TO THE WINDS
Spirit, who dwellest in the secret clouds ,
Unseen, unknown, yet heard o’er ail the world !
Who reign’st in storms and darkness halfthe year, Yet sometimes lov’st, in summer’s season bright ,
To breathe soft music through her azuré dôme ;
Oft heard art thou amongst the hight tree-tops In mournful and so sweet a melody,
As though some angel, touched with human grief.
Soothed the sad mind. Oh wiewless, wiewless wind !
I love thy potent voice, whether in storms It gives to thunder-clouds their impulse dread,
Swells the spring airs, or sighs in autumn’s groves, Mourning the dying leaf. Whate’er the note ,
Thy power entrances, wins me from low cases,
And bears me towards God, who bids you breathe, And bids the morning of higher world Dawn on my hopes.
« Esprit, qui habites dans le sanctuaire secret (les nuages, invisible, inconnu, et pour qui le monde entier a cependant des échos! qui règnes, la moitié de l’année , dans les orages et les ténèbres, et qui souvent, dans la chaude saison, te plais à exhaler une suave harmonie sous le palais d’azur de l’été ! J’ai souvent écouté , sous le dôme touffu des forêts , résonner tes vagues mélodies , si plaintives et si douces, qu’il semblerait qu’un ange, louché des misères humaines, vient, pour l’apaiser, bercer notre tristesse. Oh! invisible, invisible vent! J’aime ta voix puissante, soit que dans les tempêtes elle commande aux évolutions tonnantes des nuées, soit qu’elle murmure dans l’air tiède du printemps , ou qu’elle soupire sous la voûte jaunie des bois , pleurant la mort des feuilles. Quels que soient ses accents, leur charme pénétrant m’exalte et me soulève des ennuis d’ici-bas : il me porte vers Dieu, qui t’ordonne de souiller,
HS
qui ordonne à l’aurore d’un plus sublime univers de poindre à l’horizon de mes espérances. »
Ces vers ont le mérite d’èlre de vraie poésie; on n’oserait en dire autant de la plupart des autres , qui ne sont, et tout au plus encore, que des vers. L’auteur s’y laisse en général trop dominer par les objets extérieurs, et s’occupe plus de les peindre que d’écouter, que d’approfondir, pour l’exprimer, le sentiment qu’ils font naître. C’est méconnaître l’essence et le but d’un art qui passe pour frivole, et qui est peut-être le plus sérieux de tous. La poésie n’est pas à la surface des choses : elle est au fond. Mistriss Radcliffe le savait sans doute aussi bien que nous : elle ne s’en est pas toujours souvenue.
Ajoutons, pour en finir avec la critique, qu’elle ne se l’est même pas assez rappelé dans sa prose. Elle s’inquiète avant tout de la mise en scène. Elle sait, pour en entourer ses personnages, choisir avec une habileté surprenante tout ce qui peut contribuer à frapper leur imagination , à jeter l’anxiété dans leur àmc. Mais ce que devient leur âme sous l’empire de celte anxiété; dans quelle disposition elle devait être pour donner prise aux angoisses qui s’en emparent : c’est ce qu’on s’abstient trop souvent de nous révéler. La mélancolie n’est pas dans les objets qu’on cherche ou qu’on rencontre: elle est dans le cœur ou dans l’esprit de celui qui 67 j
regarde. Ce n’est jamais la nature qui est triste , e’est nous qui ne sommes pas gais. Mistriss Kaddiffe ne s’est pas assez préoccupée de cette, idée. Elle est dans le secret de ce qui peut agir sur nos sens; mais elle ne paraît pas être dans le secret de nos sensations. Aussi éveille-t-elle plutôt nos perplexités que nos sympathies. Elle nous pousse de page en page, sans nous laisser le temps de penser; c’est un défaut.
On a souvent tssuré qu’il n’y a point d’auteur qui ne se peigne dans ses ouvrages, et que le plus sôr moyen de connaître le caractère d’un homme est de faire connaissance avec ses livres. Cette vérité , comme tant d’autres , est fort sujette à controverse et pourrait bien , toujours comme tant d’autres, passer pour un mensonge. Les preuves ne manquent point. Lewis, par exemple, à qui nous devons l’effrayante histoire de la Nonne sanglante , le Spectre du château , la funèbre légende des TSoces il’ Imagine dansant avec le squelette d’Alonzo , plus une collection de ballades surnaturelles, aussi lu-, gubres que pourrait le désirer une académie de fossoyeurs, Lewis n’avait pas le moindre goût pour la société des trépassés. Il avait la réputation méritée de fréquenter assez peu les avenues
de l’autre monde, et de préférer une bonne table au meilleur des tombeaux. C’était ce qu’on appelle un bon vivant, beaucoup trop bon pour être, ainsi qu’on le présume, en intimité avec les morts. On n’aperçoit dans ses productions aucune trace de cette humeur. On jurerait, à le lire, qu’il ne sort pas de cette caverne du désespoir, si douloureusement creusée par le poète Spencer. L’homme et l’auteur sont ici deux êtres essentiellement différents. L’homme, se faisant de la vie une fête et un festin, allume pour l’éclairer toutes les girandoles de sa gaieté; quand il se met en devoir d’écrire, l’auteur souffle dessus.
Ce que nous disons de Lewis, nous le dirons aussi de l’Irlandais Mathurin. Ce romancier sauvage, qui semble avoir les hvpocondres dans le cerveau ; qui, choisissant l’épouvante pour muse, poussa l’horreur jusqu’à la frénésie , dont l’imagination sépulcrale a le vertige et nous le donne ; ce sombre énergumène était pourtant, littérature à part, le meilleur fils du monde , aimant les longs repas el les folles conversations, débitant à foison de joyeux propos, toujours prêt à quitter le suaire {l'apparat qu’il traînait chez les libraires pour aller dans un bal montrer sa belle jambe, et danser jusqu’au jour la gigue et le menuet. Croyez donc après cela que nos livres sont des miroirs, où notre à me se décalque et laisse à perpétuité
son empreintè ! Je croirais plutôt que, en général, c’est l’envers des écrits qui est l’endroit des caractères.
A supposer que nous n’ayons pas raison , qui ne jurerait , après avoir parcouru les créations ténébreuses de mistriss Radclitïe , qu’un spleen invétéré avait élu domicile dans son cœur et sur son front, et qu’accablée de mélancolie, elle ne cherchait qu’à se délasser de sa tristesse, en en distribuant le fardeau à des êtres de fantaisie , en la déposant çà et là dans les planchers défoncés de ses monastères, en la jetant dans les oubliettes de ses chàleaux forts ? On s’abuserait étrangement pourtant. D’habitude pensive et retirée, elle ne fuyait pas le monde , mais le bruit. Son humeur était douce et enjouée, et, pourvu que l’esprit ne fit pas de tapage, il était toujours le bienvenu dans sa maison ; jamais seuil ne lui fut plus hospitalier. Son àme placide et sereine ignorait l’ombre et les ennuis; elle ne connut les tempêtes que de nom. Aucune affliction profonde, aucune adversité n’obscurcit ses jours, et elle aurait vécu, elle serait morte aussi heureuse qu’il est permis de l’être sur cette terre, où le bonheur est presque une curiosité, si elle eût conservé dans les dernières années de sa vie la santé brillante dont elle jouissait dans les premières. Si son existence eût été pénible ou nébuleuse, elle eût peut-être fait des
ouvrages plaisants; qui sait? Le propre du génie est de créer, et on n’invente que ce qu’on n’a pas. Se peindre dans ses livres , c’est copier ; on préfère imaginer.
Il est cependant des écrits qui peuvent donner quelque idée du caractère de leurs auteurs : ceux qui s’échappent de leur plume sans arrière-pensée de publicité. Je ne comprends pas dans le nombre la correspondance; les lettres, môme les plus familières et les plus franches , ont toujours un certain apprêt. Elles sont destinées à être vues , ne fùt-ce que d’une seule personne, et l’on y arrange, avec plus ou moins de soin, sa bonne ou mauvaise humeur : l’esprit le plus négligé y fait toujours un doigt de toilette. On n’en fait pas du tout pour paraître à ses propres yeux. Aussi n’ai-je foi qu’aux livres qui n’en sont pas, à ces recueils de notes qu’on ne crayonne évidemment que pour soi, qui n’ont d’autre but que d’arrêter au passage une impression qu’on a peur de perdre, une pensée qu’on sera bien aise de retrouver. 11 nous reste de nnstriss’ Radcliffe quelques confidences de ce genre, et ce n’est pas la partie la moins précieuse, la moins poétique de son héritage. Il est impossible de parcourir les pages de son journal sans devenir l’ami de celte âme pleine d’enthousiasme et de candeur, qui ne traçait que pour elle-même, et sous les regards de Dieu, ses émotions tendres, naïves, et
ANNE RADCL1FFE.
quelquefois sublimes ; qui aimait trop la nature pour n’être pas aussi bonne et aussi généreuse qu’elle.
Une partie de ce journal a été publiée dans la notice qui accompagne ses œuvres inédites , et l’on regrette que, se souvenant trop de son ombrageuse modestie , l’éditeur n’ait pas cru devoir nous le donner tout entier. On assiste, en le lisant, aux aimées de dépérissement de cette vie silencieuse et cachée, qui aima mieux resserrer sa lumière pour en éclairer son foyer que de la prodiguer à des ingrats qui auraient fait tous leurs efforts pour l’éteindre. Ces années furent douloureuses. Depuis 1811 jusqu’à l’époque de sa mort, elle eut à lutter obstinément contre le mal qui devait l’emporter; l'été seul lui apportait quelque répit, et c’était pour tromper les souffrances d’une santé délabrée qu’elle crayonnait ce que lui inspiraient les rapides excursions que lui permettaient les beaux jours. On y retrouve çà et là quelques rayons du soleil où elle allait se réchauffer , et , plus souvent , un écho de la tristesse que lui ramenait l’hiver. Sa dernière page est datée du 19 octobre 1822, et le dernier feuillet de sa vie fut clos le 7 février 1823. Ce jour-là l’Angleterre perdit une de ses gloires , un écrivain qui sut unir un beau talent à un plus beau caractère, une femme qui s’est fait dans le roman une place où elle est restée la première.
Pour terminer cette apologie, comme nous l’a-
vons commencée, par un regret sur le peu de commémoration qu’on accorde aux esprits supérieurs qui ont tant de droits à nos souvenirs, nous rapporterons ici un passage d’un biographe anglais qui résume heureusement ce que nous avons dit ; il complétera pour le lecteur une étude qui manquerait son but, si elle ne faisait point aimer la femme qui l’inspira :
« Mistnss Radclifi'e, dit l’anonyme que nous traduisons, peut être justement considérée comme l’inventeur d’une nouvelle espèce de romans, aussi éloignés des vieux contes de la Table-Ronde, où les enchanteurs sont de vrais sorciers, que de ces peintures fictives de notre vie, où le charme de la fiction vient de sou air d’histoire. En s’emparant, pour les rapprocher et les fondre, des qualités distinctives de ces deux genres, elle a su s’en créer un troisième qui ne leur ressemble pas, et dont les beautés ne sont qu’à elle. Les poétiques merveilles des livres de chevalerie envahissent l’imagination sans s’adresser à nos sympathies, prennent possession de l’esprit sans attacher le cœur; l’intrigue des romans modernes éveille l’intérêt et la curiosité : ils nous font changer de monde et d’existence, tout en nous laissant dans la sphère de la réalité. 11 était réservé à mistriss Radeliffe, par un mélange habile de l’improbable et du possible, de transporter la vie réelle dans
une sphère qui ne l’est pas ou qui n’a pas l’air de l’être ; d’habiller le croyable de toutes les formes du miracle; d’animer de riches descriptions par un mouvement d’aventures extraordinaires; de nous tranquilliser, dans le tumulte qu’elle sou • lève, par la placidité de ses paysages; de donner enfin une sorte d’intérêt humain aux objets fantastiques qu’elle appelle à son aide.
« Elle occupe une région intermédiaire entre les songes puissants des âges chevaleresques et le positif du nôtre, région qui était à conquérir, qu’elle a semée de nobles images, qu’elle a fait résonner d’une musique magique qui n’est que l’écho de sa voix. Ses ouvrages, pour produire leur plus grande impression, doivent être lus, la première fois, non pas dans l’enfance, ils sont trop forts, trop nourrissants pour elle; non pas dans l’âge mûr, qui n’est plus assez souple pour se prêter aux caprices de leurs visions; mais à celle délicieuse période de la jeunesse , où le doux crépuscule de l’imagination s’harmonie avec le luxe de lumière que l’auteur jette sur ses prodiges. Pour ceux qui les auront lus à cet âge , ils ne seront jamais oubliés. »
Nous avons vu jusqu’à quel point cette page est prophétique ; c’est par le sarcasme qu’on témoigne de sa mémoire! Si cette ironie encore n’était qu’un jeu d’esprit ! mais c’est bien pis : c’est de
l’impuissance. Ah! pourquoi, quand le cœur est refroidi, outrager l’amour qui l’a brûlé? Pourquoi, quand nous gagnons l’hiver, laisser glisser jusqu’au cœur le givre de nos fronts ? pourquoi calomnier les fleurs qui ne veulent plus ou qui ne peuvent plus pousser dans nos frimas? Quand Milton devint aveugle , il se garda bien d’injurier le soleil ; il lit un hymne sublime à la lumière. 0 vous qui n’avez plus vingt ans , tâchez de conserver dans vos âmes quelques-uns des rayons qui l’ont dorée ! Ayez la religion de vos bonheurs perdus ; ne jetez pas, sur quelques charbons restés vifs sous vos cendres, l’eau dont on s’apprête à asperger vos cercueils ! Même quand vous n’en jouissez plus, respectez les dons que Dieu vous a faits. Mépriser les émotions de sa jeunesse, c’est de l’impiété.
Il y a, pour l’observateur, une classe d’individus tout aussi curieuse à observer que celle des grands hommes dont le génie révolutionne les sciences et l’humanité : c’est celle des charlatans qui nous aveuglent, qui nous donnent, avec l’aplomb de l’impudence ou de la bonne foi, leurs boutades pour du savoir, leurs rêves pour des découvertes. Leurs erreurs sont quelquefois profitables; le faux nous met souvent sur le chemin du vrai. Pour obtenir un rang honorable parmi ceux dont on se souvient, il n’a peut-être manqué à tant de fieffés jongleurs dont on sait à peine le nom que de venir au monde un peu plus tard. On ne vient pas, par malheur, quand on veut; petit ou grand, on n’arrive jamais qu’à son tour.
Malgré des absurdités sans nombre, c’étaient des esprits fort remarquables, on peut le soutenir sans se compromettre , que ceux du prophète Nostradamus ou de l’aventureux Raymond Lulle, alchimiste
et missionnaire, qui croyait pouvoir transmuer les âmes aussi bien que les métaux, et se fit lapider à quatre-vingts ans par les incrédules ; que ceux de Jérôme Cardan, qui aima mieux mourir de faim que de faire mentir son horoscope, ou de Cornélius Agrippa de Nettesheim , moins connu par les livres qu’il a laissés que par le miroir qu’il n’a pas fait. Ce n’était pas un homme ordinaire qu’Albert le Grand de Cologne , qui mit son bréviaire de magicien sous la sauvegarde de sa mitre, et qu’on est tout étonné de rencontrer dans le dixième chant du Paradis, à côté de saint Thomas d’Aquin :
Alberto
E di Cologna, ed io Thomas d’Aquino.
Ce ne sont pas gens devant lesquels on passe sans les saluer au moins des yeux , que le moine Gerbert, qui fut assez sorcier pour échanger son bonnet d’augure contre la tiare, ou qu’Emmanuel de Swedenborg, homme d’hier par son acte de naissance, et du moyen âge par sa raison, espèce de franc maçon ascétique, qui nous traduit si bien ses conversations avec les anges, qu’il faut se damner pour les entendre. L’analyse de ces caractères excentriques est nécessaire à quiconque veut avoir une idée un peu complète de l’esprit humain. Pour bien apprécier sa justesse, il faut pouvoir mesurer ses écarts.
C’est dans le but de prêter aide et assistance à . une étude trop négligée , qu’en feuilletant le dictionnaire de nos extravagances, qu’en parcourant le cercle si populeux de ces marchands d'orviétan qui ont passé pour des oracles, et qui croyaient d’euxmêmes ce qu’en pensaient les autres, nous nous sommes arrêté, scalpel en main, devant une des ligures les plus bizarres qui aient animé l’ère de la renaissance. Cette figure est celle de Philippe-Aurèle-Théophraste-Bombast de Hohenheim, dit Paracelse, qu’on appelle quelquefois Auréole au lieu d’Aurèle, comme s’il fallait, pour baptiser sa gloire, changer un de ses noms en couronne.
Fils naturel du bâtard d’un prince, cet homme, pour ses péchés ou pour les nôtres, vit le jour dans les dernières années du xv* siècle. Il naquit à Einsideln, près de Zurich, en 1493, à une époque où l’on croyait que le mystère ajoute à la science, où l’on faisait métier d’enter des logogri plies sur des secrets; excellent moyen de faire pousser des énigmes, qui passait cependant pour le seul capable d’expliquer convenablement la nature. Sous ce rapport, il fut bien de son temps, et on lui doit à peu près autant de nuages qu’il voulut éclaircir de questions.
Ce procédé gothique de résoudre les problèmes, qui consiste à mettre une couche de brouillards sur une autre, est encore assez florissant, et on ne peut
1 GO PARACELSE
pas dire que nous abusions de la clarté; mais autrefois c’était bien pis : une lumière qui avait le malheur d’éclairer était perdue. On n’estimait un flambeau qu’à son ombre, et il fallait la fumée pour faire passer la flamme. N’eût été ce penchant alors universel pour les ténèbres, Paracelse aurait pu exercer une influence salutaire, et, au lieu de le citer comme un modèle de déi'aison, on le citerait peutêtre maintenant comme un sage.
Né avec des dispositions prononcées à la folie, il eut le triste avantage d’avoir pour premier maître l’abbé Trithème, de Wurtzbourg, une des colonnes les plus obscures de l’hermétisme , qui voyait des esprits partout, mais qui ne les fit voir nulle part. Quant à lui, il les voyait si bien, qu’il les connaissait tous par leurs noms, ainsi qu’il a pris soin de le consigner dans sa Stèganographie. Ouvrez ce précieux volume ! vous vous assurerez là que l’homme enferme une fourmilière de génies dans ses flancs, et que, privilégiés comme l’homme, les plus petits atomes de l’univers ont les leurs. Les Hindous n’osent pas marcher de peur d’écraser une àme; l’abbé Trithème n’osait cracher, de peur de salir ou «le noyer un esprit.
L’élève ne fut pas infidèle à ces doctes leçons. L’infini trop étroit se laissa, grâce à lui, tellement encombrer d’étres surnaturels, «pie bientôt après, pour avoir de la place, la physique fut obligée de
souffler sur ces invisibles météores, et d’établir la doctrine du vide. Paracelse n’attendit pas ce coup de vent de la science pour quitter son professeur. Un désir impérieux de voir et de connaître le poussa par le monde. 11 avait hâte surtout d’étaler au grand jour de la foule ce qu’il savait ou ce qu’il croyait savoir.
Après avoir quitté l’abbé Trithême, qui ne lui enseigna d’autre merveille que son goût baroque pour le merveilleux, il se mit à errer de côté et d’autre, menant l’existence des scolastiques ambulants de cette époque, vendant des prédictions, dînant et soupant d’avenir, tirant des horoscopes, fabriquant des destinées, évoquant même les morts, quand l’occasion s’en présentait. Les morts ne sont lias, en général, d’huineur revêche , et on leur fait dire à peu près ce qu’on veut; mais on doit présumer que, s’ils répondaient toujours, leur complaisance n’allait pas jusqu’à se montrer. Cette réserve de leur part n’arrangeait pas les vivants qui payaient pour les voir, et l’exorciste fut obligé de renoncer aux tombeaux.
Voyant son peu de succès près de cette portion du genre humain qui réside sous terre, il pensa à tirer parti des maladies qui nous y conduisent, et, las de son ignorance , bien qu’il n’eùt pas la franchise de se l’avouer, il alla étudier la médecine avec Sigismond Fugger de Schxvatz, qui cherchait c: k
l’art de guérir dans la chimie, et pratiquait la médecine métallurgique; qui avait des remèdes pour tous les maux ou des maux pour tous les remèdes. Fugger de Schwatz, jouissait alors d’une immense réputation ; c’est assez dire que son enseignement était d’une lucidité problématique. Il étonnait ses disciples et ne les instruisait pas; cela se voit encore de temps en temps.
Le second précepteur de Paracelse ne lui en apprit pas plus long que le premier. Ce fut cependant à celte école qu’il s’éprit de passion pour la chimie, ou plutôt l’alchimie, caron ne visait, en ce temps, qu’à l’impossible. On n’allait point, comme aujourd’hui, du connu à l’inconnu ; on voulait aller de prime abord de l’inconnu au connu. On s’était persuadé que, pour pénétrer la nature des phénomènes, il faut commencer parles produire. La marche n’est pas mauvaise : elle n’a que le défaut d’être impraticable. Mais qu’est-ce que ces difficultés pour les grands hommes? Ce ne serait pas la peine d’avoir du génie, s’il fallait, comme une mouche, embarrasser son vol dans ces toiles d’araignée.
Entraîné par une imagination plus vagabonde que forte, l’apprenti magicien ne tarda pas à abandonner Fugger de Schwatz comme il avait abandonné l’abbé Trithême, et, philosophe nomade , il se mit à battre de nouveau les grandes routes, à chercher de pays en pays des moyens
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de guérir des maladies qu’il ne connaissait pas. Il visita d’abord les montagnes de la Bohême et de la Suède , pour questionner les mœurs et les travaux des mineurs, qui, vivant dans les entrailles du globe, ont toujours eu la réputation d’ètre en correspondance avec les génies élémentaires. Il parcourut ensuite dans le même but la Pologne et la Transylvanie , étudiant à leurs sources les propriétés du- sel et des métaux ; puis il alla , en ouvrier consciencieux, se faire initier dans les mystères des adeptes orientaux.
Nous n’avons pas la prétention de retracer pas à pas un itinéraire dont il ne nous a pas laissé la carte. Notez seulement que , dans ses laborieuses pérégrinations, il n’omit rien de ce qui pouvait accréditer ses mensonges. Il interrogea dans les catacombes de l’antique Égypte la poussière d’Isis et les tables d’Hermès, et s’entretint de l’immortalité de l’àtne avec les momies des Pyramides. Il y a dans le fait assez longtemps qu’elles ne vivent plus , pour savoir à quoi s’en tenir sur la réalité de la mort. Il recueillit, ou lit semblant de recueillir, les instructions des Gvmnosophistes d’Éthiopie et des prêtres de Zoroastre. On ne dit pas qu’il se soit hasardé jusqu’au Thibet, où un de ses amis les plus intimes, le khan de Tartaric, qu’il avait connu à Constantinople, aurait pu l’introduire. Fàrheuse négligence ! Il n’eùt pas mal fait de perfec-
tionner son éducation dans le laboratoire du Grand- Lama ; c’est un alchimiste qui les vaut tous. 11 est lui-môme l’alambic où se distillent les trésors qu’il dispense.
Ces longs voyages, terminés par une promenade en Espagne , en Portugal et en Italie , ne paraissent pas bien avérés. Il est cependant certain qu’il voyagea. On peut même assurer qu’il ne lit pas autre chose jusqu’à trente ans, courant de pays en pays après la vérité , passant à côté de son puits sans y regarder, ou sautant par-dessus. Qùoique la vérité ne lui eût pas donné signe de vie, il prétendit l’avoir trouvée; et, soit générosité pour ses semblables, soit désir assez naturel de profiter de cette richesse pour faire fortune, il fut s’établir avec sa trouvaille dansla docte cité de BAle.
Bàle, qui n’est plus aujourd’hui qu’une ville de banque et de négoce, où le bruit de l’or roulant sur les comptoirs est la seule éloquence qu’on aime et qu’on admire , était alors le centre du savoir et le rendez-vous d’une foule d’hommes célèbres dans tous les genres, surtout dans les sciences et les belles-lellres. Paracelse, en lui demandant l’hospitalité, se flattait d’ajouter un grand nom de plus à ceux dont elle accueillait la gloire ou l’exil, et il crut l’honorer en s’y installant.
A peine arrivé dans ses murs , il s’empressa , pour débiter sa marchandise , d’y élever, en guise de boutique, une chaire de je ne sais quoi, une chaire de pharmacopée mystique et inspirée, une chaire de chimie théologale ou de théologie pathologique. On n’était pas encore, dans cette bonne ville allemande , blasé sur les fariboles amphigouriques dont il lui défilait le chapelet. Ses drogues alambiquées, ses rodomontades oratoires, firent d’abord fureur , et sa philosophie de matamore, oii des yeux de lynx n’auraient vu goutte , lui attira de nombreux disciples et de nombreux chalands. Depuis Abélard , avec lequel il avait, dit-on, quelque analogie, jamais leçons n’avaient attiré une pareille affluence d’auditeurs.
H s’annonça hardiment dans son cours pour le réformateur de la médecine , pour le messie de la thérapeutique. « Vous me suivrez, s’écriait-il dans un de ses prônes, vous, Avicenncs, Galien, Rliaizès, Montagnana, Mésué! Vous me suivrez, messeigneurs de Paris, de Montpellier, de Vienne et de Cologne , ol tous , tant que vous ôtes , qui vivez au bord du Danube ou du Rhin ; vous qui habitez les îles de la mer; vous aussi, Italiens, Turcs, Sarmates; toi, Grec; toi, Arabe; toi, Juif! vous me suivrez! Si vous ne vous rangez pas franchement sous ma bannière, c’est que vous n’êtes que des bornes où les chiens iront lever la cuisse. Ralliez-vous à
moi, car la monarchie m’appartiendra, et vous aurez beau faire, il vous faudra tôt ou tard avaler ce chicotin. »
Nous n’osons pas traduire littéralement la fin de cette apostrophe tant soit peu ludesque : Diesen Dreck must ihr essen. Dreck signifie cette singulière pommade dont Dante a trouvé bon d’enduire la tète de quelques-uns de ses damnés.
E mentre ch’io laggiù con l’occhio cerco,
Vidi un col capo si di merda lordo ,
Che non parea , s’era laico , o chercho.
Il ne voulait pas absolument que ses contradicteurs fussent autre chose que des chiens qui mangent, sans se faire prier, ce qui prouve qu’on a mangé.
Paracelse 11e se borna pas à ces bourrasques d’éloquence qui sentent plus le portefaix que le docteur, il y joignit la démence de l’action. Il portait jusqu’au fanatisme sa haine de Galien et d’Avicennes, et il les traita tous deux comme ou traitait alors les hérétiques : il les brûla; procédé peu charitable, qui, du moins en ce cas, nuisait plus au juge qu’aux condamnés. Après avoir proclamé que ces prétendus grands hommes n’étaient que des cuistres , qui ne valaient pas les cordons de ses souliers, des ignorants qui n’en savaient pas tant que son bonnet et que le poil de sa barbe , il jeta
publiquement dans les flammes les œuvres de ces bélîtres. Cette péroraison lumineuse fut probablement ce qu’il y eut de plus clair dans ses improvisations.
Après avoir fait justice de Galien , qu’il n’avait pas lu, puisqu’il déclarait lui-même à cette date que toute science venait de lui , et qu’il ne se souvenait pas d’avoir ouvert un livre; après avoir ruiné, autant qu’il le pouvait, la doctrine d’Hippocrate et d’Aristote , Paracelse devait aux humains un autre code, d’autres règles de guérison. Trop modeste pour leur proposer ses ouvrages, qui étaient peut-être faits, mais qui n’étaient pas écrits, il en choisit un que personne ne se fut avisé de choisir, et qui remplace, en effet , d’une étrange façon , ceux qu’il venait d’excommunier : ce fut ln Bible.
Des juifs d’Orient lui avaient donné quelques notions confuses de la kabale, et il partit de là pôur conjecturer que la clef des maladies devait se trouver dans l’Écriture. En suivant la méthode inverse, d’autres illuminés se chargeraient peut-être de découvrir dans les maladies la clef de l’Écriture; c’est à voir : aucune folie n’est impossible. Malgré ce que cette idée parait avoir de grotesque , c’est quelque chose d’avoir voulu déshériter Esculape, dont il ne reste que le nom, au profit de Jéhovah, dont il reste le monde, et d’avoir fait des livres saints le Manuel de la santé. Si la religion qui, sui-
vant l’expression de Bacon, esl la santé de l’ànic, devient aussi celle du corps, cela simplifie diablement la médecine et nos bibliothèques médicales. Un seul volume suffit désormais pour les remplir. Quel surcroît de bénéfice et d’importance pour les sociétés bibliques des deux mondes !
Quelque respectable qu’il soit, tout l’Ancien Testament n’est pas, au reste, également curatif. Lés parties les plus salutaires et les plus efficaces sont le Pentateuque de Moïse , qui ne s’était retiré jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans dans la solitucle que pour approfondir l’art sacré de la transformation des métaux, et l’Apocalypse de saint Jean, qui était, comme chacun sait, très-versé dans les sciences occultes; qui, apôtre d’Hermès et du grand œuvre en même temps que du Christ, fit preuve de sa double mission en sortant sain et sauf de l’huile bouillante de Üomitien.
L’Apocalypse! c’est surtout ce livre-là qu’il faut feuilleter et refeuilleter, si l’on veut savoir ce que c’est que la médecine magique. Je ne dis pas non. Ce qui est infiniment plus facile à reconnaître, c’est que les théories de Paracelse, telles qu’il a pris soin plus tard de les rédiger, sont enveloppées de plus de bandeaux qu’il n’y a de voiles autour des révélations énigmatiques du solitaire de Pathmos. Ce qu’on peut prédire à coup sur, c’est que le premier sceau de ses visions théurgiques ne sera ja-
mais levé, à plus forte raison le septième ; il n’v a pas grand mal à cela.
Ajant trouvé le seèret des maladies dans la Bible, qui est venue du ciel, notre professeur, pour être conséquent, dut chercher dans le ciel la source ou le germe de ces maladies mêmes. C’est ce qu’il lit, et il s’aperçut bientôt qu’elles sont toutes originaires des constellations et des planètes. Il s’ensuit immédiatement que, lorsqu’un malade vous est soumis, la première chose qu’il y ait à faire n’est pas d’interroger les symptômes de son mal , mais de prendre conseil du firmament. Un docteur habile juge de l’étal de son patient par le fades des astres; d’où il résulte qu’en nous purgeant, le purgatif agit sur le tempérament de telle ou telle étoile. L’instrument redouté de M. de Pourceaugnac devient rival de l’astrolabe, et, en se livrant à l’exercice favori du malade imaginaire, on peut déterger un soleil, rafraîchir une comète, ou éclaircir le teint d’une nébuleuse : c’est de l'astronomie d'apothicaire.
Le merveilleux a tant d’empire sur l’homme, que le plus burlesque même a des chances de durée : ce qu’il y a de plus incroyable finit toujours par nous paraître ce qu’il y a de plus possible, et les cures planétaires de Paracelse n’eurent pas de succès que de son vivant. Elles trouvèrent longtemps après lui des fous pour les vanter et des charla-
no
tans pour les reproduire. Sa théorie fut reprise à Vienne par Mesmer, qui, en 1766, prit pour sujet de sa thèse de doctorat : L’influence des planètes sur le corps humain. Nous sommes si heureux de pouvoir nous rattacher à un autre monde que celui-ci, que nous ne regardons pas trop au fil qui nous y suspend .
Mesmer négligea bientôt celte doctrine pour en adopter une autre , dont le germe est aussi dans l'inventeur de la médecine kabalistiquc et sidérale. Quant à l’inventeur lui-mème, il se montra, comme de juste, plus persévérant, et, en dépit de toutes les billevesées scientifiques qui lui traversaient incessamment le cerveau, il continua longtemps à consulter, sur les infirmités de ses semblables, des astres dont il n’est pas facile de contredire les réponses. Il en est d’eux absolument comme des morts. Ils ne démentent jamais les oracles qu’on leur prête, ou les ordonnances qu’on leur fait dicter.
Quelles que fussent les souffrances d’une femme, Paracelse commençait par examiner la lune, et cela par une raison qui n’admet pas de réplique : c’est que la lune, pour nous servir d’un de ces barba* rismcs'qui se sont de plus en plus impatronisés dans la métaphysique, n’est que l'expression adéquate de la femme. Il était si persuadé que, sans notre satellite, il n’y aurait pas dans un sexe les variations.
de santé dont un autre est exempt, qu’il voyait je ne sais quoi de stellaire et de divin dans les preuves périodiques de leur différence d’organisation. Peu s’en laut qu’il n’y ait trouvé la pierre philosophale, et on s’étonne qu’il se soit cru obligé de la chercher ailleurs.
De ces rêveries à établir une physiologie astrale, il n’y a qu’un pas, et il ne manqua pas de le faire. Une idée venue de la Grèce, et tombée de là sous le balancier de la philosophie romaine, remaniée depuis par les Pcres de l’Église et les sophistes d’Alexandrie, a présenté l'homme comme un monde, comme la miniature de celui qu’il habite. Cette idée riche et féconde a fourni plus d’une belle page à l’éloquence. Paracelse crut mieux faire en faisant davantage, et ne trouva qu’un moyen de plus de se montrer ridicule. Tout chemin mène là encore plus sûrement qu’à Rome.
Accoutumé à lire, ou du moins à épeler dans les cieux, il en redescendit pour les retrouver dans l’homme : non pas seulement pour établir que notre vie n’est qu’une goutte de l’essence des astres , mais pour faire de chacun de nous un abrégé de la sphère céleste. Cela ne laisse pas que de relever tant soit peu cette pauvre nature humaine qu’on a
tant décriée, et peut-être avec raison. 11 est assez flatteur, et encore plus consolant, de pouvoir se dire quand on souffre : « Je suis un ciel ; cela ne peut pas être bien long. « 11 est vrai qu’un ciel qui a la goutte ou les hémorroïdes, c’est passablement bouffon ; mais ces réflexions ne durent pas. On se retire dans sa lumière comme un limaçon dans sa coquille ; et , nous faisant oublier la douleur, l’orgueil nous tient lieu de stoïcisme.
l T n médecin nommé Joyand, qui a écrit, il y a une cinquantaine d’années, sous le titre de Précis du siècle de Paracelse , un livre où il n’est guère question que de Newton, s’est longuement extasié sur cette grande idée du microcosme, dont il rapporte tout l’bonneur à notre» philosophe. Pour exposer fidèlement ce système , il ne pouvait jnieux faire que d’emprunter les paroles du maître. Nous emprunterons, nous, celles du disciple, traduites d’un passage du Traité des maladies invisibles , (De origine morborum invisibilium).
« L’homme est un petit monde, non pas, à la vérité, pour la forme de sa substance corporelle; mais il renferme toutes les vertus et les opérations du grand. En lui sont tous les mouvements célestes, la nature de la terre, les propriétés de l’eau, la qualité de l’air, la nature de tous les fruits, de tous les minéraux, toutes les constellations, etc.... Il réunit également toutes
les qualités des animaux. Son corps est un élégant assemblage des éléments. Les organes patlesquels il aperçoit tous les objets qui l’environnent sont d’une nature toute céleste. Les mouvements et les troubles de son âme sont comme les vents, les tourbillons, les éclairs, les foudres, les tonnerres et les autres météores qui fermentent dans la région de l’air et des esprits. Ils agitent son cœur et son sang ; c’est pourquoi l’homme est un petit monde , et tout l’image de l’univers. »
Ce passage est peut-être superbe, mais il est un peu vague. Paracelse le sentit , et il s’occupa de préciser son système, en précisant davantage les termes de comparaison. Le résultat de ses nouvelles études ou de scs nouvelles méditations fut qu’il s’imagina voir dans l’anatomie, qu’il ne savait pas du tout, le plan complet de notre système solaire, qu’il ne connaissait pas davantage. Une chose nous surprend, c’est que, après avoir démontré comment l’homme est un monde, il n’ait pas soutenu plus loin que le monde est un homme, un peu plus gros qu’un autre, voilà tout. Pourquoi pas? on a bien soutenu que la terre était une bête dont nous étions les poils.
Voici en quelques lignes, et telle, ou peu s’en faut, qu’on la trouve exposée dans l’histoire de l’astronomie de Bailly, cette fameuse théorie de l’homme astral , qui redeviendra peut-être un de
cos jours à la mode. On n’en a jamais fini , avec l’invraisemblable. Le mensonge est de liège, et, quoi qu’on fasse pour le noyer, il surnage toujours.
« Nous avons, comme notre univers, sept ressorts principaux. Le cœur, source des esprits vitaux, c’est le Soleil, d’où procède la chaleur vivifiante. Le cerveau doit être assimilé à la Lune. 11 obéit à ses phases, il croît et décroît avec elle. Ces deux organes ont dans le corps humain la même importance que ces deux grands luminaires dans l’ordre céleste. Le cœur, qui est le foyer du mouvement, le cerveau, d’où rayonnent les idées, ont la liaison la plus intime , comme le soleil et la lune, qui se suivent et s’atteignent pour recommeficer ensemble et séparément leur cours. Le foie , où se prépare le sang qui fait la vie , est soumis à Jupiter, planète essentiellement sanguine et vitale. Les reins, où est le réservoir de la reproduction, dépendent de Vénus, planète prolifique et mère des générations. La rate, dépôt de la bile, subit la loi de. Saturne, astre sombre et mélancolique; et la vésicule du fiel, domicile de la colère, est sous l’influence de Mars, astre impétueux et courroucé. Il reste le poumon, qui, agile comme Mercure, est sujet aux mêmes vicissitudes. Placé dans une agitation continuelle au milieu de la poitrine où il enveloppe le cœur, il pompe l’air pour
le ranimer, semblable à Mercure qui préside au vent, et qui, errant autour du soleil, semble s’agiter sur sa courbe pour exécuter ses ordres. »
Qu’on ne nous fasse pas l’affront de nous imputer une seule de ces bévues et de ces hyperboles ! nous les mettons toutes , jusqu’au moindre mot, sous la responsabilité de Paracelse. Bon ou mauvais, c’est là son système, auquel, avant de le discuter, nous adresserons un reproche préliminaire. Il nous semble qu’une petite comète n’y eût rien gâté. Sans doute qu’il n’a considéré ces globes déréglés que comme des épisodes parasites dans le poème planétaire de Dieu. Mais c’est égal : ces épisodes sont de la même main que le reste, et ne devaient pas être oubliés. Quoi! l’homme n’aurait rien des comètes? c’est tout à fait humiliant pour nous et fort désobligeant pour elles.
Le nombre sept étant des plus mystiques, il est probable qu’il a beaucoup influé sur cette nouvelle constitution de l’homme, qui avait longtemps passé pour une trinité, et qui ne pouvait pas décemment en demeurer là. L’Éternel peut s’y tenir, parce qu’il est éternel ; mais pour nous , qui ne sommes tout au plus qu’éphémères, c’est un peu mesquin. Le chiffre de Paracelse, égal d’ailleurs à celui des métaux connus des alchimistes , est en apparence assez convenable, mais son calcul n’en est pas meilleur. Il y a beaucoup à redire à ce planisphère
du corps humain , aujourd’hui que les termes des équations sont changés , aujourd’hui qu’il y a tçois fois plus de métaux qu’alors, aujourd’hui que Saturne ne finit plus la carte de notre système, et que le télescope d’Hersehell a reculé les- frontières du soleil ; aujourd’hui qu’en s’ajoutant à notre catalogue de mondes, Junon, Pallas, Vesta, Gérés, Astrée, Thémis et quelques autres nous forcent à réclamer un supplément d’artères pour le moins. Nos modernes découvertes augmentent terriblement les complications de l’anatomie, et le bureau des longitudes taille de la besogne aux chirurgiens. Les lunettes, si l’on n’y prend garde, donneront du fil à retordre au bistouri.
De nos jours, où l’on n’estime guère que les travaux d’une utilité pratique évidente, je ne sais trop en quel honneur on peut avoir cette oiseuse conversion des hommes en autant de mondes circulant sur un autre. Cela peut avoir quelque- vérité, comme bien d’autres choses que nous ne saurons jamais ; mais qu’en peut-il résulter pour l’amélioration de l’existence , pour le perfectionnement de la raison? Quand il serait certain qu’il n’v a rien de plus semblable au soleil et à la lune que notre cœur et notre cerveau, quelle influence ce rapprochement pourrait-il avoir sur notre santé? Quelle conséquence en pourrait-on tirer pour l’accroissement ou l'affaiblissement de l’intelligenco? Les al-
chimistes pouvaient prendre cette hypothèse pour une explication , mais ce n’est qu’un mystère de plus ajouté à ceux qui nous environnent ; il y en a pourtant, je suppose, bien assez sans celui-là.
En somme, car il faut rendre justice à ceux qui s’efforcent de deviner la nature, môme alors qu’ils ne la devinent pas, il y a quelque apparence de grandeur dans cette fantaisie qui nous fait rire, et qui, si elle rapetisse l’univers, a incontestablement le mérite d’amplifier l’hoinme, de l’agrandir aux dépens de son domaine, qui nous semble si vaste , et dont l’étendue nous décourage plus qu’elle ne nous enorgueillit. A ce point de vue, l’invention n’est point complètement sans valeur. Sous prétexte d’être sage, on n’est que trop disposé, comme Armande, à traiter son corps de guenille ; on oublie trop qu’il est l’œuvre de Dieu, et une œuvre de prédilection aussi bien que notre âme. Ce pourrait bien être une impiété de se rabaisser sans miséricorde, et de pousser l’humilité jusqu’au mépris de soi-même. Il n’est pas mal de se relever de temps en temps. Il vaut mieux risquer de s’éblouir en regardant trop haut que de s’aveugler en regardant trop bas.
Convenons donc que cette idée de l’homme-univers n’est pas dépourvue de quelque prestige, et que, si elle n’atteste pas de génie, elle annonce du moins une dsoe d’imagination qui n’est point à
PARACÉLSE.
dédaigner. On peut être surpris de la rencontrer dans les rêves d’un songe-creux, qui n’était pardessus le marché qu’un ignorant : ce qui doit confondre, c’est de la retrouver presque textuellement dans un homme d’un rare savoir et d’une haute intelligence, dans le maître de Képler. Elle n’en a peut-être pas pour cela plus de relief. Ce qui fait quelque honneur à Paracelse n’était qu’une infirmité de Tycho-Brahé.
Notre astrologue-médecin aurait dû se contenter d’enseigner les belles choses que nous venons d'énumérer, et qui le firent surnommer le zénith et le soleil levant des alchimistes. Elles constituent , j’ose le dire, une science ou une doctrine assez nouvelle : elles suffisent et au delà pour défrayer un cours; mais l’ambition des inventeurs est insaliable, et, une fois dans les absurdités ou les lubies, on ne se satisfait pas à si bon compte. Puis ces chimères avaient encore parfois un côté positif qui n’allait pas au délire de sa fièvre. 11 lui fallait des rêves plus en dehors du connu, et plus indéchiffrables encore que ceux dont nous venons de parler. Cela ne paraît pas facile ; mais il était de taille à reculer les bornes de l’extravagance, et il les recula.
Les erreurs ont un immense avantage sur les vérités, qui ne se découvrent qu’à force de recherche et de patience. On les trouve sans y penser; l’une n’attend pas l’autre : c’est ce qui explique en ce genre la fécondité de Paracelse. A peine délivré de son système des constellations humaines, il jeta les premiers fondements de son système des archées, qui a excité l’admiration de ses studieux lecteurs, celle entre autres de Théophile de Murr , son dernier apologiste , et du docteur Joyand, que nous avons déjà nommé.
•• En agrandissant la théorie de l'homme et de tous les* êtres, dit-il, ce fou incomparable a porté le règne de la nature et de la lumière aussi loin qu’il peut atteindre ; on trouve en lui, pour le faire connaître en peu de mots, toutes les folies imaginables, les vérités connues et la source du plus grand nombre de vérités possibles. En comparant avec sa théorie toutes les grandes découvertes des physiciens modernes, il semble que le génie de tant d’hommes célèbres n’ait travaillé que pour affermir un édifice qui s’étend bien au delà de ce qu’ils ont entrevu. »
Voilà, j’espère, un éloge qui ne laisse rien à désirer! Il ne nous reste plus qu’à examiner jusqu’à quel point Paracelse le mérite, et comment il se comporte sur le sommet de la pyramide où le bisse un de ses plus ardents sectateurs. Voyons donc ce
que c’est que .ce fameux système des archées, dont nous aurons à parler plus d’une fois, et de quel usage il peut être pour la connaissance de l’homme et de la nature !
Les archées sont de petits architectes impalpables, qui ont leur domicile dans nos personnes, qui les moulent, qui les disposent suivant un type convenu et préordonné. Ce sont eux qui font la vie. L’archée princeps loge dans l’estomac; et comme il faut que chaque partie de l’édifice vive pour que l’édifice existe, chacune d’elle a son estomac particulier et ses sécrétions particulières. Dans chaque estomac, bien entendu, demeure un archée; et quand on est malade, c’est que nos démons organiques ne font pas bon ménage. Le devoir du médecin est d’apaiser la querelle et de rétablir la concorde; il n’est, en quelque sorte, que le juge de paix du corps humain.
On ne voit pas trop la relation qu’il peut y avoir entre ce système et le précédent , et comment, de mondes que nous étions, nous voilà réduits à n’êlre qu’une collection de poches alimentaires, un amas de tubes digestifs , une espèce d’orgue , qui fait du chyle au lieu de faire de la musique ! De quelle façon cela s’arrange-t-il avec les planètes? En devons-nous conclure que ces sphères ne sont que des estomacs qui circulent dans l’espace pour y élaborer la vie universelle? Paracelse n’en dit
rien, et n’y regardait pas de si près; ce serait duperie d’y faire plus d’attention que lui. Il se contentait d’énoncer ses théories, laissant à ses fidèles le soin d’en approfondir les merveilles. Imitons son exemple; contentons-nous de les rapporter et n’y rélléchissons pas.
Nous ne sommes pas encore au bout des folies de son magasin; il yen a de quoi approvisionner vingt générations. L’homme étant l’abrégé, ou plutôt le résumé de tout, il n’est rien, selon lui, sur cette terre, qui ne doive obéir aux mêmes règles que l’humanité. Suivant le degré de perfection dont il est doué, tout corps, de quelque nature qu’il soit , a comme nous son archée ou ses archées. Rien n’échappe aux lois absolues qui nous dirigent : tout doit remplir et remplit en ce monde les mêmes fonctions que nous, les corps qu’on croit inorganiques comme ceux qui ne le sont pas. Tout se nourrit, tout digère, les pierres aussi bien que les plantes, les plantes aussi bien que les animaux. Les corps métalliques eux-mêmes n’en font ni plus ni moins que les autres : ils boivent quand ils ont soif, ils mangent quand ils ont faim; et, par cela même, ils sont exactement soumis à toutes les vicissitudes des êtres qui mangent et qui boivent. Lorsque h* cuivre boit de l’eau , ou quelque liquide que ce soit, il en résulte du vert-de-gris qui sent fort mauvais et qui est un poison. La rouille est une déjec-
PARaCELSE.
lion du fer. Quant à l’or, quoi qu’il fasse, il ne s’en dégage jamais que de l’or, parce qu’il est le roi de la nature inanimée, l’empereur des minéraux. Remarquons, entre parenthèses, que cette locution n’a sans doute pas été inutile à la définition qu’un illustre professeur du midi nous donnait, il n’y a pas encore très -longtemps, du quinquina. « Il marche, disait-il, à la tète de toutes les substances salutaires; vous voyez son plumet par-dessus la tète de tous les petits fantassins qui le suivent : c’est le tambour-major des médicaments, »
On sent bien que, si les métaux se nourrissent, ils doivent faire encore autre chose : ils n’y manquent pas. Il y a des métaux mâles et des métaux femelles, et ils sont, sans que l’on s’en doute, pourvus de tous les appareils nécessaires pour se reproduire. Ils se cherchent, ils s’accouplent dans l’intérieur de la terre, et s’y multiplient comme les animaux à sa surface. Il y en a même qui contractent des unions illégitimes et donnent lieu à des générations anormales, que n’admettent point dans leur intimité les familles métalliques qui se respectent. L’or seul n’a pas de sexe , et c’est pour cela que les spagyriques (mot de l’invention de Paraclèse qui parait vouloir dire chercheurs) se flattent de pouvoir le reproduire. 11 est le fruit de l’alliance mystérieuse du mercure originel, du mercure des philosophes , avec la terre , qui n’accouche de
ce précieux enfant qu’au bout de mille ans. Mercurii semen in visceribus terræ depositum , an tequam in aurum per ficiatur, spatium annorum mille consuma . Cette gestation est un peu lente, et il n’y a que les alchimistes expérimentés qui soient capables de l’activer. C’est ce qu’ils font, ou du moins ce qu’ils ont la prétention de faire.
Cette connaissance profonde des habitudes et des mœurs des 1 métaux n’est nullement chez Paracelse au détriment de la botanique. Les végétaux ont des vertus qu’on 11e peut laisser dans l'ombre. Pour en surprendre les vestiges , il veut qu’on en étudie l’anatomie. Jusque-là, c’est bien; mais il ajoute immédiatement : et la chiromancie. Ce 11’est pas tout à fait aussi commode. Ne vous effrayez pas pourtant de cette recommandation, qui n’est embarrassante qu’en apparence. Vous aviez cru jusqu’ici que les plantes n’avaient pas de mains, et qu’il était par conséquent impossible de deviner quoique ce soit par l’inspection de ce qu’elles n’avaient pas ? Détrompez - vous , elles ont plus de mains qu’il n’en faut pour subvenir à votre curiosité : ce sont leurs feuilles; et les lignes qui s’v remarquent font apprécier leur caractère et leurs propriétés. Il y a plus, c’est que 1 ces lignes ne sont pas seulement l’indice de la destinée, en général peu accidentée, de ces êtres stationnaires qui 11e peuvent guère courir les aventures ; elles
renferment aussi un aveu de la nôtre. Linnée, qui a traduit la plupart de leurs secrets, n’avait pas aperçu celui-là. C’est cependant bien simple.
Dès que nous sommes liés par des rapports d’affinité quelconque avec un arbre , avec une fleur , rien n’est, plus facile que de savoir à quoi nous en tenir sur les promesses ou les menaces du sort. Par le fait seul de cette affinité , la plante est dans la confidence de notre passé, de notre avenir, et nous voyons, avec ses feuilles , s’épanouir, tomber et renaître, le mobile roman de notre vie. Nous pouvons faire pousser notre histoire en cultivant nos parterres, et cela n’est pas sans importance pour l’égoïsme de l’amour-propre, qui n’aime rien tant qu’à s’entourer de lui-même. Nos jardins ne sont plus que les premières minutes de nos mémoires; nous pouvons avoir dans nos serres un assortiment d’oracles qui nous dispensent d’en consulter d’autres. Et ce n’est pas seulement pour s’entretenir de soi qu’il est bon d’apprendre le muet langage des feuilles ! Pour peu que vous connaissiez l’arbuste de prédilection de vos amis, de vos maîtresses, vous saurez ce qu’ils sont , ce qu’ils deviendront, ce qu’ils ont dans le cœur et dans la tête. On peut même, grâce à cet art, s’initier aux plus profonds mystères de 1 la politique des rois et de leurs ministres. Ce que c’est que de savoir interroger la création!
Vous ne concevez pas sans doute comment s’opèrent les merveilles que vous révèle Paracelse? Je vais vous le dire, et vous allez voir comment ces idées, qui vous paraissent divergentes, ne sont pourtant que les parties "bien coordonnées d’un seul et même système. Voici ce qui se passe dans l’univers. Tout s’y fait par l’intermédiaire de l’archée universel de la nature, qui est un esprit de lumière, et peut-être la lumière elle-même. Cet archée tout-puissant, dont nous aurons plus d’une occasion de vous entretenir, commence par imprimer en nous le fac-similé des planètes. De là vient que nous sommes des mondes. Ne pouvant pas traiter les choses avec autant d’égards que les hommes, il n’imprime pas en elles la ressem— hlance des astres, mais celle des hommes ; de là vient qu’il n’y a rien dans la nature qui n’ait avec nous de l’analogie , et qu’on retrouve de l’humain dans le bois , dans la pierre, dans les minéraux ; de là cet axiome fondamental de la médecine paracelsique : Tout ce qui est invisible de l’homme se manifeste par les choses extérieures. Ce n’est pas tout. L’archée de lumière est aussi un archée de vie, et de même qu’il nous fait vivre de la vie des mondes, il fait vivre les choses de la vie des hommes. C’est ce qui explique comment elles naissent, existent, se reproduisent et meurent absolument comme nous. « Sic multiplicantur et producuntur individua
« cuncta naturæ, spiritu gendrali iudividuato , « et determinato in eorum centro. Sic metalla in « visceribus terræ, in eorum fodinis et antris, <■ attrahunt ilium spirilum generaleui, et sibi par- « ticularein faciunt; et" ad sui gencrationem et « multiplicationein déterminant, et sic spiritus bic « in cordibus eorum, est eorum vila : quo si priven- « tur, dicunlur mortua metalloruin cadavera : « quamdiu vero foventur tali spiritu, viva sunt, et « generationis et multiplicationis virtutc pnedita. »
Ce n’est pas encore tout ! Comme Paracelse n’était pas seulement un spagyrique di prima s fera , mais un grand docteur, il fallait appliquer ses découvertes. Ce n’était là pour lui que de l’enfantillage. Quelque chose de l’homme devant se retrouver en tout, on devait pouvoir juger à l’aspect des objets , à l’examen de leur configuration soit externe, soit interne, des échos magnétiques établis par la nature entre telle substance et telle partie du corps. N’importe alors de quelle douleur cette partie fût affectée, il fallait lui administrer, pour la guérir, cette substance qui lui était évidemment sympathique. S’il eût découvert quelque similitude lointaine entre un de ses malades et une couleuvre, il n’eût pas hésité à la lui faire avaler. Nous qui nous croyons en bonne santé, il nous en tait avaler bien d’autres.
Tels sont en partie les dogmes que le nouveau
prêtre d’Isis dévoilait effrontément aux Bàlois ébaubis. On fut d’abord émerveillé de ne pas le comprendre, puis on se fatigua de ce miracle prolongé; on eut voulu un changement quelconque de prodige, un peu de jour surtout dans cette impénétrable nuit, qui servait, comme dit Naudé, de couverture à sa doctrine. Il était, et pour cause, incapable de faire de pareilles concessions à cette fantaisie du public, et il resta intrépidement dans ses limbes. Il continua son cours : il fil toujours, du haut de sa chaire, pleuvoir la manne de scs aphorismes; mais il ne vint plus personne pour la ramasser. Cela se voit encore maintenant dans certaines universités de l’Europe; il y ligure beaucoup de professeurs qui n’ont pas d’autre auditoire que les bancs de leurs classes. Ces élèves ont bien leur prix : ils ne vous contredisent pas et ne désertent jamais.
Comme praticien, Paracelse lit quelques cures heureuses qui inspirèrent de la confiance. Il fut même un moment sur le point d’avoir la vogue; mais n’ayant pas réussi à guérir le fameux Érasme de la gravelïc ( il avait probablement mal interprété les constellations diurétiques de la Hollande), le féroce malade se vengea des remèdes qu’il avait
pris par des sarcasmes qui ne valaient peut-être pas mieux que ces drogues, mais qui atteignaient mieux leur but. S’il ne put pas jeter ses pierres à la tète de son médecin,- il ne se fit pas faute de lui jeter ses épigrammes : ne pouvant tuer l’homme, il essaya de tuer sa réputation. Quoique les réputations peu méritées aient communément la vie dure, celle de notre docteur eut de la peine à se défendre contre des bons mots déguisés en latin , d’autant plus venimeux que tout le monde ne les entendait pas : on les exagérait en les devinant.
La fronde d’Érasme était infatigable , ses projectiles toujours prêts ; et , inhabile à repousser ces attaques, l’empirique aux abois, y répondit en se proclamant le premier homme de l’univers, le monarque des Arcanes. Si cette jactance vous accrédite parfois près du présent, assez bonasse pour vous prendre au - mot , elle vous perd immanquablement dans l’avenir, qui n’a pas l’habitude de ménager son monde; elle ne réussit pas à notre blessé. Quelques braves gens voulurent bien le croire sur parole ; mais la plupart agirent comme s’ils étaient déjà leurs neveux : ils le regardèrent comme un baladin. Il se glorifiait partout du nom de TheopKrastvs , le seul dont il se fit appeler, parce qu’il signifie parleur divin. Ses ennemis l’appelèrent Caco-
phrastus , méchant phraseur, et c’étaient eux qui avaient raison.
On a beau n’ôtre qu’un saltimbanque, cela n’empêche pas que cette dénomination ne sonne mal aux oreilles, quand s’étant posé en prodige, comme ayant reçu les confidences immédiates et tout à fait intimes de la divinité (Dieu, disait-il dans son jargon, m’a révélé particulièrement le fin et l’intérieur de la chimie ) , le monde a paru un instant ajouter foi à ces vanteries. Paracelse en était là , et il lit des efforts inouïs pour échapper à sa déchéance , pour ressaisir, dans sa course au succès, la corde de l’opinion.
Ses efforts furent vains : il ne put jamais reprendre la place qu’il n’avait peut-être pas occupée, mais qu’il avait perdue. Ne sachant plus enfin que faire pour se réhabiliter, il s’avisa de dire tout haut ce qu’il pensait tout bas : il se donna ouvertement pour magicien. C’était courageux dans un temps où une partie de l’Europe n’entendait pas raillerie sur ce chapitre, et chargeait le bûcher de réfuter ses confrères. Ce n’est pas, comme dit le peuple , pour lui que le four chauffait. Il ne fut pas seulement assez sorcier pour être pendu. L’indifférence de la justice acheva de le déconsidérer. II resta écrasé sous le poids de cette outrageante miséricorde. La potence l’eût relevé.
Paracelse qui , malgré le brevet qu’il venait de
so décerner, n’avait jamais rien fail de surnaturel , ne fit lias le tour de force d’èlre insensible à ces revers. 11 en souffrit cruellement, et d’autant plus que sa conscience avait sans doute soin de lui dire que, s’il avait jamais volé quelque chose , ses disgrâces n’étaient pas des larcins. Elles étaient pardieu! bien à lui; il les avait bien légitimement acquises.
Il n’avait pas le choix des consolations qui s’offrent quelquefois d’elles-mêmes à la jeunesse. I n accident qui aurait pu lui donner du crédit à la cour du grand Turc, ou le faire classer avantageusement parmi les chantres de la chapelle sixtinc, l’avait réduit à n’en pas chercher dans l’amour. Il en demanda quelques-unes aux liqueurs où il faisait macérer ses substances , et eut le malheur de trouver dans le vin un sédatif trop complaisant. Prenant l’ivresse pour la pierre philosophale du chagrin , il chargea le cabaret de panser les blessures de l’amour-propre, et s’échappa du ridicule par le vice.
Tempérant tant qu’il s’était respecté comme un favori de la science, comme un élu du génie qui s’entretient de privations et vit de sobriété, il n’avait bu que de l’eau jusqu’à vingt ans; mais i! eut bientôt réparé le temps perdu. Il se plongea dans toutes les saletés d’une débauche de bas étage, passant ses journées et ses nuits dans les tavernes,
joutant d’ivrognerie avec la plus vile populace, et gagnant toujours la partie, si cela peut s’appeler gagner, il finit par soulever toute la société contre lui , et ne pouvant plus se griser en Suisse , il alla se soûler en Allemagne.
Alors recommença pour lui cette" vie de diseur de bonne aventure et de mendiant, dont quelques facultés peu communes auraient dû l’affranchir, donnant ainsi raison à cette définition de l’alchimie par Harris : « Ars sine arte , cujus principium est mentiri , medium laborare , finis mendicare. » Son fourneau de chimiste sur le dos, il s’en fut derechef promener de contrée en contrée son faux savoir et ses désordres, multipliant ses tours de gibecière ou de gobelets, étonnant ceux qui l’approchaient de la variété de ses ressources et du délire de son orgueil , les effrayant de ses forcenerics, mêlant sans cesse, et partout, la fièvre du travail à la fièvre de l’ébriété; tantôt prophète, tantôt docteur, astrologue ou nécromancien; alliant le cynisme de Diogène au pathos nébuleux d’un prédicateur puritain, manipulant des remèdes diaboliques, composant des ouvrages aussi compliqués que ses médicaments, et pas plus clairs; riche aujourd’hui, demain misérable , réunissant tous les contrastes, cherchant le secret de l’or potable, et ne trouvant pas l’ellébore.
Plût à Dieu qu’il eût rencontré celte herbe miri-
lique, et qu’il en eût, comme les anciens, expérimenté la puissance! cela eût mieux valu pour lui (jue d’avoir trouvé , comme il s’en vantait , la fameuse poudre de projection, ainsi nommée sans doute, parce que les adeptes» la jetaient aux yeux. Cette poudre, autrefois si rare, est maintenant trèscommune, et, si elle ne fait pas de l’or, elle en rapporte. Ce n’est pas Paracelse qui l’a inventée, mais les philosophes qui s’en servent ne sont guère plus habiles que lui.
Philippe -Auréole Bombast de Hohenlieim, qui était né dans le canton de Schwitz, est vraiment le premier type de ces marchands de vulnéraire, de ces colporteurs de philtres et d’onguents, qui parcourent les foires avec un habit rouge et des fioles d’élixir dans la poche, de ces escamoteurs de dents, qu’on prendrait pour le diable, s’ils avaient l’air de le valoir ; hippocrates de carrefours, qui se délivrent à eux-mêmes des diplômes de dieux, descendus, non pas du ciel, mais des Alpes (c’est déjà bien assez haut) pour soulager l’humanité. Paracelse faisait comme eux. Il s’adressait à toutes les douleurs, et n’en guérissait aucune.
Cet homme, qui signait d’autant de noms qu’il avait d’onces de folie dans la cervelle, et qu’il faut décidément, suivant le conseil de Naudé, «biffer du rôle des magiciens; » cet homme qui se vantail
d’avoir reçu de l’enfer des lettres autographes de Galien et d’Avicennes, où, sans rancune de ses anathèmes et de ses auto-da-fé, ils l’appelaient mon maître , et terminaient poliment par fai l'honnpur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur; cet homme qui se glorifiait d’avoir, dans te vestibule du Tartare, disputé avec Orphée el Mercure Trismégïste lui-même (dont il avait retrouvé l’acte de naissance dans les papiers de famille d’ Abraham), sur le sel, le soufre et le mercure sidériques, c'est-à-dire immatériels , dont nous ne sommes qu’un composé; sur le feu philosophique, sur l’âme des mixtes, sur la quintessence et la confection du magistère : qui avait reçu directement leurs conseils sur la manière de chercher le ■méridien, le zodiaque, l'orient et l'occident du corps humain : qui en avait appris le moyen de retrouver la teinture suprême dont Adam el les patriarches se servaient pour prolonger leur existence huit ou neuf siècles durant; cet homme eut cependant, un jour, une grande idée, qui se rencontra aussi plus tard dans la tête de Qescartes. Nous en toucherons quelques mots, ne fùt-ce que pour reposer l’attention de toutes les songeries, que nous venons de recenser. Il est inutile d’ajouter que ce n’est pas celte idée qui nous a conservé le peu de mémoire qu’a laissé Paracelse; il y a plus d’hommes embaumés par la sottise que par le génie, c: m
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Frappé et affligé de la brièveté de la vie, qui empêche de s’achever tant de nobles œuvres, qui ne laisse pas à tant de promesses de gloire le temps nécessaire pour mûrir, qui interrompt tant de grandes pensées dont les générations suivantes sont incapables de renouer le fil, Descartes se persuada qu’il était possible d’y remédier, possible de porter l’existence bien au delà du terme ordinaire. On se doute bien qu’il ne s’amusa point à remuer tout ce marc de folie brassée par les alchimistes , ainsi que ne craignait pas de le dire un confrère même de Paracelse, pour en extraire quelque menteuse panacée. Malgré ses écarts mathématiques, il avait trop de rectitude dans l’esprit pour s’adonner à ces piperies, pour essayer de tirer quelque chose de sain de cette boue d’énigmes fiévreuses, écloses à la fumée des fourneaux. A la manière dont il se posait le problème, il est aisé de s’apercevoir qu’il se sentait de force à le résoudre.
Sans s’arrêter aux chimères qui avaient leurré ou aveuglé ses devanciers, il crut que, s’il y avait plus d’équilibre entre nous et la multitude d’êtres et d’objets qui nous environnent; si les éléments de nos corps étaient mieux en équilibre avec l’air, avec
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l’eau, le feu, la lumière, la terre; si l’on pouvait mieux saisir les influences astrales ou solaires sous lesquelles l’homme est placé, établir plus d’harmonie entre lui et les éléments qu’il s’assimile, lui préparer une sorte de cuirasse hygiénique contre les accidents qui le heurtent ou les circonstances qui l’usent, on finirait par rendre la lime du temps beaucoup plus douce et beaucoup plus lente, par retarder presque indéfiniment ces rides de l’esprit, qui accusent plus la vieillesse que les rides du front. Tel est, réduit à sa plus simple expression, le vaste projet de Descartes.
Avec si peu de détails que nous exposions la pensée de ce grand homme, il est cependant facile d’-cn saisir l’ampleur et la portée. E fit-il obtenu, des études qu’elle exigeait, les résultats qu’il espérait? c’est bien incertain, quoiqu’un miracle eût été moins étonnant de sa part que de tout autre. 11 ne lui fut point accordé de donner un démenti à ce doute peut-être injurieux. Le Temps jaloux ne voulut pas permettre qu’on essayât d’émousser ses armes. 11 eut si peur d’être vaincu qu’il se dépêcha d’appeler la tombe à son aide, et l’ouvrage sauveur ne fut point achevé.
Quoique notre pèlerin n’ait pas la moindre analogie avec Dieu, et pas davantage avec César, il faut cependant le traiter de même, et lui restituer ce qui lui appartient. Le rêve de Descaries avait été
commencé par Paracelse. Lui aussi voulu! essayer d’opposer une digue à la mort, de fixer l’existence, de la prolonger du moins de plusieurs siècles , ce qui est assurément fort honnête et peut-être plus satisfaisant. Il résolut de demander à la Chimie ce que l’auteur de la méthode devait chercher dans toutes les sciences, dans tous les coins et recoins de la nature. La Chimie alors n’était jamais â court : elle disait tout ce qu’on voulait; et, avant même de l’interroger, il fît avec ostentation les préparatifs de la réponse qu’elle devait lui faire.
Il est présumable que le Temps n’eut pas de Paracelse la même frayeur que de Descartes, et se soucia médiocrement de sa déclaration de guerre; mais il ne fut pas plus généreux. 11 jeta d’abord la misère en travers des expériences qu’on allait tenter contre lui ; puis il suscita de nouvelles lubies dans ce cerveau brouillon qui ne pouvait s’arrêter à rien ; il l’encombra de projets qui voulaient en sortir tous à la fois, et qui n’en sortaient qu’écloppés. Finalement, le secret ne fut pas découvert; c’est ce qui fait que nous continuons à mourir comme de véritables ânes, et il est bien à craindre que nos descendants ne soient pas plus vivaces que nous.
Pour apprécier ce qu’il vaut le dessein de Paracelse , il serait nécessaire de joindre à l’énoncé succinct que nous en avons fait un aperçu définitif de la philosophie sur laquelle il repose : dessein aussi
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téméraire que le sien pour le moins ! Le fougueux mystagogue eût vécu de nos jours, eût professé dans nos chaires cet illuminisme impénétrable dont Plotin fût le premier apôtre et le premier modèle, qu’il ne pourrait pas se flatter d’être plus incompréhensible ; c’est le même procédé d’obscurité transcendante , les mêmes voiles jetés sur des mannequins d’idées qui n’tmt pas ligure humaine ; le même argot, le même baragouin. Lui du moins cachait quelque chose, ou le semblant de quelque chose, sous ces nuées de phrases incohérentes qui nous aveuglent et nous étourdissent, tandis que vous aurez beau crever toutes ces bulles de ténèbres que soufflent nos charlatans ( n’oublions pas que les alchimistes s’appelaient eux-mêmes des souffleurs), vous n’en obtiendrez rien , pas même du vent. Cela parait impossible et cela est. Ils souillent sans avoir d’haleine , voilà le miracle ! Mais avant de batailler contre les trouble-cerveaux modernes, essayons d’entr’ ouvrir tant soit peu le chaos de brume et de bavardage amassé autour d’une lueur d’idée par un voyant du xvt siècle; si cela n’est pas trèsutile, cela peut être curieux.
Travail utile ou non, la tâche n’est pas commode; car ce chaos, rédigé, à ses moments perdus, par le Dieu, se subdivise en plus de deux cents traités, formant ensemble trois ou quatre volumes in-folio, écrits dans un dialecte de son
cru. Figurez-vous un mauvais allemand de village, où nagent çà et là quelques termes de mauvais latin, panaché d’arabe, de syriaque et d’hébreu que je ne soupçonne pas de meilleur aloi, hérissé de mots informes qui ne sont d’aucun pays. Joignez à cela des éclaircissements en cophte et en chaldéen , et vous aurez un échantillon de ce bariolage d’éloquence, dont on n’a pas, hélas! perdu la tradition; nous avons aujourd’hui plus d’une tribune où ce caquetage bigarré barbouille insolemment les questions les moins confuses. Et c’est peu que cet inqualifiable patois de Paracelse; l’esprit se perd encore (toujours comme aujourd’hui), dans des circonvolutions de périodes irréductibles, si bien que la pensée vous échappe au moment où on croit la saisir; si bien que le lecteur, dit naïvement notre ami Gabriel Naudé dans son apologie pour les grands hommes accusés de magie , « ne marche qu’en tâtonnant parmi de tels méandres, et ne saurait discerner au juste, quand il parle d’une pierre ou d'un pain, d’une crotte ou d’une pilule. » Mettons que ce soit une pilule, et n’en parlons plus; disons seulement (lue, tout alchimiste qu’il est , il la dore médiocrement, et qu’elle n’est pas facile à digérer.
Si on ne comprend pas aujourd’hui les idées de Paracelse, ce n’est certes pas la faute de ses pieux et vaillants admirateurs; car ils ont fait pour I’in-
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terprétation de ses inconcevables ouvrages ce qu n’a peut-être jamais été tenté pour aucune œuvre. Outre Y Onomasticum medicum verborian Paracelsi de Michel Toxites, trois savants, Dorneus, Rulandus, Severin , ont, à trois époques différentes, composé chacun un glossaire de Paracelse, ou plutôt du Paracelse, prenant apparemment son fouillis pour un idiome particulier et inédit; ce serait possible. 11 a forgé tant de choses, qu’il aurait bien pu se fabriquer une langue pour son usage personnel; il ne serait pas le seul. N’avons-nous pas vu dans le siècle dernier, un charlatan d’une autre espèce, nommé Psalmannazar, publier une bible écrite dans un dialecte inconnu, provenant de son estoc, qu’il donnait effrontément pour celui de l’île Formose? On s’en étonna peut-être autant que du verbiage de Paracelse, mais on n’en lit pas de dictionnaire.
Les amateurs de charades, qui seraient désireux de connaître au moins de nom ces divers traités, dont l’ensemble forme ce que l’auteur appelait l’Évangile de la nature, en trouveront une liste non pas complète, mais assez longue, dans le troisième volume de la Philosophie hermétique, par Lenglet- Dufrenoy. Le plus curieux de ces ouvrages est celui qu’il a composé sous le titre de Archidoxa medicinx , et qui contient les règles supérieures de l’art de guérir. 11 avait dit d’abord dans son avant-propos; «J’avais résolu de donner les dix livres de YArchi-
doxe, mais j’en ai réservé le dixième dans ma tôle. C'est lin trésor que les hommes ne sont pas dignes de posséder : il n’en sortira que quand on aura abjuré Aristote, Avicennes et Galien, et promis une soumission parfaite au seul Paracelse. » Je ne crois pas que l’abjuration ait eu lieu, et que, reconnaissant leurs erreurs, les hommes aient (ini par se soumettre; mais il parait que, quelque temps avant sa lin, le grand homme se laissa fléchir par les prières de ses plus chers disciples, et laissa échapper de sa tète mourante ce dernier livre qui est la clef des neuf autres, une clef qui peut passer pour une serrure, et une serrure qu’on ne peut pas même crocheter. Quoi qu’il en soit, le livre a paru en entier sous le titre de : Archidoxorurn libri decem , seu de secretis naturæ mysteriis.
Nous allons lâcher de surprendre dans cet ouvrage, qui est comme le résumé des doctrines du maître, le secret de cette philosophie polyglotte, qui, pour se populariser, a eu l’attention de se rendre inintelligible en plusieurs langues; nous dirons tant bien que mal en quoi elle consiste : c’est de l’éclectisme numéro un, une décoction des chimères occidtes de Raymond Lulle et de Roger Bacon, de Bazile Valentin et de Nicolas Flamel, délayées dans les brouillards de l’abbé Trithême. Je ne vous réponds pas que ce soit très-clair, car il ne faut pas croire, dit un adepte qui s’est caché
sous l'anagramme d’ Incola Francus , que Paracelse enseigne ses secrets aussi juste et aussi nettement que s’il enseignait à faire du fromage. U a déclaré, dans la préface de sa clef, que, « de crainte que les méchants et les ignorants ne deviennent égaux aux bons et aux savants, il ne laissera pas d’omettre' des choses que les gens d’esprit trouveront, mais que les autres ne trouveront jamais. 11 déclare de plus, que comme peu de gens sont dignes d’apprendre des choses si sublimes , il ne les décrira que d’une manière que le vulgaire n’y entendra rien, et que seulement ceux de son école y comprendront quelque chose. » Je ne parle pas de ces derniers; mais, pour les autres, il a tenu largement parole. On peut délier à peu près tout le monde d’en venir à bout, et de sortir, l’esprit net, de cette bouillie de phrases hétéroclites, où la raison s’empêtre à chaque effort qu’elle fait pour s’en tirer. Après tout, il se peut que ce soit fort beau, aussi beau que le Fondement de l'artifice universel de Raymond Lulle, ou le Chariot triomphal de l'antimoine, par Bazilc Valentin ; qu’on en juge!
Paracelse commence par supposer, et finit par établir, qu’il y a un esprit universel infus dans les veines de l’homme , formant au dedans de nous une
espèce de corps invisible , dont notre corps visible, qu’il dirige et gouverne à son gré, n’est que l’enveloppe, la boite y l’étui. Cet esprit universel n’est pas simple , pas plus simple que le nombre cent par exemple, qui n’est qu’une collection d’unités. Or, où sont les unités spirituelles, dont notre esprit complexe est le faisceau? Elles sont éparses dans les plantes, dans les minéraux, dans les métaux principalement. Il y a , dans ces productions subalternes de la terre , une foule de sous-esprits qui se résument en nous, comme l’univers même se résume en Dieu. Ces sous-esprits ne sont, pour ainsi dire, que notre monnaie, et, si l’on pouvait parvenir à les additionner, le total serait l’homme.
Ce système ressemble à celui des archées; mais il en diffère en ce que les archées sont insaisissables, tandis que ces sous-esprits ne le sont pas. Toute la science du philosophe consiste à les appréhender au corps , à les dégager de la matière grossière qui les enferme, et, pour les surprendre, à séparer, comme disent les sages, le pur de l’impur.
Séparer le pur de l’impur, c’est ce qu’on appelle, en d’autres termes , s’emparer de l’âme des mixtes, qui est le nom commun et générique des choses. Ces âmes , qui sont les sous-esprits à la recherche desquels nous allons aller, s’appellent aussi élément prédestiné, essence séminale des êtres, premier être ou quintessence.
Pour entendre ce mot quintessence, il faut savoir que tout corps, quel qu’il soit, est composé de quatre éléments, et que l’essence combinée de ces éléments en forme un cinquième qui est l’âme du mixte, ou autrement dit son mercure. « J’ai montré au livre des Principes, dit Paracelse, que la quintessence est la môme chose que le mercure. Est in mercurio quidquid qværunt sapientes. » Cela nous apprend un fait qu’il ne faut pas oubli r, quand on veut connaître par soi-même comment se comporte la monomanie des alchimistes. C’est que, lorsqu’ils parlent du mercure, il ne s’agit pas de ce métal fluide dont se servent les faiseurs de baromètres; il s’agit du mercure philosophique, et chaque chose a le sien. •< Il y a autant de mercures qu’il y a de choses. Le mercure d’un végétal , d’un minéral ou d’un animal de même espèce, quoiqu’ils se ressemblent fort, n’est pas précisément le même qu’un autre mercure; et c’est ce qui fait que les animaux , les végétaux et les minéraux de même espèce ne sont pas parfaitement semblables.... Le véritable mercure des philosophes est l’humidité radicale de chaque corps, et sa véritable essence ou semence. «
Cette foule de mercures ne laisse pas que de jeter un peu de confusion dans les livres rudimentaires des initiés, et de Paracelse en particulier, d’autant qu’après nous avoir donné la définition
qu’on vient de lire, il ajoute, quelques pages plus loin : « La même chose doit s’entendre du soufre; car le soufre des philosophes est un feu céleste dont tous les corps mixtes ont quelques étincelles , les uns plus, les autres moins; et par conséquent tous les soufres sont différents : et ce soufre est proprement ce qu’on appelle âme du monde. Cette àmc est soufre végétal dans les végétaux , minéral dans les minéraux , et animal dans les animaux ; en chacun desquels il fait diverses opérations, suivant le mélange et les proportions des éléments, et suivant aussi leur organisation.... Le mercure est donc le soufre des philosophes. » Cela signifie, si je ne me trompe, que l’humidité des corps, qui est leur essence, est la même chose que le feu céleste, qui est leur âme; le Médecin malgré lui ne dirait pas mieux.
Il faut avouer que, pour peu qu’on soit disposé à être embarrassé, on doit l’être beaucoup. Paracelse ne l’était pas. Fort de ces principes, qui, de ce fait seul qu’il les avait posés, étaient nécessaire menl irréfragables, il n’aspira plus qu’à soutirer l’âme de tous les mixtes, et à s’en façonner un esprit universel de rechange, pour le cas où le premier viendrait à lui faire défaut. 11 pensa, fort sensément ma foi, que, s’il pouvait parvenir à extraire de tous les corps l’esprit qu’ils renferment, soit sous forme de sel , soit sous forme de fluide il arriverait in-
failliblement , par la combinaison chimique de ces liqueurs et de ces sels dans le vase de l’art et de la nature , à se procurer un duplicata de l’esprit universel de l’homme, partant à se rajeunir quand il en aurait besoin. Ces déductions sont parfaitement logiques; mais la logique n’avance pas beaucoup les affaires , et Paracelse le sentit si bien qu’il songea tout de suite, à faire autre chose que des raisonnements.
Quelque étourdi qu’il fût continuellement par les fumées de l’orgueil et du vin, il ne tarda pourtant pas à s’apercevoir que son plan de régénération dépassait la mesure de l’homme, et que la mort n’attendrait pas qu’il eût dérobé à toutes les substances connues le suc ou le poison qui devait la détrôner. 11 résolut alors de classer les plantes et les minéraux par ordre de noblesse et de puissance, et de ne travailler que sur les types. Ces préliminaires achevés, il commença par opérer sur le pavot, et, en ayant surpris l’élément prédestiné, il le réduisit à l’état de laudanum.
N’allez pas croire que cette espèce de mucilage thébaïque , nommée aussi spécifique anodin de Paracelse, soit ce sirop mesquin et terre-à-terre, qui se débite aujourd’hui dans nos officines sous le cachet de Sydenham ou de Rousseau! Un thaumaturge comme lui ne pouvait pas se contenter d’un baume si peu sophistiqué. Pour le rendre
plus efficace, il avait, dit le traité de chimie de Nicolas Lefèvre, mêlé, à son extrait de pavot, du jus d’orange, de la cannelle, du musc, de l’ambre gris , du safran , du suc de corail et du sel de perles , digérés ensemble à plusieurs reprises et incorporés par une manipulation délicate. Voilà ce qui s’appelle un élcctuaire poétiquement combiné ! Mettez donc cela en parallèle avec le prosaïsme de nos pharmaciens.
Pour les humilier davantage , il n’est peut-être pas mal de rapporter, à la suite de cette recette, la recommandation finale de Paracelse : c’est simplement, après la digestion de toutes ces substances curatives, d’ajouter à leur amalgame un scrupule et demi de quintessence d’or. >• On voit, dit l’auteur anonyme de l’abrégé de sa doctrine, que le secret consiste dans la quintessence d’or, le magistère de perles et de corail. Le reste, l’artiste le fera bien. «
Le néophyte est aussi naïf que le grand prêtre est énigmatique. Le reste, l’artiste le fera bien! Mais c’est précisément ce que nous ne pouvons pas faire qui nous manque. Je veux Lien ne pas parler du suc de corail et du magistère de perles, qui ne sont peut-être que des bagatelles; mais comment se procurer la quintessence de l’or , c’est-àdire son mercure? Ce ne serait ni plus ni moins que la pierre philosophale elle-même, comme on le
verra plus loin. Il est évident que Paracelse a voulu faire entendre qu’il la possédait ; mais ce n’est pas vrai; car, de son propre aveu , elle guérit de tout; et il n’avait pas besoin, ayant à sa disposition le remède à tous les maux , d’en composer un qui n’en peut guérir qu’une partie. Tout divin qu’il était, il ne s’est pas aperçu que son post-scriptum était un certificat d’imposture ; ce n’est pas la seule fois qu’on peut le surprendre en flagrant délit de mensonge.
Sans s’arrêter plus longtemps à ce qu’il ne mêlait pas et ne pouvait pas mêler à son huile de pavot, on ne s’en étonnera pas moins, qu’étant parvenu à saisir le premier être d’une plante, et sachant par intuition ce dont ce premier être était capable, il ait cru devoir lui adjoindre tant d’ingrédients! C’est justement là qu’est la poésie. C’était pour tenir lieu , autant que possible , des autres esprits dont il aurait dû l’assaisonner, et qui lui restaient à recueillir. Ce n’était pas mal débuter, au reste, que de trouver un remède qui fît dormir. Le sommeil ne nous rend pas notre jeunesse; mais il nous en ramène quelquefois le fantôme : rêver qu’on a, c’est la moitié d’avoir.
Paracelse fut si content du résultat de scs efforts, qu’il s’arrêta court dans son entreprise, et , n’importe pour quelle maladie , même pour une jambe cassée, il n’administra plus que son
narcotique. Cette préparation d’opium constitue le premier arcane, ou le premier magistère, dont il soit question dans le cinquième livre des archidoxes. Ce mot magistère signifie, en français d’alchimiste, mystère de l’art. Il l’appelle aussi quelque autre part monarchie, peut-être par réminiscence de son système des archées. « Ce nom de monarchie, dit-il, est d’une application universelle, et commun à tout ce qu’il y a de plus parfait. Monarchia est autem id ijuod est optimum. On peut donc croire que toutes les quintessences ont droit à ce grand nom. •* Je ne vois pas le moindre inconvénient à me ranger de cet avis.
Nous lisons dans la Oenèse qu’après avoir créé le monde Dieu se reposa : Paracelse crut devoir en faire autant après avoir créé le laudanum , mot qui n’est qu’une contraction de laudandum , drogue qu’il faut louer. Quand son œuvre fut laite, Dieu vit que c’était bien; mais il ne parait pas qu’il s’en soit glorifié. L’orgueilleux fils d’Hermès ne sut pas imiter ce saint exemple. Il fit le miracle d’avoir dix fois plus de vanité qu’auparavanl. 11 se moqua de Socrate, qui n’avait qu’un démon à son service, et un démon invisible encore, lequel n’appai-aissail qu’à son bon plaisir : tandis que lui portait toujours et partout le sien à son côté , prêt à le renouveler dès qu’il en aurait assez, un
génie visible el palpable, qu’il tenait enfermé clans le pommeau de son épée. Pour plus de commodité, ce génie avait pris la forme d’une goutte de laudanum coagulée. N’est-ce pas une antithèse à nulle autre pareille : d’avoir donné à l’esprit de vie un instrument de mort pour prison? Cela voulait dire aux malades : •• Ne craignez rien! Il y a de la vie dans la mort : je l’en ferai sortir. •>
L'opium assaisonné, sur le papier du moins, de quintessence d’or et de magistère de perles fit merveille pendant quelque temps; puis ce dictamc se lassa de guérir, et on dit même que, pour varier, d se mit à empoisonner quelques personnes. Ce que voyant, notre docteur songea à appeler de nouveaux génies à son aide. Il reprit ses creusets, ses pélicans, ses cornues, et prépara de nouveaux exorcismes. Mais, pour restreindre encore ses analyses et gagner du temps, il chercha une plante digne de tenir dans le règne végétal le même rang que l’or dans l’empire métallique , une plante dont l'élément prédestiné réunît, ou à peu près du moins, les vertus de tous les esprits végétaux. Quoique ce ne fût pas aisé à distinguer, il reconnut d’un coup d’œil, mais je ne saurais dire à quels signes, ce caractère de royauté dans C7 •»
la mélisse, et il lui décerna, le premier, cette couronne pharmaceutique, qui devait être consacrée plus tard par les Carmes.
Voici à peu près, comme on peut le voir dans le Cours déjà cité de Nicolas Lefèvre , et dans la Vie de Paracelse par Savérien, à l’aide de quelles manœuvres il parvint à obtenir le véritable archée, car c’en était bien un, ou génie essentiel de la mélisse. 11 ne tiendra qu’à vous de l’obtenir à votre tour, si le miracle vous tente.
« Il prit de la mélisse en Heurs , qu’il eut soin de cueillir un peu avant le lever du soleil. Il la lit battre dans un mortier, la réduisit en une bouillie impalpable , la jeta dans un malras à long col, qu’il scella hermétiquement, et la mit digérer pendant quarante jours au fumier de cheval. Ce temps expiré, il ouvrit le matras, et y trouva une matière qu’il réduisit en liqueur en la pressant (per descensum ) , et en séparant le pur de l'impur par la digestion à la chaleur lente du bain-marie. Les parties grossières se déposèrent au fond , et il en tira la liqueur pure qui les surnageait, en la liltrant à travers du coton. Cette liqueur ayant été mise dans une fiole , il y ajouta le sel lixe, qu’il tira de la plante même desséchée. II ne restait plus qu’à extraire de cette liqueur le premier être de la plante. Paracelse mêla à celle lin la liqueur a\ec autant d’eau de sel (entende/ par là le mer-
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cure ou humidité radicale du sel; , la mit dans un matras, l’exposa au soleil pendant six semaines, et découvrit enfin au bout de ce terme une dernière liqueur , qui est décidément, suivant lui, le premier être de la mélisse. »
Comment put-il le reconnaître, et s’assurer que c’était là ce qu'il cherchait? Je l’ignore; cette voix intérieure, qui vibre sans cesse à l’oreille des conquérants dans tous les genres, dut l’avertir, et de reste, que l’opération ne pouvait pas aller au delà , et que la nature n’avait plus rien à lui livrer. Ce qu’il y a de positif, c’est que ce qu’il découvrit dans son matras était bien le génie demandé.
Pourvu que ce soit lui, le surplus ne nous importe guère, et nous n’avons pas besoin de nous en inquiéter.
Ceux qui, nonobstant ces considérations, désireraient savoir comment ce génie était .fait, sauront qu’il ressemblait comme deux gouttes d’eau à cet esprit de vin aromatisé, qui se distribue dans nos cafés sous le nom d’absinthe suisse. C’était une liqueur d’un vert d’émeraude admirable, la riante couleur d’avril et de l’espérance. J’incline à croire que c’est là le véritable lion vert , dont il est tant question daqs les livres des alchimistes, « ainsi nommé, dit Ripleus, parce qu’il est la teinture du soleil, qui, par sa vertu, fait verdir et germer toutes les plantes, meut et anime toute la nature. »
Mais ce n’est là qu’un soupçon que je hasarde avec toute réserve, beaucoup de philosophes renommés ayant prétendu que le lion vnt n’est autre que le premier être du vitriol. Je laisse à de plus savants que moi le soin de décider cette importante question. Toujours est-il que le génie essentiel de la mélisse était vert comme pré, la première fois qu’il daigna saprésenter à Paracel e, et il me parait superflu de pousser plus loin ces informations.
Il manquait encore à ce spécifique bien des conditions indispensables pour être un élixir d’immortalité ; mais c’était une préparation plus qu’à demi céleste, qui rendait, à très-peu de chose près, la vieillesse impossible. Ce n’est certainement pas tout, mais, à moins d’ètre d’une ambition ou d’une gourmandise de vie démesurée , on peut se contenter à moins. Paracelse s’en contenta.
On se souvient que notre philosophe n’était pas seulement chimiste, il était magicien. Aussi n’eutil pas besoin de constater par des expériences que son essence de mélisse pouvait renouveler les belles années de l’homme, ou les empêcher de s’envoler. Il était si sûr de son fait, qu’avant de déboucher pour qui que ce fût sa bouteille de jeunesse , il écrivit son livre De renovatione et restaurations hominis. Les amateurs de singularités littéraires peuvent le consulter : il a le mérite
de n’ôtrc pss plus lucide que les autres. A force d’étude et de patience , on finit cependant par en déchiffrer çà et là quelques lignes, preuve évidente qu’il n’est point , comme on pourrait le croire, d’un philosophe contemporain.
Ceux d’entre nous qui ne se soucient pas de vieillir trouveront là , si quelque habile opérateur peut extraire pour eux le premier être sus nommé, la manière de s’en servir, et de se recommencer autant de fois qu’ils voudront. Rien, de plus aisé. Une fois qu’on a son flacon de Jouvence , il ne s’agit que d’en verser quelques cuillerées dans d’excellent vin blanc , jusqu’à ce qu’il ait la couleur du génie lui-même , et d’en boire à jeun tous les matins.
Ici , je dois le dire , se présente une grave difficulté : De quel vin entend parler Paracelse ? Est-ce du jus ordinaire de la vigne ou du vin philosophique, qui n’est qu’une infusion du lion vert dans le lait de la vierge , lequel n’est lui-même autre chose que le sang du lion rouge dissous dans le vinaigre des philosophes, lequel n’est encore que le mercure du vitriol ? On sent toute la portée de l’objection. Mais elle n’est pas invincible. Après de
mères réflexions et un examen attentif du texte,
je me suis convaincu qu’il s’agissait tout uniment de bon vin du Rhin , ce qui est plus facile à
sc procurer qu’un lion vert détrempe dans du sang de lion rouge.
Maintenant qu’on sait à quoi s’en tenir sur la nature du vin , il faudrait déterminer à quelle dose on doit se l’administrer. C’est ce que Paracelse ne dit pas; mais, d’après ses habitudes de tempérance, on doit présumer qu’il faut en boire beaucoup. Les personnes qui craindraient, en suivant ce conseil, tle n’arriver qu’en trébuchant à leur résurrection , feront bien de n’en boire qu’un verre ; cela doit produire le môme effet. Ce qui peut leur arriver de pis, c’est de ragaillardir quelques jours plus tard. Quelques jours d’hiver de plus ou de moins, qu’est-cc que cela fait, une fois qu’on est sûr du retour du beau temps?
On en boira, conformément aux prescriptions du maître, jusqu’à ce que le fluide ait pénétré toute l’économie , et que le corps restauré se sente une recrudescence de vigueur. Sans se donner la peine d’expérimenter cette reprise de forces , il est facile de s’apercevoir que la potion réparatrice s’est infiltrée dans les tissus, et que la transformation s’approche. Notre printemps corporel s’annonce par une verdure générale., qui ne doit pas être des plus agréables à l’œil, mais qui n’est par bonheur que passagère; on déteint promptement. Les cheveux épuisés se détachent, les ongles et les dents s’en vont, la peau se crispe, se dessèche et tombe
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comme Je leste. Il l'uut avouer que ces préliminaires d’adolescence ne sont pas rassurants, et ceux môme qui n’auraient rien à perdre pourront avoir peur de se risquer. Tant pis pour eux! qui ne risque rien n’a rien.
Du temps de Paracelse, personne n’eut le courage de tenter le prodige , et ne se sentit la force de dépouiller ainsi le vieil homme. 11 n’y eut, à quelques années de là, qu’une femme assez intrépide pour vouloir aller jusqu’au bout, et elle ne put pas y arriver. Il paraît qu’en se regardant au miroir pour juger de ses progrès, elle se lit l’effet d’un banc de gazon qui se serait levé pour venir à sa rencontre , et elle eut si peur de sa jeunesse en herbe, qu’elle en mourut sur-le-champ. Ce n’est pas le rajeunissement promis par le magicien ; mais c’en est un. 11 n’y a qu’un monde de différence.
A l’aide de manipulations déliées et tout aussi ingénieuses que celles dont il usait à l’égard de la mélisse , notre philosophe ne tirait pas , mais enseignait à extraire, l’élément prédestiné des plantes le plus- haut placées après elle sur l’échelle de l’aristocratie végétale , le premier être du girolle , du einnamome , de la myrrhe , de la chélidoine , de la scammonée, etc. Tous ces premiers êtres, aux-
quels , suivant les formules du cinquième livre des archidoxes, vient se marier un tas de magistères aussi précieux que baroques, sont la base d’autant de spécifiques, également réparateurs et régénérateurs. Cela dépend du rapport qui existe entre le tempérament d’une plante privilégiée et le tempérament de l’individu qui lui demande son rajeunissement.
Quelque brillants que fussent les résultats de ses découvertes, ceux qu’il avait obtenus ou qu’il crojait pouvoir obtenir, ce n’était cependant pour Paracelse que l’a b c de la magie. Aux yeux d’un alchimiste aussi consommé , la vie végétale n’est rien, c’est la vie minérale, la vie métallique qui est tout. Aussi nous assure-t-il qu’il ne tenait qu’à lui de s’emparer du premier être de la lune, du soleil , de Mars ou de Saturne , c’est-à-dire de l’argent, de l’or, du fer ou du plomb. Il lui était pareillement facile de saisir celui des pierres précieuses, des bitumes, des soufres, et celui même des animaux. C’est de la vraie graine de miracles à ensemencer l’immensité.
Paracelse, qui n’avait pas de temps à perdre, ne crut pas nécessaire de faire lui-même les conquêtes qu’il signale ; mais il a bien voulu consigner dans ses ouvrages le moyen d’atteindre un but qu’il lui était, à lui, inutile de toucher pour être matériellement convaincu de son génie. Il est fâcheux qu’on
ne puisse profiler en rien de ses bonnes intentions. S’il a été assez généreux pour nous léguer ses arcanes, il ne l’a pas été assez pour rendre son lestament intelligible. « L’on dira peut-être, y lisonsnous, cjue j’ai écrit de manière que cela ne peut pas servir de beaucoup au lecteur qui voudrait apprendre à fond ces grands secrets? Je réponds qu’il ne faut pas jeter de perles devant les pourceaux. Dieu donnera le reste et toute l’intelligence à qui il voudra. Je n’écris ceci que pour le commencement. Il faut que l’artiste cherche le reste et qu’il le trouve. »
Je veux bien que l’on cherche, mais trouver, c’est une autre affaire. « Il faut prendre ce qu’il nous dira, est -il écrit dans le Philalèthe , non comme d’un homme qui conduit par la main un aveugle, mais comme d’une personne qui met un homme d’esprit clairvoyant dans le chemin qui peut le conduire où il veut aller. » Mettons que nous soyons tous gens d’esprit et clairvoyants, et, suivant avec précaution les indications de Paracelse, tâchons d’arriver promptement à ce qu’il y a de mieux en alchimie. Nous n’avons que faire de toutes ces broutilles de secrets dont nous avons déjà trop parlé. Voyons tout de suite comment nous pourrons nous y prendre pour nous procurer la pierre philosophale. Paracelse nous donne pour cela plusieurs moyens. Voici le plus
court et le plus simple , tel qu’on le trouve énoncé dans le livre, devenu fort rare, d’incola Francus.
« Prenez du mercure, ou bien l’élément du mercure, séparant le pur de l’impur, ensuite réverbérez-le à parfaite blancheur. Alors vous le sublimerez avec le sel armoniac, et cela tant de fois jusqu’à ce qu’il se résolve en liqueur. Calcincz-le, coagulez-le , et failes-le encore dissoudre : et digérez au pélican pendant un mois philosophique, jusqu’à ce qu’il se coagule et prenne la forme de corps dur; alors cette forme de pierre est incombustible, et rien ne peut la changer ou altérer; les corps métalliques quelle pénètre deviennent fixes et incombustibles; car cette matière est incombustible, et elle change les métaux imparfaits en métal parfait. Quoique j’aie donné la pratique en peu de paroles , cependant la chose demande un long travail cl beaucoup de circonstances difficiles que j’ai omises exprès pour ne pas ennuyer le lecteur, qui doit être fort diligent et intelligent, s’il veut parvenir à l’accomplissement de ce grand ouvrage. •>
Il est vrai, ajoute son apologiste, que si Paracelse n’a pas tout dit, il a dit du moins une partie fort importante. Je ne demande pas mieux; j’avoue seulement que je ne serais pas fâché de savoir quelle est cette partie importante qu’il nous révèle; car, j’ai beau retourner son thème en tout sens, ma diligence
I'ARACELSE.
ne va pas jusqu’à deviner les circonstances difficiles qu’il faudrait débrouiller pour arriver à bonne lin. Pour ceux de nos lecteurs qui croiraient que nous avons pris un mot [jour l’autre, en parlant du sel armoniac , nous dirons que nous ne nous sommes pas trompés et qu’il n’est ici nullement question d’ammoniac , comme on pourrait le supposer au premier abord. Le sel dont il s’agit est le sel armoniac mercuriel, découvert par Raymond Lulle, « ainsi nommé à cause de la concordance et harmonie que la quintessence du vif-argent se trouve avoir avec l’essence de tous les métaux. » Il me semble (pie cetle explication doit satisfaire les plus exigeants.
Les philosophes spagiriques ne sont pas d’accord sur la manière de composer la pierre. Les plus célèbres l’ont tous obtenue; mais tous par des régimes différents. C’est ce que Paracelse nous apprend lui-mème au livre X, chapitre vi de ses Archiéloxes , en commentant sa recette pour la compléter, et en profitant de cela pour critiquer ses confrères. « Je vais, dit l’auteur de l’abrégé de la doctrine , traduire tout cet article mot à mot , afin que le lecteur n’ait rien à désirer. » Je ne crois pas, dans le fait, qu’après cela on puisse encore demander quelque chose.
« J’omets ce que j’ai dit par-ci par-là de la théorie de la pierre ; je dirai seulement que cet arcane
ne consisle pas dans la rouille ou (leurs.de l'antimoine; il faut le chercher dans le mercure d*‘ l'antimoine, lequel, lorsqu’il est poussé à sa perfection , n’est autre chose que le ciel des métaux ; car, de môme que le ciel donne la vie aux plantes et aux minéraux, de même la quintessence pure de l’antimoine vitrifie toutes choses. C’est pourquoi le déluge n’a pu lui rien ôter de sa vertu ni de ses propriétés; car le ciel étant la vie des êtres, il n’y a rien de supérieur à lui, qui puisse l’altérer ou le détruire.
« Prenez l’antimoine, purgez-le de ses impuretés arsénicales dans un vaisseau de fer, jusqu’à ce que le mercure coagulé de l’antimoine paraisse blanc et remarquable par l’étoile qui paraît dans la superficie du régule. Mais quoique ce régule, qui est l’élément du mercure, ait en soi une véritable vie cachée, néanmoins ces choses sont en vertu, et non actuellement.
« Or, si vous voulez réduire la puissance à l’acte, il faut que vous dégagiez cette vie qui est cachée en lui , par un feu vivant semblable à lui , ou avec un vinaigre métallique. Pour trouver ce feu , plusieurs philosophes ont procédé diversement; mais, parce qu’ils convenaient dans les fondements de l’art, ils sont parvenus à la fin désirée. Car les uns, avec de grands travaux, ont tiré, du mercure coagulé du régule d’antimoine, sa quintessence.
et par ce moyen ont réduit à l’acte le mercure de l’antimoine : d’autres ont considéré qu’il y avait une quintessence uniforme dans les autres minéraux, comme, par exemple, dans le soufre fixe du vitriol ou de la pierre d’aimant, desquels ils ont tiré la quintessence, avec laquelle ils ont ensuite mûri et exalté leur ciel et l’ont réduit à l’acte. Leur opinion est bonne , et pour cela elle a eu son effet. Cependant ce feu et celte vie corporelle, qu’on cherche avec tant de peine, se trouve bien plus facilement, et en une plus haute perfection, dans le mercure vulgaire : ce qui parait par sa fluidité perpétuelle, qui marque qu’il y a en lui un feu très-puissant et une vie céleste , semblable à celle qui est cachée dans le régule de l’antimoine. Or, qui voudra exalter notre ciel métallique, étoilé, à sa grande perfection, et réduire en acte ses vertus potentielles, il faut premièrement qu’il tire du mercure vulgaire la vie corporelle, qui est un feu céleste, c’est-à-dire la quintessence de l’argent vif, laquelle est le vinaigre métallique : ce qui se fait en le dissolvant dans l’eau qui l’a produit, et qui est sa propre mère, c’est-à-dire le dissoudre dans l’arcane du sel qu’on a décrit et le mêler avec l’estomac d’Anthion , qui est l’esprit du vinaigre , et dans ce menstruc dissoudre et digérer le mercure coagulé de l’antimoine, le digérer dans ladite li-
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queur, et enfin le réduire en cristaux d’un vert jaunâtre, desquels nous avons parlé dans noire manuel. »
Qui eût jamais pu s’imaginer que cette recette si courte, et qui avait l’air si simple quand nous l’avons rapportée, était au fond si compliquée? Nous ne sommes cependant point encore au bout du problème , et, puisque nous avons commencé à entrer dans les détails qui peuvent en amener la solution , force nous est de les donner tous. C’est peut-être un peu long, mais on en sera dédommagé par les flots de clarté qui vont jaillir de tous côtés des aphorismes du grand homme. C’est le ner plus ultra de l’éloquence hermétique. Les extrêmes se touchent, et il se pourrait que cet excès de lumière fit sur les profanes absolument le même effet que les ténèbres. Je le crains; mais c’est un malheur que je ne puis leur épargner. Paracelse nous ayant renvoyés à son manuel , il faut de toute nécessité y recourir, si l’on veut être en état de discuter, en connaissance de cause, la question du grand œuvre. C’est un petit sacrifice de patience; mais la récompense peut être si grande, que nous ne devons pas plus hésiter à le réclamer, qu’on ne doit balancer à le faire. On a prétendu longtemps qu’on ne pouvait trouver le diamant que dans la tète des crapauds. Il en est de même de la pierre philosophale. On ne la trouve que dans la tête des
alchimistes. Ilr faut bien se résoudre à l’y chercher.
< Prenez , dit-il , l’éleclre minéral non encore mûr ! l’antimoine), meltez-le dans sa sphère, dans Je feu avec le fer, pour en ôter les ordures et autres superfluités, et purgez-le autant que vous pourrez, suivant les règles de la chimie, afin qn’il ne souffre point par lesdites impuretés. Faites, en un mot, le régule avec le marc. Cela fait, faites-le dissoudre dans l’estomac d’aütruche (le vitriol) qui naît dans la terre et qui est fortifié par sa vertu par l’aigreur de l’aigle (le vinaigre métallique ou essence de mercure, le grand circulé). Lorsque l’essence est consommée, et qn’après la dissolution il a pris la couleur de l’herbe qu’on appelle mlendule , n’oubliez pas de le réduire en essence spirituelle lumineuse , qui est semblable au sucein ou ambre jaune. Après cela , ajoutez-y de l’aigle étendue , la moitié du poids qu’avait l’électre avant sa préparation, et cohobez souvent l’estomac d’autniche dessus la matière, et, de cette manière, l’électre devient toujours plus spirituel. Quand l’estomac d’autruche est affaibli par le travail de la digestion, il faut le fortifier et distiller souvent et cohober. Enfin , quand il a perdu toute l’acrimonie , ajoutez la quintessence tartarisée qui surnage de quatre doigts , afin qu’il perde toute l’acrimonie et qu’il s’élève avec elle. Réitérez cela tant
de fois, jusqu’à ce qu’il devienne blanc, et cela suffit; car vous verrez vous-mème comme peu à peu il s’élève en forme d’aigle exallée, et, avec peu de peine, il se convertit en sa forme (en forme de mercure sublimé ) : et c’est ce que nous cherchons.
« Je vous dis en vérité qu’il n’y a pas de remède plus grand dans la médecine que celui qui gît dans cet éleetre, et qu’il n’y en a pas un semblable dans tout le monde.... Mais, afin de ne me point détourner de mon propos et ne pas laisser cet ouvrage imparfait , observez la manière dont vous devez opérer.... »
Je ne sais si on me pardonnerait de ne pas continuer : quant à moi, je ne me pardonnerais pas de in’arrôtcr. J’avoue que je ne comprends pas beaucoup cette phraséologie maçonnique des pères conscrits de l’hermétisme; mais dois-je mesurer l’intelligence des autres à la mienne? La nature, comme dit Fontenelle en parlant de ces mystères, n’a pas fait tout le monde capable de n’y rien entendre , et il se pourrait très-bien que mon voisin saisît parfaitement ce qui m’échappe. Parce que je ne me sens pas dans la tète un estomac d’autruche capable de digérer ces merveilles , et de donner , en les digérant, naissance à un aigle, est-ce une raison pour que ces oiseaux ne trouvent pas à se nicher et à pondre dans quelque cage moins étroite? Ce serait d’une présomption inexcusable.
Je crois fermement d’ailleurs qu’il n’y a aujourd’hui personne, ou à peu près personne, qui ait vu ce qui me reste à vous montrer, et c’est une rareté comme une autre. On a bien sur sa cheminée de petites horreurs chinoises de trois ou quatre siècles, dont tout le mérite est de n’ètre que là ; pourquoi refuserait-on d’admettre, dans une case de sa mémoire, de petits magots d’éloquence qui ont l’avantage de ne plus se rencontrer nulle part? Ce serait injuste.
•• L’électre étant donc détruit , comme on l’a dit, pour parvenir à la (In désirée (qui tend à en faire une médecine universelle tant pour les corps humains que métalliques), prenez votre électre, rendu léger et volatil par la méthode enseignée ci-dessus.
« Prenez-en autant que vous voudrez pour le réduire à sa perfection, et inettez-le dans un œuf philosophique de verre et scellcz-le très-bien , alin que rien ne respire; metlez-le dans l’athanor autant de temps, jusqu’à ce que, sans aucune addition et par lui-même, il se résolve en liqueur, de manière ipie dans le milieu de cette mer il paraisse une petite lie, laquelle tous les jours diminue, et enfin que tout soit converti en une couleur noire comme de l’encre. Cette couleur est le corbeau ou l’oiseau qui vole la nuit sans ailes, et lequel, par la rosée céleste, en s’élevant, retombe continuellec* »
ment par une continuelle circulation , se change en ce qu’on appelle la tête du corbeau, laquelle se change ensuite dans la queue du paon , et ensuite prend la couleur des plumes du cygne , et enfui acquiert une extrême rougeur, qui marque sa nature ignée , et en vertu de laquelle il chasse toutes sortes d’impuretés et donne de la force aux membres débiles. Cette préparation , suivant fous les philosophes, se fait dans un seul vaisseau, dans un seul four, avec un feu égal et continuel , et cette médecine , qui est plus que céleste , guérit toutes les infirmités, tant des corps humains que métalliques ; c’est pourquoi personne ne peut entendre ni parvenir à un tel arcane sans le secours de Dieu : car sa vertu est ineffable et divine. » .
Des préceptes si catégoriques ine paraissent de nature à détruire radicalement l’erreur où nous sommes presque tous, que la pierre philosophale est une chimère. Si nous n’en avons pas tous un petit morceau dans notre poche , ce qui me semble assez probable , c’est que depuis deux cents ans personne n’avait pris soin d’en rechercher le secret. 11 était resté noyé dans les œuvres un peu trop atlantiques où l’on n’a plus l’habitude de plonger. Mais maintenant que nous venons de l’eh tirer comme une perle de l’Océan , si nous continuons à traîner un corps malingre et à garder une bourse vide, c’est que nous le voudrons bien.
Grâce à Paracelse , et c’est, par parenthèse , un beau cierge que l’enfer lui devra , il ne sera plus désormais permis de tirer le diable par la queue, métier très-fatigant et très-peu lucratif. Cela peut encore se dire, et même se faire aujourd’hui; mais demain, c’est défendu.
« Quand Paracelse , dit un de ses scoliastes , n’aurait fait que ce livre de la quintessence dont nous venons de donner un spécimen et qui est le cinquième des archidoxes , on pourrait juger que son esprit était quasi divin , et l’on voit bien que ce qu’il a écrit n’est pas d’un ignorant, d’un homme qui écrit au hasard et suivant les vapeurs du vin, comme les envieux l’ont voulu dire.»
Si cela peut faire plaisir à quelqu’un de ses partisans, je veux bien admettre qu’il n’a pas écrit sous la dictée de l’ivresse ; mais je ne croirai jamais qu’il ait écrit sous l’inspiration de la lumière. On entrevoit pourtant quelque chose d’assez clair dans les replis de ténèbres où s’enveloppe sa pensée ; c’est son orgueil. Quelques expériences chimiques, assez adroitement faites , lui avaient donné une telle confiance dans ses forces qu’il ne se croyait rien d’impossible. Nous apporterons ici quelques preuves de ce fait , qui ne laissent pas que d’être diver-
tissantes par l’intrépidité d’outrecuidance dont elles font foi.
Ne pouvant pas créer un inonde en bloc , parce qu’il n’aurait su où le mettre , et dédaignant de le créer en détail , il tenta d’y suppléer en expliquant celui-ci et la formation de tout ce qu’il contenait. Il assurait que, les semences des choses existaient de toute éternité , qu’elles étaient répandues dans l’univers , et qu’elles se développaient , à leur jour et à leur heure, sous l’influence de combinaisons naturelles, identiquement semblables aux opérations qu’il avait imaginées.
Poussant bientôt son système aux dernières limites, il avança qu’il ne tenait qu’à lui de produire des hommes sans le concours des deux sexes. Dans l’état où il était, c’était indubitablement ce qu’il pouvait faire de mieux pour avoir des enfants, d’autant que le procédé parait être infaillible. Vous n’avez qu’à vous procurer les substances spagiriques nécessaires (il omet malheureusement de nous dire lesquelles), et, les enfermant dans une fiole de verre, à les mettre digérer au fumier île cheval durant l’espace de quarante jours. Au bout de ce terme, il y a quelque chose qui commence à se mouvoir et à vivre •dans votre bocal. Ce quelque chose c’est un homme, un homme qui n’a pas de corps et qui ■est transparent. Comme c’est facile à reconnaître ,
un homme qu’on ne voit pas! N’ il ri porte, il existe, et il ne s’agit que de l’élever. Ce n’est pas plus difficile que de le faire. Vous y parviendrez en le nourrissant journellement pendant quarante semaines, et sans le sortir de son fumier, avec l’ arrime du sang humain. Au bout de ce temps vous aurez un véritable enfant vivant, ayant tous ses membres aussi bien conformés que n’importe quel enfant né de la femme. Il sera seulement beaucoup plus petit qu’un nourrisson ordinaire, et son éducation physique exigera beaucoup plus de soins et d’attention. C’est ce que nous appelons, nous autres alchimistes, homunculus, ou homme artificiel.
Derrière toutes ces hyperboles d’aberrations, exprimées avec l’aplomb de la certitude, il se cache pourtant je ne sais quelles lueurs de puissance qui impressionnent l’imagination, et il ne faut point s’étonner que, dans le siècle dernier, des hommes de savoir et de raison, qui ne croyaient pas nécessaire d’èlre des charlatans, aient repris sérieusement ce que ces rêves d’inventions paraissaient offrir d’ingénieux. Il y a plus de Paracelse qu’on rie croit dans les considérations de Lecuwenoeck et de Spallanzani sur la nature de certains infusoires, et dans celles de Needham sur les générations spontanées.
Needham est ce physicien anglais dont s’est tant
moqué Voltaire, qui crut avoir découvert, non pas précisément des hommes, mais des animalcules anguilliformes qui n’étaient que des commencements d’êtres humains, dans de la farine de blé fermentée, et qui profita de cette découverte pour énoncer que nous n’étions, tous tant que nous sommes, que des anguilles perfectionnées. Il paraît même qu’il crut possible de procréer des êtres par une autre méthode que celle dont on se sert d’habitude, et qui semble encore aujourd’hui la meilleure. 11 s’agirait tout bonnement, pour résoudre ce problème, de faire infuser de la fleur de farine dans de l’eau distillée, d’enfermer l’infusion dans une petite poche de baudruche, et de mettre, pendant neuf mois, couver le tout dans du fumier. Au bout de ce terme, le fumier ne pouvait pas faire autrement que d’accoucher d’un enfant. Cela se disait et s’écrivait un peu plus de deux siècles après la mort de Paracelse. Qu’on prétende après cela qu’il n’y a que la vérité qui ne change pas !
Un homme supérieur à Ncedham , le Génevois Charles Bonnet, qui ne se flattait pas d’être magicien, ressuscita aussi, il n’y a pas encore tant d’années , et quoiqu'il ne l’eût probablement jamais lu, quelques erreurs de notre alchimiste. Il remit en honneur, dans ses Contemplations de la nature, et sa Palinjcncsie , le système de l’éternité
des germes. Cela ne prouve certes pas que Paracelse eut raison ; mais cela dénote chez lui une certaine portée philosophique , et peut donner à penser qu’avec une meilleure direction il eût pu produire autre chose que des extravagances et des paradoxes.
On trouve encore , dans les profondeurs les plus impénétrables de ses œuvres, bien d’autres idées qui sont revenues sur l’eau, et qui surnageront longtemps avant de faire place à d’autres résurrections sorties de quelque autre gouffre. Tel est le système entier du magnétisme, qui n’est qu’une nouvelle et dernière transformation du système des archées.
« Tous les êtres dépendants de la matière, dit à ce sujet M. Deslandes dans son Histoire de la Philosophie , ont une forme intérieure et assujettissante, à laquelle Paracelse donne le nom général d’esprit olympique ou astre , et c’est cette forme qui constitue l’essence de chaque corps, et qui fait, par son harmonie universelle et universellement répandue , qu’ils ressentent tous quelque chose d’analogue et de sympathique l’un pour l’autre. En effet, quoique tous les êtres aient un caractère propre et distinctif, qu’ils vivent chacun à leur manière, ils ont pourtant une correspondance mutuelle et réciproque, une liaison intime qu’on peut regarder comme le chef-d’œuvre de la sagesse de Dieu. »
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Maintenant il ne s’agit plus, pour nous assurer de ce qu’il y a de sympathique entre nous et telle ou telle chose, tel ou tel individu, d’en surprendre chimiquement le premier être, et, l’ayant surpris, de mettre notre nature spirituelle en correspondance avec la sienne : il s’agit d’établir ces relations par le fjjit seul de la volonté; et Paracelse en a le secret.
S’il ne nous enseigne pas comment on y parvient, il nous assure du moins qu’on y réussit. C’est ainsi qu’il en est arrivé à s’entretenir avec les morts, à discourir intelligiblement avec des personnes éloignées de plus de deux cents lieues.
C’est absolument la même chose que ce que nous faisons aujourd’hui. Ce sont les mêmes miracles, se produisant avec le même mystère et s'expliquant avec la même clarté, c’est-à-dire se montrant peu, et s’expliquant encore moins.
Paracelse va plus loin dans quelque autre endroit de ses ouvrages. 11 ne se borne pas à dire que tous les êtres recèlent en eux quelque chose de la nature de l’aimant, (pii les force à graviter les uns vers les autres; il 'affirme que nous ne sommes tous (pie des aimants organisés, ayant chacun nos pôles qui se cherchent et qui s’attirent. 3Nos pensées ne sont que des émanations magnétiques, qui , en s’échappant de. nos cerveaux , pénètrent dans les têtes qui leur sont apparentées, et vont
y porter, avec un reflet de notre vie, le mirage de nos secrets. On voit qu'un pas de (dus il était somnambule, il dormait déjà tout éveillé.
On trouve aussi dans Paracelse les éléments de Ja médecine homœopathique , que l’on croit née, d’hier, et qui se trouve, sans le savoir, plus âgée qu’elle n’en a l’air. Le secret des homœopathes consiste à mettre la nature spirituelle de l’homme en rapport ou en contact avec le principe spirituel des médicaments. Paracelse dégageait ce principe par les manipulations les plus compliquées. Les disciples d’Hahnemann ont simplifié la méthode et séparent le pur de l’impur par des triturations multipliées, mais c’est la même chose. Quand ou vous donne aujourd’hui un globule de camomille ou d’aconit, ce n’est pas de l’aconit ou de la camomille qu’on vous donne, c’est le premier être de ces plantes qu’on dynamise cl qu’on exalte par le mouvement, suivant les prescriptions mômes de Paracelse, qui ne vous administrait ses remèdes qu’après les avoir poussés par le mouvement circulaire à leur dernier degré de puissance et d’exaltation. « Les arcanes et les magistères , lisons-nous dans le V* livre des Archi doxes , ne sont que les quintessences exaltées et poussées à une plus grande perfection par la circulation, et autres manières qui purifient et subtilisent la quintessence. »
On recueillerait encore, si l’on voulait chercher, le germe de bien d’autres idées, de bien d’autres découvertes, de bien d’autres illusions, dans les œuvres de Paracelse. C’est une mine féconde et qui n’est pas près de tarir. Il semble avoir caché, sous le voile de ses formules , sous le chiffre de ses hiéroglyphes, tout ce qu’il est permis à l’âine humaine d’enfanter d’hypothèses. Ne voilàt-il pas qu’aujourd’hui on se remet à écrire sur les esprits, absolument comme s’ils ne nous quittaient ni jour ni nuit? •< Je conçois aisément que ce sont là les vraies sciences , dit Molière à Paracelse dans un dialogue de Fontenelle. Connaître les hommes que l’on voit tous les jours, ce n’est rien; mais connaître les génies qu’on ne voit pas , c’est tout autre chose. » Hélas! hélas! on ne fait pas même de nouveaux rêves : on retombe dans les anciens.
Une fois en possession de la pierre philosophale, un artiste ordinaire aurait pu se tenir pour satisfait. Mais un homme de l’acabit de Paracelse ne pouvait pas se contenter d’avoir franchi le premier degré de l’impossible , il lui fallait aller au delà. Il fallait faire passer cette pierre indissoluble à l’étal fluide, la réduire en élixir de vie, rendre, en un mot, l’or potable. C’est ce qu’il fit. Jusque-là, il n’a-
vail confectionné que des mixtures qui rajeunissent ; mais, continuant ses efforts, il linit par découvrir le véritable mercure de vie , la véritable teinture du soleil, grâce à laquelle le corps de l’homme devient immortel comme son àme.
>• Cet arcane , dit-il , n’a pas besoin d’explications : son nom seul l’explique suffisamment. Elle est une médecine si excellente et si utile, que, de même que la teinture des teinturiers teint intimement toute sorte de draps dans la couleur qu’elle porte, de même aussi cette teinture convertit toutes sortes d’humeurs , quelque malignes qu’elles soient, en santé, les pénétrant par sa subtilité dans toutes ses parties , et transmuant le mal en bien , comme la flamme transmue le bois et autres matières combustibles en feu et en flamme. »
Quoique jaloux de ses secrets comme tous les alchimistes, et forcé par serment de ne les révéler aux profanes qu’à l’ombre du style le plus apocalyptique, Paracelse n’a pas dédaigné de nous communiquer la recette de cette merveille , et elle est d’une telle simplicité qu’il y a lieu de s’étonner que l’on consente encore à mourir. Il y a une inconcevable négligence de notre part à ne pas vivre, ne fùt-ce que par curiosité, quelques centaines d’années de plus.
« Prenez le mercure essentifié séparé de toute
impureté. Sublimez- le avec l’antimoine, de manière que tous les deux se subliment ensemble, et qu’ils deviennent un seul être inséparable. Faitesles résoudre sur le marbre, dissolvant et coagulant quatre fois ; après quoi l’élixir est accompli, lequel élixir est un ferment qui se cuit et se mêle avec le principe radical de la vie, et il a le pouvoir de la soutenir en bon état et de résister à tout ce qui lui est contraire. Car, de même que l’arsenic change en poison tous les aliments, cet élixir contribue à changer tout en bien, et défend le corps du mal, et même, après la mort, empêche que le cadavre ne pue, et le défend de la corruption. »
Il peut sembler assez extraordinaire que Paracelse compte, au nombre des vertus d’un breuvage qui nous rend immortel, la faculté d’empêcher nos cadavres de puer et de se corrompre. Mais il ne faut pas avec lui s’arrêter à des minuties de contradictions qui peuvent échapper à la fougue de l’écrivain. Cela, d’ailleurs, peut vouloir dire que, si le médecin porteur de cet élixir arrivait trop tard près d’un malade, il saurait au moins, par forme de dédommagement, lui conserver l’apparence de la vie qu’il n’aurait pu sauver. Les énigmes ont un grand avantage sur les définitions, qui sont de glace et en ont la rigidité. Elles ont, sinon la transparence de l’air, au moins son élasticité.
On sent bien, dit Paracelse avec une modestie
l'ARACELSE.
qui ne lui est pas habituelle, qu’une pareille découverte ne peut pas être attribuée au génie de rhomme; on ne la doit qu’à la bonté divine qui, ayant fait la vie, a seule la faculté et le droit de la prolonger. « Certissimum est hoc naturæ arcanuin arcanorum, omnium secrelissimum , revelatum potius esse inortalihus ab ipsoinet Deo, quant fuisse ab iisdein inortalihus excogitalum. » Ainsi s’exprime, non pas Paracelse lui-même, mais un de ses derniers apôtres , le docteur Jean Fabre, de Toulouse , dans le Propugnaculum a/chimiæ.
Notre seule part de gloire en cette affaire, ajoutet-il, est d’avoir été choisi par l’Étcmel pour recevoir cette haute confidence. » Il me semble que ce n’est déjà pas mal, et qu’en demander davantage serait manquer tout à la fois d’adresse et de discrétion.
Ce dont il n’est pas facile de se donner raison, c’est que, devenu maître d’un si précieux secret, notre fameux philosophe ail mieux aimé remonter à son origine et à ses premiers effets que de tenter l’épreuve de ses vertus; car il ne parait pas qu’il ait essayé d’une seule expérience. Ce n’est guère généreux. Ne pas daigner nous faire la charité de quelques miracles, quand on en est si bien garni, c’est à croire qu’on n’a recherché la puissance que pour une vaine satisfaction d’amour-propre. Je trouve ce procédé d’un égoïsme déplorable.
Ne pouvant pas vivre nous-mêmes autant que nous voudrions, nous n’en devons pas moins quelque reconnaissance à Paracelse pour nous avoir appris comment et pourquoi nos premiers pères vivaient des siècles, tandis que nous autres infirmes nous avons la bêtise d’être vieux à quatrevingts ans, et même avant. Les érudits ont cherché à diminuer l’àge des premiers humains, en assurant qu’ils ne calculaient pas l’année comme nous, ce qui est infiniment probable, et que , les forces vitales de la terre ayant diminué, il est tout naturel que celles de ses enfants diminuent dans la même proportion. Ce sont là des raisons d’ Académie, dont ne peut pas s’accommoder un vrai philosophe. Si Adam a vécu neuf cents et tant d’années, cela tient uniquement à ce qu’en le chassant du paradis Dieu lui avait révélé, par forme de consolation, le secret de la pierre philosophale liquide, de la teinture suprême du soleil. Sans cela, le pauvre homme n’aurait jamais pu se tirer d’affaire. « Non poterat enim Adamus, noster primus parens, e\ Paradiso ejectus, et miser nudusque in vitæ humanæ calamitates projectus, se tain diu ab ipsa morte conservare. »
Puisqu’il était immortel, on me demandera peutêtre pourquoi il est mort. Paracelse ne le dit pas; mais il est vraisemblable qu’après neuf siècles de séjour ici-bas, à une époque où il n’y avait pas
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beaucoup de distractions dans le inonde, notre premier père en eut assez, et renonça par lassitude, à l’usage d’une liqueur, qu’il fallait sans doute employer de temps en temps pour s’entretenir. Si Abel fut tué, c’est qu’encore dans la fleur de la jeunesse, qui ne voit que le présent et vit au jour le jour, il n’avait pas songé aux accidents du lendemain. U n’en est pas moins vrai que ce secret passa de patriarche en patriarche, et que c’est grâce à lui qu’ils se maintinrent si longtemps sur terre. Ils n’en sortirent, comme Adam, que lorsqu’ils se sentirent rassasiés de jours. Cette satiété ne fit de remarquables progrès qu’après le déluge.
Paracelse explique aussi par la possession dq ce philtre inestimable l’état florissant du globe sous ses premiers habitants. Quoique cela ne soit point constaté par les Écritures et les traditions, il lui paraît certain que les premiers détenteurs de la pierre philosophale liquide ne se contentaient pas d’en prendre à des intervalles donnés, mais admettaient au bénéfice de leur longue vie leurs bestiaux , leurs volailles , leurs légumes , leurs arbres. Dans un temps où les bras manquaient nécessairement à l’agriculture, on sent combien il était important île ne pas avoir sans cesse à renouveler ses vergers , ses semailles , ses basses-cours. Quand nos pères plantaient un arbre , ils étaient assurés
que son ombre ne les quitterait pas. La vie était commune entre les êtres et les choses, et la nature en était plus chère à ses enfants. Tout cela est bien regrettable.
La pierre philosophale avait encore une autre vertu, le don d’éclairer pendant la nuit comme la lune ce qu’elle éclairait et faisait vivre dans le jour comme le soleil. C’est la conscience qu’il avait de ce pouvoir phosphorescent qui mit Paracelse sur la voie d’une découverte assez importante pour l’archéologie, savoir : que ce n’était point une escarboucle, comme on l’a supposé, mais une vraie [lierre de philosophe qui, dans l’arche, servait de lampe ou de dhandelle à Noé. Je recommande l'appréciation de ce problème historique aux lumières de l’Académie des Inscriptions , au zèle de tous les antiquaires de France et de l’étranger. Leurs recherches nous feront moins amèrement déplorer que leur spagirique prédécesseur n’ait pas mis ses instructions un peu plus à notre portée.
S’il ne nous a pas clairement enseigné les moyens de parfaire son élixir, il a été plus explicite sur les effets immédiats de ce puissant magistère. De même qu’il avait été sans restrictions quand il s’étail agi de nous initier aux prolégomènes de notre rajeunissement par l’esprit de mélisse, il n’a pas été avare de détails
sur les préliminaires de notre immortalité. A peine une goutte de son essence aura-t-elle touché vos lèvres, que vous vous sentirez comme dégagé de la matière. Toutes les ordures de la vie se balayent d’elles-mêmes au souffle d’une interminable jeunesse, les ombres de la mort reculent, ses ténèbres se replient devant les rayons qui vous pénètrent. « Separantur omnia excremenla vitæ ; et umbræ et tenebræ mortis sic discutiuntur , et a vitali substantia procul eliminantur. » C’est à vous en faire venir l’eau à la bouche. Malheureusement il n’y vient que cela.
Ce qui pourrait faire douter de la véracité de Paracelse et de ceux qui ont prétendu, comme lui, posséder la pierre philosophale, c’est qu’aucun d’entre eux n’a eu l’idée de s’en servir pour allonger tant soit peu ses jours. Ce doute n’est qu’une preuve de notre faiblesse. N’ayant plus rien à découvrir, qu’auraient-ils fait de cet éternel supplément d’existence? A quoi bon s’épargner la mort, quand on est sûr qu’elle n’est réellement pas? Vous trouverez le mol de ce phénomène d’indifférence dans la Nouvelle lumière tirée de la fontaine de la nature , par Michel Sandivogius. •< Maintenant, dit-il, je ne m’étonne plus comme autrefois de ce que les philosophes qui ont découvert ce baume miraculeux ne daignent pas en faire usage. Une fois parvenu là , toute la vie céleste se réfléchit dans la 67 P
pensée aussi clairement que notre ligure dans un miroir; et on serait plutôt tenté de so tuer que de continuer à végéter sur cette terre. » N’est-ce pas très-singulier, et encore plus philosophique, de voir que la possession de riuunortalité conduise à la tentation du suicide? Après cela, ils n’ont. peut-être parlé ainsi que pour nous dégoûter de chercher. La précaution est devenue hien inutile.
Quand un philosophe aussi peu renommé que Michel Sandivogius se montre tellement désintéressé de l’existence, qu’il ne se soucie pas d’ajouter une heure aux jours qui lui ont été destinés, il n’est pas surprenant qu’un génie comme Paracelse ne se soit pas occupé de s’assurer une perpétuelle jeunesse. Il n’\ songea pas une minute. Malgré sa cervelle dérangée, il était trop sage pour vouloir changer d’âge ; la vie ne l’avait pas assez hien traité pour qu’il fût curieux de recommencer. Ennemi des médecins d’ailleurs, il n’était pas digne de lui d’imiter, au moins par sa longévité, Hippocrate et Galien, qui vécurent chacun cent quatre ans, ou ce niais d’Asclépiade , qui alla jusqu’à cent cinquante. Il ne pouvait pas s’.ihaiss'T jusque-là, et soit pour cctle raison,
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soit pour une autre, il se laissa mourir de frèshonne heure , comme un grand homme qu’il était.
Il y a cependant des gens qui prétendent qu’il n’est pas plus sorti de ce monde que Nicolas Flarnel, par exemple, qui habite actuellement les Indes, où il jouit de la plus honorable et la plus tranquille vieillesse. On affirme que Paracelse ne s’est pas borné à vanter son élixir, qu’il en a fait usage, qu’il vit encore, et qu’il écrit, dans un français qui ressemble à son allemand, des ouvrages qui sont cousins germains des premiers. C’est un conte. Tous les charlatans ne sont pas morts, mais celui-ci l’est bien; il est même, h ce qu’il paraît du moins, enterré.
« La tradition, dit un anonyme, porte que scs ennemis l'empoisonnèrent en une débauche «le vin, à quoi il était facile de le porter comme étant Suisse de nation ; et qu’étant ivre et endormi, ils lui ôtèrent les préservatifs qu’il portait toujours sur lui, de manière «pie, le poison ayant fait son effet, les remèdes ne purent plus agir. -
Cela se passait à Salzbourg en 1 541. Paracelse, qui \ vivait depuis quelque temps dans la plus profonde misère , avait alors quarante-huit ans, l’Age auquel était mort, six ans auparavant, le fameux Cornélius Agrippa. Malade d’excès, ou empoisonné, on le transporta à l’hôpital de Saint-Sébastien , où
il ne tarda pas à décéder, en léguant tous ses biens aux pauvres; c’est ce qu’on lit sur son tombeau, dans l’église de l’hospice :
•• Conditur hic Pmurpcs Theophrastcs , insignis inedicinæ doctor, qui dira ilia vulnera, lepram, podagram , hydropisim , aliaque insanabilia corporis contagia, miiufica arte sustulit, ac bona sua in pauperes distribuenda collocandaque honoravit.
•» Anno mdxli die xxiv septembris vitam cum morte commutavit.
>< Aurea pax vivis, requies æterna sepultis. ><
Cette épitaphe ne vaut pas sans doute la colonne de lumière qui s’éleva des reliques de Raymond Lulle , témoignant de sa sainteté et guidant les pèlerins jusqu’à sa sépulture; mais, dans un hôpital, on vous donne ce qu’on peut. Cette épitaphe nous parait véridique, et nous n’avons aucune raison de suspecter la validité de ce certificat de mort. Nous pouvons donc, jusqu’à plus ample informé, regarder le trépas de Paracelse comme à peu près définitif. Le regrette maintenant qui voudra !
Tel que nous venons de le peindre, Paracelse est un homme d’une imagination remarquable et d’une intelligence peu commune, mais bizarre et incomplet, qui a passé la moitié de sa vie à mystifier ses semblables, et l’autre à se mystifier luimème. On a voulu en faire une énigme, dont le mot
est génie ; c’en est une dont le mot est ambition et impuissance. Le bien dont il se targue et qu’il n’a pas fait, ses livres pleins d’emphatiques puérilités, qui n’attestent que la vanité de son savoir et l’extravagance de son orgueil , ne sont pas des titres à la bienveillance de nos souvenirs. C’est tout au plus si par ses aventures, mélées de tant de mensonges évidents , il a quelque droit à notre curiosité. Ce prince de l’alchimie a été si radicalement détrôné, que c’est tout au plus si on nous pardonnera de rappeler qu’il a régné.
Un poète anglais moderne, d’un incontestable talent, Robert Browning, n’en a pas moins cru devoir le choisir pour le sujet d’un drame à la fois fantastique et philosophique , comme Faust ou Manfred. Quel singulier héros pourtant que celui qui, traçant ainsi l’idéal tles spagiriques , a cru faire en beau son portrait. - Les vrais philosophes, dit-il, ne s’abandonnent point aux langueurs de la paresse : ils ne se pavanent point en orgueilleux habits de peluche ou de velours, faisant coquettement chatoyer leurs bagues , ou enveloppant leurs mains délicates de gants blancs , portant au côté des épées à coquille d’argent ciselé : ils ne songent qu’à poursuivre leur noble tâche , suant nuit et jour à leurs fourneaux. Ils ne dépensent point leur temps en vaines récréations ; il n’y a pour eux de plaisir que dans le laboratoire. Us portent des vè-
leinent.s de cuir, un tablier et des culottes de peau, où ils s’essuient les mains. Ils mettent leurs doigts dans le charbon, dans la terre, dans le fumier, non dans des anneaux d’or. Ils sont basanés et noirs comme des forgerons ou des charbonniers , et ne se glorifient pas d’avoir de jolies ligures bien débarbouillées. Ils rejettent au loin toutes ces sortes de vanités, pour ne s’occuper que de leurs creusets , pour monter un par un les degrés de la science. Ces degrés sont la distillation, la résolution, la putréfaction, l’extraction, la calcination, la réverbération, la fixation, la séparation, la réduction, la coagulation, etc. » Tout cela est peutêtre fort beau, mais il est encore plus probable que ce n’est pas dramatique.
Robert Browning a voulu faire de son Paracelse le type de l’homme de génie malheureux, se heurtant dans sa force contre les bornes de l’esprit humain , se débattant contre les persécutions de la misère et les intrigues de l’envie; voulant échapper par les sensualités au désespoir de son impuissance et à la jalousie des hommes; puis, las de ses combats, usé de travail et de dégoûts, allant mourir, comme un lépreux, sur le. grabat d’un hospice, («et ouvrage, non pas comme pièce de théâtre , mais comme poème , est sans contredit un des meilleurs de l’époque , mais l’auteur eût dû l’appeler de tout autre nom. Il n’y a là de vrai, sur
le compte de son héros, que le lit d'hôpital où il est mort. Tout le reste est tiction.
Kn somme, et le draine dithyrambique de Robert Browning à part, il doit rester dans la mémoire : que Paracelse n’a pas été inutile à la science; non pas pour avoir inventé la théorie de l’homme astral et avoir été le précurseur du magnétisme, mais pour avoir introduit dans la médecine l’usage de quelques remèdes héroïques dont elle ne s’était point encore avisée, le mercure, l’antimoine, le 1er. Nul sans doute n’a lait plus d’efforts pour démolir la raison et édilit r le merveilleux sur scs ruines; pour faire entrer de force la théosophie dans la physique; mais s’il interrogea la nature de travers, il fut du moins des premiers à enseigner qu’il fallait l’interroger et faire servir l’observation à éclairer la théorie. Au milieu même de ses divagations énigmatiques et de ses ténèbres volontaires ou involontaires, on voit éclater des bribes de pensées qui ont pu mettre sur la voie de plus d’une découverte , celle-ci , par exemple : La vie est une vapeur, et c’est dans la vapeur qu’est placée la merveille de l’art. On pourrait en recueillir plus d'une semblable dans l’indigeste fatras qu’il nous a laissé. C’est pour cela sans doute que le grand Bacon lui a fait l’honneur de parler sérieusement de lui dans son Histoire de la nature; cela doit lui compter pour un titre de gloire.
PABACELSE.
Pour nous qui 11e l’avons pas ménagé, notre jugement final est que Paracelse fut non pas, comme on l’a dit, un fou incomparable et divin, mais un fou très-distingué , un charlatan enthousiaste, qui fut la première dupe de ses espérances et de ses impostures; qui écrivit de travers, ce qui est fort commun ; qui eut un jour une grande idée, ce qui est fort rare ; et à qui la médecine doit l’emploi de l’opium. Laisser après soi le sommeil ! Il y a bien des grands hommes qui nous empêchent de dormir, et qui ne laisseront pas autre chose.
H y a tout un côté de la littérature moderne aujourd'hui complètement oublié ou inconnu, ce qui me parait équivalent. C’est cependant sans contredit la portion du globe littéraire la plus peuplée qui fut jamais. Cette espèce de Chine intellectuelle , où donnent incognito tant de milliers de momies, les restes de tant de renommées stérilement laborieuses, s’étend à peu près, en prenant les âges pour degrés de latitude, depuis le iv* ou v* siècle de l’ère vulgaire jusqu’au xvm*. Les rares voyageurs qui l’ont visitée assurent que , bien qu’on n’y bouge pas, if s’v fait un immense commerce d’opium.
Ce pays naguère si fréquenté , et qui ne se marque même plus sur nos cartes, ce pays jadis si bruyant, maintenant pétrifié, est silencieusement habité par des saVants de toutes les nations, des , poètes , des historiens, des philosophes, une foule d’écrivains diversement fameux , et quelques-uns