SA VIE ET SES ŒUVRES
Il y aura bientôt dix ans, une fin prématurée enlevait aux lettres et à son pays un des hommes qui ont le plus contribué à marquer dans la littérature du xixe siècle la place du peuple américain. William Prescott, réminent historien, est mort à Boston le 28 janvier 1859, à peine au déclin de Page, dans la pleine vigueur de son talent, brusquement interrompu au cours de ses plus importants travaux. 11 laissait derrière lui une renommée qui s'étendait bien au delà des frontières de sa patrie, et des œuvres de premier ordre, devenues populaires même à l'étranger; mais de lui-même, de sa personne, des efforts au prix desquels il avait acheté sa réputation, on savait jusqu'à présent peu de chose, en France du moins. On avait bien
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ouï parler des obstacles qu'une santé déplorable et une cécité presque absolue avaient jetés sur sa route. Luimême, dans la préface d'un de ses principaux ouvrages, avait entretenu discrètement ses lecteurs de ses difficultés et de ses souffrances; mais à ces quelques lignes empreintes d'une mélancolie résignée se bornaient les renseignements dont on était en possession. C'est d'aujourd'hui seulement que nous sommes mieux instruits. Un littérateur américain bien connu, M. George Ticknor, vient de nous donner une biographie scrupuleusement fidèle de celui qui a été pendant quarante ans son plus intime ami. Écrite d'une main qui semble encore tremblante d'émotion, cette narration nous mène depuis les premiers mois de l'enfance de Prescott jusqu'au jour de sa fin si soudaine avec un intérêt qui ne cesse pas un instant de s'accroître. Cet intérêt est dû à l'abondance des détails qui ont le charme de la vérité, au soin minutieux avec lequel l'ami nous fait pénétrer dans les replis de l'âme de son ami, et par-dessus tout à je ne sais quel souffle de tendresse qui anime ces pages consacrées au récit d'une simple et parlois douloureuse existence. Ce n'est pas, à vrai dire, dans l'abondance et l'imprévu des événements qu'il faut chercher le véritable attrait de la vie de Prescott. Cette vie s'est écoulée tout entière dans l'enceinte de son cabinet, sur le seuil duquel il semble que les clameurs du dehors soient toujours venues expirer. Dans cette Amérique que notre ignorante imagination se représente involontairement comme si désordonnée, si bruyante, qui sitôt après sa mort devait être livrée aux horreurs de la guerre civile, le sort lui a ménagé une destinée dont le calme aurait fait envie
a un moine du Mont-Cassin. Il a vécu pour le travail, il est mort en travaillant. Nous avons pensé cependant que dans le spectacle de l'énergie indomptable avec laquelle il a lutté contre sa triste infirmité, dans l'analyse de ses procédés habituels de composition, enfin et surtout peut-être dans l'étude de sa pure et noble nature, il y aurait quelque chose d'instructif et d'attachant. Grâce aux larges emprunts que nous ferons à l'ouvrage de H. Tîcknor * et grâce à la célébrité du nom de Prescott, nous espérons que le lecteur en voudra bien juger ainsi.
1 H. Ticknor est mort lui-même en 1872. et deux volumes de lettres et mémoires publiés par ses héritiers ont
fait mieux connaître en France cet homme de bien et cet homme de goût qui avait une prédilection particulière pou;notre pays.
William Hickling Prescott naquit à Salem, petite ville de la Nouvelle-Angleterre, le 4 mai 1796, de "William Prescott, avocat distingué, plus tard juge à Boston, et de Catherine Hickling, fille d'un commerçant du Massachussetts. La famille Prescott se vantait de descendre en ligne directe d'un de ces glorieux émigrants du xvie siècle qui, sacrifiant leur patrie à leur foi, vinrent demander la liberté religieuse aux plages désertes du Nouveau-Monde. Les premiers ancêtres de l'historien furent, nous dit-on, des hommes énergiques et intelligents qui exercèrent une grande influence sur les destinées de la colonie naissante. Pareils souvenirs ne sont pas, à ce qu'il parait, dans la démocratique Amérique chose tout à fait indifférente, et maintes fois le jeune William prêta l'oreille au récit des exploits accomplis par un de ses aïeux qui, marchant à rencontre des Indiens sous l'abri d'une cotte de mailles, jetait la terreur dans leurs bandes inexpérimentées par sa seule apparition. Maintes fois aussi on célébra devant lui le rôle que son grand-père avait joué dans la guerre de l'indépendance américaine, et l'on fit admirer à ses yeux enfantins le sabre porté par celui-ci à la glorieuse journée de Bunker'* Hill. Peut-être faut-il expliquer par ces impie—
sions premières le goût que Prescott conserva toujours à raconter les beaux faits d'armes et les grands coups d'épée. Nulle lecture n'avait le don de le captiver autant que celle des romans de chevalerie. Au premier rang de ses préférences, le futur historien de Fernand Cortez mettait Amadis de Gaule, auquel il paya plus tard dans son premier ouvrage un tribut d'hommages moins enthousiastes peut-être, mais plus réfléchis. Bien différent au reste de ce qu'il devait être un jour, il aimait beaucoup mieux le plaisir que le travail, et montrait une aversion singulière pour tout ce qui ressemblait à un effort quelconque. Son admission au rang des sophomores de l'université d'Harvard ne modifia en rien ses habitudes d'oisiveté. Il ne paraît même pas qu'il ait su résister alors à toutes le6 tentations qui se pressaient sur sa route depuis qu'échappé à la surveillance des siens rien ne l'empêchait plus de se livrer aux entraînements d'une nature ardente et d'un cœur passionné. Au moins son biographe nous dit-il que cette période fut la plus dangereuse de sa jeunesse, et que souvent plus tard, Prescott, regardant en arrière, y pensait avec regret. Un terrible accident qui devait avoir sur sa destinée une triste et considérable influence changea brusquement le cours de sa vie. Au milieu d'une bagarre d'étudiants, il reçut dans l'œil un morceau de pain lancé avec force et au hasard par un de ses amis. Ce coup fut suivi d'une inflammation qui mit pendant plusieurs jours son existence en danger, et, quand il revint à la santé, son œil était irrévocablement perdu. Les longues semaines qu'il avait passées dans la nuit et le silence étaient propices aux sages réflexions, et il
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sortit de son long repos avec la ferme intention de racheter par un travail assidu l'oisiveté légère de ses premières années. Grâce à ses remarquables facultés, dont il n'avait pas fait grand emploi jusqu'à ce jour, il lui fut aisé d'y parvenir, et il obtint l'insigne honneur de terminer sa carrière universitaire par la lecture publique d'un poème en vers latins de sa composition délié à l'Espérance, poème qu'il s'efforça plus tard de retrouver parmi ses papiers de jeunesse, et dont il regretta toujours la perte.
L'espérance lui souriait en effet à cette époque de sa vie, alors qu'après de brillants succès, et dans toute la joie d'une santé rétablie , il quittait , non sans regrets toutefois, l'université. Il avait dix-neuf ans, et il commença, bien qu'avec assez peu de goût, à étudier le droit sous la direction de son père. Deux ans s'étaient écoulés depuis son accident et il pouvait caresser l'espoir d'en être quitte pour une infirmité qui, chose singulière, était à peine visible ; mais l'illusion ne fut pas de longue durée. Une légère imprudence amena le retour de la terrible inflammation qui drjà avait mis ses jours en danger, et quand, au bout de trois mois, il lui fut permis de sortir de l'obscurité, ses yeux, son œil plutôt était en si mauvais état qu'à peine pouvait-il s'en servir pour lire une page ou écrire une lettre. Rien ne put fortifier sa vue, ni un hiver passé aux Açores, ni un voyage en France, en Angleterre et en Italie, ni les prescriptions des chirurgiens les plus expérimentés de Londres et de Paris. Quand il revint à Boston après une absence de deux années, il y rapporta les mêmes souffrances et fut forcé de s'astreindre aux mêmes pré-
cautions. Grande fut la déception de sa pauvre mère, qui s'était fait une fête de préparer pour lui une petite chambre blanche et gaie, ornée de tentures brillantes. L'aspect de ces vives couleurs lui causa des douleurs intolérables; on fut obligé de peindre les murailles en vert et de draper les meubles d'étoffes foncées : heureux s'il avait suffi pour lui de pareils ménagements! mais il se vit dans la nécessité de combiner son existence sinon comme un aveugle, du moins comme un homme qui doit faire de ses yeux l'usage le moins fréquent possible. Ces premières années de jeunesse furent les plus douloureuses de la vie de William Prescott. Contraint par sa famille à étudier une science pour laquelle il se sentait aussi peu d'aptitude que de goût, combattu dans son penchant pour l'histoire el les lettres, arrêté dans ses travaux, quels qu'ils fussent, par la faiblesse de sa vue, il ne trouva de consolation et d'encouragement que dans une affection vigilante placée par bonheur auprès de lui.
Sainte-Beuve a remarqué qu'on rencontre souvent à côté des hommes distingués, dans leur jeunesse, une sœur, compagne intelligente et dévouée, confidente tendre et sure , chez laquelle on aperçoit aussi quelques traces affaiblies du génie fraternel. Durant ces jours pénibles, Prescott fut assez heureux pour trouver cette compagne et cette confidente dans Elisabeth Prescott, qui, pleine pour son frère d'une respectueuse admiration, se crut trop heureuse de lui servir à la fois de lectrice et de secrétaire. Le frère et la sœur s'enfermaient ensemble pendant des journées entières, et pendant que Prescott, a^sis dans le coin de
la muraille, le dos tourné à la lumière, prêtait une oreille attentive, l'infatigable Elisabeth lui lisait pendant six ou sept heures de suite des ouvrages d'histoire ou de poésie. Avec l'aide de cette complice discrète, Prescott s'enhardit même jusqu'à composer un article qu'il envoya avec le plus profond secret au directeur d'une revue très répandue aux États-Unis. Plus de deux semaines s'écoulèrent sans fâcheuses nouvelles de son envoi. Grande joie chez nos conspirateurs ; déjà Prescott se tenait pour assuré du succès, et déjà sa sœur croyait voir luire autour de son front l'auréole du grand écrivain, quand un beau jour on lui renvoya son manuscrit avec un refus sans miséricorde. Prescott endura l'affront avec une certaine philosophie, mais Elisabeth en fut indignée.
Repoussé de ce côté, Prescott tenta de se frayer sa voie par un autre chemin. 11 fonda en collaboration avec quelques jeunes amis, sous le nom de Revue du Club, un recueil périodique destiné à paraître à des intervalles irréguliers. Le premier numéro vit le jour en février 1820; mais, hélas ! cette publication, ainsi que lui-même le racontait plaisamment, « tombant au milieu d'un monde affairé et qui avait autre chose en tête, » s'arrêta au quatrième numéro, faute d'abonnés, faine peut-être aussi de coopérateurs. Prescott n'avait cependant rien à se reprocher. Il avait fourni à la revue trois articles, dont deux nouvelles, l'une dans le genre sentimental, l'autre dans le genre historique. Ces nouvelles, qui n'ont pas été réimprimées dans la collection complète de ses œuvres, sont, à ce qu'il parait, audessous de ce qu'on aurait le droit d'attendre, tant le
don de représenter avec de vives couleurs des faits réels et le don d'inventer, avec art, des faits vraisemblables, tant l'imagination historique et l'imagination romanesque sont des dons de l'esprit distincts, souvent même incompatibles.
Ces légères mésaventures jetèrent Prescott dans un découragement passager. Il avait vingt-quatre ans, et le mauvais état de sa vue lui faisait perdre peu à peu l'espérance qu'il avait conservée jusque-là de pouvoir comme son père, faire fortune au barreau. Il se serait assez volontiers résigné, si sa famille, dans l'idée fixe de lui trouver une carrière, n'avait nourri à son endroit toute sorte de projets, et n'eût tenté de lui imposer les occupations les plus contraires à ses goûts. Peu s'en fallut que le futur historien de Fernand Cortez ne fût contraint de tenir boutique. 11 échappa à ce péril grâce à l'heureuse rencontre qu'il fit dans la société de Boston, où il avait commencé à reparaître, d'une jeune fille nommée Suzan Amory, héritière d'un riche commerçant mort depuis quelques années. Il tomba amoureux de cette gracieuse personne, et leur mariage fut conclu quelques mois plus tard. Cette union apportait à Prescott l'indépendance. Disons tout dé suite qu'elle lui apporta mieux encore, et que Suzan Amory fut pour lui jusqu'au dernier jour de sa vie une compagne tendrement chérie. Pour le moment, les parents de Prescott, voyant son sort assuré, le laissèrent libre de suivre son inclination, et il prit la résolution de se faire homme de lettres.
Dans la laborieuse Amérique, il faut que tout le monde soit sérieusement quelque chose. Si vous ne
voulez pas être commerçant, soyez avocat; si vous ne voulez pas être avocat, soyez homme de lettres, mais alors que la littérature et le trawil remplissent votre vie comme l'auraient remplie les affaires ou le droit. Ainsi l'entendait Prescott. Il fallait, selon lui, se préparer au métier d'écrivain comme à tout autre, et nous allons voir combien consciencieuse fut chez lui cette préparation. Poète lauréat de l'université d'Harvard, il aurait été en droit de croire que son éducation première, en ce qui concerne les classiques et la littérature anglaise, était un fonds suffisant, et que de ce côté-là du moins il n avait pas besoin d'une nouvelle initiation. Il n'en jugea point ainsi, et à la date du 30 octobre 1821, il inscrivait sur son journal un programme de lectures où figuraient, à côté d'ouvrages sur la grammaire et le style, les prosateurs anglais et les classiques latins. Il eut le courage de remplir ce programme à la lettre, et on le vit feuilleter comme un écolier les ouvrages de rhétorique en usage dans les universités. Une fois cette tâche remplie, il résolut de s'adonner à l'étude des langues étrangères, embrassant dans ses projets, avec les littératures française et italienne, qu'il connaissait un peu, la littérature allemande, qu'il ne connaissait pas du tout, sans négliger toutefois de lire en même temps dans la traduction, si ses yeux ne pouvaient supporter la fatigue du texte original, ses vieux auteurs grecs. a Cela sera suffisant, ajoutait-il modestement, comme préparation générale. * L'espagnol, qui devait être plus tard la principale occupation de sa vie, n'entrait pas alors dans ses plans. Il consacra une année à la lecture des auteurs français depuis Froissart jusqu'à Château-
briand, sans en goûter beaucoup aucun, et une année également à celle des auteurs italiens, dont il fut toujours grand admirateur. Une fois familiarisé avec l'italien, il entreprit, l'allemand; mais sa volonté, si ferme qu'elle fût, échoua devant cette œuvre difficile. Jusqu'alors il avait pu, grâce à l'aide d'un secrétaire, venir à bout d'aussi vastes entreprises sans faire grand usage de ses yeux, qui du reste semblaient en train de se fortifier; mais il n'en pouvait être de même pour l'allemand. La première condition était de s'habituer à ces caractères gothiques qui lui étaient complètement inconnus, et sa vue n'était pas assez robuste pour la tâche qu'il lui imposa. Après quelques mois d'efforts inutiles, il abandonna l'allemand ; mais ce ne fut pas sans un vif sentiment de regret et de tristesse. Pour la première fois son infirmité devenait pour lui, non plus une gêne, mais un obstacle complet, et il pouvait toucher du doigt les limites infranchissables que la faiblesse de son corps opposait à la force de sa volonté. A la suite de cette épreuve, il tomba dans un découragement profond qui eut sur ses travaux quotidiens un rapide contre-coup. Comment il fut tiré de cet état de marasme intellectuel, c'est ce que mieux que personne M. Ticknor va nous dire, car il peut se vanter d'avoir su montrer à son ami sa véritable voie, et de l'avoir amené à l'entrée de la route qui devait le conduire si rapidement à la célébrité.
M. Ticknor s'est spécialement occupé de la littérature espagnole, et il a publié une histoire de cette littérature qui l'a mis au rang des critiques les plus distingués de l'Amérique. A l'époque qui nous occupe, il venait de faire aux étudiants de l'université d'Harvard une série de leçons sur ce sujet, et il se proposait de réunir ces leçons en volume. Pour distraire son ami triste et malade, il offrit de lui donner lecture de son manuscrit. La proposition fui acceptée; bientôt Prescott s'éprit de passion pour cette littérature et il résolut de remplacer l'étude de l'allemand par celle de l'espagnol. Sans perdre un instant, il emprunte à M. Ticknor grammaires, livres, dictionnaires. Par un singulier hasard, Y Histoire de la conquête du Mexique de Solis fut le premier ouvrage sur lequel il jeta les yeux. Au bout de quelques mois, il était déjà tellement maître de l'idiome qu'il écrivait à M. Ticknor des lettres en espagnol, dans lesquelles il appréciait la valeur littéraire des auteurs qu'il lisait. Au bout d'un an, ce nouveau cours d'études était terminé, et comme il avait besoin d'avoir toujours devant lui quelque vaste projet, comme il pouvait sans vanité secroirebien préparé, il commença de s'occuper sérieusement à chercher quelque sujet d'ouvrage. Il demeura
longtemps incertain. L'Espagne lui apparaissait avec raison comme une mine inépuisable et à peine exploitée de travaux historiques , mais un scrupule de conscience l'arrêtait. 11 craignait que des obtacles matériels ne l'empêchassent d'apporter à l'œuvre qu'il entreprendrait la mesure indispensable de soin et d'exactitude. L'ambition finit par l'emporter, et après quelques dernières hésitations il arrêta son dessein sur le règne de Ferdinand et d'Isabelle. Vingt ans après, en marge du journal où il avait consigné cette résolution, il écrivait au crayon: « heureux choix ! »
Heureux choix sans doute, mais ne peut-on pas dire aussi singulier choix? N'est-il pas étrange de voir un républicain et un protestant se faire l'historien bienveillant de deux souverains chez qui les traditions de la politique monarchique et catholique s'incarnent au moyen âge dans ce qu'elles ont de plus absolu? On le comprendrait mieux se consacrant à raconter, ainsi qu'il en avait eu un instant la pensée, les derniers jours de la république romaine et les derniers combats de la liberté contre le césarisme. Prescott n'en devait pas moins rester fidèle jusqu'à la fin à sa première inclination. Jusqu'à la fin, 'il devait célébrer les prouesses de cette grande et forte race espagnole, qui a soutenu partout une lutte désespérée en faveur des principes les plus opposés aux tendances et aux sympathies d'un citoyen du Nouveau- Monde, et les représentants les plus acerbes ou même les plus odieux de ces principes n'ont jamais trouvé en lui qu'un juge impartial et intelligent. Prescott n'e>t pas le seul exemple de cette singularité, et l'on sait avec quelle scrupuleuse équité un de ses compatriotes faisait
naguère passer sous nos yeux une des époques les plus agitées de l'histoire d'Espagne, la révolte des Pays-Bas. N'en faut-il pas conclure que, pour raconter bans passion et sans parti pris les querelles de notre vieille Europe, les enfants de la jeune Amérique ont comme une naturelle supériorité? Pour nous, ces luttes sont d'hier, la bataille est à peine gagnée; victorieux ou vaincu, personne n'est assez sur de sa victoire ou de sa défaite pour ne pas préparer en secret les armes d'un nouveau combat. Pour eux au contraire, le fantôme d'i»n passé redoutable ne vient point hanter leur esprit; les regards qu'ils jettent en arrière ne réveillent aucun irritant souvenir, ils n'ont rien à craindre et rien à désirer. Quoi d'étonnant, s'ils ne s'enflamment point au récit de nos disputes sanglantes? Elles n'éveillent chez eux qu'un intérêt de curiosité, on pourrait dire d'archéologie ; ils n'ont point de peine à les raconter sans s'émouvoir. Ce n'est pas là un des moindres avantages que leur donne sur nous la liberté entière et assurée dont ils jouissent. Plaise à Dieu que nous le partagions un jour avec eux !
Avant d'arriver au terme de son entreprise, Prescott devait connaître bien des épreuves et bien des soutïrances. Durant ces trois dernières années, sa vue avait semblé se fortifier. Sans pouvoir jamais se passer complètement de laide d'un secrétaire, il en était arri\é cependant à pouvoir lire sans fatigue quelques heures par jour ; mais cette amélioration ne devait pas être de longue durée. Par un triste et singulier hasard, ce fut une longue lettre écrite par lui à un de ses amis résidant en Espagne pour l'informer de sa résolution détînitive et solli-