‹ Etudes biographiques pour servir à l'histoire des sciencesChapitre 9 sur 23 · VI · texte numérisé non relu

VI

Votiva pateat veluti descripta tabella Vita senis.

(HORAT., Sat. I, m. IL)

Par une belle matinée du mois de mai 1715^ deux vieux amis^ après avoir fait ensemble une assez longue promenade au jardin du Luxembourg^ à Paris, et respiré avec délices un air pur^ embaumé par les exhalaisons fragrantes des buis, des lilas et des roses, s'acheminèrent lentement à travers les rues étroites et tortueuses qui s'étendent sur la croupe de la montagne Sainte-Geneviève, n était près de midi, et le dîner frugal que Tun des deux vieillards offrait à son digue ami, devait avoir pour Tun et pour Tautre un double charme. Il s'agissait, après une longue séparation, de resserrer les liens d'une ancienne et respectable confraternité, et de ranimer leur zèle philosophique par la communication mutuelle des découvertes que chacun d'eux venait de faire dans les champs des hautes sciences. Us arrivèrent bientôt dans

(1) Cet Éloge a été couronné par l'Académie des sciences, arts et belles*Iettres de Rouen, dans sa séance publique du 9 août 1838. '

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la rue Saint-Jean-de-Sea«vais, à quelques pas de Fancien collège de Presles^ et s^rrètèrent à une iBaison de modeste apparence dont la porte s'ouvrit au coup de marteau bien connu de son propriétaire. Après avoir traversé une petite cour^ ils firent quelques pas dans un corridor étroit, descendirent plusieurs degrés et entrée rent dans une salle basse assez va$te, éclairée par d'étroites croisées donnant sur un petit jardin. Le jour était douteux, quoiquMl arrivât de plusieurs points à la fois. La lumièrç ne pénétrait dans Tintérieur qu'à travers des vitraux pk)mbés et découpés en losanges, dont les carreaux étaient de diverses nuances, quoiqu'ils n'eussent jamais été peints. Le sol était de terre battue et cimentée; les murs étaient nus, mais soigneusement blanchis. Au lambris, formé de solives noircies par le temps, était suspendue une multitude d'objets curieux de physique et d'histoire naturelle, d'animaux empaillés, d'appareils de chimie, de coraux et de madrépores, de fragments de végétations extraordinaires. A l'extrémité de la salle opposée à la porte, on remarquait un immense fourneau, d'une construction solide et massive, que surmontait une hotte chargée d'instruments et d'appareils de diverses formes. Les cornues, les ballons et les cuines y disputaient la place aux matras, aux siphons, aux alu« dels. Autour de ce fourneau monumental étaient disposés d'autres fourneaux portatifs et polychrestes, avec leurs alambics, leurs réfrigérants, leurs serpentins, leurs rosaires ; des athanors, des bains de sable, des fourneaux à réverbère, avec leurs dômes, leurs têtes de more, leurs chapes de cuivre ou d'étain. Au centre de cette vaste pièce, on voyait une grande table couverte d'us-

teiisiles^ de vases^ de capsules^ d'alambics de verre à double et triple étage, df'appareils sublimatoires avec kurs longs câaes disposés en pyramides. Une lampe de cuivre^ suspendue au plancher^ se balançait dans l'espace ; des caractères de chimie^ des tables arithmétiques^ des ardoises sillonnées par la craie couvraient les parois de la salle^ et^ à chacun de ses angles, des sabliers de dimensions diverses servaient à mesurer le temps et à régler la durée des opérations.

Ce laboratoire, il était facile d'en juger d'un coup d'oeil, n'était pas celui d'un alchimiste du xvi* siècle. On n'y remarquait aucun de ces appareils étranges qui rappelaient par la singdarité de leurs formes, les idées bizarres que ces hommes avaient conçues sur la nature des éléments et des mixtes. On n'y voyait aucun de ces emblèmes, de ces allégories, de ces figures symboliques à l'aide desquelles ils pensaient cacher à Tintelligence du vulgaire de prétendus secrets, déjà si obscurs même pour les véritables adeptes. Rien n'y rappelait le mystère, le charlatanisme ou la cabalCé Tout, au contraire, portait ici le caractère de l'étude laborieuse, de la science utile ; tocfl annonçait le savant modeste qui a consacré sa vie> dte bonne foi et sans réserve, à la recherche de la vérité.

Celui des deux vieillards qui paraissait faire à son ami les honneurs de sa chère retraite, le conduisit à l^un des angles du laboratoire, près d'une croisée, et lui montra avec une joie difficilement contenue, un matras à col très^ court, à large ouverture, dont la voûte était tapissée d'une multitude de cristaux blancs, en forme d'aiguilles (1). 11

(I) Voyez Mémoires de rAcadémie des sciences pour l'année 1709; p. 4Vi et Cours de chiinie de Lémery, p. 203 (Kdition de Baron^ 1766);

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détacha avec précaution quelques-uns de ces cristaux^ les mit dans une capsule de verre^ et les présenta à son ami^ qui en examina la forme avec une loupe^ et parut ravi d'étonnement.

— a Vous voyez, dit le premier, que le vitriol que Ton employait jusqu'ici dans la préparation, du sublimé corrosif, n'était pas indispensable, car le sel que je vous montre est im sublimé obtenu uniquement par Faction du sel marin sur le mercure, et néanmoins, il jouit des mêmes propriétés que celui que Ton préparait par Tancien procédé. Voyez ! il cristallise de même, il est soluble dans Tesprit-de-vin, dans Feau distillée^ et, si l'on ajoute à sa dissolution de Teau de chaux, on voit apparaître cette belle liqueur d'un jaune doré, que vous connaissez sous le nom d'Eau phagédénique. »

11 ramena ensuite son ami auprès du grand fourneau, et lui montra, dans une large terrine, une sorte de pâte formée par un mélange de soufre^ de limaille de fer et d'eau. Il plaça cette terrine sur un feu assez vif. Après qu'il eut agité le mélange avec une spatule de fer, il s'en exhala des vapeurs qui ne tardèrent pas à prendre feu et à brûler avec une flamme bleuâtre. La matière prit une teintenoire ; les vapeurs qui s'en échappaient devinrent alors moins abondantes^ et la flamme s'éteignit. Le mélange devint solide, prit une couleur brun rougeâtre, et finit par présenter^'aspect d'une masse pulvérulente d'un beau rouge foncé (1).

— a Je ne puis m'empêcher, dit l'opérateur, de voir dans cette expérience une image frappante du méca-

(1) Voyez Cours de chimie de Lémery, page 149 ; et Mémoires de r Académie des Science?, année 1700, p. 51.

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nisme des volcans et l'explication des tremblements de terre qui accompagnent souvent leurs éruptions. Vous savez que les gouffres du Vésuve et de PEtna renferment en grande abondance des matières ferrugineuses^ et que leurs parois sont couvertes de scories semblables à celles qui se séparent du fer dans les forges. Quant à Teau^ le voisinage de la mer ne permet pas de douter qu'elle n'y pénètre par des voies souterraines^ et Tair^ qui est aussi nécessaire à cette grande opération^ peut facilement s'y introduire par les crevasses et les fentes du terrain. Alors l'action s'établit. Si de grandes issues s'ouvrent aux vapeurSj elless'échappentviolemmentets'enfiamment ; mais, s'il leur manque une voie pour s'exhaler au dehors, elles soulèvent les masses qui leur font obstacle, et produisent ces grandes commotions, ces bouleversements qui chan* gent parfois la surface entière d'une contrée. La même cause, selon moi, produit la chaleur naturelle des eaux thermales et la minéralisation des eaux sulfureuses ou vitrioliques, que l'on trouve ordinairement dans le voisi* nage des volcans et de quelques hautes montagnes qui, sans doute, renferment dans leurs profondeurs des ma* tériaux analogues (i).

a Et vous, mon savant confrère, qui avez tant appris dans vos voyages et tant découvert par vos propres travaux, ne me direz-vous rien de vos recherches récentes? Par exemple, de votre nouveau pyrophore, que j'appelerais volontiers éponge de lumière, si supérieur même à la pierre de Bologne, de votre théorie des alcalis et des acides, ou de votre merveilleux phosphore animal, qui ouvre à la

(t) Tout erronée qu'est aujourd'hui cette théorie, elle n'était pas moins ingénieuse et probable à l'époque où elle parut.

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fois un champ si vaste aux observations de la physique et de la chimie ? Du reste^ nous deviserons de tout cela ir^er pocuia et scyphosy car j'aperçois ma ménagère qui^ non moins exacte que l'angelus^ s'impatiente de notre causerie, et dont les fourneaux exercent sur les miens^ à certaines heures^ un empire despotique auquel j'essaierais vaine* ment de m'opposer. »

Mais il est temps de faire mieux connaître les deux personnages qui^ à cette époque encore éloignée de celle où la science devait s'établir définitivement sur les bases de l'observation et de l'analyse philosophique^ devançaient de si loin la noarche de la chimie^ ou la préparaient par des recherches si laborieuses et des vues théoriques si élevées.

Celui qui recevait de son illustre ami cette hospitalité cordiale et affectueuse^ était un étranger^ à l'accent tudesque^ dont le langage bizarre empruntait des tours et des expressions à toutes les langues anciennes et modernes* 11 était de petite taille^ d'une complexion faible; mais on voyait que chez lui le courage tenait lieu de la force. Sa physionomie était animée ; son regard vif^ pénétrant était néanmoins plein de bonté et de candeur. On apercevait facilement sur sa figure les traces d'une vie agitée, aventureuse ; on y lisait l'expression de la curiosité, du désir d'apprendre, l'habitude de la réflexion et du travail. Ce savant vieillard était Guillaume Homberg.

Né à Batavia, quoique d'origine saxonne, Homberg avait été reçu avocat à Magdebourg et docteur en médecine à l'université de Wittemberg. Il avait étudié la physique avec Otto de Guericke, en Saxe, et avec Harc-Antonio Celio, à Rome ; la chimie avec Bûylgjsn Angleterre, et avec KundkeletBaj^dqyin en Allemagne; l'anatomie avecGjraff

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en Hollande. Il avait été tour à tour botaniste, mécanicien^ astronome; il avait cultivé la peinture^ la sculpture^ la musique. Enfin^ retenu en France par Colbert, il s'y était marié : il faisait partie de TAcadémie des Sciences^ était démonstrateur de chimie^ et médecin du duc d'Orléans^ qui devint régent à la mort de Louis XIY.

L'autre vieillard était Français. Son élocution était facile^ claire^ méthodique. Sa taille était élevée ; ses traits étaient réguliers ; sa physionomie noble semblait réfléchir les belles qualités de son âme. Son regard^ encore vif malgré rage, était plein d'aménité et de bienveillance. ATaisance avec la quelle il touchait les ustensiles, disposait un appareil ou préparait une opération, on reconnaissait une grande adresse naturelle, aidée d'une longue et heureuse pratique. Ses démonstrations étaient claires, ses arguments ingé* nieux; ses expériences réussissaient toujours. On retrouvait, dans ce chimiste émérite,les traces des qualités brillantes qui naguère l'avaient placé si haut parmi les savants de son époque ; on reconnaissait le profond érudit, l'expérimentateur habile, le professeur éloquent : l'Europe savante, en le voyant, eût aussitôt nommé Nicolas {,<]gmt£.

Les deux amis étaient entrés dans une petite pièce proprement décorée, contiguë au laboratoire, et qui prenait aussi jour sur le jardin. Le couvert avait été mis dans ce local riant, dont la porte principale était vitrée et donnait sur un parterre déjà couvert des plus jolies fleurs. Le mur opposé était masqué par une treille en arceaux, au delà de laquelle on apercevait, à gauche, le dôme de la Sorbonne et la tour de Sainte-Geneviève, à droite la flèche de Saint-Germain-des-Prés et le clocher de Saint-Se vérin. Les rayons d'un soleil printanier, l'aspect du parterre fleuri.

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le son des cloches qui retentissait encore au sommet des campaniles de toutes les chapelles environnantes^ donnaient à cet ensemble un air de sérénité et de fête qui ré* chauffait le cœur des deux vieillards^ sous Tinfluence des plus douces impressions et des plus agréables souvenirs. Le banquet amical fut assez prolongé^ parce que les deux convives l'interrompaient à chaque instant par le récit de quelque anecdote^ par des digressions savantes, par des remarques pleines dMntérêt et de nouveauté. Enfin, aux communications scientifiques succédèrent les épanchements intimes de Tamitié. Homberg pria Lémery de lui raconter sa vie privée. Celui-ci n'y consentit qu'à la condition que son ami lui donnerait, sur la sienne, des détails que sa carrière cosmopolite promettait <de rendre si piquants et si instructifs. Homberg prit donc la parole ; mais, impatient de la céder a son ami, il passa rapidement sur les circonstances qu'il savait être connues de lui, et, après avoir satisfait sa curiosité obligeante, il laissa Lémery s^exprimer comme il suit :

— « Je suis né à Rouen, le 19 novembre 4645. J'étais le cinquième enfant et le troisième fils de Julien Lémery, procureur au parlement de Normandie, et de Suzanne Duchemin, ma bonne et tendre mère, qu'il avait épousée en seconde noces. Notre famille, qui était ancienne dans la province, avait embrassé depuis longtemps la religion réformée. Mon aïeul, Nicolas Lémery, aussi procureur au parlementdeNormandie, avait été obligédefuir de Rouen, lorsque cette ville, en i 589, était tombée au pouvoir de la Ligue. Il se réfugia à Caen, où le Parlement royaliste tenait alors ses séances, et il fut admis à y exercer ses

fenctionsi sous le serment de n'avoir jamais adhéré à Tunion des rebelles. Il revint à Rouen^ ainsi que sa famille^ aiHrès Tavénement de Henri IV^ et rentra dans l'exercice de sa charge, dans laquelle mon père ne tarda pas à lui succéder.

a J'avais à peine douze ans^ quand j'eus le malheur de perdre mon père. Des sept enfants qu'il avait eus de son second mariage^ quatre seulement vivaient encore^ et il ne restait à notre mère qu'une médiocre fortune. Mon frère aîné, Louis^ était destiné à la carrière du barreau, mais on n'avait aucun projet arrêté à mon égard. Un parent de la famille, M. Boiu*ilQt« maître apothicaire et chimiste de quelque habileté pour l'époque, m'avait pris en amitié et parlait de faire de moi son héritier et son successeur. J'allais souvent le voir. M. Bourdot, un peu imbu des idées de ce qu'on appelait alor^ l'école de Paracelse, inclinait, toutefois, vers la doctrine plus rationnelle de Nicolas Lefebvre. Il faisait parfois, devant mes yeux, des expériences qui excitaient vivement ma curiosité d'enfant. Je me souviens, entre autres, delà vive impression que fit sur mon esprit l'expérience, nouvelle à cette époque, de l'action des acides et des alcalis sur le sirop violât. Une liqueur incolore comme le vinaigre distillé ou le jus de citron, changeait en beau rouge l'infusion parfaitement bleue des fleurs de violettes, tandis qu'une autre liqueur, également limpide et sans couleur, comme une solution d'alcali du tartre, la faisait d'abord revenir au bleu, puis la changeait bientôt en vert. Il eut beau me parler, pour me rendre compte de ce phénomène, de facultés occultes, d'atomes crochus et d'influences sympathiques, ce fait ne resta pas moins à mes yeux un phénomène étrange et

inexpliqué^ sinon inexplicable. Une autre fois^ M. Bourdot plaça dans ma main une fiole qui contenait de Thuile ou plutôt de Facide de vitriol^ et dans laquelle il versa peu à peu de Teau très-froide que j'étais allé puiser moi*méme à la fontaine. Je sentis d'abord avec surprise le vase s'échauffer; puis la chaleur augmenta^ ainsi que mon éton« nement^ et sans doute la rougeur qui couvrait mon visage ; enfin^ la liqueur s'échauffa au point de brûler ma main ; mais^ plus émerveillé du phénomène que sensible à la douleur^ je regardais avec anxiété^ tantôt la fiole^ tantôt M . Bourdot, n'ayant la force de parler, ni pour me plaindre, ni pour exprimer mon admiration. Cependant, la douleur fut la plus forte, le vase s'échappa de ma main, et se brisa sur la carreau que je vis aussitôt couvert d'une mousse écumeuse, comme si le liquide qui venait de s'y répandre eût été en ébuUition. Tout cela excitait dans ma jeune âme un intérêt profond, et le désir extrême de pénétrer tous ces mystères. Ainsi se révélait ma vocation, car j'avais déjà résolu de consacrer ma vie à l'étude des phénomènes de la nature, et particulièrement à celle de la chimie.

« Aussitôt que j'eus tei*miné mes études classiques, j'entrai chez H. Bourdot comme élève en pharmacie. Les détails minutieux et parfois routiniers de la pharmacie pratique ne diminuèrent point ma passion pour les belles sciences que je regardais comme la base et Tobjet principal de la profession de pharmacien et, quoiqu'il y eût bien loin de la pharmacie galénique de l'époque aux expériences, aux théories brillantes qui avaient séduit mon imagination, je ne laissai pas de m'appliquera mes devoirs avec un zèle véritable dont je ne tardai point à recueillir le fruit. Je passai chez M. Bourdot plusieurs an-

nées, pendant lesquelles je fis quelques progrès dans la connaissance de Thistoire naturelle, je rassemblai une multitude d'observations pratiques, et je me familiarisai avec les manipulations du laboratoire : exercice bien important auquel j'ai dû, plus tard, de grands, de réels avantages. A d'autres écoles, j'ai pu acquérir des connaissances plus nombreuses et plus relevées; chez M. Bour* dot, je contractai l'habitude du travail, de l'exactitude, la justesse du coup d'œil, l'habileté des mains, en un mot ces éléments de bonne pratique et d'observation consciencieuse, si nécessaires dans les sciences expérimentales,

a Mon apprentissage fini, je me décidai à quitter ma ville natale pour venir chercher, soit à Paris, soit dans quelque autre université célèbre, de nouveaux sujets d'étude et de nouvelles lumières. J'avais alors vingt et un ans. En arrivant à Paris, j'allai visiter Christophe Glazer , alors démonstrateur de chimie au Jardin du roi, à qui j'étais recommandé. A cette époque, vous le savez, les professeurs admettaient chez eux, comme pensionnaires, les jeunes gens jaloux de s'instruire par des rapports habituels avec leurs maîtres. J'allai donc habiter chez Glazer, et je fus admis à travailler dans son laboratoire. Glazer était l'un des derniers sectateurs de Paracelse et[de l'ancienne alchimie. Hors des apophthegraes de son mattre, qu'il répétait habituellement avec emphase, on n'obtenait de lui aucune sorte d'explication. Il reculait devant toute discussion qui eût pu faire naître une controverse ou faire jaillir quelque vérité nouvelle. Je me souviens qu'il classait toutes les maladies dans trois catégories générales, selon qu'elles provenaient de l'altération du soufre, du sel ou du mercure f qui, selon sa doctrine, composaient le

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eorps humain^ ainsi que tous les êtres naturels^ et qu^il conseillait de traiter les malades conformément à cette belle théorie. L^antimoine était^ à ses yeux^ le premier des médicaments Je pourrais dire le médicament unique^ s'il n'avait bien voulu y joindre son sel polychreste, an moyen duquel on devait obtenir toutes les cures auxquelles rémétique n'avait pu suffire.

« J'eus bientôt mesuré toute la portée philosophique de Glazer et celle de ses théories. Aussi je me hâtai de me séparer de lui^ et je résolus de parcourir la France et les nations voisines pour connaître les savants de chaque pays. Vous savez mieux que moi^ mon cher confrère^ ce que l'on gagne à voyager^ à visiter les hommes de génie, à s'entretenir familièrement avec eux, à puiser dans leur conversation et dans leur intimité, ces connaissances que l'on n'acquiert que lentement par la méditation, et que l'on cherche trop souvent en vain dans les livres.

— Vérité incontestable, s'écria Homberg, et dont j'ai fait l'application dans tout le cours de ma vie ! la science est un vaste champ dont les fruits sont rares et disséminés sur un espace immense. J'y ai glané pendant quarante ans avec ardeur, et, toutefois, ma récolte scientifique n'est pas considérable. »

« — Je m'arrêtai à Montpellier, continua Lémery. M. Verchant, apothicafare distingué de cette ville savante, m'admit chez lui comme pensionnaire, et m'ouvrit son laboratoire. Je trouvai, <5hez M. Verchant, l'avantage de recevoir les avis d'un maître habile, de travailler à des recherches qui m'étaient propres, et d^enseigner la chimie à (Quelques jeunes étudiants qui, à leur tour, m'initièrent aux connaissances médicales; Les difficultés que j'avais

rencontrées dans Tétude de ma science favorite^ l^obscurité que j'avais eue à percer pour arriver à quelques notions positives^ me déterminèrent à choisir une voie nouvelle^ soit pour m'y rendre plus habile^ soit pour renseigner aux autres. Je m'attachai d'abord à établir bien clairement dans mon esprit les points de la science qui devaient être la matière de mes leçons ; puis^ revenant sur la route que j'avais parcourue pour en acquérir une idée bien exacte^ ce fut par cette voie que je dirigeai mes auditeurs^ en écartant avec soin tous les obstacles qui m'avaient arrêté. Les efforts que je faisais ainsi pour rendre mes démonsr trations claires et faciles à saisir^ me les rendaient aussi plus évidentes à moi-même. Je repoussai le langage obscur et énigmatique des écoles^ pour ne me servir que de termes précis et intelligibles. Enfin^ exercé comme je l'étais aux manipulations^ je m'attachai à rendre mes expériences frappantes pour les sens comme pour l'esprit. C'était, il faut le dire, une sorte d'innovation que je venais de tenter dans l'enseignement de la chimie. Mes ■ leçons, d'abord destinées à quelques écoliers, furent bientôt suivies par un grand nombre d'étudiants, de médecins et même de professeurs de l'illustre Faculté. Mon zèle s'accrut naturellement avec l'importance de mon auditoire, et je fis de nouveaux efforts pour me montrer digne de la faveur dont j'étais l'objet ; mais ce n'était pas sans effroi que je mesurais l'étendue de ma tâche et que, du rang d'élève, je me voyais porté tout d'un coup à celui de professeur, en face même des maîtres dont j'étais venu recevoir les leçons.

«Il n'était guère possible à un homme d'études d'habiter quelque temps Montpellier sans devenir médecin, car cette

ville était alors tout entière une vaste école médicale. Je profitai donc de mon séjour pour étudier les diverses parties de cet art, et je commençai même à m'y exercer à la pratique; mais je sentis bientôt le besoin de revenir à mes études de prédilection, et de reprendre le cours de mes voyages. J'y consacrai encore quelques années, après lesquelles je revins à Paris.

« Une nouvelle ère scientifique s'était ouverte à l'époque même où j'avais quitté la capitale. Déjà, pendant la première moitié du dix-septième siècle, la nécessité généralement sentie d'ouvrir aux sciences une route plus large et de leur imprimer une marche plus philosophique, avait donné naissance à des réunions, à des conférences ouvertes chez quelques particuliers, où l'on venait échanger des vues d'amélioration, se communiquer «les découvertes récentes, s'exciter réciproquement à la recherche de vérités nouvelles. Dès l'année 1640, ces conférences eurent lieu chez le père Mersenn e, chez M. de Monmort, chez M. Thévenot, et devinrent le prélude de là fondation des Académies. Le collège philosophique d'Oxford, puis de Londres, fut la première assemblée de ce genre revêtue d'un caractère officiel et pourvue de lettres-patentes. Plus tard, et successivement, l'Académie Del Cimento, à Florence, la Société Royale, à Londres, et l'Académie royale des sciences, à Paris, réalisèrent plus complètement cette pensée, devinrent le centre des relations scientifiques, et contribuèrent ainsi puissamment aux progrès delà philosophie naturelle.Toutefois, les conférences particulières subsistèrent encore quelque temps. C'étaient comme autant d'Académies secondaires où les jeunes savants et les étrangers venaient exposer les doctrines nouvelles et essayer

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leurs talents. Les plus célèbres et les plus suivies alors^ étaient celles de M. Juste l^ secrétaire du roi^ et de Tabbé Bourdel ot, médecin du prince de Condé. Ces dernières avaient lieu dans le palais même du prince^ qui y assistait fréquemment. C'est là que je fis connaissance avec Tillufrtre Toumefor t, le bon et savant Régis^ Téloquent et ingénieux duYerney; j'y rencontrai aussi Guy Patin^ vieillard caustique^ spirituel^ fort érudit^ et aussi ennemi de l'antimoine que les sectateurs de P aracelge en étaient les partisans enthousiastes. Quelques leçons que j'eus occasion de faire en présence de ces hommes célèbres et du vainqueur de Rocroy^ me valurent les applaudissements des premiers et l'estime du héros^ qui me fit plus d'une fois l'honneur d'assister à mes expériences^ et de m'admettre à son intimité dans sa belle retraite de Chantilly. Peu d'années après, je me mariai ; je pris le titre de maître apothicaire^ et je commençai à professer publiquement la chimie. »

a — Arrêtons-nous ici, je vous prie, interrompit Homberg, et laissez-moi me rappeler les circonstances encore si présentes à mon esprit de mon premier voyage en France, et de l'époque où j'eus le bonheur de gagner votre amitié. J'arrivais d'Italie, et je me disposais à passer en Angleterre, quand la renommée de vos leçons me détermina à m'arréter à Paris. J'allai aussitôt me loger dans la rue Galande, avec la foule de vos élèves, de vos pensionnaires, et je vins me mêlera votre nombreuji au«ditoire d'étudiants, de dames, de savants et de grands seigneurs. Je vois encore ce fameux amphithéâtre d'où sortait une chimie nouvelle qui devait bientôt se répandre dans toute l'Europe, sous l'autorité dé votre nom déjà

célèbre; laboratoire plutôt qu^amphitbéàtre^ plutôt encore caveau magique^ dont votre parole facile et élégante^ vos démonstrations lumineuses avaient fait^ pour vos audi* teurs^ le portique d'Athènes ou les jardins d'Académus. Devenu votre élève; votre commensal, c'est à vous que je dus mes premières connaissances en chimie ; c'est votre exemple qui m'inspira, pour cette belle science, ce goût, je pourrais dire cette passion qui devait dominer toutes celles qui germaient à la €ois dans mon âme ardente. Après avoir recueilli vos savantes leçons, je partis pour l'Angleterre; mais vous n'avez pas oublié que, l'année suivante, je revins à Paris, escorté de quarante enfants de l'Ecosse, qu'attirait en France la célébrité de votre enseignement, et qui ne retournèrent dans leur patrie que pour y propager les doctrines et la renommée de leur illustre maître. » a — Je ne me suis point abusé, continua Lémery, sur les causes de la vogue singulière qui s'attacha dès lors à mes leçons comme à mes écrits. La chimie, jusque-là, n'avait jamais été enseignée de bonne foi. Quelque chose d'obscur et de mystique, dernières traces de l'alchimie des siècles précédents, était toujours mêlé à ses préceptes et semait d'entraves réelles les abords de cette science. Au lieu d'exposer les faits connus d'une manière simple et intelligible, on s'était plu à les envelopper de mystère, à les revêtir d'un langage énigmatique dont la clef n'appartenait qu'à un petit nombre d'adeptes; pour tous les autres, il n'y avait qu'obscurité, confusion et prestige. Les métaux sympathisaient avec les planètes et avec les parties du corps humain ; on les représentait par des caractères ou par des animaux symboliques ; le secret des opérations était caché sous des allégories, ou

bien elles étaient décrites de manière à être inexécutables. Les quatre élànents de la philosophie péripatéticienne étaient réunis^ ou plutôt confondus avec un prétendu esprit universel^ un alcahest^ un élément prédestiné auquel on affectait de croire sans Tavoir jamais vu. Les propriétés des mixtes s'expliquaient par des sympathies^ des facultés occultes et imaginaires. Les produits obtenus étaient des élixirs^ des quintessences^ des arcanes^ des panacées. Enfin les théories les plus étranges^ les plus absurdes^ prenaient la place des faits et de la raison; des supercheries tenaient lieu de la science^ et les mots mêmes de la langue scientifique étaient autant de voiles répandus comme à dessein sur la vérité. Je venais^ l'un des premiers^ essayer de porter la lumière dans ce chaos. Je m'efforçai de dissiper l'obscurité des faits et les ténèbres du langage. Je fis le sacrifice des merveilles en faveur des vérités évidentes. La chimie que j'enseignai ne promit plus que ce qu'elle devait tenir. Ce qu'elle perdait de son prestige^ -elle le gagnait en clarté^ en certitude; et l'on me

' sut gré^ sans doute, des efforts que je fis pour rendre vraie^ simple et précise^ une science jusqu'alors si ob« scure et si mensongère.

a Aux avantages que je retirais de mon enseignement se joignaient ceux de ma pharmacie^ alors fort achalandée. Quelques préparations nouvelles assez efficaces^ d'autres que ma longue pratique m'avait permis de perfectionner^ attiraient sur mon établissement la confiance et la faveur du public. Ha famille s'était augmentée de deux fils; ma fortune était en voie de prospérité; un tel bonheur pouvait-il être durable ? Avancer à la fois dans

. l'estime publique et dans la fortune; voir s'accroître et se

resserrer les liens de sa famille^ tant de biens ne sauraient être longtemps le partage d'un seul homme. Le sort en décida ainsi à mon égard. Entre vous et moi, mou cher collègue, il y a eu plus d'un point de conformité. Tous deux élevés dans la même religion, nous avons regardé longtemps comme un devoir de persister dans la foi qui nous avait été transmise. Peu versés dans les matières religieuses, ayant dirigé notre esprit vers des recherches d'une autre nature, nous restions attachés à une croyance qui, jusque-là, avait suffi à nos cœurs. Des esprits plus éclairés sans doute, avaient décidé que nous devions modifier notre foi, pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand profit de nos âmes. Nous avons dû céder ; mais que de maux avaient précédé cette conversion ! Par combien de misères je devais préluder à ce changement de croyance ! Étranger, voyageur, célibataire, vous n'avez pas connu, mon ami, de semblables malheurs, et peut-être devrais-je ici vous les taire, puisqu'enfin la trace en a disparu. »

« — Détrompez-vous, reprit Homberg, j'ai souffert aussi pour la même cause. Mes voyages n'ont pas toujours eu pour motif mon zèle pour la science. Quand je quittai pour la première fois l'Italie, c'est que l'on commençait à m'inquiéter pour ma foi. La même cause me fit plus tard abandonner la France. Lorsque j'y revins, j'étais décidé à abjurer en faveur de l'Église catholique; mais, pour cela, il m'avait fallu renoncer à ma patrie, à ma fortune et à la bénédiction de mon père... Poursuivez, je vous prie, un récil qui m'intéresse sous tant de rapports. » Lémery continua :

a — Des avis secrets m'avaient averti que des rigueurs

allaient s'exercer contre mes coreligionnaires^ lorsque tout à coup je reçus Tordre de renoncer à mes cours et de fermer mon établissement. Je songeai un moment à me retirer en Allemagne. M. de Spanhe im. envoyé de rélecteur de Brandebourg, que j'avais euHionneur de compter parmi mes élèves, apprit mes dispositions et me proposa, au nom de son prince, de créer pour moi une chaire de chimie à Berlin. Je ne pus me décider à quitter ma patrie ; j'espérais toujours quelque adoucissement à Tarrét qui venait de m'atteindre, et j'attendais en silence des temps meilleurs. Je continuai même en secret de faire quelques cours, lorsque la mort de Colbert, l'ami des sciences, votre protecteur et le mien, vint m'enlever mon dernier espoir. Les rigueurs envers les réformés devinrent de plus en plus actives, et Louvoîs, animé contre eux par les instigations de la politique étrangère et par son ressentiment contre Colbert, ne mit bientôt plus de bornes à la persécution. Je passai en Angleterre. Je fus présenté au roi Charles II, qui m'accueillit avec bonté et voulut bien ra'assurer de sa royale protection. Mais l'Angleterre était elle-même agitée par les symptômes d'une révolution imminente, et, craignant de n'y pas trouver plus de sécurité qu'en France, je ne tardai pas à revenir auprès de ma famille.

a La proscription ne s'était pas encore étendue jusqu'aux membres des facultés; je crus donc convenable de prendre le grade de docteur en médecine, et je m'adressai pour cela à l'université de Caen, où ma famille était connue et où j'espérais trouver une protection, en cas de revers. Je revins ensuite à Paris; j'y fus bientôt accueilli par une nombreuse clientèle, sans retrouver

NICOLAS LEMERT. 1 99

néanmoins plus de calme et de sécurité. Les rigueurs et les poursuites augmentaient de jour en jour. Enfin la révocation de l'édit de Nantes vint m'enlever d'un seul coup toutes mes ressources. L'exercice de la médecine me fut interdit; ma fortune fut renversée de fond en comble ; ma famille perdait^ à la fois^ son bien-être actuel et tout son avenir.

a Au nombre de mes anciens amis^ se trouvaient plusieurs savants et quelques ecclésiastiques qui^ dans leur attachement pour moi^ autant que dans leur zèle religieux^ s'appliquèrent à me faire revenir de ce qu'ils appelaient mes erreurs, et à me ramener à l'orthodoxie. Régis, Bourdelot et Auzout, mon compatriote, entreprîrent ma conversion et celle de ma famille. Je me laissai facilement convaincre, car ma confiance en mes amis égalait mon ignorance en pareilles matières. Je craignis de souflTrir pour une mauvaise cause et d'entratner ma famille dans une série de malheurs que je devais lui épargner par tous les sacrifices. Enfin je cédai aux sollicitations autant qu'aux preuves, et j'entrai dans le sein de l'Église catholique. J'avais cru, par cet acte solennel, désarmer entièrement le sort qui me poursuivait; il ne devait pas en être tout à fait ainsi.

a Rien ne s'opposait à ce que je reprisse mon enseignement et l'exercice de la médecine, mais il n'en était pas de même relativement à la pharmacie, qui m'eût été d'un grand secours pour rétablir ma fortune. En prenant le titre de docteur en médecine, j'avais, en eff*et, renoncé à celui de pharmacien. Les lettres patentes que je reçus du roi, à cet effet, ne purent vaincre l'opposition du lieutenant général de police, de la faculté de médecine et des

200 ÉTUDEi BIOGRAPHIQUES.

mattres-gardes apothicaires. Toutefois^ les pharmaciens de Paris, avec un désiotéressement que je ne saurais trop louer^ se désistèrent de bonne grâce^ sans doute en faveur des services que J'avais eu le bonheur de rendre à la profession. Ce témoignage de déférence et d'estime, dont je fus profondément touché, me détermina à consacrer désormais mes travaux au perfectionnement de la pharmacie. Avec le repos et la sécurité, j'avais repris mes études favorites. En 1697, je publiai ma Fharmaeopée universellCy et. Tannée suivante, mon Dictionnaire des drogues simples. Ces deux ouvrages, fruits de douze années de recherches, reçurent un accueil qui me dédommagea amplement des peines qu'ils m'avaient coûtées. Us m'ouvrirent les portes de l'Académie des sciences, où vous m'aviez précédé, mon cher ami, et ce fut pour moi un grand bonheur de voir ainsi se resserrer les liens de notre ancien attachement, sous les auspices d'une honorable confraternité scientifique.

« Après la joie de me trouver assis près de vous à l'Académie, rien ne pouvait m'en causer davantage que de voir un jour mes deux fils s'y placer à mes côtés, et ce bonheur, j'en jouis aujourd'hui délicieusement. Parvenu au déclin de ma vie, il m'est doux de penser que mes travaux, continues par mes enfants, permettront à mon nom de vivre quelque temps de plus dans les fastes de la science. Que me reste-t-il donc à demander au ciel, si ce n'est de jouir, quelques moments encore, d'un repos acheté par tant de sacrifices, d'en jouir entouré de l'estime des hommes, de la tendresse d'une heureuse famille, et d'y joindre quelquefois, comme aujourd'hui, les doux épanchements d'une vive et sincère amitié ! »

nie velut fidis arcana sodalibas olim Credebat libris.

(HoRAT., Sat. ï, lih. II.)

Les souhaits que Lémery venait d'exprimer^ et auxquels son ami avait répondu avec effusion^ ne devaient pas se réaliser. Cette année 1715^ qui enlevait à la France le roi Louis XIV; aux lettres et à la philosophie Fénelon et Malebranche ; à Thistoire naturelle Ifprip et Magnol^ devait aussi ravir aux sciences Guillaume Homberg et Nicolas Lémery : dernier rapport qui unissait deux liommes qu'une singulière conformité de goûts et de circonstances avait rapprochés durant toute leurvie^ et devait accompagner jusqu'au tombeau.

Le nom de Nicolas Lémery occupe une place importante dans l'histoire des sciences physiques^ naturelles et médicales. Ce savant professa pendant une période de vingt-cinq années, et ses cours offrirent le premier exemple d'un succès populaire attaché à l'enseignement sérieux de la chimie. Ses écrits attirèrent sur cette science^ vers la fin du xvip siècle^ l'attention de tous les savants de l'Europe^ et l'autorité de son nom se soutint avec gloire durant la majeure partie du siècle suivant. Comme professeur et comme praticien^ il propagea Fétude de la chimie et ses applications; comme pharmacologiste^ il rendit de nombreux^ d'importants services à l'art de préparer les médicaments. Pour apprécier convenablement les travaux d'un tel homme, pour fixer le rang dont il est digne parmi ceux qui ont concouru au développement

202 ÉTTDES BlOGftAPfflQDBS.

des connaitfances humaines^ Q fant donc le ions ces divers rapports. Il faat examiner l'état général de la science à Tépoqne où il parut, les obstacles qu'il dut rencontrer et ceux dont il triompha, le mouvement qu'il imprima aux sciences expérimentales, les découvertes qui furent le fruit de ses recherches, enfin l'influence qu'il exerça sur son époque et le perfectionnement dont la science est redevable à ses efforts comme à son génie. Sans remonter, dans l'histoire des sciences, aux documents obscurs et fabuleux qui se rapportent à leur origine, il est toujours curieux, pour le philosophe, d'étudier cette histoire à partir du moment où elle acquiert quelque certitude, de comparer les progrès des connaissances humaines avec la marche générale de la civilisation, et d'examiner l'influence des idées dominantes de chaque période sur leur développement. C'est seulement vers le vni* siècle que l'histobe de la chimie commence à présenter, sous ce point de vue, un véritable intérêt; alors que Géber répandit, parmi les Arabes, les connaissances qui, de TEgypte, où la chimie semble avoir pris naissance, avaient passé chez les Grecs et s'y étaient conservées pendant plusieurs siècles, sans faire de notables progrès. Les Arabes avaient de tous temps cultivé l'astronomie avec succès; ils étudièrent la chimie avec la même ardeur, et souvent ils se plurent à réunir ces deux sciences par d'intimes rapports. Les merveilles de la chimie leur semblaient ne pouvoir provenir que d'une source divine, et ils cherchèrent, dans son étude, d'autres merveilles créées par leur active imagination. A Géber succédèrent une foule d'autres chimistes arabes qui, sans beaucoup augmenter les conquêtes de la science, en firent quelque-

NICOLAS LÈMERY. 203

fois d'heureuses applications. Au xrF siècle, les croisades ayant établi de fréquentes communications entre les Européens et les Orientaux, les connaissances cultivées par les Arabes ne tardèrent pas à se répandre en Occident, et, dès lors, une nouvelle, une immense carrière s'ouvrit au développement des sciences et de l'esprit humain.

La chimie devint bientôt, en Europe, Tobjet de Tétude et des recherches de quelques hommes doués d'un génie vraiment supérieur. Comme les lumières étaient alors le partage exclusif des théologiens, il ne faut pas s'étonner de ne compter presque que des moines et des prêtres parmi les chimistes de cette époque. Roger BacoQ était : cordelier, Albert le Grand dominicain, puis évéque de Ra* ' tisbonne, ^Ja^m ond Cu lle était moine espagnol, Rjpley chanoine de Bri31ington, Baâilfi^alentin religieux de Saint-Benoit. Ainsi, et d'après les circonstances qui entourent son histoire primitive, on peut se rendre compte de ce vernis de magie et de mysticisme qui recouvre la chimie de la première période. A peine, en Egypte, avaitelle fourni quelques procédés aux arts et à l'industrie^ que ceux qui en étaient les possesseurs voulurent les dérober au vulgaire, en les cachant sous des symboles, des énigmes, des hiéroglyphes. Passées aux mains des Arabes, ces connaissances prirent naturellement cette teinte de merveilleux si répandue chez les nations orientales. Enfin, apportées en Europe, elles devinrent la propriété des théologiens et dés moines qui, à cette époque> environnaient encore le savoir et la vérité de prestiges, de superstitions et de mystèresi

Mais bientôt allait s'ouvrir ce quinzième siècle^ si bieU caractérisé par la dénomination d'époque delà renaisumce^

OÙ Pon vit surgir de tous les points du globe^ les événements qui devaient concourir au réveil de Tesprit humain^ trop longtemps plongé dans les ténèbres de la barbarie : la découverte du nouveau monde^ ^invention de Timprimerie^ le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance^ enfin la prise de Constantinoplepar les Turcs^ qui fit refluer vers l'Europe les lettres et les arts de TOrient.

Les sciences ne pouvaient manquer de profiter heureusement de cette immense révolution. Aussi, un siècle s'écoulait à peine que chacune d'elles marchait déjà d'un pas rapide vers un perfectionnement désormais assuré. En même temps que la philosophie générale renaissait avec Bacon et Descartes, l'astronomie avec Copernic, Tycho-Brahé et Kepler, la physique avec Galilée, Torricelli

m^,^,^^ -. . .,^. , ..-». *M , | f X tl M. ^ iiiif iimiii in II I wii n

et Otto de Guericke.la chimie faisait aussi quelques progrès importants, et préludait avec plus ou moins de bonheur à ses futures destinées. A cette époque, on pouvait ranger en deux catégories les hommes qui se livraient à son étude. Les uns, marchant sur les traces des Arabes et des chimistes de l'âge précédent, poursuivaient dans la science un but fantastique et imaginaire ; c'étaient les alchimistes. Les autres, suivant une ligne plus rationnelle, n'y cherchaient que des faits positifs et d'utiles applications; c'étaient les chimistes philosophes ou les médicochimistes.

Les premiers, préoccupés de la recherche de la pierre philosophale, de la transmutation des métaux et de la découverte du remède universel, se livraient à des travaux immenses avec un zèle, une persévérance, une application que pouvaient seules soutenir des passions ar-

dentés^ comme la cupidité, Tamour de la vie et le désir de posséder des connaissances surnaturelles. On conçoit combien de telles recherches exigeaient de circonspection et de mystère. Aussi les adeptes n'échangeaient-ils leurs prétendus secrets qu'avec la plus grande défiance. Leur langage était énigmatique^ leur style rempli de métaphores^ leur manière de dogmatiser obscure et inintelligible. Le plus souvent ils se trompaient les uns les autres^ soit pour faire de nouvelles dupes, soit pour dissimuler leur ignorance ou leurs propres déceptions. L'obscurité de leur langage venait à la fois de l'impossibilité où ils étaient de donner des faits chimiques une explication satisfaisante, et des réticences qu'ils gardaient toujours, dans la crainte de divulguer les secrets qu'ils croyaient posséder. Peu jaloux, d'ailleurs, des découvertes qu'ils devaient au hasard et qu'ils jugeaient étrangères à l'objet spécial de leurs recherches, ils les publiaient sans réserve, et contribuaient ainsi volontairement à accroître les richesses de l'art. Bizarre aveuglement qui fermait leurs yeux aux vérités utiles pour ne les ouvrir qu'à l'erreur, et qui faisait servir aux progrès de la science, des travaux que le zèle seul, dégagé des passions humaines, n'eût peut-être jamais entrepris !

Tandis que les philosophalistes poursuivaient avec obstination leur déplorable chimère, d'autres savants, dédaignant les illusions de la chimie occulte, rassemblaient les faits utiles, en augmentaient le nombre par des travaux bien dirigés, cherchaient à les lier par des rapports, s'efforçaient, en un mot, de faire entrer la science dans une voie vraiment philosophique. De cet amas confus de faits importants, de recherches obstinées, de bizarres

266 ÉTUDES filOCtlAPHlQUES.

théories, commençaient à surgir, avec 'le dix-septième siècle, quelques généralités qui, disposées dans un ordre méthodique, prenaient peu à peu la forme d'une doctrine. Une foule de savants de diverses nations, les uns par leurs découvertes, les autres par leurs écrits ou par leur enseignement, concouraient à la fois à cette œuvre de régénération de la science. Cependant, de fâcheuses entraves devaient encore s'opposer quelque temps à sa marche franche et rapide. Bacon avait en vain révélé la seule méthode d'étudier la nature et fait connaître les vrais moyens de pénétrer ses secrets; eu vain D^*^art/iS if ^^^'^ efforcé de délivrer la raison des arguties de l'école ; la physique en était encore aux subtilités, aux disputes, aux questions sur l'essence de la matière ; l'art des expériences naissait à peine. On dissertait sur les phénomènes naturels, au lieu de les explorer attentivement; on entourait les faits d'explications hypothétiques, au lieu de les attaquer directement par l'observation, l'expérience et le calcul.

Dans les écoles, l'enseignement tenait encore des préjugés populaires et des subtilités métaphysiques^ L'université s'élevait contre l'introduction de toute nouvelle doctrine ; le parlement défendait, sous les peines les plus sévères, de soutenir toute opinion contraire à celle des auteurs anciens et approuvés ; le clergé s'oppdsaii à soi! toUr à la propagation de certaines vérités physiques, qu'il croyait en opposition avec les dogmes. Les poursuites qui avaient atteint Galilée e n Italie et Descartes e n Hollande, imposaient souvent silence aux savants qui essayaient d'entrer comme eux dans les voies de l'innovation. Aussi trouve-t-on principalement^ parmi les sebta-

leurs de la réforme religieuse^ la plus grande partie des hommes qui avaient le coivage de combattre en faveur de la philosophie nouvelle, et, pour n'en citer qu^m petit nombre, parmi les chimistes les plus distingués de cette période, Bernard EalisSJuN. Le febvre , Boy le. Bas. cher, Charas, Homberg/Duclos et Lémery, étaient nés protestants.

Cependant les secrets des ateliers et ceux des laboratoires commençaient à se répandre. Les arts chimiques se perfectionnaient chaque jour. Des savants pleins d'ardeur et de zèle parcouraient l'Europe, recueillant les procédés, achetant les recettes et les arcanes, payant une confidence par une autre; puis, ils consignaient 4;outes ces richesses dans des recueils qu'ils rendaient publics, préférant Thonneurde servir la science à l'orgueil de savoir ce que d'autres ignoraient, et à la puérile vanité de s'en prévaloir. En même temps, de riches particuliers s'érigeaient en protecteurs des sciences, fondaient des écoles, créaient des chaires publiques, ouvraient aux jeunes savants leurs cabinets, leurs bibliothèques, leurs laboratoires, et tenaient des conférences qui devinrent le foyer et le point de départ du progrès scientifique, jusqu'au moment où la fondation des Académies vint lui donner une impulsion nouvelle, et une activité qui, depuis cette époque, ne s'est jamais ralentie.

C'est au milieu de ces circonstances toutes favorables ■à l'essor imminent de la science, qu'allait apparaître Nicolas Lémery. Doué d'un esprit juste et droit, d'une élocution claire et facile, passionné pour la chimie qu'il avait apprise presque seul, à force de déchirer les voiles dont elle était enveloppée, il venait seconder cette révo-

îutioDy en lui prêtant Tappui de son zèle^ de sa parole^ de ses connaissances acquises par des études sérieuses et par de longs voyages. Lachimie^ jusqneAk démontrée, comme on disait alors^ dans quelques rares écoles^ n'était pour les uns qu^une science occulte très-rapprochée de Tastrologie^ pour d'autres^ qu'une branche de la pharmacie applic[uée à Tétude des médicaments. Peu recherchée des savants, dédaignée par les médecins, inconnue aux gens du monde, elle n'était cultivée que par un petit nombre d'adeptes, fanatiques ou de bonne foi, que l'indifférence publique confondait sous le nom de souffleurs ou d'à/chimistes, Lémery parut aux conférences de Bourdelot. En quelques leçons, il exposa les principes de la science, les appuya sur des expériences frappantes et, s'emparant de l'esprit de son auditoire, il le fit bientôt revenir de ses préventions et de sou dédain. Les savants furent surpris de voir se développer à leurs yeux des merveilles dont ils comprenaient la cause, a et le public, comme le dit a Voltaire, fut étonné de voir une chimie dans laquelle on a ne cherchait, ni le grand œuvre, ni l'art de prolonger a la vie au delà des bornes de la nature. »

Le professorat de Lémery devait faire époque dans les fastes de la science, car il contribua surtout à la rendre populaire. S'il se fût borné à écrire et à publier ses découvertes, l'essor de la chimie en France eût pu être retardé d'un demi-siècle : preuve éclatante de la supériorité de l'enseignement oral sur l'enseignement écrit, du moins pour la propagation des sciences. Les livres sont rarement lus avec assez d'application et de suite, pour laisser dans l'esprit des idées complètes et une impression durable. Dans les cours, au contraire, le prestige attaché

NICOLAS LEMERY. 209

à la réputation du professeur^ sa parole qui provoque directement l'auditeur et tient son attention en haleine^ Pat- ' trait des expériences^ les démonstrations toujours appuyées sur des preuves sensibles^ tout saisit à la fois l'imagination, la mémoire, et rend Tétude d'autant plus profitable qu'elle a quelque chose de plus animé et de plus dramatique. Lémery sut profiter habilement de tous ces avantages ; aussi une vogue jusqu'alors inouïe s'attacbat-elle bientôt à ses leçons. Les savants, les gens du monde disputèrent aux étudiants les places de son auditoire ; et lorsqu'après deux ans de professorat, il publia son Cours de Chimie, déjà sa renommée était immense^ et la fortune de son livre était assurée.

Ce livre offre, en effet, l'exemple d'un succès peut-être unique dans l'histoire de la science. Malgré les imperfections qu'il renferme, et qui tiennent à l'époque où il vit le jour, il a fait autorité en chimie pendant une période de plus de cent ans. Réimprimé vingt fois en France, traduit dans la plupart des langues modernes, il a été le guide, le code, le manuel obligé des chimistes du dix-huitième siècle, et même, après le renouvellement de la science, après l'admirable réforme qui marqua la fin de cette période, on chercha longtemps encore dans le livre de Lémery, des procédés, des détails pratiques que l'on ne trouvait point ailleurs, et qui sont aussi précieux par leur clarté que par leur précision et leur certitude.

Cet ouvrage n'est pourtant qu'un Cours de chimie médicale, et non point un traité complet des sciences chimiques, dans l'état où elles se trouvaient alors. Destiné surtout aux étudiants en médecine et en pharmacie, il décrit spécialement toutes les préparations propres à l'usage

médicinal et un très-petit nombre de celles qui pouvaient s'appliquer aux arts. C'est donc à tort qu'on lui a fait un reproche de sa réserve sur ce dernier points car le titre de son livre ne promet pas autre chose que ce qu'il renferme (1). D'ailleurs^ la science n'était point encore assez avancée pour se prêter à l'établissement d'un système général^ et la création des hautes théories n'était point dans le caractère du génie de Lémery. Obligé de disposer les faits dans un certain ordre> il les réunit^ le plus souvent, par des généralités qui ne lui appartiennent point et auxquelles il n'attache qu'une médiocre importance. Son esprit droit et logique fait bon marché des théories qui ne reposent pas sur des faits démontrés. Les principes qu'il établit au commencement de son livre, sont ceux de Van Qelmoiit, modifiés par Lielfibxc&^qu'il modifie à son tour, sans toutefois donner beaucoup de créance aux uns ni aux autres, car après les avoir exposés d'une manière rapide, il s'empresse d'exprimer ses doutes à leur égard, et m'en dit plus un mot dans tout le reste^ de son ouvrage. Ainsi, il trouve le principe universel de Paracelse trop métaphysique^ et il lui reproche dé ne pas tomber sous les sens. Des cinq autres principes admis par la même école, le phlegme, l'esprit, f huile, le sel et la terre, il trouve qu'on se passerait fort bien de Vesprit, qu'il regarde a comme une chimère, propre seulement à ema brouiller les esprits et à rendre la chimie difficile S cornet prendre. » Il veut bien convenir que rhuile existe, mais il pense qu'il y en a de tant de sortes que ce prin-

(I) Court de Chimie, contenant la manière de faire les opérations qui sont en usage dans la médecine, par une méthode facile, etc. Paris, 1675, in-8.

cipe pourrait bien être complexe. Quant au phlegme^ que les uns plaçaient au nombre des principes actifs^ les autres parmi les principes passifs^ il regarde cette question comme problématique et fort peu importante. Enfin, quant à la terre ou caput mortuuniy qu'on appelait aussi terre damnéey il est loin de la regarder comme morte et inutile, et il ajoute : a On pouvait être plus charitable ena vers cette pauvre terre et ne la damner pas si facilement, a Mais, sans doute, Torigine de cette dénomination vient a de quelque alchimiste de mauvaise humeur, qui, « n'ayant pas trouvé ce qu'il cherchait dans la terre des a mixtes, lui donna sa malédiction. »

La physique de Lémery est celle de son époque, Tl Tadmettait probablement sans conviction, car il s'écrie quelque part : a Toutes ces belles imaginations des phia losophes touchant les principes physiques, élèvent Tes- « prit par de grandes idées, mais ne prouvent rien déa monstrativement. On est fâché, parfois, de rencontrer, à côté de ces expériences si bien décrites, si exactes, si faciles à répéter, des explications assez étranges et fort hypothétiques. Toute bizarre, néanmoins, que nous pai^aisse aujourd'hui cette doctrine de Faction réciproque des alcalis et des acides, ceux-ci formés de pointes plus ou moins aiguës, ceux-là munis de pores plus ou moins ouverts, dans lesquels les premiers s'engagent, s'émoussent ou se brisent, il faut convenir qu'il y avait là quelque chose d'ingénieux et d'assez croyable dans l'état où se trouvait alors la science. Les théories les plus certaines sont-elles donc autre chose que l'explication la plus probable, pour le moment, des phénomènes auxquels elles s'appliquent ? Mais si l'on écarte cette doctrine, au moins

%it ÉTUDES BIOGRAPHIQUES.

singulière^ ce qu'il faut admirer sans restriction dans le Cours de chimie y c'est la route que l'auteur a su choisir pour renseignement d'une science jusque-là tout empreinte d'inexactitudes et d'idées erronées ; c'est son langage simple^ précis^ jamais diffus^ toujours intelligible; le soin qu^l met à décrire les opérations de la manière la plus claire^ la plus exacte, à donner les véritables procé* dés pratiques, sans obscurité, sans réticences, à les entourer de tous les détails qui peuvent en éclairer l'exécution ; c'est la critique adroite et spirituelle dont il frappe les erreurs ou les supercheries des alchimistes; ce sont les réflexions judicieuses à l'aide desquelles il fait justice de certains médicaments alors fort en usage, et dont l'emploi lui semblait inutile, sinon funeste, a II n'y a pas seulea ment de la droiture d'esprit, dit ^fmtppf 1^*" j il y a a une sorte de grandeur d'âme à dépouiller ainsi d'une a fausse dignité la science que l'on professe (1). »

La fortune et la gloire de Lémery suivaient un cours rapide lorsque des événements dont l'appréciation est du ressort de l'histoire, vinrent l'arrêter dans sa carrière. Ses cours publics furent interrompus par ordre. Il les continua néanmoins en secret pendant quelque temps, et les élèves se pressèrent d'autant plus à ses leçons, qu'ils avaient la crainte de les voir tôt ou tard suspendues irrévocablement. C'est, en effet, ce qui arriva bientôt. Proscrit, fugitif, obligé d'abandonner son pays qu'il illustrait, son enseignement qui profitait si hautement à la science, sa famille qu'il laissait sans protection et sans ressources, il ne revint en France qu'après plusieurs années d'exil, et ne retrouva que tardivement le calme dont il avait besoin

( t ) Fontenelle, Éloge de Lémery .

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NICOLAS LEMERY, 213

pour reprendre ses travaux. Enfin, les jours meilleurs étant revenus, il rouvrit ses cours, qui furent suivis avec un empressement que son absence et ses malheurs n'avaient fait qu'exciter, et, tout en professant la science, en exerçant la médecine, en pratiquant la pharmacie, il recueillit laborieusement les matériaux de deux grands ou^^ vrages : la Pharmacopée universelle et le Dictionnaire des drogues simples ^ qui parurent à un an de distance Tun de l'autre, et qui vinrent mettre le sceau à sa réputation.

Ces deux ou\Tages n'en forment, toutefois, qu'un seul. Le Dictionnaire des drogues n'est que la cinquième partie d'un Cours général de pharmacie, dont les quatre premières parties composent la Pharmacopée universelle. Réunis au Cours de chimie, publié vingt-deux ans auparavant, mais que des éditions successives avaient tenu constamment à la hauteur des progrès de la science^ ils représentent le tableau exact et complet de l'état des con* naissances chimiques et pharmaceutiques vers la fin du XVII* siècle.

La Pharmacopée universelle renferme non-seulement les préparations pharmaceutiques alors les plus répandues en France, mais encore la plupart des meilleures formules contenues dans les pharmacopées étrangères. Chacune de ces. formules est examinée, rectifiée quand il y a lieu, comparée avec les formules analogues et soumise à des remarques pratiques relatives à leur exécution. La longue expérience de l'auteur lui permet de déterminer d'une manière précise les doses des ingrédients et les moyens de rendre la préparation plus parfaite. Il indique les mélanges incompatibles, ou qui pourraient donner lieu à des réactions chimiques entre les corps compo-

sants. Il simplifie les compositions polypharmaques et en écarte les drogues inutiles. Le premier^ parmi les pharmacologistes^ il rejette le scrupule déplorable qui^ jusqu'à lui^ faisait conserver des formules évidemment fautives ou irrationnelles^ par respect pour Tautorité des anciens. Enfin^ Lémery^ qui était aussi médecin^ soumettait les formules à un nouvel examen^ sous le rapport deTefBcacité médicale^ et donnait ainsi à son livre un nouveau degré d'utilité et d'importance qui explique le prodigieux succès qui Taccueillit à son apparition^ et l'autorité qu'il conserva pendant une période si étendue.

Si^ vers la fin du siècle suivant^ les progrès de la cfai<« mie et ceux de l'art pharmaceutique laissèrent un peu en anrière les deux premiers ouvrages de Lémery^ il n'en fut pas de même à l'égard de son Dictionnaire universel des drogues simples. Ce livre^ fruit d'études et de recherches immenses^ résumait^ delà manière la plus heureuse^ tout ce que les écrits qui l'avaient précédé^ tout ce que les récits des voyageurs et les travaux des naturalistes avaient produit jusque-là de plus important sur l'histoire des substances médicinales. Il ne faut donc pas être surpris de le voir conserver un rang éminent parmi les ouvrages analogues^ même aujourd'hui que des travaux du premier ordre ont élevé la connaissance des drogues k la hauteur de toutes les branches de l'histoire naturelle. L'ouvrage de Lémery est et sera toujours recherché par les hommes qui font de la matière médicale l'objet d'une étude sérieuse et approfondie. Depuis l'apparition de ce Dictionnaire^ un grand nombre de substances ont disparu du catalogue des agents médicinaux ; le commerce de la droguerie a changé de cours et d'objets; les drogues

NICOLAS LEMERY. 215

elles-mêmes qui sont apportées des contrées étrangères^ ont subi des modifications dans leur nature et dans leurs caractères apparents. Il est donc précieux de posséder un vaste répertoire dans lequel on puisse retrouver avec certitude les caractères qui leur servaient de type à une époque déjà éloignée^ comme ceux qui s'appliquaient à une foule de substances qui ont cessé de figurer dans les ou* vrages des modernes. Le Dictionnaire des drogues sim^ pies est écrit d'un style toujours clair et précis. On voit que les recherches dont il présente le résultat ont été faites avec conscience^ exactitude et bonne foi. La syno* nymie qui accompagne chaque article est aussi complète qu'elle pouvait l'être alors. Enfin l'histoire, toute récente à cette époque, de la découverte de quelques substances d'un haut intérêt thérapeutique, telles que le quinquina, le cachou, le cacao, le ricin, l'ipécacuanha, la nicotiane et une foule d'autres, donnera toujours à ce livre un degré incontestable d'autorité et d'importance en matière médicale.

Le detnier ouvrage de Lémery est son Traité de l'anti" moine. Ce livre est la collection des divers mémoires que l'auteur avait lus sur ce vaste sujet, à l'Académie des sciences, depuis l'année 1700 jusqu'à 1707, époque où il parut } ouvrage éminemment pratique, écrit tout entier dans le laboratoire, et où l'on reconnaît à la fois toute la sagacité d'un chimiste consommé et l'habileté d'un praticien du premier ordre. Les préparations dont l'antimoine fest la base dans l'ouvrage de Lémery, sont beaucoup plus nombreuses que celles que renferment aujourd'hui iiôs traités de chimie. Quelques-unes de ces préparations ont été négligées, soit parce qu'on a reconnu que de§ pro^

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