‹ Etudes biographiques pour servir à l'histoire des sciencesChapitre 10 sur 23 · ÉTUDE& BIOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

ÉTUDE& BIOGRAPHIQUES

cédés divers donnaient souvent lieu à des produits identiques^ soit parce qu^elles ont été jugées inutiles ou inefficaces. D'autres^ mais en très^petit nombre^ ont été découvertes depuis. Tel est le kermès que, néanmoins^ Lémery parait avoir obtenu sans le bien distinguer du soufre doré d'antimoine, comme Ta établi Lémery le fils. Le Traité de l'antimoine est un livre que Ton étudie encore avec fruit, lorsqu'on s'occupe de ce métal, et que Ton veut s'appuyer, dans ses recherches, sur un guide excellent.

Dans les dernières années de sa vie, Lémery se borna à revoir les éditions successives de ses ouvrages, et à lire à l'Académie des sciences quelques Hémoires sur différents sujets de chimie, de médecine et d'histoire naturelle. Les plus remarquables sont, après ceux qui se rapportent à l'antimoine, son explication sur la formation des volcans et des eaux minérales, son examen des eaux de Passy, des observations sur le camphre, sur le miel, sur la cire et sur la manne, enfin des expériences pleines d'intérêt sur la préparation du sublimé corrosif.

Quelle que soit la part que Lémery ait prise aux progrès généraux de la chimie, c'est surtout par les services qu'il a rendus aux sciences médicales qu'il a droit à la reconnaissance et aux éloges de la postérité. Bien qu'entraîné par un penchant naturel vers les hautes recherches de la science, il n'oublia jamais qu'il était médecin, et surtout qu'il avait commencé par l'étude et la pratique de la pharmacie. Frappé de l'incertitude des moyens matériels de Fart de guérir, du peu que Ton savait sur l'origine et la nature des substances médicinales, de l'ini-

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perfection des procédés pharmaceutiques, de la diversité et delà confusion qui existaient dans les formules^ il résolut de porter la lumière dans ces ténèbres et de tirer Part des médicaments de Tétat déplorable dans lequel il languissait.

La pharmacie^ en effet, longtemps embarrassée dans le chaos des compositions arabes, n^avait essayé d'en sortir que pour tomber dans un autre excès, en adoptant aveuglément et sans réserve les préparations chimiques préconisées par l'école de £a£acfîl§e. Ce fut alors une confusion générale. Les médecins de l'ancienne école ne prescrivaient que des électuaires, des confections, des antidotes; compositions monstrueuses que Guy Pat,in. dans son humeur caustique, appelait de la cuisine arabesque, et que Ton nommait plus sérieusement de la Pharmacie galénique, quoiqu'elle fût si éloignée de l'art qu'avait enseigné et pratiqué Galien . Les paracelsistes, au contraire, n'employaient que des préparations métalliques ou minérales, prétendant engager l'art des médicaments dans une route nouvelle à laquelle ils donnaient le nom de Phai^macie chimique. Les premiers, conformant leurs prescriptions à leur singulière doctrine sur la nature des maladies, ne voyaient, dans les substances médicinales, que des alté" rants, des échauffants, des incrassants, et remplissaient leurs formules d'une multitude de drogues dont les unes formaient la base du médicament, tandis que d'autres faisaient fonctions de correctif, A' adjuvant, ou devaient les diWgrer à travers le labyrinthe de l'organisme. Les médicochimistes, à leur tour, tout en condamnant ce fastueux développement de forces médicatrices, semblaient ne compter que sur l'action simple et énergique des préparais

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tions tirées du règne minéral^ mais non sans en entourer remploi des prestiges de la cabale^ de- la magie^ et des explications étranges de la philosophie occulte.

Au milieu de ce déplorable conflit, les apothicaires^ humbles et aveugles exécuteurs de sentences si opposées^ et d'autant plus contradictoires que ceux qui les portaient se rendaient moins compte de leurs motifs^ appelaient de tous leurs vœux une réforme qui vint les dégagea du chaos qui les entourait de toutes parts. En vérité^ quand on considère Tétat de la pharmacie au commencement du dix-septième siècle^ on peut concevoir tout le sel des plaisanteries auxquelles étaient en butte les apothicaires de répoque. Mais il est évident que ces sarcasmes retombaient avant tout sur la médecine^ si peu capable encore de diriger la pharmacie dans une meilleure voie^ et première cause de la confusion funeste dans laquelle Tart tout entier se trouvait alors plongé. Du reste, ces spbituelles attaques devaient bientôt porter leur fruit, et la pharmacie n'est pas celle des branches de la médecine qui devait en profiter le moins, dans l'intérêt de la science comme dans celui de Thumanité.

On ne tarda point, en effet, à comprendre tous les dangers d'une telle position. On s'effraya des abus qui pouvaient résulter de Tincertitude, de la multiplicité des formules, et Ton sentit la nécessité de les déterminer d'une manière précise et uniforme. On publia des dispensaires nationaux et officiels ; des médecins philosophes corrigèrent et simplifièrent les compositions officinales; les pharmaciens eux-mêmes commencèrent à écrire sut leur art. La raison pénétrait insensiblenient dans le dédale des prescriptions pharmaceutiques, et la critique commençait

à donner un certain relief aux ouvrages de chimie et de pharmacie. Zwelfer attaquait la pharmacopée d'Augsbourg et provoquait d^utiles corrections dans ce dispensaire célèbre ; Sassénus montrait les inexactitudes de la pharmacopée de Bruxelles; Charas, avec moins de bonheur^ s'engageait contre Lémery dans une polémique qui devait tourner à l'avantage de ce dernier. On ne pouvait méconnaître^ à tous ces symptômes, une tendance générale vers une réforme à laquelle Tart pharmaceutique aspirait si impatiemment.

Lémery employa quarante années à concourir de tous ses efforts à cette réforme importante. Ses ouvrages principaux, son enseignement public et privé, ses innombrables recherches, Texemple de son habile pratique, sa vie entière, en un mot, fut appliquée à poursuivre ce ré sultat, et il l'atteignit autant que les circonstances au milieu desquelles il vécut s'y prêtèrent à leur tour. Que si Ton considère quelles furent, pour la science, les conséquences d'une volonté aussi persévérante, unie à des talents si rares et si distingués, on verra que c'est aux travaux de Lémery que se rattache la plus heureuse révolution qu'ait éprouvée la chimie, avant celle que vit éclore la fin du dix-huitième siècle ; qu'à partir de son époque, cette science, dégagée des erreurs et des rêveries alchimiques, s'appuya sur les fondements de toute science véritable, l'observation, l'expérience et le raisonnement ; que, désormais, ajournant encore l'émission des hautes théories qui devaient en éclairer l'ensemble, c'est vers la recherche des faits réels et positifs que furent dirigés les travaux des chimistes; qu'enfin, "c'est à son école que se formèrent Lémery fils, Boulduc, Duhamel, Bourdelin, Geoffroy, Le-

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mo^ieri Malouin et une foule d'autres^ jusqu'à Rj^JlfiU^ MaçiçDier et Beauo)^^ qui^ tout en reculant eux-mêmes les limites de la science, reconnurent toujours dans Nicolas Lémery leur premier guide et leur premier maître. Quant à la pharmacie , après l'avoir tirée de la routine, il la fît reposer sur des bases rationnelles, il simplifia ses pria* cipes, perfectionna ses procédés, éclaira sa marche^ re* leva son importance, et l'affranchit pour toujours du patronage orgueilleux et ridicule dont les Macroton et les Desfonandrès (1) de l'époque pensaient l'honorer. La pharmacie, dès lors, cessant de rechercher dans la médecine un appui qu'on lui avait fait payer si cher, alla le demander à la chimie, à la physique, à l'histoire naturelle, et conquit une indépendance dont elle rapporta les fruits à leur honorable source, en contribuant de tous ses efforts à l'avancement des nobles sciences qui l'avaient accueillie.

La pente naturelle du génie de Lémery le portait plutôt aux recherches expérimentales qu'aux spéculations de la théorie et aux travaux d'érudition ; aussi s'arrête-t-il peu aux explications qui ne tombent pas sous les sens, et re^ monte-t-il rarement aux connaissances antérieures sur les sujets qu'il traite. QAttibiilii^est peut-être le seul chi* miste qu'il cite dans ses écrits avec quelque complaisance. S*il répond aux attaques dirigées contre ses opinions, il le fait toujours avec réserve et ne nomme jamais ses adversaires. S'il rapporte quelque assertion généralement admise, mais qu'il juge peu fondée, c'est toujours avec les restrictions d'un esprit sain, judicieux, qui n'accorde rien à l'autorité des autres qu'après son propre et scrupuleux

, (I) Personnages de Molière.

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examen. Il ne hasarde même son opinion personnelle^ lorsqu'elle ne repose que sur des conjectures, qu'avec un ton de défiance et de scepticisme qui est le caractère du vrai savoir ; car, en certaines matières, le doute est un premier pas vers la vérité (1), et rien ne prouve mieux la sincérité du savant, que des conclusions un peu timideSj même sur les sujets qu'il a le mieux approfondis.

Les habitudes privées de Lémery étaient celles d'un homme d'étude et d'un homme de bien. Ses relations intimes se bornaient à sa famille^ à ses malades et à un petit nombre d'amis, parmi lesquels il comptait surtout Régis . Duclos , T ournefort . Du Vernev , HombergjBt An- • toine de Jussieu. Ses rapports scientifiques ne s'étendaient guère que de son laboratoire à l'Académie. Il n'existe aucune trace de sa correspondance. Soit que ses propres travaux l'absorbassent entièrement, soit à cause des lenteurs et des difficultés qui entravaient alors les communications scientifiques, il paraît certain qu'il ne connut, même de réputation, ni^Bûerhaave, ni Stahl,^ chimistes et professeurs comme lui, ses contemporains et ses émules, ni même Beçcher, qui les avait précédés tous les deux.

Hors les rudes épreuves auxquelles le sort l'assujettit pendant quelques années, son existence fut douce, conforme à ses goûts, à ses affections, à ses espérances. Sa vie s'éteignit comme il l'avait souhaité. La mort s'empara de lui, sans le surprendre, entouré de l'estime publique, de l'amour de sa famille, des regrets de la science, des soins de la plus vive et de la plus tendre amitié. Homberg et Duclos ne lui survécurent que de quelques mois.

(1) « Ghe non men che saper, dubbiar m'aggrada. »

(Dante, Infemo.)

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Les honneurs ne devaient pas manquer à la mémoire d^un homme aussi éminent^ et dont la vie privée^ cooune la carrière scientifique^ pouvaient être offertes en exemple à la postérité. A peine la couronne funèbre était-elle fiétrie sur sa tombe^ que déjà Tune des illustrations de son siècle^ Fonlenelle^ son compatriote et son ami^ prononçait son éloge dans le sein de TAcadémie des sciences. Ses deux fils soutinrent trop peu de temps, hélas ! Téclat de son nom et la renommée de son génie. Les éditions de ses écrits se multiplièrent^ les traductions s'en répandirent dans toute TEurope. En chimie^ on en appela partout à l'autorité du grand Lémery. Rien ne manqua donc à sa gloire ; mais il appartenait à sa ville natale d'élever un dernier monument à Tun de ses enfants les plus illustres. En attendant que le bronze ou le marbre reproduisent ses traits vénérables^ pour les exposer au respect et à l'admiration de ses concitoyens^ puissions-nous avoir répondu dignement au vœu de l'Académie de Rouen^ en faisant mieux connaître ses talents et ses vertus ! Heureux nous-méme de payer à sa mémoire le tribut de nos éloges et de notre vénération !

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