LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
RUE PIERRE-SARRAZIN, N” U «t
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L’élégance, la grâce, la pureté constante du style, ne sont pas toujours d’infaillibles indices de la portée d’un homme. Je suis même assez disposé à croire que dey auteurs très-défectueux sont d’une trempe fort supérieure à celle d’écrivains recommandés pour leur bon goût, pour la bonne discipline de leurs expressions, et dans lesquels on ne voit rien ou presque rien à reprendre. Il y a des défauts qui ne peuvent appartenir qu’à un esprit éminent , des vices qui attestent plus de génie que certaines vertus. Nous ne citerons qu’un exemple à l’appui de ce paradoxe, qui pourra bien quelque jour devenir une vérité; et nous le choisirons
parmi les étrangers, de peur qu’on ne nous accuse
de partialité pour la France. Ce sera celui de Marina', si fameux autrefois parmi nous sous le e; * .a
nom du cavalier Marin, et qui n’est pas maintenant beaucoup plus connu dans son pays que dans le nôtre.
M. Philarcte Chasles , dans un de ses savants et ingénieux volumes de critique, a tanné contre ce pauvre délaissé de la gloire avec une impitoyable rigueur. Je serais très-heureux qu’il voulût me permettre de jeter un peu d’eau sur sa foudre. II avait un dessein louable, et que j’approuve du plus profond de mon âme : celui de faire justice de tous ces traitants littéraires, aujourd’hui trop communs , qui font métier et marchandise de l’imagination, qui dégradent, en l’exploitant comme des procureurs , un des plus beaux privilèges de l’homme. Fort de cette intention généreuse,
M. Chasles n’a pas trop regardé sur quel fantôme tomberaient ses carreaux , et la première célébrité déchue qu’a rencontrée sa colère a payé pour celles qu’il était bien aise de désigner, mais qu’il ne voulait pas nommer. U a eu le tort, à mes yeux du moins, de s’adresser à un homme qui ne mérite ni l’oubli dans lequel on claquemure son ombre, ni le dédain qu’on a pour lui, quand par hasard on s’en souvient. Ainsi avait fait naguère M. Nisard dans ses doctes Études sur les poètes * latins de la décadence , livre habile et spirituel , j plein d’aperçus déliés et profonds, où, quoique sucrée d’érudition, la satire n’en est pas moins de ,
la satire. L’auteur s’était promis de battre les modernes sur le dos des anciens, et il a choisi, pour fustiger ses contemporains, Lucain, Sénèque et Staee, des hommes qui ont peut-être autant de qualités que de défauts, quoique ce soit beaucoup dire. Ce n’est certes pas maladroit ; mais est-ce bien équitable ? Heureusement pour eux que leur mémoire ne s’en porte pas plus mal. Il n’en est pas de même de Marino : on l’a tué une seconde fois ; M. Chasles lui a passé sa plume au travers du tombeau.
Avant de nous livrer sur ce double trépassé à quelques tentatives de résurrection, nous commencerons par le laver de l’accusation d’avoir voulu faire le noble, en usurpant un pluriel aristocratique. Il n’est point coupable de cette petitesse ; il n’a jamais cessé de s’appeler comme son père, et sur toutes les éditions originales de ses œuvres on voit le nom del cavalier Marino. Ce sont nos ancêtres qui l’ont, dans leur admiration , dépouillé de son singulier, supposant apparemment qu’un génie si varié ne pouvait pas être simple, et devait être forcément l’assemblage de plusieurs grands hommes. C’est sans doute bien minutieux de mettre ainsi les points sur les i ; mais on ne saurait être trop précis , quand il s’agit de reviser le procès d’un mort qui ne peut plus payer son défenseur. Les plaidoyers d’office n’étant pas com-
munément les meilleurs, il faut qu’ils se rachètent par leur exactitude.
Giarnbattista Marino, et non pas Marini , était né à Naples en 1569, vingt-cinq ans après le Tasse, et sous le même ciel que lui. Fils d’une terre privilégiée, un peu de ce soleil qui avait allumé la verve du poète de Sorrente , un peu de cet air sulfureux et enflammé qu’on respire entre l’Etna et le Vésuve, vint échauffer le berceau de l’enfant qui devait un jour, mais rien qu’un jour, égaler, je dirai môme effacer, le renom de son illustre compatriote. Nul, dit-on, depuis Ovide, qui, sous le fouet de son pédagogue, promettait en vers de n’en plus faire, nul ne manifesta de meilleure heure une vocation plus décidée pour la poésie. Nous en faisons la remarque , sans vouloir pour cela préconiser ces singulières dispositions. Les enfants-prodiges sont rarement des hommes merveilleux.
Jurisconsulte distingué, et par conséquent assez pauvre, le père du jeune Giarnbattista était comme tous les pères possibles, prisant fort les belleslettres, à condition qu’on ne les cultive pas, proclamant sur tous les tons que les vers ne sont bons que pour ceux qui n’ont rien à faire, et qu’un esprit sérieux ne peut pas borner sa vie à méditer et exécuter des chefs-d’œuvre : c’est là un métier de paresseux. Travailler, c’est faire sa fortune. Marino père voulait que Marino fils se mît en devoir
de faire la sienne, mais la fît avant tout comme sa famille l’entendrait. Il exigeait impérieusement qu’il devint avocat. Cette exigence ne contribua pas peu à fortifier ses goûts et fixer sa décision. Depuis qu’il y a des pères, et cela date déjà de loin, je m’étonne qu’ils ne se soient pas encore aperçus que contrarier les passions , c’est les faire pousser.
Le jeune Marino eut, à propos des études qu’il faisait et de celles qu’il ne faisait pas , plus d’un assaut à subir dans la maison paternelle. Il fut soutenu dans ses tracasseries domestiques par le marquis Manso, qui était destiné à consoler les poètes vieillis et à encourager les jeunes. Ce grand seigneur, qui eut l’honneur de secourir le Tasse et la bonne fortune de recevoir Milton , fut le premier protecteur de cet avocat réfractaire qui s’obstinait à plaider contre la volonté de son père. Il lui ouvrit sa bibliothèque et sa bourse, et ce fut chez lui que , tout jeune encore , Marino connut le douloureux prisonnier du duc de Ferrare. L’infortuné, qui se mourait de son génie, éveilla celui de son émule , qui n’aspirait qu’à vivre , et le débutant conçut dès ce moment l’ambitieuse idée de devenir son égal. Le mourant avait chanté la délivrance de Jérusalem , le novice résolut de chanter sa destruction. C’était bien téméraire ; mais il ne faut pas faire fi de la témérité : elle ressemble à l’héroïsme.
Manso, qui n’ignorait pas que la pauvreté énerve l’intelligence et que l’obscurité l’étouffe „ que la réputation se laisse prendre à l’éclat du monde et qu’elle vous vient d’autant plus vite qu’on a l’air de pouvoir se passer d’elle, Manso, dans sa bienfaisance expérimentée, s’inquiéta pour lui d’une position , où le travail devînt aisé et la récompense assurée. Il lui fit obtenir le poste de secrétaire du prince de Conca, grand amiral du royaume de Naples. Un peu de l’éclat du maître et de sa cour se réfléchit sur le jeune poète, et ses premiers vers s’en ressentirent : ils sc colorèrent, comme l’arc-en-ciel, d’un éclat qui ne leur appartenait pas. Ils furent accueillis avec une libérale indulgence, peut-être même reçus avec trop de faveur. Si les obstacles et les difficultés découragent, la facilité du succès détend l’àme, et nous rend incapables de le justifier.
Quoi qu’il en soit de ce pronostic, Marino fut bientôt l’enfant gâté de la renommée. « Il avait reçu de la nature , dit un de ses biographes trèsdigne de le bien juger, Salfi, le continuateur de Ginguené, les moyens physiques et moraux les plus favorables à sa vocation. Une taille avantageuse semblait annoncer sa supériorité. Sa physionomie était expressive et prévenante , son maintien noble, son parler doux et insinuant. Doué d’une extrême sensibilité , il ne recevait des objets
qui l’entouraient aucune impression qui restât oisive et stérile dans son esprit. Tout animait son imagination. Il retraçait et embellissait tout sans efforts. Peut-être, à l’exception de l’Arioste, nul ne fut plus naturellement poète que lui. » Il est probable que Salfi a raison. L’usage qu’il lit de ses richesses n’en est que plus fâcheux. C’est un avantage immense d’avoir la nature pour soi, mais cela ne suffit pas. Quand on a ce qui ne peut se donner , il faut absolument tâcher d’avoir ce qui s’acquiert, et ce n’est pas au-dessus des forces humaines. Il ne s’agit que de vouloir.
À vingt-quatre ans , Marino avait déjà une célébrité qui en aurait effrayé d’autres, tant il paraissait difficile de la soutenir, et à plus forte raison de la surpasser. Il n’était question que de lui, que de ses amours, de l’élégance incomparable avec laquelle il chantait ses plaisirs ou pleurait ses chagrins. Il conduisait de front l’étude et les aventures , maniant l’épée comme la plume , et se battant pour ses amis quand il ne se battait pas pour son compte. Cette façon de mener l’existence aurait bientôt fini sans doute par miner son talent ; mais ses désordres ne tardèrent pas à avoir un terme. Il s’engagea en étourdi dans je ne sais quelle affaire de rapt, dont il faillit ne pas sortir. Après avoir risqué d’y perdre la vie, il pensa y laisser sa liberté. Il ne dut son salut qu’à l’inter-
cession de Manso, dont la bonté infatigable veillait toujours sur lui. On ne put cependant pas le sauver tout à fait : il fut forcé de s’exiler. Il quitta Naples en proscrit.... pour y rentrer plus tard en triomphateur.
Dès qu’il lui fut loisible de partir, il se rendit à Rome, où le bonheur lui fut fidèle. Précédé dans cette ville par les recommandations et l’amitié de son protecteur , il y gagna presque aussitôt l’affection du cardinal Cinzio Aldobrandini , dont le nom sera toujours cher aitx lettres. C’est ce prélat qui avait tenté de réconcilier le Tasse avec la vie , qui lui avait commandé pour ce monde une couronne qu’il ne devait recevoir qu’au ciel , dont la compassion délicate avait adouci ses derniers moments. Il crut retrouver dans Marino un héritier de ce beau génie si malheureux, et il n’eut rien de plus à cœur que de le préparer à la gloire sans le faire passer par l’infortune. Il l’emmena avec lui à Ravenne , dont il était archevêque , et de là à Turin, où il fut envoyé en qualité de légat.
Marino , à celte époque , avait déjà fatigué la presse de ses exploits ; on lui devait sept ou huit volumes de vers, et il annonçait son fameux poème de l’Adone. Il s’était exercé dans tous les genres possibles de poésie lyrique, avec une confiance un peu hautaine, qui lui gagnait plus de prosélytes que n’eùt fait sa modestie, et il com-
mençait, sans le vouloir peut-être, à faire école; il avait tous ses rivaux pour imitateurs. On préférait l’esprit tourmenté de ses sonnets aux grâces quelquefois trop parées, mais toujours si charmantes, de Pétrarque; on préférait la coquetterie minaudière de ses expressions aux délicatesses polies de Pietro Bembo. 11 fut accueilli à la cour de Turin comme un phénomène, et, pour ne pas dire plus, comme le régénérateur de la poésie italienne. Elle n’était cependant pas si déchue, puisqu’elle venait à peine de perdre le chantre épique des croisades , et possédait encore Cliiabrera. Mais Marino ne se bornait pas à avoir du talent , il y joignait beaucoup de savoir-faire, et avait l’art d’imposer l’hommage qu’on ne lui accordait pas spontanément. S’il rendait justice à tous les genres de gloire , il estimait surtout celle dont on jouit. Il mesurait la valeur de l’homme au bruit que fait la vie , aux échos qu’elle éveille , et il ne négligeait rien pour que la sienne fît fracas. Il fut servi à souhait. On le salua de bravos si sonores qu’il n’entendit pas les critiques, ou put faire semblant de ne pas les entendre.
Charles -Emmanuel, duc de Savoie, fut flatté de la préférence qu’il donnait à sa cour sur celle des autres princes d’Italie; et, le récompensant de ce qu’il avait fait pour l’encourager à faire davantage, il le nomma presque immédiatement
chevalier de l’ordre de Saint- Maurice et Saint- Lazare. Ce fut là son diplôme de gentilhomme, et c’est à partir de cette époque que , devant l’Europe comme dans la république assez peu nobiliaire des lettres , il s’appela le cavalier Marin , il cavalier Marino.
Le noble poète , ou , pour mieux dire , le poêle anobli, reprit à Turin, et sur une plus grande échelle, le train de vie qu’il menait à Naples, encensant vingt maîtresses sans peut-être en avoir aucune, et comptant fleurette à la gloire; charmant le public par scs vers , les courtisans par ses saillies; applaudi partout et le méritant quelquefois ; multipliant ses rimes amoureuses , maritimes, bocagères, lugubres, morales, sacrées ou ])lus|que cavalières; aiguisant aujourd’hui des satires, gonflant demain des panégyriques à la manière de Claudien et de Sidoine Apollinaire ; peignant à la plume une foule de portraits toujours flattés et rarement ressemblants, ce qui dans ce temps-là était tout à fait inutile pour un portrait ; faisant des épithalames aussi longs que des poèmes, et des poèmes aussi peu divertissants que ses épithalames. Il me parait difficile de dire que ce fût une existence bien remplie; mais elle était très-occupée.
A voir aujourd’hui cette masse énorme de poésies de toutes les couleurs , on s’étonne qu’un seul
homme ait pu suffire à tant de vers, quand on sait qu’il n'abdiquait pas pour cela un seul de ses plaisirs. On se l’explique d’autant moins, qu’en dépit de tout ce qu’il en faudrait rayer, ses œuvres , même les plus fautives , attestent im travail véritable, des connaissances réelles, une recherche patiente des ressources du langage» C’est que , malgré son r<Me de grand seigneur et de libertin , il était au fond , et avant tout , homme de lettres ; c’est qu’en s’abandonnant ouvertement à tous les caprices de la folie, il saisissait pourtant en secret les moindres occasions d’entretenir et de cultiver sa réputation. On assure que , nonobstant le tumulte où il se plongeait, il trouvait moyen de consacrer la majeure partie de son temps à l’étude. Ses biographes ont prétendu qu’il ne donnait guère que deux heures au sommeil, et qu’il passait le reste de la nuit à méditer, à lire et à composer. Je le veux bien : ce n’est pas à nous à le quereller là-dessus ; c’est à l’ombre de ses maîtresses.
Bien qu’il se crût aux anges, tout cependant ne fut pas rose pour lui durant son séjour à Turin , et ce singulier rival du Tasse dut en éprouver un moment l’infortune. Chacun sait que l’Envie est un hôte habituel des cours, et qu’elle possède le don, fort malheureux d’ailleurs , d’être à la fois partout. Peut-être ne s’était- elle pas encore éloignée de
Ferrare, mais cela ne l’empêchait pas d’habiter aussi près du duc de Savoie. Après être demeurée longtemps près d’Alphonse d’Est sous la forme de Guarini, qui avait assez de talent pour ne pas lui permettre de prendre sa figure, elle résidait alors près de Charles- Emmanuel sous le nom de Gaspard Murtola, qui n’avait, lui, aucun motif pour l’empêcher d’emprunter ses traits. Ce déplorable rimeur venait de publier sans succès un poème en vingt-deux chants sur la Création , et il s’en prit de cet échec au poème inédit de l'Adone, dont l’auteur récitait volontiers des fragments qui accaparaient les cent voix de la Renommée , bonne raison pour qu’elle n’en eût pas une au service de Murtola. Plus cette raison était bonne, plus nécessairement elle était mauvaise , et il n’était sorte de calomnies qu’il n’inventàt pour imposer silence à des fanfares qui troublaient le sommeil de sa vanité.
Ennuyé de toutes les petites diatribes que lui décochait sourdement son ennemi, Marino y répondit par un sonnet où il tournait en ridicule le nouveau créateur de l’univers, il Mondo creato du Cm. Murtola. Il eut l’esprit de mettre les rieurs de son côté , crime impardonnable aux yeux ou plutôt aux oreilles d’un jaloux. A cette Ménippéc de quatorze vers, ledit jaloux riposta par un volume. Il jeta à la tête de son adversaire un livre injurieux et grossier, qui ne fit rire personne et assomma
tout le monde : Compendia délia vita del cavalier Marino. Celui-ci, pour mettre fin à cette guerre bouffonne, mais si peu comique, publia une série de sonnets satiriques , réunis sous le titre de la Murtoléide. Ils avaient le malheur d’ôtre mordants et d’avoir de quoi mordre. Lancée à fond de train sur sa piste, cette meute d’ôpigrammes ne lui laissa de trêve ni jour ni nuit. Il ne sut bientôt plus à quelle morsure entendre.
Ce singulier moyen de terminer une querelle n’eut d’autre effet que de l’exaspérer. Le pamphlétaire bafoué, désespérant d’avoir raison de son antagoniste par le sarcasme , aima mieux l’attendre au coin d’une rue et lui tirer un coup de fusil. L’argument n’est pas sans mérite ; mais la passion est aveugle , et il paraît que l’œil du libelliste n’était pas plus juste que son esprit. 11 visa de travers et cassa le bras d’un favori du prince qui se promenait avec Marino. Ce n’était pas ça qu’il voulait, mais l’intention ne valait pas mieux que le fait.
Le crime était avéré , et la peine de mort imminente. Le coupable l’eût infailliblement subie, si celui qu’il avait eu le désir de tuer n’eût demandé et obtenu sa grâce. Ce n’est pas admirable, mais cela dénote un fonds* de générosité dont il est juste de tenir compte. Quel que soit le motif qui ait dirigé le poète , qu’il ait été bien aise d’étaler de la gran-
deur d’àme, et de faire en toute sécurité le pendant de la clémence d’Auguste ; qu’il ait pensé qu’il n’j a pas de plus sûr moyen d’écraser quelqu’un que de lui pardonner, et que son ennemi ne se relèverait jamais de cet acte de bonté : toutes ces suppositions sont admissibles ; toujours est-il que son procédé avait droit à quelque reconnaissance. Il n’en fut pas ainsi. Lui-même s’empressa de porter à Murtola la nouvelle de sa délivrance. Mais, s’il crut que ce bienfait désarmerait le furieux, il se trompa. L’amourpropre blessé n’oublie rien et se venge de tout. Obliger les méchants , c’est jeter de l’huile sur leur ingratitude, à supposer toutefois que l’ingratitude soit une flamme.
Irrité d’une bienveillance magnanime dont il ne laissa pas que de profiter, Murtola fit accuser Marine d’un poème sanglant contre le duc de Savoie, la Cuccagm. Cette vengeance atteignit mieux son but que la première. Soit qu’il fût las de son favori , soit qu’il ne sût absolument plus quels honneurs lui rendre, le prince le fit arrêter, sans vouloir rien entendre, et jeter dans un cachot. Le Tasse fut confondu parmi les fous et Marino parmi les plus vils criminels. L’accusation était atroce : la punition no le fut pas moins.
On ne se borna pas à l’incarcérer, on lui enleva ses papiers, et on lui interdit toute lecture, ce qui était , dit Salfi, la plus grande peine qu’on pût lui
LE CAVALIER MARI NO. 1 fi
infliger. Lui- même a décrit ce supplice, oublié par le Dante dans son bordereau des tortures de l’enfer, et qu’il regarde comme un des plus cruels qu’on ait pu inventer. Ceux qui ne s’en rapporteraient pas là-dessus à ses plaintes peuvent aller demander à Pellico ce qu’il en est. Enfermer dans la nuit un homme tête à tète avec son génie , c’est le condamner au martyre que s’était imposé le roi Roderick , quand il se coucha tout vivant dans sa fosse, seul à seul avec un serpent. La pensée fait l’office du monstre : quand vous ne pouvez plus la nourrir, il faut qu’elle vive de vous.
L’emprisonnement cellulaire , tel que celui qu’eut à subir Marino , est une sorte de sépulture anticipée. On ne sait rien de ce qui se débat dans l’intérieur de ce tombeau : aucune pensée du mort ne passe à travers ses fentes; et ceux qui lui survivent, j’entends par là ceux qui sont libres, ont toute licence, s’ils se souviennent de lui, de le juger comme la postérité. Nous ferons comme ceux de ses contemporains qui, ne le vojant plus, se prirent à le traiter comme s’il était déjà d’un antre monde. Nous profiterons du temps où il demeure dans son cachot au régime absolu du si-
Iti LE CAVALIER ftARINO.
lencc, pour examiner en détail tout ce qu’il a lait avant d’y entrer, pour apprécier, autant qu’il est en nous, le caractère de son talent. Nous en serons plus à même de constater ce qu’il aura gagné ou perdu à revenir sur l’eau , c’est-à-dire sur terre.
Quoi qu’on en ait dit ou qu’on en puisse dire , ce talent, que l’on prise aujourd’hui si peu, était des plus réels, et il en a donné des gages éclatants. Nous ne partageons pas l’enthousiasme, le fanatisme plutôt, d’un de ses disciples, qui n’a pas craint d’écrire, du vivant même de son maître, que les Toscans, les Grecs, les Égyptiens, les Chaldéens et les Hébreux n’avaient jamais eu un si grand poète; mais nous avancerons fermement que, s’il fût venu à une autre époque, il était de force à être compté parmi ceux qui honorent leur pays et font honneur à l’espèce humaine. C’est encore quelque chose qu’une belle destinée manquée.
Le malheur de Marino fut de naître dans un temps où toutes les routes connues de la littérature avaient été sillonnées par le génie; où, si l’on tentait de s’y engager, on risquait d’ètre étouffé par l’ombre des monuments qui s’y dressaient de toutes parts. Il résolut de s’en ouvrir de nouvelles, ne fùt-ce que des sentiers; il n’y a que le nouveau, disait-il, qui soit capable de surprendre et de cap-
LE cr . LIER MARINO.
fiver l’attention du public. Qui ne sait pas étonner son monde, écrit-il dans la Murtoléide, n’est bon que pour l’étrille :
Chi non sa far stupir, vada alla striglia.
Ce n’est pas la seule fois qu’il ait exprimé dans ses vers l’intention formelle d’être novateur. Complice de Galilée , qu’il célèbre dans l’Adone comme ayant dévoilé aux yeux mortels ce que la nature leur avait jusqu’alors dérobé :
Tu del ciel, non del mar, Tifi secondo.
Adone, ch. X, st. 45.
partisan des idées de Bernard Telesius, qui avait essayé de recréer la philosophie, il voulut à son tour, comme l’un dans l’espace, comme l’autre dans le champ spéculatif de la raison, chercher des régions inconnues dans le domaine de la poésie :
Vago desio mi spinse, et mi dispose
A cercar nove terre e nove cose.
Adone , ch. IX, st. 73.
H n’est rien moins que sûr qu’il les ait trouvées, et, dans sa longue navigation intellectuelle, il se pourrait bien que, abusé parle mirage de l’amourpropre, il eût pris des bancs de vapeurs pour des îles; mais c’est déjà beaucoup d’avoir senti qu’il y avait encore plus d’une contrée à inscrire sur nos cartes, et de s’ètre embarqué pour en lever les plans. Si on n’a pas à le remercier de la décou-
verte , on doit au moins lui savoir gré de ses prévisions et de ses efforts.
Ces pays mystérieux dont il pressentait l’existence, mais qu’il n’a guère aperçus et touchés qu’en rêve, c’est peut-être un peu sa faute s’il ne les a qu’entrevus. Je crois qu’il était fait pour les explorer. S’il eût été plus convaincu que le plaisir et la gloire sont incompatibles, il est à présumer que la méditation eût heureusement développé les facultés éminentes que lui avait départies la Providence, et que son talent fût devenu du génie. 11 est permis de supposer que , moins pressé de récolter et de jouir, ses tentatives de réfonnes, au lieu de porter sur l’arrangement plus ou moins adroit des mots, eussent pu se porter sur le fond même de la pensée. 11 ne s’est pas donné le temps d’y prendre garde : tout occupé des sons, il a oublié l’instrument.
Faute de réflexions, il est arrivé à Marino ce qui arrive à la plupart des écrivains de décadence : c’est de s’inquiéter du vêtement avant de songer aux corps qui s’en doivent parer. Il se trouve souvent alors qu’au lieu d’habiller des êtres on n’habille que des mannequins. La forme est assurément chose d’importance; mais il faut de toute nécessité qu’elle soit commandée par la pensée, et non que l’accessoire .l’emporte sur le principal. Chez Marino , il n’y a le plus souvent que des accessoires, et on cherche le principal.
Lorsque ce brillant esprit vint au inonde, la Muse lyrique paraissait avoir peu de conquêtes à espérer : il crut que c’en était une de lui mettre des papillotes, et il lui frisa les cheveux. Elle marchait comme une déesse : il lui apprit à pirouetter comme une danseuse; elle chantait comme Palestrina: il devina, pour les lui enseigner, les plus misérables fioritures du xviii* siècle ; elle avait tantôt le ton grave et austère du Dante, tantôt l'accent gracieux et tendre de Pétrarque : il lui fit grimacer des sornettes prétentieuses, comme il devait s’en chiffonner à l’hôtel Rambouillet. Ce sont là de vraies victoires à perdre les vainqueurs.
De même que la poésie lyrique, l’épopée romanesque avait été à cette époque à peu près aussi loin qu’il lui soit possible d’aller. On peut, en effet, combiner et raconter d’autres aventures que le Tasse ou l’Arioste, inventer d’autres machines, mais il est peu probable qu’on fasse mieux : et d’ailleurs à quoi bon les surpasser? Quand bien même vous réussiriez, on ne vous saurait aucun gré . de ce triomphe : on leur tiendrait compte de l’avantage d’être venus les premiers, et l’on vous imputerait à crime d’avoir marché dans leurs voies, quand vous pouviez essayer de vous percer les vôtres. Marino s’en est bien douté; mais il n’a fait que s’en douter, et au lieu de s’adresser, comme il l’aurait dû, aux Muses sévères de la science et
île la philosophie, il ne s’est adressé qu’aux caprices de la mode, aux fantaisies du moment. Quand on prend Galilée pour modèle, quand on veut, comme lui, aborder à de nouveaux mondes et jeter l’ancre de sa pensée là où l’esprit humain n’a jamais pénétré, il faut faire bien attention à lie pas prendre des feux follets pour des étoiles.
Après la science et la philosophie, il y avait encore , pour un. poète penseur, une autre carrière à parcourir, une carrière que le pied de l’Italie avait à peine effleurée, et qui devait tenter un homme de bonne trempe, sérieusement épris d’une renommée sérieuse : c’est le drame, qui n’est que la philosophie de l’histoire en action, la philosophie de l’histoire ou celle de la société dans laquelle on vit, suivant les diverses manières d’envisager les laits. Mais là encore il ne suffit pas, pour réussir, d’un esprit sémillant, d’une intelligence ornée. On n’apprend à connaître les hommes qu’en s’éloignant d’eux. Si, pour les peindre tels qu’ils sont, il est indispensable de les avoir vus , il est nécessaire aussi de ne pas les voir sans cesse, de ne pas se mêler journellement à leurs jeux' ou à leurs intrigues. La solitude concentre , le monde éparpille, et on ne saurait trop se concentrer, quand il s’agit d’animer de sa propre vie des événements qui ne sont plus, ou des événements qui peuvent avoir été. Cela n’entrait pas dans les arrangements
de Marino , qui était avant tout amoureux de ses aises, qui, habitué de bonne heure à l’ivresse des louanges , n’avait pas la force de se résigner à la sobriété et d’attendre patiemment l’éloge, dont les ailes ne s’ouvrent guère qud pour aller au-devant des morts. Il croyait plus sûr de courir après, sauf à n’en attraper que l’ombre.
Aveuglé par toute cette poussière dorée qui voltige dans les salons, et qu’il se jetait volontairement dans les yeux , il prenait la gloriole pour la gloire. L’aigle manqué se fit papillon, ou, pour parler sa langue, de soleil qu’il pouvait être, il se laissa devenir éclair ou météore. Au lieu de creuser dans le cœur des humains et des choses, il ne s’attacha qu’aux superficies, et ne s’occupa, si je puis dire, qu’aux fanfreluches de la poésie. Toute son attention se porta sur le mécanisme de la phrase : il devint avide de toutes les friandises de l’expression, de tous les colifichets de l’esprit. 11 se composa une palette admirable, pour ne peindre que sur du papier des tableaux que le vent emportait II pouvait être un poète , et ne fut qu’un versificateur d’une merveilleuse adresse, brodant, enjolivant de petites idées, nous faisant déplorer à chaque instant qu’on eût perdu tant de talent et d’années à ciseler, à émailler des babioles, qui n’amusent plus que les amateurs d’archaïsmes et de curiosités.
« Ce qu’on estime le plus, dit Salfi, parmi les nombreuses poésies de Marino, ce sont ses sonnets bucoliques. Le siècle précédent avait vu quelques essais dans ce genre, et Varchi surtout s’y était distingué ; Marino surpassa tous ses devanciers, et personne ne l’a encore éclipsé. « Il nous en coûte de contredire un juge si compétent; mais je n’ai pas le moindre goût pour cette nature artificielle et théâtrale, qui n’a pas plus de rapport avec la vraie que les moutons de Florian avec les vrais moutons. J’aime certainement mieux voir aux bergers de la littérature des habits bien faits et de drap fin , que de grosses vestes de serge rapiécées ou trouées; mais il me paraît fort inutile de les pomponner comme des damoiseaux, et de substituer l’odeur distillée des cosmétiques aux parfums champêtres du sainfoin ou de la marjolaine.
La poésie et la nature sont comme l'asymptote et sa courbe : il faut qu’elles se suivent et se rapprochent toujours sans jamais se loucher, à plus forte raison sans se confondre. Chez Marino, c’est le contraire : la nature et la poésie se font vis-àvis, en marchant à reculons. Il y a pourtant, par-ci par-là, dans ses Rime Boscherecce, quelques tableaux agréables et dignes d’être remarqués, comme celui du rossignol qui se voit chanter dans l’eau :
Sovrà l’orlo d’un rio lucido e netto,
Il canto soavissimo sciogliea
Musico Rossignuol, c’ haver parea E mille voei, e mille augelli in petto.
Echo, che d’ascoltarlo havea diletto,
Le notte intere al suo cantar rendea ;
Ed ei vie più garria , che lei credea Vago, che 1’ émulasse, altro augeletto.
Ma mentre, che’l ténor del bel concento Raddoppiava più dolce à caso scorse L’imagin sua nel fugitivo argento.
Riser le Ninfe, ed ei ch’ allor s’accorse Schernito esser dall’ acque, anzi dal vento ,
A celarsi trà rami in fretta corse.*.
« Sur le bord d’un ruisseau transparent et sans tache, un harmonieux rossignol laissait courir dans l’air ses chants les plus exquis; on eût dit qu’il avait mille voix et mille oiseaux dans le gosier.
« Écho, qui se délectait à l’écouter, répondait note par note à ses accents , et plus Écho gazouillait, plus il s’imaginait qu’épris de son ramage un petit rival ailé cherchait à l’imiter.
« Mais, tandis que le musicien de ce charmant concert redoublait plus doucement ses cadences , il avisa par hasard son image dans le fugitif argent des eaux.
« Les Nymphes se prirent à rire , et lui , qui se crut en butte aux moqueries de l’onde et du vent, s’en fut en toute hâte se cacher dans les ramées. »
Je n’assurerai pas que cette petite fleur des prés soit un diamant; mais c’est peut-être une perle. Il faut s’en contenter : on ne doit pas trop exiger des pierreries ; les moins pures sont encore précieuses.
On pardonne ou on peut pardonner quelque recherche dans le langage, lorsqu’il s’agit d’exprimer des sentiments qui, tout naturels qu’ils puissent être, sont parfois très-compliqués; mais épuiser toutes les mignardises de la parole pour décrire ce qu’il y a de plus naïf et de plus simple, c’est, au lieu de l’embellir en la copiant, travestir indignement la nature. Tel est, trop fréquemment, le tort de Marino; il met du fard à tout ce qu’il rencontre, à ses oiseaux comme à ses fleurs, et peu s’en faut que ses vaches n’aient du rouge comme scs bergères. J’avoue que je me passerais volontiers de ce genre de toilette.
Je n’ai pas grand attrait non plus, j’en conviens, pour les vers maritimes de notre auteur. Pris isolément, il y en a sans doute un assez grand nombre de pittoresques et de bien tournés; mais tout cela , pour me servir d’un jeu de mots qu’il n’eût pas dédaigné, tout cela manque de fraîcheur et de limpidité. Ses sources ne courent pas à travers champs; elles dansent, comme à l’Opéra, la gavotte ou le menuet; elles vocalisent au lieu de murmurer. Des ondes frelatées et toujours en représentation ne me vont pas. Je me soucie peu
d’une mer qui roule des flots de musc , et de rivières qui sentent l’ambre : je préfère l’eau pure.
«< Marino, dit encore Salti, avait été devancé dans le sonnet bucolique ; mais il s’exerça le premier dans le sonnet polyphémique , où il s’est plu à retracer les amours et les fureurs de Polyphénie. *« Je confesse encore que cette priorité est d’un assez pauvre mérite à mes yeux, et que je m’intéresse médiocrement aux élégies rugissantes de ce hideux colosse. Ce n’est pas qu’on 11e rencontre là, comme partout ailleurs dans ces œuvres si mêlées, quelques vers énergiques ou charmants, qui vous dédommagent de la fatigue de les chercher ; mais la récompense séduira peu de monde. Une idylle de Théocrite vaut mieux que ce fatras de beautés, originales peut-être, intraduisibles, je le veux bien , mais avant tout pénibles et contournées. Vous figurez-vous une de ces montagnes sculptées de l'antique Égypte, un de ces géants de granit qui avaient soixante coudées de haut, se détachant de sa base pour aller jouer de la flûte au bord d’une claire fontaine, et faire des madrigaux comme M. Dorât? Jamais, quoi que l’on lasse, je ne pourrai supporter un Sésostris à la fleur d’orange ou un Cyclope alambiqué. En fait de ridicule, je donne la pahne aux extravagances de Gongora. Elles sont aussi monstrueuses que son héros.
La plupart des recueils publiés jusqu’alors par le poète ont été réunis sous le titre de La Lira del Cavalier Marina, et nous n’avons point encore interrogé les cordes les plus harmonieuses et les mieux timbrées de cette lyre , celles qu’il a consacrées à ses amours. Il ne faut chercher, dans cette collection de soupirs modulés sur tous les tons, ni passion, ni tendresse, ni abandon. Vous n’y trouverez pas, comme dans Pétrarque, les subtilités du cœur réfléchies dans les subtilités du langage : vous n’y verrez que l’adresse et la sensualité de l’esprit. L’amour, pour lui, n’est qu’un thème: ce n’est pas un sentiment.
On le répète sur tous les tons ; mais il ne faut pas s’y méprendre : quoiqu’elle nous paraisse souvent quintessenciée dans sa forme, la pensée de Pétrarque est toujours simple. L’afi’cclalion ou l'afféterie qu’on lui reproche ne vient pas de lui : elle tient à un génie qui est plus fort que l’idiome dont il se sert, qui ne peut trouver d’expression égale à ce qu’il éprouve, cl qui en choisit une inusitée, parce qu’il ne voit rien nulle part d’analogue à ce qu’il ressent. A l’étudier de près, ce qu’on prend pour un signe de faiblesse en est un de puissance et de supériorité.
Il n’en est pas ainsi des hyperboles excentriques de Marino; lui n’a que de l’esprit, et, s’il le replie de mille façons, ce n’est pas que la passion l'y
Dioitized bv (
condamne , ce n’est pas que sa pensée , à l’étroit dans le cercle de la langue, cherche avec anxiété une tangente pour s’échapper : c’est uniquement dans la crainte de ressembler à quelqu’un. Il ne tient pas à ce qu’on le suppose un amant bien épris , il veut qu’on le prenne pour un amant qui ne dit rien comme personne. Il y a parfaitement réussi.
Dans l’exorde de son livre , il dit bien , en s’adressant à l’amour :
Se desti morte al cor, da vita al canto.
« Si tu as donné la mort au cœur , donne la vie au chant. »
Mais l’amour, qui n’avait pas tué son cœur, ne l’a pas entendu. Aussi n’est-ce pas lui qui fera vivre ses plaintes ; c’est l’esprit qu’il y a semé d’une main prodigue, et qui est souvent assez brillant pour nous éblouir, pour nous empêcher, sinon de voir, au moins de compter ses fautes.
Nous citerons comme exemple de cet esprit un sonnet blâmé par Salfi , mais admiré par un des plus habiles critiques de l’Italie. Marino dit là que, puisque dans l’enfer on n’admet que la peine du feu , il veut continuer à être brûlé par les yeux de sa dame , et qu’elle trouve , elle , son enfer dans le cœur de son amant.
Donna, siamo rei di morte. Errasti, errai,
Di perdon non son degni i nostri errori.
Tu ch’aventasti in me si üeri ardori ,
Io che fiamme a si bel sol furai ;
Io ch’una fera rigida adorai ,
Tu che fbsti sord’aspe a miei dolori,
Tu nell’ire ostinata, io negli amori,
Tu pur troppo sdegnasti, io troppo amai.
Hor la pena laggiù, nel cieco Averno Pari al fallo n’aspetta. Arderà poi Chi visse in foco, in vivo foco eterno.
Qui vi (s’Amor fia giusto) ambeduo noi A l’incendio dannati, havrem l’inferno :
Tu nel mio cor, ed io negli occhi tuoi.
« Dame, nous sommes coupables et méritons la mort. J’ai failli, tu as failli : nos erreurs ne sont pas dignes de pardon , toi qui as jeté dans mon sein tes racines de flamme , moi qui ai dérobé les feux d’un si brillant soleil :
« Moi qui ai adoré ta sauvage rigueur; toi qui fus, comme l’aspic, froide et sourde à mes douleurs : toi obstinée dans tes colères comme moi dans mon amour : toi qui t’es trop courroucée, moi qui ai trop aimé.
« Égaux dans la faute, la même peine nous attend dans l’aveugle Tartare. Qui vécut ici-bas dans le feu brûlera désormais dans le feu vivant de l’éternité.
« Là (si l’Amour est juste), condamnés tous deux à l’incendie, nous aurons tous deux notre enfer , toi dans mon cœur , moi dans tes yeux. »
Tout cela sans doute est légèrement tiré par les cheveux et d’un goût plus qu’équivoque. Mais les vers sont tournés avec autant de gentillesse que d’élégance : leur grâce musicale chatouille insidieusement l’oreille, et glisse dans la mémoire, sans s’inquiéter de la réflexion. Ils plaisent , quoi qu’on en ait, et l’on conçoit qu’un classique comme Muratori ait pu , dans un de ses jours d’indulgence, donner pour l’avenir droit de passe à ce sonnet. Tout en y mettant quelque restriction, je ne me fais aucun scrupule d’ètre de son avis.
Marino avait trop d’esprit pour ne pas sentir qu’il en franchissait de temps en temps les bornes, et c’est sans doute dans ses moments de résipiscence qu’il essaya de l’appliquer à des sujets de morale et de sainteté. Quoiqu’il ne le laisse point apercevoir, les habitudes mondaines de son talent devaient se sentir gênées par la gravité religieuse des sujets qu’il s’imposait. Aussi, faut-il le dire, cette partie remarquable de ses œuvres est la moins volumineuse : on doit le regretter, quand on se rappelle ce beau sonnet sur l’homme , que tous les amateurs de poésie italienne savent par cœur :
Apre l’uomo infelice allor che nasce
In questa vita di miserie piena
Pria ch’al sol, gli occhi al pianto : e nato appena
Va prigionier fra le tenaci fasce.
Fanciullo poi, che non più latte il pasce Sotto rigida sferza i giorni mena ;
Indi in età più ferma e più serena Trà Fortuna ed amor more et rinasce.
Quante poscia sostien tristo et mendico Fatiche e morti, in fin che curvo e lasso Appoggia a debil legno il fianco antico !
Chiude alfin le sue spoglie angusto sasso Ratto cosi, che sospirando io dico :
Dalla cuna alla tomba è un breve passo.
« Infortuné, l’homme, alors qu’il débarque dans cette vie pleine de misères , avant de les ouvrir au soleil, ouvre les yeux aux larmes : à peine né , on l’emprisonne hermétiquement dans ses langes.
« Enfant ensuite, qu’un lait pur ne nourrit plus, ses jours esclaves marchent sous la férule. Un peu plus tard, dans un âge plus fort et plus éclairé, c’est sous le fouet de l’ambition et de l’amour qu’il meurt et qu’il renaît.
« Que de fatigues , que de morts après cela , triste et pauvre, n’a-t-il pas à subir, jusqu’à ce que, las et voûté, il appuie d’un bâton fragile son vieux corps qui chancelle !
« Une étroite pierre enferme à la fin ses dé-
pouilles, et tout cela va si vite, que je dis en soupirant : Du berceau à la tombe il n’y a tout au plus qu’un pas ! »
Ce ne sont pas là sans doute de ces vers , qui vous arrachent de l’âme un cri d’admiration. Il n’y a pas là de ces pensées qui attestent que le poète est descendu jusqu’au fond des abîmes de l’être, et qu’il en a rapporté les secrets de la Divinité ; mais c’est simple, énergique, concis, d’une merveilleuse limpidité. S’il eût laissé de son talent beaucoup de témoignages de cette espèce, on ne lui mesurerait pas aujourd’hui si strictement la renommée, qu’on lui dispensait autrefois sans compter.
Dans ces mêmes poésies morales qu’on ne lit plus guère, nous distinguons encore un magnifique sonnet sur Rome, qui prouve qu’au milieu de toutes les flatteries qu’il n’économisait pas plus qu’on ne les lui épargnait, et qui semblaient un, fade écho des adulations du Bas-Empire, il savait eependant s’élever à des pensées nobles et patriotiques :
Vincitrice del monde , ahi! ch i t’ha scossa Dal seggio, ove fortuna alto t’assise !
Chi del tuo grand cadavere divise
Per l’arena le membra e sparse ha l’ossa?
Non di Brenno il valor, non fu la possa D’Annibal, cite ti vinse e che t’ancise !
Nè ehe dar potess’ altri , il Ciel permise Al tao lacero tronco erbosa fossa.
Per te stessa cadesti a terra spinta ,
E da te stessa sol battuta e doma Giaci a te stessa in una tomba ed estinta :
E già non convenia, che chi la chioma Di tante palme orné, fusse poi vinta.
Vincer non devea Roma altri , che Roma.
« Conquérante du monde, quelle secousse t’a jetée hors du trône où t’avait assise si haut la tortune? qui a déchiqueté ton grand cadavre et dispersé par l’arène tes membres et tes os?
« Ce n’est pas la valeur de Brennus, ce n’est pas la main puissante d’Annibal , qui t’ont vaincue et amputée; et, ce que personne n’aurait pu te donner, est-ce le ciel qui a fourni à ton tronc lacéré l’herbe d’une fosse ?
« C’est par toi-même que tu es tombée , c’est toi qui t’es rayée de la terre : et, battue par toi seule , par toi seule domptée, tu gis éteinte dans une tombe où toi-même t’es couchée.
« Il ne convenait pas qu’une reine, qui se para le front de tant de palmes , subît jamais l’outrage d’une défaite ; il n’y avait que Rome qui pouvait vaincre Rome. »
On peut comparer ces vers au fameux sonnet de Fil ica ja sur l’Itaîie , qui ferait presque adopter
la décision de Boileau, et à la fin de ce can zone intrépide que Pétrarque adresse à Ricnzi. Us sont dignes de ce parallèle. N’eût-il pas fait autre chose , c’était assez pour obtenir un nom et pour le conserver. Puisque nous sommes en veine d’éloge, nous ne devons pas oublier non plus, dans ses poésies sacrées, ce second sonnet sur Home, qui n’est pas inférieur au 'premier, sur Rome tombée païenne sous le poids de ses dieux, et relevée reine par la croix :
Roma , cadesti , è ver : già le famose Pompe del Tebro e ’l gran nome latino,
E le glorie di Marte e di Quirino Co’ denti eterni il re degli anni ha rose.
Te per le tombe e le ruine erbose Invan cerca dolente il peregrino,
Che di Celio le rocche e d’Aventino Giaccion tra Y erbe , a sè medesme ascose.
Ma sorta ecco ti veggio, ed al governo Siede di te non rio tiranno e fero,
Ma chi dolce su 1’ aime ha scettro eterno.
Reggesti il fren dell’ Universo intero,
Or del ciel trionfante e dell’ inferno Fatto hai con Dio comune il sommo impero.
« Rome, tu es tombée , il est vrai. Déjà les pompeuses splendeurs du Tibre , et le grand nom latin, et les gloires de Mars et de Quirinus, le roi des ans les a rongés de ses dents éternelles.
« A travers les tombes et les ruines moussues, le voyageur attristé te cherche en vain ; tes décombres , à eux-mêmes cachés , donnent dans les broussailles sur les rochers du Célius et du mont Aventin.
t« Mais voilà que je te vois debout ! et pour te diriger se lève, non pas un tyran cruel et terrible, mais un souverain dont le sceptre éternel veille doucement sur les âmes.
« Tu as jadis passé ton frein à l’univers entier ; maintenant , du ciel triomphant et de l’enfer , tu as fait en commun avec Dieu un empire immuable et suprême. »
De pareils vers nous ont fait regretter plus d’une fois qu’il n’ait pas étudié plus sévèrement un art dont il maniait si bien les ressources. Nous en donnerons encore une preuve. Un nommé Cotta , je crois, a fait un volume entier de sonnets sur le Créateur. Le sujet est assez vaste pour en comporter davantage. C’est cependant beaucoup, et peut-être trop pour des lecteurs mortels, qui n’ont pas l’éternité à leur disposition. Ce fut sans doute l’avis de Marino. Au lieu d’un livre, il n’a fait qu’un seul sonnet sur Dieu, un seul, mais il .a plus de poids et de grandeur que l’ouvrage pléthorique de son confrère. C’est un des plus beaux qu’il ait faits; et le dernier tercet se termine par un trait
sublime. Le poêle s’élance jusqu’au trône du Tout- Puissant , et ose pénétrer cet immense abîme de lumière qui le cache à nos yeux. Après de vains efforts, il avoue que moins il le comprend, plus il le connaît :
Quanto t’intendo men, più ti conosco.
Nous ne ferons à personne l’injure d’analyser tout ce que le poète a fait entrer d’idées dans ce vers si concis et si plein. 11 est impossible d’exprimer avec plus d’énergie et de précision une vérité plus complexe et plus incontestable. On me dira peut-être que, lorsqu’on peut s’élever si haut, on est bien coupable de descendre si bas! C’est vrai , mais n’a pas qui veut assez de vertu pour la perdre.
Telle fut la première période de la vie littéraire de Marino. Nous allons maintenant passer à la seconde. Tandis que nous nous prélassons à feuilleter ses œuvres , il ne faut point oublier que nous l’avons laissé dans un cachot, et qu’il devait d’autant plus souffrir de celte ignoble et stérile captivité, qu’il était plus habitué aux délicatesses de l’opulence et aux douceurs d’une paresse occupée. Nous venons de voir tout ce qui a précédé sa prison, il est temps de songer à ce qui l’a suivie.
ni:
Il y avait neuf mois que notre pauvre poëtc était enseveli vivant dans ce muet tombeau qu’avait tra versé le Tasse, et que devait un jour traverser Pci* lico, quand un reste de cette bonne fortune, qui paraissait l’avoir abandonné, amena à Turin le marquis Manso, son premier bienfaiteur. L’ami titré du prisonnier réussit mieux que quelquesuns de ses partisans déclarés, qui avaient imploré vainement son pardon, et qui, las de prier, avaient lini par se résigner à sa disgrâce. C’est assez l’habitude : on prend en général aisément son parti du malheur des autres. Manso fut moins commode : il s’informa scrupuleusement des causes qui avaient amené la détention de son protégé , et fut bientôt instruit de la déplorable intrigue qui l’avait fait condamner. Marino avait à expier bien des fautes ; mais il en expiait une qu’il n’avait pas commise.
Manso (l’érudition la plus désolante a parfois son bon côté) connaissait depuis des années ce fatal poème de la Cuccagna. Il n’eut pas de peine à démontrer qu’il avait été composé et publié à Naples, dans la première jeunesse de l’auteur, bien avant sa présentation à la cour de Savoie. Ce n’était pas cependant assez pour obtenir un ordre d’élargisse-
ment. Le juge, en reconnaissant son injustice, hésitait à la réparer. Il avait peur qu’une fois en liberté l’ingrat ne le punît (le ses fers par des satires qui le flétriraient dans la postérité. Il demanda un gage , une promesse d’oubli qui pût le garantir des ressentiments de son captif : à cette condition , il promit de le rétablir dans ses bonnes grâces et de le dédommager de tout ce qu’il avait souffert. Je ne sache rien de plus flatteur pour Marino que cette frayeur d’un homme qui veut se faire assurer contre les vengeances de la pensée, et demande au silence du poète un sauf-conduit pour sa mémoire
La caution n’était pas difficile à demander, mais elle était peu facile à fournir, et Marino courait risque de demeurer encore longtemps sous les verrous, lorsque, heureusement pour lui , son ennemi se ravisa. Il se contenta d’une espèce de contrat dans lequel il s’engageait à protéger l’auteur, tandis que , de son côté , l’auteur s’engageait à lui consacrer ses talents. Il est fâcheux qu’on n’ait pas conservé copie de ce traité de paix : ce serait une pièce unique dans les archives de la littérature.
L’histoire ne dit pas que l’un des signataires se soit donné grand mal pour tenir sa parole. Quant au poète, il fut fidèle à la sienne. Il fit l’éloge du duc de Savoie dans plusieurs passages de l'Adone , et notamment dans le chant X. Était-ce par générosité*? ce serait possible : mais je ne serais point
étonné que cc fùl par rancune. 11 11 e (levait pas ignorer qu’il n’y a rien de plus humiliant ail monde que d’ètre loué par ceux qu’on a méconnus et outragés.
Quelles que fussent à son égard les bonnes dispositions de la cour, et quelque enclin qu’il fiit luiinême à ne pas se rappeler son infortune, on doit présumer que le séjour de Turin n’avait plus pour lui beaucoup d’attraits, et on s’explique sans peine son empressement à changer de climat.
Devenu l’un des plus grands seigneurs de France, où l’avait appelé autrefois Marguerite de Valois, première femme de Henri IV, le maréchal de C 011 cini l’engageait depuis longtemps à se rendre auprès de lui. Il céda, sans plus tarder, à des instances maintes fois répétées, et partit à l’improviste pour Paris. Il y arriva en 1615, en plein règne de l’hôtel de Rambouillet. C’était, par infraction à l’étiquette et au protocole du ciel, le soleil qui daignait rendre visite à ses planètes.
Tout langage de précieuse à part, on avouera que, pour un riineur barbouillé de vermillon et chamarré de clinquant, amoureux comme lui des paillettes et des oripeaux de l’esprit, il était difficile de mieux tomber. C’était le beau temps du puriste Vaugelas, qui s’occupait à vanner tous les mots de la langue pour n’en faire entrer que la fleur dans sa traduction de Quinte Curce ; du lapidaire Gom-
bauld , qui taillait des quatrains à la journée , prenant modestement ses petits cailloux pour autant de camées; des Sarrasin et des Voiture, dont les rondeaux mordorés frétillaient dans l’eau de rose de toutes les toilettes : c’était le beau temps des Benserade, des Cotin, des Saint- Amand, tous petits princes qui n’attendaient qu’un roi , et qui se croyaient tous dignes de l’élre. Marino se présenta : ils lui donnèrent la couronne pour se la retirer.
S’il n’est pas démontré que uolrc Italien bit un homme de génie, on ne peut pas douter du moins qu’il ne fût un des hommes les plus intelligents cl les plus spirituels de ce siècle adolescent; c’est quelque chose : et il n’en a pas donné la preuve que dans ses ouvrages. En dépit de ce qui lui était arrivé à Turin, accident que toute la finesse du monde ne pouvait guère éviter, sa condiüte fut partout des plus adroites, et il ne démentit pus cette adresse en venant se fixer à Paris. 11 avait alors quarante-six ans, et connaissait trop les hommes pour aller au-devant d’eux. C’était au-devant de lui que les hommes devaient aller, et c’est ce qu’ils liront. Il n’eut pas l’air de rechercher les distinctions et les honneurs : les honneurs et les distinctions vinrent le trouver d’eux-mômes, et en si grand nombre , qu’il ne sut bientôt plus qu’en faire.
Malgré ses longs mois de souffrance et de réclusion, on peut dire que Marino était né sous une
bénigne étoile. Tout lui réussissait. Pour un lion mot qu’il disait, on lui en prêtait mille, qu’il ne rendait pas toujours, mais dont il payait volontiers l’intérêt. On apprenait ses vers par cœur, et, comme ce fut plus tard la mode, on récitait déjà ceux qu'il faisait encore. On épuisait pour lui toutes les formules de l’éloge. On le llagornait partout autant que lui-même il encensait les princes ou se cajolait tout bas. 11 n’était point de fêtes, de carrousels ou de ballets d’esprit dont il ne fût l’arbitre, et il pleuvait sur lui de toutes parts, sous forme de monnaie, des louanges sonnantes, des remercîments métalliques, qui avaient bien aussi leur prix : qu’il acceptait en tout cas à belles baisemains, comme des preuves palpables de la gloire. Il était réellement un roi, et un roi qui avait des tributaires, ce qu’il trouvait préférable à des sujets.
Quoiqu’il fût venu à Paris en vue d’achever dans la retraite sa colossale épopée de l'Adone, il se laissa prendre tout d’abord à l’accueil bienveillant de la reine Marie de Médicis, et ce fut pour y répondre que, faisant trêve aux romanceries de la fable, il s’empressa de rédiger le plus fabuleux des panégyriques, une ode en deux cent quatrevingt-dix-sept strophes , où il célèbre de toutes les manières imaginables , mais pas sur tous les tons, la gloire , les vertus cl les beautés corporelles de la princesse. On croirait, à l’entendre, qu’il n’ignore de
rien, et la reine, qui commençait depuis longtemps ii n’être plus jeune , n’était pas femme à se formaliser de ses indiscrétions. Elle ne trouva rien à redire aux sentiers de lait, aux monticules de neige, aux vallées de lis , aux défilés de perles et de corail , où s’était engagé présomptueusement l’œil de sa pensée» et, pour prix de ses paysages anatomiques, elle assigna à l’artiste une pension de deux mille écus sur sa cassette. Il fallait que son albâtre royal fût bien avarié , pour payer si cher le blanchissage ii neuf de ses charmes.
Une reconnaissance si flatteuse était plutôt de nature à le détourner de ses préoccupations épiques qu’un encouragement à s’y plonger. Quand les vers qui ne coûtent rien sont si plantureusement rémunérés , il est rare qu’on se condamne à en faire de meilleurs, qui coûtent beaucoup et ne rapportent que de l’estime. Aussi Marino se permit-il de temps à autre de ces distractions lyriques et lucratives, comme la Francia consolata , par exemple, un épitlialame démesuré de Louis XIII et d’Anne d’ Autriche , qui lui valut, dit-on , une pistole par vers , et il y en a près d’un millier. C’était un peu humiliant pour le poète français Duryer, qui ne trouvait à vendre ses plus longs alexandrins que neuf sous pièce. Trois liards le pied! quelles syllabes peut-on avoir à ce taux-là?
Ce fut aussi à Paris, je crois, et dans les inter-
vallesde ses méditations homériques, qu’il composa, sur le modèle latin des baisers de Jean Second et de Bonnefond, la plupart de scs baci, petites odes d’une vivacité plus qu’anacréontique , qui faisaient les délices de tous les boudoirs, et dont la sensualité ne se montrait qu’assaisonnée de platonisme, pour rassurer la pudeur des dévotes, qu’auraient pu effaroucher les témérités de l’expression. Ses moindres bagatelles s’achetaient au poids de l’or.
Il y avait un tarif pour ses madrigaux, et on ne se fournissait que chez lui de calembours. Ce débit n’accroissait pas que sa fortune, il augmentait d’autant sa considération. C’était à qui le posséderait. Il n’était pas de prince, pas de duc et pair plus recherché , plus adulé que ce marchand napolitain de strophes et de baisers.
« Lorsque Marin o , que l’on appelait dans tout Paris le cavalier Marin, dit M. de Puybusque dans son Histoire de la littérature espagnole , faisait visite à l’hôtel Rambouillet, la porte s’ouvrait comme pour recevoir le prince de Condé. Il s’avançait la tête haute, et tirant son gant avec une gravité castillane, il baisait la main de la marquise ; son salut était ordinairement accompagné de quelque compliment tendre et fleuri qu’il glissait avec l’abandon de l’impromptu. »
L’empire qu’il exerçait lui survécut longtemps.
Dix ans après sa mort , Corneille, dans sa comédie de la Galerie du Palais , trouve moyen de le nommer pour faire son éloge. Monsieur, dit le libraire en présentant des livres à une de ses pratiques ,
Monsieur, en voici deux dont on fait grande estime ;
Considérez ce trait, on le trouve divin.
et le client répond :
Il n’est que mal traduit du cavalier Marin.
Il avait été accueilli en France avec une fureur plus durable que ne le sont d’ordinaire nos engouements, et on en retrouve des traces jusqu’au temps de J. J. Rousseau, qui a brodé quelques pages de la Nouvelle Héloïse de citations galantes de Marino. Mais, avant de songer aux souvenirs qu’il laissa parmi nous , continuons à nous entretenir de ce qu’il fit pour nous en léguer de si vivaces.
S’il était prodigue de ses bons mots et de ses menues faveurs , le poète était plus ménager des moissons plus ou moins dorées de sa Muse. Il ôtait assez sage pour sentir que sa vogue avait plus d’une chance de cesser avec sa jeunesse, et que si , pendant qu’il avait des autels, il ne se préparait pas au moins un palais pour ses vieux jours , il pourrait bien finir par offrir le spectacle d’un dieu réformé , achevant de mourir à l’hôpital. Ce n’était pas là son affaire , et il employait les revenus de sa
plume à se bâtir à Naples une demeure des plus somptueuses. A mesure qu’elle avançait, il rédigeait, à ses moments perdus, le poétique inventaire des sculptures et des toiles dont il comptait l’orner. Ce catalogue de ses richesses , dont chaque article était comme le délassement de quelque laborieux octave de l'Adone, fut publié à Paris et à Venise en 1620, sous le titre de la Galeriadel cavalier Marina, distinta in pitture e sculpture.
Des applaudissements universels saluèrent ce nouveau recueil, qui , au milieu de mille défauts que l’on n’aperçut pas , présente çà et là des traits charmants qu’on ne se donne plus la peine de découvrir. On n’en vit tout d’abord que les beautés, et .il en résulta dans la littérature une foule de cabinets hétéroclites à effrayer les artistes de tous les âges. Tous nos écrivailleurs se mirent à faire , au lieu de châteaux, celui-ci des tableaux, celui-là des statues en Espagne. Il n’est pas jusqu’à Scudéry qui ne voulût avoir sa collection , et qui , dans le musée qu’il se rêvait, n’accrochât des hypothèses de Raphaël , de fantastiques Michel-Ange , des Albane de son invention, des Corrége imaginaires, des Claude Lorrain illusoires, et tout cela en vers, ce qui n’était pas , hélas ! une illusion. Quoi qu’il en soit de ses imitateurs, l’œuvre originale fut reçue avec des trépignements d’admiration qui n’étaient qu’un prélude de celle qu’on réservait à son grand poème.
LE CAVALIER MARINO. 4o
On fait aujourd’hui un crime au Marino et des honneurs immodérés dont il fut l’objet, et des trésors- dont on le combla. On les lui pardonne d’autant moins qu’on se rappelle la réception plus que mesquine du Tasse, qui jouit à présent d’une renommée imperturbable , et à la valeur duquel on ne daigna pas faire attention. Lorsque, moins d’un demi-siècle auparavant, en 1571, le grand homme fut présenté à la cour de Catherine de Médicis, on n’eut pour lui que de froids égards et des politesses banales. On se souvient avec amertume qu’il fut traité avec tant de négligence , que , sur la fin de son séjour, il n’avait pas de quoi faire repriser son pourpoint, et fut réduit, pour vivre, à emprunter un écu. Il est sans doute affligeant de voir un homme qui ne se sert de son habileté que pour corrompre le goût, pour escompter à son profil les folies du jour, usurper des faveurs qui ne sont dues qu’à la probité du génie. C’est vrai ; mais une erreur ne se répare pas par une seconde, et, parce qu’on fut injuste envers le Tasse , ce n’est pas une raison pour être inique avec le Marino. L’un visait à la célébrité, tandis què l’autre aspirait à la gloire. Ils ont obtenu tous deux ce qu’ils voulaient ; c’est là surtout ce qu’il faut voir.
Quel que fût le talent de Marino, et nous le trouvons très-prononcé, nous ne prétendons en rien dissimuler qu’il fut trop largement rétribué. Nous
l’accordons d’autant mieux que c’était moins ce talent qu’on voulait récompenser que l’abus qu’il en faisait. Ce qu’il faut ajouter pour être impartial, c’est que, si son opulence n’était pas très-justement acquise , il en faisait souvent un bon et bel usage. Il ne se bornait pas à acheter des objets d’art, ce qui n’est le plus souvent qu’un hommage à des morts qui doivent, suivant toutes les probabilités, s’en soucier médiocrement : il savait, l’or à la main, s’enquérir du mérite indigent et caché. Il cherchait à mettre en relief par ses bienfaits des noms dont la splendeur pouvait un jour balancer la sienne. Ces vertus ne courent pas plus les rues que l’esprit, qu’on y rencontre si rarement, quoi qu’on en dise.
Tandis qu’en le voyant passer la reine faisait arrêter sa carrosse pour lui parler, lui ne dédaignait pas, tout lumineux de ce superbe entretien, d’aller dans un grenier secourir de sa bourse et de ses conseils un génie pauvre et ignoré, qui ne sacrifiait pas à la pretintaille du jour la mâle sévérité de ses inspirations. Cet inconnu, qui ne cessa de l’être que grâce à l’amitié du poète , n’était autre que le Poussin. Lui seul, quand tout l’abandonnait, osa le soutenir et l’encourager. Il lui commanda des dessins, des tableaux, et, à force de le vanter, il finit par attirer sur son ami des yeux qui s’obstinaient à ne vouloir tomber que sur lui. Si nous
lui devons un demi-siècle de raffinement et de mauvais goût, il ne faut pas oublier que par contre nous lui devons un de nos plus grands artistes. Certes, si l’on inscrivait sur sa tombe : « Marino protégea le Poussin, » ces trois mots suffiraient pour la consacrer. Marino protéger le Poussin! on croirait que c’est le monde renversé. Eli! mon Dieu, non; c’est le monde à l’endroit, tel qu’il a été de tout temps, tel qu’il sera toujours. N’y eut-il pas un instant où M. de Boisrobert protégea Corneille, et Chapelain Racine!
Après avoir passé en revue une partie des poésies lyriques de Marino , il nous reste à parler des œuvres auxquelles il doit encore aujourd’hui son reste de réputation, de ses poésies épiques. Il avait terminé l’Adone vers la fin de 1621 , et il prépara cette importante publication par celle des deux premiers chants du Massacre des Innocents , qu’il ne compléta que plus tard. Ce poème sacré fit sensation , et je ne serais pas étonné de croire que Marino eût raison , quand il assurait que c’était son meilleur ouvrage. Salfi trouve que le choix du sujet n’est pas heureux , et qu’il est assez difficile d’éviter la monotonie dans le récit d’une foule de crimes qui sont tous les mômes. La difficulté n’est pas douteuse ; mais, de ce qu’un sujet est difficile, il ne s’ensuit pas qu’il ne vaille rien. Nous avons déjà eu occasion de le dire, et nous n’hésitons^ pas à
le répéter : tous les sujets sont bons; il n’y a que de mauvais auteurs.
Ce qu’on ne saurait nier, c’est que, s’il était possible de développer plus d’imagination dans l’agencement de sa fable, nulle part, en revanche, la poésie de Marino ne s’est montrée plus énergique et plus serrée. Ses descriptions sont pittoresques, et son style, d’ordinaire si douillet, devient quelquefois pathétique. Il se rencontre en ce poème plus d’une strophe inattaquable , mais malheureusement un plus grand nombre qui sont défigurées par les misérables concetti qu’il avait mis à la mode. Le Songe d'Hérode est plein de beautés du premier ordre. La description de l’enfer, au premier livre, respire une fantaisie sauvage qui n’est pas sans grandeur. La figure impérieuse et sombre de Satan n’a peut-être pas été inutile au portrait qu’en a tracé Milton, et il règne dans le dernier chant , intitulé II Limbo , une sorte de retentissement de la poésie surnaturelle et mélancolique du Dante, qui nous fait oublier bien des puérilités. Rappeler Dante et Milton , c’est le plus bel éloge qu’on puisse en faire.
Ce poème fut presque immédiatement traduit en français et en latin. Il le fut même en allemand, et n’est guère plus connu par conséquent que s’il eût été translaté en syriaque ou en sanscrit. Il en existe aussi une traduction en vers anglais ( du premier
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livre seulement], celle-là plus remarquable que toutes les autres, et peut-être même supérieure à l’original. Elle aurait dû le préserver des dédains de la mémoire , qu’elle-même , on ne s’explique pas pourquoi, n’a pas su vaincre. Elle est de Richard Crashaw, dont personne aujourd’hui ne s’avise de parler. Il est maintenant aussi complètement ignoré que s’il eût eu de la réputation; il n’en a pourtant jamais eu.
Marino avait encore promis deux épopées, les Métamorphoses et la Jérusalem détruite, dont nous avons déjà dit un mot. Il y fait même allusion . dans la sixième octave du neuvième chant de l'Adone : « J’aurais dessein de célébrer le chef éclatant et fameux qui, belliqueusement armé d’une juste colère, vengea le douloureux supplice du Messie sur un peuple obstiné dans le sacrilège. Je veux chanteç aussi, à l’égal du poète de Sulmone, les fabuleuses transformations du monde. » On n’a pas trouvé trace du second de ces poèmes, dans lequel il se proposait de lutter contre un homme dont il avait la souplesse et la fécondité, parfois même l’élévation. Quant au premier, qu’il avait entrepris pour rivaliser le Tasse , il n’en reste qu’un chant qui ne fait pas regretter les autres. Soit qu’il eût eu la bonne foi de se reconnaître inférieur à son illustre compatriote , soit plutôt qu’il n’espérât pas mieux réussir que J. B. Lalli, qui venait de
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traiter le môme sujet sous le titre de la Gerusalemme desolata, il ne donna pas suite à ce projet et se consacra tout entier à l’achèvement de l'Adam , dont nous allons enfin nous occuper.
Quand Marino, qui, malgré ses innombrables négligences, remaniait continuellement ses vers, crut sa gigantesque composition mythologique arrivée au degré de perfection qu’il était susceptible de lui donner, il en fit dans les salons, comme cela se pratique encore de nos jours, des lectures à ses amis. Leurs louanges, sans mesure et sans fin comme ses chants, lui prédirent des succès inouïs ; ils ne se trompèrent que sur la durée.
Une fois certain d’avoir la gloire en poche ou en portefeuille, il fit attendre plus d’un an son phénomène, le promettant sans cesse, ne le donnant jamais, jouant avec le public le rôle de la Galatée de Virgile, qui jette une pomme à son amant, et se cache avec une si ingénieuse maladresse qu’il est impossible de ne pas la voir et de ne pas la reconnaître. Ses pommes d’attaque, c’était (ce qui ne se fait plus, et ce qui prouve à quel point il était sûr de lui), les copies qu’il laissait prendre de son poème, moyennant une honnête rétribution. S’il
avait pu différer sans danger, il en eût à coup sûr retardé indéfiniment l’impression, car le métier était excellent; ces copies manuscrites se vendaient jusqu’à cinquante écus d’or. On les cotait à la Bourse littéraire, et le poète avait ses agents de change, comme aujourd’hui nos banquiers.
Vint enfin le moment où il n’y eut plus moyen d’amuser davantage l’impatience des curieux, et il livra le chef-d’œuvre attendu aux [presses d’Olivier de Varennes, libraire, nie Saint-Jacques, à l’enseigne de la Victoire, enseigne qui n’était sans doute à ses yeux qu’un pronostic de son triomphe. L’ouvrage parut in-folio, en 1623, précédé ou affublé d’une apothéose préliminaire de l’inimitable auteur de la Pucelle : Lettre ou discours de M. Chapelain à M. Favereau, conseiller du Roy en sa cour des aydes , portant son opinion sur le poëme d’ Adonis, du Cavalier Marin. On ne pouvait pas alors se présenter au monde sous de plus brillants auspices.
Chapelain n’était pas seulement, comme l’avait été Dubartas, le prince des poètes de son temps, il passait pour le plus habile et le plus judicieux des lettrés, pour l’homme le mieux fourni d’élégante et solide instruction, pour celui qui avait le mieux approfondi les secrets et les ressources de l’art , qui en connaissait le mieux les finesses , voire môme les rubriques. C’était, sous ce rapport, le goût fleuri de Quintilien, enté sur la mâle sagacité
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d’Aristote. Avant de justifier ses prétentions au trône d’Homère par l’enfantement de cette impérissable Jeanne d’Arc, demeurée éternellement vierge de lecteurs, il n’était pas fâché de donner un échantillon de ses facultés d’analyse épistolaire ou oratoire, en signalant aux étonnements de la terre les merveilles olympiennes de son ami. On ne peut pas dire que cette attention délicate lui ait porté bonheur.
Il est hors de doute que, dans ce mémorable opuscule à l’adresse de M. Favereau, dans ce léger factum qui ne couvre pas moins de seize énormes feuillets, le père de la pieuse guerrière d’Orléans avait l’intention d’être le parrain littéraire du charmant chasseur Adonis. Mais quel baptême, bon Dieu , il administre à ce païen ! « Les œuvres de Marino, s’écrie-t-il, sont sans reproche et portent en son nom leur inviolable passe-port. » Je ne vais pas à l’encontre. Mais, sauf cette phrase qui n’est pas par trop chinoise, et une autre où il est dit que « chacun voit par l’expérience qu’il n’y a rien qui se conserve si longuement inexpugnable et invincible contre les secousses du temps que les monuments poétiques, » je ne crois pas possible de trouver un plus inextricable verbiage , un plus indigeste fatras d’érudition biscornue , que les élucubrations apologétiques de l’illustre mandarin de l’Académie française. Je ne sache pas de temple ou
(Je pyramide littéraire qui puisse résister à une éruption de pareils éloges : c’est un véritable volcan de boue.
Chapelain, qui avait la conscience de sa valeur et de son autorité, crut devoir se poser, dans cette introduction, en représentant de l’opinion publique. Après une dissertation à perte de vue sur les différents genres d’épopée , sur l’héroïque , la pacifique, la moyenne, la médiocre, etc., il arrive à nous affirmer qu’il ne pouvait pas se rencontrer sous une plume de poète un sujet plus heureux que celui d’Adonis (Jeanne d’Arc exceptée apparemment), et, cela dit, il s’extasie sur la manière dont Marino l’a exécuté. Ce passage de longue haleine nous paraît un véritable tour de force et le ncc plus ultra du galimatias : il mérite d’être conservé comme modèle de ce qu’était la critique littéraire au commencement du xvu e siècle.
« Le sujet prouvé, le style se présente, dont nous avons fait deux parties : les conceptions et la locution. Pour les conceptions, desquelles vous savez toutes les différences et tous les effets , je dirai hardiment que ce sublime esprit y a tellement excellé en cet ouvrage, que je ne crois pas, soit pour les passions, soit pour les descriptions, qu’il en soit jamais tombé de pareilles en entendement humain. C’est en cette partie véritablement qu’il a transporté la diversité et la merveille, lesquelles
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les autres poëtes recherchent dans l’invention des choses seulement; et en cette partie tout autre pouvant se rendre saoûlant et dégoûtant, il a réussi, lui, si charmant et agréable, que sa longueur devra sembler trop courte à quiconque aura tant soit peu de sentiment en matière de belle lecture.
« Pour la locution maintenant , s’il m’est permis, sans être sujet à représentation, de juger de la beauté d’une langue qui ne m’est pas naturelle , la diction est si pure en lui , si thoscane (sic), si choisie et si prégnante , qu’il n’y eut oneques poète, en quelque idiome que ce soit, qui eût ce don plus accompli que lui; et de ces dernières parties s’est formé ce style, qui, soit en douceur, soit en gravité, soit en boutades vraiment poétiques, n’a point de pareils, si ce n’est en quelques anciens, et ne se verra jamais surpassé que par soi-même. »
Quoique nous ne soyons pas ici pour analyser les vertus et les prouesses de Chapelain, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer le singulier contraste de ces phrases pesantes avec les fantaisies tissues d’air qu’elles discutent. C’est pour le coup qu’il est permis de répéter avec Voltaire qu’il attache des franges de plomb aux gazes d’Italie de Marino. Plût à Dieu que notre docteur n’en dit pas plus long , mais il n’est pas homme à s’arrêter en si beau chemin, et il continue bientôt, avec la même
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verve et la môme puissance , à formuler le sentiment général, dont il se croit l’organe et l’interprète :
« A dire le vrai, à peine trouvera- 1- on de nœud d’intrigue, ni de développement de fable merveilleux, qui vaille qu’on le mette en comparaison avec cette simple manière de traiter, de la façon que notre chevalier l’a rétablie en son poème, dans lequel, soit pour les passions, soit pour les descriptions, cette clarté magnifique, c’est-à-dire (si je peux) cette floridité ou élégance de style a été gardée avec une telle possession de ses pensées, une si grande observation de langue , et un si particulier égard au nombre du vers et à la conformité qu’il doit avoir avec son sujet, qu’on n’en peut désirer davantage : ce que je trouve d’autant plus digne d’admiration que ces choses sont les plus épineuses de la poésie, et les dernières à quoi l’on parvient.
« Je finirai cette longue enfilade en vous affirmant, comme j’ai fait en commençant, que je tiens l'Adonis , en la forme qu’il me souvient l’avoir vu, pour bon poème, tissu en sa nouveauté selon les règles générales de l’épopée, et le meilleur en son genre qui sortira jamais en public. »
Tel était l’avis de Chapelain, et, à travers les ténèbres rocailleuses de ce style sans nom , il n’est pas difficile d’apercevoir l’enthousiasme et le res-
pcct dont il faisait profession pour Marino. Tel était l’avis de tous ses confrères et celui de tous les bureaux d’esprit de cette époque, peut-être plus clairement exprimé, mais à coup sûr pas plus fondé. Il nous reste à faire connaître ce que nous pensons de ce poème, et ce que, suivant nous, on en doit penser. Nous ne répondons pas d’être aussi profond que le vénérable académicien, mais nous tâcherons d’être aussi élégant et un peu plus intelligible.
Malgré l’admiration sans bornes que souleva l’apparition de l’Adone et les recommandations si persuasives dont nous venons de voir un spécimen, personne ne lui fit l’honneur ou l’injure de le traduire, soit qu’on fût effrayé de la longueur de l’œuvre, soit qu’on désespérât d’atteindre à la désolante vénusté du modèle. Il n’y eut que des tentatives de traduction, l’une (du premier chant seulement) par le président Nicole. Elle est en vers, et en vers d’une éloquence égale à la prose laudatoire du savant ami de Marino. Cet essai est précédé d’un avertissement au lecteur, qui prouve à quel point le critique que nous nous sommes permis de critiquer était alors en estime. « Lecteur, tu condamnerais avec justice ma vanité et mon imprudence, si j’entreprenais de te faire une préface sur l’original dont je te donne la version, après celle que l’illustre M. Chapelain nous a fait voir autrefois avec tant d’adresse et d’ornements ; et il est certain que.
si elle n’a justifié cet ouvrage de sa nouveauté et de ses licences, il serait bien malaisé qu’une autre plume y pût travailler avec succès. » Voilà ce que j’ai trouvé de plus remarquable dans le petit tolume aujourd’hui fort rare du modeste magistrat! Ce qiti l’est encore davantage , c’est que cela s’imprimait quarante ans après la terrible préface dont il est parlé. On avait cependant eu le temps de n’y rien comprendre.
Après l’essai du président Nicole, il n’y a plus, en français, qu’une imitation fort infidèle du huitième chant, et par Fréron encore. Il était dit qu’une fois mort l’auteur subirait autant d’affronts qu’il avait reçu d’hommages. Il n’existe pas dans notre langue, à ma connaissance du moins, autre chose sur l'Adone, et, quand on veut en causer ou en rendre compte, il faut absolument se résoudre à le lire : ce n’est pas facile.
M. Sismondi avoue franchement qu’il n’a pas eu ce courage , et je le conçois ; car ce n’est pas seulement, comme on l’a récemment supposé, dix mille vers qu’il s’agit de dévorer, c’est plus de cinq . mille octaves. Je ne sais pas si la grande armée tout entière aurait pu en venir à bout. Quant à moi, qui ne suis pas si nombreux, et qui m’imagine avoir vaincu le monstre , j’ai grand’ peur que ce ne soit une illusion. Il est certain que j’en ai scrupuleusement tourné les pages une par une; mais je
me suis maintes fois aperçu que mes yeux et mes mains étaient plus occupés que mon esprit. Tandis que je feuilletais mon livre, j’ai souvent senti que ma’pensée était ailleurs, et s’en allait, comme un enfant échappé de sa classe , jouer à la poussette ou faire l’école buissonnière. Je me suis souvent surpris ayant parcouru quinze ou vingt strophes sans savoir un mot de ce qu’elles contenaient. I y en a peut-être de très-belles dans le nombre, mais je n’y saurais que faire, et je n'ai pas envi de recommencer.
Cette répugnance est peut-être un aveu, assez explicite pour que je n’aie pas besoin d’y insister, qu’il n’y a rien au monda de plus fastidieux, je dirai même de plus assommant, que cet infernal bavardage mythologique, que ce faux paganisme qui porte des aiguillettes et des hauts-de-chausse , (jui ressemble, et c’est peut-être une flatterie, à une statue antique copiée par le Bernin. Le talent que Mirrino a éparpillé dans ce poème n’est pas niable. Souvent très-brillant, souvent très -ingénieux, c’est plein de gentillesse et de volupté, plein de recherches et de sensualités d’esprit ; mais en somme c’est mortel, et, qui pis est, c’est mort ; c’est mort , et cela n’a pas l’air d’avoir vécu.
Nous ne reviendrons pas sur le choix du sujet, qui nous paraît tout aussi bon que celui de l’£néide, qui vivra autant que l’ intelligence humaine.
L’inlérèt n’est pas dans les événements, il est dans la manière dont on les présente. A quoi se réduit le chef-d’œuvre d’Homère? à un guerrier qui boude , et qui , pour se débarrasser des pleurs qu’un second lui coûte, se hâte d’en tuer un troisième. Cette donnée ne paraît pas bien extraordinaire ; elle est pourtant devenue Y Iliade.
11 me semble qu’on peut trouver une mine tout aussi féconde dans l’amour de la plus ravissante des déesses pour le plus divin des pasteurs, dans les rivalités du dieu de la guerre et de Vulcain, dans ce deuil plaintif de la beauté, qui devient pour des siècles un deuil annuel et religieux de la terre. C’est la pensée même de Chapelain, qu’on ne peut pas se lasser de citer, et qui dit à ce sujet quelque chose de mieux que de coutume : « L’action en est illustre de toutes les façons, plus simple qu’intriguée; toute d’amour, assaisonnée de toutes les circonstances de la paix, et du sel modéré des facéties. »
De quelque manière qu’on envisage cette table d’Àdonis, que la philosophie la travaille pour y chercher les premiers éléments de nos cosmogonies, que le cœur ou l’esprit l’étudie pour s’apprendre à la broder et à la peindre, il est évident pour tout le monde qu’elle est tout aussi riche (pie cette sempiternelle histoire de Charles Magne et de ses paladins , que toute celte chevalerie cr-
rante, qui depuis Dante se promenait, le vers au poing , dans les plaines épiques de l’Europe et de l’Orient. On avait besoin de voir autre chose que des sorciers et des géants qui n’avaient souvent rien de grand ni d’enchanteur. Il fallait absolument du nom eau. Maririo eut le bon esprit de le sentir, et le tort de croire que ce qu’il y a de plus vieux est encore ce qu’il y a de plus neuf. La chose n’est vraie qu’à de certaines conditions qu’il n’avait pas. André Chénier disait avec raison qu’il fallait :
Sur des sujets nouveaux faire des vers antiques.
Lui , c’est tout le contraire. Il plaque ses expressions d’un jour sur des idées de quatre ou cinq mille ans; cela fait l’effet d’un raccord de plâtre sur les ciselures séculaires d’un temple de Thèbes ou de Persépolis.
Ce défaut de goût, cette incohérence de couleurs, n’est cependant point encore le vice capital de cet édifice cyclopéen. Ce qui manque au Marino presque autant que le goût , c’est l’invention , c’est la composition, c’est l’art d’ordonner toutes les parties de son œuvre , de manière à les faire converger vers un centre : c’est l’art de l’unité, sans lequel il n’est point d’intérêt. Marino ne s’en doute pas. Il marche pour marcher, sans savoir où il va ni où il veut aller. Le lecteur qui le suit n’en sait
rien non plus, et, comme il n’a pas les mêmes motifs que lui pour prendre son plaisir en patience , il la perd.
L’Adone n’est pas, à proprement parler, une épopée , c’est , sous un titre uniforme , une collection d’épopées naines qui ont chacune leur nom, la Fortuna , Il Palagio d’amore , V Inmmoramcnto , la Novelletla , etc. , tous petits poèmes qui se succèdent tant bien que mal, et se relient bout à bout par des fds imperceptibles. Ce n’est pas un tableau dont les plans artislement disposés permettent au regard d’en embrasser l’ensemble, c’est une galerie irrégulière et fantasque, remplie de cadres de toute forme et de'loute grandeur, rangés suivant le caprice du maître, et qu’on pourrait, sans leur nuire, ranger tout différemment. L’un fait oublier l’autre, et ils détournent l’attention à tour de rôle au lieu de la captiver et de la concentrer. Ce qui manque enfin à cette interminable bacchanale, c’est l’imagination; c’est l’imagination, aidée de la science , qui s’empare de l’univers pour le transporter dans ses images.
Nous voilà, sans le vouloir, parvenu à faire, comme Chapelain, notre lettre à M. Favereau, notre discours d’introduction à la lecture de l'Adone. On nous le pardonnera, j’espère, en songeant qu’il s’agit d’un ouvrage totalement inconnu, qui a fait époque dans les lettres, et qui est, à tout
prendre, l’expression la plus caractéristique d’une société perdue. Chercher dans une œuvre d’esprit, qui nous paraît indigne d’attention, ce qui a pu exciter au plus haut degré l’adoration de nos ancêtres, n’est pas seulement une question littéraire à éclaircir, c’est une question de politique et d’histoire à décider. Nous allons tâcher de donner à nos lecteurs le plus d’éléments possibles de sa solution. Nous nous sommes arrêté sous le vestibule du temple, pénétrons maintenant dans le sanctuaire. Nos pères prétendaient que ce sanctuaire n’était autre chose que le ciel même. Voyons comme le ciel était fait dans ce temps-là, et sur quelles ailes on y montait.
Marino qui, s’il n’avait pas le génie méditatif, était du moins un esprit très-ouvert aux choses de la poésie, avait bien senti que le cycle des romans chevaleresques et carlovingiens était définitivement fermé , et que le monde en avait assez de cet héroïsme de grande route dont Cervantes avait eu raison. Aussi rejeta-t-il de sa pensée tout cet arsenal de paladins , tout ce bruit d’armures et de ferrailles guerrières qui s’entre-choquaicnt dans les têtes de l’Arioste et du Tasse. Il songea à fonder
son poème sur quelque chose de moins problématique que les fiers coups de lance des Amadis ou des Roland, et il choisit, pour principal élément de son immortalité, un sentiment plus invincible que la valeur des Bradamante ou des Renaud, aussi durable que l’espèce humaine, l’amour.
Amor solo è il mio Febo, ed amor solo,
Con l’arco stesso, onde gli strali ei scocca , Perché la gloria si paraggi al duolo ,
Délia mia lira le corde tocca.
« L’Amour seul est mon Phébus : l’amour seul , et de là vient que la gloire qu’il donne se ressent de la douleur qu’il cause ; l’Amour , avec cet arc môme d’où s’élancent ses traits, touche les cordes de ma lyre. »
Cette préférence n’était pas si malavisée ; mais il ne sut pas lui emprunter ses inspirations. Il aima mieux les demander aux gymnases lascifs de Laïs ou dq Phryné , qu’à l’école chaste et tranquille de Platon. Il prit lg volupté pour l’amour, et se complut trop souvent dans des tableaux, dans des images dont la vertu la moins scrupuleuse a droit de s’effaroucher. Ce n’est pas seulement de sa part une erreur de moraliste, c’est une erreur de poète. La véritable poésie n’est pas l’art de caresser et de chatouiller les sens : c’est l’art d’élever l’àme audessus de leurs faiblesses , et de l’initier par l’hgr-
monie aux plus purs secrets de l’intelligence et de la Divinité; c’est, comme notre ami Chapelain le disait à Marino avec plus de raison que d’éloquence, « une des sciences sublimes et un des membres non éloignés de la philosophie. »
Marino lui-même, tout frivole et léger qu’il était, finit par s’apercevoir qu’on se lasse du plaisir, même quand on ne fait que le chanter : et qu’un poème, s’il ne voulait pas être aussi fugitif que les frissons du désir , un poème , au lieu de se borner à amuser les hommes par des peintures licencieuses , devait réfléchir , je ne dis pas en détail , mais dans son ensemble, le chef-d’œuvre physique et moral de la création. Il a même essayé de le faire : la force lui a manqué. On peut voir ce que pouvaient scs efforts dans le dixième chant appelé les Merveilles, et le onzième, intitulé les Beautés. Vénus, ne sachant comment occuper Adonis, entreprend, ce qui est assurément fort louable et pourrait être fort habile , de le promener au* milieu des sphères célestes, et elle charge Mercure de lui montrer ce qu’il y a de miracles et de magnificences dans les diverses régions de l’immensité. Quoiqu’il fasse de son mieux, Mercure s’en acquitte fort mal. bien n’est plus propre que cette promenade à prouver que c’était un faux dieu.
L’occasion était certes bien belle de déployer toute la magie de l’art, tous les sortilèges de la
pensée; niais point : tout est morne, traînant et flasque , tout est frappé de glace et de stérilité. Ce qu’il y a de moins imparfait se rencontre au début du voyage, dans la lune. Là, les pèlerins pénètrent dans la grotte antique et mystérieuse où le Temps écrit les lois éternelles sur les tables du destin, et visitent l’ile des Rêves appelés à embellir ou à troubler le repos des mortels. Le reste de la traversée , qui dure environ quatre mille vers , n’est qu’un mirage assez peu séduisant de ce bas monde. Il était réellement superflu de s’élever à ces hauteurs pour ne voir que ce qu’on voit partout et sans se déranger, en regardant à scs pieds.
On sait avec quel art Camoëns se met en scène dans sa vagabonde Odyssée portugaise , et quel intérêt s’attache aux retours douloureux du poète sur lui-même , aux allusions pleines de mélancolie et de dignité que lui arrachent de temps en temps ses infortunes. Marino n’avait pas les mêmes retours à faire, quoiqu’il n’y ait peut-être pas un pofite , de quelque ordre qu’il soit , qui n’ait souffert et pleuré ; mais il s’est souvenu du bon effet de ces passages, et il a voulu les imiter,, sinon pour se plaindre ou gémir, au moins pour parler de lui. Le mauvais de l’affaire, c’est qu’il en parle avec une abondance qui esl loin de nous captiver. Au lieu d’une allusion, c’est une histoire qu’il nous faut entendre , et une histoire qui n’est 67 e
pas courte. Elle est même très-longue , par conséquent très-fatigante , et on ne serait pas fâché de ne pas la savoir.
Ce hors-d’œuvre nous est servi au neuvième chant , qui a pour titre la Foniana d'Apollo. Dans une île située au milieu d’un lac délicieux , séjour chéri d’Apollon et des Muses, Vénus et Adonis font connaissance d’un pécheur nommé Philénus. Né sur les rivages harmonieux où mourut la Sirène Parthénope, il a trouvé là un asile qui lui promettait le repos, et, le repos étant venu, il a consacré sa vie à la pêche et aux chansons. Sur la demande de Vénus, qui, à ce qu’il paraît, n’a rien de mieux à faire que d’écouter des contes, il entreprend le récit de ses aventures , et ce sont les aventures de Marino lui-même , celles qu’il eut ou celles qu’il eût été bien aise d’avoir. Dans ce roman , dont l'amour fait tous les frais , il est plus d’une strophe à glaner , celle entre autres où il exprime avant Chénier que le cœur seul est poète ;
Amor fù mio maestro ; appresi amando A scriver poesia ed a cantar d’amore.
Di due furori acceso, arsi penando;
L’un mi scaldè la mente, e l’altro il core; L’uno insegnommi a laggrimar cantando , L’altro a far le mie lagrime canore.
Amor fe’ con la doglia amaro il pianto,
Febo con l’armonia soave il canto.
« L’amour fut mon maître ; j’appris , en aimant, à écrire des vers, à chanter la tendresse. Deux fureurs s’allumèrent en moi , et je me consumai de souffrance : l’une m’enflamma l’esprit, l’autre le coeur. L’une m’enseigna à pleurer en chantant, l’autre à rendre mes pleurs sonores. L’amour, avec la douleur, lit mes larmes amères ; Phœbus , avec l’harmonie , fit mes chants pleins d’attrait. »
S’il eût toujours écrit avec cette moelleuse élégance, on ne l’accuserait pas de présomption, quand , à la fin de ce chant , il se mêle familièrement au tournoi des poètes qui l’ont précédé, et qu’il évoque, pour associer ses trophées aux leurs, Dante, Pétrarque, Boccace, Bembo, Casa, Sannazare, Tansillo, l’Arioste,«le Tasse et Guarini. Se placer à côté de quelques-uns de ces noms , c’est peut-être bien orgueilleux ; mais ne pas se mettre au - dessus de quelques autres, c’est en revanche assez modeste.
Quelque part que l’on s’égare dans ce vaste labyrinthe d’octaves, on est à peu près sûr d’y voir poindre de précieux détails, des comparaisons neuves et chatoyantes ; mais ce qu’on y chercherait en vain, c’est quelqu’une de ces merveilleuses inventions qui ont vivifié la Divine Comédie, les Lusiades, le Paradis ■perdu, et dont une seule suffit pour consacrer une œuvre. Au lieu d’aspirer par la réflexion
à des combinaisons qui l’immortalisent, Manno ne parait avoir (l’autre souci que le soin d’allonger son livre, prenant à ce qu’il parait le long pour le synonyme du grand. Aussi , peu lui importe ce qui se présente, pourvu que l'idée fournisse la matière d’une tirade. Ces pièces de rapport ne parviennent pas à former un tout. Avec des pétales empruntés à cent corolles différentes, on peut à la rigueur en façonner une qui ressemble de loin à une fleur, mais ce ne sera jamais une rose.
Voulez-vous un exemple frappant de celte manie d’inventer je ne sais quoi, à seule fin que cela tienne et remplisse une place? Ouvrez le chant quinzième, il Ritorno : vous y verrez Vénus et Adonis réunis, après une longue séparation, dans leur voluptueux palais de . l’île de Cypre , imaginer , pour échapper à l’ennui qui pourrait bien les surprendre au milieu des délices du tôte-à-tète, imaginer, vous ne devineriez jamais quelle distraction ! de jouer une partie d’échecs, et une partie qui a une fois plus de strophes que l’échiquier n’a de cases. C’est bien la peine d’ètrc des dieux pour se divertir comme au café de la Régence ! Il est possible que Marino ait voulu prouver que ses vers italiens étaient de force à lutter avec avantage contre les mètres latins de Vida; mais ces phénomènes didactiques sont aussi puérils qu’ennuyeux ; il faut laisser ces enfantillages aux amateurs de frivolités
difficiles, aux poètes paralytiques dont le génie ne peut plus remuer, et qui lâchent d’y suppléer par la patience.
Quelque chose de moins usé, de moins trivial que ce malencontreux épisode se trouve dans le dernier chant, gli Spettacoli , où se célèbrent les jeux funèbres en l’honneur d’Adonis. Tous les dieux, et Apollon lui-même, en adroit courtisan , s’associent au deuil de Vénus; c’est très-bien de leur part. Il est seulement assez singulier de les voir tous se consoler en se racontant leurs mésaventures. Il se peut que ce soit très-philosophique; mais, quoique je n’exclue de l’épopée ni l’ironie ni la satire, cette philosophie moqueuse serait mieux à sa place dans le poème héroï-comique de Bracciolini, lo Scherno degli dei, espèce de parodie de l’Olympe qu’on croirait illustrée par Callot. Un ouvrage sérieux ne doit pas finir par une plaisanterie, si sérieuse qu’elle soit.
Nous l’avons déjà dit , et nous croyons devoir appuyer sur ce point : quoique nous jugions l'Adone avec une extrême rigidité, trop grande peut-être quand on songe aux beautés remarquables disséminées dans ses détours, il faut savoir gré au Marino de son intention, de sa ferme volonté de rompre avec tous ces revenants de la Table Ronde, qui chevauchaient depuis si longtemps à tort et à travers dans toutes les avenues du Parnasse. La fatalité vou-
lut qu’il ne fût pas de trempe à exécuter son dessein. Il tenait à son siècle par trop de liens pour ne pas retomber dans l’ornière d’où il voulait sortir. Il a beau tenter de s’en échapper , il y rentre malgré lui par le choix et l’entre-croisement des épisodes, par des fictions imprégnées de l’esprit du moyen âge, et toutes dépaysées dans le paganisme dont il fait foi. Je me rappelle avoir vu dans mon enfance une statue de Louis XIV représenté en Hercule. Il était nu comme le demi-dieu de la Farnésine, il avait une massue à la main , et les longs cheveux bouclés de sa perruque se mêlaient sur ses épaules dans les crins chiffonnés d’une peau de lion. C’est une image fidèle de la poésie de Marino.
Cette fausseté de couleur que nous lui reprochons est sensible dans le chant XIII, la Prigione, où il raconte les incantations de Falsirène et la métamorphose d’ Adonis en oiseau, métamorphose qui ressemble moins à un récit d’Ovide qu’à un conte des Mille et une Nuits. Elle est surtout choquante dans le chant suivant, gli Errori, qui contient l’histoire du géant Orgon et de Mélagor, deux noms qui ne sont guère mythologiques, et les amours romantiques de Sidonius, prince royal de Phénicie, avec la princesse Dorisba.... J’aimerais autant les amours d’Énée, comte de Troie, avec Didon, marquise de Carthage. Ces aventures entortillées de Dorisba et de son amant n’ont aucune espèce de
rapport avec les événements simples et naturels de l’Iliade et de l’Odyssée; c’est du Boiardo ou du Berni, moins la saveur et l’entrain.
Nous ne pouvons conseiller à personne de s’engager dans une lecture aussi périlleuse que celle de l'Adoru • : nous n’en regrettons que davantage qu’un homme de goût et de loisir n’ait pas extrait de ce mahabilhrat italien les morceaux plus ou moins saillants qui s’y trouvent perdus. Ce serait un recueil qu’on lirait avec plaisir et qu’on n’étudierait pas sans fruit. Outre les passages que nous avons indiqués, nous signalerons aux curieux le quatrième chant , intitulé la Novelletta. Cette nouvelle n’est autre que l’ancienne histoire de Psyché, si souvent traduite du latin barbare et charmant d’Apulée, et presque toujours manquée, même par La Fontaine. Je ne crois pas que Marino ait mieux réussi que les autres; mais rien ne peut mieux nous initier aux opérations prestigieuses de l’esprit du temps que cette façon d’accommoder l’antiquité. Je ne donnerai pas comme un modèle de goût ces vers où l’Amour s'extasie sur les attraits de Psyché, dont la blonde chevelure, où l’air s’emprisonne, retient les vents dans l’or éthéré de ses chaînes :
Tanto tenace, quanlo più sciolta,
Tra proeelle dorate i cori affonda ,
L’aure imprigiona, se talor si spiega,
Et con auree catene i venti lega.
C’est moins que rien comme pensée; mais il y a là une suavité de langage qui n’est pas sans séduction. Je n’en dirai pas autant de l’octave où l’Amour confie à Adonis des secrets de beautés qu’il ferait mieux de garder pour lui :
Che diro poi del candidetto seno ,
Morbido letto del mio cor languente?
Che a’bei riposi suoi qualor vien meno,
Duo guanciali di gigli offre sovenle?
Di neve in vista, e di pruine è pieno,
Ma nell’ effetto è foco e fiamma ardente;
E l’incendio, che in lor se nutre e cria,
Le salamandre incenerir potria.
Que dire de ces frimas animés, de cette neige ardente, où couve un incendie à mettre en cendre les salamandres? c’est d’une galanterie raffinée jusqu’au grotesque, à étonner les échos du boudoir d’Arthénice, si accoutumés pourtant aux fadeurs les plus exorbitantes. Voici par contre, tout à côté de ces niaiseries hyperboliques, une octave simple et grarieuse, qu’on pourrait rapprocher, sans trop de désavantage , des stances les plus pures de l’Arioste :
Vedesti alla stagion , quando le spine Fioriscon tutte di novella proie ,
Sparso di fresche perle et mattutine ,
Piantato in riva al mar, nascoso al sole , • Spiegare il molle e giovinetto crine ,
Giardinetto di gigli e di viole?
Direi ben tal sembianza assai conforme Alla leggiadra vergine che dorme.
« As-tu vu , l’été , quand les buissons s’émaillent d’une nouvelle famille de fleurs, as-tu vu, tout baigné des perles fraîches du matin, planté sur les bords de la mer à l’abri du soleil, reposer, livrant aux vents les flots déliés de sa jeune verdure, un petit jardin de lis et de violettes? Je dirais volontiers qu’il y a dans ce tableau quelque chose qui ressemble à la belle vierge qui dort. «
On a souvent parlé de l’Aurore aux doigts de rose ouvrant les portes de l’Orient; on n’a jamais, à ce sujet, rien dit de plus élégant que Marino, dans ce même épisode de Psyché :
Già dando volta al bel timon dorato ,
E de’ monti indorando ornai le cime ,
Il carro de Lucifero rosato
Delle nubi vermiglie il giorno esprime.
« Déjà donnant carrière à ses roues enflammées, et dorant au loin les sommets des montagnes , le char rosé de Lucifer exprime le jour des nuées vermeilles. » Le soir ne l’inspire pas moins bien que le matin. On lui a reproché , mais à tort suivant moi , d’avoir fait des étoiles des torches allumées pour les obsèques du jour :
Tremoli famule belle ,
Dell’ esequie del di chiare facelle.
LE CAVALltR MAR1N0.
Qu’a donc cette expression de plus outré que ces vers si admirés de Dante où la cloche lointaine paraît pleurer le jour qui se meurt :
Squilla di lontano
Che paja’l giorno pianger che si muore;
ou ce vers si plaintif de Gray , quand le couvre-feu tinte le glas du jour qui part :
The curfew tolls the knell of parting day ?
Puisque le jour a comme nous sa mort , il me semble qu’il peut bien avoir, comme nous, des cierges à son convoi.
Dans le chant cinquième, la Tragcdia, on assistera avec intérêt à la représentation des malheurs d’Actéon. C’est une tragédie que Vénus fait jouer devant Adonis , pour tâcher de le détourner de la chasse, qui a ses dangers, au profit de l’amour, qui n’en a pas pour elle, ou qui du moins n’en doit pas avoir. Le chant sixième, qui est un des plus curieux et des plus soignés, nous conduit dans le jardin du plaisir, il Giardino del piacere. Ce jardin singulier est divisé en autant de compartiments que nous avons de sens. Dans le premier, consacré à la satisfaction des yeux , le poète ne se contente pas de semer les fleurs les plus éblouissantes, il y disperse une foule de statues allégoriques et même des tableaux. Passe pour des statues, mais des tableaux! l’ameublement nous parait
plus bizarre qu’original, surtout quand on a là tout près un palais pour les mettre. Étiqueter, comme des boutiques, ses corbeilles d’enseignes, c’est faire un bazar d’un parterre.
Le jardin de l’odorat est mieux compris que celui de la vue. Il renferme tous les végétaux renommés pour leur parfum. Adonis aperçoit parmi eux l’arbuste qui produit la myrrhe, et sous l’écorce duquel il sait qu’a battu le cœur de sa mère. La plante maternelle semble reconnaître son fils, et, tremblante depuis ses dernières racines jusqu’à ses feuilles , elle abaisse vers lui ses branches pour l’embrasser.
Si parla, ed ella la cangiata spoglia Del sommo crine alla radice estrema Per la memoria dell’ anlica doglia Tutta crollando alhor, palpita e tréma.
Com’abbracciar co’ verdi rami il voglia,
S’estessa inchina, e par languisca e gema,
E sparsi de’suoi flebili licori Fa lagrimar gl’innamorati fiori.
« Il dit, et elle, l’ombre vivante et transformée de sa mère, toute frissonnante alors au souvenir d’une antique douleur, elle palpite depuis sa chevelure de feuilles jusqu’au bout de ses racines, elle palpite et tremble. Comme si elle eût voulu l’embrasser avec ses verts rameaux , elle se penche à son approche , pleine d’une langueur qui paraît
gémir, et laisse autour de lui, toutes baignées d’une rosée de parfums, tomber en larmes ses fleurs amoureuses. »
Je ne crois pas qu’Ovide, auquel on a souvent comparé Marino , ait jamais rien écrit de plus pathétiquement spirituel que ce passage. Quel que soit le vice de la conception, si tout l'Adone était de ce style, il y aurait peu de chefs-d’œuvre à lui comparer.
Le chant septième, intitulé les Délices, le Delizie, n’est que la continuation du précédent. C’est là que se trouvent décrits les jardins de la danse , de la musique et du goût. C’est dans le premier (stances 118 et suivantes) que se lit le morceau célèbre sur les orgies des Ménades , chantant en cadence des vers daetvliques , d’une verve sautillante qui imite la légèreté et la gaieté de la danse. Ces vers sont une merveille de difficulté vaincue. On cite aussi de ce chant le combat d’un rossignol et d’un joueur de luth (st. -40). Ce morceau est une des plus jolies choses qu’ait faites le Marino, légèrement contournée sans doute, pour n’en pas perdre l’habitude, mais d’une grâce irrésistible et d’un travail de ciselure à enchanter ou à désoler Benvenuto.
Paraphrase de quelques lignes de Pline , le récit de cette joute d’harmonie a tenté plus d’un poète. Lequel est le premier? Marino l’a-t-il emprunté des Prolusiones academieæ de Strada? Est-ce,
au contraire, l’adroit jésuite qui le lui aurait dérobé ? C’est une question d’érudition que je ne me permets pas de décider; je dirai seulement que je n’ai pas grande foi dans l’imagination et l’originalité des poètes latins modernes. Un fait ‘moins incertain, c’est qu’avant l’Adone un écrivain de Dijon, qui signait scs livres René François, et ne s’en nommait pas moins Étienne Rinet , nous a, dans ses Merveilles de la nature , donné, en français du xvi* siècle , quelques pages ravissantes sur le duel d’un rossignol avec l’écho. Au lieu d’être , comme on le croirait au premier aboçd , une réminiscence de Marino , ce pourrait bien être Manno qui s’en est souvenu. Ce qui ne fait pas doute, ce sont les versions nombreuses , et plus ou moins iidèles, qu’on a essayées de cet épisode. On en doit une à Richard Crashaw, qui, combinant ensemble le gazouillement coquet de Marino et le ramage pédantesque de Strada , les a reproduits tous deux avec une merveilleuse dextérité. Plus lard, le père Sautel, reprenant ce thème en sous-œuvre, mettait en vers élégiaques les hexamètres de son confrère, et n’y ajoutait aucune beauté. De nos jours , enfin , deux écrivains ont imité toutes ces imitations. L’un est le Toscan Pignotti , qui n’a pas craint la concurrence de ses devanciers; l’autre est l’auteur même de ce volume , qui aurait dû les craindre tous. On lui pardonnera de ne rapporter
ici que son esquisse , qui a, si c’en esl un , l’avan tage d’ôtre en français.
Le soleil par la brume était déjà voilé :
Le platane déjà, le saule échevelé Allongeaient sur les eaux une ombre plus obscure. Aux bienfaits du sommeil ramenant la nature,
Le silence régnait à la place du jour,
Et sous les bois, ravis de son muet amour,
La lune, promenant ses rêves de lumières,
Moirait de baisers d’or le gazon des clairières :
Par les philtres du soir doucement attiré.
De l’antique Linus un disciple inspiré Vint, sous les peupliers qui bordaient sa demeure, Aux accents de son luth bercer le vol de l’heure. Vague comme un espoir, le son pur et léger Semblait moins sur la lyre errer que voltiger,
Et jetait vers le ciel, docile à son génie,
D’un nuage d’accords la fluide harmonie.
Un rossignol veillait dans son nid balancé;
Aux premiers traits du luth il s’en est élancé :
Il les apprend tout bas, et, ce qu’il vient d’apprendre Son gosier moins timide osant bientôt le rendre, L’oiseau, plus merveilleux que le téorbe humain, Répète avec son bec ce qu’a chanté la main.
Le musicien s’étonne à tant de mélodie,
Et commence à sentir sa lyre moins hardie.
Il soulève la tète, et, d’un œil curieux,
Cherche à voir quel émule il lui descend des cieux. De sa voix déliée admirant la souplesse
11 veut, sur d’autres tons, provoquer sa faiblesse.
Et d’un clavier si tendre effrayer les efforts.
Ce n’est plus du bonheur les rapides transports.
Qu’il module, ou des sens la langueur qui frissonne, La mandore farouche en tumulte résonne.
Arpège par arpège, on croit voir les soldats Presser ou ralentir le bruit sourd de leurs pas. Tandis qu’en hennissant la cavale guerrière De ses ongles armés bat et mord la poussière.
Le cliquetis du fer, les tambours, les clairons.
Sous leur trombe de bruit couchent les' escadrons : C’est un rhythme de rage, un concert de discorde :
On souffre, on meurt, il pleut du sang de chaque corde. La musique dit tout; et, lorsque des combats,
Dans les lointains de l’ombre, expire le fracas, L’instrument moins terrible, abjurant la tempête,
Par un cri de victoire en triomphe s’arrête.
Des prodiges de l’art écho si chatouilleux.
L’oiseau ne répond pas : l’homme écoute et joyeux, Voyant que son rival n’a pas pris sa volée,
Il croit du rossignol la gloire désolée.
Mais sûr de ses trésors, le ménestrel des bois Réveille tout à coup les perles de sa voix ;
Et la nuit pacifique entend, pour la bataille.
De ses notes d’argent pétiller la mitraille.
Ses trilles belliqueux simulent tour à tour L’éclat cuivré du cor ou l’appel du tambour.
Sous le pli d’une feuille il fait tenir la guerre :
Au niveau du chanteur l’image se resserre;
Mais rien n’est oublié, mais rien ne s’affaiblit.
Ainsi quand le graveur, sur l’airain qu’il polit. Calque, en la réduisant, une image connue.
Sans changer les objets, son art les diminue.
Le luth n’est pas vaincu, mais il est égalé;
C’est presque une défaite, et du chantre isolé,
Qui défend vaillamment l’honneur de son ramage,
Le citharède alors veut tenter le courage.
Il l’appelle en duel une dernière fois :
Sur les fils de la lyre il fait voler ses doigts,
Plus légers que l’oiseau dont l’aile, en deux secondes. Visite plus de fleurs que nos regards de mondes. Comme ces tresses d’ambre ou d’ébène bouclé,
Que tourmente avec art l’ivoire dentelé,
Il mêle avec malice et démêle ses gammes.
Ses chants capricieux sont des bouquets de flammes Qui s’effeuillent dans l’air, puis, rayons par rayons. Renaissent diamants pour mourir papillons.
La corde, qui s’anime et qui se transfigure,
Semble, au lieu d’un oiseau, défier la nature.
Le pauvre rossignol, quoique déjà bien las,
Ne peut pas se résoudre à lui céder le pas,
Et, tout petit qu’il est, il est plus brave encore.
Il enfle de sa voix la richesse sonore ;
En battement agile il la roule, et soudain Il la laisse expirer comme un soupir lointain.
C’est un chapelet d’or, un collier de rosée Qui serpente et fleurit dans l’ombre électrisée;
Son chant veut à son tour réfléchir l’univers.
Les étoiles du ciel scintillent dans ses airs.
L’eau qui bondit et court, le feuillage qui tremble, Dans ses thèmes fugues se retracent ensemble.
Le combat le soutient; et, lutteur indompté,
Sa voix prêle à mourir redouble de clarté.
Ce n’est plus d’un oiseau les cadences mortelles,
C’est la musique même, une âme avec des ailes ;
Et le trouvère ému, moins jaloux que charmé.
Laisse à ses pieds tomber le luth inanimé;
Mais le frêle vainqueur, martyr de la victoire,
N’ira pas dans les bois en raconter l’histoire .
Il tombe, et sur le luth, trop tard silencieux,
Faible et muet, il meurt comme un son gracieux.
Malgré lu longueur de cette citation, nous ne voulons cependant pas quitter ce septième chant, qui est un des plus riches , sans donner un dernier aperçu de ses trésors. Après ce vers ravissant : Fugge coi lior del volto il fior degli anni,
« Avec les Heurs du visage fuit la fleur des années, » vient une strophe exquise, encore qu’un peu fardée : .
De’ lieti di la primavera è breve ,
Nè si racquista mai gioia perduta Vien dopo il verde, con piè tardo e greve La penitenza squallida e canuta.
Dove spuntava il fior, fiocca la neve,
E colori e pensier trasforma e muta,
Sicch’uom freddo in amor, quelle pruine, Ch’ebbe dianzi nsi core, ha poi nel crine.
« Il n’est pas long le printemps des beau* jours, et les plaisirs perdus ne se rachètent pas. Après la verte saison, vient d’un pied triste et tardif la pénitence au front hâve et blanchi. Où s’épanouissait la Heur tombe à flocons la neige : elle efface , elle transforme et les couleurs et les pensées , si bien que ces frimas qu’il eut d’abord dans le cœur, l’homme froid à l’amour les a plus tard dans les cheveux. »
Le livre huitième, les Amusements, * Trastulti, n’est encore qu’une suite du jardin de l’Amour. 11 nous transporte dans le compartiment central de ce radieux séjour, là où se célèbrent les plus doux mystères de la volupté. Les vers en sont trop libres pour être cités. C’est une raison pour que nous ne les recommandions pas, mais c’en est peut-être une pour qu’on les lise. Ajoutons, pour l’acquit de notre conscience, que ce chant, qui offense à chaque instant la chasteté, et qui a fait . mettre le poème à l’index , a le malheur d’être sans contredit le plus brillamment . écrit de tout l’ouvrage. Pour en donner une idée , nous en risquerons ici deux strophes. Si la pudeur s’en effraye, elle n’aura qu’à dérober sa rougeur sous le voile de la langue italienne :
Fà un groppo alhor dell’ un’ e l’altro core Quel sommo del piacer, fin del desio.
Formano i petti in estasi d’amore Di profondi sospiri un mormorio.
Stillansi l’aime in tepidetto humore,
Opprime i sensi un dilettoso oblio.
Tornan fredde le lingue, e smorti i volti,
E vacillano i lumi al ciel travolli.
Tramortiscon di gioia ebre e languenti L’anime stanche, al ciel d’amor rapite.
Gl’iterati sospiri, i rotti accenli,
Le dolcissime guerre, e le ferite,
Narrar non so. Fresche aure, onde correnti,
. Voi clie’l miraste , e che l’udiste , il dite ;
Voi secretari de’felici amori,
Verdi mirti , alti pini, ombrosi allori.
Comme image , cela n’est pas , à coup sûr , d’une pu'relé virginale, mais c’est peut-être, sauf un mot, irréprochable comme diction. Si l’auteur n’en est que plus impardonnable, on n’en doit pas moins conclure qu’il avait tout ce qu’il faut pour capter les égards de la postérité. Il ne lui a manqué que (le savoir se moquer du présent. Il a fait l’inverse : il s’est moqué de l’avenir , qui le lui a trop rendu.
Nous ne pousserons pas plus loin l’examen de cette longue légende mythologique. Nous en avons dit assez pour la relever, sinon de l’oubli, au moins du discrédit où on la laisse. Elle est digtie d’un meilleur sort. C’est une œuvre aussi peu ré-
LE CAVALIER MARLNO.
filière que l’analyse un peu déréglée que nous venons d’en faire, qui pèche par le plan, mais qui rachète souvent par l’éclat des détails la pauvreté de l’ordonnance.
On accuse Marino d’avoir, à force d’esprit, perverti le goût de son siècle. Ce n’est pas tout à fait juste. Il a contribué à entretenir les erreurs de son temps , il ne l’a pas corrompu : l’époque était déjà gâtée quand il est venu. On lui a reproché d’avoir trompé le public sur la qualité de sa marchandise! Je ne le crois pas : c’est le public qui se trompait volontairement, et qui, blasé sur l’or, venait chercher chez lui du clinquant ; il le servait comme il voulait. Parfois même il allait au delà des exigences du chaland ; quand on lui demandait des verroteries, il donnait sans compter des diamants et des perles fines, ce qui prouve qu’il en avait. Il résulte de tout cela que, si Marino n’était pas un grand poète, c’était du moins un très-habile écrivain, qui perdit, à éblouir ses contemporains , le talent qu’il eût pu mettre à les éclairer. Ce mérite vaut qu’on s’en souvienne. Nous ne sommes pas assez riches en flambeaux pour dédaigner les étincelles.
Ce poème de l'Adone , reçu naguère de l’Europe avec une frénésie d’acclamations qui ne s’est renouvelée pour aucune œuvre , paraît avoir épuisé d’un seul coup la dose d’admiration que l’espèce humaine est capable d’accorder , et qui se distribue d’ordinaire de siècle en siècle, pour la commodité des dispensateurs. Il s’est tellement effacé de nos listes d’honneur, qu’on n’en peut ni prévoir ni espérer la réhabilitation. Elle a cependant été tentée, il y a quatre ans à peine, et Dieu sait si on y a pris garde, par M. Zirardini, qui s’est donné la peine de réimprimer le livre en entier, 450 pages in-8° à deux colonnes, ni plus ni moins qu’un Père de l’Église. Comme ce n’est pas tout à fait aussi édifiant, il eût mieux fait de l’abréger. C’est ce que s’était proposé Ginguené, le savant historien de la littérature italienne, qui déployait tant de goût quand il s’agissait des ouvrages d’autrui, qu’il ne lui en restait pas pour les siens. 11 avait projeté de réduire à cinq les vingt chants de * cette voluptueuse Iliade. Par malheur c’était en vers qu’il comptait les écrire , et il ne pouvait guère inventer de meilleur moyen d’enterrer son homme mie seconde fois ; la poésie n’était pas son fort. Quoiqu’il sût parfaitement l’ita-
lien, il ne savait pas assez le français pour transporter dans sa copie la mollesse et les coquetteries de l’original.
Après avoir disserté si longuement sur des productions abandonnées , il est peut-être temps de retourner à l’auteur, qui avait toute sorte de raisons de se regarder comme un phénix , et qui n’y manquait pas , s’il faut en croire quelques pages de sa correspondance , aussi peu connue maintenant que ses poésies : Lettere del Cavalier G. B. Mari no, (/ravi, argute, e familiari, facete, e piaveloli, e dcdicatorie. Nous recommandons surtout à ce sujet une lettre de dimension magistrale, adressée à deux de ses disciples les plus fervents, Achillini et Preti , où , tout en leur reprochant de le louer avec exagération , il parvient à se louer lui-même outre mesure. 11 y a dans cette lettre un mélange d’orgueil et de modestie, de haine et de mépris pour la critique , tout à fait à part. Elle a de plus l’avantage d’être spirituelle et d’un style précis, quoique tourmenté, où l’éclat le dispute à l’énergie. On voit là , niieux que nous ne pourrions le démontrer, que Marino savait son métier, et que, s’il a si souvent péché, ce n’est pas par ignorance : c’est qu’il aimait mieux plaire à ses contemporains qu’à ses descendants. Il nous est difficile de penser que le calcul soit bon pour nous, mais il était peutêtre excellent pour lui.
n-by-Goügle
LE CAVALIER MARINO. bT
Cet èpistolurio, dont nous venons de dire un mot , peut servir à le faire apprécier comme prosateur, mais n’est guère de nature à nous révéler un caractère et une individualité. Ce sont des pages d’apparat, des phrases (pie l’écrivain combine* à loisir pour Se faire valoir , pour mettre ses' grâces en plus beau jour et ses défauts dans l’ombre. Peut-être est-ce meilleur que la correspondance de fantaisie de M. de Voilure, mais ce n’est ni plus franc ni plus simple; on y voit venir l’esprit d’une lieue. Pas le moindre épanchement, pas le moindre abandon! Marino n’est naïf qu’avec préméditation. Il parle sans cesse de lui sans se montrer jamais : où l’on cherche un homme, on ne trouve qu’un comédien. Dans ces lettres de petit-maître, tirées, comme lui, à quatre épingles, il n’y a de bien en relief que sa vanité : c’est quelque chose , mais ce n’est point assez. On est parfois tenté de soupçonner une âme derrière ces nippes et ces galons d’acteurs dont il s’affuble avec ostentation, et on enrage de ne pas l’apercevoir. Ce qui ressort le plus évidemment de ses fausses confidences, c’est qu’il vivait d’adulations, et ne pouvait se passer de ce régime. Quand elles hésitaient à se donner, il ne les achetait pas, il les extorquait.
Nonobstant les hommages qu’il recevait en France et l’espèce de culte dont il était l’objet, le poète cependant regrettait son pajs, qu’il n’avait pas
vu depuis plus de vingt- cinq ans. L’Age , si ce n’est la sagesse, commençait à se faire sentir, et, avec l’Age, ce besoin de repos qui succède aux labeurs de l’intelligence comme aux travaux actifs de la vie. Il y avait eu chez lui d’ailleurs dépense d’esprit et dépense d’action : on n’obtient pas de si bruyants succès sans se donner, pour les avoir, plus de peine que pour les mériter.
Il faut le dire aussi : malgré la vanité qui l’aveuglait sur tant de points , Marino voyait clair dans la science du monde. Plus il avait de charlatanisme et savait par expérience comment on prend les hommes, plus il avait l’instinct de ce qu’il faut pour les retenir. La plupart des poètes ont des sentiments de femmes. Les beautés habiles craignent de lasser notre ferveur et ont l’art de s’éclipser au moment où elles produisent le plus d’effet, certaines (jue l’absence ajoute à leur prestige , et qu’au lieu de la ralentir, le souvenir irrite la passion. On oublie souvent ce qu’on voit, rarement ce qu’on regrette ; rien n’est tel que de se retirer à propos. •• La mémoire est reconnaissante, dit le poète Lebrun; les yeux sont ingrats et jaloux. «
D’autres motifs encore s’ajoutaient à ce désir de retraite, à cet ennui frileux de l’exil, qui lui faisait rêver une seconde jeunesse sous le soleil vivifiant du ciel napolitain. Il avait amassé de grandes richesses, et il n’était pas fâché d’avoir ses conci-
toyens pour témoins de sa fortune et de sa renommée. Revenir , opulent et honoré , là où on a vécu pauvre et obscur; attirer tous les regards de ceux qui vous ont vu passer sans daigner vous jeter un coup d’œil, paraît être la plus douce vengeance qu’il soit permis d’exercer , ^celle peut-être qui a fait nommer la vengeance le plaisir des dieux. On a beau n’être pas prophète dans son pays , il en est de notre gloire comme de nous-mêmes : il lui faut des échos qui parlent sa propre langue ; elle n’est à l’aise que chez elle.
Quelques efforts que l’on fît pour le retenir, quelque charme qu’il put se promettre des entretiens fleuris de Chapelain et des lectures à huis clos de la Pucelle , Marino quitta donc , pour ne plus la revoir, cette nation qui lui avait souri avec tant de complaisance et de sympathie , cette France hospitalière , toute retentissante encore des applaudissements dont elle avait accueilli ses poétiques exploits. Il se mit en route pour l’Italie vers le printemps de 1723, et ce fut jusqu’à Rome un véritable voyage impérial. On venait le haranguer aux portes des cités; des chœurs de jeunes filles chantaient ses louanges en effeuillant des bouquets sous scs pas ; on lui envoyait des députations et des escortes. On lui payait partout un tribut de dévotions à croire qu’on le prenait pour un mort : car, il faut bien le dire, à moins qu’il ne soit question d’imbéçiles.
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qu’on régale en tous temps de toutes les façons, nous ne couvrons guère de fleurs que les écrivains qui ne peuvent plus ni les respirer ni les voir.
Quoi qu’il en soit de ces réflexions, devenues désormais des lieux communs, Marino était reçu de ville en ville comme un sultan, comme un souverain dont l’Europe serait l’empire. Quand il mit le pied dans Home , ce fut au carillon de toutes les eloches sonnant à toute volée, aux salves des canons du château Saint-Ange, tonnant comme pour l’élection d’un pape. Les prélats les plus distingués, les cardinaux, se disputèrent la faveur de le loger.
Le prieur de Saint-Onufre, qui avait eu le bonheur de donner asile au Tasse mourant, et qui gardait dans son église les restes du marty r, lui adressa des plénipotentiaires , à seule fin d’obtenir de lui quelques reliques pour son couvent, le mouchoir qui avait essuyé le front du grand homme dans la chaleur d’une ovation, la plume qui avait écrit quelqu’une de ces octaves dévergondées qu’il n’a que trop multipliées. L’auguste supplié daigna condescendre à ces prières , et j’ai vu d’honnêtes et vénérables moines, demeurés marinistcs en dépit • du temps , me montrer avec orgueil ces niais tro- ) phées d’une vieille idolâtrie. On lui offrit des lettres * de noblesse, et, comme il eut la modestie de les refuser, il fut élu tout d’une voix prince de l’Académie des Humoristes. C’était encore de l’humilité
d’accepter un titre de prince, lui qui se crevait plus que roi.
Ce délire complimenteur qui saisissait les populations en sa présence n’était rien encore près du triomphe qui l’attendait dans sa ville natale. Avertis de son arrivée, les plus hauts dignitaires du royaume allèrent à sa rencontre jusqu’aux faubourgs de Capoue, et lui firent, chapeau bas, cortège jusqu’à Naples. L’antique métropole s’était parée comme pour ses plus beaux jours d’allégresse. Ses maisons s’étaient habillées de tapisseries de mille couleurs, pavoisées de bannières et de guirlandes, comme à l’approche du saint sacrement. Suivi de tout son état-major d’admirateurs, le poêle fit majestueusement son entrée, une couronne de laurier sur le coin de l’oreille, monté sur un cheval blanc caparaçonné de pourpre et d’or , au milieu d’un. peuple ivre de vacarme et de joie, vociférant comme aux saturnales les louanges du dieu , balançant devant lui des palmes , agitant des drapeaux bariolés d’inscriptions plus emphatiques les unes que les autres : Al Marino , mare d’incomparabile dottrina : A IV anima délia poesia , yloriosa materia degli inchiostri : Al Fcbo non favoloso dcll’ Italiche Muse ! Il ne pouvait faire un pas sans être arrêté par des processions, qui venaient lui adresser leur encens et leurs vœux, sans être inondé du haut des balcons sous lesquels il passait d’une pluie de
roses et de vivats. Jamais empereur romain rapportant de ses guerres une moisson de dépouilles opimes, et ramenant des troupeaux d’esclaves, jamais Christophe Colomb traînant derrière lui tout un monde attaché à la proue de son navire, ne furent salués de tant de bravos et de bénédictions. Ce n’était pas un triomphe , c’était presque mie apothéose.
Tout ce tapage d’enthousiasme à propos d’un poète nous paraît aujourd’hui l’apogée du ridicule et de l’enfantillage. Je ne crois pas que nous ayons raison. Ces marques de déférence et de respect ont sans doute le tort de s’appliquer à un de ces hommes que l’on appelle aujourd’hui surfaits, mais elles n’en témoignent pas moins de l’estime qu’on faisait alors des dons de l’esprit, du culte qu’on professait pour l’intelligence. La prière pouvait se tromper de route et prendre un escamoteur pour un saint : qu’importe? elle n’en était pas moins un signe extérieur de la religion du génie. Où estelle aujourd’hui, cette religion, dans cet âge de lumière où l’on se flatte, où l’on se vante d’être sage, où la sagesse consiste à faire tout pour le corps sans rien faire pour l’âme? Quels honneurs rendons-nous au talent, à la pensée qui ne se traduit pas en industrie productive ? Quel cas fait-on d’un arbre qui n’a pas des fruits d’or et des rameaux d’argent? C'est peut-être une folie de mépriser la
lortune, mais c’en est une encore plus grande de l’adorer et de n’adorer qu’elle. Erreur pour erreur, j’ai plus d’estime pour un siècle qui s’agenouille devant le livre d’un faux grand homme, que pour le nôtre, qui se mettrait jour et nuit en oraison devant les balanciers de la Monnaie, n’en dùt-il sortir que des gros sous.
La déification de Marino ne dura pas qu’un jour. Après la cérémonie Solennelle de son entrée, les fêtes se succédèrent plusieurs mois sans relâche. Les plus fiers des grands seigneurs ne voyaient pas seulement en lui leur égal, ils se faisaient ses courtisans ; ils croyaient tous qu’en se frottant contre lui ils s’aimantaient de son esprit et de sa gloire. Le vice-roi ne pouvait se passer de sa présence et le cajolait comme un confident de la postérité, qui pouvait le patronner dans l’histoire. Les artistes les plus en crédit accouraient à Naples pour tâcher de l’entrevoir et de faire son portrait. Chacun voulait avoir chez soi la figure de çe miraculeux rival du Dieu de la Genèse, qui, s’il n’avait pas créé l’univers, avait du moins créé la poésie italienne à son image. Il fut même question de lui élever une statue équestre sur la plus belle place de Naples. Pourquoi pas ? Marc Aurèle en a bien une au Capitole; et, quoiqu’il ait régné autrement que par métaphore , l’empereur Marc-Aurèle n’était, à tout prendre, qu’un prosateur.
Jamais poète, Pétrarque môme, qui traitait de puissance à puissance avec les rois et recevait comme eux des ambassades, jamais poète n’était parvenu de son vivant à un tel excès de renommée. Le comble du prodige eût été qu’il en jouit longtemps; mais tant de prospérité est si contraire au cours habituel des destinées poétiques , que le ciel se pressa d’y mettre bon ordre. 11 n’y avait pas un an qu’il était de retour dans sa patrie ; il y avait tout au plus quelques mois qu’il s’était installé dans sa splendide villa , bâtie sur le penchant du Pausilippe, entre le tombeau de Virgile et les jardins de Sannazarc ; il y avait à peine quelques jours qu’il commençait à se reposer de sa royauté au milieu du luxe des arts et des richesses balsamiques de la campagne, lorsqu’il fut enlevé presque subitement aux lettres et aux jouissances de l’étude, le 25 mars 1625. Il n’avait pas encore cinquante-six ans.
Son enterrement fut digne d’un monarque, digne d’un potentat qu’on pleure , et qui fait vide dans l’univers. Naples consternée y déploya toutes les magnificences de la douleur , cherchant à égaler le faste de son affliction à l’étendue de sa perte. Il fut inhumé dans l’église des théatins, auxquels il avait légué sa bibliothèque, et qui firent, par reconnaissance, graver cet éloge sur son tombeau :
EQIIITI JOANN1-BAPTISTÆ MARINO POETÆ SUI SÆCULI MAXIMO : CITJUS MUSA, E PART1IENOPEIS CINERIBUS ENATA, INTER EILIA EFFLORESCENS ,
REGES 11ABUIT MÆCENATES : CUJUS JNGENIUM, FECUNDITATE FELICISSIMCM ,
TERRARUM OR HEM HABUIT ADMIRATOREM, ACADEMICI HÜUORISTI PRI.NCIPI QUONDAM SUO P. P.
Les honneurs, en général, ne suivent pas les hommes au delà du cercueil. La fosse une fois fermée, il y a devant nos hommages une barrière qu’ils ne franchissent plus. Quelques regrets vont de temps en temps s’y briser, puis c’est tout : la vie retourne à la vie ; la mort reste avec la mort. Il n’en fut pas de même pour Marino. La plupart des villes d’Italie ne se contentèrent pas de prendre le deuil ; chacune d’elles se regarda comme ayant perdu son plus illustre citoyen, et le monde eut le singulier spectacle de cinquante ou soixante convois du même homme, suivis d’autant d’oraisons funèbres, toutes enchérissant à l’envi de pathos et de concetti. Home, entre autres, se signala par la pompe inusitée du cérémonial, et célébra les funérailles du poète absolument comme s’il fût mort dans ses murs. Le pape lui-même eut, dit-on, quelque velléité de faire son éloge, et l’Académie des Humoristes fit frapper une médaille mortuaire à son effigie. On voulut, comme sa gloire.
inettre ses obsèques en circulation. Si ce tombeau monétaire existe encore, il est probablement le seul de son genre, et je doute qu’il s’en frappe de nouveaux.
Après les saints panégyriques jetés du haut de la chaire aux larmes des lidèles , l’histoire voulut avoir son tour. Vingt écrivains en renom , Lorenzo Crasso, Ghilini, Erythræus, Baïaeca, briguèrent le privilège de retracer les phases d’une si belle vie. Tous les architectes et les maçons de la littérature se mirent à l’œuvre pour lui façonner un mausolée, ctManso, son protecteur, l’ami du Tasse et de Milton , laissa par testament une somme considérable pour élever un monument splendide à sa mémoire , ce qui fait certainement plus d’honneur à son affection qu’à son goût. Peut-être aussi sentait-il que Marino avait plus besoin qu’un autre de eette chance matérielle d’immortalité, et que sa gloire courait risque de péril’, si la solidité du granit ou de l’airain ne venait pas, même sous une forme sépulcrale , au secours de sa fragilité.
Avant d’en finir avec cet homme remarquable et singulier qui joignit de grandes qualités à de plus grands défauts , on serait peut-être bien aise de savoir si le physique chez lui répondait au moral , si son plumage enfin , suivant l’expression modifiée du renard , se rapportait à son ramage ? Il n’est pas impossible de satisfaire à cette curiosité. Marino,
qui ne connaissait pas plus, dit-on, le nombre de ses maîtresses que celui de ses vers , était de haute Lûllc, maigre et mal fait, tel à peu près qu’on se ligure ordinairement don Quichotte. Il avait le front large et élevé, l’œil triste et bien fendu, le ne/, aquilin, et, sous une moustache de soudard, des lèvres épaisses et sensuelles. Sa physionomie tenait du matamore et du satyre, mais d’un satyre mélan- * colique, qui se repent de quelque chose : peut-être d’avoir négligé l’amour chaste et silencieux des muses, pour courir en étourdi après celte bruyante courtisane qu’on appelle la renommée. C’est ainsi qu’il nous apparaît dans un portraitdu temps, qui ne fait pas plus d’honneur à l’artiste qu’au modèle. On voit là sous une profusion de lauriers ébouriffés, qui ont plutôt l’air de vouloir s’envoler de sa tète que d’avoir envie de .s’y fixer, s’allonger cette ligure hâve et décharnée , qui semble celle d’un spectre en deuil de sa mémoire. On n’en lit pas moins sous cette image, gravée peu de temps après la mort du poète :
Si tua vita , Marine , leves est lapsa per umbras , Clarior ex umbris en tibi vita redit.
Je ne sais si cette espèce d’épitaphe, en lui promettant le retour d’une vie plus brillante que la première, a voulu prédire à son ombre l’article que nous lui consacrons ; mais je ne le crois pas.
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L'école de Marino, quoique fondée sur des principes qui n’avaient pas plus de consistance que ses jeux de mots et ses bambochades de style, lui survécut plus d’un demi-siècle ; il y a peu d’exemples, dans la littérature secondaire, d’un mort aussi vivace. Son influence durerait peut-être encore', si le rude Alfieri n’avait, d’une main ferme et puissante , ramené son pays à l’étude du Dante. Sa mâle poésie fit évanouir les dernières lueurs du marinisme , et il ne reste plus aujourd’hui de cette religion déchue qu’un cénotaphe de marbre blanc, surmonté d’une statue de bronze, élevé à Marino par ses derniers prêtres, dans l’église de Sant’Aniello de Naples.
Hélas 1 oui, voilà tout ce qui reste aujourd’hui d’une renommée qui avait mis tout son siècle à l’envers : un tombeau vide, qui veut parler de gloire et n’est qu’un symbole de vanité! Soyons juste pourtant, et ne suivons pas l’exemple, si longtemps suivi, de juger l’homme moins par ses œuvres que par ses élèves, qui, outrant ses défauts, sans atteindre à ses beautés, ont amené contre lui une réaction dont sa mémoire aura bien de la peine à se tirer. Celle manière de l’apprécier n’est pas plus équitable que les succès qu’on lui reproche, quoiqu’ils ne soient pas aux dépens des nôtres. Marino n’est pas un grand homme, mais un talent rare, qui a rendu, sans
le savoir, de vrais services à la poésie, et qu’on a tort de dédaigner. On peut le comparer à ces alchimistes ou à ces astrologues du moyen âge, qui ont avancé, à leur insu, le progrès des sciences, soit en cherchant la pierre philosophale, qu’ils n’ont pas trouvée, soit en interrogeant l’avenir, qui ne leur a pas répondu.
Nous sommes tous des ingrats , qui ne rendons grâce au plaisir qu’en l’oul)liant. Nous ne savons pas aujourd’hui ce qui nous ravissait hier : nous ne saurons pas demain ce qui nous enchante aujourd’hui. Nos esprits corrompus sont plus mobiles que nos cœurs, qui défient si volontiers la légèreté des vents. S’ils ne faisaient que changer, ils auraient encore quelques droits au pardon : il n’y a au monde que Dieu qui, étant parfait, ait le privilège d’être immuable.
Ce Dieu nous a donné l’inconstance : cesserait peutêtre une faute de la proscrire ; mais pourquoi en faire un vice, et pousser l’amour de ce qu’on espère jusqu’au mépris de ce qu’on n’a plus? Pourquoi, quand on a traversé de riantes campagnes et salué de beaux paysages , se retourner pour les insulter? Pourquoi calomnier ses jouissances passées et manquer de respect à son ancien bonheur? Sommesnous sûrs d’en retrouver l’ombre sur la route?
Il est naturel que les affections de l’intelligence se modifient, et que les livres préférés d’autrefois ne Soient plus les favoris d’à présent. On ne peut pas raison noblement se gendann r contre ces vicissitudes, qui. sont dans l’essence même de l’humanité. Qu’on néglige maintenant les énormes romans de La Cal prenède ou de Mlle de Scudérv, quoique les nôtres ne soient pas déjà si courts ! cela se conçoit : nous avons vu tant de vrais exploits, que nous devons être un peu hlasés sur les faits d’armes et autres fantaisies guerrières des Lara moud ou desPolexandre, sur ces grands coups d’épée qui, avant de faire les délices du tragique Crébillon, avaient charmé les veilles de Mme de Sévigné. Que nous n’ahordions (dus qu’avec une résignation qui nous comptera là-haut pour une vertu les litanies épistolaircs de Richardson, dont la curiosité publique était naguère si friande! je me l’explique; Richardson est terriblement prolixe, pour ne pas dire bavard, et il ne met pas grand’chose dans ses phrases, qui oui vingt-cinq ou trente kilomètres de long. Le dernier tome de Clarisse est fort beau , mais on n’y arrive quV/i extremis , et l’on se dépêche d’admirer pour en Unir. La perfection en douze volumes in-8° du chevalier Grandisson me parait, je l’avoue, un gros péché mortel, soit dit sans offenser Diderot, qui faisait , en l’honneur du romancier philosophe et puritain , des carcmbolages d’enthousiasme et de
lor;
déraison. Diderot, qui n’avait pas la foi des reliques, 11e demandait qu’à s’agenouiller devant la robe de chambre du grand homme; il se fût fait un cas de conscience, voire même un sacrilège, d’en envoyer, s’il les eût eues, les vieilles chemises à la lessive. A lui permis ! mais ces adorations n’entrainent pas les nôtres, et 011 peut très-bien avoir la piélé du génie sans se prosterner devant les nippes de son idole. Quoique j’aime beaucoup Fielding, j’admets parfaitement qu’on ne le lise pas avec passion, et qu’011 n’applaudisse qu’avec réserve les équipées de Tom Jones et ses vertus de mauvais sujet : elles ne sont pas toujours du meilleur goût. Nous rions de la Nouvelle Héloïse, qui a fait pâmer nos aïeules, quand elles ne l’étaient pas encore; le mal n’esl pas très-grave. Nos petits-enfants nous trouveront bien drôles d’avoir pris nos richesses actuelles pour des trésors, et je suis déjà de l’avis de nos petitsenfants. Tout cela me parait fort juste. Chaque siècle a sa manière de se divertir, et on n’est pas foreé de s’amuser comme scs ancêtres; mais se faut-il être un grand-père à soi-même , et dénigrer à quarante ans ce qui nous délectait à dix-huit? Eh! mon Dieu, ne nous pressons pas tant de nous moquer de nous : nos successeurs s’en chargeront de reste; nous n’avons nul besoin de leur donner l’exemple et de préparer leurs vergés.
Ces réflexions édifiantes, et que nous avons toute
ANNE HADCL1FFE.
sorte de raisons de trouver pleines de Sens, nous sont Survenues à plusieurs reprises : notamment l’autre jour, eu entendant un homme d’un talent mûr et considéré parler avec irrévérence d’Anne KadclilTe, et faire , par ses sarcasmes, amende honorable de son ancienne prédilection. Il avouait avec candeur que peu d’ouvrages l’avaient aussi vivement remué que ceux de cette femme célèbre . et, impitoyable pour lui-même, il déracinait une à une toutes ses pures impressions d’autrefois; il cherchait, sous la neige de son âme, toutes ces chastes et modestes fleurs du printemps, qu’il ne semblait retrouver que pour les arracher. Cette acerbe et maussade sortie me fit l’effet d’un blasphème. Je ne pus m’empêcher de prendre chaudement en main la cause de l'offensée, et, attaquant sans merci l’agresseur, je lui lançai sur l’ingratitude dont je me plaignais tout à l’heure une magnifique mercuriale que.... je m’abstiendrai de rapporter, pour ne pas faire un ingrat de plus.
Superbe ou non, cette apostrophe correctionnelle eut le succès de tous les chefs-d’œuvre oratoires ; elle foudroya mon adversaire sans le convaincre; et, quand j’eus achevé de le pulvériser, il riposta par une avalanche , qui m’écrasa sans me persuader. Tout écrasé que j’étais, je me rappelai, après la catastrophe, et avec plus de vivacité qu’avant la lutte, ces fraîches heures de mon adolescence, quand
seul, au fond des bois, l’automne, je me promenais moins dans leurs sentiers, voilés par les brouillards d’octobre, que dans les champs de convention de Mme Radclifïe. En me rappelant ces heures, je les ressuscitai, et dans ma reconnaissance, fatale peutêtre! je résolus de consacrer quelques lignes à la mémoire d’un auteur maintenant méconnu, et bien supérieur à tant de prodiges qu’on connaît trop.
Arme Ward, depuis mistriss Radeliffe, était née à Londres le 9 juillet 1764. Son intelligence fut précoce, qualité souvent stérile, qui cette fois ne fut pas trompeuse, et elle eut, le bonheur d’être belle, avantage qui passe pour inutile, mais dont tout le monde profite, celle qui se sent admirée comme ceux qui la regardent. Mariée à vingt-trois ans, elle en avait vingt-cinq lorsqu’elle publia son premier roman, qui fut aussi remarqué qu’il devait l’être, c’est-à-dire fort peu, les Châteaux d'Athlin et de Dunbayne. L’année suivante elle fit paraître son Roman sicilien, puis successivement et à de courts intervalles la Forêt, des Notes sur une Excursion en Suisse et en Hollande, les Mystères d'Udotphe, et enfin l'Italien ou le confessionnal des Pénitents noirs, qui vit le jour en 1797, il y a aujourd’hui cinquante-six ans.
Traduits dans toutes les langues, ces ouvrages, qu’on ne découvre plus qu’à grand’peine dans les coins les plus poudreux des cabinets de lecture,
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rencontrèrent des louanges dans tous les pays. L' Italien, translaté de l’anglais en français par M. l’abbé Morellet en personne , fut salué partout comme une des productions capitales de la littérature moderne. 11 était difficile d’aller plus haut, et c’est pour cela sans doute que l’auteur ne voulut pas tenter d’aller plus loin.
Aujourd’hui qu’on ne vil que pour la montre et le fracas, qu’on ne cherche qu’à gagner de l’er en jetant aux yeux une poussière qui n’est rien moins que dorée, la vie de mistriss Radcliffe est presque un phénomène. A trente ans, dans la plénitude de , sa beauté et la force de son génie, au milieu même de son triomphe, elle eut le courage de se retirer du monde, et la sagesse de n’y plus reparaître. Heureuse de cultiver, pour quelques confidents intimes, des talents qui leur plaisaient ; écrivant tantôt un poème, tantôt une nouvelle, tantôt quelque scène brillante et animée de ses voyages, jamais elle ne sortit de sa solitude pour capter les regards d’un public qui la cherchait de tous côtés et la redemandait sans cesse.
On lit circuler sur son compte les récits les plus absurdes; jamais elle ne s’occupa de les contredire. On prétendit qu’elle était morte! Elle ne daigna pas se montrer, pour avertir qu’on avait eu tort de l’ensevelir. On assura qu’elle était folle J, Jamais une ligne ne vint protester contre cet enterrement de
son intelligence et témoigner qu’il fallait être en démence pour l'accuser de déraison. On lui attribua ' presque autant de rapsodies qu’il s’en fabrique de nos jours, autrement dit une bibliothèque entière! Elle n’en démentit aucune. Elle ne rompit qu’une fois son silence obstiné : ce fut pour désavouer un beau livre qu’on lui attribuait, et qu’on mettait audessus des siens, le Théâtre de Johanna Baillie. Elle ne voulait pas, malgré sa négligence de toute espèce de renommée, se laisser parer d’une gloire qui ne lui appartenait pas; elle connaissait assez le cœur humain pour se douter que son indifférence n’était pas commune, et qu’un autre pouvait souffrir des injustices qui ne l’atteignaient pas.
C’est ainsi qu’elle vécut pendant vingt-six ans, oubliée de tous, excepté de ceux qui l’aimaient, et, quand elle mourut, jeune encore, au commencement de 1823, il y avait longtemps qu’il n’était plus question, ni en France, ni en Angleterre, ni nulle part, d’une femme qui avait attiré et mérité l’attention de l’Europe. Celte destinée volontairement mystérieuse n’est-clle pas un roman de plus, un roman plus rare que tous les autres , qui n’a pas eu de modèles, et n’aura probablement pas de copie?
Mistriss Radelifle est la première qui ait cm-
no ANNE RADCLIFFE.
ployé la terreur comme élément principal d'une action; mais cette terreur n’a rien de commun avec les épouvantes que cherchent à exciter ses imitateurs : elle saisit l’imagination sans être un supplice pour l’âme. Au milieu de tout cet appareil d’effroi qu’elle échafaude avec une fertilité d’invention diabolique, la prédominance de la vertu est tellement marquée, que, bien que le vice ait souvent le dessus , on ne s’alarme pas trop de sa victoire : on sent à part soi qu’il marche sous une réprobation qui finira par l’accabler. C’est là ce qui établit une si prodigieuse différence entre ses œuvres et celles de tant de Byrons subalternes, qui croient la surpasser et prennent les convulsions de leur impuissance pour des signes de forcé ou des preuves d’audace. On a beau, quand on la lit, traverser avec elle un dédale de corruption, sa présence invisible, et toujours sentie, nous protège; le cœur se dilate, l’âme s’élève dans la traversée. On devine qu’un soleil pur et bienfaisant brille derrière ces noires vapeurs, derrière ces nuées d’orage qu’elle amasse au-dessus de nos tètes. Trouvez donc quelque chose de semblable dans ce chaos d’ignominies dont on a, pendant quinze ans, bourré tant de feuilletons! C’est de l’infamie poulie plaisir d’en faire. Tout y froisse le cœur, tout y blesse l’esprit. Il semble que les auteurs n’aient eu peur que du châtiment, et nullement de la faute,
ANNE KADCUFFE.
cl qu’ils aient cherché dans la peinture du crime un dédommagement de leur innocence.
La littérature dont nous parlons n’est pas tellement morte, qu’il ne faille surveiller avec soin ses réminiscences de vie. C’est elle qui nous a conduits à deux doigts de notre perte , en affectant un stupide et orgueilleux dédain pour les vertus de famille, en déplaçant, pour l’abaisser, le niveau des vertus civiques, en substituant à l’amour désintéressé de la gloire le culte mercenaire de l’argent.
11 n’y a pas si longtemps que cela s’est passé, et • que le typhus de la Jacquerie a failli de proche en proche gagner la France entière; à quoi le devonsnous? N’en cherchez pas la cause ailleurs que dans ces écoles de pourriture et d’immoralité que vous laissiez partout s’ouvrir au désœuvrement public; dans la tolérance de vos oreilles pour une rhétorique de bagne et d'hôpital, qui n’est bonne qu’à perfectionner la lèpre et approvisionner la cour d’assises.
Qu’on y prenne garde ! la littérature n’est jamais impunément corrompue. Elle est, quoi qu’en disent ces habiles qui, incapables de lier correctement deux mots, déblatèrent contre ceux qui font profession de connaître et d’étudier leur langue, elle est la tutrice naturelle des peuples. Elle nous donne ce qu’elle a, sa noblesse ou scs vices. Quand vous aurez des auteurs qui ne croient qu’à ce qui
s’achète, vous aurez, plus que vous n’eu voudrez, des consciences à vendre. A côté du dévergondage de l’esprit, vous verrez, sous un tas de noms sanglants et de formes repoussantes , s’établir les débauches de la liberté. Laissez la presse exhumer complaisamment le libertinage crapuleux des Valois, ou prêcher, en l’enjolivant, le cynisme effronté de la Régence, vous arriverez bientôt aux fumiers de Louis XV. Ne vous y trompez pas, c’est dans ce bourbier-là qu’a poussé d’elle-mème la guillotine de 93. Napoléon n’a fait que la recéper, et il y en a peut-être une seconde à fleur de sol : qu’on ne l’en fasse pas sortir, en y jetant comme un engrais toute cette houe de pensées que nous remuions hier, et oit il ne peut germer que des révolutions.
Est-ce à dire que, si nous n’avions pas en nous quelques restes de ces poisons qu’on nous versait récemment à pleins verres, nous serions plus disposés tpie nous ne le sommes à faire nos plus chè res distractions de la lecture d’Anne Raddiffc? Je n’en sais rien. La religion du foyer, l’innocence des mœurs, n’empêchent pas les caprices, et nous pourrions préférer les Incas de Marmontel, ou les Contes d’éducation de Mme de Genlis. Ce ne serait pas une preuve de goût , mais il n’y aurait pas de quoi rougir. Ce sont de bons livres qui sont mal faits, voilà tout! Quant aux romans déchus, que
ANNE RADCLIFFE. j j 3
nous serions heureux de réhabiliter, je crois, n’en dussions-nous jamais tourner une page, qu’ils sont lout à tait dignes d’un éloge public. Il est certain que, parmi ceux qui les ont lus, beaucoup de gens démérité se laissant aller, en eu causant, à des railleries qui n ont pas toujours l’excuse d’être spirituelles; mais ccs plaisanteries mêmes prouvent en leur faveur. Se moquer, c’est encore se souvenir : et quelques-uns des chefs-d’œuvre que nous prônons parfois avec le plus de ferveur, il est douteux qu’on s’en souvienne jamais assez pour en rire.
Il y a peu de choses à dire des débuts de mistriss Radcliffe. Ce n’est pas que les Châteaux d'Athlin <‘t de Dunbai/ne ne soient abondamment fournis de ces vieilles tours qui ont de quoi nourrir tout un tioupeau avec l’herbe de leurs crevasses, suffisamment pourvus de cés sombres donjons qui, après avoir combattu les nues, consentent à ne plus menacer que les broussailles : ce n’est pas qu il y ait disette de plates-formes et de poternes, et absence de souterrains serpentant sous un réseau de corridors; ce n’est pas que son second roman soit privé de cloîtres silencieux pavés de tables sépulcrales, de portiques déserts harnachés de lierre et de saxifrages, de chapelles délabrées, d’oratoires en ruines, noircissant de silhouettes lugubres les vallées étincelantes de l’Italie ou les grevés lumineuses de Païenne : non; il ne manque
ANISE KADCL1FFE.
déjà rien à toute cette fantasmagorie d'architecture dont elle a eu le secret ; mais les échos qui s’y réveillent ne sont pas sonores : elle n’a pas encore su donner à la pierre le don d’émouvoir et d’effraver; il ne s’échappé pas encore, des soupirauv qu’elle découvre, de ces bouffées de frissons qui semblent venir d’un autre monde : elle s’annonce, (‘lie ne se révèle pas.
Quoique déjà remarquables, ces premiers ouvrages ne sont, à proprement parler, que des essais. L’inexpérience s’y trahit par la confusion des détails, et, quoique déjà prodigue, l’imagination s’y montre presque toujours contrainte. L’auteur n’est pas maître de son tableau. On dirait qu’il n’a vu que par la fenêtre, et à travers la brume, cette terre promise du roman, où il prétend marcher et nous conduire. L’action trop compliquée est pauvre de développements. Les incidents s’v entassent les uns sur les autres sans parvenir à s’enchaîner, et ne font qu’une masse au lieu de former un tout. 11 \ a du mouvement et pas de vie. Les caractères sont à peine esquissés, les situations sont stérilement tourmentées : l’intérêt n’en sort pas. Le talent cependant se fait jour dans toutes ces ronces.
Quoique son instrument soit incomplet, quoique l’écrivain n’ait pas encore à commandement l’expression qui lui convient, le style néanmoins a souvent du nerf, du coloris, de la chaleur. Il ne
ANNE BADCLIFFE.
lui manque que d’être plus soutenu , et de prêter sa force à des pensées qui ne soient pas des ombres.
Si mistriss Radeliffe. n’eût t'ait que ces deux ouvrages, il est probable que le globe n’eût pas été sillonné de toutes les cavernes dont tant de plumes l’ont labouré, et il n’j aurait pas eu dans le monde trois fois plus de vieux châteaux qu’il n’en peut contenir de neufs. Son nom prisonnier serait demeuré enfoui dans ses cachots d’Ecosse ou de Sicile, et nous ne songerions guère à l’en tirer. Ces livres ne sont pas inférieurs à quelques-uns des produits de nos manufactures en crédit; mais ils ne valent pas au fond beaucoup mieux. Le créateur se cherche et ne s’est pas encore trouvé. Après cette double tentative, son génie ne tâtonne plus, et se manifeste enfin avec éclat dans la Forêt. 11 croit et s’élève dans les Mystères d'Udolphe; il atteint son apogée dans l'Italien , qu’on ne met pas à sa place quand on ne le met pas à la première, et qui reprendra quelque jour son rang. Ce sont ces compositions grandioses que nous allons maintenant passer en revue, non pas seulement parce quelles ont fait époque dans la vie de l’auteur, mais parce qu’elles ont été de véritables événements littéraires.
Dans les Enfants de l’Abbaye de Maria Hegina Hoche, et depuis cette génération d’orphelins jusqu’au Moine de Lewis, jusqu’à la Famille Monlorio et au Melmolh de Mathurin, on a tellement abusé de la méthode et des effets de mistriss Radcliffe, qu’on ne sait plus maintenant à quel point elle est originale. 11 faut lire, pour en juger, quelques-uns des romans qui l’ont précédée. Là, notre sollicitude ne se porte que sur les personnages, sur les accidents ou les péripéties de leur rôle ; il y a chez elle un autre acteur : c’est le théâtre même de l’aqfion.
Le théâtre, chez. mistriss Radcliffe, est- uh des agents les plus puissants de ses formidables drames. Il se mêle aux situations qu’il modifie ; il y jette un charme ou une terreur jusqu’alors ignorés. On finit par s’intéresser au sort, à l’histoire, à la vétusté des édifices qu’elle nous représente, comme aux caractères qu’elle y met en scène.A,’ abbaye solitaire de la forêt avec ses voûtes effondrées , ses cellules vides, ses boiseries vérin oui lies; le château d’Udolphe, avec ses remparts massifs et lézardés, avec ses vastes salles démeublées, où se balancent, le long des murs, de pâles et tragiques tapisseries, où le vent qui s’y engouffre fait, comme la poussière, tourbillonner d’effrayants souvenirs; l’église du cou-
vent de Schedoni, avec ses longues et humides Ira-, vées, ses échos accusateurs, son sinistre confessionnal, sont de véritables êtres, qui prennent part à l’intrigue de la pièce, auxquels on s’attache malgré soi, qu’on abandonne à regret , qu’on cherche des yeux à l’horizon, quand , changeant de décors, l’impérieux architecte vous entraîne à sa suite dans d’autres lieux.
Depuis que ces lignes sont écrites, nous avons eu le plaisir de voir notre jugement confirmé par celui d’une femme presque aussi célèbre autrefois que mistriss Radcliffe , et maintenant presque aussi oubliée. Dans un mémoire littéraire, qui sert d’introduction à la Bibliothèque des romans publiée en 1810 par Mrs Barbauld, on lit, sur l’auteur des Mystères d’Udofphe , une page qui mérite d’être conservée, et que nous devons signaler, moins pour accréditer notre opinion que pour aider celle du public à se fixer. Quand , à un demi-siècle de distance, deux esprits parfaitement désintéressés se rencontrent, sans, s’être donné le mot, d’une manière à peu près complète, il y a tout à parier qu’ils ne se trompent pas, et que leur appréciation doit finir par prévaloir.
« En tète des meilleures nouvelles de cette époque, écrivait Mrs Barbauld, il faut, sans contredit, placer celles de Mrs Radcliffe, dont le génie est d’une trempe peu commune. Elle ne cherche point
. 1’intérêt dans les sources vulgaires où puisent habituellement les romanciers : elle se plaît à alarmer notre «Une jusqu’au dernier paroxysme de I'ellroi, à l’agiter, par la présence sourde et voilée île je ne sais quels périls toujours près d’éclater, et dont elle retarde habilement l’explosion. Les théâtres qu’affectionnent ses drames sont tantôt de vieilles tours ébranlées par le temps, de vastes châteaux inhabités, des escaliers tournants qui s’écroulent, de longues galeries hantées par les échos; tantôt des bruyères abandonnées , des forêts où le jour n’entre pas, des cavernes qui servent de tentes souterraines à des bandits. Les personnages sont dignes de ces lugubres accessoires. Leurs projets pervers et singuliers sont aussi ténébreux qu’atroces. Ces êtres ne sont pas de la même race que nous : leur crime a des teintes plus noires que ceux des misérables qui infestent ce globe. On dirait qu’ils appartiennent à quelque sphère du mal plus puissante que la nôtre; et cela nous console d’être de la terre, de sentir qu’ils n’en sont pas. A cette horreur produite par d’infernales machinations, l’auteur sait unir un sentiment plus fort, la terreur de ce monde inconnu que nous révèle l’imagination, avec lequel on communique par la crainte, qu’on croit voir s’entr’ouvrir dans la solitude, et dont les moindres bruits nocturnes, la clarté fugitive des météores, le silence même des
ANNE RADCJ.IFFE.
déserts, semblent nous apporter des nouvelles. On tremble à* chaque instant de se trouver en contact avec les habitants de cet étrange et terrible univers, dont elle évoque les fantômes. Mais tel est l’art de l’écrivain, qu’il s’arrête au point juste qui nous sépare du surnaturel, et que, lorsqu’on se rassure, on a cependant ressenti dans toute sa force l’impression de l’épouvante et du mystère. »
Ce jugement est trop conforme à nos idées pour que nous puissions essayer d’en relever la justesse. Mais quel qu’il soit, il ne parait pas devoir nous dispenser de présenter quelques réflexions sur le but qu’on se propose , et qu’on doit se proposer, en écrivant de ces histoires imaginaires, aujourd’hui si multipliées, et qui nous empêchent quelquefois d’en étudier de plus instructives et de plus vraies.
La mission du roman est de vous arracher aux préoccupations de la vie réelle en vous faisant entrer dans une autre existence, soit celle que l’on désire, soit celle que l’on redoute; en présentant à votre espoir un sort qui vous fait oublier vos peines; en offrant à vos craintes une misère qui . vous réconcilie avec la vôtre. Mistriss Radcliffe a suivi une autre voie. Elle vous promène dans des contrées de son invention, qui sont à la nature ce que seraient des tableaux de John Martinn animés par la magie. Quelquefois elle devine la patrie de vos rêves pour vous y ramener : le plus sou-
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vent elle dépayse jusqu’à vos songes. Ce n’est pas ce monde qu’elle peint, c’est un inonde purement imaginaire qui a les traits du nôtre, et qui en diffère, malgré cela , tellement qu’il vous en délasse.
Ce ne sont pas, la plupart du temps , des situations qu’on envierait, que notre poétique auteur se plaît à développer devant nous; ce sont des situations pénibles, qui vous font haleter ou vous glacent le sang. L’artiste sait seulement mieux que personne à quelle dose précise doit s’administrer l’effroi, et il se mêle toujours à vos anxiétés je ne sais quelle émanation de son àmc qui ressemble à une promesse de bonheur, qui rassure le cœur en soulageant l’esprit. Ou les aventures qu’elle vous retrace sont si étrangères au train commun de la vie, que votre égoïsme ne s’en alarme pas : ou elles sont suivies de telles jouissances, qu’on accepterait volontiers les épreuves qui les préparent; puis sou génie s’y arrête et ne s’y traîne pas. Les images se succèdent avec rapidité, et la peur, quoique violente, n’a pas le temps de devfenir un tourment.
On voit que si quelques-uns de nos romanciers lui sont redevables de plus d’un procédé de composition, ils ont malheureusement, suivant l’usage de ceux qui prennent, gâté ce qu’ils ont pris. Ils nous transportent bien, comme elle, dans un monde qui n’a jamais existé ; mais c’est un monde impossible et déréglé, qui n’a rien de viable. Ce n’est pas un
simple rêve , c’est lin cauchemar. Là , les personnages n’ont rien de réel que la répugnance qu’ils nous inspirent, et quand ils paraissent vivre, c’est de manière à nous dégoûter de la vie. Ce dégoût n’a pas besoin de culture ; il pousse assez naturellement dans le sol bouleversé de nos sociétés modernes. A quoi peuvent, dans nos familles, servir de pareilles leçons? Pour nous apprendre à bien juger de l’existence, il ne faut pas toujours la peindre telle qu’elle est ou telle qu’on la voit : il faut la peindre telle qu’on l’espère et telle qu’elle pourrait être.
. Dans celte école de romans délétères, dont la' vogue récente n’a pas peu contribué à nos dernières agitations, il semble que les auteurs' ne puissent frapper l’esprit qu’en le révoltant. Ils ne rencontrent pas un cloaque qu’ils ne le vident dans leur encrier pour le verser en détail sur leurs pages. C’est outrageusement méconnaître et profaner l’intelligence. S’il n’y a point de lgis qui ordonnent d’éviter l’horrible, il y en a une qui défend dfc s’y appesantir, qui défend de servir à ses convives des platées de sang pétri avec de la fange , qui défend de donner à ses lecteurs des indigestions de saletés et des nausées d’épouvante. Il y a une loi aussi, qui veut que l’àme trouve à se reposer quelque part de ses angoisses, et qu’on ne descende pas d’un volcan qui nous brûle pour se morfondre ou se broyer
ANNK RADCLIFFE.
sur un placier; mais les écrivains que j’accuse sonl loin d’observer celte règle : ils sont si accoutumés à la barbarie, (|u’ils ne se reposent d’un crime que par une vilenie.
Ce désordre d’idées en devait nécessairement entraîner un autre, celui d’écrire comme on pense, c’est-à-dire fort mal. Soigner son style ne fut désormais qu’une faiblesse digne d’un siècle étroit, et séante au plus pour nos aïeux. A quoi bon se donner de la peine pour llatter les mauvais penchants d’un public qui se contente d’être flatté de travers? Ces livres se vendant au poids de l’or, il fallait s»' dépêcher de les faire, en faire le- plus qu’on pouvait, le plus vite possible ; c’est ce qui arriva : et au lieu de se distribuer en parcelles, le poison lucratif circula par charretées. Qu’on s’étonne après cela qu’un pays se gâte et tombe en dissolution !
A supposer, ce qui n’est pas, que les ouvrages de mistriss Radcliffe puissent avoir quelque danger, il y aura toujours up intervalle immense entre elle et ceux’ qui ont l’effronterie de se dire ses disciples. La pauvre femme était fort arriérée, comme on l’était au commencement de ce siècle, qui a tant marché depuis ce temps-là. Elle eut la simplicité de croire que, lorsqu’on se dévoue à la profession d’écrivain, le moins qu’on puisse faire est de savoir écrire , et elle prit soin d’étudier scrupuleusement les moindres secrets du langage. Elle s’est com-
promise jusqu’à prouver quelle les connaissait. Nous avons la bonhomie de l’en féliciter, et de maintenir que c’èst cette qualité, si orgueilleusement dédaignée de nos jours, qui la met à part de tous les romanciers, tant ceux qui la précèdent (pie ceux qui l’ont suivie, sans en excepter Walter Scott.
Mistriss Radcliffe est essentiellement peintre. Ses monuments, ses paysages, ont un caractère à eux. Comme tous les coloristes, elle ne s’occupe que subsidiairement du dessin. Quand on a vu les lieux qu’elle décrit r il est rare , qu’on les reconnaisse. Quand on ne les a pas vus, on se les figure eu revanche à merveille. L’Italie, qu’elle vous montre, n’est pas ccile que vous avez visitée ou celle (pie vous verrez : c’est l’Italie telle qu’on se l’arrange au coin de son feu, telle qu’on voudrait qu’elle fût. Lisez, si vous en doutez, soit la description du château sicilien de Mazzini et de la contrée où il s’élève, soit celle de la baie de Naples et de la rète du Pausilippe, dans le Confessionnal des Pénitents noirs. Cela n’est ni Naples , ni la Sicile, mais c’est plein de charme, de chaleur, de lumière ; cela respire le midi. Ce n'est pas ce qu’on verra , si le vent des voyages nous y pousse, mais c’est ce qu’on s’attend à voir. Peu nous importe qu’ils soient fidèles, ses
tableaux font penser : chacun y retrouve le site qui lui convient. Elle s’adresse beaucoup plus aux yeux de l’imagination qu’à ceux du corps : c’est savoir les limites de son art ; la plume ne doit pas se poser en rivale du pinceau.
En se montrant plus téméraire, Scott a peut-être été moins heureux. Quand il veut, dans un de ses poèmes, nous représenter le lac Katrine, il a la prétention que ce soit ce lac-là, et non point un autre. Il se trompe: c’est un lac quelconque, un lac de convention, que chacun se creuse, élargit, resserre ou contourne à sa guise, et voit mal le plus souvent. En voulant aller sur les brisées du crayon , la poésie vous embarrasse par la multiplicité et la minutie des détails. Vous ne savez comment les disposer dans votre esprit; et, quand vous parvenez à les classer, il en résulte que cette image d’après nature n’est, comme celles de mistriss Radcliffe, qu’une image de fantaisie. Elle ne s’occupe, elle, que des masses , et ses peintures sont plus grandioses, plus indéfinies. Elles captivent d’autant plus, qu’elles s’inquiètent moins d’être exactes : plus elles sont indécises, mieux on les retient. Mistriss Radcliffe est un peintre qui s’exprime en poète; Scott est un poète qui vise à être peintre.
Dans l’exécution de ses portraits, la manière de mistriss Radcliffe rappelle souvent avec bonheur celle de Rembrandt. Elle éclaire mystérieusement
scs personnages, et ne les expose que sous une lumière douteuse qui irrite la curiosité , qui ajoute à l’intérêt dont elle veut les entourer. Walter Scott, (jui a écrit sur elle quelques pages dignes de lui, a cité plusieurs exemples de ce mâle talent descriptif qui agit d’autorité sur nos pensées. 11 recommande surtout l’admirable figure du moine Schedoni : nous ne pouvons mieux faire que de l’imiter.
« Sa physionomie était frappante, mais sans grâce. De haute taille et extrêmement maigre, scs larges membres semblaient pourtant robustes. Quand il marchait, drapé de la robe noire de son ordre, il y avait dans son air quelque chose de terrible, quelque chose de presque surhumain. Son capuchon, jetant une ombre sur la pâleur livide de sa face, donnait à sa sévérité une sorte de caractère sauvage, et à son grand œil mélancolique une expression qui approchait de l’horreur. Sa mélancolie n’était pas celle d’un cœur aimant et blessé, mais, en apparence au moins, celle d’une âme fatale et concentrée qui cache des penchants féroces. Ses traits avaient un cachet singulier qu’on ne saurait aisément définir. On y remarquait les traces de bien des passions : elles étaient restées, comme à demeure, dans les plis de ce visage qu’elles n’animaient plus. Une tristesse habituelle et farouche en assombrissait les lignes et dominait dans toute sa contenance. Ses
ANNE RABCL1FFE.
yeux étaient si perçants qu’ils semblaient, d’un seul regard, pénétrer jusqu’au fond dans le cœur des hommes et lire leurs plus secrètes pensées. Peu de personnes pouvaient soutenir leur éclat scrutateur, et nul ne se risquait à les rencontrer deux fois. Cependant, en dépit de cette morne austérité , quelques rares circonstances avaient appelé sur son front quelques lueurs de sympathie ; il pouvait parfois s’accommoder à l’humeur et aux passions des personnes qu’il désirait se concilier, avec une étonnante facilité, et généralement avec un succès complet. Ce moine, ce Schedoni était le confesseur et le conseiller secret de la marquise de Vivaldi. ••
Quoique fidèle , cette copie n’a pas la vigueur de ton de l’original : il est cependant , je l’espère, facile d’y saisir l’habitude énergique du maître. Les Velasquez, lesRibcira de la littérature, ne désavoueraient pas celte tète d’étude. Tout ce que nous pourrions en dire, au reste, ne vaudrait pas l’éloge qu’en a fait Byron, en lui prenant, pour les portraits du Giaour, de Conrad et de Lara, quelquesunes de ses expressions les plus saillantes. Les hommes de cette trempe ne s’adressent d’ordinaire qu’à ceux qui peuvent leur prêter. Ils empruntent par admiration, et, quand l’emprunt mérite un autre nom, leur vol même est un hommage'.
La touche de mistriss Kadcliffe n’est pas moins
ANNE KADCLIFFK.
saisissante, quand, au lieu des personnes, il s’agit de dépeindre les contrées qu’elles habitent ou qu'elles parcourent. Elle imprime à ses paysages la même teinte de mystère et de merveilleux qui plane sur ses acteurs, et elle sait les faire vivre dans la pensée , sans les revêtir d’une forme précise et reconnaissable. On peut donner comme modèle de ce genre de pittoresque vague et puissant, qui laisse de si durables souvenirs, la belle description du château d’L'dolphe, la première fois qu’il s’oll’re aux yeux de l’héroïne. C’est encore un des morceaux recommandés par Walter Scott, et il savait choisir ce qu’il recommandait.
•< Vers la chute du jour, la route tourna pour s’enfoncer dans une vallée profonde ; des pics élevés, dont les crêtes escarpées paraissaient inaccessibles , l’encaissaient presque tout entière. Du côté de l’est, une échappée de vue permettait de découvrir les Apennins dans leur plus imposante horreur. La longue perspective de leurs sommets fuyant d’étage en étage dans l’étendue , leurs lianes tout hérissés de sapins séculaires, présentaient un spectacle plus majestueux qu’aucune des images admirées jusqu’alors par Emilie. Le soleil venait de s’abaisser derrière la côte qu’elle descendait, et l’ombre agrandie de la montagne noircissait, en s’y allongeant, le bassin de la vallée; mais les flammes obliques du couchant , perçant à
travers les embrasures des rochers, baignaient d’une teinte safranée les cimes de la forêt suspendue sur les pentes opposées : leur réverbération flottait, comme un splendide incendie, sur. un amas de tours, de forts et de contre-forts assis au bord d’un précipice. L’éclat qui les illuminait était encore augmenté par le contraste de la nuit qui se répandait de plus en plus dans la plaine. « Voilà « Udolplie! » dit Monloni, qui n’avait pas dit un mot depuis plusieurs heures.
« Emilie jeta un regard de mélancolie et d’effroi sur le château, quand elle comprit que c’était celui de Montoni; car, éclairé en ce moment par des rayons qui allaient s’éteindre, la grandeur gothique de ses remparts, scs mâchicoulis ébréchés, scs parapets grisâtres et décrépits, en faisaient un édifice à la fois sombre et sublime. Tandis qu’elle en contemplait la masse, la lumière expira sur ces murailles, y laissant trembler dans sa fuite comme une traînée de pourpre. Ces reflets rougeâtres se rembrunissaient par degrés à mesure que les vapeurs du crépuscule envahissaient la montagne, et la pointe des créneaux demeura seule surmontée d’une bande de clarté. Ce reste de couronne finit aussi par s’évanouir , et le géant de pierre fut enveloppé tout entier d’une solennelle obscurité. Silencieux et froid, impérieux et seul, il était là, debout, comme le roi de la solitude, prêt à menacer de ses défis qui-
conque oserait troubler l’immobile impassibilité de son règne. Le soir pourtant épaississait de moment en moment ses voiles , et le sourcilleux monarque apparut, sous leurs plis, plus austère et plus morne. Emilie n’en pouvait détacher ses yeux, et regardait toujours, bien que les hauts pitons de la forteresse fussent à peine visibles audessus des bois, sous la voûte desquels les voitures commençaient à monter.
•« L’étendue impénétrable de cette vieille forêt éveillait de terribles visions dans son esprit : elle tremblait à chaque instant de voir des bandits s’élancer de dessous les arbres. Enfin les voitures gagnèrent un chemin de roche semé de bruyères, et on atteignit bientôt les portes du manoir. Le son lugubre de la cloche, qui s’ébranla pour annoncer leur arrivée, augmenta les émotions de frayeur qui s’étaient emparées de la jeune femme. Tandis que les voyageurs attendaient qu’un gardien vînt leur ouvrir, son œil interrogeait avec anxiété la citadelle ; mais les ténèbres qui la couvraient ne lui permirent que d’en reconnaître le sinistre caractère, de remarquer sa lourde architecture , ses vastes proportions, sa maçonnerie formidable. Elle put juger ainsi , par ce qu’elle entrevit , de la résistance opiniâtre que la solidité des massifs pouvait opposer aux assauts. Le portail lui parut d’une dimension colossale. 11 était flanqué de deux énormes donjons c: »
ANNE RADCL1FFE.
circulaires, a>unt pour couronnement deux tourelles surplombées où flottaient, en guise de bannières, des touffes d’herbes et de plantes sauvages. Ces panaches de broussailles avaient pris racine entre les pierres disjointes, et semblaient, agités par le roulis de la brise, gémir sur une désolation partout empreinte. Les tours étaient reliées par une courtine crénelée comme elles et percée de meurtrières ; sous la courtine s’enfonçait en ogive l’arceau d’une pesante herse. De là, les murs des glacis communiquaient à d’autres bastions donnant tous sur le gouffre qui se creusait à leurs pieds. Cette ligne de fortifications à demi ruinées, qu’éclairaient à peine les dernières lueurs de l’occident , n’attestait que trop les ravages de la guerre. Plus loin , tout était enseveli et perdu dans la brume. »
Cette description longue et détaillée, où rien cependant n’est arrêté, où il n’y a de nettement saisi que l’impression qu’on éprouve en présence de ces vieux castels démembrés qui achèvent de s’ébouler dans les déserts , peut donner une idée du relief et de la couleur que mistriss Radcliffe sait prêter à son style. Ses beautés sont encore sensibles à travers les tons gris d’une traduction faite au courant de la plume.
Ce qu’on doit remarquer encore dans le talent de cette femme , c’est son adresse à mettre la nature extérieure en harmonie avec les mouvements
ANNE RAÜCLIFFE.
de l’âme, ou l’âme en harmonie avec les spectacles qui la frappent. Ses arbres, ses ruines, ses rochers, ses montagnes, vous parlent pour ainsi dire la langue de votre cœur, et ils entendent celle que vous parlez. Ses fleurs ont le même génie familier que les vôtres. Vous relisez dans vos nuages ce qu’elle a lu dans les siens. Elle fait entrer la campagne dans vos secrets ; vous entrez avec elle dans la confidence des saisons. 11 y a, dans l’agencement de ses périodes, quelque chose du clair-obscur qui joue dans les salles enfumées de ses antiques manoirs , ou dans les clairières de ses bois voilés par le crépuscule. Ses expressions font événement, et il semble qu’il se passe, derrière ses phrases, un autre roman que le sien, dont vous pouvez suivre le fil sans vous déranger de votre émotion.
De quelque séduction qu’il sache imprégner ses tableaux, l’art du romancier ne doit cependant pas se borner là. Il y a, dans un roman, autre chose à faire que des peintures : il y a une fable à ourdir , des situations à combiner, des péripéties, des coups de théâtre à ménager, l’intérêt à graduer et à soutenir. Mistriss Radcliffe s’y entend aussi bien que qui que ce soit. On ne peut lui en remontrer sur la manière de disposer et de conduire son drame ;
ANNE RADCLJFFE.
nul ne sait mieux qu’elle s’emparer de l’attention et stimuler la curiosité, suspendre et couper la marche de l’action ; nul n’a fouillé plus habilement ce coin de superstition qui se creuse au cœur de tous les hommes, et n’a su éveiller avec plus d’effet ces bruits sourds et singuliers qui retentissent, la nuit, dans le silence des lieux abandonnés, ces craquements de cloisons qui semblent prêtes à s’ouvrir, et ces retentissements lointains de pas qui n’ont rien de vivant sur les dalles des couloirs. Les fantômes attendus ne paraissent pas et sont cependant visibles. Quoique innocent, le lecteur est comme Macbeth : il voit toujours devant lui le spectre de Banquo.
On peut reprocher à mistriss Kadcliffe son explication peu poétique, au dernier chapitre d’un livre, de tout ce qui avait paru surnaturel dans le cours de l’ouvrage. Si elle n’en détruit pas l’effet , elle en affaiblit le souvenir : c’est un défaut ; on n’est jamais content d’avoir tremblé pour rien , et on regrette tous ses frais de crainte et d’oppression. C’est un défaut, je le répète; mais on doit pardonner à un auteur qu’on aime cette susce|>libilité de conscience qui ne veut tromper personne, même dans un roman.
lin homme qu’on se plaît à citer, parce qu’il joint , en général beaucoup de finesse à beaucoup de jugement , fait à ce sujet une remarque qui sent son
dix-huitième siècle d’une lieue, c’est-à-dire, le faux. « Ces romans considérés dans leur ensemble , dit Chénier, se rattachent à une seule idée d’un grand sens. Partout le merveilleux domine ; dans les bois, dans les châteaux, dans les cloîtres, on se croit environné de revenants, de spectres, d’esprits célestes ou infernaux ; la terreur croit , les prestiges s’entassent , l’apparence acquiert presque de la certitude, et, quand le dénomment arrive, tout s’explique par des causes naturelles. Délivrer les esprits crédules du besoin de croire aux prodiges est un but très-philosophique; mais les plans n’ont pas l’étendue et la portée dont ils étaient susceptibles. L’exécution en serait tout à la fois plus originale et plus utile , si le lecteur était forcé de rire des choses mêmes qui lui ont fait peur. » 11 est certain que ce serait original, mais encore plus certain que ce ne serait pas bon. Il n’y a vraiment qu’un philosophe de l’école de Voltaire qui puisse avancer de pareilles réflexions, et donner, sans rire , de si risibles conseils.
Ce qu’il y a de sùr, c’est qu’en dépit des critiques qu’on peut en faire , il est difficile d’entamer un volume de mistriss Radcliffe sans l’achever tout d’une haleine. C’est un hommage que s’accordent à lui rendre le grave Wharton et le spirituel Sheridan qui lui ressemblait si peu. Le ministre Fox lui-même, après une discussion des plus épi-
neuses et dos plus positives, avouait qu’il avait passé le reste de la nuit à lire les Mystères d’Udolphe. Il n’en eût peut-être pas fait autant pour Tom Jones ou pour Gil-Blas. On peut, en effet, sans beaucoup s’en tourmenter, prendre, laisser, reprendre tel roman que ce soit de Fielding ou de Lesage ; mais ces histoires , pleines de trappes qui se lèvent et de caveaux qui s’ouvrent, où l’on est toujours sur le qui-vive, où l’on s’attend toujours à rencontrer un revenant ou un trésor, elles ne vous laissent point de trêve que vous n’ayez été jusqu’au bout. Elles vous fascinent l’imagination et vous forcent , comme leurs héroïnes qui veulent intrépidement tout voir, à explorer jusque dans leurs derniers recoins tous ces dédales de mystères et de terreurs.
L’auteur anonyme d’une ingénieuse satire du temps, qui, au sujet de ces contes merveilleux,
Boasts an English hearl Unused at ghosts or rattling bones to start,
se vante d’avoir un cœur anglais, peu disposé à tressaillir à la vue d’un spectre ou au cliquetis d’ossements d’un squelette; le piquant écrivain, auquel on doit les Poursuites littéraires , the Pursuits of literature, oublie un instant scs épigrammes pour rendre justice à l’art de composition de mlstriss Radcliffe et payer tribut à son riche ta-
lent. Il parle avec assez peu d’égard de celles qui ont voulu l’imiter. « Quoique femmes d’esprit, ditil, et ne manquant ni d’habileté ni d’invention, elles s’amusent à tisser un tas d’aventures improbables qui tournent la tète de nos tilles ; elles affectent môme çà et là une teinte de démocratie ridicule.
Il n’en est pas ainsi de la puissante magicienne des Mystères d’Udolphe, nourrie et bercée par les muses florentines dans le sanctuaire interdit et muet de leurs cavernes solitaires, près des pâles autels de la superstition gothique, au milieu de la sainte épouvante des enchantements : c’est une muse elle-même que FAriosle eût reconnue avec ravissement comme
La nudrita
Damigella Trivulzia al sacro speco. »
La sévérité habituelle du juge donne un grand prix à cet éloge. Nous n’avons rien à y ajouter.
Un autre critique anglais , qui n’a pas l’habitude de se distinguer par l’indulgence, mais qui sait mieux que personne pénétrer dans le secret des beautés ou des défauts d’une œuvre , et mieux que personne en rendre compte, William Hazlitt, a supérieurement saisi le caractère du talent de mistriss Radcliffe. Il l’analyse en poète, et la page qu’il lui consacre est une des plus poétiques qu’il ait laissées.
« J’aime beaucoup , dit-il , les romans de mistriss
ANNE RADCL1FFE.
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Radcliffe, cl j’v pense plus souvent qu’à bien d’autres , qui sont peut-être meilleurs. Même quand je n’y pense pas, l’impression qu’ils m’ont faite tne suit. Ce que j’éprouve à voir l’humble fanal des nuits emplir de sa pâleur le vaste azur du ciel, à entendre le vent soupirer dans les feuilles d’automne, à marcher sous les voûtes sonores d’une ruine gothique , je le dois à des lectures répétées de la Foré ! ou des Mystères d’Udolphr. Je conviens que les descriptions de cet auteur sont quelquefois vagues et diffuses; ses tableaux n’ont rien de Salvator ou du Poussin , et ne sont ni art ni nature ; elle abuse du clair de lune jusqu’à nous en fatiguer ; ses caractères sont insipides, les ombres d’une ombre, et ce sont les mêmes qui se continuent d’œuvre en œuvre, qui passent, sous d’autres noms, d’un livre à l’autre ; ses histoires n’aboutissent à rien ; tout cela , je me le dis , et j’en conviens. Mais ce qu’il faut se dire aussi , c’est que, dans l’art de jeter notre àmc en d’incroyables transes, de faire courir dans tout notre être de longs frissons d’espoir ou de terreur, elle est sans rivale parmi ses poétiques compagnes. Elle excelle à décrire l’indéfini , à donner une forme sensible et reconnaissable à des fantômes. Elle rend ses lecteurs deux fois enfants, curieux et crédules. Grâce aux brumes fantastiques dont elle enveloppe quelques-uns de ses agents, elle nous force d’ajouter foi à
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tout ce que leur mystérieuse intervention peut avoir d’étrange et de voisin de l’impossible. La moindre circonstance, un bruit, un souffle, une ombre, tout ce qu’elle évoque a prise sur nos sens : soit le son tendre et plaintif d’un luth, porté de vague en vague le long des eûtes sinueuses de la Provence , rappelant par sa magie quelque amitié depuis longtemps perdue ou quelque amour sans espérance ; soit , au fond de leur cloître, un chœur de moines psalmodiant à pleine voix leurs nocturnes litanies; là , dans sa pensive cellule , le chant solitaire d’une pauvre recluse, semblable aux murmures lointains de la harpe d’un ange ; ici , les soupirs échappés d’une tour, frappant l’oreille à l’improviste ; ailleurs, la sombre apparition de figures presque surnaturelles, un assassin cachant ses traits sous le capuchon d’un religieux, un brigand qui glisse, le soir, dans le jour rembruni des bois. Toute cette puissance de fascination , qui enchaîne au monde de l’inconnu le monde inexplicable de la passion, est à elle : elle en use et s’en joue comme il lui plaît. Elle possède toute la poésie du roman; tout ce qu’il y a, dans l'imagination , d’obscur, d’abstrait, de visionnaire, fait partie de son domaine. »
Cette critique, qui peut passer pour une apologie. n’a trait qu’aux ouvrages qui ont fait, quand elle vivait, la réputation de mistriss Kadcliffe. Il nous reste à examiner ceux qu’on a publiés depuis
sa mort. Ce recueil posthume se compose d’un roman qui a eu peu de succès et d’un poème qui n’en a pas eu. Est-ce parce que ces œuvres ne valent pas les premières, ou parce que, lorsqu’elles parurent, elles s’adressaient à une autre génération? Nous tâcherons d’en décider.
Le roman de Gaston de Blondeville , écrit en 1802, cinq ans après la publication de l’ Italien, mais qui ne parut qu’en 1826, est de la môme famille que ses aînés , a Taie of ivonder and terror. Il en diffère cependant d’une manière assez marquée et qui n’est peut-être pas à son avantage. L’auteur, qui avait dû une partie de ses triomphes à la savante distribution du merveilleux, ou de ce qui paraissait l’ôtre , dans l’économie de scs fables, voulut essayer si le merveilleux lui-même n’ajouterait pas à l’effet de ses conceptions. C’est à ce point de me qu’elle rédigea sa chronique fantastique du règne d’Henri III, qui est tout à fait une histoire de revenant, de vrai revenant.
Peut-être, en s’éloignant de la voie qu’elle s’était choisie , crut-elle ajouter un degré de plus à son originalité. Elle se trompait. En entrant de plein pied dans le inonde surnaturel , sur les frontières duquel elle s’était sagement arrêtée, elle se rappro-
chait d’Horace Walpole et du Château d'Otrante, qui vaut mieux que beaucoup de livres qu’on lui préfère , mais qui ne vaut pas les siens. On lui avait reproché à tort de l’avoir pris pour modèle; il ne fallait pas , en l’imitant si tard et si malheureusement , accréditer cette hypothèse.
Soit qu’elle fût mécontente de cet essai, tracé peut-être à la hâte, et qu’elle ne considérait que comme une ébauche; soit que, sachant à quoi s’en tenir sur la vanité de la réputation , elle ne voulût pas , pour si peu de chose que la gloire , risquer de compromettre son repos , elle garda cet ouvrage en portefeuille, sans en parler à personne. Il fallait qu’elle mourût pour que le public en eût connaissance.
L’attention que souleva cette nouvelle création fut médiocre. Pendant le long silence qu’avait gardé l’artiste, le monde s’était blasé sur les combinaisons dont elle avait donné le patron , et l’on ne trouvait plus aucun plaisir à frissonner. La terreur était passée de mode, et la vogue était désormais à l’histoire. Waverley , Rob-Roy , les Puritains , avaient détrôné d’avance le fabuleux héros de la cour des Ardennes ; et Walter Scott n’était pas homme à lui laisser le temps de revendiquer sa place. Gaston est demeuré dans l’oubli où il est né, et on ne peut pas dire que ce soit injuste. On retrouve , il est vrai, dans ce roman , plusieurs des qualités de mistriss Rad-
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cliffe. Mais la marche tortueuse n’en est pas toujours habile, le style en est souvent plus ambitieux qu’élevé. Il se peut que cet ouvrage ne soit pas au-dessous des deux premiers, mais il est évidemment fort inférieur aux trois autres.
Conclura-t-on, de cette infériorité, que si mistriss Hadcliffe s’est retirée de bonne heure de la lice, c’est que de bonne heure aussi elle avait senti décroître ses facultés, et que son abdication, qu’on prend pour de la force, n’était que de la prudence ? Cela pourrait satisfaire l’envie , qui cherche toujours le mauvais côté des sacrifices; mais, outre que ce jugement serait bien téméraire, nous ferions observer qu’en dépréciant l’esprit on relèverait d’autant la vigueur de l’âme. 11 faut l’avoir robustement trempée pour résister obstinément aux séductions de l’amour-propre , pour se vouer à trente ans au silence, sur le simple soupçon que le cerveau n’a plus la même souplesse et la même énergie. Je ne sais pas, d’ailleurs, jusqu’à quel point cette vigueur d’âme pourrait se concilier avec une diminution de génie. J’affirmerais plutôt que c’est contradictoire.
En même temps que Gaston de Blondeville , qui fut peu remarqué , on publia deux volumes de poésies qu’une modestie trop rare avait tenues cachées pendant plus de vingt ans , entre autres , un poème romantique de longue haleine , l'Abbaye de Saint-Alban, Saint-Alban’s abbey, a metrical taie. Ce
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monastique édifice n’a pas attiré, à beaucoup près, autant de pèlerins que les autres constructions féodales de mistriss Radcliffe. Elle est infiniment plus poète dans sa prose que dans ses vers. On avait pu le présumer, en lisant ceux qu’elle a dispersés dans ses romans , quoiqu’ils ne soient ni sans charmes, ni sans grâces. La publication de ses œuvres posthumes prouva que les soupçons n’étaient pas erronés. Ce sont des œuvres qui supposent plus d’agrément que d’étendue dans l’esprit, et ne font pas désirer d’en connaître l’auteur; qui peuvent lui mériter des égards , et ne sont pas de nature à lui faire un nom.
L’abbaye de Saint-Alban est une des fondations religieuses les plus anciennes de l’Angleterre ; les siècles s’y sont tour à tour inscrits couches par couches, assises par assises, et son arcliitecture bigarrée est bien propre à inspirer la muse des souvenirs. C’est autour de ce vieux témoin du passé que mistriss Radcliffe a groupé les éléments d’une histoire qui a laissé peu de traces dans mon esprit, et qui , autant que je me rappelle , se passe à l’époque des guerres civiles des deux Roses. J’avoue que je ne sais pas trop de quoi il s’agit dans ce poème ; le drame s’est évanoui, l’impression seule qu’il m’a faite est restée, et elle n’est pas assez favorable pour que j’essaye de la renouveler. Cela m’a paru plus long qu’ingénieux , surchargé de détails para-
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siles et de descriptions qui n’en finissent pas. Le langage en est souvent élégant, mais d’une élégance prolixe, qui ne laisse rien de net et de distinct dans l’âme. L’attention se noie dans cet océan de vers dont on ne voit pas les rivages, et où les lies sont très-rares.
Parce que la poésie s’adresse avant tout à l’imagination , on pouvait croire que mistriss Radcliffe y réussirait. Ceux qui l’ont cru n’ont pas assez réfléchi sur cet art, aussi compliqué qu’il paraît simple. On suppose assez communément que , un peu incertains de leur nature, les tableaux exécutés par la parole s’accommodent mieux du vers que de la prose : c’est une erreur. Il n’y a pas de laisser-aller permis dans les vers ; la mesure est là pour arrêter et marquer les contours, pour presser le tableau dans des dimensions voulues. Même alors que la peinture doit avoir le caractère du vague , il faut que les traits en soient précis, les teintes franches, les ombres prononcées. C’est, sans être vague, qu’elle doit vous impressionner comme si elle l’était. Les peintures de mistriss Radcliffe ne s’arrangent pas de ces restrictions, et ses vers sont à la fois lâches et gênés. Ce n’est point cependant une œuvre indigne d’attention que l'Abbaye de Saint- Alban. Ce conte légendaire, dont la forme parait imitée des poèmes de Walter Scott, aurait pu avoir du succès s’il fût venu avant la Dame du lac, Rokeby
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ou Marmion. On l’eût salué avec bonheur comme un prélude; on le dédaigne un peu comme un écho.
Les poésies qui sont imprimées à la suite de cette espèce de Pharsale moyen âge se font lire avec quelque plaisir, d’abord parce qu’elles sont d’une dimension plus raisonnable, et autant, je présume , à cause de la sympathie qu’on se sent pour l’auteur qu’à cause de leur mérite. Les plus courtes sont les meilleures , deux surtout , qui figureraient avec honneur dans les anthologies les mieux choisies : l’une qui a pour titre December’s eve al home , une Soirée de décembre dans ses foyers; et l’autre, An adress to the winds , Adresse aux vents. Nous citerons celle-ci tout entière, pour donner une idée du style poétique de mistriss Radcliffe. Si elle en eût fait beaucoup de ce genre, son nom ne se placerait pas très- loin de ceux des femmes les plus célèbres de ce siècle, Felicia Hemans, Caroline Bowles ou Emilie Landon.