‹ Études biographiques et littéraires sur quelques célébrités étrangères _le cavalier Marino, Anne Radcliffe, Paracelse, Jérôme VidaChapitre 3 sur 3 · V--W- Il | III H M T " I · texte numérisé non relu

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méritant de l’être. Ils n’ont eu qu’un malheur, c’est de se tromper sur les voies et moyens de la réputation , et d’imaginer , pour la plus grande gloire de la parole humaine, de parler au inonde un langage que le monde ne parlait plus. Cela peut être intéressant pour les morts ; mais les vivants !

Quand nos idiomes civilisés n’étaient encore que des jargons sauvages ; quand nos mots, aujourd’hui si polis, si artistement ciselés, n’étaient encore' que des débris plus ou moins défigurés des mots de l’antiquité, des morceaux de grec ou de latin rongés de rouille et de vert-de-gris ; quand, tyrannisant la pensée, ces informes patois imprimaient aux plus jeunes esprits un air de ruine et de décrépitude, il était tout naturel que l’intelligence se réfugiât dans une langue morte peut-être, mais encore chaude, et qui, si elle ne pouvait plus créer de monuments, palpitait toujours dans les œuvres impérissables qu’elle avait produites. O11 s’explique, dans le moyen âge , cette domination d’un passé florissant sur un présent qui essayait de S’épanouir ; mais plus tard , après les écrits de Spenser et de Shakspeare en Angleterre, ceux de Dante, de Pétrarque, de Boccace et de tant d’autres en Italie, ceux de Cervantes, de Quevedo et de Calderon en Espagne , ceux de Pascal et de Corneille en France, quelles raisons pouvait-on avoir d’ajouter ou de vouloir ajouter quelque chose à la littéra-

turc d’un peuple disparu? Aucune qui soit fondée, plusieurs qui sont spécieuses.

La première , à mes yeux , de ces raisons spécieuses, c’est qu’on a beau avoir confiance dans l’avenir et l’éclat d’un instrument nouveau, on en a malgré soi davantage dans une langue qui a déjà fourni de nombreux chefs-d’œuvre , qui a fait largement ses preuves de vigueur et de longévité. 11 ne faut pas oublier d’ailleurs qu’en Europe le latin a été de tout temps la base de toute éducation libérale et distinguée. En le choisissant pour interprète de son intelligence , on était donc sûr de s’adresser à l’élite du monde civilisé. Cela devenait plus problématique en recourant aux vocabulaires modernes qui, même au xvi* siècle, ne dépassaient guère la frontière des pays où l’on s’en servait. 11 est sans doute fort beau d’être compris et applaudi chez soi ; mais qu’est-ce, je vous le demande, pour un auteur dont l’ambition ne va pas à moins que d’envahir les siècles , qu’un cercle contemporain d’admirateurs compatriotes? L’amour-propre n’a pgs trop de l’univers pour auditoire.

A ce motif de vanité pouvait se joindre une espérance plus pure et plus relevée, encore qu’un peu mondaine. Le latin , mis en déroute et en fuite par les Barbares, est resté inexpugnable dans la citadelle de l’Église. Il est demeuré la langue du sacerdoce et de la prière , et il ne serait point éton-

liant qu’en l'empruntant pour s’exprimer, l’histoire, la science, ou la poésie, crussent prêter aux oeuvres éphémères de l’homme quelque chose de l’éternité de la religion.

L’erreur est sans doute respectable, mais c’en est une. La religion est chose si haute et si sainte, qu’elle n’a pas à s’occuper de nos recettes d'éloquence , de nos formulaires de rhétorique. Son esprit pénètre tout , vivifie les moindres paroles. Elle 11e s’amuse pas comme nous à éplucher le dictionnaire pour en trier les perles. Elle n’a que faire de syllabes brillantes et sonores : sa flamme transfigure les plus froides et les plus ternes. Le souffle de sa puissance est dans ce qu’elle dit, et non dans la manière dont elle le dit. 11 n’en est pas tout à fait de même de ce que nous disons, nous autres profanes. Notre inspiration a beau venir du ciel , elle n’en vient certainement pas en droite ligne, et si, non contente d’avoir à traverser les ambages de notre langue natale, elle a besoin, pour se manifester , de lutter contre les obstacles d’une syntaxe étrangère , il y a tout à parier qu’elle 11e se manifestera pas.

Un fait positif, c’est que, tout inspiré qu’il soit ou qu’il suppose l'être , un poêle, un orateur, qui, s’en tenant à être bon chrétien et catholique jusqu’au bout de la plume, se bornerait à s’exprimer comme l’Église, s’exprimerait fort mal. Cela est

JÉRÔME VIRA

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tellement vrai, il le sent si bien lui-même, qu’au lien dé s’appliquer à parler comme elle, il compromet son orthodoxie jusqu'à vouloir parler comme Virgile ou comme Cicéron. Des cardinaux même, s’insurgeant contre le latin de la messe, ont visé à écrire comme des païens du temps d’Auguste. S’ils n’ont pas réussi , ce n’est pas leur faute, et leur péché stérile doit leur compter pour deux.

Il est certain que la plupart ont manqué leur but; mais quelques-uns l’ont-ils atteint ? Telle est la question. A-t-on, dans nos âges récents, serré de si près l’antiquité , imité si fidèlement ses habitudes, ses locutions, ses allures, qu’on puisse, à l’occasion, prendre un moderne pour un ancien ? On l’a souvent prétendu, on l’a maintefois affirmé; mais je n’en crois pas un mot. J’admettrai, si on le veut absolument, que nous savons le latin : j’accorde même que nous en comprenons toute la force, toute la grâce, toute la finesse; mais sommesnous capables de nous approprier ces richesses, de nous les assimiler? Je fais plus qu’en douter, je le nie. Nous qui avons tant de peine à traduire nos pensées, telles que nous les concevons, dans une langue avec laquelle nous sommes nés, en nous servant des termes dont nous avons été, pour ainsi dire, allaités, dans le sens complexe et mystérieux desquels nous sommes initiés chaque

jour par nos mœurs, nos passions, nos chagrins ou nos joies, comment pourrions-nous parvenir à rendre le quart seulement de notre idée dans un idiome qui n’a plus cours, et dans l’intimité duquel âme qui vive ne peut nous mettre. Aussi, quelque adversaire que je me présente ou qu’on m’oppose, suis-je obstinément convaincu que les plus habiles latinistes ne sont pas encore de grands clercs. Leurs plus beaux ouvrages, ceux qui passent pour l’étre, car je n’en connais pas qui méritent cette épithète, sont des pièces de marqueterie. On peut y rencontrer, par-ci par-là, soit un vers, soit une phrase, qui ne nous semble pas indigne des maîtres, mais une page, ou une tirade , je n’en ai jamais vu.

Quoi qu’il en soit de ces réflexions qui paraissent si simples, il n’est que trop avéré qu’elles ne l’ont pas toujours été, et, jusqu’à Louis XIV, on a continué par toute l’Europe à entasser les uns sur les autres des milliers de volumes aussi morts que la langue qu’ils croyaient parler, et ayant tous la prétention d’ètre vivants. 11 y eut même , au commencement du xvi* siècle , surtout en Italie , une recrudescence de cette poésie bâtarde, qui se faisait, en les singeant, l’héritière d’Horace et de Virgile. Au moment où l’ère de Léon X atteignait toute sa splendeur, plus de cent quatrevingts versitieurs, fabricants de mètres d’occasion,

égaraient leur lyre sous les voûtes du Vatican. On eût dit que, prèle à s’éclipser, la muse des vieux temps s’efforçait de jeter coup sur coup les dernières lueurs de ses rayons, des rayons où il y avait plus de fumée que de lumière. C’est ainsi qu’on vit se succéder rapidement Sadolet , Jiembo, Sannazare, Fracastor, Antonio Flaminio, Andrea Navagcro, Francesco Arsilli et tant d’autres, dont les noms ne sont guère plus connus que les œuvres. 11 paraît même que l’Arioste avait eu l’intention de s’enrôler dans leur phalange, et ne fut détourné du formidable projet d’habiller son Roland de la défroque d’Énée que parce qu’il. désespérait d’égaler la perfection de Vida. C’est bien incontestablement le résultat le plus utile des poétiques efforts de notre évêque, il serait heureux qu’ils eussent exercé la même influence sur ses descendants. Un nommé Barholani, plus intrépide que l’Arioste, s’est chargé de faire, au xviu* siècle , ce que son maître n’osa pas faire au xvi*, et fit imprimer, en 1756, une traduction latine de l 'Orlando. Pour qui ? je ne l’ai pas encore découvert.

La plupart des auteurs que nous venons de citer, y compris M. Barbolani, qui n’est, comparativement, qu’un blanc-bec de mort, sont aujourd’hui descendus bien à fond dans l’oubli, et, pour peu que sur leur tombe on ait mis leurs livres en guise «7 q

de couvercle, il n’y a pas de danger qu’ils en sortent. Le plus vivace de ces défunts est encore Vida, qui est peut-être lin des plus faibles. Cela tient sans doute à ses Poeticorum Libri, à ce qu’il a voulu donner des leçons d’un art qu’il ne connaissait pas. On suppose toujours qu’un homme doit savoir ce qu’il enseigne ; c’est un préjugé.

Marco Girolamo Vida était né à Crémone , eu 1470, suivant quelques biographes, mais, selon toutes les probabilités, en 1480 seulement, ce qui lui constitue encore, pour ceux qui s’en souviennent, une vieillesse de réputation suffisamment respectable. De race noble, mais pauvre, ses parents firent de nombreux sacrifices pour son éducation, persuadés qu’on est toujours assez riche, quand on est assez instruit. Il en profita, et manifesta de bonne heure ce qu’on appelait ses grandes dispositions pour la poésie, autrement dit une rare aptitude à coudre bout à bout des centons qu’on prenait pour des héxamètres tout neufs.

Il était si précoce qu’à l’àge de treize ans il composa un chant élégiaque sur la mort du célèbre Serafino d’Aquila, dont la célébrité boiteuse n’a pas pu venir jusqu’à nous : et une brillante

destinée lui fut prédite. Il étudia successivement avec beaucoup de distinction à Padoue, à Bologne, à Mantoue , et fut reçu fort jeune dans la congrégation des chanoines réguliers de Saint-Marc. Ce qu’il lit en cette qualité, on ne saurait trop le dire. Il paraîtrait même qu’il n’eut le temps de rien faire , .et qu’à peine admis dans le chapitre de Saint-Marc, il en sortit pour aller à Rome se faire admettre dans celui de Saint-Jean de Latran.

Comme tous les canonicats possibles, sa nouvelle charge lui laissait beaucoup de loisirs , et il se promit de les consacrer aux lettres. Il est peutêtre fâcheux que ses fonctions cléricales ne l’aient pas plus occupé.

Les hommes de lettres de tous les temps se sont plaints de n’être pas nés quand il fallait, d’être condamnés à vivre dans un âge fatal , dans des jours de ténèbres et de malédiction, où les calculs du commerce et de l’industrie , où des intrigues de banque et de comptoir, l’emportent sur les intérêts de l’âme et les besoins de l’intelligence; où les agitations sociales empêchent la pensée de naître et de se développer : si bien qu’à les entendre, on ne comprend pas qu’une littérature quelconque ait pu trouver à se former. Vida lui-même, quoique fort raisonnable, et d’une tranquillité d’imagination qu’on peut prendre pour de la sagesse, ne fut pas exempt de ce travers. Ces sortes de plaintes n’ont rien de

sérieux, de quelque lieu qu’elles partent. Toutes les époques en elles-mêmes se valent : l’air qu’on y respire n’est pas plus favorable dans l’une que dans l’autre à la croissance du génie; ce ne sont jamais les circonstances qui manquent aux hommes, ce sont les hommes qui manquent aux circonstances.

Examinez un peu ce que c’est que lTtalie, à l’aurore du xvi* siècle! un pays valétudinaire, qui se débat dans les derniers flots de sang versés par les Borgia , tourmenté par les guerres étrangères ou intestines , bouleversé un peu plus tard , comme le reste de l’Europe, par le schisme de Luther! Qui croirait que, entre ces crimes qui finissent et ces crimes qui couvent, entre ces convulsions qui s’en vont et ces convulsions qui arrivent, il y a place pour une des plus belles époques de l’esprit humain ? C’est pourtant le siècle de Jules II et de L.éon X; c’est pourtant l’ère de la renaissance que cet âge de désordre et d’agonie, où tout semblait devoir s’engloutir; c’est pourtant de ce chaos qu’on verra sortir Raphaél et Michel-Ange, l’Arioste et le Tasse. On eût dit que le monde était en retard de grands hommes, tant ils se pressaient de se montrer. Il en venait du nord et du midi, du levant et du couchant, en si grand nombre qu’on n’avait pas le temps de les reconnaître et de les compter. On prit Vida pour l’un d’entre eux.

Doué de foutes les richesses du cœur, l’honorable chanoine de Saint-Jean de Latran ne possédait pas au même degré le don, moins précieux mais plus envié, des trésors de l’esprit. S’il n’eut pas la candeur de se l’avouer, il eut du moins la vertu de le sentir. Enfant d’un siècle où la carrière des lettres et des arts était celle des honneurs et de la fortune , il n’hésita pas à y entrer , espérant compenser par le savoir ce qui lui manquerait du côté de l’invention. Quelle prodigieuse érudition pourtant ne lui fallait-il pas pour combler ce vide! H avait assez de mémoire, pour ne pas s’en effrayer.

11 ne s’agissait plus que d’aviser au moyen de témoigner de cette érudition, que de se décider sur le genre d’ouvrage qui serait le plus propre à la mettre en relief, et, legenrede l’ouvrage arrêté , de déterminer dans quel idiome il l’écrirait. S’étant résolu à être poêle, il crut, et ce me semble avec raison, que lorsqu’on veut, dans un poème, employer le langage de son temps, il faut pouvoir le relever de tout le prestige de l’inspiration. Ce n’était pas là son affaire. Il était plus studieux qu’inspiré ; il avait plus de patience que de création, et sentant que sa persévérance laborieuse lui serait plus utile en remaniant des choses toutes faites qu’en voulant donner de nouvelles ailes à la langue indigène de xDanle et de Pétrarque , il aima mieux tentei

de réveiller le passé que d’éveiller l’avenir. Le premier de ses essais était de nature à endormir tous les temps.

Ce prélude somnifère n’était rien moins qu’un poème didactique , en un seul chant , il est vrai , mais d’une dimension qui en vaut pour le moins trois ou quatre. Le sujet, vierge encore, ne m’en parait pas plus séduisant, et peut passer pour une , révélation des facultés poétiques de l’auteur. Cela s’appelle en français les Échecs. Voici en quelques mots la fable ingénieuse brodée et développée par l’auteur!

L’Océan, pour faire fête à Jupiter qui vient lui rendre visite, ne trouve rien de mieux à lui montrer, dans les profondeurs azurées de son empire, qu’un jeu d’échecs, récemment inventé, dit-il, par les Tritons et les Néréides pour se distraire de leur besogne, et, les jours de pluie peut-être, s’amuser .le soir dans leurs grottes. Jupiter, tout souverain des dieux qu’il soit, demeure ébahi devant cette merveilleuse conception des divinités aquatiques. Lui qui a créé le monde et tout ce qu’il renferme, ne comprend pas très-bien le mécanisme de ce beau jeu, et, pour mieux se rendre compte des explications peu limpides du vieux père Océan, il invite deux de ses chambellans les plus adroits, de vrais dieux comme lui ^ à jouer une partie sous ses yeux. On ne sait pas trop pourquoi il suppose

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que les deux dignitaires de l’Olympe auront plus de perspicacité que lui , et vont savoir de primeabord, sans l’avoir appris, un jeu qu’il n’a pas, lui, leur maître et leur roi, lui qui a su débrouiller le chaos , l’intelligence de deviner ; mais c’est une misère. En courtisans dociles et soumis , Mercure et Apollon s’asseyent tranquillement devant une table, et se mettent à manœuvrer à qui mieux mieux leurs régiments, comme s’ils n’avaient fait que cela toute leur éternité. C’est cette partie, à démonter tous les Philidor du paganisme et de la chrétienté , peut-être même le diable, assez sujet à se cacher sous des pseudonymes mythologiques, que notre chanoine décrit avec toutes les ressources de son art de mosaïste. Je ne me rappelle plus quel est le dieu qui gagne ; mais ce ne doit pas être Apollon.

Il ne se peut guère imaginer, je crois, quelque chose de plus ridicule, et j’avoue que, pour mon compte , la niaiserie de cette fiction ne me parait nullement rachetée par le prétendu mérite de l’exécution. Aligner des mots et des vers comme les pièces d’un échiquier , les faire marcher pas à pas comme des pions, courir obliquement comme les fous , ou en crochet comme les cavaliers, les pousser droit devant soi comme les tours, ou dans tous les sens, comme la reine, c’est peut-être un moyen de remporter un prix d’application ; mais

c’en est un plus sûr de faire la gloire échec et mut.

Ceux qui seraient curieux, connaissant cette caricature de poème , de savoir comment on a pu s’y prendre pour en faire la parodie, devront se procurer , si faire se peut , la traduction publiée en 1556 par le sieur Desmazures : Guerre cruelle entre le roy blanc et le roy maure. Ce chef-d’œuvre a un grand avantage sur l’original, il fait rire. Le sieur Desmazures est le même qui antérieurement avait cru devoir repiquer ses chardons gaulois dans le sillon grec des Géorgiques ; qui avait jeté le frai de ses crapauds dans l’eau pure et sacrée des viviers de Virgile, il se devait de traiter le disciple encore plus mal que le maître. Il a trouvé moyeu de n’v pas manquer.

Heureusement pour Vida que le pape ne fut pas aussi sévère que nous. Soit qu’il eût une prédilection marquée pour l’art militaire, où il ne pouvait guère s’exercer qu’avec des troupes de bois, soit plutôt qu’il ne connût que de réputation cette Iliade de marionnettes, il fut si charmé de la lecture.... qu'il n’avalt pas faite, si charmé, qu’il donna à l’auteur le prieuré de Saint-Sylvestre, près de Tivoli, atin qu'il pût se dévouer tout entier à la littérature, et parfaire un grand poème en l’honneur de la religion. Une épopée évangélique commandée par le saint-siège à propos d’un petit barbouillage païen

sur les échecs, j’avoue que je ne trouve pas cela très-religieux. En tout cas, si c’était bienveillant pour l’auteur , ce n’était pas charitable pour le public.

Ce fut dans sa délicieuse retraite de Saint-Sylvestre, non loin de ce riant Tibur cher à Catulle, aimé plus tard d’IIorace, et encore tout imprégné du parfum vivace de leurs vers, que leur pieux émule entreprit, pour répondre aux éloges et à la confiance de son souverain , de célébrer en vers la gloire du Christ. Une singulière dévotion que cellelà ! Comme si la prose du Nouveau Testament ne suffisait pas, et qu’elle eût besoin, pour aller plus droit au ciel, de serrer et d’estropier ses ailes dans nos hexamètres! Peu accessible à de pareilles réllexions, il eut bientôt, ce qui ne dut pas lui coûter une grosse somme de méditation, tracé le plan de sa Christiade , et, ce qui lui demanda plus de temps et de travail , achevé les deux premiers chants , dont il remit une copie à Léon X. 11 acquittait ainsi l’impôt de son prieuré. A la place du pape , j’aurais préféré le silence de l’ingratitude à cette prolixe reconnaissance ; mais j’en juge en homme qui n’a pas l’habitude d’user d’indulgence. Le fait est que le saint-père en eut pour deux, et se crut, en acceptant l’offrande de Vida, obligé de lui donner du retour.

Je ne sais pas ce qu’il ajouta à la donation de Saint-Svlveslre, mais on assure qu’en rendant au

poète son manuscrit, il s’écria plein de ferveur et

d’enthousiasme :

Cedite, Romani scriptores, cedite, Graii!

Nescio quid majus nascitur Æneide.

L’éloge valait bien une abbaye sans doute ! Je me permets de croire que Léon X n’a jamais rien dit de semblable. Ce ne serait pas la peine d’être le parrain d’un grand siècle littéraire et le chef infaillible de l’Église , poux 1 prononcer , et tout haut encore, une pareille hérésie.

Une chose seule pourrait faire présumer que cette hyperbole , qui touche à l’impiété , n’est pas une vaine supposition : c’est qu’en punition de son imprudence celui auquel on l’attribue n’eut pas le temps de voir s’épanouir dans sa plénitude le prodige qu’il annonçait : il mourut. Un châtiment qui le dispensait de lire quatre chants de plus de la C/tristiade, pourrait bien à la rigueur passer pour une récompense, mais à nous n’appartient pas d’interpréter la justice du ciel. Ce qu’il nous est donné de constater, c’est que de sa lecture, de son éloge, ou d’autre chose', le pape mourut peu de temps après son incroyable remercîment, et que Vida n’eut pas le courage de continuer un ouvrage qui ne devait plus avoir pour auditeur le prince qui le lui avait demandé. Cela se conçoit : quelque fond que l’on puisse faire sur la bienveillance de

Dieu, on ne peut guère compter sur deux papes de suite qui préfèrent vos châteaux de cartes au bronze de l’Énéide. Dieu dans ce temps-là faisait encore des miracles, et celui-là se fit.

Plus Vida était douloureusement affecté de la mort de son protecteur, plus il avait besoin que le travail vînt le distraire de ses regrets. Un poète, même latin , ne peut pas se consumer dans l’oisiveté des larmes. Il sait trop que c’est autant de perdu pour la postérité. Le nôtre aussi, tandis que le conclave s’assemblait pour l’élection d’un nouveau pontife , eut le bon sens de demander aux Muses quelqu’une de ces inspirations faciles qui adoucissent nos douleurs sans les guérir, qui, pour nous servir d’une métaphore aussi neuve que le Parnasse , font l’effet d’un rayon de soleil dans le ciel pluvieux du chagrin. Il chercha dans sa tête un sujet riant et nouveau qu’il pût , comme celui des échecs, parer de tout le charme de ses réminiscences classiques. Il eut' le bonheur de le trouver, * et.... Comme tout s’epchaiue mystérieusement dans l’ordre moral , aussi bien que dans l’ordre physique ! Comme d’invisibles liens rattachent l’un à l’autre des faits qui ont l’air de se repousser ! C’est peut-être à la mort de Léon X que nous devons l'incomparable poëine des Vers à soie.

Les deux livres de Bombyce ont eu longtemps la réputation non-seulement d’être le meilleur ouvrage de Vida, mais celle d’être un chef-d’œuvre, abstraction faite de l’homme et de ses autres productions. Quand on a assez de vertu pour lire cette rapsodie jusqu’au bout, on ne revient pas d’un jugement qui a fait loi, et qui a encore aujourd’hui même quelque crédit. En choisissant le mot le moins dur que puisse adopter la critique, je crois difficile de rencontrer quelque part plus de niaiseries qu’on n'en peut relever dans ce poème , qui a quelque intention de lutter contre le quatrième chant des Gèoryiques. On les a souvent comparés , mais cela ne prouve rien. Du temps de Chapelain , on écrivait volontiers que Dieu lui-même ne pourrait pas se flatter de faire mieux les vers , et cela . n’a pas contribué à augmenter le nombrp des protestants.

Vida avait le bon esprit d’être fanatique de Virgile. Je partage pieusement celte religieuse irréligion ; mais fallait-il pousser cette sainte idolâtrie jusqu’à vouloir que les vers à soie, s’ils venaient à être frappés par une épidémie, se reproduisissent, comme les abeilles d’Aristée , dans les lianes d’un jeune taureau égorgé t Cela me parait fort contes-

labié, même au point de vue du xvi‘ siède. Là au reste se borne le peu de parenté que le poème des Vers à soie pourrait avoir avec celui des mouches à miel. L’un charme, parfume et nourrit nos souvenirs ; l’autre n’est bon qu’à nous donner des nausées de mémoire. C’est de l’histoire naturelle de bonne femme ou d’almanach , enveloppée de vieilles friperies mythologiques, et se dévidant plutôt comme de la filasse que comme la soie dorée des cocons.

U y a là dedans un épisode qui est d’un grotesque achevé , et dont nous dirons quelques mots pour donner une idée du reste. Le poète commence par remonter à l’origine de ses précieux insectes, errant d’abord -dans les forêts comme les bétes féroces et les humains , ne sachant se garantir ni du , vent ni de la pluie , et accrochant aux arbres leurs inutiles richesses. Bientôt heureusement l’homme se civilise, bâtit des villes, et s’empresse d’appeler les vers à soie dans ses foyers , dont ils sont à la fois les hôtes et les baromètres, où ils meurent sans avoir, comme nous , le plaisir d' embrasser leurs enfants. Il est possible que ces tableaux ne soient pas d’un puissant intérêt , mais l’histoire devient bouffonne quand l’auteur, pour l’embellir, croit devoir la parer des charmes de la fable et de l’allégorie. Pour peu que vous soyez curieux de savoir comment et pourquoi nos femmes ont des ajustements

de taffetas et de satin, Vida l’a découvert et ne demande pas mieux que de vous l’apprendre.

Autrefois , dit-il , les hommes étaient ici-bas nus comme vers , et les dieux dans leur ciel n’étaient pas plus habillés que nous, les déesses non plus. Il paraît que, dans l’Olympe môme, celte nudité avait de graves inconvénients, et, en sa qualité de déesse de la Sagesse , Pallas invente les vêtements de lin et de laine de brebis. Ne voulant pas profiler seule de son invention, elle distribue des robes de toile ou des casaques de drap à toutes les déesses ses compagnes, hormis Vénus , à laquelle elle battait froid depuis le jugement de Pàris. La pauvre Vénus s’afflige, outre mesure je crois, de n’avoir pas de jupons, d’autant que lorsqu’elle en aura, elle ne se fera pas scrupule de les ôter; et, de désespoir, elle s’enfuit dans le plus épais des bosquets d’Idalie. Là elle reçoit la visite du vieux Saturne, qui ne s’effraye nullement de la voir telle qu’elle est sortie de son onde natale , et qui lui raconte son amour pour l’insensible Phillyre, la plus belle nymphe du Pélion. Il promet à Vénus un présent auquel elle ne peut pas s’attendre, si elle veut l’aider à vaincre la résistance de la .cruelle. Rien n’est plus simple , et on s’étonne que Saturne, qui, n’étant autre que le Temps, doit avoir de l’expérience, n’y ait pas songé le premier. Jupiter n’a eu raison d’Europe qu’en se déguisant en taureau , et lui ne pourra vaincre

Phillyre qu’en se déguisant en coursier! Le conseil est un peu cavalier, mais il réussit. Saturne enchanté et reconnaissant de son succès revient près de Vénus acquitter sa promesse. Il lui apporte (et qu’on me permette ici de me servir de la traduction de Coupé , qui a toute la grâce de l’origin.il . il lui apporte « des chrysalides enveloppées dans un linge délicat : « Belle déesse, lui dit-il, voici la ma- « tière d’un brillant tissu dont vous formerez la plus « élégante tunique, et vous n’envierez plus l’ignoble « laine que vous refuse la jalouse Pallas. ■> C’est ainsi que Saturne produisit dans le monde cette invention divine. Il avait deviné lui-même la chose , en méditant sur les hautes montagnes, lorsque son fils voulait le chasser du ciel ; et il prédit que, bien des siècles après , les poètes célébreraient cette grande découverte si chère aux fdles d’Ausonie. »

Que dites-vous de ce modèle d’élégance attique et de cette naïveté de détails, qui ne témoignent pourtant que de l’innocence du poète? Il me semble que cela rivalise assez heureusement l’ingénieux combat de Mercure et d’Apollon , dont nous vous parlions tout à l’heure. Eh bien ! l’ouvrage entier est de la même force. Ce poème n’est qu’une magnanerie où, en croyant élever des vers à soie, je crains bien que l’auteur n’ait nourri que des chenilles.

Cela peut avoir eu l’heureux privilège d’occuper

les loisirs, d’amuser la piété d’un digne homme, qui avait besoin de se reposer des devoirs de son ministère ou d’échapper par l’étude à d’honorables douleurs; mais cela ne mérite pas quatre minutes l’attention d’un esprit sérieux , qui sait ce que c’est <pic l’art, et qui le respecte parce qu’il le connaît. Ce poème , qu’on aurait dû laisser dormir tranquille dans le linceul antique où il est né, a cependant trouvé des traducteurs dans plusieurs langues. Je trouve ça bien triste pour l’humanité !

On s’est souvent apitoyé en prose et en vers sur le sort de ces hommes condamnés par la providence au fardeau du pouvoir, à ce fardeau si lourd que les plus faibles se croient tous capables de soulever et voudraient tous porter. Je veux bien croire qu’on 11e sait pas ce qu’on demande , quand on aspire à s’en charger; mais après ce malheur de la puissance, dont on peut à toute force se consoler, les grands de la terre en ont un second dont rien ne dédommage : c’est celui d’attirer, sans le vouloir, une foule de papillons plus ou moins nocturnes, qui croient indispensable d’aller, non pas se brûler, mais se chauffer les ailes à leur bougie. Ce fut là, comme de bien d’autres , le sort de Clément Vil. A peine eutil ceint la tiare, que ceux qui n’avaient pu arriver à temps près de ses prédécesseurs se précipitèrent autour de son trône, armés de leurs chefs-d’œuvre arriérés. C’était de quoi le renverser, si le trône de

saint Pierre n’était pas si solide et de force à triompher, comme le soleil, de toutes ces trombes de brouillards.

Le nouveau pape, quelque bonne volonté qu’il eût d’accueillir tous les hommages , ne put certainement pas remarquer les génies do toute sorte , inédits ou non, qui vinrent se prosterner à ses pieds, un volume à la main. Mais Vida était trop connu pour n’étre pas distingué, et son second ouvrage, dont on commençait à s’entretenir, fut reçu comme l’avait été le premier. La cour voulut l’entendre, et l’applaudit avant même de l’écouter. Ce fut bien autre chose après : on le proclama supérieur, c’était tout dire, à ce ravissant badinage des dieux de la fable, se délectant sous la mer à faire, au coin du feu sans doute, leur partie comme de vieux rentiers. Il fut généralement regardé comme un phénomène qui en annonçait d’autres.

Le poète, on le sent, n’en fut encouragé que de plus belle à terminer sa Chrisüade : ce fut à qui en augurerait merveille. Si ce poème, et il n’y avait pas de raison d’en douter, était écrit avec la perfection dont on venait d’avoir un si brillant spécimen, il ne pouvait manquer de faire époque dans les annales littéraires du monde. Tout ce que craignaient les lecteurs de ses premiers vers , c’était de mourir , comme le pauvre Léon X , avant que son 67 r

antienne épique ne parût. Quelques-uns eurent h* bonheur d’avoir ce malheur-là.

Enflammé par les paroles tombées sur lui, comme des bénédictions, des saintes hauteurs du Vatican, le prieur de Saint-Sylvestre se reprit à tourner sans relâche la manivelle de sa serinette apostolique, et les échos attentifs promirent bientôt au monde un concert comme on n’en avait jamais entendu. Il ne l’acheva cependant pas d’une haleine. Quoique avide d’en finir une bonne fois avec la gloire, il se laissa gagner de temps en temps par les séductions du repos, par l’invincible besoin de demander à des compositions moins sévères, moins solennelles, quelques-unes de ces distractions, que le travail assaisonne et que ne suit pas la fatigue. Les divinités complaisantes qu’il prenait pour les muses ne se tirent pas prier, et il se mit à enfiler, pour tuer le temps, des poésies à qui le temps l’a bien rendu.

C’est pendant les interruptions habilement calculées de la Christiade que, pour entretenir sa verve sans lasser son génie, il façonna quelques odes qui ont la délicatesse toute chrétienne de ne pas rappeler Horace, des hymnes sacrées taillées sur le patron des hymnes d’Homère, mais trop respectueuses pour s’en approcher, même de loin , et enfin trois églogues où, sans l’avouer, il a l’ambition d’entrer en lutte avec Virgile , l’intention surtout de détrôner Sannnzare. Toutes ces pro-

ductions portent le cachet d’une incurable médiocrité, ses pastorales surtout : c’est à dégoûter à tout jamais de l’innocence et de la félicité des bergers.

La dernière de ces pièces mérite pourtant quelques égards, non point à cause du bonheur de la composition, qui sent le collège d’une lieue, non point à cause du style, qui est d’une faiblesse désespérante, mais parce qu’elle a pour but de consacrer les chagrins de la célèbre Vittoria Colonna, pleurant son époux bicn-aimé. Nous consignerions ici le jugement de Fontenelle sur cette élégie bucolique, dont il me parait faire à peu près le même cas que nous.

« Vida, fameux poète latin du xvi* siècle, dans l’églogue de Nicé, qui est, à ce que je crois, Victoire Colonne , veuve de Davalos , marquis de Peseaire , fait décrire au berger Dam on un panier de jonc qu’il fera pour elle. Il dit qu’il y représentera Davalos mourant, et regrettant de ne pas mourir dans un combat; des rois, des capitaines, et des nymphes en pleurs autour de lui ; Nicé priant en vain les Dieux; Nicé évanouie à la nouvelle de la mort de Davalos, revenant à peine par l’eau que ses femmes lui jettent sur le visage ; et il ajoute qu'il aurait exprimé bien des plaintes et des gémissements, s’ils se pouvaient exprimer sur le jonc. Voilà bien des choses pour un panier, et même

je ne rapporte pas tout ; mais je ne sais comment tout cela se peut représenter sur du jonc , ni comment Damon , qui n’y saurait exprimer les plaintes de Nicé, n’est point embarrassé à y exprimer le regret qu’a le marquis de Pescaire de mourir dans son lit. Je soupçonne que le bouclier d’Achille pourrait bien nous avoir produit le panier de Damon. » Il se peut que Fontenelle ait eu raison de soupçonner le bouclier d’Achille d’avoir aidé Damon à confectionner son chef-d’œuvre ; mais ce n’est pas là ce qui m’embarrasse. Ce que je voudrais savoir, c’est ce que Vida comptait mettre dans sa corbeille. J’ai un peu peur que ce ne soit son idylle, et cela suffirait pour gâter la perle des paniers. Toute la pièce, en effet, autant du moins que je me le rappelle, n’est qu’une pauvre et plate imitation du Daphnis de Virgile. Il n’est besoin que d’une citation pour apprécier jusqu’à quel degré l’écolier se rapproche de son modèle. Voici le plus beau passage de cet insipide et champêtre épicédion, où l’écrivain, à sec de larmes, fait des plagiats de sensibilité :

Conjugis amissi funus pulcherrima Nice Flebat, et in solis errabat montibns ægra;

Atque homines fugiens . mœsto solatia amori Nulla dabat; luctu sed cuncta implebat amaro,

Flens noctem, flens lucem ; ipsi jam funera montes Lugebant Davali : Davalum omnia respondebant.

Rien ne manque à la perfection de ce tableau que la comparaison peut-être de Nicé avec une biche blessée parle chasseur, ou, si vous l’aimez mieux, avec une colombe revenant seule h son nid, où l’autour est entré. Ce serait sans cela l’idéal du lieu commun.

Quelle déplorable manie d’imiter ce qui est inimitable ! Dans ces centons défigurés du plus tendre et du plus harmonieux des poêles, qui s’aviserait jamais de reconnaître cette fameuse marquise de Pescaire, allant ensevelir à vingt ans son veuvage et sa chaste beauté dans un cloître ; cette amante sans tache de Michel-Ange, sanctifiant son deuil par la prière , et sa prière par des poésies qu’aurait signées Pétrarque ? On a beau avoir reçu du pape sa patente de poète en chef de l’Église, il faut vraiment être abandonné de Dieu pour ne rien trouver de mieux à l’endroit d’un jeune héros laissant après lui d’impérissables regrets, rien de mieux que des réminiscences de vers en l’honneur d’un faux berger mort depuis quinze à seize cents ans. Si le saint-office avait à connaître de ces délits, il n’en faudrait pas davantage pour condamner un homme à se relire à perpétuité. Ce serait cruel, mais juste.

Si maladroit à exprimer la tristesse des autres, Vida s’est moins trompé dans l’expression de ses chagrins personnels, et quelques vers touchants

apparaissent çà et là, rari nahtes in gurgite vasto , dans l’élégie où il déplore la perle de ses vieux parents, expirés tous deux le même jour, et loin de lui ;

Fulmine quo duplici afflatus jaceo :

s’écrie-t-il avec plus de recherche que d’onction. Je n’aime pas à l’excès cette double foudre qui le couche à terre comme un coup de vent; mais les vers suivants sont plus heureux. Le sentiment qu’ils expriment est aussi naturellement rendu que peuvent le permettre des paroles qu’il faut, pour ainsi dire , galvaniser pour s’en servir. •

Non ego vos posthac, non amplius ora videbo Gara; semel saltem, ah! licuisset utrumque tueri Ante obitus oculosque pios satiare tuendo !

« Je ne vous verrai plus; jamais plus maintenant je ne reverrai vos chers visages. Ah ! plût à Dieu qu’une fois, une fois seulement, il in’eùt été permis de les regarder avant vos morts , et de rassasier de votre vue mes pieux regards de (ils ! »

Il y a certainement là une véritable énergie de sentiment, maison n’en trouverait pas un second exemple. C’est que , l’on a beau faire , on ne peut bien pleurer sa mère que dans sa langue maternelle. Nos larmes se sèchent en voulant se faire jour à travers un idiome étranger. La tristesse qui cherche ou qui a l’air de chercher ses mots dans

un gradus devient froide connue un dictionnaire. 11 est constant que les mots les plus désolés , les plus navrants, les plus plaintifs, sont tous dans le dictionnaire ; mais cela ne le rend pas plus pathétique.

Le père Vanièrc, qui avait le tour poétique plus éveillé que Vida, n’a pas réussi mieux que lui dans les regrets qu’il adresse à la tombe de son père. Comparez à leurs longues tirades deux ou trois strophes de Klopstoek sur le même sujet, et vous vous convaincrez que ce n’est pas dans les langues mortes qu’il faut pleurer les morts. Ce n’est qu’une autre manière de les enterrer, et soi avec.

Nonobstant les haltes ou sacrées ou profanes que le docte écrivain se permettait volontiers , la Christiade n’en faisait pas moins son chemin. Elle marchait lentement, il est vrai, mais c’est le seul moyen d’aller loin et longtemps , et Vida , quoique modeste , avait l’orgueilleuse ambition de vivre autant que la religion. On ne saurait être trop prudent, quand on est si téméraire. Enfin, après dix ans d’un travail obstiné, après je ne sais combien d’années d’une révision sévère, pas assez sévère pourtant, la pieuse épopée fut en état de se produire à la cour du souverain pontife. On l’y attendait avec une impatience de dévotion extraordi-

naire. On eût dit qu’il s’agissait, pour l’univers, d'une seconde révélation.

Cette œuvre débile, cette œuvre d’un apprenti rliéloricien qui n’annonce pas de grandes dispositions, fut accueillie par le saint-siège comme une des sept merveilles du monde littéraire, à supposer 1 qu’il n’y en ait que sept dans un monde où chacun de nous croit en être une. Clément VII partagea à première vue l’enthousiasme de son prédécesseur, et Févèché d’Alhe étant venu à vaquer, il ne crut pas pouvoir moins faire pour un miracle que d’y appeler le magicien sacré qui l’enfantait. Vida était digne de cet honneur par ses vertus; mais, comme poêle, c’était acquérir à bon marché un haut titre et de hautes fonctions. Cela ne doit au reste étonner personne. J’ai toujours remarqué que la lumière avait une tendance prononcée à éclairer magnifiquement les médiocrités , et à laisser les supériorités se morfondre à l’ombre et dans l’abandon. Il y a pour cela des miliers de raisons, excellentes pour la plupart. La première de toutes , c’est que les esprits supérieurs étant comme des escarboucles , qui recèlent plus de feux qu’on ne peut leur en prêter, on ne juge pas nécessaire, pour qu’ils brillent, d’allumer une chandelle à côté d’eux. Puis soyons de bon compte : il y a toujours un homme dans un pape , él un homme qui peut avoir besoin des autres. Si les rayons de sa

faveur ne vont chercher que les gens d’élite , ses rayons n’auront pas grand’chose à faire, et il ne s’attachera qu’un très-petit nombre d’individus. Que ses préférences au contraire tombent sur des fronts de moyenne capacité , il aura pour lui presque tout le monde , même les imbéciles , qui ne se sentent pas tellement au-dessous de ceux qu’on récompense, qu’ils se croient défendu d’atteindre aux mêmes honneurs. Il faut être juste d’ailleurs : on n’a pas à commandement de vastes intelli- • gences sous la main, tandis que des petites, il y en a .toujours tant qu’on veut. Cela pousse et se renouvelle comme les asperges; seulement ce n’est pas si bon.

Que j’aie tort, ou que je n’aie pas tort sur ce point, peu importe. Toujours est-il que Vida fut évêque d’Albe pour avoir fait en latin le poème de la Christiade ; j’aimerais mieux qu’il eût été cardinal pour ne l’avoir pas fait. Cela n’empêche pas que, si le choix du sujet est une preuve de sa piété, celui de l’idiome dont il se sert en est peut-être une de sa philosophie. En adoptant une langue qu’on dit morte pour prononcer devant l’humanité le panégyrique d’une religion qui ne meurt pas, et qui s’occupe avant tout d’immortalité, il se peut que le poète ail voulu donner à entendre que l’homme, qui n’est que le Verbe fait chair, ne périt pas plus qu’elle. Ce doit être en ce sens qu’il

faudrait traduire le célèbre de Tlioü , quand il dit que Vida fut le premier qui essaja d’élever la poésie à la hauteur du christianisme, et qu’il y a réussi. Je m’estimerais fort heureux de pouvoir partager une opinion qui a droit de faire autorité ; mais, quelque bonne volonté que l’on y mette, une fois qu’on a lu la Christiade, cela devient complètement impossible.

Le sujet de ce poème est si merveilleux par luimème, qu’il semble au premier abord que le poète n’a rien de mieux à faire que de n’y rien ajouter, que de suivre pas à pas l’Évangile, et d’asservir aux caprices du rhythme l’austérité de ses |>araboles. Je demande alors s’il est bien nécessaire de se donner cette peine, et si les vers vaudront jamais cette prose simple et sublime, qui est le mode officiel et sacré des communications établies entre l’homme et son Dieu. Où le poète n’a point à inventer , le poète n’a que faire ; et que peut-on, je vous prie, introduire de son cru dans le Nouveau Testament? C’est probablement ce que s’est dit Vida, et il n’a rien imaginé du tout , si ce n’est de déranger l’ordre consacré des mots, et d’en changer assez maladroitement quelques-uns.

Cette respectueuse stérilité ne dénote qu’une chose, c’est qu’il manquait essentiellement de génie. Quand on n’invente pas le fond , on invente les accessoires; quand on n’invente pas dans le su-

jet, on invente à côté. C’est ce qu’a fait Klopstock, dont la Messiude a peut-être le défaut de s’envelopper avec trop de complaisance des brumes de la Germanie , mais qui rachète ses ombres par de vives percées de lumière, par d’imposants tableaux, par de magnifiques images. Pourquoi Vida n’eu a-t-il pas fait autant? parce qu’il ne l’a pas cherché. Et pourquoi ne l’a-t-il pas cherché? parce qu’il ne pouvait pas le trouver.

Klopstock était hérétique, alléguera-t-on , et il pouvait impunément, sans risque pour la foi, sans danger pour ses principes, broder son thème connue il l’entendait. Mauvaise raison pour excuser l’indigence et l’aridité de Vida! Est-ce qu’il n’avait pas toute l’histoire à sa disposition ? Est-ce que son sujet ne gravite pas entre une société qui s’écroule et une société qui s’élève? Est-ce que ce* n’est rien pour la poésie, que tout ce monde ancien qui vacille comme un homme ivre, qui se démembre, au bruit d’une parole sortie d’un petit coin de l’Orient; que toute cette populace de dieux, qui se pavanaient dans les splendeurs du Capitole , éclipsée tout à coup par l’ombre d’une croix qui se dresse sur une butte de la Judée? Est-ce que vous n’avez-pas , autour de celte croix , les échos de toutes les prophéties qui se réalisent ? En face de la Rome du passé, est-ce que vous n’avez pas la Rome de l’avenir; et, sous les palais païens qui se

vident, les catacombes qui s’emplissent ; et, par delà les jardins impies qui se fanent, les thébaïdes bénies qui fleurissent ; et, vis-à-vis du Tibre qui va s’épuiser pour fournir à la soif des chevaux poudreux d’Alaric, le Jourdain renflé qui déborde pour le baptême des catéchumènes? Si rien n’est à changer dans le texte immuable et sacré que Vous traduisez , n’êtes-vous pas libre de peindre comme bon vous semble l’influence de ces doctrines sur ceux qu’elles convertissent ou qu’elles irritent? Le respect de fidélité littérale que vous devez à l’histoire humaine du Christ , le devez-vous aux aventures terrestres de ceux qui la regardent pour la blâmer ou l’applaudir? Près de ces aventures à la fois terrestres et divines qui deviennent des dogmes, est-ce que vous n’avez pas à imaginer autant de romans que l’imagination peut en rêver ? En vérifé, si vous ne trouvez pas ce sollà fécond , c’est que vous n’avez rien à y planter. Et c’est précisément là ce que je reproche à Vida. Le terrain le plus fertile qu’il y eût au monde est resté sous sa main un désert. Il croit y semer des roses, et il n’y fait pousser que des épines, de quoi renouveler pendant mille ans la couronne du Sauveur , qu’il fait porter à ceux qui le lisent.

Vous ne trouverez dans la Christiade , si la curiosité vous prend de vous en informer, rien de ce qui pourrait s’v trouver. C’est beaucoup plus mort

Dgle

que la langue clans laquelle c’est écrit. En admettant que la sévérité du sacerdoce lui défendit quelques-unes des fictions qui révèlent le poète et vivifient ses œuvres, il pouvait y suppléer par la richesse des similitudes et y faire passer la création tout entière. Il s’en est bien gardé. 11 a choisi dans les magasins de comparaisons de l’antiquité , poulies attifer à sa mode, ce qu’il y a de plus usé, et je dirais volontiers de plus râpé. C’est une singulière façon de garder le décorum de son état , que de ramasser et d’ajuster méthodiquement de vieux chiffons pour s’en faire un habit d’arlequin. S’il croyait , et je le conçois , devoir s’en tenir à la lettre des faits, la mise en scène au moins, les décors du théâtre, appartenaient à sa fantaisie. Le paysage ne fait pas partie du dogme , et les sites de la terre sainte ne sont pas des articles de foi. Il a dédaigné ces embellissements que Dieu avait pris soin d’étaler sous ses yeux, et en ne sait, en le lisant , où se débat ce drame surnaturel, qui part du Sinaï pour se dénouer au Golgotha. On vous dirait que cela se passe à Pontoise, que vous ne trouveriez pas la chose invraisemblable. C’est bien la peine d’avoir devant soi une terre sillonnée de merveilles , qui ressue par tous les pores les miracles qui l’ont foulée, pour nous donner, dans un petit cadre , uia Syrie qui ressemble au département de Seine -et-Oise!

Fin vérité, maintenant que j’y songe, je ne devine pas pourquoi le bruit s’est accrédité que cet embryon d’épopée n’avait pas été inutile à l’épopée gigantesque de Millon. Quelle rage avons-nous de vouloir absolument que des millionnaires aillent demander deux sous à de pauvres diables qui n’en ont qu’un 1 Je veux bien croire que Milton, qui , non content d’être un grand poète , était aussi un grand érudit, avait lu la Christiade ; mais si elle lui a servi à quelque chose, c’est à ne pas l’imiter.

Quant au style , qui pourrait , comme cela se rencontre quelquefois, faire oublier l’insignifiance de la conception, il est ici en parfaite harmonie avec elle. Je ne sache rien de plus morne, de plus inerte, de plus décoloré. L’auteur, en voulant suivre à tout propos Virgile , et le faire, quoi qu’il en ait, parler en bon chrétien, ne réussit qu’à le gâter. Il place si mal ce qu’il lui emprunte, qu’on serait tenté vingt fois pour une de prendre ses emprunts pour des solécismes. Cette langue du forum et de la liberté , qui sait se plier à tous les tons, mais qui mêle à l’expression des sentiments les plus tendres je ne sais quelle verdeur un peu âpre qui est comme l’aveu d’une force contenue , d’une énergie cachée dans les retraites de l’àme et prête à se faire jour, le latin s’énerve sous ses doigts, s’affadit sous sa plume, et devient

une langue de citharède et d’eunuque. Le digne prieur s’est imaginé qu’en puisant à pleines mains dans le plus opulent des poètes, il ornerait d’autant sa pénurie. 11 s’est trompé. Sous scs heureuses mains , l’or le plus pur devient cuivre. Toutes ees paroles brillantes et sonores, qu’on est accoutumé à voir se prêter aux caprices de la mythologie , jurent d’une étrange manière appliquées au christianisme. Elles donnent aux vérités de la religion je ne sais quel faux air de paganisme qui effarouche la foi et déconcerte l’attention. On ne sait plus où on en est, quand on l’entend à maintes reprises appeler Jéhovah le père des dieux, et l’invoquer comme le roi de l’Olympe, divini rector Olympi. Cela n’est pas plus absurde que la dévotion de Marino, qui envoie à l’adresse de Vénus une contrefaçon de Y Ave- Mar iu : « Santa madré d’amor , fif/lia di Giove ; » mais c’est aussi ridicule. Je sais que c’était un peu la mode du temps; que le pieux Sannazare en a fait bien d’autres dans ses Couches de la Vierge, auxquelles je crois me souvenir qu’il fait assister Baccbus; et Camoéns aussi dans ses Lusiades , où l’ancien messager de Jupiter, Mercure, est devenu le facteur du paradis. Je veux bien que ce soit une'excuse, pourvu qu’on m’accorde qu’elle n’est pas bonne.

De tout ce poème qui compte environ six mille vers, je n’en ai jamais ouï citer qu’un seul, qu’on

donne en exemple d.ms toutes les prosodies, celui qui termine la peinture de l’agonie du Christ:

Supremamque auram , ponens caput, exspiravil.

Comme coupe , comme tournure , corrpne effet , car la pensée n’est là pour rien , je crois difiîcile d’en faire un plus beau. Je conviendrai même qu’il est sublime ; mais il est seul de son espèce , et un trait sublime, dans un sujet qui l’est d’un bout à l’autre, ce n’est pas assez. Une forêt qui n’aurait qu’un arbre, cela ressemblerait terriblement à une plaine.

Il résulte de tout cela que la Christiade n’ayant droit à aucun succès, elle devait en obtenir un trèsgrand; c’est ce qui arriva, et on se l’explique autrement encore que par sa médiocrité. Le latin n’étant pas accessible à tout le monde, l’ouvrage avait peu de juges de ses défauts, et ceux qui étaient capables de les reconnaître n’étaient pas disposés à les signaler. Satisfaits d’ôtre en état de les apprécier, ils ne voulaient pas avoir l’air d’avoir perdu leur temps, en avouant que cette lecture les avait mortellement ennuyés. En proclamant que c’était un livre admirable , ils avaient l’avantage de se faire envier leur savoir et leur jouissance. L’ennui à soi tout seul, cela vaut souvent mieux, pour l’ égoïsme de l’amour-propre, qu’un plaisir à l’usage de tous.. Les lecteurs sur les dents avaient beau porter sur le front la pâleur de leur divertissement,

c’était à qui convoiterait l’honneur d’une pareille lassitude. Ces aveugles aspirations étaient un dé- •dommagement de leur fatigue, qui tourna au bénétiee de Vida, et dont sa mémoire profite encore. Il jouit de toutes les prérogatives qui devraient être attachées au titre de grand homme , et n’eut à subir aucune des tribulations du génie.

Le succès de son poëme, la haute fortune qu’il lui valut, ne furent pas sans influence sur l’esprit de Vida, qui, si timide et si modeste qu’il fût, n’était cependant pas tout à fait un saint. On a beau n’êlre pas poète, il suffit de s’ètre occupé de poésie, ou d’avoir fait semblant, oud’ètre persuadé qu’on s’en occupe, pour acquérir quelque chose du tempérament des poètes, dont le principal défaut n’est pas de manquer de contiancc en eux. Tout humble qu’il était par nature et par devoir, le nouvel évêque d’Albe ne fut point à l’abri de la présomption si commune chez ses confrères. Je n’affirmerais pas qu’il se prît pour un aigle; mais ayant chanté les versa soie, il parut se croire, comme ces insectes de leur chrysalide , sorti de la ('Àristiude avec des ailes.

Voyant ses hexamètres si largement rentés , se voyant porté, grâce à eux, à des dignités inespérées, il eut quelque peine à ne pas ajouter foi à leurs vertus, à ne pas se regarder comme un être privilégié , comme un génie à part, ayant fait, lui

aussi, son miracle, ni plus ni moins que le maître qu’il servait et qu’il avait chanté. Lui, qui n’était le fils de Dieu qu’en ligne collatérale, il avait res-, suscité un bien autre Lazare que celui de Jésus- Christ! Il avait rappelé de la tombe la langue de tout un peuple, c’est-à-dire son âme même, et il lui avait donné une forme nouvelle et divine; il lui avait imprimé le caractère même du rédempteur qu’il s’était chargé de célébrer. Envisageant alors la poésie latine comme un supplément de la religion , il se mil en tète qu'il était appelé à la prêcher, et à lui créer, sinon de nouveaux apôtres, au moins de nouveaux disciples.

Il lui manquait une chaire où il pût prononcera l’aise ses prédications, où il pût donner tranquillement des leçons d’un art qui lui avait si bien réussi : et il résolut de se la bâtir, comme ses autres monuments, à grand renfort de dactyles et de spondées. Là-dessus , il entreprit, pour l’instruction du prochain et l’édification de la postérité, le seul de ses ouvrages dont on se souvienne encore un peu, quoiqu'il n’y ait peut-être pas actuellement quatre personnes qui l’aient lu. S’il y en a quatre, j’eti suis, et je déclare que je n’ai aucune raison de m’en glorifier. Je ne dirai pas du poète ce qu’un jour de mauvaise humeur Voltaire disait de saint Augustin : « J’ai lu ses œuvres; mais il me le payera. « Je dirai tout simplement, sans le moindre

sentiment de rancune, quoiqu’il me fût certes bien permis d’en avoir : J’ai lu son Art poétique ! Je l’examinerai.

Il n’y a peut-être pas, pour un vrai poète, de sujet plus attrayant et plus fécond , plus susceptible de se plier aux moindres cqprices de l’imagination ou à ses puissantes fantaisies, que celui de l’art poétique. Tout est de son ressort; tout peut entrer dans le cadre de l’artiste, depuis la définition philosophique de la poésie jusqu’à la définition didactique des règles dont elle a besoin pour se manifester; depuis le portrait idéal qu’on se fait à part soi du poète, jusqu’aux portraits plus décidés et plus précis de ceux qui ont, partiellement ou en entier, réalisé cet idéal. Sans parler des hommes qui sont venus trop tôt, comme Sibillet et Vauquelin de La Frenaye, ou qui n’avaient point assez de génie pour frapper la langue à l’effigie de leur pensée, il m’étonne que ce sujet n’ait encore tenté que des auteurs incapables d’en sonder les profondeurs et d’en apercevoir les richesses, ou de piquants écrivains, trop indolents pour les exploiter; qui, contents, comme Horace et Boileau, de badiner avec ses difticultés, n’y ont vu qu’une occasion de plus de se montrer ingénieux.

Je me rappelle qu’à cet âge où l’on a autant d’ambition que de confiance en soi, où l’on se sent fort d’esprit parce que le corps n’est pas faible, où l’âme croit à toutes les fleurs parce qu’elle porte en elle le printemps, je m’étais tracé le plan d’un Art poétique, dont je n’ai, Dieu merci! jamais écrit une ligne. Je regrette pourtant, parfois, de ne l’avoir pas fait; non que je m’imagine avoir manqué par négligence ma plus belle chance de fortune littéraire, mais cet ouvrage, plus largement conçu qu’un autre, aurait pu inspirer à quelque heureux émule la tentation de reprendre et d’achever mon sillon commencé. Les idées sont comme, lés perles, qui ne sont ni polies ni montées par ceux qui les découvrent, par ces mineurs de la mer qu’on appelle des plongeurs.

Je ne me souviens pas trop des divisions que j’aurais adoptées : ce que je sais, c’est qu’après avoir exposé l’origine et le but de la poésie, qui est et ne doit être, comme la plupart des religions, qu’une interprétation de la nature et de ses mystères, chacun des chants dont le poème devait se composer se serait terminé par un épisode qui eût été le modèle du genre dont ce chant aurait traité. Ceux de l’épopée sérieuse ou badine auraient eu pour complément quelque récit épique, soit tiré de mon propre fonds, soit emprunté aux poètes que leur verve héroïque ou railleuse a rendus le plus célè-

lires. Les chants de la tragédie ou de la comédie auraient eu, pour tinales, de véritables drames en narration, des feuilletons passés à la flamme du veis. 11 devait y avoir des églogues et des idylles dans le chant de la Pastorale ; des hymnes, des odes, des élégies, dans celui de la Poésie lyrique. Uuant aux chants purement philosophiques ou didactiques, des anecdotes brillantes, de curieux détails de mœurs, pris dans la vie des auteurs les plus renommés , auraient servi à relever l’aridité de la discussion ou des préceptes. Ce poëine aurait peutêtre eu l’inconvénient de n’être pas court, mais il eôt certainement eu le mérite d’être varié.

Je n’ai pas la vanité de présenter cette donnée comme excellente, et de croire que,, pour faire un chef-d’œuvre , on n’a pas d’autre marche à suivi t' <[ue celle que j’indique; mais tel qu’il est, il me semble qu’il y a dans ce projet un caractère poélique plus décidé que dansl’épître si spirituellement raisonnable d’Horace , dans la caustique et •précieuse esquisse de Boileau surtout, qui a moins écrit sur la poésie proprement dite que sur la manière dont il faut faire et ne pas faire les vers. Ce programme d’ouvrage vaut mieux, avant tout, que l’ouvrage de Vida, qui a le malheur de n’être pas un programme, et qui, en dépit des éloges pompeux de Jules Scaliger, est sans contredit une des plus étranges inanités dont on se soit jamais avisé.

Voici quel est le plan de ce poème, qui ne mérite pas un meilleur sort que la prose poétique de Sibillet ou la poésie prosaïque de Vauquelin de La Frenaye, dont nous avons déjà dit un mot, et dont il ne reste que le nom , ce qui est peut-être encore trop. Nous l’empruntons à l’abbé Lebateux , qui affirme, avec l’autorité que lui donne son génie, que cette œuvre n’est d’un bout à l’autre qu’un tissu de fleurs. Quelles fleurs et quelles guirlandes, juste Dieu! un pénible rapiéçage d’aphorismes rebattus, une insipide macédoine de toutes les lois et ordonnances les plus sensées sans doute, mais les plus terre-à-terre, qui se soient jamais boltelées pour être mises en grange dans les traités de rhétorique. des quatre parties du monde : c’est le lieu commun de la sagesse , un résumé de tout ce qu’on sait sans l’avoir appris.

« Jérôme Vida, dit l’intrépide Aristarque, forma son plan de poétique sur les institutions oratoires de Quintilien. Il prend l’élève de la poésie au berceau , et le conduit par la main dans tous les bosquets du Pinde, au bord de toutes les fontaines connues des Muses. » On voit d’ici avec quelle habileté le copiste sait se teindre du coloris de son modèle. Vous n’avez dans le fait qu’à ouvrir X Art poétique , vous y trouverez à chaque page la grâce, l’élégance, l’éclat de son traducteur. Dans le premier livre, l’auteur traite de l’éducation du poète,

des exercices les plus propres à former l’oreille et le goût : il indique les sources où il doit puiser ; puis il remonte à l’origine de la poésie; il en fait, ou il en veut faire l’histoire, et il entonne ses louanges. Notez bien , je vous prie , que ces expressions ne sont ni plus ni moins que du Lebateux tout pur. Dans le second livre, on nous parle de l’invention des choses et de leur disposition. L’enseignement n’y a guère trait qu’à l’épopée, et ne voit dans l’épopée que Y Enéide. Dans la troisième partie, il n’est question que du style et de l’élocution.

Ce plan n’est ni bon ni mauvais; il est étroit, mais simple; et s’il était bien rempli, on ne lui demanderait pas d’étre plus large : on regretterait seulement qu’il ne le fût pas. On regrette bien

autre chose, quand on se met à lire Vida; toute la poésie pour lui se borne à là manière, plus ou moins adroite, dont on peut enchaîner des longues et des ' brèves. On n’apprend à personne à. être poète, mais on peut apprendre à tout le monde comment on l’est ou comment on le devient. L’illustre évêque s’occupe de tout autres soins : il ne songb qu’à glisser dans l’eau chrétienne de nos baptêmes le plus qu’il peut de sel païeir. Aucune allusion aux grands maîtres de l’école moderne, qui l’ont précédé ou qui vivaient de son temps ! il parle un peu d’Homère, et tant qu’on veut de Virgile; mais

de Dante, de Pétrarque, de Boccace, ou de l’Arioste, dont il était impossible que les échos de Tibur ignorassent le nom, pas un mot! il n’en est pas plus mention que s’ils n’eussent jamais vécu. C’est un art poétique ad usutn mortuorum.

Quoique je n’approuve pas l’emploi d’une langue morte pour traduire une pensée vivante, je le concevrais pointant , quand il s’agit de traiter d’un art qui est de tous les temps et de tous les lieux. Une langue qui ne varie plus peut avoir ses avantages, lorsqu’il faut tracer des principes et des lois qui ne varient pas ; mais pour réussir à ce jeu, ce n’est pas trop d’un génie de premier ordre. Se mettre assez avant dans les secrets de l’esprit humain pour les produire au jour sous une forme qui ne change pas plus que l’essence même de l’humanité! cela ne pouvait pas appartenir à un homme qui avait fait la Christiade.

Là où est le génie, il n’y a vraiment pas d’idiome qui tienne. Quand la pensée est, elle se crée, de force ou de gré, l’organe dont elle a besoin. Elle passe, elle s’imprime, en dépit des obstacles, dans l’expression quelle rencontre ou qu’elle choisit. Le grand malheur de Vida, et le nôtre, quand nous le lisons, c’est qidil ne pense pas. 11 n’a que, des semblants, des ombres, des échos d’idées, qui lui - viennent de loin, à demi éteintes, à demi effacées, et qui s’affaiblissent encore, dès qu’il veut, crédule

à la puissance de son souffle créateur, leur donner pn corps ou visible ou sonore. Il n’a en lui ni le sentiment de l’artiste, ni le sentiment du poète. Il n’a peut-être pas inventé une seule image, une seule comparaison. Il ne nous donne, en ce genre que des réductions au trait des figures de l’antiquité. On dirait qu’il n’a par lui-mèine rien vu de ce dont il parle, si ce n’est de bricole et de reflet; on dirait qu’il ne voit le ciel et la campagne que dans un miroir troublent nébuleux, en regardant à travers ses lunettes dans le puits sans fond du passé. .

Si l’on veut savoir la différence qu’il y a entre un versificateur subalterne , qui s’impose la tâche d’enseigner ce qu’il ne sait pas, et un poète qui n’a d’autre but que de peindre ce qu’il sait et ce qu’il sent, on n’a qu’à lire le premier livre de la Poétique de Vida et le poème de James Beattie, intitulé The Minstrel , qui n’est cependant pas un clield’œuvre. C’est à peu près le même sujet; mais l’un prend pour guide la routine, et l’autre la nature. L’un ne glane son grain que dans les livres, ne voyage, en laisse de sa mémoire, que dans cet univers de convention qu’arrose le Permesse , où murmure goutte à goutte l’onde épuisée de l’Hippocrcne, où dansent, depuis mille ans, de vieilles déesses éreintées qui ne sont plus que des ombres , aussi bien que leurs couronnes. L’autre, sous un ciel orageux ou serein qui n’est pas celui de Jupiter,

confère avec les rochers, les torrents, les montagnes, interroge les lacs, s’entretient avec les forêts et les llcuves, cause avec les volcans dans leur langue, et parle à l’Océan la sienne. L’un épelle , vaille que vaille, quelques feuillets de nos syllabaires, crayonnés par une main forte sans doute , mais humaine ; l’autre lit, à livre ouvert, l’œuvre omnipotente du Tout-Puissant. De quelle classe croyez-vous que sorte le meilleur élève?

Les conseils de Vida ne sont pas mauvais ; je dirai même qu’ils sont en général très-bons ; mais était-ce la peine de déguiser en latin apocryphe du xvi' siècle des leçons habillées en vrai latin par Horace? Je me permets d’en douter. Je ne crois pas cela plus nécessaire que d’abattre les colonnes de marbre du Parthénon pour leur substituer des propylées de carton-pierre , que d’échanger le paros des frises de Phidias contre des bas-reliefs de plâtre. Nous ne citerons qu’un exemple de cette déplorable manie, et ce sera, je pense, bien assez. Horace dit avec autant de grâce que d’esprit que, avant d’entreprendre une œuvre, il faut consulter longtemps scs épaules , et savoir au juste ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas porter.

Sumite materiam vestris qui scribitis æquam

Viribus, et versate diu quid ferre récusent,

Quid valeant humeri.

Vida, qui avait la même chose à dire, s’est cru

obligé de retourner ces vers de cette façon :

Tu vero ipse humeros explorans consule primum ,

Atque tuis prudens genus elige viribus aptum.

Il faut avouer que c’est triste de s’imposer des obligations de ce genre, et qu’avant de conseiller aux autres (l'explorer leurs épaules, il n’eùt pas mal fait de questionner les siennes. Elles eussent été, en se ployant, assez véridiques, j’espère, pour le détourner de ses téméraires travaux.

Cette négligence du poète à tâter ses forces n’a pas empêché Jules Scaliger, qui a passé, qui passe encore quelquefois pour avoir été le plus avant possible dans la confidence de l’antiquité, d’écrire et de signer que l’écolier était préférable au maître : « Tanto majore laude quam Horatius dignus est, quanto artificiosius de arte agit hic quam ille ! « Je conviens de l’élégance achevée de ce hic ; mais n’est-ce pas désolant, soit dit sans animosité aucune contre Scaliger, n’est-ce pas désolant pour la science, de voir un érudit de première force prononcer de sang-froid de pareilles sentences? Ce serait vraiment à croire qu’on est d’autant plus instruit qu’on ne sait rien.

Si je n’en veux pas à Scaliger, on sent bien que je n’en veux pas davantage au doux et bénin Jérôme Vida. En bonne conscience, on ne peut pas

soupçonner un vivant d’aujourd’hui, qui n’écrit qu’en français, et c’est, parbleu! fort honnête d’en vouloir à un mort de trois cents ans , qui n’écrit que la langue des trépassés. Je parle uniquement dans l’intérêt de la vérité. J’ai voulu voir par moimême ce que c’était qu’un grand poète latin du xvr siècle. Je me suis aperçu que c’était un homme qui n’était pas poêle le moins du monde, et qui ne me paraissait pas savoir le latin mieux que moi, c’est-à-dire aussi mal qu’on peut le savoir quand on a passé la moitié de sa vie à l’étudier. Je le dis, voilà tout.

J’ai récemment encore, et avec le désir bien formel d’en rapporter quelques-unes de ces belles choses qu’y ont vues mes devanciers, parcouru dans tous les sens le soi-disant chef-d’œuvre de Vida. Ma moisson n’est pas lourde. Je n’y ai rencontré qu’un beau vers et une jolie idée. Le beau vers, le voici ! il se dresse dans les broussailles du troisième livre, là où il est question des poètes qui survivent à leurs ouvrages, et assistent vivants aux obsèques de leur renommée :

Viventesque suæ viderunt funera famæ.

Funera est peut-être un peu fort, car ces enterrements de gloire se font d’ordinaire sans pompe et

sans fracas ; ce sont convois de pauvres où personne ne va, pas même un chien. Mais c’est égal, le vers est beau , et digne de se trouver en meilleure compagnie.

L’idée dont j’ai parlé est située vers le milieu du premier livre, et je la citerai tout entière, parce que , étant joli , le passage est nécessairement trèscourt.

Nec placet ante annos vates puer. Omnia justo

Tempore proveniant. Ah ! ne mihi olentia poma

Mitescant prius autumnus bicoloribus uvis

Quam redeat, spumetque cadis vindemia plenis.

Ante diem nam lapsa cadent, ramosque relinquent

Maternos, calcabit humi projecta viator.

•« Je n’aime point un poète avant l’âge. Chaque chose doit venir en sa saison. Ces fruits mûrs avant que l’automne ait peint les raisins d’une double couleur, et que la vendange écume dans les tonneaux, quittent trop tôt le rameau qui les a produits : le voyageur dédaigneux les voit tombés, et les foule aux pieds. »

Si cette traduction n’e$t pas très-fleurie , ce n’est pas à moi qu’il faut s’en prendre. Elle est de la propre main de M. Kabbé Lebateux, professeur royal , de t' Académie française et de celle des Inscriptions et belles-lettres. Je pouvais en faire une meilleure, ce qui n’est pas tout à fait impraticable, ou une plus mauvaise, ce qui me parait bien difficile; mais je n’ai

voulu ni l’un ni l’autre. Meilleure, on aurait pu juger Vida d’après elle, et l’on n’eût pas manqué de’ m’accuser d’injustice. Plus mauvaise, on m’eût reproché de gâter à plaisir mon modèle. 4’ai mieux aimé rester neutre comme l’abbé Lebateux. Les vers de Vida sont cependant susceptibles d’en inspirer de bons , témoin cette version anglaise de Christopher Pitl, qui s’est donné la peine de paraphraser le poème entier, pour expier peut être le tort d’avoir écourté Virgile.

I fear for him, who ripens ere his prime;

For ail productions there’s a proper time.

Oh! may no apples in the spring appear,

Out-grow the seasons, and prevent the year,

Nor niellow yet, till autumn stains the vine,

And the full presses foam with floods of wine.

Torn from the parent-tree too soon, they lie Trod down by every swain who passes by.

Tout agréable qu’elle est, cette version me paraît avoir un grave inconvénient , c’est que, sous prétexte de nous donner un calque de l’original , l’auteur travaille ici pour son propre compte , et, mettant ses expressions au lieu et place de celles qu’il doit rendre, prêle à croire que le modèle est très-supérieur à ce qu’il est réellement. C’est un genre de trahison comme un autre. Il est seulement plus excusable.

Je ne terminerai pas ce que j’ai à dire de ce

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malencontreux poème , qu’on s’obstine encore de * temps en temps à ranger parmi les classiques, sans fournir, par une dernière citation , une nouvelle preuve démon impartialité. Je la tirerai du troisième chant, que Scaliger appelle le roi des livres de Vida. « Hic est rex librorum Vidæ. » Ce n’est pas excessivement harmonieux, mais c’est sans doute une manière adroite de préparer l’oreille à ce fameux passage sur l’harmonie imitative, que ceux qui ne l’ont pas lu ont toujours signalé comme une merveille. Je suis bien aise de mettre les gens de bonne volonté à môme d’en juger en connaissance de cause :

Haud satis est illis utrumque claudere versum ,

Et res verborum propria vi reddere claras ;

Omnia sed numeris vocum concordibus aptant, Alque sono quæcumque canunt imitantur, et apta Verborum facie, et quæsito carminis ore;

Nam diversa <jpus est veluti dare versibus ora —

Finalement je n’ai pas le courage de tenir parole , et de transcrire tout au long soixante-quinze vers de suite de cette taille et de cette force. Je veux bien croire qu’il y en a quelques-uns d’heureux, et dont l’harmonie imite ou a l’air d’imiter quelque chose; mais trois pages de Vida, suivies de trois pages de Lebateux, pour apprendre à mes lecteurs qu’il faut, suivant l’exigence du sujet, se servir de mots lents ou précipités, donner des ailes à son style ou lui donner des pattes, cela me paraît dé-

JËKÔME VIDA.

passer les bornes de la patience humaine. Ce passage si long a cependant un mérite, c’est d’en avoir inspiré un très-court; d’avoir été resserré par Pope, dans son Essai sur la critique., en dix vers qui ne laissent rien à désirer. L’abrégé nous paraît beaucoup plus complet que le tout. On nous pardonnera de le préférer, et de citer l’un plutôt que l’autre ; on n’y gagnera pas que du temps :

’Tis not enough no harshness gives offense,

The Sound must seem an écho to the sense :

Soft is the strain, when zéphyr gentlv blows,

And the smooth stream in smoother numbers flows ; But when loud surges lash the sounding shore,

The hoarse, rough verse, should like the torrent roar : When Ajax strives some rqck’s vast weight to throw The line too labours, and the words move slow :

Not so, when swift Camilla scours the plain ; [main. Glides o’er th’unbounding corn, and skims along the

C’est peu de n’offenser par aucuns mots blessants , Le son doit à l’oreille être l’écho du sens: [supplie, Qu’il soit doux quand la brise aux pieds des fleurs Et qu’un ruisseau qui dort en vers lents se déplie. La mer se gonfle-t-elle en liquide rocher,

La phrase avec la vague, en grondant, doit marcher. Qu’Ajax'd’un bloc pesant cherche à lever la masse, Le vers laborieux en mots lourds se ramasse ;

Mais Camille, en courant, rase à peine le sol ,

Et le vers, pour la suivre, aussitôt prend son vol.

Puisque j’ai tant fait que de citer Pope, je ne dois pas dissimuler, quelque discrédit que cela jette sur ma sévérité, que ce poète, plein de grâce, d’élégance et de raison , a inséré , dans ce môme Essai sur la critique, le plus éclatant éloge de Vida. « Quel siècle, s’écrie-t-il en parlant du siècle de Léon X , que celui où tous les arts s’étaient donné rendez-vous !

A Raphaël painted, and a Vida sung,

' Immortal Vida! on whose honour’d brow The poet’s bay and critic’s ivy grow.

Cremona now shall ever boast thy naine As next in place to Mantua, next in famé.

*• Un Raphaël peignit , et un Vida chantait. Immortel Vida ! sur le tt’onl honoré duquel le laurier du poète se môle au lierre du critique.

Crémone désormais vantera toujours ton nom , Crémone, aussi proche de Mantoue par sa situation qu’elle en est voisine par la renommée. »

Déjà un Allemand dont je ne me rappelle pas le nom , que je n’ai peut - être jamais su , avait dit dans un distique :

Donec Minciadem jactabit Mantua vatem,

Jactabit Vidain clara Cremona suum.

« Tant que Mantoue vantera le poète du Mincio , la glorieuse Crémone vantera son Vida. »

A force d’ôtrc exagérée , la louange a l’air d’une et t

épigramme. Il est cependant certain que. Pope était de bonne foi, et notre Allemand aussi. L’Allemand! cela ne me fait pas grand’chose, je ne le connais pas; mais PopeJ un maître consommé dans la seience du langage, un homme aussi fin d’esprit que délicat de style, accoler publiquement le nom de Raphaël à celui d’un barbouilleur d’enseignes; placer sérieusement les rogatons de Vida à côté de ce que l’âme humaine a produit de plus pur et de plus sublime, et cela sans y être forcé, sans y être condamné par l’inquisition ! On s’expliquerait de tels blasphèmes prononcés sous l’empire de la. torture; mais s’y livrer bénévolement, et comme pour l’acquit de sa conscience ! J’avoue que c’est effrayant pour la raisqn ; c’est à déconcerter toutes les croyances, c’est à faire douter de tout, à faire mettre en question les avantages et l’utilité de l’intelligence.

Pour l’honneur et la justification de Pope, on peut croire qu’il n’a fait que suivre un exemple déjà donné par ses pairs, et même par des esprits plus éminents que le sien , par l’Ariosle entre autres. Ce brillant génie nomme en effet Vida , dans le quarante-sixième chant de Y Orlando, parmi les poètes qui font le plus d’honneur à ce bas monde :

Il Cremonese Vida D’alta facondia inessicabil vena.

Il est vrai que cela ne fait que déplacer la difficulté ; car si Pope en devient plus excusable , qu’est-ce qui peut excuser l’Arioste? Le Tasse peut-être !

Le Tasse a eu la discrétion de ne citer Vida nulle part; mais on prétend qu’il lui a rendu un hommage plus flatteur encore que l’éloge de l’Arioste, qu’on pourrait prendre pour une complaisance. On assure qu’il lui emprunta cette charmante comparaison de la coupe amère où l’enfant boit la santé, grâce au miel dont on enduit ses bords :

Gosi atl’egro fanciullo porgiamo aspersi Di soavi licor gli orli del vaso :

Succhi amari, ingannato, intanto ei beve E dall’ inganno suo vita riceve ;

Il peut sembler, en effet, que cette moitié d’octave n’est qu’une imitation de ces trois vers égarés dans une hymne de Vida :

Haud secus admota qui morbis arte medentur,

Ne gustu horrescat languens, medicamen amarura Melle linunt super, et dulci sub cortice condunt.

Si ces vers ne valent pas ceux de la Jérusalem, si la dragée latine (car on serait tenté de croire qu’il s’agit d’une dragée), ne vaut pas la coupe italienne, l’emprunt pour cela n’en paraît pas moins réel, et c’est quelque chose que de pouvoir prêter

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à un génie comme le Tasse. 11 est vrai qu’il ne lui a peut-être prêté qu’un emprunt, qu’il avait fait lui-même en tapinois à Lucrèce :

Sed veluti pueris absinthia tetra medentes Quum dare conantur, prius oras pocula circum Contingunt mellis dulci flavoque liquore,

Ut puerorurn ætas improvida ludificelur Labrorum tenus, interea perpotet amarum Absinthi laticem, deceptaque non capiatur,

Sed potius tali facto recreata valescat.

« Le médecin vaut-il donner à des enfants quelque potion noire et repoussante, il commence par couronner les bords du vase d’un miel doux et doré. Trompant leur répugnance en amusant leurs lèvres, il leur fait boire ainsi le remède amer de l’absinthe; et, grâce à une déception qui n’est point un mensonge, la santé leur revient avec la force. »

On devait trouver, dans le fait, bien étonnant que Vida eût inventé quelque chose, quelque chose d’original surtout. Grâce à ces vers de Lucrèce qui se sont, comme de juste, émaciés sous sa plume, tout rentre dans l’ordre, et le Tasse ne lui doit probablement rien du tout.

Cela de moins, il en reste encore assez pour infirmer dans l’opinion du lecteur l’opinion défavorable que j’ai de Vida. J’irai même plus loin! connue je ne veux pas de jugement par surprise.

JÉRÔME vida.

je dois dire qu’après Scaliger, Pope ou l’Arioste, il est d’autres esprits distingués , et , presque de nos jours, des hommes connus par leur pénétration et leur talent, qui prisent fort le sien, Joseph Wharton , par exemple, et William Roscoe, l’historien de Léon X. Mais, que cela me nuise ou non , leur décision, je suis forcé de m’en accuser, ne change en rien ma manière de voir.

Tout me porte à croire que ces critiques n’ont fait, en le jugeant, que se rendre en quelque sorte les greffiers d’office de la tradition , et qu’ils l’ont , comme cela se pratique si souvent, admiré sur parole. Moi qui n’ai , si c’en est ûn , que le mérite de l’avoir lu, je ne puis que soutenir invariablement mon dire. Ce pieux savant, qui a piassé toute sa vie, et même une partie de sa mort, pour un grand homme , n’a jamais eu de grand que l’intention de l’être. 11 a cela de commun avec Louis XIV.

Si Jérome Vida n’était nullement poète , ce qui est un tort très-grave quand on fait des poèmes , c’était du moins un prélat accompli, qui, pendant trente-quatre ans, s’acquitta, avec un zèle exemplaire des devoirs de sa mission épiscopale. Il eut , à défaut des qualités si peu communes de l’esprit, les qualités non moins rares du cœur. Cela vaut

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incontestablement mieux pour gagner le paradis, mais infiniment moins pour gagner la postérité, où l’on .ne vit que par l’intelligence. lia cependant tant bien que mal atteint ce dernier port. Espérons que l’autre ne lui a pas manqué.

Vida se recommandait encore à ses contemporains par d’autres mérites que le talent qu’on lui attribuait. Il unissait aux vertus paisibles de son état les vertus plus mâles de l’homme qui commande et qui gouverne. 11 en donna la preuve lors de la prise et du sac de la ville d’Àlbe par les impériaux. Il contribua puissamment par son courage à arracher cette conquête aux vainqueurs, et. plus tard à affermir par ses conseils le patriotisme de ses concitoyens. Je ne sais trop ce qu’on penserait à présent «les pages où il a consigné ses leçons de politique , de ses dialogues sur la dignité de la république , colloquia de reipublicæ dignitate, le seul ouvrage en prose qu’il nous ait laissé. Mais autrefois cela se comparait avec avantage aux dialogues de Platon et de Cicéron. On se consolait alors de ne pou voir lire la République de ce grand orateur , en lisant celle de Vida. Aujourd’hui qu’on a retrouvé celle qu’on croyait perdue, je me suis cru dispensé de lire celle qu’on aurait dû perdre. C’est sans doute parler bien légèrement d’un livre qu’on ne connaît pas; mais je n’ai pas encore eu le temps de venir à résipiscence, et je continue toujours,

au

comme devant, à me métier de ceux qui ont la réputation d’écrire comme les anciens. Il y a toute espèce de raisons de supposer que le prosateur ressemble à Cicéron absolument comme le poète à Virgile. Je ne vois pas la nécessité de me défaire de mes présomptions pour acquérir une certitude qui les justifierait.

-Il est malheureusement certain que notre saint évêque a de gros péchés littéraires sur la conscience ; mais ce qui ne l’est pas moins , c’est qu’il a fait ce qu’il a pu pour les expier , et qu’ils ont peut-être, comme tant d’autres qu’on excuse, quelque droit à la miséricorde. Si le repentir des fautes est une seconde innocence, Vida parait avoir eu celle-là. On le voit , sur la fin de sa vie , montrer quelques scrupules d’en avoir consacré une partie à des ouvrages profanes. 11 fait, au bord de sa tombe, une nouvelle profession de foi (en publiant, soit dit sans entendre à mal , une dernière édition de ses œuvres, revue, corrigée et augmentée], et il demande pardon au lecteur d’avoir donné aux sciences et aux lettres un temps qu’il aurait dô donner à Dieu. Mon avis est qu’il eut beaucoup mieux fait, quoique ce soit une singulière dévotion que de réserver pour Dieu ce qu’on ne croit pas bon pour les hommes. Mais puisqu’il sentait si bien son faible, pourquoi diable cette édition ira extremis, à moins qu’il ne la regardât, ce qui est dou-

leux, comme une punition de sa vanité? 11 vaut mieux toutefois en juger ainsi : c’est plus charitable, et il est temps, je crois, d’eu donner l’exemple.

Aimé et respecté de tout le monde, libre des tourments du génie, des tracas de la gloire et des soucis des passions, Vida parvint à une extrême vieillesse, sans avoir un reproche à faire à la vie. Le ciel, qui, sans lire ses vers, savait pourtant trèsbien ce que leur gardait l’avenir, fut pour lui d’une mansuétude infatigable, et lui accorda, par avancement d’hoirie, autant de faveurs qu’il en attendait de la postérité. Comme il faut cependant , de quelque manière qu’on s’y prenne , prendre congé de l’existence , il prit le parti de s’en séparer, à l’àge de quatre-vingt-six ans et même davantage, à ce que prétend le père Nieéron; ce n’est peut-être pas très-important à éclaircir. Ce qui est plus avéré que la date de sa naissance , c’est celle de sa' mort. Il mourut tranquillement comme il avait vécu, le 25 septembre 1566. Il fut inhumé avec pompe dans l’église métropolitaine d’Albe, et l’on grava sur sa tombe une épitaphe que le temps a conservée aussi précieusement que si elle était bonne :

HIC SITUS EST M. HIERONTMUS VIDA CREM. NAT. ALBÆ EPISCOPÜS.

L’inscription est simple , pas très-éloquente , mais modeste ; on pourrait croire que c’est le mort luimème qui l’a faite.

Ceux qui, par position et par état, font profession de latin , les ecclésiastiques et les moines , les jésuites surtout, ont seuls conservé quelque mémoire de Vida, et, dans cette société qui doit être morte aux plaisirs du monde, sa renommée conserve encore quelque verdeur. Elle y a été pieusement cultivée par Fabelli, par le père Vairani, dominicain, par Tadisi de Bergame et par le jésuite Marchesalli. Ceux qui ne voudraient pas s’en rapporter à nous trouveront dans les œuvres de ces doctes inconnus plus d’éloges encore que nous n’avons fait de critiques.

Crémone ne fut point ingrate envers un de ses enfants, qui avait été sur le point de devenir son évêque , et qui n’avait jamais oublié son berceau. Elle consacra un monument funèbre à sa mémoire, et des inscriptions qui rappelaient le souvenir de ses bienfaits, de ses vertus , surtout de ses talents. On n’est jamais prophète dans son pays qu’après sa mort ; c’est toujours ça. Ses œuvres ont été souvent réunies. Le chanoine Ercolani , à Rome, Cordero, en Espagne, Granan, en Angleterre, Muller, en Allemagne, l’abbé de La Tour, en France, se sont cotisés, sans se donner le mot, pour réveiller, soit en prose soit en vers, celte gloire ensevelie qui

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