édifice religieux à l'ombre duquel sa jeunesse avait été élevée et au génie de deux siècles de scepticisme dont il avait respiré les objections puis-
santés comme on respire la poussière semée dans l'atmosphère. En effet, les convictions premières ne meurent pas toutes en un jour au dedans de celui qui leur a dû quelque temps son repos, et souvent elles conservent les apparences de la vie après que la vie les a abandonnées, semblables à ces cadavres antiques que Ton découvre encore intacts dans les tombeaux longtemps fermés, mais qui tombent en poudre dès qu'on porte la main sur leurs restes fragiles.
Il semble que toutes les circonstances se soient réunies pour troubler cette jeune âme et pour la faire ployer sous un fardeau trop lourd. L'affaiblissement des facultés chez sa grand'mère n'avait pas tardé à prendre la forme du délire. A certaines heures de la journée, à certaines époques de l'année, la vieille dame paraissait recouvrer quelques forces ; mais il était à craindre que ce sommeil intermittent de l'intelligence n'eût un jour point de réveil. Aussi Aurore commença-t-elle d'être tourmentée par la pensée que sa grand'mère mourrait sans être réconciliée avec l'Église et sans avoir reçu les sacrements. D'un autre côté, elle sentait que la moindre émotion pourrait porter le dernier coup à cette vie chancelante, et elle se demandait d'ailleurs s'il était bien de sa situation et de son âge de donner à sa grand'mère cet avertissement solennel. Mais, bien qu'elle eût été encouragée dans sa réserve parles avis de son confesseur, elle n'en passait pas moins ses nuits dans l'épouvante et ses jours dans la détresse. Ce fut sa grand'mère elle-même qui mit fin à ses angoisses. Un jour que l'abbé de Beaumont, cousin de madame Dupin de Francueil, la pressait assez maladroitement et en termes
assez grossiers de recevoir les sacrements, elle dit en se tournant vers sa petite-fille, qui se tenait à genoux près d'elle les yeux pleins de larmes : « Et toi, me croiras-tu damnée si je refuse? — Non, non, non, s'écria impétueusement la jeune fille; je suis à genoux pour vous bénir et non pour vous prêcher. — Je suis contente de toi, lui répondit sa grand'mère, et pour te le prouver, comme je sais qu'au fond du cœur tu désires que je dise oui, je dis oui. » Dès le lendemain, elle fit venir le vieux curé du village, et en présence de sa petite-fille elle fit à haute voix cette confession philosophique, que je n'hésite pas à rapporter, parce qu'ainsi sont mortes, avec cette sincérité et ce courage, bien des personnes de l'ancienne société française : « Je n'ai jamais fait ni souhaité aucun mal à personne ; j'ai fait tout le bien que j'ai pu faire. Je n'ai à confesser ni mensonge, ni dureté, ni impiété d'aucune sorte. J'ai toujours cru en Dieu ; mais écoute ceci, ma fille, je ne l'ai pas assez aimé. J'ai manqué de courage; voilà ma faute, et depuis le jour où j'ai perdu mon fils, je* n'ai pu prendre sur moi de le bénir et de l'invoquer en aucune chose. 11 m'a semblé trop cruel de m'avoir frappée d'un coup au-dessus de mes forces. Aujourd'hui qu'il m'appelle, je le remercie et le prie de me pardonner ma faiblesse. C'est lui qui me l'avait donné, cet enfant, c'est lui qui me l'a ôté; mais, qu'il me réunisse à lui, et je vais l'aimer et le prier de toute mon âme. » A cette confession singulière, le vieux curé, qui dans son émotion reprit sans s'en apercevoir son vieux parler paysan, répondit avec onction : « Ma chère sœur, je serons tous pardonnes, parce que le bon Dieu
nous aime et sait bien que, quand je nous repentons, c'est que je l'aimons. Je l'ai bon pleuré aussi, moi, votre cher enfant, allez, et je vous réponds ben qu'il est à la droite de Dieu et que vous y serez avec lui. Dites avec moi votre acte de contrition, et je vas vous donner l'absolution. »
Peu de temps après cette scène étrange et solennelle , madame Dupin de Francueil retomba dans un engourdissement dont elle ne devait sortir que par la mort. Mais le spectacle de cette résignation et de ce courage , puisés dans des convictions si différentes des siennes, troubla profondément sa petite-fille, et lui fit, ditelle, « sentir d'autant plus vivement que la vérité absolue n'était pas plus dans l'Église que dans toute autre forme religieuse ». En même temps que sa pensée était en train de se dérober au joug de la règle intellectuelle, l'existence qu'elle menait, livrée à ellemême sans contrôle et sans conseil , devint de plus en plus étrange. Ce fut à cette époque qu'elle commença à s'habiller en garçon avec un pantalon de toile et des guêtres en cuir pour pouvoir chasser plus commodément. Ses études prirent bientôt une tournure aussi masculine que ses divertissements. Après s'être passionnée pour la minéralogie et la botanique, dont elle a toujours conservé le goût, l'anatomie piqua sa curiosité. Un jeune étudiant en médecine, qu'elle désigne sous le nom énigmatique de Claudius, lui fournit des têtes, des bras, des jambes. Un jour même il lui apporta le squelette tout entier d'une petite fille, qu'elle garda longtemps dans sa chambre. Claudius étant parti pour Paris, elle noua avec lui une correspondance
scientifique et philosophique que son correspondant termina un jour (à sa grande surprise, assure-t-elle) par une déclaration d'amour. Ses allures excentriques, ses études mystérieuses, ses relations enjouées et tranquilles avec des jeunes gens, fils d'anciens amis de son père, « à qui elle donnait une poignée de main sans rougir et se troubler comme une dinde araou reuse, » tout cela scandalisait fort les bons habitants de la Châtre et commença d'amasser sur sa tête ce formidable orage de calomnies ou de médisances qui devait fondre plus tard sur elle. Mais elle s'inquiétait peu de l'opinion des bourgeois de la Châtre ou plutôt cette sévérité dont elle se sentait environnée ne faisait qu'engendrer chez elle la misanthropie, l'irritation et le mépris des lois de la société. Cette disposition nouvelle ne fit qu'ajouter à sa tristesse, et la lecture de René, de Manfred, à'Hamïet, acheva de tourner à l'exaltation les rêves de sa mélancolie. Elle fut prise de la manie du suicide; c'était l'eau surtout qui l'attirait comme un charme mystérieux. Elle se promenait au bord de la rivière jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un endroit profond. Alors, s'arrêtant sur le bord, elle se disait : Oui ou non? assez souvent et assez longtemps pour risquer d'être entraînée par le oui au fond de cette eau transparente qui la magnétisait. Enfin un jour, traversant un gué , elle lança volontairement son cheval vers l'endroit qu'elle savait le plus profond et le plus dangereux. Fort heureusement la pauvre Colette, qui dut n'y rien comprendre, se mit à nager vigoureusement vers la rive sans que sa maîtresse , chez laquelle l'instinct de la vie et de la jeunesse reprit à l'instant toute sa
vigueur, essayât de l'en empêcher. Toutes deux faillirent cependant y périr, et l'émotion fut assez forte pour guérir de cette manie étrange l'aventureuse jeune fille.
Ainsi c'est à l'âge de dix-sept ans que l'auteur de Lélia a ressenti les premières atteintes de cette maladie étrange dont Goethe et Chateaubriand ont été les premières victimes et qui s'est transmise de génération en génération pendant près de soixante ans. Toutes les œuvres littéraires auxquelles la première moitié du siècle a donné le jour en sont imprégnées , et il n'y en a guère qui ne portent l'empreinte d'une tristesse morbide. Certes, le pauvre genre humain n'a pas vécu six mille ans, sinon plus, avant de se plaindre de sa destinée, et ce ne sont pas les poètes ou les romanciers du dix-neuvième siècle qui lui ont ouvert les yeux sur son sort misérable. 11 y a longtemps que la littérature antique n'a pas trouvé d'expression plus vraie pour dépeindre la condition humaine que de joindre l'épithète de malheureux à celle de mortels : mortalibus œgris. et le monde n'était pas encore bien vieux que déjà l'homme de la terre de Hus s'était écrié sur son fumier : « Le fils de la femme ne vit que peu de temps, et sa vie est remplie de beaucoup de misères. » Mais du moins ces lamentations immortelles, qui ont traversé les âges et qui retentissent à nos oreilles comme les sanglots des siècles passés, ont toutes été inspirées par quelque immense déception succédant à quelque avide espérance. Lorsque l'auteur de VEcclésiaste proclamait la vanité des joies de la terre, il avait vidé jusqu'à la lie la coupe de la volupté, et c'était après avoir puisé
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à la source des plaisirs que Lucrèce se plaignait d'y goûter une saveur amère :
Quoniam medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat.
Si au temps de la nouveauté florissante du christianisme il a été nécessaire d'ajouter à la langue latine un mot nouveau pour exprimer la tristesse des cloîtres et d'appeler du nom d'acedia cette langueur qui durant les heures brûlantes de l'après-midi arrachait des larmes aux vierges et aux cénobites, c'est que ce Dieu qu'ils cherchaient dans les solitudes de la Thébaïde cessait par instants d'y parler à leur cœur. En peignant l'immortelle figure au bas de laquelle il a gravé le nom de Melancholia, Albert Durer ne lui a pas donné les traits d'une jeune fille à l'entrée de la vie, mais ceux d'une femme dans la pleine maturité de l'existence, et lorsqu'aux courtisans, témoins de tout l'éclat de la cour de Louis XIV, Bossuet parlait déjà « de cet inexorable ennui qui consume le cœur de l'homme, » c'est que leur ennui naissait du spectacle même de ces grandeurs. Mais ce qui est particulier à notre âge, c'est le dégoût de l'inconnu, c'est le découragement à l'aurore d'une vie. qui se lève cependant brillante, et la lassitude à l'entrée d'une carrière qu'on n'a point encore parcourue : sentiment inexplicable et bizarre fait de désir et d'impuissance, que George Sand a éloquemment comparé « à la tristesse de cet oiseau des récifs auquel la nature a refusé des ailes, et qui exhale sa plainte mélancolique sur les grèves d'où partent les navires et où reviennent les débris ». C'est ce sentiment qui,
après avoir inspiré les plus belles pages de notre littérature contemporaine, a fini par devenir un thème banal sur lequel se sont exercés tant de poètes et de romanciers médiocres. Mais, si l'ennuyeuse et lamentable postérité des Werther et des René a encombré pendant un demi-siècle notre littérature de ses monotones élégies, et si la génération nourrie de cette littérature en a quelque peu contracté les ridicules et les faiblesses, c'était à tout prendre une noble source d'inspiration que cette éloquente protestation de la jeunesse contre la disproportion entre ses forces et sa tâche, entre ses désirs et sa destinée. Faut-il aujourd'hui se réjouir de ce que les générations nouvelles semblent en train de se guérir de cette maladie et de se consoler de cette tristesse ? Oui, sans doute, si c'est par un sentiment de résignation courageuse ou d'espérance virile ; mais ne serait-ce point plutôt que l'oiseau des récifs s'accommode aujourd'hui de son sort et qu'il préfère chercher sa pâture parmi les débris des grèves plutôt que de la demander à la hardiesse de son aile et aux hasards de l'océan?
Un événement brusque, bien que depuis longtemps prévu, vint mettre fin à l'existence étrange qu'Aurore menait à Nohant. Sa grand'mère mourut presque subitement. Les horreurs de l'agonie, qu'on avait redoutées pour elles, lui furent épargnées. « Il n'y eut point, dit sa petite-fille, de lutte entre le corps et l'esprit pour se séparer. Peut-être que déjà l'âme était envolée vers Dieu sur les ailes d'un songe, qui la réunissait à celle de son fils, tandis que nous avions veillé ce corps inerte et insensible. » — « Le soir des funérailles, je
voulus, ajoute-t-elle, revoir la chambre de ma grancTmère et donner cette dernière nuit de veille à son souvenir, comme j'en avais donné tant d'autres à sa présence. Aussitôt que tout le bruit eut cessé dans la maison et que je fus assurée d'y être bien seule debout, je descendis et m'enfermai dans cette chambre. J'arrangeai ses fioles comme la dernière fois elle les avait demandées; je tirai le rideau à demi, comme il avait coutume d'être quand elle le faisait disposer. J'allumai la veilleuse, qui avait encore de l'huile, je ranimai le feu qui n'était pas encore éteint, je m'étendis dans le grand fauteuil, et je m'imaginai qu'elle était encore là et qu'en tâchant de m'assoupir j'entendrais peut-être encore une fois sa faible voix m'appeler... 11 n'en fut rien. La bise siffla au dehors, la bouillotte chanta dans l'âtre, et aussi le grillon que ma grand'mère n'avait jamais voulu laisser persécuter, bien qu'il la réveillât souvent. La pendule sonna les heures, mais la montre à répétition, accrochée au chevet de la malade et qu'elle avait coutume d'interroger souvent du doigt, resta muette. Je finis par ressentir une fatigue qui m'endormit profondément... Quand je m'éveillai, au bout de quelques heures, j'avais tout oublié et je me soulevai pour regarder si elle dormait tranquille. Alors le souvenir revint avec des larmes qui me soulagèrent et dont je couvris son oreiller toujours empreint de la forme de sa tête, puis je sortis de cette chambre où les scellés furent mis le lendemain. »
« Tu perds en moi ta meilleure amie, » furent les dernières paroles que madame Dupin de Francueil adressa à sa petite-fille. Avec elle en effet toute une portion de la
vie d'Aurore, la meilleure, la plus paisible, allait descendre dans le passé. Deux ou. trois jours après, sa mère arrivait triomphante, et, après des débats pénibles où celle-ci, forte des droits que lui conférait la loi, réclama impérieusement et arracha sa fille au tuteur que madame Dupin de Francueii lui avait désigné dans la famille de son mari, Aurore dut quitter, pour la suivre, ce lieu où s'étaient écoulées les belles et pures années de sa vie. A Paris, Aurore souffrit vivement de l'infériorité sociale et intellectuelle du milieu où sa mère la condamnait à vivre, et elle ne trouva pas dans les élans d'une tendresse passionnée, mais souvent injuste et violente, la récompense de sa soumission. Aussi, rien d'étonnant qu'ayant rencontré, chez des amis qui lui offraient de temps à autre l'hospitalité, « un jeune homme mince, assez élégant, d'une figure gaie et d'une allure militaire, » fils naturel d'un ancien colonel du premier Empire et héritier d'une assez jolie fortune, elle ait accepté l'offre de sa main et consenti à échanger son nom d'Aurore Dupin de Francueii contre celui de la baronne Casimir Dudevant.
Lorsque parurent les volumes de Y Histoire de ma vie où l'auteur raconte les premières années de son mariage, on pouvait assez raisonnablement s'attendre à ce qu'elle profitât de cette occasion pour faire revivre les griefs trop légitimes qu'elle avait contre son mari, griefs qui, treize ans plus tard, après maint incident orageux, déterminèrent le tribunal de La Châtre à prononcer la séparation de corps à son profit, en lui confiant la garde de ses deux enfants. Il n'en fut rien, et ce n'est pas une des moindres preuves de bon goût qu'elle ait données dans ces Mémoires que de faire taire ses ressentiments, et de s'exprimer sur le compte de son mari avec réserve et convenance. Il n'entre pas dans le plan que je me suis proposé de suppléer à ce silence et de demander aux gazettes du temps, aux souvenirs des contemporains, encore moins aux documents particuliers que le hasard a fait passer sous mes yeux, les révélations dont elle-même n'a pas voulu nous faire confidence ; mais ce serait laisser une large lacune dans l'histoire de sa vie morale que de ne pas chercher quelle transformation ont opérée en elle les réalités de la vie succédant aux rêves du couvent, car c'est le contraste entre ces réalités et ces rêves dont le souvenir a
inspiré la tristesse éloquente de ses premières œuvres. 11 y avait un peu plus d'un an que madame Dudevant était mariée et établie à Nohant, lorsqu'un jour, en se mettant à table, elle fut prise d'une crise nerveuse qui se traduisit bientôt par des larmes et des sanglots. Aux questions de son mari, que pouvait-elle répondre ? Que Nohant amélioré, mais bouleversé, avec ses appartements mieux tenus, ses allées plus droites, ses enclos plus vastes, n'avait plus à ses yeux le charme d'autrefois; qu'elle regrettait le vieux Phanor, auquel il n'était plus permis de s'emparer de la cheminée et de mettre ses pattes crottées sur le tapis, le vieux paon qui venait becqueter dans la main de sa grand'mère et qu'on ne laissait plus manger les fraises du jardin; qu'elle pleurait les coins sombres et abandonnés où elle avait promené ses jeux d'enfant et les rêves de son adolescence; en un mot, qu'elle se trouvait mal à l'aise dans ce nouvel intérieur « qui lui parlait d'un avenir où rien de ses joies et de ses douleurs passées n'allait entrer avec elle » . C'étaient là des raisons bien vagues; elles parurent cependant suffisantes à M. Dudevant pour déclarer à sa femme que de son côté il ne se plaisait point du tout en Berry et qu'il aimerait mieux vivre partout ailleurs. On essaya d'un séjour chez des amis, d'un établissement dans une petite maison de la banlieue de Paris, puis d'une installation à Paris même; mais rien ne réussit, pas même une retraite au couvent des Anglaises, où Sainte-Aurore (c'est ainsi qu'on l'y avait baptisée) retrouva quelques-unes de ses compagnes de classe, qui envièrent son sort sans le connaître, et la religieuse qui lui avait servi de mère adoptive, et qui
lui dit pour toute consolation : « Mon enfant, la vie est courte ; » — ce fut tout ce qu'elle y retrouva. « J'errais, dit-elle, dans les cloîtres avec un cœur navré et tremblant. Je me demandais si je n'avais pas résisté à ma vocation, à mes instincts, à ma destinée, en quittant cet asile de silence et d'ignorance qui eût enseveli les agitations de mon esprit timoré et enchaîné à une règle indiscutable une volonté dont je ne savais que faire. J'entrais dans cette petite église où j'avais senti tant d'ardeurs saintes et de divins ravissements. Je n'y trouvais que le regret des jours où je croyais avoir la force d'y prononcer des vœux éternels. Je n'avais pas eu cette force, et maintenant je sentais que je n'avais pas celle de vivre dans le monde. 11 me semblait que je chérissais et que je regrettais tout dans cette vie de communauté où l'on s'appartient véritablement parce qu'en dépendant de tous on ne dépend véritablement de personne, dans cette captivité qui vous préserve, dans cette discipline qui assure vos heures de recueillement, dans cette monotonie des devoirs qui vous sauve des troubles de l'imprévu. »
Le remède du couvent n'ayant pas réussi davantage, ce fut à la maladie qu'on attribua cette tristesse, et on essaya du remède des eaux. Au mois de juillet 1825, le ménage partit pour les Pyrénées. Les aspects de celte nature, si différente de celle du Berry, produisirent sur cette imagination qui s'ignorait encore une impression que l'on devait retrouver plus tard dans ses écrits. C'est dans ces mêmes gorges des Pyrénées, à Cauterets, à Saint-Sauveur, à Gavarnie, qu'elle a placé la scène d'une de ses premières nouvelles, de ce charmant épisode de
Lavinia où elle a peint avec tant de mélancolie et de finesse les inutiles efforts d'un* femme trompée par un premier amour pour rallumer dans son cœur la flamme de cet amour éteint. Mais, si elle a cherché dans ses souvenirs le cadre et les couleurs du tableau où elle a placé l'action de Lavinia, le langage qu'elle prête à son héroïne n'est point celui que parlait alors son cœur. A cette date, elle n'aurait point encore écrit la lettre si triste et si fièreoù Lavinia repousse les offres de l'homme qu'elle a aimé sans lui cacher ce que ce refus lui coûte d'hésitations et de regrets. « Je vous aime encore, je le sens ; l'empreinte du premier objet qu'on a aimé ne s'efface jamais entièrement: elle semble évanouie, on s'endort dans l'oubli des maux qu'on a soufferts; mais que l'image du passé se lève, que l'ancienne idole reparaisse, et nous sommes encore prêts à plier le genou devant elle... Quand vous étiez assis près de moi sur ce rocher, quand vous me parliez d'une voix si passionnée au milieu du vent et de l'orage, n'ai-je pas senti mon âme se fondre et s'amollir. Oh ! quand j'y songe, c'était votre passion des anciens jours, c'était vous, c'était mon premier amour, c'était ma jeunesse que je retrouvais tout à la fois. Et puis, à présent que je suis de sang-froid, je me sens triste jusqu'à la mort, car je m'éveille et me souviens d'avoir fait un beau rêve, au milieu d'une triste vie. »» Elle n'était pas alors au moment du réveil; elle en était encore aux premières et aux plus belles heures du rêve. 11 a fallu l'expérience des années pour lui faire trouver les accents impétueux et désabusés avec lesquels Lavinia s'écrie: « Je hais tous les hommes, je hais les engagements éternels, les pro-
messes, les projets, l'avenir arrangé à l'avance par des contrats et des marchés dont le destin se rit toujours. Je n'aime plus que les voyages, la rêverie, la solitude, le bruit du monde pour le traverser et en rire, puis la poésie pour supporter le passé, et Dieu pour espérer l'avenir. »
Au surplus, quelques fragments de son journal (car, dans cette première et solennelle crise de sa vie, il vaut mieux la laisser parler elle-même) vont nous montrer au milieu de quelles souffrances et de quelles difficultés elle se débattait. Ce sont des réflexions sur le mariage, qui prenaient en quelque sorte sous sa plume la forme de pensées :
« Le mariage est beau pour les amants et utile pour les saints. En dehors des saints et des amants, il y a une foule d'esprits ordinaires et de cœurs paisibles qui ne connaissent pas l'amour et qui ne peuvent pas atteindre à la sainteté.
» Le mariage est le but suprême de l'amour. Quand l'amour n'y est plus ou n'y est pas, reste le sacrifice.
» 11 n'y a peut-être pas de milieu entre la puissance des grandes âmes qui fait la sainteté et le commode hébétement des petits esprits qui fait l'imbécillité... Si fait, il y a un milieu... le désespoir. »
La situation conjugale que trahit l'amertume de ces réflexions pouvait durer éternellement. Aussi, rien d'étonnant qu'après six années d'une existence où rien ne lui fut épargné en fait de tracasseries, de difficultés et d'aô'roats, sans autre consolation k que l'entretien avec un être absent auquel elle reportait toutes ses réflexions, toutes ses rêveries, toutes ses humbles vertus, tout son
platonique enthousiasme, et qu'elle parait de toutes les perfections que ne comporte pas la nature humaine », elle ait fait avec son mari le singulier arrangement que voici : moyennant une subvention de deux cent cinquante francs par mois et à la condition que sous aucun prétexte il ne lui fût rien demandé au-delà, M. Dudevant l'autorisait à aller s'établir à Paris avec sa fille pendant six mois de l'année, et pendant les six autres mois il consentait à la recevoir à Nouant, jusqu'à ce que leur fils Maurice entrât au collège. L'acquiescement que donna son mari à cette combinaison étrange fut accueilli par elle comme une délivrance. Pour la seconde fois elle quitta Nohant, sans qu'il se mêlât cette fois aucune poésie ni aucun regret à la tristesse de ses souvenirs, et elle s'établit au commencement de l'année 1831 dans un petit appartement situé quai Saint-Michel, au troisième étage.
Les railleries et les prédictions peu encourageantes n'avaient point fait défaut, comme on peut le penser, à la hardie voyageuse qui s'envolait ainsi du toit sous lequel s'était écoulée sa jeunesse pour aller se blottir sous l'abri d'une mansarde parisienne. «Tu prétends vivre à Paris avec une enfant, moyennant deux cent cinquante francs par mois, lui disait son frère, toi qui ne sais pas seulement ce que coûte un poulet : cela est trop risible. » Elle tint bon cependant dans l'accomplissement d'un dessein au succès duquel elle attachait le salut de sa propre dignité. Mais les débuts furent rudes, et la question de toilette devint tout de suite une grosse difficulté : « Mes fines chaussures craquaient en deux jours, les socques me faisaient tomber; je ne savais pas relever ma robe. J'étais crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaus-
sures et vêtements, sans compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières, s'en aller en ruine avec une rapidité effrayante. » Ce furent, assure-t-elle, ces difficultés qui la déterminèrent à reprendre le costume d'homme qu'elle avait porté dans sa première jeunesse pour arpenter plus à l'aise les plaines du Berry. En voyant la vie libre et facile que menaient à Paris quelques-uns de ses compatriotes berrichons, Latouche, Jules Sandeau, Félix Pyat, d'autres encore, elle avait pensé que, si elle pouvait revêtir leur costume et se faire passer pour un étudiant de première année, elle pourrait goûter des mêmes plaisirs à aussi peu de frais. Ainsi pensé, ainsi fait, et, grâce à ce déguisement, elle put s'associer à l'existence un peu bohème de ses amis, prendre avec eux ses repas chez Pinson, le restaurateur des gens de lettres, se mêler à la loule qui, se ruait aux premières représentations des drames romantiques, souper aux Vendanges de Bourgogne avec Deburau et parcourir en bande joyeuse les rues du quarlier Latin en faisant aux bourgeois des farces nocturnes. Elle avait à cette époque vingt-huit ans, et on ne peut s'empêcher de regretter qu'aucun peintre ne nous l'ait représentée à cet âge du plein développement de la beauté. Le charmant portrait de Delacroix est postérieur de quelques années, et la gravure si connue de Calamatta nous la fait voir déjà un peu épaissie et avec un certain air pompeux de femme de lettres sous lequel on a peine à retrouver le premier épanouissement de la grâce et de la séduction. Brune, petite, bien prise dans ses vêtements d'homme, le nez un peu fort, le teint olivâtre, elle ne fut jamais, cependant, d'une beauté
régulière, et sa physionomie étrange pouvait plaire ou déplaire. Ainsi s'explique (et peut-être aussi par la tournure d'esprit si différente des deux hommes) ce double jugement si différent porté sur elle par Mérimée et par Alfred de Musset, à cette même époque de sa vie: « Je l'ai connue, disait Mérimée, maigre comme un clou et noire comme une taupe. » — « C'était, disait Alfred de Musset, une petite créole, pâle, avec de grands yeux noirs. »
Quelle que fût l'économie de ce nouveau genre de vie, les deux cent cinquante francs par mois n'y purent cependant suffire, et elle dut aviser au moyen de suppléer à l'exiguïté de cette pension. Au temps de ses tristesses de Nohant, elle s'était plus d'une fois demandé au prix de quel travail elle pourrait acheter son indépendance , et avait yé sans succès son adresse dans différents métiers: des traductions, c'était trop long; des portraits au crayon ou à l'aquarelle, elle saisissait bien la ressemée, mais cela manquait d'originalité; la couture, elle ne voyait pas assez bien et apprit que cela lui rapporterait seulement dix sous par jour; des peintures sur bois, la matière première revenait bien cher. Faute de mieux, elle essaya d'écrire, et comme elle avait reconnu qu'elle écrivait vite, facilement, longtemps sans se fatiguer , que ses idées, engourdies dans son e \Tveau s'éveillaient et s'enchaînaient par la déduction au courant de la plume , ce fut assez naturellement qu'arrivée aux prises avec le besoin, elle se tourna vers la littérature « comme étant de tous les petits travaux dont elle était capable celui qui lui offrait le plus de chances de succès comme métier et comme gagne-pain. »
Cette résolution reçut peu d'encouragement parmi les relations qu'elle avait nouées ou conservées à Paris. « Est-il vrai, lui demanda la baronne Dudevant, belle-mère de son mari, que vous ayez l'intention d'écrire des livres? — Oui , madame. — C'est bel et bon, mais j'espère que vous ne mettrez pas le nom que je porte sur des couvertures de livres imprimés. — Oh! certainement non , madame. » 11 n'y eut pas entre elles d'autres explications. Un vieux faiseur de romans auquel on l'avait adressée lui dit d'un ton doctoral en présence de sa jeune femme : « Croyez-moi, ne faites pas de livres, faites des enfants. » A quoi elle répondit : « Ma foi, monsieur, faites-en vous-même si vous pouvez, » et elle sortit en lui fermant la porte au nez. Voici, d'un autre côté, comment l'encourageait Latouche:« Ne vous faites pas d'illusions, la littérature est une ressource illusoire. Moi qui vous parle, malgré toute la supériorité de ma barbe, je n'en tire pas quinze cents francs par an, l'un dans l'autre. « Cependant il ouvrit ou crut ouvrir la voie à sa jeune compatriote en l'attachant avec Félix Pyat et Jules Sandeau à la rédaction du Figaro, qu'il venait d'acheter. Assise à une petite table auprès de la cheminée, Latouche lui jetait un sujet avec un petit bout de papier où il fallait le faire tenir. Elle y travaillait de son mieux et y réussissait généralement assez mal. Mérimée assurait (ce que je ne trouve point dans V Histoire de ma vie) qu'elle n'était payée qu'à raison de 1 sou par ligne, mais que, si elle pouvait à la fin de l'article attraper un bon mot ou un trait d'esprit, ce trait lui était payé cinq sous en plus. Ce n'était pas là le moyen de vivre ni surtout d'arriver à la gloire.
Une heureuse rencontre acheva ce que la camaraderie berrichonne avait commencé.
L'auteur de Mariana n'était point encore à cette époque le romancier élégant qui a signé de son nom tant d'oeuvres fines et charmantes. 11 n'était qu'un apprenti littéraire travaillant au Figaro avec sa jeune compatriote, sous la direction de Latouche, et n'ayant sur elle d'autre supériorité que cette supériorité de la barbe si naïvement proclamée par leur commun patron. Les deux collaborateurs de Latouche, s'étant sentis attirés l'un vers l'autre par quelque sympathie, formèrent le dessein d'associer leur inexpérience; mais quel nom prendraient-ils? Latouche, consulté, conseilla celui de Jules Sand, pensant peut-être qu'une parenté présumée de l'auteur avec l'assassin de Kotzebue, donnerait à l'ouvrage quelque débit. Le premier fruit de cette collaboration lut une nouvelle intitulée : la Prima Donna, insérée non sans peine dans la Revue de Paris, puis un roman en cinq volumes : Rose et Blanche, dont la seconde édition surtout fut remaniée par Jules Sandeau. Cet ouvrage est devenu aujourd'hui assez rare, et, soit dédain, soit scrupule de délicatesse , n'a pas plus été réimprimé dans la collection des œuvres de Jules Sandeau que dans celle des œuvres de George Sand. Il faut cependant que l'œuvre commune ne lut pas sans valeur pour qu'un éditeur intelligent, dont le nom mérite d'être tiré de l'oubli, Ernest Dupuy, soit venu frapper à la porte de Jules Sand pour lui demander un nouveau roman; mais le temps de la collaboration était passé. N'est-ce pas vers ce temps que l'auteur des Lettres d'un Voyageur se reportait avec regret quelques années plus tard dans
cette page triste et modeste : « Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait beaucoup de ne pas vieillir seul ; mais je n'ai pas rencontré l'être avec lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou , si je l'ai rencontré, je n'ai pas su le garder. Il y avait un bon artiste , qu'on appelait "Watelet, qui gravait à l'eau-forte mieux qu'aucun autre homme de son temps. 11 aima Marguerite Lecomte et lui apprit à graver à l'eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son mari , ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les maudit ; puis , comme ils étaient pauvres et modestes , on les oublia. Quarante ans après, on découvrit aux environs de Paris, dans une maisonnette appelée Moulin-Joli, un vieux homme qui gravait à l'eau-forte et une vieille femme qu'il appelait sa meunière et qui gravait à l'eauforte, assise à la même' table... Le dernier dessin qu'ils gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite. 11 est encadré dans ma chambre, au-dessus d'un portrait dont personne ici n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a donné ce portrait s'est assis avec moi toutes les nuits à une petite table , et il a vécu du même travail que moi. Au lever du jour, nous nous consultions sur notre œuvre, et nous soupions à la même table tout en causant d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô Marguerite Lecomte ! »
Des contemporains ont vu dans ce passage une réminiscence , entre autres M. de Loménie , VHomme de rien, devenu un académicien de beaucoup de savoir et d'esprit, qui a dessiné autrefois dans la Galerie des contemporains illustres le portrait de George Sand.
Quoi qu'il en soit des regrets que cette collaboration pouvait laisser dans le souvenir de cell<> qui avait écrit la moitié de Rose et Blanche, elle était déjà en mesure de satisfaire seule aux demandes de l'éditeur Dupuy. Pour y répondre, elle n'eut qu'à prendre dans un tiroir le manuscrit d'un roman qu'elle avait composé pendant les intervalles périodiques de ses séjours à Nohant, où elle continuait d'aller tous les trois mois. C'était là seulement, dans cette absence de toute agitation, dans cette solitude morale, loin de la vie fiévreuse de Paris, « le nez dans une armoire qui lui servait debureau », qu'elle pouvait recueillir ses impressions, écouter les voix qui parlaient en elle et traduire par la bouche d'un autre tout ce qu'elle avait ressenti. L'œuvre était donc à elle, bien à elle, et son ancien collaborateur ne pouvait et n'y voulait prétendre aucune part. Mais auquel des deux auteurs de Rose et Blanche reviendrait le droit à la propriété du pseudonyme auquel le libraire tenait essentiellement pour assurer le succès d'une publication nouvelle? Latouche, 'choisi comme arbitre de cette liquidation, trancha la difficulté par un jugement digne de Salomon. Il prononça qu'à l'un reviendrait le prénom de Jules, à l'autre le nom de Sand auquel elle ajouterait tel prénom qu'elle voudrait, et ce fut en vertu de cette sentence équitable qu'au mois d'avril 1832 le roman à'Indiana parut sous le nom de George Sand. a On m'a baptisée, disait-elle plus tard, obscure et insouciante, entre le manuscrit dlndiana, qui était alors tout mon avenir, et un billet de mille francs qui était toute ma fortune. Ce lut un contrat, un nouveau mariage entre le pauvre apprenti
poète que j'étais et l'humble muse qui m'avait coni dans mes peines. Dieu me garde de rien déranger à ce que j'ai laissé faire à la destinée... » De ce contrat, de ce mariage, une personne nouvelle est née, et c'est à l'étudier que je m'appliquerai désormais. Ce n'est plus d'Aurore Dupin, ce n'est plus de la baronne Casimir Dudevant, c'est de George Sand que j'aurai à parler, c'est -à-dire de l'immortel auteur de tant d'œuvres dont le nom est dans toutes les bouches. J'ai cherché jusqu'à présent dans la race, dans l'éducation, dans les - de la jeune fille, dans les épreuves de la femme, l'explication des métamorphoses de l'âme et les origines du talent. J'aurai cependant la franchise d'avouer qu'ainsi et volontairement restreintes les recherche^ ne sont pas complètes. Lorsque Latouche voulait la détourner d'écrire des romans, il lui disait avec vérité : « Le roman, c'est la vie racontée avec art. Vous êtes une nature d'artiste, mais vous ignorez la réalité ; vous êtes trop dans le rêve. Patientez avec le temps et l'expérience, et soyez tranquille, ces deux tristes conseillers viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par la destinée, et tâchez de rester poète.» Peut-être à l'époque où Latouche lui donnait ce judicieux conseil avait-elle déjà fait avec la réalité une connaissance plus intime qu'il ne supposait. En tout cas, les enseignements de la destinée ne lui ont pas fait défaut par la suite, et l'expérience orageuse de la femme a murmuré plus d'un conseil et soufflé plus d'une inspiration à l'oreille de l'artiste. Mais ce sont ces conseils et ces inspirations que je ne me permettrai pas de rechercher. J'abandonne l'histoire de sa vie à l'époque où le récit qu'elle nous en a Laiss
elle-même présente de plus en plus des lacunes qu'il serait trop facile de combler, et c'est à rechercher la nature, le développement, l'influence de son génie que sera consacrée la suite de cette étude.
Vf.
George Sand ! nom sonore et poétique que toute une génération a répété avec ivresse, comme celui d'un souverain populaire, et sous lequel a été exercée, pendant près d'un demi-siècle, une royauté intellectuelle dont jamais femme n'eut le partage. Ceux-là, en effet, qui ont le goût des comparaisons littéraires peuvent trouver à madame de Sévigné plus de grâce et d'esprit, à madame de Staël plus de force et de prolondeur; mais ni madame de Sévigné ni même madame de Staël n'ont exercé de leur vivant un empire aussi étendu. Mi l'une ni l'autre n'ont vu leurs œuvres passer des salons aux ateliers, des ateliers aux salons, et n'ont parlé un langage toujours compris aussi bien aux passions des hommes qu'au cœur des femmes et à l'imagination des enfants. Cet immense empire qui assurera l'immortalité plutôt à son nom qu'à ses œuvres, George Sand l'a exercé avec le plus fragile des instruments de règne, le roman ; le sceptre qu'elle a tenu est celui qui se brise le plus souvent entre les mains qui le manient avec le plus d'autorité. Aussi la nature et la durée de cette domination ne se peuvent expliquer qu'en examinant l'œuvre de George Sand dans toutes ses parties, sous toutes ses faces, et en tenant compte aussi bien des
circonstances où ses premiers romans ont vu le jour que des sujets qu'elle a traités. Lorsque parut Indinna, on vivait en quelque sorte dans l'attente d'un génie nouveau qui, au roman d'aventures ou au roman historique, vînt substituer le roman du cœur. On sentait vaguement le besoin de lire une œuvre où la peinture des sentiments tînt lieu de la peinture des châteaux gothiques, où les événements de la vie réelle fussent dorés de cette couleur poétique que l'auteur des Méditations avait répandue sur ses vers. Mais, si les romans de George Sand n'avaient eu d'autre mérite que de répondre au besoin d'un jour, le passé les aurait déjà emportés dans son tourbillon avec ces productions éphémères dont la vogue est pour nous un sujet de surprise. Aujourd'hui que ce besoin est si largement satisfait, quelle est donc la cause de l'attrait permanent des œuvres de George Sand ? C'est qu'elle a connu toutes les souffrances et soulevé tous les problèmes dont le poids a pesé sur sa génération et sur la nôtre ; c'est qu'elle a prêté l'éloquence de sa voix à tous les sentiments, à toutes les passions dont l'humanité vit et meurt, c'est que son cœur de femme a battu, et que son esprit de femme s'est nourri de tout ce qui a fait battre le cœur et nourri l'esprit des hommes de son siècle. Elle vivra non par la perfection de ses œuvres, dont aucune n'est sans reproche, "mais par leur côté large et humain, car chacune contient quelque trait de notre existence à tous.
Lorsqu'un homme entre dans la vie, avec cet excès de confiance ou de découragement qui est chez la jeunesse la double forme de l'inexpérience, le plus puis
sant des désirs et des instincts lui fait d'abord chercher le bonheur dans l'amour. Il n'y a pas un seul d'entre nous qui n'ait subi cette loi et qui n'ait appris à connaître la vérité redoutable de ces vers en apparence frivoles :
Qui que tu sois, voici ton maître :' Il l'est, le fut ou le doit être.
Mais, soit que cet homme ait connu les tristesses et les mécomptes de l'amour, soit au contraire que la plénitude de ce sentiment n'ait pu le rassasier et qu'il ait senti la vérité de cette parole de Bossuet « qu'il n'y a qu'un Dieu qui puisse contenter l'homme », un instinct non moins impérieux, le même peut-être, tournera bientôt ses regards vers le ciel. L'obscur problème de notre destinée se posera devant sa conscience. Il cherchera à percer du regard les nuages où se dérobe la puissance inconnue qui lui distribue d'une main si inégale les biens et les maux, et il adressera à la destinée celte haute et mélancolique question que, disait Jouffroy, « le pâtre, de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie d'infime et de bornée, a l'audace de poser au Créateur : Pourquoi m'as-tu fait et quel est le rôle que je joue ici-bas ? » Différente sera la réponse, suivant les traditions de son enfance, suivant la tournure de son esprit, suivant le milieu où il aura vécu. Mais à moins que cette réponse ne se soit emparée de lui tout entier, et n'ait plongé son âme dans les profondeurs et les joies du mysticisme, il ne pourra pendant longtemps porter aussi haut ses regards. « Le soleil ni la mort, disait La Rochefoucauld, ne se peuvent regarder en face. <>n
pourrait ajouter : ni Dieu. 11 abaissera donc ses yeux vers la terre, et le spectacle* des cbo.-es humaines, qu'avait négligé peut-être le dédain de sa première jeunesse, captivera son attention. La vie s'emparera de lui avec ses activités, ses intérêts, ses luttes, ses âpretés. Il poursuivra le rêve de ses ambitions nouvelles avec non moins d'ardeur qu'il avait poursuivi celui de son amour, et peut-être avec le sentiment que les problèmes politiques, pour être moins élevés, ne sont pas de nos jours moins complexes et moins douloureux que ceux de la philosophie. C'est ainsi que dans sa recherche ardente il s'acharnera tour à tour à connaître les ivresses de l'amour, les secrets des deux, les triomphes de la terre, et peut-être, malgré ce partage, sa vie ne sera-t-elle pas encore remplie ; car, si cet homme est doué d'une organisation complète et raffinée, il nourrira encore au dedans de lui un instinct qui, tout en occupant une place moindre que l'amour, la religion ou la politique, tiendra aussi son intelligence en éveil ; c'est le goût du beau. Ce goût sublime, qui est un des plus nobles attributs de l'homme, ne laissera pas aussi que de l'émouvoir, et il cherchera à le satisfaire soit par la contemplation directe des oeuvres de la nature, soit par l'étude des œuvres de Part. Eh bien, ces instincts si divers, George Sand, dans le cours de sa longue carrière littéraire, les a tous compris, ous éprouvés et tous rendus. Elle a prêté à l'amour un langage de flamme ; elle a traduit avec amertume les plaintes du doute ; elle a dénoncé avec véhémence l'injustice des inégalités sociales. La passion, philosophie, la politique, l'ont également insj>ireti mais en
même temps qu'elle écrivait ces œuvres brûlâmes où elle a soulevé toutes les questions qui ont remué les hommes de son temps et qui passionnent encore ceux du nôtre, elle est demeurée une artiste sereine éprise du beau sous toutes ses formes. Elle a fourni pendant plus de quarante ans une nourriture inégale, mais toujours abondante, aux imaginations avides de poésie. Elle a peint la nature avec une fidélité et un éclat de couleurs que le temps ne parviendra jamais à altérer ; elle a dans son âge mûr plie son talent aux nécessités de la convention scénique ; dans sa vieillesse, elle s'est transformée encore, en appelant l'enfance innocente à boire à la source purifié3 de son inspiration. Quoi d'étonnant si elle a dominé toute une génération, et si son règne dure encore de nos jours !
C'est en décomposant ainsi l'œuvre de George Sand que je la voudrais étudier ; je voudrais examiner séparément ses romans d'amour, ses romans philosophiques, ses romans socialistes, et enfin celles de ses œuvres où brillent surtout ses créations et sa fantaisie d'artiste. Je ne crois pas qu'une pareille étude, si elle était (ce que je n'espère pas) à la hauteur du sujet, fût moins digne d'intérêt parce qu'elle serait consacrée tout entière à des œuvres d'imagination, et parce qu'il ne s'agirait que de romans. Je sais qu'il est de règle de dire que le roman est en lui-même une forme inférieure de la littérature, que la saine antiquité ne donnait pas aux imaginations un aliment aussi frivole, et qu'au surplus des œuvres aussi éphémères, destinées à passer de mode avec le temps qui les a vues naître, ne méritent pas l'effort d'une critique sérieuse. J'avoue cependant
ne point partager ce dédain et ces préjugés. Si, pour donner au roman droit de cité dans la littérature sérieuse, il est nécessaire de pouvoir invoquer l'exemple de l'antiquité, je ne citerai pas seulement Daphnis et Chloé, parce que le chef-d'œuvre de Longus n'en est pas moins sorti d'une époque de décadence ; mais qu'est-ce donc que les poèmes épiques, sinon la forme du roman chez les peuples enfants, et les rustiques habitants de l'Hellade ou de l'Ionie ne se pressaient-ils pas autrefois pour entendre les rapsodes par le même sentiment qui dans un cabaret de village rassemble autour de la table commune les lecteurs d'un feuilleton ? Si, pour soumettre une œuvre à une critique approfondie, il faut être assuré que sa forme ne vieillira pas, quelles sont celles dont le temps respecte la méthode et les procédés ? Sont-ce les ouvrages d'histoire ? Mais qu'est-ce qui vieillit davantage que les ouvrages d'histoire, à moins qu'ils ne tiennent un peu du roman comme les livres d'Hérodote, les annales de Tite-Live ou les chroniques de Froissard ? Qui s'avise aujourd'hui de lire l'Histoire de France de Mézeray ou YHistoire philosophique des deux Indes de l'abbé Raynal ? Mettons de côté au reste ces raisons pédantesques et ne rougissons pas de notre attrait pour ces enfants, ne dussent-ils vivre qu'un jour, d'une des plus belles facultés de l'homme, la seule qui donne à son impuissance l'illusion de la création. Puisque nous nous sentons mal à Taise dans notre étroite prison, demandons pour en sortir à l'imagination ses ailes, et sachons quelque reconnaissance à ceux qui nous emportent au-dessus des obscures régions de la terre, vers les sommets brillants de l'idéal.
Ce qui a tout d'abord assuré l'empire de George Sand sur une génération romanesque qui portait les cheveux longs et qui avait la manie du suicide, c'est l'éloquence avec laquelle elle a parlé le langage de l'amour. Il faut remonter aux lettres de Saint-Preux à Julie pour rencontrer dans notre littérature des accents aussi chaleureux. Corinne elle-même n'en a point trouvé de pareils pour émouvoir la froideur d'Oswald. Si j'osais, je dirais que Corinne a trop d'esprit pour aimer autant; la littérature, les arts, l'improvisation , tiennent trop de place dans sa vie. Maislndiana, la pauvre créole, enfoncée, par une soirée d'automne pluvieuse et fraîche, sous le manteau de la vaste cheminée du château de Lagny, toute fluette, toute pâle, toute triste, toute jeune à côté de son vieux mari, «semblable à une fleur née d'hier qu'on a fait éclore dans un vase gothique.» que voulez- vous qu'elle fasse, sinon d'aimer? Quoi d'étonnant si depuis son enfance elle attend le jour où elle connaîtra l'amour, et si elle succombe dans cette attente ? « Élevée au désert, négligée de son père, vivant au milieu des esclaves, pour qui elle n'avait d'autres secours, d'autre consolation que sa compassion et ses larmes, elle s'était habituée à dire : — Un jour viendra où tout sera changé dans ma vie, un jour où l'on m'aimera, où je donnerai tout mon cœur à celui qui me donnera le sien. En attendant, souffrons, taisons-nous et gardons notre amour pour récompense à qui me délivrera. — Ce libérateur , ce messie, n'était pas venu. Indiana l'attendait encore... Aussi elle se mourait. Un mal inconnu dévorait sa jeunesse. Elle était sans force et sans sommeil; son cœur brûlai à petit feu, ses yeux s'éteignaient, son sang ne
circulait plus que par crise et par. fièvre. Encore quelque
temps, et la pauvre captive allait mourir. »
Ce mal inconnu, qui ne le connaît pas? A le voir ainsi décrit, combien de femmes ont dû tressaillir en se disant: C'est vrai! Combien aussi, à un moment de leur vie, ont rencontré un Raymon de Ramière brillant de talent et de succès, mais cachant sous les dehors de la sensibilité et de la passion la faiblesse d'une nature égoïste et lâche. Raymon de Ramière n'est que le premier accusé de cette longue bande de coupables que George Sand a traduits successivement à la barre de l'opinion publique, et contre lesquels elle a dressé un long acte d'accusation. Dès l'exorde, elle accable de tout le poids d'une colère longtemps contenue ce malencontreux amant dont toute la conduite, depuis le jour où il fait la cour à la femme de chambre dans l'appartement de sa maîtresse jusqu'à celui où il refuse un asile à Indiana, ne peut inspirer que le dégoût. Cette première victime n'a pas suffi à George Sand ; le mépris théorique de l'amour des hommes et la supériorité des femmes dans les relations du cœur sont demeurés une de ses thèses favorites. Cette thèse, qui n'est pas sans quelque fondement, et une protestation plus déclamatoire que précise contre la sujétion imposée aux femmes par les lois sociales, sont, de toutes les théories qui devaient plus tard remplir ses romans , les seules qui éclatent des sa première œuvre. A ce début, il était encore per mis de croire que cette protestation tirait son âpreté plutôt de quelque blessure personnelle que d'une vue philosophique des choses. L'histoire d'une jeune femme unie à un vieux mari et séduite par un jeune amant n'a
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rien qui fasse directement le procès de la société, et si, à la mort de M. Delmare, lndiana avait trouvé Raymon fidèle, il est permis de croire que la condition des femmes mariées lui eût désormais paru moins cruelle. Aussi bon nombre de critiques se demandèrent-ils avec Sainte-Beuve si lndiana n'était pas le roman que toute femme porte en elle, qu'elle peut toujours tirer de ses souvenirs et de son expérience, dès qu'un certain don d'écrire lui a été départi, et si, avec les souvenirs, l'inspiration n'allait pas faire défaut à l'auteur. Trois mois après, l'éclatant succès de Valentine répondait à cette demande.
Dans Valentine, la question s'élève et s'élargit. Ce n'est plus seulement la peinture d'une union mal assortie-, c'est une protestation contre les barrières fictives que les préjugés aristocratiques dressent devant les prétentions de l'amour. Valentine n'est plus une jeune femme qui se meurt du mal d'aimer. C'est une jeune fille élevée dans le calme de la campagne et d'une élégante opulence. « Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules, il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu'il avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison de traits purs et nobles , toutes ces grâces presque royales, qui se révélaient lentement comme celles du cygne jouant au soleil avec une langueur majestueuse.» En présence de cette jeune fille dont les grâces aristocratiques sont décrites avec tant de complaisance par l'arrièrepetite-fille de Maurice de Saxe, quel est le héros que Je roman va mettre en scène? C'est Bénédict, le neveu du
père Lhéry , fermier à Grangeneuvc, que le sot orgueil de ses parents adoptifs a envoyé s'instruire à Paris. Là, il n'a acquis qu'une science inutile dont il n'a jamais pu mettre à profit les enseignements, mais il en a rapporté le mépris de l'argent, de la grossière aisance des campagnes, et de sa rustique fiancée Athénaïs. Bénédict n'a point la beauté et l'élégance de Yalentine. Son cou est hâlé, ses habits sont grossiers. Son teint est d'une pâleur bilieuse; ses yeux longs n'ont pas de couleur ; mais, «par un prestige attaché peut-être aux hommes doués de quelque puissance morale, les regards s'habituaient peu à peu aux défauts de sa figure pour n'en plus voir que les beautés ; c'était un homme qu'on pouvait toujours regarder sans le trouver audessous de lui-même, un visage qui pouvait s'abandonner à la distraction sans enlaidir, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois, l'imagination n'en perdait pas aisément l'empreinte. »
Que peut-il y avoir de commun entre ces deux êtres que les hasards d'une fête de village réunissent pour la première fois pour danser la bourrée au son de la vielle? Tout les sépare, la naissance, la fortune, la vie passée, des promesses antérieures, car Yalentine est fiancée au comte de Lansac, et Bénédict à la fille du père Lhéry. Une seule cho>e peut les réunir, c'est l'amour; l'amour qui s'est insinué dans le cœur de Yalentine dès le premier soir où, égarée dans une des traînes de la Vallée-Noire, elle a oublié son effroi en entendant la voix jeune et vibrante de Bénédict qui
chante un air du pays; l'amour, qui s'empare avec bien autrement de violence du cœur de Bénédict après une chaude journée passée au bord de l'Indre avec Valentine, dont il aura plus d'une fois remarqué le regard se fixant sur lui avec une admiration ingénue. Vainement fait-il d'incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition, un charme quelconque. « Son âme se refusait à admettre aucune autre passion que l'amour. A vingt ans, quelle autre semble en effet digne de l'homme? Tout lui semblait terne et décoloré auprès de cette rapide et folle existence qui l'avait enlevé à la terre... Il n'y avait au monde qu'un amour, qu'un bonheur, qu'une femme. » Aussi rien ne pourra-t-il arrêter l'élan qui entraîne l'un vers l'autre Yalentine et Bénédict : ni les préjugés du sang représentés par une vieille grand'mère qui dit en mourant à sa petite-fille :
— ^e prends jamais un amant au-dessous de ton rang,
— ni l'autorité de la famille parlant par la voix d'une mère acariâtre et sans entrailles, ni les devoirs du mariage personnifiés dans un diplomate intéressé et corrompu qui spécule sur l'infidélité de sa femme pour l'amener à payer ses dettes. Mais, si toute l'action tend à rendre la faute de Yalentine excusable et même fatale, si cette doctrine dangereuse, que la passion peut dicter des devoirs supérieurs à la loi écrite, court pour ainsi dire sous toutes les pages, du moins l'auteur ne prend nulle part cette doctrine à son compte. Le jour où Yalentine s'unit à M. de Lansac, Bénédict maudit le mariage, la société, Dieu lui-même, qui livre le faible à tant de despotisme et d'abjection ; mais ce n'est pas George Sand qui parle, et, dans une parenthèse un peu
ironique, elle nous prévient que Bénédict est un naturel d'excès et (Vexe-option dont il 'ne faut pas prendre les paroles au pied de la lettre. Après tout, il ne dépend que de nous de l'en croire sur parole, puisqu'un bon mariage avec Yalentine suffirait pour réconcilier Bénédict avec la société, et qu'à ce mariage, ce ne sont ni les lois ni la morale, mais simplement les préjugés qui s'opposent. Il n'en va pas de même dans Jacques, et un coup d'œil jeté sur cette œuvre singulière, qui ne parut guère plus d'un an après Valent ine, va nous montrer de quel pas rapide George Sand marchait dans le chemin de la révolte.
Lorsqu'un homme de trente-cinq ans, pour lequel la vie n'a plus de secrets et l'amour plus d'illusions, épouse une jeune fille qui n'en a pas dix-huit, leur union peut être bientôt troublée par la disproportion de leurs âges et la différence de leurs caractères. La femme voudra sonder avec l'ardeur d'une curiosité jalouse les mystères d'un passé qui lui est inconnu; le mari se pliera avec difficulté aux exigences d'un amour dont les inquiétiKlns lui sembleront parfois puériles. Cependant, si la femme est d'une nature aimante et simple, l'homme d'un cœur droit et d'un caractère loyal, les nuapes que d'involontaires malentendus avaient élevés entre eux ne finiront-ils pas par se dissiper, et le bonheur par s'établir solidement dans leur vie? Peut-être. Mais si le mariage est en lui-même une institution contraire aux lois de la raison, parce que le mariage a la prétention d'unir l'un à l'autre par des liens éternels des êtres mobiles et de leur imposer, contrairement aux lois de la nature, une fidélité non seulement im-
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possible, mais odieuse, le jour où les sentiments auxquels cette fidélité répondait ont cessé d'exister, alors la félicité qu'ils s'étaient promise ne deviendra-t-elle pas une torture? Et, si l'homme qui s'est engagé dans cette union imprudente ne s'est pas dissimulé à lui-même la vanité des serments qu'il échangeait, s'il a pu écrire à sa sœur : « Le mariage est toujours, selon moi, une des institutions les plus barbares que la société ait ébauchées. Je ne doute pas qu'il soit aboli, lorsque l'humanité aura fait quelques progrès vers la sagesse et la raison, » s'il a eu le courage de dire à sa fiancée ellemême : « Vous allez jurer de m'être fidèle et de m'ètre soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi, et de m'obéir en tout. Le premier de ces serments est une absurdité et le second est une bassesse, » et s'il ne s'est résolu au mariage que comme à l'unique moyen d'obtenir la femme qu'il aimait, a-t-il le droit de se plaindre lorsqu'il voit se glisser peu à peu entre sa femme et lui un être plus jeune, plus confiant, qui croit à la félioité parfaite de l'amour et à l'éternité des sentiments qu'il inspire? Non, sans doute. Le jour viendra forcément où l'amant prendra peu à peu la place du mari, et où celui-ci ne peut plus être qu'un obstacle au bonheur de sa femme, à moins qu'il ne préfère devenir pour le monde un objet de risée. Ne doit-il pas alors se punir lui-même de son égoïste imprévoyance, et que peut-il faire de mieux que de disparaître de la scène par une mort volontaire et silencieuse ?
Telle est la thèse, pour le moins hardie, que George Sand a intrépidement menée jusqu'au bout pendant un long roman de 400 pages dont la lecture est aujour-
d'hui assez fatigante. Cette controverse contre le mariage ne répond à aucune de nos préoccupations et de nos anxiétés présentes. Dans notre société assez prosaïque, la lutte est beaucoup plus vive entre les intérêts qu'entre les théories, et on ne discute guère aujourd'hui la doctrine de l'union libre ailleurs que dans les clubs de bas étage. Mais il ne faut pas oublier qu'au lendemain du grand mouvement de 1830 tout était en quelque sorte remis en question, et que le mariage en particulier avait été de la part de l'école saint-simonienne l'objet des plus vives attaques. Au lendemain du jour où cette école venait d'être obligée de se séparer et où un procès célèbre faisait figurer devant la justice du pays un grand nombre de ses adeptes, ce n'était pas peu de chose que Fauteur de Valentine vînt à la rescousse, apportant à l'appui des adversaires du mariage toute la popularité de son talent. C'est dans Jacques que l'influence exercée sur l'esprit de George Sand par les doctrines saint-simoniennes apparaît le plus clairement. Il n'est donc pas étonnant que le roman ait vieilli avec les doctrines. Le suicide de Jacques, qui paraissait autrefois si dramatique, n'amène plus guère que le sourire aux lèvres; mais ce qui n'a pas vieilli, ce qui reste éternellement jeune et chaleureux comme tout ce qui est marqué au coin de la vie et de la vérité, c'est la première partie : c'est la peinture des transports aveugles de Jacques et des enivrements crédules de Fernande. Il semble que par un raffinement de cruauté George Sand ait voulu employer d'abord toute la magie de son talent à nous faire envier les délices de ce bonheur conjugal dont elle entreprend ensuite de démontrer
l'impossibilité. Nulle part une jeune fille romanesque ne trouvera une plus charmante traduction de ses rêves que dans le récit de l'arrivée de Fernande au château de Jacques, le lendemain de son mariage. « Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir. J'étais très fatiguée du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques lut presque obligé de me porter de ma voiture sur le perron. Il faisait un temps sombre et beaucoup de vent. Jacques me conduisit à ma chambre, qui est meublée à l'ancienne mode, avec un grand luxe. Avant de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris une fenêtre ; mais l'obscurité m'empêcha de distinguer autre chose que d'épaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallée immense au delà. Un parfum de fleurs monta jusqu'à moi. Ce vent tout chargé de senteurs délicieuses me lit éprouver je ne sais quels aillements de joie, il me sembla qu'une voix me disait: Tu seras heureuse ici... Quand il revint, j'étais couchée. Je vivrais cent ans que je ne pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s'est rien passé que de très simple et de très naturel. La fatigue même du voyage avait quelque chose de délicieux ; je me sentais accablée et je n'avais la force de penser à rien ; mes yeux étaient encore ouverts et ne cherchaient plus à se rendre compte de ce qu'ils voyaient, mais n'étaient frappés que d'images agréables. Ils ciraient des rideaux de soie à franges d'argent de mon lit à la figure toujours si belle et si sereine de mon Jacques. La clarté rose delà lampe, le bruit du vent au dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit, tout cela ressemblait à un coûte de fée, à un rêve d'enfant. Je m'assoupissais et
me réveillais de temps en temps pour me sentir
■ par le bonheur ; Jacques me disait, avec sa
voix douce et affectueuse : — Dors, mon enfant ; dors bien, y
Ml.
Jacques fut écrit à Venise en 1834. Dans la situation difficile où se trouvait alors George Sand, l'envoi de son manuscrit en France était presqu'une provocation et un défi. Elle laissait éclater librement au dehors toutes les révoltes qui, depuis le jour où elle avait pris la plume, bouillonnaient sourdement clans son âme. Il y a aussi loin des hardiesses d'Indiana à celles de Jacques que de Nouant à Venise. Ce séjour d'une année au bord de l'Adriatique est demeuré pour elle une de ces époques qu'on n'oublie point dans la vie et auxquelles l'imagination se reporte lorsqu'elle veut puiser quelque inspiration poétique dans le trésor de ses souvenirs. C'est vers les lagunes de « Venise où les étoiles étincelantes tremblent dans les petites mares d'eau que la mer a oubliées sur la palude, et vers la plage du Lido, où la voix de l'Adriatique se brise monotone et majestueuse, » que pendant longtemps elle se sentit entraînée lorsqu'elle voulait écrire quelque récit d'amour. De tous ces récits, celui où elle a peint le mieux la redoutable puissance du seul maître dont elle reconnut alors les lois, c'est une nouvelle intitulée Leone Lconi, qui n'a pas 150 pages et qu'elle écrivit en huit jours, « étant à Venise par un temps très froid et dans une circonstance fort triste, le
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carnaval mugissant et sifflant au dehors avec la bise glacée ». C'est à Venise également que se passe la scène de Leone Leoni : « La nuit était sombre et silencieuse. On n'entendait au loin que la voix monotone de l'Adriatique se brisant sur les îlots, et de temps en temps les cris des hommes de quart de la frégate qui garde l'entrée du canal Saint-George s'entre-croisant avec les réponses de la goélette de surveillance. C'était un beau soir de carnaval, dans l'intérieur des palais et des théâtres; mais au dehors tout était morne et les réverbères se reflétaient sur les dalles humides où retentissait de loin en loin le pas rapide d'un masque attardé. »
Dans une des salles de l'ancien palais Nasi, transformé en auberge, Juliette, étendue sur un sofa et à demi enveloppée dans un manteau d'hermine, raconte à l'homme qui demande sa main combien elle a souffert et combien elle a aimé. Fille d'un riche bijoutier de Bruxelles, doux et apathique, et d'une mère frivole qui ne songeait qu'à la promener et à la produire, elle a passé son enfance et sa première jeunesse dans la dissipation et dans les fêtes. « Je me souviens, dit-elle, de ce temps avec douleur et pourtant avec plaisir ; j'ai fait depuis de tristes réflexions sur le futile emploi de mes jeunes années, et cependant je le regrette ce temps de bonheur et d'imprévoyance qui aurait dû ne jamais finir ou ne jamais commencer. » C'est à l'âge de seize ans qu'elle rencontra dans un bal un noble Vénitien, Leone Leoni, qui, par la beauté de sa figure, par la fascination de ses manières, par sa supériorité native dans tout ce qu'il entreprend, est devenu partout l'idole de tous les mondes qu'il a traversés. 11 se fait agréer
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comme époux par les parents dp Juliette sans fournir d'autres preuves de sa fortune et de sa noblesse que l'affirmation de sa parole. Mais, la veille du jour fixé pour le mariage, il enlève Juliette sous prétexte de fuir un danger mystérieux et en lui cachant qu'il emporte avec elle les pierreries que lui a confiées son père. Les deux amants ne s'arrêtent dans leur fuite qu'au fond d'une des vallées du lac Majeur, dans un chalet pittoresque où ils passent six mois d'une vie rustique consacrée tout entière aux délices de l'amour. « Tout le jour, nous étions occupés à travailler; je prenais soin du ménage ou je plissais moi-même son linge. De son côté, il pourvoyait à tous nos besoins et remédiait à toutes les incommodités de notre isolement... Mais, quand venait le soir, il se couchait sur la mousse à mes pieds, dans un endroit délicieux qui était auprès de la maison sur le versant de la montagne. De là nous contemplions le splendide coucher du soleil, le déclin mélancolique du jour, l'arrivée grave et solennelle de la nuit. -Nous savions le moment du lever de toutes les étoiles et sur quelle cime chacune d'elles devait commencer à briller à son tour. Puis, quand la nuit était tout à fait venue, quand le silence de la vallée n'était plus troublé que par le cri plaintif de quelque oiseau des rochers, quand les lucioles s'allumaient dans l'herbe autour de nous, et qu'un vent tiède planait dans les sapins au-dessus de nos têtes, Leoni semblait sortir d'un rêve ou s'éveiller à une autre vie; son âme s'embrasait, et son éloquence passionnée m'inondait le cœur. » Quel qu'ait été le dessein de Leoni en se cachant ainsi pendant six mois, il sp lasse à la fin de cette retraite
et il conduit Juliette à Venise^ où. il l'installe dans le palais de ses ancêtres, dont il a été expulsé depuis longtemps, mais qu'il a loué en secret pour trois mois. Là, il fait vivre son amante au milieu d'une société d'aventuriers et d'escrocs qu'il lui présente comme ses amis, et il s'adonne aux plaisirs du jeu avec une fureur qui lui fait bientôt négliger Juliette; mais la négligence de Leoni, tout en lui arrachant des larmes, ne parvient pas à déraciner son amour. « Pendant les nuits de jeu, j'errais seule sur la terrasse, au haut de la maison. Je versais des larmes amères ; je me rappelais ma patrie, ma jeunesse insouciante, ma mère si folle et si bonne, mon pauvre père si tendre et si débonnaire, et jusqu'à ma tante avec ses petits soins et ses longs sermons. 11 me semblait que j'avais le mal du pays, que j'avais envie de fuir, d'aller me jeter aux pieds de mes parents, d'oublier à jamais Leoni ; mais, si une fenêtre s'ouvrait au-dessous de moi, si Léoni, las du jeu et de la chaleur, s'avançait sur le balcon pour respirer la fraîcheur du canal, je me penchais sur la rampe pour le voir, et mon cœur battait comme aux premiers jours de ma passion quand il franchissait le seuil de la maison ; si la lune donnait sur lui et me permettait de distinguer sa noble taille sous le riche costume de fantaisie qu'il portait toujours dans l'intérieur de-son palais, je palpitais d'orgueil et de plaisir comme le jour où il m'avait introduite dans ce bal d'où nous sortîmes pour ne jamais revenir ; si sa voix délicieuse, essayant une phrase de chant, vibrait sur les marbres sonores de Venise et montait vers moi, je sentais mon visage inondé de larmes. »
Si cruelle que cette existence commence à être pour Juliette, des épreuves plus cruelles encore l'attendent . Leoni, ruiné, aux abois, l'abandonne en la laissant aux soins d'un ami perfide. Juliette s'enfuit pour le rejoindre, obtenir de lui sa justification ou rompre avec éclat; mais Leoni, tout en lui avouant quelques-unes des hontes de sa vie passée, parvient à la retenir, et, subjuguée par son amour, elle se laisse associer, tout en apprenant chaque jour quelque nouvelle infamie de son amant, à une vie de désordres, d'expédients et de bassesses. « Il n'y a point de vigueur, Juliette, dans le sang dont vous êtes formée, » lui dit avec tristesse un homme qui l'a aimée autrefois. Bientôt elle justifie cette a mère parole en devenant par son silence complice de l'assassinat de cet homme, en s'installant avec Leoni sous le nom de sa sœur dans le palais d'une princesse dont il est l'amant pour capter son héritage, en devenant l'instrument involontaire de l'empoisonnement de cette femme. Mais tant de turpitudes et de crimes n'empêchent point la misère de fondre sur Leoni, qui finit par s'enfuir après s'être efforcé de livrer Juliette par surprise et pour de l'argent à l'un de ses complices. C'est dans celte détresse que Juliette est recueillie par Bustamente, et celui-ci, même après avoir entendu ce triste récit, lui propose encore de partager " un nom honoré. Le lendemain, comme ils se promènent en gondole sur la Giudecca, une autre gondole pavoisôe et remplie de masques, dont l'un se distingue par sa haute stature, vient à raser la leur. « Juliette! » s'écrie tout à coup le masque d'une voix forte. — « Leoni! » répond Juliette avec
transportât d'un bond, impétueuse et forte, elle s'élance dans la gondole qui passe, et vient tomber dans les bras de Leoni, qui l'étreint avec passion. Le lendemain, le malheureux Bustamente, qui a cru tuer Leoni en duel pendant la nuit et qui s'est trompé de rival, les voit tous deux monter légèrement sur le tillac du navire qui fait tous les jours la route de Venise à Trieste, et disparaître dans les vapeurs du matin. — Qu'on dise ce que l'on voudra, que l'on se récrie contre l'invraisemblance ou que l'on s'indigne contre l'immoralité, je défie qu'après avoir ouvert le livre on ne le lise pas jusqu'au bout, et qu'en le fermant on ne se sente pas troublé, incertain s'il faut plaindre ou mépriser cette femme, et mieux disposé à croire avec les anciens à l'existence de cette divinité aveugle, le destin, Fatum, qui faisait languir Phèdre dans l'attente d'Hippolyte, et qui précipitait Myrrha innocente dans les bras de son père.
Si Leone Leoni est la glorification de l'amour et l'apologie de ses entraînements, Luerezia Floriani est la théorie et le code de ses devoirs. Un intervalle de plus de douze années sépare ces deux œuvres. La première a été écrite dans l'ardeur de la jeunesse; la seconde à l'entrée de la maturité. C'est en quelque sorte le résumé d'une longue expérience ; c'est aussi la dernière des œuvres de George Sand dont l'analyse de la passion soit l'unique sujet. Je ne m'inquiéterai pas de savoir si, comme on Ta prétendu et comme elle s'en défend dans ses mémoires, elle a entendu peindre dans cette nouvelle un des épisodes romanesques de sa vie. Bien différent serait en tout cas le dénouement, puisque Luerezia
Floriani finit par mourir des chagrins que lui a causés le prince Karol, tandis que George Sand a survécu trente années à son héroïne. J'aime donc mieux voir dans cette héroïne un personnage imaginaire, par la bouche duquel elle fait parler quelques-unes de ses théories. Qu'est-ce en effet que cette Lucrezia? C'est une actrice qui a été élevée dans une soupente éclairée d'une seule lucarne étroite, toute tapissée à l'extérieur de vignes sauvages et de folles clématites. L'n grabat avec une paillasse de roseaux couverte d'indienne raccommodée en mille endroits, des figurines de saints en plâtre grossièrement coloriées, quelques dessins collés à la muraille et tellement noircis par le temps et l'humidité qu'on n'y distinguait plus rien, un pavé raboteux et inégal, une chaise, un coffre et une petite table en bois de sapin, tel est l'intérieur misérable où la fille du pêcheur Menapace a passé ses premières années et senti couver en elle les dons de la force et du génie. « Voilà, dit-elle au prince Karol, son dernier amant, voilà mon lit de petite fille où je me souviens d'avoir dormi les jambes pliées et douloureuses à mesure que je devenais trop grande pour l'occuper. Voilà, à mon chevet, une branche de buis bénit qui tombe en poussière et que j'y ai attachée la veille de mon départ, de ma fuite... Tiens, voici encore un dévidoir, des moules et des navettes qui m'ont servi à faire des filets pour les poissons. Ah ! que de mailles j'ai sautées ou rompues, quand ma tête m'emportait loin de ce travail monotone, le seul que mon père me permit, en dehors des soins du ménage. Comme j'ai souffert du froid, du chaud, des cousins, des scorpions, de la solitude et de l'ennui, dans cette chère pe-
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tite prison. Comme je l'ai quittée avec joie, sans même songer à lui dire adieu ! »
C'est pourtant auprès de cette petite chaumière qu'elle est venue chercher un abri pour se reposer d'une existence où. d'après son propre aveu, elle n'a pas compté le nombre de ses amants. C'est sur les bords du lac où son père jette encore ses filets qu'elle a acheté sur ses gains de théâtre une villa où elle s'est établie avec quatre enfants nés de trois pères différents, et où elle donne bientôt l'hospitalité à un nouvel amant. Quels sont donc les traits qui distinguent Lucrezia Floriani d'une aventurière vulgaire ? Une seule chose : ses théories sur l'amour, et elle expose ces théories dans un langage dont j'ai dû adoucir en quelques endroits la crudité : « L'amour, dit Lucrezia,, est un sentiment de nature mystérieuse que tout le monde subit sans le comprendre. Ce sujet est si profond qu'il est effrayant d'y penser, et pourtant ne pourrait-on essayer sérieusement ce qui n'a été qu'aperçu d'une manière vague? Le principal siège de l'amour est dans la tête. Je sais qu'on le place ailleurs; mais ce n'est pas vrai pour les femmes intelligentes. Il suit chez elles une marche progressive; il s'empare du cerveau d'abord. Il frappe à la porte de l'imagination : sans cette clef d'or, il n'entre point. Quand il s'en est rendu maître, il descend iians les entrailles, il s'insinue dans toutes nos facultés, et nous aimons alors l'homme qui nous domine comme un dieu, comme un enfant, comme un frère, comme tout ce que la femme peut aimer. Il excite et subjugue toutes nos fibres vitales... Mais la femme qui peut connaître l'amour sans l'enthousiasme est une brute. 9 De cette théorie,
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Lucrezia Floriani a lire trois préceptes d'une moralité relative auxquels elle se pique d'avoir toujours conformé sa conduite : ne jamais recevoir d'argent de ses amants; ne jamais s'abandonner à l'amour avant que le cœur ait parlé; ne jamais aimer deux hommes à la fois. C'est pour être demeurée fidèle à ces trois préceptes que Lucrezia Floriani se croit en droit de dire: « J'ai la certitude d'être une femme honnête , et j'ai même la prétention d'être devant Dieu une femme vertueuse. » L'auteur n'essaie point d'y contredire. « La conduite de Lucrezia Floriani, dit-elle, était tellement honorable et digne (ce qui ne veut pas dire qu'elle fût très régulière) que des femmes du monde la fréquentèrent avec sympathie et même avec déférence. » Elle nous assure même que son âme était restée chaste comme celle d'un petit enfant. Aussi, lorsque Lucrezia Floriani, après dix ans de vie commune avec le prince Karol , meurt des tourments que lui cause la jalousie rétrospective (assez bien fondée, il faut en convenir) du prince, il ne dépendrait que de nous de nous attendrir sur le sort de cette pure victime de l'amour, et de la comparer avec l'auteur à la Lucrèce antique.
En lisant ces pages étranges, on comprend que leur apparition ait excité quelque scandale, et que les premières œuvres de George Sand lui aient fait adresser le gros reproche d'immoralité par les critiques (il y en a eu de tous les temps) qui se croient chargés d'exercer sur les œuvres littéraires le contrôle de la morale. 11 est vrai qu'elle avait aussi ses défenseurs dont l'ardeur allait jusqu'à prendre les armes pour venger ses offenses. Le duel de Gustave Planche avec Capo de Feuillide
est un des épisodes les plus singuliers de ces querelles littéraires. Mais ce qui devait satisfaire George Sand plus que le sang versé pour elle, c'était le sentiment de son prestige aux yeux de la génération nouvelle. Ses romans n'avaient pas tardé à devenir les livres défendus sur lesquels se jetaient les jeunes gens au sortir du collège, et que les jeunes femmes lisaient, le lendemain de leur mariage, en cachette de leurs maris et de leurs mères, s Je me souviens d'un été durant lequel je me suis enivrée de George Sand, » me disait une femme d'esprit, et c'était bien en effet le vin d'une véritable ivresse que versaient à longs traits dans les âmes ces œuvres, dont la forme un peu ampoulée répondait à l'enthousiasme et aux exagérations de leur temps. Aujourd'hui que ces exagérations sont tombées et que les querelles des partisans et des adversaires de George Sand nous rappellent un peu celles des gluckistes et des piccinistes, le moment est peut-être venu de rechercher dans quelle mesure ce reproche d'immoralité est fondé.
J'avoue n'avoir dessein ici de me placer qu'au point de vue modeste de Yhonnête homme% comme on aurait dit au xviie siècle, et laisser à qui se sent ce droit le soin de dénoncer les dangers inséparables de la peinture même des passions. Sans doute cette peinture, lorsqu'elle est vive autant que naturelle, n'est point exempte d'inconvénients pour les âmes faibles et peut les conduire à une exaltation périlleuse. Mais il faut aller plus loin et dire alors de toutes les œuvres d'imagination ce que Pascal disait de la comédie : « C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions
qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, surtout celle de l'amour, et principalement lorqu'on le représente fort chaste et fort honnête... Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher à les faire naître dans le cœur de quelqu'un pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints. » Laissons donc aux directeurs le soin de prémunir leurs pénitents contre les dangers de cette représentation et de leur indiquer la limite dans laquelle on peut braver ces dangers. Pour nous, critiques, bornons-nous à chercher celle au-delà de laquelle la morale humaine et sociale se trouve en péril et voyons quelles blessures différentes on peut lui faire.
L'influence mauvaise d'un auteur peut d'abord s'exercer parla création de personnages imaginaires qui servent de modèles à toute une génération, et dont les travers* les\ices, parfois les crimes, deviennent un cbjet d'imitation. Pour prendre tout de suite un exemple au plus bas degré de l'échelle littéraire , ne voyons-nous pas chaque jour des héros de cour d'assises reproduire avec une horrible réalité les crimes dont le récit imaginaire a passé en feuilleton sous les yeux? Sur ce premier point je ne crois pas qu'il y ait grand reproche à adresser à George Sand. Elle n'a jamais créé un type assez vivant, et elle n'a pas su plier avec assez de souplesse l'existence de ses personnages aux conditions de la vie réelle pour que la contagion de l'exemple soit à redouter dans ses romans. Je ne crois pas que le souvenir de Valentine
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ait jamais entraîné une jeune fille nobleà s'éprendre d'un métayer, ni que le suicide de Jacques ait déterminé un seul mari à céder la place à l'amant de sa femme. Je ne voudrais pas cependant répondre que cette contagion de l'exemple n'ait pas été exercée sur quelques femmes, non parles héroïnes de George Sand, mais par George Sand elle-même. Le bruit qui se faisait autour de son nom, la liberté de ses allures, l'apparente poésie de cette existence livrée aux hasards d'une fantaisie vagabonde, ont pu dans le monde des lettres tenter certaines hardiesses et susciter certaines imitations. Je ne serais pas étonné que quelques femmes aient cru trouver, sous des vêtements d'homme et à travers les vapeurs du cigare, une inspiration qui leur avait fait défaut tant qu'elles avaient conservé les habits et les mœurs de leur sexe. Mais ce n'est là qu'une contagion restreinte, et d'ailleurs les femmes qui se sont piquées de mener une existence à la George Sand n'auraient probablement pas en tout état de cause, et à quelques excentricités près, vécu d'une façon très différente.
Il est une autre influence plus insinuante et plus dangereuse qu'un auteur peut exercer par des œuvres d'imagination, lorsqu'il fait pénétrer dans les consciences une fausse notion du devoir et qu'il fait briller aux yeux l'idéal trompeur d'une vie conduite en dehors des sentiers étroits où chemine plus où moins péniblement le gros des gens de bien . Reconnaître à la passion des droits que la morale vulgaire lui refuse, glorifier ses entraînements comme l'accomplissement d'un devoir et ériger en doctrine la suprématie de ses lois sur celles que la société a élevées pour sa défense, c'est un des
usages les plus dangereux qu'un auteur puisse faire des dons qui lui ont été départis, et c'est ce que fait à chaque instant George Sand. Les déclamations les plus vertueuses se mêlent dans la bouche de ses héroïnes aux irrégularités les plus hardies dans la conduite. On dirait qu'il y a pour elles un code de morale à part , dont elles tracent à leur gré les lois et dont la facile observance suffit à leur glorification. Que beaucoup d'âmes faibles et exaltées se soient laissé surprendre par ces doctrines, que beaucoup de femmes surtout, persuadées par George Sand de l'iniquité des lois conjugales, se soient crues en droit de chercher leur revanche aux dépens des auteurs de ces lois, cela me paraît hors de doute, et, pour le contester, il faudrait faire preuve d'une singulière partialité. Mais ce qu'on peut dire à sa décharge, c'est que, si elle a singulièrement faussé l'idéal, du moins elle ne l'a jamais systématiquement abaissé. A travers ses œuvres les plus critiquables, on sent toujours un certain souffle qui, s'il ne vous emporte vers les hauteurs du bien, vous soulève du moins au-dessus de la terre. Or, ce qui a été faussé se redresse; ce qui a été abaissé ne se relève jamais. S'il faut dire là-dessus tout mon sentiment, je ne saurais pardonner aux auteurs de romans, quand au lieu de parler à l'imagination un langage qui peut la séduire, au risque de l'exalter outre mesure, ils s'appliquent au contraire à la décourager par leur ironie et à la salir par leurs peintures. Je sais bien que dans une certaine école on met la grossièreté vertueuse bien au-dessus de la délicatesse immorale. Pourvu qu'au dénouement le vice soit puni, peu importent la complaisance et la précision des détails avec lesquels on aura repré-
sente ses erreurs. Telle n'est point la méthode de George Sand ; c'est dans les théories plus que dans les situations qu'elle déploie sa hardiesse, et elle prend moins de liberté dans ses peintures que dans son langage. Aussi, quand on songeque le même temps où paraissaient Leone Leoni et Lucrezia Floriani voyait aussi publier les Contes drolatiques et la Fille aux yeux cVor on s'étonnerait de l'indulgence accordée à Balzac et de la sévérité déployée contre George Sand, si on ne réfléchissait aux mobiles qui animent la société dans ces rares et subits déploiements de sévérité. La société ne se met en morale (pour parler avec madame de Staël) contre un auteur que tout àfaitàbon escient et quand l'affaire en vaut la peine. Elle sait qu'il y a dans la nature de l'homme un fond incorrigible de grossièreté, et elle ne s'inquiète pas trop des satisfactions que la littérature accorde à cet instinct ; mais, lorsqu'elle se sent attaquée dans sa constitution, dans ses bases, elle entre bien vite en défense. Qu'estce lorsqu'elle reçoit plusieurs bordées à la fois non seulement dans sa mâture, mais encore dans ses œuvres vives ? Or, en même temps que George Sand proclamai ainsi l'insurrection de l'amour contre le mariage, elle ne craignait pas d'attirer sur elle les foudres de l'Église et celles de l'État par la hardiesse avec laquelle elle se jetait au plus fort de la polémique religieuse et politique. « Personne n'a jamais joué plus franc qu'elle à ce jeu périlleux de la vie, » disait Sainte-Beuve qui la connaissait bien, et cette franchise de jeu est ce qui fait à mes yeux son honneur. De même qu'elle lançait ses romans au hasard, sans aucune de ces habiletés avec lesquelles madame de Krudener préparait quelques années
auparavant le succès de Valérie, de même elle s'attaquait hardiment à tous les problèmes qui préoccupaient les hommes de son temps sans mesurer pour elle-même les inconvénients de ces attaques. Mais c'est précisément par ces hardiesses qu'elle tirait à elle et entraînait dans son cortège ces esprits, si nombreux au lendemain des révolutions, dont la soif de vérité n'est point satisfaite par les réponses de la philosophie et de la religion ou qui se plaignent de l'organisation delà société. Nous allons voir dans la suite de cette étude comment elle a traduit dans ses œuvres ces anxiétés et ces plaintes.
« Ne sommes-nous pas insensés dans nos mécontentements, et n'est-ce pas une chose digne de pitié que de voir de si chétifs atomes avoir besoin de tant d'espace et de bruit pour y promener une misère si obscure et si commune» ? A lire ces paroles, ne les croirait-on pas échappées à la tristesse de Pascal ou à la sévérité de Bossuet ? Elles sont cependant de George Sand, et puisque c'est sous sa plume que je les rencontre, on ne s'étonnera pas de m'entendre dire que de tous les écrivains du siècle, c'est peut-être elle qui a sondé du regard le plus perçant les profondeurs de cette misère si obscure et si commune. N'avez-vous pas souvent remarqué ce qu'a parfois d'un peu vulgaire dans sa cause la tristesse de tous ces grands mélancoliques de notre âge, et combien il aurait fallu peu de chose pour les consoler? Qu'un des pistolets envoyés si flegmatiquement par Albert à son ami lui fût parti auparavant dans la main, le canon maladroitement tourné, et Werther aurait été condamné sous peine d'inconséquence à devenir le plus heureux des hommes en épousant Charlotte. Ne croyez-vous pas qu'une ambassade offerte à René jeune encore aurait suffi à secouer son ennui et à lui faire oublier jusqu'au souvenir
d'Amélie? Bien autrement profond et incurable est le mal que George Sand a peint dans Lêlia. Cette œuvre étrange est de tous les romans de George Sand celui qui a fait le plus de bruit à sa naissance et qui a le plus vieilli aujourd'hui. L'école réaliste, qui a exercé depuis quelques années sur notre littérature une si fâcheuse influence, a eu du moins l'avantage de déve lopper chez notre génération nouvelle le goût de la vraisemblance et l'horreur de la déclamation. Or, la vraisemblance est peu respectée dans Lélia, et en revanche la déclamation y abonde. Nous nous sentons tout le temps mal à l'aise durant la lecture de ce poème en prose, dont les scènes se jouent sur les pentes imaginaires du Monte-Yerdor et dans la villa féerique du prince dei Bambucci, où le poète Sténio passe les nuits enveloppé dans son manteau au bord des cascades, où le galérien vertueux Trenmor, dont l'âme s'est retrempée au bagne de Toulon, coudoie la courtisane Pulchérie et le prêtre Magnus. Mais malgré tout cela j'oserai dire que c'est l'œuvre de George Sand qui contient la plus grande part de vérité, car c'est celle où elle a le plus éloquemment traduit ce besoin qui fait l'honneur et la souffrance de notre siècle sincère et courageux : la recherche de la vérité. Le mal de Lélia ce n'est pas de douter de l'amour; elle en guérirait si elle parvenait à aimer Sténio. Son mal, c'est de douter de tout et de ne savoir à quelle source étancher la soif de ses ardeurs infinies. Lorsque à l'entrée de la nuit, au lever de la lune ou aux premières clartés du jour, dans le silence de minuit et dans cet autre silence de midi si inquiet et si accablant, elle a senti son cœur se précipiter vers
un but inconnu, vers un bonheur sans forme et sans nom qui est au ciel, qui est dans l'air, qui est partout, elle sait, et l'expérience le lui a appris , que ce bonheur n'est pas l'amour; elle sait qu'il y a au delà de l'amour des désirs, des besoins, des espérances qui ne s'éteignent point; « sans cela que serait l'homme? Il lui a été accordé si peu de jours pour aimer sur la terre ! » Elle le sait et elle se consume dans la poursuite de ce but inconnu. C'est en vain que, pour l'atteindre, elle rompt une première fois avec les hommes, avec Sténio, et que , réfugiée dans une vieille abbaye en ruines, elle établit entre elle et le monde la barrière d'une clôture volontaire. «Je relevai, dit-elle, en imagination les enceintes écroulées de l'abbaye ; j'entourai le préau ouvert à tous les vents d'une barrière invisible et sacrée; je posai des limites à mes pas et je mesurai l'espace où je voulais m'enfermer pour une année entière. Les jours où je me sentais agitée au point de ne pouvoir plus reconnaître la ligne de démarcation imaginaire tracée autour de ma prison, je l'établissais par des signes visibles ; j'arrachais aux murailles décrépites les longs rameaux de lierre et de clématite dont elles étaient rongées, et je les couchais sur le sol aux endroits que je m'étais interdit de franchir. Alors, rassurée sur la crainte de manquer à mon serment, je me sentais enfermée dans mon enceinte avec autant de rigueur que je l'aurais été dans une bastille. »
Mais, si de frêles barrières de lierre ou de clématite peuvent contenir le désordre de ses pas, il n'en est pas de même du désordre de sa pense; la contemplation solitaire des merveilles de la nature ne fait que porter
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au comble ce désordre. C'est en vain que l'aspect de ces merveilles lui crie l'existence d'un Dieu créateur, car le spectacle des souffrances de l'homme la fait douter de sa bonté. «Si Dieu existe, il n'est que le grand artisan de nos misères; la vue d'un homme heureux ne lui est pas agréable, ou il est trop loin pour entendre nos gémissements et nos plaintes. » L'idée de la mort et d'une vie nouvelle ne lui fournit pas de réponse à cette contradiction, car elle ne sait sous quelle forme elle doit la désirer. « Oh ! si c'était seulement le repos, la contemplation, le calme, le silence ! Si toutes les facultés que nous avons pour jouir et souffrir se paralysaient, s'il nous restait seulement une faible conscience, une imperceptible intuition de notre néant ! Si l'on pouvait s'asseoir ainsi dans un air immobile, devant un paysage vide et morne, savoir qu'on a souffert, qu'on ne souffrira plus et qu'on se repose sous la protection du Seigneur! Mais quelle sera l'autre vie? Quel est ce désir inconnu et brûlant qui n'a pas d'objet conçu et qui dévore comme une passion? Le cœur de l'homme est un abîme de souffrances dont la profondeur n'a jamais été sondée et ne le sera jamais. » C'est en vain que, pour combler cet abîme, elle essaiera de retourner vers le monde et vers l'amour. Le monde et l'amour n'auront pas de quoi la satisfaire. C'est en vain que, dégoûtée de nouveau, elle plie son existence sous une règle encore plus fixe et plus austère en prenant le voile au couvent des Camaldules, dont elle devient abbesse. Derrière ces murailles infranchissables, elle croit quelque temps avoir trouvé, sinon le bonheur, du moins le repos. Elle prépare sa place dans le cimetière et
mesure paisiblement de l'œil la toise de marbre qui recouvre la couche muette et tranquille où elle sera bientôt étendue. Elle jouit de sentir qu'elle s'est soumise, qu'elle vit, qu'elle accomplit la loi, qu'elle ne résiste plus à l'ordre universel, et c'est sans efforts que son esprit apaisé se soumet à la foi : « la foi que les petits esprits appellent faiblesse, superstition, ineptie, la foi qui est la volonté jointe à la confiance, magnifique faculté donnée à l'homme pour dépasser les bornes de la vie matérielle, et pour reculer jusqu'à l'infini celles de l'entendement. » Mais les troubles de la vie viennent bientôt la chercher dans ce repos trompeur. Elle n'a pas seulement à défendre la tranquillité de sa retraite contre les entreprises de Sténio, et la paix de son cœur contre les souvenirs de son amour. Le bien même qu'elle s'est efforcée de faire à d'autres âmes que la sienne se tourne contre elle ; elle est accusée d'avoir professé dans son couvent des doctrines étranges et remplies d'hérésies. Elle est dégradée de son rang d'abbesse, chassée du couvent des Camaldules et reléguée dans une abbaye ruinée et humide. C'est là qu'elle s'éteint lentement, dédaignant de se soustraire à l'injuste châtiment qui lui a été infligé, mais redevenue la proie du doute et du désespoir. Les espérances de réhabilitation qu'on s'efforce de lui faire concevoir sont repoussées orgueilleusement par elle. « Elle n'avait jamais su s'accommoder de ces promesses d'avenir. Son cœur avait d'infinis besoins, et il allait s'éteindre sans en avoir satisfait aucun. 11 eût fallu à cette immense douleur l'immense consolation de la certitude. » L'ancienne abbesse des Camaldules se croit, dans le délire de ses nuits, la voix chargée de faire
parvenir aux oreilles de la Divinité la plainte du genre humain. Elle liait l'éternelle beauté des étoiles, et la splendeur des choses qui nourrissaient ses contemplations ne lui paraît plus que l'implacable indifférence de la puissance pour la faiblesse : « Depuis dix mille ans, s'écrie-t-elle, j'ai crié dans l'infini : Vérité, vérité ! et depuis dix mille ans, l'infini me répond : Désir, désir ! » et elle meurt en blasphémant.
11 est facile de railler ce livre, qui, sur plus d'un point, prête à la critique ; il est surtout légitime de se scandaliser des scènes qu'il contient et dont quelquesunes ont donné lieu à d'intraduisibles commentaires. Il n'en demeure pas moins une des œuvres les plus vigoureuses qui soient sorties de la plume d'une femme. Ce n'est cependant pas dans le doute absolu et dans les blasphèmes de Lélia qu'il faut chercher le dernier mot et la réponse finale de George Sand à ces hautes questions qu'elle avait soulevées. Lélia (dont il existe au reste plusieurs éditions différentes) fut écrit dans une de ces heures de découragement, comme chacun d'entre nous peut en avoir dans la vie, et qui tournent nos tristesses à l'exaltation et à l'amertume. « J'écrivis Lélia, dit George Sand dans ses Mémoires, sous le coup d'un abattement profond, à bâtons rompus et sans projet d'en faire un ouvrage ni de le publier... Qu'on se figure une personne arrivée jusqu'à l'âge de trente ans sans avoir ouvert les yeux sur la réalité, une personne austère et religieuse au fond de l'âme qui s'est laissé bercer et endormir longtemps par des rêves poétiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l'illusion d'un renoncement absolu à tous les intérêts de la vie géné-
raie, et qui tout à coup, frappée du spectacle étrange de cette vie, l'embrasse et le pénètre avec toute la lucidité que donne la force d'une jeunesse pure et d'une conscience saine ! » Sans tenir pour absolument exact, au point de vue historique surtout, cet exposé de l'état de son âme, il est certain que dans l'histoire morale de George Sand Lélia ne marque qu'une phase et une étape. Il faut l'accompagner dans sa route et demander aux Lettres à Marrie, qui parurent en 1837, c'est-à-dire quatre ans plus tard, le développement de ses idées philosophiques. Dès la première page, on est frappé du changement de ton. « La religion, disait une femme qui avait beaucoup soufîert, n'a point à toutes les questions une réponse aussi précise que celle de l'immortalité en face de la mort ; mais il n'est point de douleur qu'elle laisse sans soulagement. C'est la difïérence d'une plaie qui est pansée à une plaie qui ne l'est pas. » Si Marcie n'obtient pas de l'ami inconnu dont on nous fait lire les lettres une réponse à toutes les questions que posait Lélia, du moins cet ami possède l'art de panser les plaies de celle qui implore ses conseils. 11 calme par de sages avis ses ambitions imprudentes en la détournant de la voie où les disciples de Saint-Simon ont engagé naguère les femmes à s'élancer. Comme elle, il connaît les anxiétés du doute; mais, pour calmer ces anxiétés, il connaît aussi un remède dont il lui conseille l'usage en ces termes : « Certains élans de l'âme, rapides comme l'éclair et vagues comme l'aube, suffisent à calmer ces lentes douleurs qui nous rongent, à faire crouler cette montagne de plaintes et d'ennuis si péniblement entassés durant nos lâches révoltes. Nous ne voyons pas d'où découle le
baume ; nous ne pouvons conserver la manne divine au delà du temps nécessaire pour ranimer nos forces et nous empêcher de mourir ; mais elle tombe chaque jour dans le désert, et quand nous doutons de la main qui la verse, c'est que nous avons négligé de l'invoquer , c'est que nous avons oublié de purifier le vase que le Seigneur a commandé de tenir toujours prêt à recevoir ses dons. Marcie, ne promettez pas, demandez; ne refusez pas, acceptez ; ne doutez pas, priez. »
L'apaisement de la réflexion ne suffit pas pour explique, comment, quatre années après Lélia, on peut rencontrer sous la plume de George Sand ces paroles de foi et d'espérance. On est forcé de croire à quelque influence bienfaisante dont l'action s'est fait sentir en ramenant le calme dans son âme. Les Lettres à Mairie ont été publiées dans le journal le Monde, que Lamennais fit paraître trois ans après la publication des Paroles d'un croyant, et où il commençait sa campagne de christianisme anticatholique et humanitaire. Il serait singulier (et cependant cela paraît probable) que cette influence calmante lut précisément celle du prêtre en révolte, et que les conseils donnés à l'inquiète Marcie par son directeur inconnu fussent l'écho de ceux que George Sand elle-même avait reçus de Lamennais. « Il daigna, ditelle, en quelques entretiens très courts, mais très pleins, m'ouvrir une méthode de philosophie religieuse qui me fil une grande impression et un grand bien, en même temps que ses admirables écrits rendirent à mon espérance la flamme prête à s'éteindre. » On doit regretter que George Sand n'ait pas donné suite au dessein qu'elle annonce dans ses Mémoires de raconter en détail ses
rapports avec Lamennais. On y aurait saisi peut-être le secret de l'influence exercée sur la femme par l'ancien prêtre, et il aurait été en tout cas intéressant de comparer cette étude avec celle de Sainte-Beuve. Entre les deux, je ne suis pas sur que George Sand n'eût pas mieux compris Lamennais. Sans doute, pour l'aider à saisir le secret de ces versatilités éclatantes, Sainte-Beuve avait, comme une femme l'a dit de lui, le tourment des choses divines. Il a connu sincèrement les angoisses de ce tourment, et il s'est calomnié lui-même dans cette lettre récemment publiée où il écrivait : « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps; elle s'est é\aporée. C'était pour moi, comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. » Mais ce tourment des choses divines, George Sand l'avait éprouvé bien plus profondément encore, et chez elle il ne s'est point évaporé. On dirait même qu'à mesure qu'elle avance vers ia maturité elle sent le besoin de serrer ces questions de plus près. Nulle part elles ne tiennent une aussi grande place que dans le roman philosophique de Spiridion, qui-parut en 18-41. La lecture en est assurément peu récréante, mais on y peut deviner les efforts et les luttes de sa pensée dans la peinture éloquente de tous les états philosophiques et religieux au travers desquels une âme peut successivement passer.
Spiridion est une longue histoire qu'un vieux moine raconte à un jeune novice, et où il lui déroule toutes les péripéties qui l'ont conduit de la foi à l'athéisme, et de l'athéisme à la révélation d'une religion nouvelle. Le moine remonte dans son récit jusqu'à ses premières
annés de couvent. Il aimait alors la religion catholique avec une sorte de transport; elle lui semblait une arche sainte à l'abri de laquelle il pourrait dormir toute sa vie en sûreté contre les flots et les orages de ses passions, lise plaisait à exalter la puissance de cette révélation divine qui coupe court à toutes les controverses, et promet en revanche de la soumission de l'esprit les éternelles joies de l'âme. Les idées que renferme ce mot de mystère étaient les seules qui pussent l'enchaîner, parce qu'elles seules pouvaient gouverner ou du moins endormir son imagination. Malheureusement l'orgueilleuse pensée de marcher sur les traces du fondateur du monastère, l'abbé Spiridion, dont il croit apercevoir les apparitions, lui fait entreprendre de soumettre ses croyances au contrôle de sa raison, et il passe en revue tous les ouvrages de controverse théologique et de philosophie que contient la bibliothèque du couvent. Avec la flexibilité d'un esprit peu préparé à cette épreuve, il subit tour à tour l'influence de tous les auteurs à la lecture desquels il se livre. En lisant les réformistes, il cesse d'être catholique ; en lisant les philosophes, il cesse d'être chrétien, et il garde pour toute religion une croyance pleine de désir et d'espoir en la Divinité, le sentiment inébranlable du juste et de l'injuste, l'amour du bien et le désir du vrai. Mais, après quelque temps passé dans cet état, il tombe dans une tristesse ineffable et regrette d'un amer regret la religion qu'il a perdue. « Qui pourrait peindre, s'écrie-t-il, les souffances d'une âme habituée à l'exercice minutieusement ponctuel d'une doctrine aussi savamment conçue, aussi minutieusement élaborée que celle du catholicisme, lors-
que cette âme se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires dont aucune ne peut hériter de sa foi aveugle et de son naïf enthousiasme ! Qui pourrait dire ce que j'ai dévoré d'heures d'un accablant ennui, lorsqu'à genoux dans ma stalle de chêne noir, j'étais condamné à entendre, après le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes frères, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi et la voix plus de sympathie!.. Autrefois c'était particulièrement durant les offices du soir que j'aimais à répandre toute mon âme aux pieds du Sauveur. A ce moment d'indicible poésie, où le jour n'est plus et où la nuit n'est pas encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire se réfléchit seule sur les marbres luisants et que les premiers astres s'allument dans l'éther encore pâle, je me souviens que j'avais coutume d'interrompre mes oraisons, afin de m'abandonner aux émotions saintes et délicieuses que cet instant m'apportait, j Aujourd'hui le Dieu auquel il croit encore est loin, trop haut, trop insensible à nos souffrances pour qu'il ose s'adresser à lui. Aussi regrette-t-il l'oracle des Juifs, la voix qui parlait à Moïse sur le Sinaï. Les colères et les vengeances du sombre Jéhovah l'effrayaient moins que l'impassible silence et la glaciale équité de son nouveau maître.
Six années se passent pour lui dans la tristesse de ce déisme incertain et sans tendresse. 11 se persuade alors qu'en cherchant dans les problèmes de la science la preuve de l'existence de Dieu, l'idée de Dieu lui apparaîtra plus nette et plus ferme. C'est précisément au résultat contraire qu'il arrive. Parvenu à ces hauteurs de la science que l'intelligence escalade, mais au
pied desquelles le sentiment s'arrête, il est pris du vertige de l'athéisme. 11 s'enivre quelque temps de son propre savoir ; il croit que la découverte des secrets de la nature et l'étude des propriétés vitales de la matière suffiront désormais à satisfaire les besoins de son esprit sans laisser la parole aux instincts de son cœur. Mais un triste et vulgaire accident, la mort d'un humble moine pour lequel il s'est pris d'affection, et celle de son chien Bacco, le précipite du haut de son orgueil dans un abîme de douleur. Il ne peut se faire à cette idée de destruction absolue, dont cependant la science lui défend de douter, et il sent que la solitude sans la foi et l'amour divin est un tombeau moins le repos de la mort. « Pendant des semaines et pendant des mois, je vécus ainsi sans plaisir et presque sans peine, tant mon âme était brisée et accablée sous le poids de l'ennui. L'étude avait perdu tout attrait pour moi, elle me devint peu à peu odieuse ; elle ne servait qu'à me remettre sous les yeux ce sinistre problème de la destinée de l'homme abandonné sur la terre à tous les éléments de souffrance et de destruction, sans avenir, sans promesse et sans récompense. Je me demandais alors à quoi bon vivre, mais aussi à quoi bon mourir; néant pour néant, je laissais le temps couler et mon front se dégarnir sans opposer de résistance à ce dépérissement de l'âme et du corps qui me conduisait lentement à un repos plus triste encore. » De tristesse en tristesse, il en vient à envier le sort des animaux et des plantes : « L'automne arriva, et la mélancolie du ciel adoucit peu à peu l'amertume de mes idées. J'aimais à marcher sur les feuilles sèches et à voir passer
ces grandes troupes d'oiseaux, voyageurs qui volent dans un ordre symétrique et dont le cri sauvage se perd dans les nuées. J'enviais le sort de ces créatures qui obéissent à des instincts toujours satisfaits et que la réflexion ne tourmente pas. J'aimais aussi à voir s'épanouir les dernières fleurs de l'année. Tout me semblait préférable au sort de l'homme, même celui des plantes, et, portant ma sympathie sur ces existences éphémères, je n'avais d'autre plaisir que de cultiver un petit coin du jardin et de l'entourer de palissades pour empêcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les mains sacrilèges de cueillir mes fleurs. »
C'est du fond de cet abime de découragement qu'il est tiré par la découverte des manuscrits de l'abbé Spiridion, avec l'ombre duquel il n'a pas cessé d'être en relations mystérieus s. Ces manuscrits lui annoncent l'avènement d'une religion nouvelle qui peut se résumer dans l'avènement du règne de l'Esprit succédant au règne du Yerbe, et qui, annoncée autrefois par Joachim de Flore, serait déposée en germe dans Y Évangile éternel. Je ne m'arrêterai pas à l'analyse de cette religion dont la Révolution française marque l'une des phases, car à partir de ce moment ce n'est plus en quelque sorte George Sand qui tient la plume. Si dans les Lettres à Marcie on devine l'influence de Lamennais, dans Spiridion une influence bien autrement apparente et constatée au reste par la dédicace règne sans partage: celle de Pierre Leroux. Par quel secret l'esprit vigoureux peut-être, mais à la fois grossier et confus, de Pierre Leroux a-t-il su établir son empire sur une nature tellement supérieure à la sienne ? On pourrait s'en
étonner, si ce n'était le propre de George Sand d'avoir subi toute sa vie l'influence intellectuelle d'êtres inférieurs qu'elle idéalisait en quelque sorte, prêtant pour un jour à leurs conceptions le secours de son éloquence, sauf à se délier sans embarras lors qu'une influence nouvelle avait succédé à l'ancienne. Pour elle, disait-on assez plaisamment, le style c'est vraiment l'homme, et ce sera pour son biographe futur une longue, mais curieuse étude, que de dénombrer ces influences, de les cataloguer, d'en déterminer les causes et la durée. Je n'entends pour mon compte tirer de cette observation d'autre conclusion, sinon qu'il y aurait quelque duperie à serrer de trop près les théories philosophiques si contradictoires que George Sand met dans la bouche des personnages qu'elle fait parler et à y chercher l'expression véritable de sa pensée. Je ne voudrais pas cependant me contenter de montrer avec quelle éloquence elle savait rendre les angoisses de la recherche philosophique ; je voudrais aussi saisir dans les quelques pages éparses où elle a parlé en son propre nom sa réponse aux questions qu'elle a soulevées dans ses romans; mais la tâche n'est pas facile, car la langue de George Sand, merveilleuse de précision quand il s'agit de rendre les sentiments, devient flottante et contradictoire lorsqu'elle veut parler dogmatiquement. Au surplus cette contradiction n'était pas seulement dans son langage, elle se retrouvait au fond de sa pensée, et l'on va voir que, même sur les points essentiels, elle avait quelque peine à préciser ses croyances.
L'éloquence même avec laquelle George Sand a fait parler le doute montre que le doute était chez elle un état
violent et douloureux. Sa nature n'était pas sceptique, mais croyante. Aussi son premier instinct la poussait-il à affirmer Dieu : « J'ai besoin d'un Dieu, » disait elle énergiquement, et cela dans les pages mêmes où elle semblait concevoir son existence de la façon la plus vague. Mais c'est lorsqu'il s'agissait de définir comment elle entendait cette idée à la fois si profonde et si simple que sa pensée et sa plume semblent hésiter. Parfois, mais rarement, elle se plaît à confondre l'existence de Dieu avec celle de la nature dont les merveilles la transportent et elle semble voir en lui un créateur perpétuel sans commencement ni fin dans une création perpétuelle et infinie. On la dirait alors animée de cet enthousiasme qui inspirait le poète latin lorsqu'il chantait la nature puissante d'un esprit caché et un Dieu répandu dans le ciel, dans la terre, dans la mer :
Namque canam tacitâ naturam mente potentem, Infusumque Deum cœlo, terrâque, marique.
Même au sein de cet enthousiasme, elle sent cependant le besoin de distinguer de la nature cette force cachée qui l'anime: « Vitalité, s'écrie-t-elle, sublime inconnue, dis-moi ton nom. » Le plus souvent elle n'hésite pas et donne à cette vitalité le seul nom qui lui convienne : Dieu, tout en trouvant que jusqu'à nos jours ce nom a été assez mal porté. Elle entend par là que son esprit répugne à la conception du Dieu biblique et chrétien qui intervient à chaque instant dans l'existence des hommes, et plus souvent pour châtier que pour bénir. D'un autre côté elle ne saurait lui prêter l'impassible silence et la glaciale équité qui effrayaient tant le moine Alexis.
« J'aime mieux, s'écriait-elle, croire que Dieu n'existe pas que de le croire indifférent. » S'il avait été indifférent, comment l'aurait-elle aimé? et elle l'aimait, elle cherchait à l'aimer du moins tout fin se plaignant de ne pas le connaître davantage. « Je mourrai, a-t-elle écrit, dans le nuage épais qui m'enveloppe et qui m'oppresse. Je ne l'ai déchiré que par moments, et dans des heures d'inspiration plus que d'étude j'ai aperçu l'idéal divin comme les astronomes aperçoivent le corps du soleil à travers les fluides embrasés qui le voilent de leur action impétueuse et qui ne s'écartent que pour se resserrer de nouveau. Mais c'est assez peut-être, non pour la vérité générale, mais pour la vérité à mon usage, pour le contentement de mon pauvre cœur; c'est assez pour que j'aime ce Dieu que je sens là derrière les éblouissements de l'inconnu et pour que je jette au hasard dans son infini mystérieux l'aspiration à l'infini qu'il a mise en moi et qui est une émanation de lui-même. » Cet instinct de croire en Dieu, ce besoin de l'aimer, permettent de ranger George Sand parmi les disciples, chancelants peut-être, mais cependant fidèles, de cette grande doctrine du déisme dont la pure et froide lumière a éclairé depuis l'origine du monde la route de tant de sages : of those who taught the right, disait Byron. L'élan du cœur triomphait chez elle des incertitudes de la pensée. Mais ces incertitudes se retrouvaient dans son esprit lorsqu'il s'agissait de déduire de cette idée fondamentale les conséquences qui en découlent, conséquences qui du reste ne sont pas, à mes yeux du moins, d'une logique aussi nécessaire que cela plaît à dire aux manuels de philosophie. Lorsqu'elle en arrivait à la question
de Tàme humaine et de sa survivance à la destruction du corps, la chaîne du raisonnement se ressentait de la faiblesse du premier anneau, et l'imagination s'égarait dans des rêveries incertaines. Parfois l'homme lui paraissait semblable à une pierre que le temps désagrège, et elle concevait difficilement pour lui une autre immortalité que celle des éléments dont il se compose et qui sont destinés à servir à quelque reconstruction nouvelle. « A supposer, disait-elle, que je n'aie point d'âme, c'està-dire qu'une vitalité capable de me reconstruire à l'état humain ne me survive pas, je suis sûre de laisser une pierre sous le sable, c'est-à-dire un ossement tranquille qui deviendra un élément quelconque de vitalité. » Parfois elle rêvait pour l'homme l'immortalité sous forme d'une sorte de transmigration des âmes, dernier legs de Pierre Leroux dont elle a dessiné le système dans la seconde partie de Consuelo, et elle admettait la possibilité de la survivance de l'esprit dans des corps et peutêtre des mondes nouveaux ; mais le plus souvent elle puisait une grande énergie d'affirmation dans le spectacle des injustices du monde et dans le sentiment qu'une réparation quelconque était nécessaire. La compensation que le malheureux demande à Dieu dans une vie meilleure ne lui paraissait pas une réclamation toute personnelle que Dieu pourrait ne pas écouter, mais le cri énergique et déchirant de l'humanité tout entière. Plus ce désir de compensation lui devenait personnel à travers les épreuves de la vie, plus aussi semblait s'affermir son espérance. Nulle part cette espérance ne s'est traduite en termes plus touchants et plus précis que dans cette lettre adressée à son fils:
GEORGE SÀHD. 3-45
« Nous avons bu ensemble le calice le plus amer qui soit versé dans la vie de famille. J'ose dire que la douleur de l'aïeule qui sent dans ses entrailles et dans sa pensée la douleur du fils et de la fille en même temps que la sienne propre est la plus cruelle épreuve de l'existence. C'est alors qu'il faut monter au sanctuaire de la croyance qui est celui de la raison supérieure; c'est alors qu'il faut soumettre les notions de justice personnelle aux notions de justice universelle. Si Dieu a pris cette âme qui était le plus pur de nous-mêmes c'est qu'il la voulait heureuse, disent les chrétiens. Disons mieux, Dieu n'a pas pris cette âme, c'est notre science humaine qui n'a pas su la retenir, mais Dieu l'a reçue. Elle est aussi bien sauvée et vivante dans son sein, cette petite parcelle de sa divinité, que l'âme plus complexe d'un monde qui se brise. Elle n'y est pas perdue et diffuse dans le grand tout; elle a revêtu les insignes de la vie, d'une vie supérieure immanquablement; elle respire, elle agit, elle aime, elle se souvient, a
Je voudrais pouvoir dire que cette confiante et confuse espérance est la dernière et véritable expression des croyances philosophiques de George Sand; il m'en coûte d'avouer que le fragment même d'où j'extrais ces lignes est un de ceux où sa pensée parait avoir flotté la plus incertaine entre des affirmations contradictoires. Ces contradictions inspireront peut-être quelque pitié à ceux qui se piquent, sans toujours y réussir, d'apporter une grande rigueur dans l'exposé de leurs doctrines philosophiques; mais cette pitié est-elle tout à fait fondée? « Il faut, disait madame d'Arbouville, savoir faire la place en nous pour un certain contraire. » Dans ces matières
ardues, la place faite à un certain contraire ne montret-elle pas plus d'intelligence des choses que l'absolu de ces systèmes dont les auteurs prétendent vous révéler le secret du monde? N'est-ce point, après tout, l'état auquel se trouvent réduits beaucoup d'esprits sincères lorsqu'ils ont renoncé à demander à la foi un supplément aux arguments de la raison ? Du moins, au milieu de ces incertitudes, George Sand n'a jamais varié dans la vivacité de ses protestations contre l'étroitesse du dilemme qu'on s'efforce de resserrer aujourd'hui entre les espérances de la révélation et les négations de la science. Peut-être eut-elle été embarrassée de dire au nom de quelle école elle faisait entendre cette protestation ; mais elle n'hésitait pas à élever la voix pour demander qu'on ne laissât pas au christianisme l'honneur de demeurer la seule doctrine qui répondit aux instincts spiritualistes de l'humanité et qui put sauver du naufrage « Pâme immortelle, la divinité personnelle, l'avenir infini, les cieux ouverts, ces trésors de l'idéalisme ». Elle s'inquiétait d'autant plus à la pensée de voir disparaître toute doctrine intermédiaire entre le matérialisme et la foi, qu'à cette inquiétude se mêlait une part de préoccupations politiques. Elle savait bien que, pas plus que l'homme, les peuples ne vivent seulement de pain, et elle n'admettait pas un orgueilleux divorce entre les intelligences, qui laisserait au plus grand nombre la consolation des superstitions crédules et qui nourrirait exclusivement quelques intelligences d'élite des réponses de la vérité scientifique. La question religieuse demeurait à ses yeux un des côtés de la question sociale, et à défaut des améliorations dans sa condition matérielle
qu'elle avait un peu imprudemment promises au peuple, elle ne pouvait se résigner à lui voir enlever l'espérance des consolations futures. Jusqu'à quel point elle avait poussé les illusions de son optimisme humanitaire, c'est ce que va nous montrer l'étude de quelques-uns de ses romans que je n'ai point encore abordés, et on comprendra qu'après avoir tant demandé pour le peuple en cette vie, elle ne pût accepter la pensée qu'il n'eût rien à attendre de l'autre.
Si le problème religieux pèse d'un poids non moins lourd sur notre génération que sur la génération précédente, il n'en est pas de même du problème social. Jamais à aucune époque, sauf peut-être à la veille de la Révolution française, les bases sur lesquelles repose la vieille organisation de la société n'ont eu à soutenir un assaut aussi redoutable que durant la période de 1830 à 1848. Jamais autant d'intelligences d'élite ne se sont coalisées contre elle et n'ont dirigé contre ses institutions essentielles un feu mieux nourri d'invectives et de sophismes. Les luttes politiques ont pris de nos jours, malgré leur vivacité, un tout autre caractère. Ce qui est en jeu, ce que l'on se dispute avec acharnement, c'est le pouvoir, le pouvoir qui satisfait chez les uns l'ambition légitime de mettre en pratique leurs théories et leurs idées, chez les autres le besoin longtemps contenu des jouissances et du bien-être. Quant aux utopies sociales et aux réformes humanitaires, on n'en retrouve plus guère l'écho que dans les bas-fonds des clubs où ils servent à déguiser assez mal des appétits brutaux. Mais il n'en allait pas ainsi au lendemain d'une révolution qui avait surexcité tant d'espérances qu'elle s'est montrée impuissante à satisfaire, et
l'on est aujourd'hui confondu du nombre d'esprits sincères, généreux, désintéressés, qui se sont laissé entraîner durant cette période aux rêveries du socialisme. Pour ne parler que d'une école, selle des saintsimoniens, on mettrait aujourd'hui assez mal à l'aise plus d'un homme engagé dans l'industrie ou dans la politique, si on publiait la liste complète de ceux qui ont assisté en habit bleu, sur l'estrade, aux prédications de la rue Taitbout. Lorsque tant de solides intelligences étaient ébranlées, quoi d'étonnant qu'une femme à l'imagination ardente et aux instincts généreux se soit laissé gagner par le vertige, et n'ait pas montré plus de fermeté d'esprit que tel économiste en renom dont les avis font loi aujourd'hui ?
Je ne suis donc pas de ceux qui veulent mal de mort à George Sand d'avoir versé pendant quelques années dans le socialisme. Si l'on veut en effet juger des choses à un point de vue un peu élevé, on reconnaîtra que la préoccupation exagérée des souffrances sociales n'est point l'indice d'un esprit vulgaire, et que, dût cette préoccupation conduire à des conclusions imprudentes, elle n'en demeure pas moins à l'honneur de celui qui l'a ressentie. L'homme d'État qui de nos jours resterait par négligence ou par système absolument étranger à cette préoccupation manquerait assurément en quelque chose de ce que Royer-Collard appelait la partie divine de l'art de gouverner. Parce que ces questions d'hérédité, de capital, de salaires, semblent aujourd'hui quelque peu sommeiller, il ne faudrait pas croire en effet qu'elles ne se réveilleront jamais. Si la diffusion du bien-être et l'accession d'un plus grand
nombre d'individus à la propriété sous toutes ses formes ont en partie enlevé à ces questions leur caractère aigu, on ne doit pas pour cela se laisser aller à oublier combien le voife brillant de notre civilisation cache de plaies vives, et combien, pour panser ces plaies, les remèdes de la charité sont insuffisants. On ne saurait s'étonner que les hommes atteints de ces plaies, entre les mains desquels une législation prématurée a mis la force et le droit, se sentent peu disposés à choisir pour la défense de leurs intérêts des mandataires indifférents à leurs maux, incrédules à leurs espérances, et portent de préférence leurs suffrages sur ceux qui, sincères ou non, ne craignent pas de leur vanter la vertu de quelque panacée. Pourquoi faut-il que ceux-là, de leur côté, ne fassent trop souvent de ces questions qu'un moyen grossier de capter ces suffrages, et, sitôt après les avoir obtenus, ne paraissent préoccupés que de payer leur dette en flatteries et non en services ! Xe doit-il pas y avoir des âmes délicates et Hères qui se sont senties souvent émues de sympathie pour ces classes ouvrières où tant d'intelligence et d'amour du travail se mêlent à tant de passions aveugles, et qui ont contenu sur leurs lèvres l'expression publique de cette sympathie dans la crainte qu'elle ne parût entachée de quelque arrière-pensée ambitieuse et personnelle? Aucun mobile de cette nature ne pouvant être atttribué à une femme, je persiste à savoir quelque gré à George Sand de l'ardeur peut-être un peu inconsidérée avec laquelle elle s'est lancée à la recherche du problème social. Je suis persuadé qu'au point de départ elle était sincère. Sa nature était généreuse et bonne, bien
qu'elle ne fut pas incapable de se laisser entraîner par la passion à quelque dureté, et son oreille était facilement accessible à ce long cri de souffrance qui s'élève du fond de la société, et que l'étourdissement du plaisir empêche souvent d'entendre au sommet. Je ne voudrais cependant pas répondre qu'à la longue un peu d'affectation ne se soit mêlé à son enthousiasme révolutionnaire. « Ne croyez pas trop à mes airs sataniques, écrivait-elle à Sainte-Beuve quelque temps après la publication de Lèlia;]Q vous jure que c'est un genre que je me donne.» N'était-ce pas aussi un genre qu'elle se donnait lorsqu'elle écrivait, à l'annonce d'un procès dirigé contre quelquesuns de ses amis politiques : « Ainsi nous nous reverrons, non plus comme d'heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes, dans les riantes vallées de la Suisse ou dans les salles de concert, ou dans l'heureuse mansarde de Paris, mais bien sur l'autre rive de l'Océan, ou dans les prisons, ou au pied d'un échafaud, car il est facile de partager le sort de ceux qu'on aime quand on est bien décidé à le faire ; si faible et si obscure qu'on soit, on peut obtenir de la miséricorde d'un ennemi qu'il vous tue ou qu'il vous enchaîne. » Elle savait bien que le pacifique gouvernement contre lequel elle s'échauffait si fort ne l'enverrait pas de l'autre côté de l'Océan et encore moins à l'échafaud. Aussi a-t-on pu dire avec esprit quelle se poudrait de rouge; mais la poudre rouge était si fort de mise dans le monde où elle s'était fourvoyée qu'il faut un peu l'excuser de n'avoir pas su mieux se défendre contre cette mode. Ses démêlés judiciaires avec son mari l'avaient mise de bonne heure en relations avec Michel de Bourges. Le célèbre
avocat prit rapidement une grande influence sur son esprit et lui communiqua quelque chose de la haine furieuse qu'il éprouvait contre la société. Elle a raconté d'une façon assez dramatique la première conversation où Michel de Bourges lui découvrit la hardiesse de ses vues et la profondeur de ses colères. C'était un soir d'hiver, sur le pont des Saints-Pères. Il y avait bal aux Tuileries, et l'on voyait le reflet des lumières sur les arbres du jardin. On entendait le son des instruments qui passait par bouffées dans l'air chargé de parfums printaniers. Le quai désert du bord de l'eau, le silence et l'immobilité qui régnaient sur le pont, contrastaient avec ces rumeurs confuses, cet invisible mouvement. Ce contraste et la pensée des misères sans nombre qui se cachaient sous les toits de ce Paris silencieux, irritèrent Michel de Bourges, qui se lança dans une déclamation furibonde contre la civilisation, contre la société, contre Part. « Je vous dis, s'écria-t-il, que, pour rajeunir et renouveler votre société corrompue, il faut que ce beau fleuve soit rouge de sang, que ce palais maudit soit réduit en cendres et que cette vaste cité où plongent vos regards soit une grève nue où la famille du pauvre promènera la charrue et dressera sa chaumière. »
Sans jamais aller aussi loin que Michel de Bourges dans ces rêves de destruction sociale, George Sand n'en subit pas moins l'influence de ces déclamations et se trouva peu à peu enrôlée, elle, femme et artiste, dans la croisade révolutionnaire. Par l'intermédiaire de Michel de Bourges, elle entra en relations avec tout l'étatmajor républicain et socialiste; elle fut tenue au courant de leurs conciliabules lors du procès d'avril, et avait
même été un instant chargée de préparer la rédaction de la fameuse lettre adressée à la pairie par les défenseurs des accusés. Néanmoins ce ne fut que quelques années plus tard et sous l'influence, non pas de Michel de Bourges, mais de Pierre Leroux, qu'elle mit délibérément sa plume au service des utopies socialistes. Michel de Bourges n'avait pas de doctrines; il n'avait que des haines. Il n'en était pas de même de Pierre Leroux, qui se croyait en possession d'une théorie nouvelle de la propriété, comme il se croyait l'apôtre d'une religion future. On nous saura gré, tant ces questions ont vieilli, de ne pas exposer ici cette théorie, qui aboutissait en définitive à un communisme assez brutal, et dont George Sand elle-même avouait plus tard n'avoir pas bien compris tous les points. Mais Pierre Leroux n'en eut pas moins l'art de ranger George Sand au nombre de ses prosélytes et de l'enrôler parmi les collaborateurs de la Revue indépendante, qu'il fonda en J8il. Jusqu'à cette époque, et depuis la publication à'Indiana, c'était dans la Revue des Deux Mondes qu'avaient paru celles des œuvres de George Sand qui sont restées les plus célèbres : Lélia, André, Leone Leoni, etc. Mais elle se brouilla avec la Revue, à propos du roman d'Horace, dont l'insertion lui fut refusée. Ce roman contenait une glorification de Vunion libre, et une apologie de l'émeute du cloître Saint-Merry, qui ne pouvaient convenir à la direction de la Revue. Horace n'est cependant qu'une satire assez amère, mais parfois assez juste, des ridicules de la jeunesse bourgeoise, opposée par George Sand à la simplicité vertueuse de l'homme du peuple. Ce n'est pas un roman social, c'est encore un roman de mœurs. Il
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n'en est pas de même du Meunier d'Angibault, du Compagnon du tour de France, du Péché de M. Antoine, qu'elle fit successivement paraître dans différents recueils et qui forment assurément la partie la plus faible et la plus pénible à relire aujourd'hui de l'œuvre volumineuse de George Sand. Quel ennuyeux personnage que ce meunier qui sait tout d'instinct sans avoir jamais rien appris, qui donne aux femmes du monde des leçons de savoirvivre, et qui « en agriculture considérée comme science naturelle plus que comme expérimentation commerciale, en politique considérée comme recherche du bonheur et de la justice humaine, en religion et en morale, a des notions justes, élevées, marquées au coin du bon sens, de la perspicacité et de la noblesse de l'âme. » Il n'y a de plus ennuyeux dans le roman que ce pédant socialiste, Henri Lemor, qui refuse d'épouser la femme qu'il aime, pour ne pas partager avec elle l'héritage des rapines féodales de ses pères. Plus folle encore est peut-être cette comtesse de Blanchemont qui pleure de joie en apprenant la ruine de son fils, et se propose avec enthousiasme d'en faire un meunier ! Qu'il est donc doctoral et pédantesque, ce compagnon du tour de France, maître Pierre Huguenin, ainsi que son ami le Corinthien, et quelles singulières mœurs ont ces femmes du monde dont l'une succombe avec un charpentier aux vulgaires séductions d'un accident de voiture, et dont l'autre offre sa main à un compagnon menuisier, sauf à se faire refuser par lui parce qu'il a horreur de la richesse ! Qu'il est surtout prodigieux et invraisemblable, ce vieux marquis du Péché de M. Antoine, qui passe toute sa vie dans la solitude par horreur des hommes
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et qui dispose de sa fortune en faveur d'un rêveur comme lui, à la condition qu'il l'emploiera à fonder une commune dont tous les habitants mettront leurs biens en société ! Quelque admiration qu'on puisse professer pour le talent de George Sand, on ne saurait méconnaître que ce talent n'ait subi une éclipse passagère pendant toute cette période où son esprit "était en quelque sorte hanté par la préoccupation des réformes sociales.
Ce n'est pas qu'autrement compris et traité, le sujet ne fût digne d'un génie comme le sien. Composer un roman où toutes les faces de notre société complexe seraient peintes avec une égale vérité, où les souffrances et les vertus des classes ouvrières seraient décrites sans exagération, où les haines, les illusions, les vices qu'engendrent ces souffrances seraient expliqués par ces souffrances mêmes, où les faiblesses et les mérites des classes supérieures seraient reproduits sans passion, mais sans complaisance, m'a toujours paru une des œuvres les plus dignes de tenter une imaginaiion puissante et féconde. Mais écrire ainsi que l'a fait George Sand une sorte dMdylle ouvrière dont les héros ressemblent autant aux ouvriers véritables que les bergers de Florian ressemblent aux bergers de la Beauce, reconnaître au peuple la vertu, le génie, la poésie, imputer aux riches l'égoïsme, la lâcheté, la sottise, c'est faire une œuvre qui au point de vue littéraire sera nécessairement une œuvre médiocre, parce qu'elle manque aux conditions nécessaires de la vérité , et qui au point de vue social sera souvent une œuvre dangereuse, parce qu'elle attise des haines et encourage des illusions. Au milieu de ces
divagations, il est curieux de retrouver cependant l'instinct permanent de la race. L'arrière-petite-fille de Maurice de Saxe n'en veut point à la noblesse ; elle lui reconnaît volontiers certaines qualités et lui prête même assez gratuitement des tendances socialistes et humanitaires. Toute sa haine est contre le bourgeois, paysan ou industriel enrichi; il n'est point de vices et de ridicules dont elle ne le charge. Quant au prolétaire, son enthousiasme pour lui ne connaît pas de bornes. « 0 peuple ! tu prophétises, s'écrie un de ses héros, en serrant un farinier contre son cœur. C'est pour toi en effet que Dieu fera des miracles , c'est sur toi que soufflera l'esprit saint ! Tu ne connais pas le découragement; tu ne doutes de rien. Tu sens que le cœur est plus puissant que la science; tu sens ta force, ton amour, et tu comptes sur l'inspiration ! Voilà pourquoi j'ai brûlé mes livres ! Voilà pourquoi je vais chercher parmi les pauvres et les simples de cœur la foi et le zèle que j'ai perdus en grandissant parmi les riches ! »
Quel sort George Sand réserve-t-elle dans ses plans de réorganisation sociale à ces malheureux riches ? Autant qu'on peut discerner une théorie précise au travers de beaucoup de déclamations confuses, George Sand ne paraît pas avoir cru à la possibilité d'un partage immédiat des biens. Elle se sentait froissée par ce qu'il y avait de brutal dans cette mesure, et les théories destructives de Michel de Bourges ne faisaient qu'exciter son indignation. Elle avait mis son espérance dans une sorte d'association volontaire des biens, des efforts, des instruments de travail et des produits, qui abolirait la souffrance en assurant à chacun sa part de jouissance.
Comment cette association parviendrait-elle à se constituer ? Serait-elle volontaire ou forcée ? Le législateur interviendrait-il pour y contraindre les citoyens ou se bornerait-il à^ faire appel à la générosité de chacun ? Il n'aurait pas fallu la serrer de trop près sur ce point, car elle n'en savait guère rien elle-même. Il est plus facile en effet de dénoncer les souffrances engendrées par l'inégalité des conditions que de trouver un remède à cette inégalité même ; mais cette ignorance des procédés n'est pas un obstacle quand il ne s'agit que d'écrire des romans. C'est à la pratique qu'on reconnaît la difficulté de transformer en projet de loi des utopies plus ou moins généreuses, et George Sand ne devait pas tarder à faire de cette difficulté une épreuve à laquelle ses illusions n'ont pas résisté.
Rien d'étonnant que, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait depuis plusieurs années , elle ait salué avec enthousiasme la révolution de 1848 comme l'aurore de cette ère nouvelle qu'elle avait rêvée. L'établissement du suffrage universel était un des remèdes sur lesquels elle comptait pour diminuer la vivacité des luttes sociales et politiques : « Dans ce temps-là, écrivait-elle dès J841 , chacun ayant des droits politiques, et l'exercice de ces droits étant considéré comme une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la carrière politique ne sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes qui s'y précipitent aujourd'hui avec tant d'âpreté. » Si, sur la fin de sa vie, on lui eût demandé ce qu'elle pensait de l'efficacité du remède apporté par le suffrage universel à l'âpreté des ambitions palpitantes, la bonne
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foi, qui était une des qualités dominantes de son esprit, ne lui eût pas permis de dire que la vertu du remède avait répondu à son attente. Mais, si la désillusion devait être prompte à venir, l'enthousiasme des premiers jours avait été grand. Une lointaine et stérile adhésion n'aurait pas suffi à la manifestation de cet enthousiasme. Elle accourut de Nohant à Paris, et vint trouver Ledru-Rollin, dont elle avait fait la connaissance lors du procès d'avril, pour mettre à sa disposition son dévouement et sa plume. Pendant toute la durée du gouvernement provisoire, elle vécut au ministère de l'intérieur dans ce singulier milieu où, dit madame d'Agoult dans son Histoire de la révolution de 1848, « on portait des chapeaux montagnards, des gilets à la Robespierre, on se tutoyait sans se connaître, on affectait de choquer les bienséances par des rudesses triviales et l'on mesurait au cynisme des formes l'énergie des vertus républicaines. » George Sand donna de sa vertu républicaine une preuve de meilleur aloi en offrant ses services pour la rédaction du Bulletin de la République, offre qui fut acceptée par une délibération officielle du gouvernement provisoire. Peu à peu, et sous son influence, ce Bulletin changea de caractère. Au lieu de demeurer une publication chargée de mettre le gouvernement provisoire en relations avec les ouvriers des villes et les paysans des campagnes « par un perpétuel échange d'idées » (tel était le programme de la publication), le Bulletin de la république devint un organe où George Sand développa à l'aise et sans surveillance les théories qui préoccupaient son esprit. C'est ainsi que le Bulletin n° 12 était consacré tout entier à dépeindre les souffrances de la
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femme du peuple et les hontes de la prostituée, sujet qui pouvait paraître assez singulièrement choisi pour un recueil essentiellement politique. Mais George Sand ne bornait pas là ses hardiesses, et elle s'attirait, de la part de Ledru-Rollin, un désaveu pour avoir encouragé en quelque sorte l'insurrection du 15 avril, en déclarant dans le Bulletin n° 16 que, si le résultat des élections ne répondait point au désir du peuple de Paris, « il manifesterait une seconde fois sa volonté et ajournerait les décisions d'une fausse représentation nationale. » En même temps, elle assistait au ministère de l'intérieur à tous les conciliabules où les plus exaltés du parti formaient le projet de jeter par les fenêtres l'assemblée constituante. En un mot, elle vécut pendant quelques mois au plein centre de la bohème politique et en proie à une sorte d'ivresse révolutionnaire qui altérait l'équilibre de ses facultés. Le réveil fut prompt et terrible.
Les journées de juin lui ouvrirent les yeux. A quoi avaient abouti ses rêves de fraternité, d'amour, d'abolition de la souffrance ? A une émeute féroce suivie d'une répression sanglante. Les républicains s'égorgeaient entre eux, et ne se faisaient même pas grâce après le combat. Elle était devenue une étrangère au ministère de l'intérieur, où Ledru-Rollin ne régnait plus. Qu'avaitelle désormais à faire à Paris ? Elle s'enfuit en quelque sorte à Nohant, troublée et navrée jusqu'au fond de l'âme, dans l'espérance d'y trouver un peu de calme. Mais ce fut pour tomber dans une mélancolie dont, quelques mois après, la préface de la Petite Fadette apportait au public l'amère expression. « La nuit est touours pure, les étoiles brillent toujours, le thym sauvage
sent toujours bon ; mais les hommes ont empiré, et nous comme les autres. Les bons sont devenus faibles, les faibles poltrons, les poltrons lâches, les généreux téméraires, les sceptiques pervers, les égoïstes féroces. . . . Tandis que nous contemplons l'éther et les astres, tandis que nous respirons les parfums des plantes sauvages et que la nature chante autour de nous son éternelle idylle, on étouffe, on languit, on pleure, on râle, on expire dans les mansardes et dans les cachots. Jamais la race humaine n'a fait entendre une plainte plus sourde, plus rauque et plus menaçante. » N'est-ce que le découragement ou la colère de la défaite qui ont inspiré 1 apreté de cette plainte ? N'y entrait-il pas aussi, ô artiste, ô poète, quelque trouble et quelque remords ? Ne vous-êtes vous pas dit dans la paix de votre asile héréditaire et dans le silence de votre vallée que vous aviez peut-être quelque part de responsabilité dans ce tragique dénouement de vos rêves humanitaires, et que la droiture des intentions ne suffit pas à justifier d'aussi étranges erreurs de l'esprit lorsque ces erreurs ont été un peu trop légèrement adoptées et propagées ? Vous aviez pendant dix ans déployé toute l'éloquence d'un talent populaire à dénoncer à la classe la plus nombreuse et la plus pauvre les vices de la classe la moins nombreuse et la plus riche ; puis vous vous, êtes étonnée que ces revendications de la pauvreté et du nombre aient pris un jour une forme brutale que vous n'aviez pas prévue. Vous aviez exalté des espérances, caressé des rêves, fomenté des haines, et lorsque vous vous êtes sentie impuissante à satisfaire les passions que vous aviez excitées, vous avez été toute surprise de
voir que ces passions cherchaient à se satisfaire ellesmêmes. Combien y en avait-il parmi ces malheureuses victimes de juin qui avaient rêvé, sur la foi de vos romans, communauté des biens, égale distribution de la richesse, fraternité universelle, et qui, voyant que ces biens tardaient à venir, ont cru de bonne foi que vous les teniez dans vos mains et que vous vous refusiez à les leur donner ! Pour vous, la perte de vos illusions ne vous a coûté qu'un retour mélancolique de Paris à Nohant, et quelques mois passés dans une tristesse dont les ressources de votre génie vous ont bientôt permis de secouer le poids. Mais eux, c'est de leur liberté, c'est de leur vie peut-être qu'ils ont payé leur crédule confiance dans les utopies dont vous les aviez bercés. 11 est impossible que, durant ces nuits silencieuses où vous croyiez entendre la plainte rauque et menaçante de l'humanité, la voix de votre conscience inquiète n'ait pas aussi parlé à votre oreille; et lorsque vous vous écriiez : « Mieux vaut, dans les temps où les hommes se détestent, une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux réels, renforcés et rembrunis encore par les couleurs de la fiction, » je crois faire honneur à votre mémoire en disant que ces lignes trahissent le secret d'un remords inavoué.
L'illusion socialiste avait été trop tenace chez George Sand pour que les mécomptes d'un jour pussent suffire à la déraciner. Durant ces années douteuses qui séparent les journées de juin du coup d'Etat, elle passa par des alternatives de découragement et d'espérance ; mais cette
espérance, qui allait au reste en s'affaiblissant, avait aussi changé de nature. Ce n'était plus dans le peuple lui-même qu'elle avait foi pour réaliser par sa propre sagesse le progrès rêvé ; c'était dans l'homme que les suffrages du peuple avaient, par une sorte d'acclamation, appelé à sa tête. Instinctivement elle mettait sa confiance dans l'ancien prisonnier de Ham, dans celui que Sainte-Beuve appelait plus tard, en plein Sénat, un socialiste éminent. Elle s'attendait toujours à ce que l'auteur des Idées napoléoniennes tentât quelque vigoureux effort en faveur de ce progrès continu des sociétés qui avait été une des préoccupations sincères de sa jeunesse errante et un des articles de son programme politique. Le coup d'État ne suffit point à la détromper, et quelque vague attente continua de se mêler aux alarmes qu'elle ressentit, non seulement pour ses amis, dont plusieurs furent compris dans les proscriptions, mais pour ellemême, qui se crut un instant menacée de les rejoindre. Sa confiance dans la générosité du président était assez grande pour lui inspirer la pensée de solliciter par lettre une audience où elle comptait à la fois demander la grâce d'un ami et l'adjurer de ne pas oublier son rôle de réformateur. « Ce coup d'État, écrivait-elle plus tard, entre les mains d'un homme logique, aurait pu nous imprimer un mouvement dans le sens du progrès. » Il lui fallut quelque temps pour s'apercevoir que la logique du 2 décembre n'était point le progrès tel qu'elle l'entendait; mais, tout en désapprouvant le régime impérial et ses procédés, elle conservait une certaine sympathie pour l'homme qui en était la personnification. Elle se sentait quelque attrait pour cette nature scep-
tique et rêveuse, singulier mélange de bon et de mauvais, qui méritera de fixer un jour l'attention de l'historien. Pendant toute la durée de son règne, elle n'évita pas les relations indirectes avec l'empereur, et par les relations comme par le cœur elle se rapprochait assez de ce que Sainte-Beuve appelait le petit parti de la gauche de l'empire. Dans le journal qu'elle a publié au lendemain de la guerre, à cette époque où il était de mode d'accumuler sur une seule tête des responsabilités multiples et de faire oublier par la violence des injures la bassesse des adulations, elle conserve en parlant de l'empereur une certaine gravité équitable et triste. Je ne connais pas au reste de pages qui fassent plus d'honneur au cœur et au bon sens de George Sand que ce Journal d'un voyageur pendant la guerre. On sent que pendant ces six mois elle a palpité de toutes les angoisses, de toutes les espérances, de tous les héroïsmes qui ont fait palpiter le sein de la France. On y trouve aussi l'expression vigoureuse de l'opinion qui était alors celle de tous les gens de bon sens sur ce singulier personnel politique qui s'était emparé de la direction de nos affaires. Avec quelle verve elle raille ce règne de la phrase et de la déclamation, avec quelle indignation elle signale ces prétentions dictatoriales et ces velléités de tyrannie ! « La France n'est pas si lâche, s'écrie-t-elle, qu'il lui faille avoir un professeur de courage et de dévouement devant l'ennemi. Tous les partis ont eu des héros dans cette guerre, tous les contingents ont fourni des martyrs. Nous avons bien le droit de maudire ceux qui se sont présentés comme capables de nous mener à la victoire, et qui ne nous ont menés qu'au désespoir. Nous avions
bien le droit de leur demander un peu de génie, ils n'ont même pas eu de bon sens. » Aujourd'hui que la conséquence logique des choses nous menace de ramener au pouvoir ce personnel politique, dont une partie y est déjà revenue, il est bon de ne pas laisser oublier comment son court passage aux affaires a été jugé par un juge au moins impartial, et, aussi bien pour nous préserver des dangers du présent que pour nous mettre en garde contre ceux de l'avenir, il importe d'avoir présente à l'esprit cette sentence dont les malheurs de la France arrachaient à George Sand l'expression peut-être un peu arrière : «Ce sont deux malades : un somnambule et un épileptique, qui ont consommé la perte de la France. »
Il y a parmi les œuvres de George Sand une sorte de drame fantastique intitulé la Lyre à sept cordes. Son talent n'était-il point aussi une lyre à sept cordes dont chacune rendait un son différent, mais qui toutes vibraient en même temps? En m'efforçant, ainsi que je l'ai fait, d'introduire un peu de méthode dans la critique de l'œuvre de George Sand, je crains d'en avoir dérobé le véritable caractère, qui est la variété et l'exubérance. A côté de la femme passionnée que l'amour, la philosophie, la politique préoccupaient en même temps, il y avait une artiste sereine éprise du beau sous toutes ses formes, une arrière-petite-fille de Diotime, cette étrangère de Mantinéeque Platon a introduite dans son banquet, non moins libre et non moins hardie dans son langage, mais non moins capable de s'écrier comme elle dans son enthousiasme : « 0 mon cher Socrate, la vie n'a de prix et de charme que par la contemplation de l'éternelle beauté ! » Lorsque Platon mettait dans la bouche d'une femme cet éloquent hommage, ne semblait-il pas reconnaître que ces organisations plus fines que les nôtres sont aussi plus propres à ressentir ce divin enthousiasme du beau lorsque, par un rare et heureux don du ciel, la force ne fait point défaut à leur imagination? N'est-ce point en effet par l'imagi-
nation surtout que nous arrivons à comprendre le beau, et serions-nous capables de le saisir si cette seconde vue de l'esprit ne venait en aide à l'insuffisante perception de notre intelligence ? Or quelle femme a possédé une imagination et plus forte et plus fine à la fois que celle de George Sand? Macaulay comparait le génie de Bacon à la tente que la fée Paribanou avait donnée au prince Ahmed : ployée, elle tiendrait dans la main d'une femme; déployée, elle abrite des bataillons sous son ombre. Je comparerais l'imagination de George Sand à un instrument d'optique assez puissant pour permettre à l'œil d'apercevoir à la fois les mille nervures dont le microscope révèle l'existence dans la feuille d'un arbre, et les lointains sommets d'une montagne perdue dans les brouillards de l'horizon. Est-elle assise sur le versant des Alpes du Tyrol, il suffit qu'elle ferme les yeux pour se croire transportée en Amérique dans une de ces éternelles solitudes que l'homme n'a pu encore conquérir sur la nature sauvage ; elle entendra le boa dérouler ses anneaux sur les ronces desséchées et la voix des panthères errantes parmi les rochers. L'illusion sera si complète qu'en ouvrant les yeux elle dédaignera ces belles plaines de la Lombardie qui se déroulent sous ses pieds, cette mer Adriatique qui flotte comme un voile de brume à l'horizon, et ce magnifique paysage lui apparaîtra comme une conquête épuisée. Elle habite à Venise une petite maison basse, le long d'une étroite rue d'eau verte et pourtant limpide, tout à côté du pont dei Barcaroli : il lui vient tout à coup je ne sais quel souvenir du pays natal, des rues sales et noires, des maisons déjetées, des pauvres toits moussus de la Châtre ; elle prend la même
plume qui venait de tracer les pages brûlantes de Leone Leoni, et au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au son des guitares errantes, en face des palais féeriques qui projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins fréquentés, elle écrit en huit jours cette délicieuse églogue d'André, où son imagination a ennobli la vulgaire histoire d'une grisette rendue mère par un fils de famille, et qui respire la senteur des belles prairies de l'Indre avec leurs foins parfumés. L'hiver a été rude à Nohant, le printemps est pâle et froid ; le vent du nord fait gémir les vieux sapins, et la grue jette en traversant les airs un cri de détresse : sa pensée distraite se reporte à ces belles nuits de Venise où, à la clarté pleine et suave de la lune des mers orientales, assise sous une treille en fleurs, abreuvée du doux parfum de la vigne et du jasmin, elle soupait gaiement de minuit à deux heures dans les jardins de Sanla-Margarita, et le souvenir des vieilles annales vénitiennes lui inspire cette histoire des Maîtres mosaïstes, qu'on dirait écrite par un chroniqueur d'autrefois. C'est ainsi que le manteau voyageur de son imagination la transportait sans efforts des plages du Lido au bord de l'Indre ou de la Creuse, et que l'incident le plus futile, le personnage le plus vulgaire avec lequel la vie l'avait mise en rapport devenait le prétexte ou le héros d'un récit où un peu de vérité se mêlait à beaucoup de fiction. L'âge n'a pas altéré chez elle ce don de création facile, et, au risque de surcharger son bagage littéraire de beaucoup d'œuvre inférieures, sa fantaisie a évoqué jusqu'au dernier jour les figures les plus diverses avec la même facilité que, dans le poème antique, le héros invoquait
les morts en faisant des libations de lait et de miel. Parmi les créations brillantes de cette fantaisie, il convient de faire une place à part à toute la série des romans champêtres qui sont devenus presque classiques dans notre littérature. Par un contraste qui pourrait au premier abord paraître singulier, c'est à la veille et au lendemain de la période la plus agitée de sa vie, de 1846 à 18o0, qu'elle a écrit ces œuvres si paisibles,si dégagées de toute agitation d'esprit, qui s'appellent la Mareaudiable, François le Champi, la Petite Fadette ; mais il n'y a là qu'une contradiction apparente, car c'est précisément pour chercher un refuge contre l'anxiété des problèmes de la politique qu'elle se plongeait ainsi dans le calme et la simplicité de la vie rurale. Ce serait une curieuse étude à faire que celle des circonstances où sont éclos dans la littérature ancienne ou moderne les différents essais de poésie pastorale. On y verrait que, depuis les idylles de Théocrite jusqu'aux bergeries d'Urfé, ces enthousiasmes subits pour les charmes de la vie rustique, plus ou moins exactement dépeints, sont toujours nés du dégoût d'une civilisation trop raffinée ou de la fatigue d'une époque batailleuse. On y verrait que, de même que les peuples enfants rêvent combats singuliers, héros et guerrières, de même les peuples vieillis rêvent moutons, bergers et bergères. Cette étude apprendrait aussi à mieux apprécier les difficultés d'un genre où il est si rare, je ne dis pas seulement d'atteindre à la perfection, mais même d'en approcher. De tous les écrivains français, George Sand est assurément celui qui en est arrivé le plus près, et elle a fait preuve d'une souplesse qui a révélé son talent sous un jour nouveau.
Ce qu'on pouvait, en effet, jusque-là lui reprocher, c'est que ses différents personnages, à quelque sexe, à quelque condition sociale qu'ils appartiennent, parlent tous un peu la même langue, éprouvent les même sentiments et les rendent de la même manière.- Dans ses romans champêtres, ce n'est pas seulement un monde nouveau qu'elle a su peindre, c'est une langue nouvelle qu'elle a appris à manier. Je ne vais point cependant jusqu'à approuver le procédé qu'elle a employé dans Fratiçois le Champi et dans la Petite Fadette, de mettre tout le récit dans la bouche du chanvreur, qui parle, ou du moins qui est supposé parler, le patois berrichon. Il y a quelque chose d'un peu fatigant à la longue dans ce langage factice, qui en réalité n'a même pas le mérite de la vérité. Le patois du chanvreur n'est pas plus le parler ordinaire des paysans que celui des gens du monde; c'est un dialecte absolument conventionnel à l'aide duquel le pauvre chanvreur a beaucoup de peine à rendre des pensées qui n'ont jamais traversé d'autre cerveau que celui de George Sand. Bien supérieur est le plan de la Mare au diable, son chef-d'œuvre en ce genre, où l'auteur parle comme il sait parler, et où le dialogue seul est en langue paysanne. Si ce ne sont pas là, comme on l'a dit, de vrais paysans, ce sont les paysans tels qu'ils pourraient être, et si le tableau est un peu idéalisé, les couleurs du moins en demeurent vraies. George Sand a beaucoup mieux compris les habitants des campagnes que ceux des villes. Elle ne leur a point prêté les vertus de l'âge d'or, et elle a peint avec vérité ce mélange d'honnêteté, de ruse, de grossièreté, de vertu, d'ardeur au travail et d'amour du gain qui constitue
aujourd'hui le paysan français. Bien qu'il y ait dans dans ses romans champêtres un parti pris de relever et d'ennoblir la vie rustique, elle n'a pas méconnu l'inévitable tristesse de ces existences qui s'écoulent tout entières sans passion, sans plaisirs, sans événements, en présence d'un horizon borné et d'un champ de terre brune en hiver, verte au printemps, jaune en été. Elle proteste, au début de la Mare au diable, contre la dureté de ce refrain inscrit au bas d'un tableau d'Holbein qui représente un laboureur dont la Mort excite les chevaux :
A la sueur de ton visage, Tu gagneras ta pauvre vie :
Après long travail et usage.
Voici la Mort qui te convie.
Mais elle semble elle-même par instants pénétrée de la rudesse de ces pauvres vies consacrées à un long travail et usage dont la mélancolie se traduit parfois dans les propos sentencieux des paysans. « A présent qu'il a reçu la grâce du saint baptême, ce qui peut lui arriver de plus heureux, c'est de mourir, » disait devant moi une vieille femme sur la place d'un village, en parlant d'un enfant qui venait de naître. Elle ne se doutait guère que deux mille ans plus tôt Ménandre avait dit : « Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux; » mais elle rendait par là cette impression confuse de tristesse qu'inspire au paysan le sentiment de sa condition, et dont, en dépit d'un certain parti pris, George Sand a peine à se défendre. En lisant ses romans champêtres, on croirait voir un de ces paysages de l'école hollandaise où une nature grasse et féconde est éclairée
par les rayons d'un pâle soleil perçant à travers le brouillard. Mais on y respire aussi un certain enivrement de la vie rustique, qui fait comme la contre-partie de cette mpression mélancolique. Il y a, au début de la Mare au diable, une scène de labourage par une journée d'automne qui atteint presque à la simple beauté de l'antique ; on dirait, dans un chant d'Hésiode, la description de quelque bas-relief sculpté au portique d'un temple de Cérès. George Sand n'a pas attendu d'écrire ses romans champêtres pour donner une large place dans ses œuvres aux descriptions de la nature. C'est par là peut-être qu'elle s'est élevée le plus haut, et dès ses premiers essais. La promenade dans les traînes du Berry qui ouvre le premier chapitre de Valentine, et le récit de cette journée d'été passée dans les prairies au bord de l'Indre, où Bénédict, assis sur le tronc d'un vieux frêne, contemple l'image de Yalentine se reflétant dans l'eau immobile, anuoncèrent au monde littéraire qu'un nouveau peintre de la nature était né. Mais ce don éclata surtout dans les Lettres d'un voyageur, dont les premières sont datées de Venise, et qui donnent le droit de comparer George Sand aux deux plus grands peintres de la nature que notre littérature ait produits, à Chateaubriand et à Rousseau, sans que ce soit pour la mettre au-dessous. Chateaubriand, c'est tantôt la splendeur de la savane, peinte avec des couleurs plus brillantes peutêtre que vraies, et tantôt la tristesse du nord, décrite d'un trait sobre et rapide; c'est le geai bleu du Meschacébé et la nonpareille desFlorides, c'est l'étang désert où le jonc flétri murmurait; mais le détail de la nature, avec son charme et sa variété, n'apparaît pas au coup d'œil distrait et rapide du grand ennuyé. Rousseau, c'est surtout
l'éclat et la vérité dans le détail; c'est l'or des genêts et la pourpre des bruyères, le clapotement de l'eau contre les cailloux de la rive, le frémissement argenté du lac sous les rayons de la lune ; mais à sa vue un peu incertaine l'ensemble ne se révèle parfois que par des lignes pâles et confuses. — George Sand, c'est à la fois l'ensemble et le détail, ou, pour mieux dire, c'est la nature elle-même, la nature brute et sauvage avec son éclat, son exubérance, sa grâce, sa grandeur, ses détails trop infinis, ses couleurs trop éclatantes pour nos yeux. C'est la beauté de l'eau et ses pures harmonies, tantôt blanche comme le lait lorsqu'elle mousse et bondit contre les rochers, tantôt verte comme l'herbe qu'elle couche à peine sur son passage, tantôt bleue comme le ciel paisible qu'elle réfléchit. C'est la plaine unie et morne qui déploie ses perspectives infinies où le soleil en s'abaissant projette l'embrasement de ses vastes lueurs, c'est l'aurore dont les rayons montent comme des flammes derrière de grands rideaux de peupliers qui n'en reçoivent rien encore et qui se dessinent en noir sur la fournaise. Mais c'est aussi les flocons de neige qui au moindre souffle du vent tombent silencieusement des branches des vieux ifs, les fleurs de lauriers-roses qui, se détachant de leur étroit calice, jonchent la dalle blanche d'un tombeau, et les plantes microscopiques engendrées par l'humidité qui colorent les ruines et les constructions souterraines. Tout est vu, tout est senti, tout est rendu. Jamais la nature n'a été aussi bien comprise et autant chérie, sous des aspects aussi différents, comme une amie qui aurait le secret et la compassion de nos douleurs, comme une puissance mystérieuse dont on étudierait avec une crainte
mêlée de tendresse les secrets redoutables, comme une divinité secourable à laquelle on demanderait avec confiance l'oubli et le repos. Parfois en effet George Sand semble aspirer dans l'ivresse de son admiration à une sorte d'anéantissement dans le sein de cette nature aimée et à l'absorption de son être dans le grand tout. « Il y a des heures, disait-elle, où je m'échappe de moi, où je vis dans une plante, où je me sens herbe, oiseau, cime d'arbre, nuage, eau courante, horizon, couleur, forme et sensations changeantes, mobiles, indéfinies; des heures où je CGurs, où je vole, où je nage, où je bois la rosée, où je m'épanouis au soleil, où je dors sous les feuilles, où je vis avec les alouettes, où je rampe avec les lézards, où je brille avec les étoiles et les vers luisants, où je vis enfin dans tout un milieu qui est comme une dilatation de mon être. » Elle se demandait alors avec un enthousiasme mêlé de mélancolie s'il était plus difficile pour l'homme de mourir que pour les blocs de pierre de se désagréger sous l'influence alternative du soleil et de la lune, et elle trouvait quelque consolation dans la pensée que la science promet aux éléments matériels dont se compose le corps de l'homme une immortalité qui sera peut-être refusée à son âme.
Cet art de peindre la nature, porté aussi haut que l'ont élevé George Sand, Chateaubriand, Rousseau, n'estil à tout prendre qu'un art descriptif et d'imitation dont l'exactitude fait tout le prix, une sorte de photographie parlante? N'entre-t-il pas dans cet art une part d'imagination et presque d'invention? « C'est le Poussin, disait M. Ingres, qui a créé la campagne de Rome, » et l'on a eu tort de railler ce propos échappé à l'enthousiasme
du vieux maître. Lorsque l'homme révèle à l'homme quelque beauté de la nature qui a échappé jusqu'alors à son admiration, n'y a-t-il pas là en effet une sorte de création nouvelle qui tire les objets du néant? Sans doute la ligne des montagnes de la Sabine ne se dessinait pas moins sombre et moins nette sur l'azur du ciel italien avant que le Poussin n'eût couronné de leurs cimes violettes l'horizon mélancolique de ses paysages, et l'eau ne dormait pas moins limpide et moins bleue au pied de la rive de Meillerie avant que du haut de la roche escarpée le désespoir de Saint-Preux n'en mesurât la profondeur. Mais peut-être, à l'heure où j'écris, quelque vallée inaccessible des chaînes de l'Himalaya ou quelque lac perdu dans un repli des Andes offrent aux yeux qui pourraient les contempler un spectacle non moins digne d'admiration. Que nous importe ! Les lieux que l'homme n'a jamais décrits existent-ils pour l'homme, et ne semble-t-il pas que ces muettes beautés de la nature ne parient véritablement à notre âme que du jour où une voix humaine a pris soin de nous traduire leur langage? Combien de contrées dont les noms se retrouvent à chaque instant dans l'histoire ont été parcourues et foulées aux pieds par des générations entières sans que leur beauté ait été comprise ou même aperçue, jusqu'au jour où un peintre s'est trouvé pour la sentir et la décrire ! On dirait qu'à partir de la seconde moitié du siècle dernier, une. série de voyages, sinon de découvertes, du moins d'explorations, a été organisée à travers ces contrées si connues et si inconnues; de même qu'à la fin du xive siècle s'organisaient en foule ces expéditions où de hardis matelots partaient à la recherche de la terra incognita. C'était alors le
suprême honneur auquel aspirait un navigateur, obscur la veille, que de donner son nom à un continent nouveau, et parfois d'ardentes controverses s'élevaient entre deux explorateurs qui se disputaient le mérite de la première découverte. La difficulté ne serait pas moindre aujourd'hui s'il fallait baptiser nos vieilles contrées du nom des auteurs qui les premiers en ont décrit, c'est-àdire à demi créé les beautés, et Ton se trouverait en présence de plus d'une compétition légitime. A Bernardin de Saint-Pierre reviendrait sans conteste l'Ile de France, à Rousseau la Suisse, à Chateaubriand l'Amérique. Mais Byron pourrait bien lui disputer la Grèce, et ne serait-il pas juste de laisser Rome à madame de Staël? Dans cette répartition nouvelle des royaumes de la terre, quelle serait la part de George Sand? Je n'hésiterais pas pour mon compte à la faire très large en lui adjugeant Venise et la Vallée-Noire; mais je ne me dissimule pas les réclamations que ce partage soulèverait. Passe pour la Vallée-Noire, dirait-on ; mais Venise! Venise, la ville classique des palais et des gondoles, n'avait-elle pas été célébrée sur tous les tons, en vers et en prose, avant que George Sand n'en visitât les rivages ? Je le veux bien ; mais prenez les Confessions de Rousseau. Dans quels termes ce premier peintre de la nature a-t-il parlé de Venise, où il a séjourné dixhuit mois? Comme d'une ville célèbre seulement par ses amusements et ses courtisanes. Quel souvenir en a-t-il gardé ? Celui de l'aventure qui se termine par le mot célèbre: Lascia le donne e studia la matematica. C'est tout. Ouvrez ensuite Corinne et voici ce que vous lirez au XVe livre : « L'aspect de Venise est plus éton-
liant qu'agréable ; on croit d'abord voir une ville submergée, et la réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre sur le bord de la mer, mais, Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent aux mâts d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant dans Venise. On prend congé de la végétation ; on ne voit pas même une mouche dans ce [séjour; tous les animaux en sont bannis, et l'homme seul est là pour lutter contre la mer. Ce n'est pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement, ce n'est même pas un vaisseau, puisqu'on n'avance pas. C'est une demeure dont l'orage fait une prison. »
Lisez maintenant, en dehors de cette description maussade, les premiers chapitres de Consuelo, ce délicieux chef-d'œuvre que George Sand a gâté ensuite à plaisir en égarant son héroïne dans les forêts de la Bohême et les grottes du Schreckenstein. Promenez-vous avec elle dans cette Corte Minella où le jour les blanchisseuses sèchent leur linge sur les cordes tendues en travers du chemin, où de l'aube à la nuit les enfants, les chiens, les poules jouent et crient ensemble dans une enceinte resserrée, tandis que les femmes babillent sur le seuil des portes, et que Yimprovisatore hurle ses sonnets, mais où la nuit, quand tout est rentré dans le silence et que la lune paisible éclaire et blanchit les dalles, cet assemblage de maisons de toutes les époques pleines de mystères dans leurs enfoncements et de
grâces instinctives dans leurs bizarreries, offre un désordre infiniment pittoresque, tandis que le ciel limpide où se baignent au-dessus de ce cadre sombre et anguleux les pâles coupoles des édifices lointains verse sur les moindres détails du tableau une couleur vague et harmonieuse. Faites mieux encore: relisez les premières Lettres d'un voyageur, et arrêtez-vous à cette page : « On ne nous avait certainement pas assez vanté la beauté du ciel et les délices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs que les étoiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si bleue, si unie, que l'œil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur où la rêverie se perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on découvre au ciel mille fois plus d'étoiles qu'on n'en peut apercevoir dans notre France septentrionale. 11 ne faut guère songer, à moins d'être un homme de génie, à écrire des poèmes durant ces nuits voluptueuses ; il faut aimer ou dormir. Pour dormir, il y a un endroit délicieux : c'est le perron de marbre blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille dorée est fermée du côté du jardin, on peut se faire conduire par la gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'être dérangé par aucun importun piéton. J'ai passé là bien des heures, tout seul, sans penser à rien. Quand le vent de minuit passe sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux ; quand le parfum des géraniums et des girofliers monte par boufïées, comme si la terre exhalait sous le regard de la lune des sou} irs passionnés ; quand les coupoles de Sainte-Marie élèvent dans
les cieux leurs demi-globes d'albâtre et leurs minarets couronnés d'un turban ; quand tout est blanc, le ciel, l'eau, le marbre, ces trois éléments de Venise, et que du haut de la tour Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma tête, je commence à ne plus vivre que par les pores, et malheur à qui viendrait faire un appel à mon âme ! Je végète, je me repose, j'oublie ! » Lisez ou relisez cela, et dites, vous tous qui avez vu Venise, de quel côté sont la vérité et la vie, dites, vous qui ne l'avez pas vue, si vous ne croyez pas y avoir été.
Quant à la Vallée-Noire, assurément on ne disputera pas à George Sand l'honneur de l'avoir découverte ; elle a fait mieux: elle l'a inventée. Dans une heure de bonne foi, elle a confessé que la Vallée-Noire n'existait nulle part sur la carte, que c'était un nom donné par sa fantaisie à un pays, — dirai-je toute ma pensée? — peut-être un peu légendaire aussi. Certes, je ne prétends pas que les vallées de l'Indre, de la Creuse ou de ces petites rivières aux noms pittoresques, la Tarde, la Bouzanne, la Couarde, dont elle parle si souvent dans ses romans, ne présentent aucune des beautés que sa plume a si complaisamment décrites ; mais le voyageur qui, emportant dans sa valise les romans de George Sand, et laissant égarer ses pas dans les traînes du Berry, entreprendrait un dévot pèlerinage au moulin d'Angibault, à la ferme de Grangeneuve, an vieux château de Saint-Chartier, à Nohant même, s'exposerait, je le crains, à quelque mécompte s'il s'attendait à découvrir à chaque pas des beautés inconnues qu'aucune autre région de la France ne saurait offrir à ses yeux. 11 n'aurait, au reste, à s'en prendre qu'à lui-même de sa déconve-
nue, car George Sand a pris soin de prémunir à l'avance ses lecteurs contre toute déception. «Le Berry, a-t-elle écrit, n'est pas doué d'une nature éclatante. Il n'y a là ni grands rochers, ni bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses ; mais des travailleurs paisibles, des pastoures rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour ni la nuit, le chant monotone des insectes ; des villes dont les mœurs sont stationnaires ; des roules où, après le coucher du soleil, vous ne rencontrez pas une âme ; des pâturages où les animaux paissent au grand air la moitié de l'année ; enfin tout un ensemble sérieux, triste ou riant, selon la nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes émotions ou les vives impressions extérieures.» Si la Vallée-Noire n'existe pas et si le Berry est assez semblable à beaucoup d'autres provinces de la France quelle est donc la découverte de George Sand? C'est précisément de nous avoir révélé tout ce qu'une contrée dont les couleurs n'ont rien d'éclatant ni les lignes rien de grandiose peut cependant receler d'aspects attachants ; c'est d'avoir signalé à notre admiration ces mille spectacles dont la nature renouvelle pour nous avec les saisons l'incessante variété : la verdure des bois un peu rougie aux approches de l'automne, les lignes d'eau laissées par des pluies récentes dans les sillons d'un brun vigoureux et que le soleil fait briller comme de minces filets d'argent ; la légère vapeur qui s'exhale de la terre fraîchement ouverte par le tranchant des charrues ; en un mot, ces détails sans nombre auxquels nous ne prêtons souvent qu'un regard distrait jusqu'au jour où une certaine lassitude de l'esprit nous fait goûter dans
la contemplation de la nature le contraste avec les agitations de la vie. Par là, elle a singulièrement agrandi le champ de l'art, et elle demeure le véritable ancêtre de toute cette génération d'auteurs et de poètes qui fait aujourd'hui dans ses écrits une si large place aux descriptions de la nature. Son action s'est fait sentir jusque dans le domaine de la peinture et elle n'a pas été sans influence sur le développement de l'école du paysage moderne. Je suis persuadé que les Dupré, les Rousseau, les Breton, les Daubigny, pour ne parler que de ceuxlà, lui doivent beaucoup sans le savoir. Peut-être en effet ne se seraient-ils pas livrés avec autant de complaisance et de sécurité à l'étude de la nature simple et familière qui nous environne, et peut-être auraient ils été comme bien d'autres chercher leur inspiration en Orient ou en Italie, si George Sand ne leur avait appris à saisir les beautés que cache cette nature et n'avait accoutumé le public à goûter ces beautés. Pour un peu, je serais disposé à lui reprocher sa trop nombreuse postérité, et à la rendre en partie responsable de ce que j'appellerai, dans l'art et dans la littérature, le débordement du paysage. Sans doute elle a formé des élèves dont elle avait le droit d'être fière, et lorsque Fromentin lui dédiait le roman exquis de Dominique, elle pouvait saluer dans ce peintre délicat de la nature et du cœur un de ceux qui ont su le mieux traduire l'alliance un peu maladive des souffrances intimes avec les sensations extérieures. Mais combien voyons-nous de romanciers qui suppléent aujourd'hui par l'abondance des descriptions à la pauvreté de leur invention et dans les œuvres desquels l'homme ne tient pas plus de place
qu'un laboureur au milien d'un champ! « Mes imitateurs ne feront que des sots, » disait, il est vrai, Michel- Ange : mais ne mettait-il pas par cette brusque saillie sa conscience un peu trop à l'aise et les figures péniblement contournées de son élève Yasari qui couvrent les murs de l'antichambre de la chapelle Sixtine ne sontelles pas la meilleure critique de ce qu'il y a d'un peu exagéré dans certaines figures du Jugement dernier ? George Sand a déjà donné l'exemple de ces excès où devaient tomber ses imitateurs, et elle a cru trop facilement qu'en entremêlant un roman de beaucoup de descriptions elle pouvait ne laisser qu'une petite place au caractère et aux passions. De grâce n'oublions pas que, suivant l'expression si juste de Latouche, le roman c'est la vie racontée avec art; que l'homme est le héros de la vie, et non pas la nature, et que le paysage doit être à l'action ce qu'est le cadre au tableau. Tl sied assurément au tableau d'être relevé par un cadre. Mais que' signifie le cadre sans le tableau ?
J'ai rendu assez entière justice au talent de George Sand pour avoir le droit de signaler en toute liberté ses lacunes et ses erreurs. Une qualité essentielle lui a tout d'abord manqué, le don delà composition. Dès ses premières œuvres, elle eut beaucoup de peine à accepter la nécessité de concevoir le plan d'un roman avant de l'écrire, et à se demander, avant de mettre en chemin ses personnages, dans quelle voie elle entendait les engager. « L'absence de plan , a-t-elle écrit ingénument, fut de tout temps mon infirmité ordinaire.» Cette infirmité alla croissant avec l'âge comme toutes celles qui ne sont point vigoureusement traitées et combattues. Les besoins incessants avec lesquels elle fut aux prises toute sa vie l'entraînèrent souvent à contracter avec ses éditeurs des engagements littéraires dans l'accomplissement desquels elle apportait, me disait l'un d'eux, « la régularité et la probité d'un notaire ». Pour iaire honneur à ses engagements, elle comptait sur l'incroyable facilité qui lui permettait d'écrire des manuscrits entiers presque sans ratures, et elle poussait ses personnages devant elle un peu au hasard jusqu'à ce qu'elle eût rempli le nombre de pages promises. Elle s'en débarrassait alors au moyen d'un dénouement plaqué, et sous le premier pré-
texte venu, comme un maître de maison se débarrassesait d'une compagnie incommode. Le manuscrit était sur-le-champ expédié par la poste , et arrivait au jour dit avec la régularité d'un effet de commerce. Je crains que dans l'avenir cette absence de plan ne soit un des défauts qui nuiront le plus à la réputation de George Sand. Rien ne dure en effet que ce qui est bien composé. Si les formes vieillissent, si les idées changent, les lois de la composition sont éternelles ; l'esprit humain, mobile dans ses goûts, est toujours constant dans ses procédés. Les opérations de la logique sont les mêmes aujourd'hui qu'au temps d'Aristote, et les préceptes de rhétorique qui ont cours dans nos écoles modernes ne diffèrent pas de ceux que la jeunesse studieuse recueillait autrefois sous les portiques d'Athènes et de Rome. Celui qui se fait un jeu de ces préceptes et qui ne sait pas discerner l'éternelle vérité des lois cachées sous leurs formules arides pourra peut-être surprendre un succès d'un jour; mais il s'exposera à voir crouler tôt ou tard sa réputation fragile , comme un édifice dont l'architecte aurait embelli la façade sans en asseoir la base d'après les lois de l'équilibre géométrique.
Un second défaut non moins grave chez George Sand, c'est ce que j'appellerai l'intempérance. La sobriété lui est inconnue; elle ignore l'art exquis de beaucoup dire en peu de mots , d'éveiller l'imagination en laissant à la rêverie le soin de la satisfaire , et de traduire en termes contenus des sentiments passionnés. Les personnages de ses romans parlent toujours au ton le plus élevé du diapason. Il n'y a pas de mots assez forts, d'épithètes assez redondantes pour traduire les senti-
ments qui les animent. On croirait entendre un opéra où les acteurs chanteraient tout le temps à pleins poumons, et où les musiciens joueraient à grand orchestre sans jamais faire usage , ni les uns ni les autres , du piano ou de la mezza voce. Il en résulte à la longue une monotonie un peu fatigante. A force d'entendre vibrer toujours la même corde, l'oreille cesse d'être aussi sensible et finit par s'assourdir un peu. Cette exagération constante de l'expression explique pourquoi George Sand arrive si rarement à son but lorsqu'elle veut émouvoir la sensibilité. Elle n'a pas le don des larmes. Ni la mort de Lélia, ni celle de Lucrezia Floriani , ne parviennent à nous attendrir. Celle même de Geneviève, dans André, n'y réussit qu'à moitié. Certes elle est touchante, la scène où la pauvre fleuriste fait apporter sur son lit ces tubéreuses qu'elle aimait à reproduire autrefois et dont le parfum doit aujourd'hui l'aider à mourir; que l'on compare cependant cette scène, je ne dirai pas même avec le récit de la mort de Manon Lescaut, mais avec la dernière lettre de Bernerette à Frédéric, et l'on verra si la sensibilité du talent était du côté de la femme ou du poète.
Je voudrais essayer de montrer plus clairement comment, par un peu d'emphase et d'exagération, George Sand détruit souvent l'effet qu'elle veut produire, en comparant la manière différente dont une situation absolument identique a été traitée par elle et par un auteur étranger, justement célèbre, mistress Gaskell.Tout le monde a lu le roman de Mauprat , qui serait un chef-dYeuvre de narration vivante etanimée,si les théories du bonhomme Patience et de l'abbé Aubert ne ve-
naient trop souvent alourdir le récit. Le roman se termine par un procès où le héros, Bernard de Mauprat, est injustement accusé d'avoir assassiné par jalousie sa cousine Edmée. Son sort dépend en grande partie de la réponse que fera Edmée dans sa déposition , lorsque le juge lui demandera si elle a repoussé ou accueilli l'amour de son cousin. Certes la situation est dramatique, si dramatique que dix ans plus tard mistress Gaskell, qui (je le lui ai entendu dire à elle-même) n'avait jamais lu Mauprat, l'a reproduite dans Mary Barton. Dans ce roman, très célèbre en Angleterre, un ouvrier, James Wilson, est accusé d'avoir assassiné, par jalousie également, le fils du propriétaire de l'usine où il travaille, Henry Carson, qui faisait en même temps que lui la cour à Mary Barton. Le sort de James dépend aussi en grande partie de l'aveu que Mary sera obligée de faire à l'audience de sa préférence pour James ou pour Henry. On voit que, si la condition sociale est différente, la situation est absolument la même. Voyons comment les deux auteurs l'ont traitée, et commençons par Mauprat. Lorsque le juge insiste auprès d'Edmée pour obtenir l'explication de sa conduite à l'égard de Bernard, Edmée s'écrie en se levant tout à coup : « Cet interrogatoire est une chose odieuse. On me demande compte de mes plus intimes sentiments, on descend dans les mystères de mon âme, on tourmente ma pudeur, on s'arroge des droits qui n'appartiennent qu'à Dieu. Je vous déclare que, s'il s'agissait ici de ma vie et non de celle d'autrui, vous ne m'arracheriez pas un mot de plus. Mais, pour sauver la vie du dernier des hommes, je sacrifierais mes répugnances ; à plus forte raison le
ierai-je pour celui qui est devant vos yeux. Apprenez-le donc, puisque vous me contraignez à faire un aveu qui est contraire à la réserve et à la fierté de mon sexe : tout ce qui vous semble inexplicable dans ma conduite, tout ce que vous attribuez aux torts de Bernard et à mes ressentiments, à ses menaces et à mes terreurs, s'explique par un mot : je l'aime. » — « En ce moment, ajoute Bernard, dans la bouche duquel George Sand a placé le récit, je fus si transporté que je m'écriai sans pouvoir me contenir : « Qu'on me mène à l'échafaud » maintenant ! Je suis le roi de la terre. »
A cette même question, comment répondra Mary Barton? v Mary eut d'abord un instant d'indignation. Qui était-il, cet homme, pour la questionner? De quel droit lui demandait-il de révéler devant cette multitude assemblée le secret de son cœur, ce secret qu'une femme ne murmure, au milieu de la rougeur et des larmes, qu'à l'oreille d'un seul homme? Mais, lorsqu'elle aperçut la figure de James, dont le regard était fixé sur elle avec une expression intense d'amour, de tristesse et d'angoisse, son parti fut pris et son hésitation cessa : — On me demande lequel des deux je préférais. Peut-être ai-je aimé M. Henry Carson autrefois. Je ne sais pas; j'ai oublié. Mais j'aime James "Wilson, qui est là devant vous, plus que ma langue ne peut dire, plus que tout ce que je connais sur la terre, et je l'aime aujourd'hui plus que jamais, bien qu'il ne l'ait jamais su jusqu'à cette minute même. Voyez- vous, monsieur, ma mère est morte avant que j'eusse treize ans, avant que je susse distinguer le bien du mal en certaines choses. J'étais coquette et vaine et j'aimais à entendre les com-
pliments qu'on m'adressait. Le pauvre M. Carson tomba amoureux de moi. 11 me dit qu'il m'aimait, et je fus assez folle pour croire qu'il me proposait de m'épouser. La perte d'une mère est une triste chose pour une fille, allez, monsieur! Je fus tentée par la pensée de devenir une lady, de ne plus connaître le besoin, et je ne m'aperçus combien j'aimais en réalité un autre homme que lui que le jour où James Wilson me proposa de m'épouser. Je fus maussade dans ma répon'se, car, voyezvous, monsieur, j'avais eu justement du chagrin ce jourlà. Mais lui, il me prit au mot; il me quitta, et depuis ce jour-là nous ne nous sommes jamais parlé, ni regardés, bien que j'aie essayé de lui faire comprendre depuis qu'il avait été trop vite, car à peine était-il parti que j'ai compris que je l'aimais, oh! plus que ma vie. Et si on me demande encore maintenant lequel des deux je préférais, je répondrai : J'ai été flattée de l'amour de M. Carson, mais quant à James Wilson, je... — Et Marie, baissant la tête, cacha entre ses mains sa figure couverte de rougeur. »
On a les deux réponses sous les yeux. Ai-je tort de trouver que la comparaison ne tourne pas à l'avantage de George Sand, et que, pour cette fois, c'est l'humble femme d'un pasteur unitarien, perdue dans les brouillards de Manchester, qui a le mieux fait parler le langage de l'amour?
Enfin, dernier défaut et non moins grave à mes yeux, George Sand manque à chaque instant de délicatesse. Ce n'est pas au point de vue moral que. j'adresse cette critique à presque toutes ses œuvres. J'ai déjà dit ce qu'il y avait, à mes yeux, de fondé et d'excessif dans
les accusations d'immoralité qui ont été portées contre elle et je n'ai point l'intention d'y revenir. Je me place à un point de vue beaucoup moins élevé, et je lui reproche d'avoir, en froissant sans scrupule ses lecteurs par les indélicatesses de son langage, manqué par là même aux règles éternelles de l'art. Quelques efforts qu'on fasse en effet pour établir que la morale n'a rien de commun avec l'art, on n'empêchera jamais qu'il n'y ait certaines convenances élevées que l'art ne saurait braver sans enfreindre les règles du beau. Je veux bien que les œuvres d'art aient leur moralité particulière, tenant moins au sujet qu'à la forme, et que la Vénus de Milo soit plus chaste dans le calme de sa demi-nudité que la sainte Thérèse du Bernin, dont la pose extatique arrachait au président de Brosses cette boutade hardie : « Si c'est là l'amour divin, je le connais. » Mais c'est la preuve que les anciens, nos maîtres, avaient raison, lorsqu'ils détendaient au statuaire ou au peintre de reproduire d'une façon trop fidèle les mouvements désordonnés de la passion. Ce n'était point non plus par une banale redondance qu'ils faisaient de la décence l'attribut des Grâces. Cette décence n'est pas moins facile à choquer que les yeux, et peut -être même doit-elle être traitée avec encore plus de ménagements. En n'usant point de ces ménagements, George Sand gâte à chaque instant ses œuvres littéraires, où elle laisse échapper moins des peintures que des expressions et des commentaires qu'on voudrait pouvoir effacer. Ici encore j'essaierai d'éclairer ce que je veux dire par un exemple et par une comparaison.
Une des œuvres les plus populaires de George Sand
est l'histoire de François le Champi, cet enfant trouvé qui finit par épouser sa mère adoptive. Le sujet avait par lui-même ses difficultés et ses écueils. Si la transformation de l'amour filial du Champi et de l'amour maternel de Madeleine Blanchet en un sentiment plus passionné laisse à coup sur la morale tout à fait désintéressée, l'imagination n'en conçoit pas moins quelque inquiétude. Pour la rassurer, il aurait fallu ne laisser parler à l'oreille du Champi d'autre voix que celle du cœur, imposer silence aux mouvements d'une émotion vulgaire, et lui épargner, aussi bien qu'à nous, les caquets grossiers de la servante. Il n'aurait pas fallu que François découvrît la véritable nature de ses sentiments en s'apercevant un jour que la femme dont il tient la main et qu'il a appelée si longtemps sa mère, n'est ni vieille ni laide, et que l'émotion de cett ' découverte lui fît passer la nuit tout entière sans dormir, à trembler comme s'il avait la fièvre. George Sand n'a pas eu cette délicate intelligence, et il n'en faut pas davantage, sinon pour gâter son œuvre, du moins pour lui enlever, au point de vue même de l'art, quelque chose de son exquise perfection. Thackeray s'est trouvé en présence d'une difficulté semblable et plus grande lorsqu'à la fin du beau roman d'Henry Esmond le héros épouse la femme qui a pris soin de sa jeunesse et dont la fille a été sa fiancée. Mais avec quel art l'auteur anglais a su échapper au péril, et comme Henry Esmond écarte dans son récit tout ce qui pourrait gâter le souvenir de ses pures relations avec celle que depuis son enfance il a appelée sa chère maîtresse! » Le bonheur, dit-il, qui a couronné ma vie n'est pas
de ceux qu'on peut décrire avec des mots. Il est de sa nature sacré et secret ; si plein que mon cœur soit de reconnaissance, je n'en saurais parler qu'à l'oreille de Dieu et à celle de la créature chérie qui est devenue pour moi la plus fidèle, la plus pure et la plus tendre des femmes. Posséder un pareil amour est une bénédiction qui dépasse toutes les joies de la terre ; penser à elle, c'est louer Dieu. Ce fut à Bruxelles, où nous nous retirâmes après l'échec de notre tentative, que la grande joie de ma vie me fut octroyée et que ma chère maîtresse devint ma femme. Nous avions été accoutumés à une si complète intimité et confiance, et nous avions vécu si longtemps et si tendrement l'un près de l'autre que nous aurions pu continuer ainsi jusqu'au bout sans songer à resserrer nos liens, si les circonstances n'avaient amené l'événement qui a si prodigieusement accru son bonheur et le mien. Ce fut à la suite d'une déplorable querelle avec son fils et sa belle-fille qu'ayant trouvé un jour ma chère maîtresse toute en larmes, je lui demandai de se confier au soin et au dévouement de quelqu'un qui, avec l'aide de Dieu, ne lui ferait jamais défaut. Aussi belle, aussi pure dans son automne qu'une vierge en son printemps, avec une rougeur d'amour et un regard de doux abandon, elle céda à ma respectueuse importunité et consentit à venir partager ma maison. Que les derniers mots que j'écris ici, soient un remerciement et une bénédiction pour elle. »
Quelle ardeur, mais quelle pureté, et comme la gravité du sentiment religieux vient ici tempérer à propos les élans de passion ! Ai-je raison de trouver que cette fois encore l'art et la morale, ou, pour me servir d'un
moins gros mot, la délicatesse, sont d'accord pour faire accorder la préférence à la réserve anglaise ?
Puisque j'en suis à marquer chez George Sand les. faiblesses du talent, j'oserai, au risque de soulever certaines contradictions, mettre au rang de ses erreurs le don qu'elle s'est cru d'écrire pour le théâtre. Ce don, à mes yeux, elle ne le possédait pas. Son talent un peu prolixe et diffus se prêtait difficilement à la rapidité, à Ja concision nécessaire sur la scène, et sans méconnaître le mérite de quelques-unes de ses œuvres dramatiques, je ne crois pas qu'elle ait été bien inspirée en cédant à cette tentation qui, de nos jours, pousse les romanciers et les poètes à se faire auteurs dramatiques. On comprend à vrai dire que cette tentation soit puissante, et qu'y résister soit difficile. Lorsqu'un auteur a conscience de sa popularité auprès de toute une génération, lorsqu'il a la divination des sympathies mystérieuses et muettes qui l'environnent, on comprend qu'il soit séduit par la pensée d'exercer cette influence directement et d'homme à homme, d'assigner à un jour donné un rendez-vous solennel à cette foule d'amis inconnus, pour se donner le spectacle de leur émotion, et cueillir en une soirée la fleur de sa gloire. \7ictor Hugo a peint cette ivresse en vers plus orgueilleux qu'agréables à Poreille :
Quand le peuple au théâtre écoute ma pensée J'y cours ; et là, courbé sur la foule pressée,
L'étudiant de près, Sur mon drame touffu dont le branchage plie, J'entends tomber ses pleurs comme la large pluie
Aux feuilles des forêts.
Combien cette espérance d'entendre tomber les pleurs
de la foule n'a-t-elle pas séduit d'auteurs, et combien en avons-nous vu grossir et condenser pour la scène des romans dont la finesse et le détail faisaient le plus grand charme ! Il n'y aurait eu cependant que demimal si George Sand s'était bornée à emprunter à ses œuvres d'imagination le canevas de ses pièces. C'est en tirant de François le Champi un drame représenté en 1849 sur la scène de l'Odéon qu'elle a obtenu son premier succès au théâtre. Cette pièce agréable a mérité de demeurer au répertoire, bien que le parler paysan que George Sand a également employé dans Claudie et dans le Pressoir ne soit pas le langage qui convienne à la scène. Ce faux naturel n'ajoute rien à la réalité, et si par malheur la vérité ne se trouve pas dans les sentiments, toutes les locutions berrichonnes n'y feront rien. George Sand a également tiré du roman de Mauprat un drame assez mal construit, mais où il y a de belles scènes, et une des œuvres les plus charmantes de sa vieillesse, le Marquis de Villemer, lui a fourni le sujet d'une pièce qui fait regretter plus d'une fois le détail plein de charme du roman, mais où la rivalité des deux frères, combattue par leur affection, donne naissance à une situation dramatique. On devine que cette fois George Sand s'est fait aider par la main d'un maître. Malheureusement elle n'a point su borner son ambition à faire monter sur la scène les personnages de ses romans. Elle a essayé ses forces dans tous les genres, dans la comédie, dans le drame historique, dans le mélodrame, et nulle part, à mon gré, elle n'a complètement réussi.
Dans la-comédie proprement dite, il lui manque une
chose essentielle : la gaieté. Chose singulière, cette femme si généreusement douée n'avait pas d'esprit. Elle-même avouait avec bonhomie qu'elle en manquait totalement dans la conversation, et j'ai ouï dire en effet qu'elle ne s'exprimait guère que par tirades éloquentes, entrecoupées d'assez longs silences, sans posséder ce don si français de rendre sa pensée sous une forme vive et saillante. « Pourquoi n'avez-vous pas prévenu votre ami que j'étais bête, » disait-elle un jour simplement à Théophile Gautier en voyant le mécompte peint sur la figure d'un interlocuteur que Gautier lui avait présenté. Dans ses romans, la plaisanterie est un peu lourde; dans ses comédies, le rire ne vient pas facilement aux lèvres ; la vis cojnica lui fait absolument défaut pour peindre le ridicule. Elle n'a pas mieux réussi dans ses drames historiques, dont la couleur n'est pas vraie. Quand elle mettait Molière en scène, c'était pour faire de lui un précurseur de la révolution de février, et pour mettre dans sa bouche un langage dont la solennité était digne en effet d'un membre du gouvernement provisoire. Enfin, dans ses mélodrames, elle n'arrive pas à l'émotion, et c'est vainement qu'elle a recours au poignard et au poison, comme dans Cosima ; le spectateur s'en va froid et ennuyé. Il serait injuste cependant de ne pas lui reconnaître, dans presque toutes ses œuvres dramatiques, une qualité qui lui fait trop souvent défaut dans ses romans, et qu'avec un critique éminent, beaucoup plus indulgent que moi pour le théâtre de George Sand, j'appellerai : la bienséance. On dirait que, femme et artiste, elle se sent prise en présence du public d'une timidité qu'elle ne connaît pas la plume à la main, et
que la crainte de choquer l'oreille la fait reculer devant l'emploi de certaines expressions dont elle se sert librement en écrivant. Dans ses pièces, les femmes, les jeunes filles surtout, se servent d'une langue plus châtiée et plus délicate que dans ses romans ; elles n'ont point de ces hardiesses d'aveu et de ces franchises de sensations qui percent à chaque instant dans ses œuvres les plus morales. 11 y a telle de ses œuvres dramatiques où la sévérité d'une critique scrupuleuse ne relèverait pas une expression qui put froisser l'oreille la plus susceptible. Je citerai comme son chef-d'œuvre dans ce genre d'exquise délicatesse le Mariage de Victorine, où elle a continué l'œuvre de Sedaine sans atteindre ni prétendre au même pathétique que dans le Philosophe sans le savoir, mais où elle a égalé son modèle pour la grâce et l'émotion du dialogue. Le Mariage de Victorine mérite de vivre dans l'œuvre de George Sand comme un délicieux pastel qui, dans une galerie, reposerait les yeux de tableaux aux couleurs plus brillantes, et justice a été rendue à cette pièce trop oubliée le jour où, interprétée par des artistes éminents, elle est entrée au répertoire de la première scène de Paris et du monde : le Théâtre-Français. George Sand n'a pas seulement beaucoup écrit pour le théâtre, elle a aussi beaucoup écrit à propos du théâtre. Son esprit était préoccupé des questions que soulève l'art dramatique et du rôle qui revient à cet art dans nos sociétés modernes. Elle en parle souvent dans ses œuvres d'imagination comme dans ses œuvres de critique, et je voudrais tenter de dégager de ces essais épars ce qu'on pourrait appeler sa théorie dramatique. Je laisserai de côté cette brillante fantaisie du Château des
Désertes, où elle a voulu élever l'interprétation scénique à la hauteur d'une collaboration véritable en invitant les acteurs à se mouvoir librement dans le cadre de l'œuvre tracée par le maître, et à faire bon marché de la forme, que renouvellerait à chaque représentation la liberté de leur improvisation. 11 ne faut voir dans ce conseil hardi que le caprice d'un esprit ingénieux, et ce serait dépasser sa pensée que de prendre le conseil au pied de la lettre. C'est dans les prélaces ajoutées après coup en tête de ses pièces qu'il faut chercher sa théorie véritable, et cette théorie peut se résumer ainsi : le théâtre doit servir à la peinture des caractères; une pièce bien faite est une œuvre d'analyse psychologique, et les événements qui font marcher la pièce ne sont que l'accessoire par rapport aux sentiments. A-t-elle composé ses pièces d'après sa théorie, ou n'a-t-elle pas plutôt construit sa théorie d'après ses pièces? Il serait assez malaisé de le dire, mais il est certain que dans presque toutes ses œuvres dramatiques l'analyse des caractères est toujours fine et soignée, tandis que l'action est maladroite et faible. Or, là est, suivant moi, l'erreur. La psychologie n'a rien à faire au théâtre : c'est l'action qui en est la vie, l'action mise en mouvement dans la comédie par un ridicule, dans le drame par une passion ou un vice, mais toujours vivante et souveraine. Lorsqu'au lieu de mettre en relief dans un personnage le trait saillant qui fait marcher la pièce, comme la misanthropie d'Alceste ou l'hypocrisie de Tartuffe, on essaie de peindre le personnage tout entier avec les nuances, les complications, les contradictions même de son caractère, on s'aventure déjà
en dehors des règles du genre. Et, lorsqu'au lieu de placer ce personnage dans les conditions ordinaires de la \\e on le fait naître de circonstances invraisemblables, empruntées à d'autres mœurs et à une autre civilisation que la nôtre, on peut, à force d'art et de verve éblouissante, ravir pour un jour les suffrages du public, mais on n'en a pas moins fait une œuvre étrange qui n'a point les conditions de la durée. George Sand n'a guère eu la hardiesse, sauf dans Flaminio, de créer ainsi une de ces figures inconnues au théâtre aussi bien que dans la vie, sans aïeux comme sans postérité ; mais elle a cru trop souvent qu'il suffisait de réunir sur la scène, à l'entour d'une action faiblement nouée, un certain nombre de personnages dont les caractères dissemblables seraient peints avec vérité et délicatesse. Cette faiblesse de l'action, qui nuit déjà aux romans de George Sand, devient un défaut capital au théâtre, et je n'hésite pas à répéter que les quatre volumes dont se compose aujourd'hui la collection de ses pièces ajoutent médiocrement à sa gloire.
L'art dramatique n'est pas le seul dont les procédés et les créations aient préoccupé l'esprit de George Sand. A vrai dire, aucun art ne lui a été étranger. Si elle ne les a pas possédés tous, elle les a tous aimés et tous compris. Son intime liaison avec Delacroix, qui datait des premières années de son séjour "à Paris, l'avait fait pénétrer en plein cœur du monde des peintres et des artistes. Dans son petit volume d'Impressions et souvenir*. elle a rapporté une conversation étincelante de Delacroix sur le dessin et la couleur, où elle a peut-être bien mis dans la bouche du maître quelques-unes de ses pro-
près théories. Mais la musique a été son art de prédilection, et ce goût qu'elle tenait de la nature a été développé chez elle par l'éducation et par les circonstances. Enfant, elle passait volontiers de longues heures assise sous le vieux clavecin de sa grand'mère, qui, malgré ses doigts à moitié paralysés et sa voix cassée, chantait encore admirablement en s'accompagnant elle-même. La vieille dame ne connaissait d'autre musique que les airs simples et calmes de la vieille école française ou italienne, et sa petite-fille aurait passé sa vie entière à les lui entendre chanter, tant elle était charmée par cette voix chevrotante et le son criard de cette épinette. Ainsi Rousseau n'avait point conservé de souvenir musical plus vif que celui de sa vieille tante Suzon chantant avec un filet de voix fort douce la romance :
Tircis, je n'ose Écouter ton chalumeau.
L'avenir réservait cependant à George Sand des leçons de musique plus hautes et plus pénétrantes que celles de sa grand'mère ou de son professeur M. Guyard. Sa longue intimité avec Chopin est un des épisodes les plus connus de sa vie. Elle-même, dans ses Mémoires, nous en a raconté les douceurs et les déceptions, et il est intéressant de compléter ce récit par la lecture de la Vie de Chopin publiée à Dresde l'année dernière, dont l'auteur, un polonais nommé Karazowski, entre dans des détails négligés par George Sand. J'y trouve le récit de leur première entrevue, qui eut lieu chez la comtesse G... : « Chopin était au piano ; il improvisait selon sa coutume. En terminant, il leva les yeux et remarqua une
femme simplement vêtue qui s'appuyait sur le piano. Ses yeux foncés et pleins de feu semblaient vouloir lire dans l'âme de l'artiste. Chopin sentit qu'il rougissait sous le regard fascinateur de cette femme. Elle souriait. L'artiste, ayant quitté sa place pour s'isoler du reste de la société derrière une touffe de camélias, entendit le doux froissement d'une robe de soie d'où s'échappait un parfum de violette. La même dame qu'il avait remarquée près du piano s'approchait de lui, accompagnée de Liszt. Elle lui parla avec une voix profonde et vibrante. Après Favoir complimenté sur la manière dont il exécutait, elle loua surtout son talent d'improvisation. Chopin l'écoutait ravi et ému. Rien ne vaut pour l'artiste le sentiment d'être compris, et dans ces quelques paroles spirituelles et pleines de poésie Chopin se sentait compris comme jamais il ne l'avait été... Cependant la première impression n'avait pas été de tout point favorable, et il écrivait le lendemain à ses parents : « J'ai fait connaissance avec une célébrité, madame Dudevant; mais sa figure ne m'est pas sympathique et ne m'a pas plu du tout. Il y a ' pourtant en elle quelque chose qui me frappe. »
Une plus ample connaissance devait adoucir cette déplaisance, et pendant huit années la santé délicate de Chopin trouva dans George Sand une-garde-malade dont le dévouement ne s'est pas laissé ignorer. Chopin l'accompagna dans ce voyage à Majorque qu'elle a raconté sous le titre : Un hiver au midi de V Europe. La chartreuse abandonnée de Valdemosa offrit pendant six mois un abri à leur poétique collaboratiun. C'est là que les hurlements désespérés du vent dans les gale-
ries creuses et sonores, le bruit des torrents, la course précipitée des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient tout effarés dans les rafales, inspirèrent à Chopin quelques-uns de ces préludes dont le rythme vague et tourmenté répond si bien aux caprices mélancoliques de nos rêves Chopin improvisait ces préludes au piano, pâle, les yeux hagards, en proie à une hallucination constante. C'est peut-être «jprès ces improvisations que George Sand écrivait dans la même cellule cette belle page de Spiridwn, où le moine Alexis raconte comment le sens de a musique lui fut révélé : « Un soir j'écoutais avec recueillement le bruit de la mer calme, brisant sur le sable ; je cherchais le sens de ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent toujours ensemble à des intervalles réguliers , comme un rythme marqué dans l'harmonie éternelle. J'entendis un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos dans sa barque. Sans doute, j'avais entendu bien souvent le chant des pêcheurs de la cùte, et celui-là peut-être aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient toujours été fermées à la musique comme mon cerveau à la poésie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que l'expression des passions grossières, et j'en avais détourné mon attention avec mépris. Ce soir-là, comme les autres soirs, je fus d'abord blessé d'entendre cette voix qui couvrait celle des flots et qui troublait mon audition ; mais, au bout de quelques instants, je remarquai que le chant du pêcheur suivait instinctivement le rythme de la mer, et je pensai que c'était là peut-être un de
ces grands et vrais artistes que la nature elle-même prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart, meurent ignorés comme ils ont vécu. J'écoutais donc sans impatience le chant a demi sauvage de cet homme, à demi sauvage aussi, qui célébrait d'une voix lente et mélancolique les mystères de la nuit et la douceur de la brise. Les vers avaient peu de rime et peu de mesure, les paroles encore moins de sens et de poésie; mais le charme de sa voix, l'habileté naïve de son rythme et l'étonnante beauté de sa mélodie, triste, large et monotone comme celle des vagues, me frappèrent si vivement que tout à coup la musique me fut révélée. La musique me sembla devoir être la véritable langue poétique de l'homme, indépendante de toute parole et de toute poésie écrite, soumise à une logique particulière et pouvant exprimer des idées de l'ordre le plus élevé, des idées trop vastes même pour être bien rendues dans toute autre langue. »
Cette collaboration poétique ne devait pas toujours durer, pas plus que celle qui avait donné autrefois naissance à Rose et Blanche. Les causes et les détails de la rupture sont racontés d'une façon sensiblement différente dans YHistoire de ma vie et dans la biographie de Chopin dontj'ai parlé. Une seule chose est constante: le fait de la rupture, qui précéda d'assez peu la révolulution de février. Après huit années d'intimité constante, George Sand et Chopin ne se rencontrèrent plus qu'une fois, chez la comtesse C... « Chopin, raconte son biographe, était déjà profondément atteint du mal dont il mourut. Il se trouva inopinément en face de George Sand. — Frédéric ! — dit-elle d'une voix étoul-
fée, que lui seul entendit. Une pfdeur mortelle couvrit les traits délicats et amaigris de l'artiste, et il se retira sans répondre. » Quelques mois après, il expirait, et George Sand ne fut point admise au nombre des femmes qui assistèrent à ses derniers moments, et dont l'une (morte elle-même il y a peu de temps) berça son agonie douloureuse au son des mélodies qu'il aimait. Mais le goût et le sentiment musical ne s'éteignirent point chez George Sand avec le souvenir de l'artiste dont le génie l'avait captivée. L'amour intelligent de la musique, qui lui a dicté de si belles pages dans Consuelo, l'inspirait encore bien des années après dans les Maîtres sonneurs. un de ses derniers romans champêtres. Les impressions que la musique fait naître chez des natures incultes y sont rendues avec une fidélité poétique, et elle nous fait aussi bien entendre les sons de la cornemuse rustique retentissant dans les forêts du Bourbonnais que la voix des élèves de Porpora s'exerçant dans la Scuola dei mcndicanti. Toutes les fois que George Sand a parlé de la musique, elle en a montré l'intelligence autant qu'aucun écrivain du siècle, et nulle oreille n'a été plus sensible aux accents de celte langue mystérieuse qui a été donnée à l'homme pour l'aider à rendre des sentiments que la parole humaine ne saurait traduire et à tromper des besoins que la vie ne saurait satisfaire.
Arrivé au terme de cette trop longue étude, je n'ai pas l'espérance d'avoir envisagé sous toutes ses faces le talent si varié de George Sand. Je devrais dire encore que, si elle a médiocrement réussi dans des essais d'histoire assez courts, elle n'en avait pas moins le don, essentiel pour l'historien, de se représenter vivement la vie des époques passées. Il y a au commencement du roman assez peu connu de Nanon cinquante pages où l'état d'esprit des habitants d'une petite commune rurale en 1789, leurs relations avec les moines d'un couvent voisin leurs seigneurs, leurs anxiétés et leurs espérances à l'annonce des premiers événements de la révolution française, sont peints avec cette vérité de l'imagination qui vaut bien celle des faits. On croirait lire la mise en scène d'une page de Tocqueville ou de Taine. Je devrais, à l'opposé, signaler l'aisance avec laquelle elle créait et faisait mouvoir des personnages fantastiques, bien que dans ce genre, un peu nébuleux pour son talent limpide, elle n'ait pas égalé la mystérieuse poésie d'Hoffmann. L'histoire de l'esprit captif dans la lyre, qui remonte au ciel avec celui d'Hélène, l'élève de maître Albertus, au moment où la dernière corde se brise et où la jeune fille meurt, ne vaut pas celle du
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violon de Crémone qui vole en éclats au moment où la dernière note de chant s'exhale des lèvres d'Antonia, la fille du professeur Crespel. Mais ces lacunes, et d'autres peut-être qui m'échappent, ne sont rien auprès de celle que je sens. En écrivant l'histoire du talent, n'aije pas négligé l'histoire de l'âme, que dans la première partie de cette étude je m'étais efforcé de suivre de près, et, en étudiant l'artiste, n'ai-je point, par un oubli volontaire ou non, il n'importe, laissé de côté la femme? J'aurais cependant bien mal rendu le caractère de l'œuvre de George Sand, si l'on n'y avait retrouvé cette histoire écrite en fragments épars dont la notoriété des événements de sa vie permet de renouer facilement la chaîne. J'essaierai maintenant de la résumer telle que me l'a fait comprendre une étude entreprise, j'ose le dire, dans un esprit également éloigné de la malveillance et de la partialité.
Aurore Dupin était née avec une nature que la sévérité d'une éducation soigneuse aurait seule pu défendre contre les tentations dont elle avait trouvé l'héritage dans sa race. Le mélange étrange du sang de Maurice de Saxe avec le sang des Dtdaborde avait, des deux côtés, insinué dans ses veines le germe fatal des entraînements auxquels elle devait plus tard succomber. Une imagination ardente et un besoin dévorant d'aimer avaient encore favorisé l'éclosion de ces germes, dont aucune saine et affectueuse influence n'était venue prévenir le développement. La liberté d'une vie solitaire avait surexcité cette imagination ; les luttes entre sa mère et sa grand'mère avaient troublé ce besoin d'aimer sans le satisfaire ; le sentiment religieux, qui aurait pu
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venir à son aide, avait été chez elle tour à tour combattu par l'influence de la famille et exalté par celle du couvent. Enfin, lorsque sa vie de jeune fille, si agitée et si difficile, avait pris fin, elle n'avait rencontré dans l'homme qui aurait pu être son protecteur et son guide qu'un compagnon grossier et un maître brutal. Quoi d'étonnant si elle a cru trouver en dehors de la règle le bonheur qu'elle n'avait pas trouvé dans la règle, et si elle s'est lancée à corps perdu dans une poursuite téméraire? Le bonheur, elle l'a cherché partout, aux Pyrénées, à Paris, à Venise, à Majorque, à Nohant, dans tous les lieux où elle a promené l'inconstance de son imagination, la fumée de son cigare et la facilité de son tutoiement. À chaque pas elle croyait le saisir; à chaque pas le bonheur lui échappait. L'amertume de ses déceptions, proportionnée à l'avidité de ses espérances, l'a jetée alors dans cette révolte contre Dieu, contre les lois, contre la société dont ses premiers écrits portent l'empreinte, en même temps qu'une insatiable ardeur la poussait toujours à des entreprises nouvelles et plus hasardées. De déceptions en déceptions et de poursuites en poursuites, peut-être aurait-elle fini par s'égarer sans retour dans ces régions morales et sociales d'où l'on ne revient pas, si une ancre de miséricorde ne l'eût rattachée au rivage : l'amour de ses enfants. C'est ce frêle lien qui l'a empêchée de s'éloigner à jamais du foyer de Nohant, et qui, se fortifiant avec les années, a fini par l'y enchaîner. Le spectacle d'une union heureuse se développant paisiblement sous ses yeux lui a fait sans doute comprendre la sainteté des lois contre lesquelles elle s'était autrefois élevée, en
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même temps que son cœur s'élargissait pour faire place à des êtres nouveaux qui venaient solliciter sa tendresse. Après avoir été une mère tendre, elle est devenue une grand'mère passionnée. Cette expérience nouvelle lui a fait apercevoir la vie sous un jour plus riant, et quelques-unes des œuvres de la seconde moitié de sa vie semblent jaillir d'une source fraîche et purifiée. Ce n'est plus à l'amour adultère d'Indiana, à la passion désordonnée de Juliette qu'elle prête des accents chaleureux; elle peint la tendresse honnête de Jean de la Roche pour Love Butler ou le silencieux dévouement de Caroline de Saint-Geneix pour le marquis de Villemer, heureuse si elle avait toujours été aussi bien inspirée que dans ces deux œuvres charmantes, et si elle n'avait aussi surchargé sa mémoire littéraire du lourd fardeau de beaucoup de romans languissants et sans intérêt. Plus complète a été encore la transformation de son talent, lorsque, pour parler à l'imagination de la génération nouvelle qui se groupai^ le soir autour de la table ronde du salon de Nohant, elle se prit à écrire des récits féeriques où son imagination puissante se joue avec grâce. Qui eût dit que Lélia achèverait sa vie dans le château de ses pères en écrivant des contes pour ses petits-enfants, et qu'on pourrait, après plus de trente ans, lui appliquer à ellemême, presque sans restrictions, cette peinture de la vieillesse d'une de ses premières héroïnes « Métella, fortifiée contre le souvenir des passions par une conscience ratfermie et par le sentiment maternel que la douce Sarah sut développer en son cœur, descendit tranquillement la pente des années. Quand elle eut accepté
franchement la vieillesse, quand elle ne cacha plus ses beaux cheveux blancs, quand les pleurs et l'insomnie ne creusèrent plus à son front des rides anticipées, on y vit d'autant plus reparaître les lignes de l'iriipérissable beauté du type. On l'admira encore dans l'âge où l'amour n'est plus de saison, et, dans le respect avec lequel on la saluait, entourée et embrassée par les charmants enfants de Sarah, on sentait encore l'émotion qui se fait dans Pâme à la vue d'un ciel pur, harmonieux et placide que le soleil vient d'abandonner ». Il est à regretter que l'harmonie et la placidité de ce ciel aient encore été troublées par quelques éclairs dont l'éclat rappelle les orages de ses premières années. George Sand fut mal inspirée lorsque, dans le roman d'Elle et Lui, elle écrivit le récit trop transparent d'un épisode de sa jeunesse qui, disait avec raison Sainte- Beuve, est entré dans le roman du siècle. Plutôt que de faire retomber, sur la mémoire de celui qui n'était plus là pour se défendre, des torts réels ou imaginaires, elle aurait dû se souvenir de ces vers de la Nuit d'octobre
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre. Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints. Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière, Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.
Elle a porté, au contraire, la main sur ces reliques, et par là elle a mérité les reproches qui lui ont été adressés au nom d'une affection justement émue, en même temps qu'elle s'exposait aux hasards d'une longue controverse. Ce fut aussi à un sentiment fâcheux qu'elle céda lorsqu'elle voulut répondre à l'éclatant succès que
Sibylle avait valu au plus délicat de nos romanciers, par la composition d'un roman qui en fut en quelque sorte la contre-partie. Dans Sibylle, M. Octave Feuillet avait peint sans l'approuver l'exaltation religieuse d'une jeune fille qui refuse de s'unir à l'homme qu'elle aime avant de l'avoir amené à partager sa foi. Dans Mademoiselle de la Quintinie, George Sand propose à la sympathie et à l'admiration de ses lecteurs un jeune philosophe qui exige et obtient de sa fiancée avant son mariage le sacrifice des scrupules de sa conscience religieuse. Il eût été plus digne d'elle de ne pas mettre son talent au service de ce sophisme et de comprendre qu'en dépit de toutes les assimilations de la logique, l'ardeur excessive du sentiment religieux chez une femme paraîtra toujours et à juste titre moins odieuse que l'intolérance du fanatisme incrédule chez un homme.
Cet éclat subit de colère contre le catholicisme n'est pas, au reste, en harmonie avec l'apaisement qui paraît s'être fait dans son âme pendant les dernières années de sa vie. « J'ai eu, faisait-elle dire autrefois à Lélia, de grandes ambitions de certitude que la fatigue et la douleur ont refroidies. » Peut-être étaient-ce aussi la fatigue et l'âge, sinon la douleur, qui avaient refroidi chez elle les grandes ambitions de certitude. Je ne crois pas en effet que la solution des redoutables problèmes dont sa jeunesse avait été tourmentée si fort apparût d'une façon beaucoup plus claire aux yeux affaiblis de sa vieillesse. Mais elle en poursuivait du moins la réponse sans irritation et sans révolte. Les colères que lui inspirait autrefois la condition de l'humanité étaient remplacées par une vague confiance dans le progrès
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futur, et le Dieu qu'elle accusait jadis d'être le grand artisan des misères de l'homme recevait constamment de sa bouche l'expression d'une tendresse reconnaissante. « Je sens Dieu, j'aime, je crois, » s'écriait-elle en terminant, assez peu de temps avant sa mort, le récit des évolutions successives de sa pensée religieuse. A-t-elle jamais dépassé la limite de cette voyance en un Dieu attentif et paternel? Il faudrait pour le savoir chercher à surprendre le secret de ses méditations durant ces quelques jours de maladie rapide où son ferme esprit dut sentir l'approche et envisager l'aspect de la mort. Mais il y a quelque chose qui me répugne dans l'ardeur que l'on met aujourd'hui à interroger les mourants et à tourner au profit de ses propres croyances leur suprême témoignage. Qui peut savoir en effet si ces réponses tardives sont l'aveu sincère d'une âme qui se sent déjà en présence de son juge ou une concession banale faite aux exigences d'un monde dont il semble qu'à cette heure l'opinion ne devrait guère préoccuper? Je dirai cependant que durant ses derniers jours aucune volonté contraire n'est venue par avance opposer d'obstacle au pieux désir exprimé par ses enfants de voir le corps de leur mère franchir le seuil de l'enceinte sacrée et recevoir la bénédiction qui, dans la liturgie de l'Église, encourage le départ de l'âme chrétienne : aucune parole ne s'échappa de ses lèvres pendant sa cruelle agonie que pour exprimer des sentiments de tendresse et de reconnaissance. Elle fit approcher ses petites-filles de son lit pour leur dire : « Mes chéries, ce que je regrette le plus, c'est de vous quitter. » Lorsque le délire de la mort l'eut saisie, on l'entendit plusieurs fois murmurer d'une
voix indistincte ces mots : « Ne touchez pas à la verdure. » Elle voulait, on le crut du moins, par ces paroles confuses, exprimer le désir qu'on laissât debout un groupe d'arbres verts qui ombragent le caveau de famille où son aïeule dort à côté de son père, où sa place était déjà préparée. Son dernier vœu a été exaucé. On n'a pas touché à la verdure, et les arbres qu'elle aimait balancent encore au-dessus de la tombe où repose sa dépouille leur feuillage qui ne meurt point, symbole d'une espérance dont par-delà le grand voile elle aura connu sans doute la réalité.