P. A. CAP
Les récentes conqpiétes de Findostrie et des arts ont imprimé aux idées modernes une directicm qui mérite d'être remarquée. Ces merveilles, qui se multiplient chaque jour, en même temps qu'elles excitaient au plus haut point le génie des inventeurs, révélaient aux yeux de tout le monde le prix des sciences, dont elles ne sont le plus souvent qu'une intelligente application. Telle est la source de Tintérêt que le public prend de plus en plus aux matières scientifiques et de la difiusion toujours croissante des lumières que fournit Tétude des sciences. Or, à mesure que l'on pénètre plus avant dans cette étude, on éprouve le désir de connaître également ce qui se rattache à son histoire. On recherche Torigine des découvertes, les circonstances qui en ont accompagné l'apparition, les particularités qui se rattachent à leurs auteurs, c'est-à-dire, toat ce qui constitue proprement Thistoire des sciences. Le moment n'est peut-être pas éloigné où cette histoire, qui offre un intérêt si puissant et des enseignements si féconds, sera étudiée avec autant d'ardeur et de soins que l'histoire générale. On voudra savoir l'origine, la date réelle, le point de départ de ces inventions qui
jouent un si grand rôle dans notre sodélé actuelle. On Toudra oonnAltre tout œ qui se rapporte aux premiers efforts, aux premières luttes de TintelUgence, aux développements successifs de Fesprit de l'homme, aux voies qu'il a suivies à diverses époques, aux phases qu^il a parcourues, avant d^arriver à ces hautes vérités qui font aujourd'hui son orgueil et qui éclairent la marche incessante de la civilisation. On rassemblera avec la curiosité de Tarchéologue les moindres fragments de ces monuments historiques. On reconnaîtra qu'il n'est pas moins utile pour le philosophe de pâdétrer dans la pensée d'un homme de génie que de fouiUer dans les annales des empires ; car c'est souvent du cabinet le plus obscur ou du laboratoire le plus humble que sont sorties ces révélations lumineuses qui ont fait la gloire ou la richesse d'un pays. C'est là qu'au prix des efforts les plus hardis, s'est décidée plus d'une fois, comme sur un champ de bataille, la destinée d'une nation.
Parmi les formes littéraires qui peuvent s'appliquer à l'histoire de la science, l'une des plus heureuses est sans contredit la forme biographique. U est évident que les faits scientifiques empruntent une grande parr tie de leur intérêt et de leur valeur à l'aulorité des hommes qui les ont découverts. Cette autorité repose à son tour sur leur caractère personnel, comme sur les détails de leur vie publique ou privée : détails qui révèlent souvent la source de leurs inspirations, de leurs tendances, de leurs efforts, et fournissent ainsi, en même temps, de nombreux éléments à la connais-' sance du cœur humain.
La forme histonque ordinaire ne permet pas toujours de donner à cette sorte de recherches toute retendue désirable. Les faits généraux qui composent le fond principal de Thistoire générale l'obligent trop souTent à laisser dans Fombre la physionomie des personnages. Dans la biographie au contraire, les portraits figurent au premier plan et les faits historiques se groupent autour d'eux pour compléter le tableau. La grande histoire, à la vérité, possède d'autres avantages. Elle a pour elle l'étendue des proportions, l'élévation des vues, la variété des événements ; mais la biographie pénètre plus avant dans le vif de l'humaine nature. Son champ est plus restreint, mais il est mieux circonscrit ; le sujet est moins vaste, mais il a plus d'unité. Si l'histoire a d'heureuses connexions avec la philosophie, en ce qu'elle considère l'humanité d'un point de vue général, la biographie tient de plus près à la morale, parce qu'elle envisage l'homme dans ce qu'il a d'intime. En concentrant son étude sur une figure unique, elle donne aux faits une sorte d'individualité, elle harmonise les actes avec les personnes, et, sans rien céder à l'histoire sous le rapport de l'exactitude et de la réalité, elle se rapproche du drame par l'intérêt qui s'attache naturellement aux individus. La biographie offre des enseignements plus directs, plus profitables, en ce qu'elle nous porte, par un secret retour sur nous-mêmes» à chercher en quoi nous pouvons ressembler aux portraits qu'elle met sous nos yeux, et quel parti nous pourrions tirer des V leçons ou des exemples qu'elle offre à notre méditation. Enfin elle possède l'heureux avantage d'ensei-
gner en même temps la science et son histoire ; les faits prennent ainsi dans la mémoire comme dans l'imaginatioUy un corps, un nom, une figure, et leur date elle-même ne s'oublie plus.
Le champ de Fhistoire a été » laborieusement, si habilement exploré de nos jours, quUl devient de plus en plus difficile de lui faire porter de nouveaux fruits. Ce champ lui-même s'est tellement élai^ qu'on ne saurait y faire de nouvelles découvertes qu'à l'aide d'un procédé dont nous devons précisément l'exemple à l'industrie moderne, nous voulons dire : la division du travail. Chaque siècle, chaque nation a d'abord eu son historien ; puis on a divisé et subdivisé chaque époque, chaque sujet, au point qu'il en est résulté des sortes de monographies historiques. On â étudié ainsi chaque partie de cette vaste science dans ses moindres détails, sous tous ses aspects, préparant ainsi les matériaux sur lesquels la philosophie de l'histoire établira quelque jour ses savantes généralités.
L'histoire de la science nous semble devoir procéder de la même manière. La biographie des savants est à cette histoire ce que les mémoires historiques sont à l'histoire générale, ce que les monographies scientifiques sont à la science, elle-même. Par cela seul que les données de cette nature ne s'adressent qu'au petit nombre, la forme biographique nous parait leur convenir davantage. Nous regardons celle-ci comme l'un des moyens les plus efficaces de répandre, de populariser les notions scientifiques, de fixer l'attention sur les idées à la faveur de l'intérêt qu'excitent toujours les personnes, et de sauver l'aridité de certaines ab-
stractions par le channe naturel qui s'attache au drame historîcpie.
Cette forme, à la vérité, a aussi ses inconyénients et surtout ses difficultés. Elle manque d'ensemble, de plan, de lien ; elle n^admet pas les transitions, elle ne saurait éviter les redites et les doubles emplois. Quant aux difficultés, elles sont nombreuses, et nous en avons fait trop souvent la cruelle épreuve. Proportionner rétendue des notices à leur importance, approprier le style au caractère de chaque personnage, mélanger habilement les détails de sa vie avec l'exposé clair et succinct de ses travaux, de ses découvertes, de ses doctrines ; réunir et classer tous les faits dont il fut l'auteur, Toccasion, ou le mobile ; montrer l'état de la science avant et après lui, l'influence de ses écrits ou de sa parole sur la marche des connaissances ; y réunir avec adresse les événements généraux et contemporains... tout cela demande bien du tact, des soins et de l'art. 11 est peut-être aussi naïf que téméraire de jalonner ainsi une route que l'on n'a pas réussi à suivre, de signaler des écueils que l'on n'a pas su toujours éviter. Puissent nos émules s'y engager avec plus de bonheur ! leurs succès nous dédommageront des efforts que nous aurons tentés dans cette voie in-^ téressante.
Une disposition généreuse de notre époque nous porte à élever de toutes parts des statues, des monuments aux hommes qui ont bien mérité de leur patrie et de rhumanité. C'est à l'historien, au biographe surtout, aussi bien qu'au statuaire^ de rendre au génie cet
hommage aelemiely en réalisant cette heureuse tiction de la poésie antique, rappelée par Bacon (1), et que son tour ii^énieux empêchera sans Joute de paraître trop surannée : a A Textrémité du fil qui repré- « sente la vie de chaque mortel, est suspendue une a médaille qui porte son nom. Au moment de sa <i mort, le temps détache ces médailles et les jette a dans le fleuve d*oubli. Mais autour du fieuve voltia gent quelques cygnes qui rassemblent les noms qui a flottent à la surface, les saisissent et les portent à ce Fimmortalité. »
Nous avons recueilli quelques-unes de ces médailles, afin de rappeler certains noms dignes de mémoire au souvenir des amis de la science et de la vérité.
(1) D$ cMgmentis tcieniiarumy liv. H, c. vi.
Novembre 18&6.
Il y a deux modes d'appréciation applicables aux hommes et aux choses des temps passés : Tun s'attache aux œuvres^ aux résultats qui sont restés acquis à la civilisation^ l'autre aux circonstances au milieu desiquelies les personnages et leurs actes se sont révélés. La réaction du siècle sur les hommes célèbres, et en même temps, Tinfluence de ces hommes sur leur siècle, telles sont donc les bases du jugement qae nous avons à porter sur les uns et sur les autres. Tout examen qui néglige Tun de ces deux éléments risque d'être entaché d'erreur ou de partialité.
Ce qui, à d'autres époques, parut une vérité brillante, peut nous sembler aujourd'hui une déplorable erreur, et la science de nos jours a le droit d'en faire bonne justice ; mais l'histoire ne l'apprécie pas avec la même rigueur. Cette théorie, à sa date réelle, fut un pas important dans la recherche du vrai ; elle résuma l'état des connaissances, les travaux, les prévisions de l'époque où elle se fit jour ; il faut donc kii laisser son cadre naturel. L'historien
t ÉTUDES BlOGRAPHrQUES.
de la science ne procède point comme le professeur ; ses jugements ne sauraient par conséquent avoir le même caractère. Sans différer au fond sur la valeur absolue des faits, il les considère aussi d^une manière relative, en ayant égard aux circonstances qui accompagnèrent leur apparition.
Voilà ce qui explique peut-être les fréquentes dissidences qui divisent les savants et les érudits : les uns n'envisageant le savoir que dans ce qu'il a d'actuel, bornant parfois la science à ce qu'ils savent eux-mêmes et faisant trop bon marché de ce que Ton savait avant eux ; les autres cherchant avec une heureuse obstination, dans les siècles écoulés, les traces d'une découverte dont notre âge s'enorgueillit, et signalant les écueils auxquels nous expose trop souvent la fatale ignorance du passé*
J'avais besoin d'émettre ces vues, au moment où je vais jeter les yeux sur un personnage qui a joui longtemps d'une célébrité assez étrange, et sur lequel ses contemporains, comme la postérité, ont porté des jugements fort contradictoires. Je ne m'étonne donc point de compter surtout, parmi ses contempteurs dédaigneux, les savants, c'est-à-dire les hommes de la science actuelle, con* temporaine, et de trouver plus d'indulgence pour ses fautes, plus de bon vouloir pour ses doctrines, parfois même (quelque admiration pour son génie, chez les historiens de la science, les explorateurs du passé, en un mot, parmi les érudits.
Philippe Auréole Théophraste Bombast (1) de Hohenheim, plus connu sous le nom de Paracelse, naquit
(1) Le mot Bombast estdevenU) en anglais, le synonyme de pathos, d'enflure, de jactance.
PARAGELSE. 3
en 1493^ à Einsiedeln^ en Suisse^ bourg du canton de Schwitz^ siège d'une célèbre abbaye de bénédictins^ et d'où le réformateur Zwingle lança, un an avant Luther, les premières attaques contre la cour de Rome. Sonpère;' qui avait exercé la médecine à Willach, en Carinthie, était proche parent d'un grand prieur de Tordre de Halte, ce qui montre qu'il n'était point, comme on l'a dit, d'une origine irès-obscure. A la vérité sa première éducation fut négligée ; sa jeunesse fut celle des scolastiques ambulants. Dans ses pérégrinations incessantes, il traitait des malades, il prédisait l'avenir, il pratiquait l'astrologie et la cabale, auxquelles il avait été initié par son père, par l'abbé Tritjjy^ et par d'autres astrologues ou alchimistes allemands. En Saxe, il visita les mines et consulta les mé«tallui^istes ; il travailla à la recherche du grand œuvre chez les riches Fugger d'Augsbourg (4). Pendant un voyage en Pologne, il fut pris et emmené par les Tartares, chez lesquels il acquit encore quelques connaissances alchimiques. Il alla ensuite en Egypte, à Constantinople, où il se fit initier aux mystères des adeptes orientaux . Il parcourut enfin toute l'Europe, se mêlant partout aux médecins, aux astrologues, aux charlatans ; ne dédaignant pas de de« mander des secrets et des recettes aux baigneurs, aux vieilles femmes, aux zingares, aux magiciens et même aux bourreaux. Ainsi, ce n'est point dans les écoles ni dans les livres que Paracelse acquit ses connaissances si étendues et si variées, mais a l'aide des voyages et des traditions verbales. Il lisait et écrivait peu; ses leçons et
(1) Cette célèbre famille," enrjchie par le commerce, passait aussi pour avoir acquis une partie de sa fortune à l'aide de ses connaissances en alchimie.
4 ÉTL'DES BIOGRAPHIQUES.
les nombreux ouvrages qu'on lui attribue ont été recueil* lis et évidemment amplifiés pai* ses élèves et par ses sec* tateurs.
A cette époque^ Talchimie commençait à perdre de son crédit. Les véritables savants la regardaient comme une déception et Tabandonnaient aux charlatans. Paracelse voulut la réhabiliter dans Testime publique. Son esprit vif et ardent, son caractère enthousiaste, une instrucUoa cosmopolite, enfin d'heureux hasards lui en fournirent Toccasion. Il avait emprunté ses moyens aux théosophes^ aux illuminés comme aux savants des contrées qu'il avait parcourues, et il s'était formé lui-même en pratiquant Talchimie, la chirurgie et la médecine. Muni de toutes ces armes, il voulut en faire l'application ; mais il ne pouvait se résigner à des succès lents et modesties. Quelques tentatives heureuses l'ayant enhardi, il se livra avec emportement à son imagination et crut bientôt à son infaillibilité. De jeunes adeptes, séduits par sa faconde et par le prestige de ses convictions, exaltèrent encore sa confiance, encouragèrent son audace et lui préparèrent ainsi de nouveaux succès.
Paracelse revint dans sa patrie en 1526. Une cure éclatante, celle du fameux imprimeur |'rq|l;)4nJMS^ attira sur lui l'attention générale et lui valut la chaire de physique et de chirurgie à l'université de Bâle. Une fois en possession de cette tribune, son illusion n'eut plus de bornes ; il se flatta de dominer la science. Il crut en avoir trouvé les moyens dans les remèdes minéraux qu'il empruntait à l'alchimie. Il rompit avec les traditions de l'antiquité et des Arabes; il se déclara Tégal de tous les médecins présents ou passés. Son assurance et ses mouvements d'inspiré
séduisirent, électrisèrent ses auditeurs^ à ce point qu'au sortir d^une de ses leçons^ ils jetèrent au feu,4ans la cour même de Tuniversité, les écrits d'Hippperate^ de Galien^ d'Avicenne et d'Ay§rrhûë&. Cette scène était le pendant de VautcHla-fé de Wittemberg (1520), où Luther avait livré aux flammes les bulles du saint-siége.
Cette époque est Tapogée de la gloire dé Paracelse ou plutôt de Tenthousiasme qu'il inspira. La nouveauté de ses idées, la véhémence de sa parole, Tusage qu'il adopta de professer en langue vulgaire, ses cures merveilleuses, tout avait contribué à lui faire de fanatiques partisans. Les princes rappelaient auprès de leur personne et le comblaient de présents et de faveurs; les savants le consultaient et correspondaient avec lui. Un pareil succès ne se soutint pas longtemps. Paracelse porta la fureur de l'innovation au delà de toutes les bornes et jusqu'à l'extravagance. Avant Tàge de vingt-cinq ans, il avait été sobre et n'avait bu que de l'eau, mais dès lors il contracta des habitudes d'intempérance, des penchants ignobles; il se livra à une société indigne de lui. Il s'enivrait habituellement, se couchait tout habillé^ dormait peu et s'éveillait au milieu de la nuit, comme transporté d'enthousiasme et de frénésie. Son accès dissipé, il dictait quelques chapitres de science ; mais on conçoit qu'écrivant sous l'inspiration d'une sorte d'ivresse et dédaignant en quelque sorte l'observation réfléchie, ses idées devaient être aussi bizarres que désordonnées.
Déjà se formait contre lui une ligue d'ennemis redoutables; quelques revers dans sa pratique avaient aussi ébranlé sa réputation. Thomas Eraste, qui devait lui succéder dans sa chaire, Oporin, son secrétaire et son ami,
G RTDDRS BIOGRAPHIQUES.
qu*il avait eu la maladresse de s'aliéner, répandirent sur sa conduite des insinuations malveillantes. On ne tarda pas à le regarder comme un fou ou un charlatan. On lui fit des procès, on Tattaqua par des sarcasmes (i). Paracelse ne sut pas résister à ces outrages, il renonça à son enseignement, à sa pratique médicale, il quitta Bftie et reprit la vie de théosophe ambulant. Cette existence nomade se prolongea pendant plusieurs années. Enfin le U septem* bre 1541, à la suite d'une partie de débauche, il fut frappé d'apoplexie, et mourut à Salzbourg, dans un hôpital, à l'ftge de 48 ans.
On peut envisager Paracelse sous plusieurs points de vue ; mais celui qui nous intéresse davantage , et qui fait l'objet principal de cette étude , se rapporte à l'impulsion, à la direction nouvelle qu'il donna à la chimie. Toutefois, et bien qu il soit difficile de coordonner en une doctrine générale les travaux et les idées de ce singulier personnage, nous ne samMons nous empêcher de dire quelques mots des théories de diverses natures qui se rattachent à son nom.
Au commencement du seizième siècle, la démonologie et l'art cabalistique préoccupaient encore tous les esprits»^ En vain l'astrologie avait été proscrite par une bulle dû pape, par la faculté de Paris, et l'alchimie par le sénat de Venise ; ces prétendues sciences étaient encore enseignées sérieusement dans la plupart des écoles. Des hommes d'un vrai savoir ne se défendaient point d'en être les partisans. Georges Agricola, Jean Bodin, Jérôme Cardffli, Thomas Eraste, en étalent les ardents défen-
(i) Ses ennemis l'appelèrent Caeophra$te (méchant parleur), par oppositimi ik^ec son prénom de Théophraite (à la parole divine).
seurs; Félix Plater, Ambroise Paré, le judicieux Fernel lui-même n'étaient pas éloignés d'y ajouter foi. Dans le cours du même siècle^ la peste et d'autres épidémies ayant éclaté^ on s'adressa d'abord à l'astrologie^ aux pra» tiques de la cabale^ puis à tout l'arsenal de la polyphar* macie arabe. Ces moyens épuisés^ on eut recours à l'alchimie, qui en offrit de tout nouveaux, dont quelques-» uns se montrèrent plus efficaces et attirèrent vivement Tattention des observateurs.
C'est dans cette situation que se trouvaient les esprits lorsque Paracelse se présenta comme l'instigateur d'une réforme absolue dans les doctrines médicales. Mais Taudace, le dédain, les attaques violentes contre les opinions admises ne pouvaient suffire, et il fallait au réformateur une doctrine nouvelle, propre à remplacer celle qu'il prétendait renverser. Il commença par émettre une sorte r de théorie physiologique fondée sur l'application de Tas- j trologie aux fonctions du corps humain. Il plaça dans les astres l'origine de la force vitale. Le soleil, dit-il, agit sur le cœur et le bas-ventre, la lune sur le cerveau, Jupiter sur la tête et le foie, Saturne sur la rate. Mercure sur le poumon, Vénus sur les reins, etc. L'homme, suivant lui, étant composé d'un corps et d'un esprit; on ne pteut agir sur la partie spirituelle qu'à l'aide de moyens pris en de* hors des phénomènes ordinaires de la nature. Il croit aux songes pour la révélation des moyens médicaux; il regarde la magie comme le point culminant des sciences; son étude est la première condition à remplir pour celui qui se destine à la carrière médicale. Enfin, il va jusqu'à affirmer que, par le moyen de, la cabale et de la \ chimie , on peut rétablir la santé, conservai* la vie et
même donner naissance à des êtres animés {hommcub).
Quant à la doctrine cbimiatrique dont il se constituait en môme temps le fondateur et le chef, elle se réduisait à cette proposition : que la composition du corps de rhomroe étant formée par le concours d'un sel, d'un soufre et d'un mercure sidérique, c'est-à-dire immatériels, et les maladies ayant pour cause l'altération de ce composé, on ne pouvait les combattre qu'à l'aide des moyens chimiques, combinés, ave c l'influ ence de§ astres.
Pour expliquer l'action des médicaments , aux qua* lités élémentaires de Galien il substitua un être de raison : Varckée, qui semble remplir le rôle de la nature dans le jeu de nos organes, qui combine les éléments , choisit les matériaux propres à la nutrition, chasse les impuretés et rétablit l'équilibre des fonctions physiologiques. L'archée est pour lui Tesprit de la vie, la partie sidérale du corps de l'hommej son aJOTaiblissement entraine les maladies et même la mort. C'est à peu près le principe vilal des modernes. Comme il avait adopté le système des génies, il en attache un à chaque objet naturel et lui donne le nom d'esprit olympique. C'est de là que part l'idée des rapports qui existent entre l'homme et tous les êtres créés et cette croyance, si longtemps admise, qui attribuait à certaines substances des propriétés fondées sur les formes naturelles qu'elles affectent.
Paracelse ouvrit, comme on voit, le premier enseignement de chimie dogmatique. A partir de ce moment, une ligne de démarcation assez tranchée s'établit entre les chimistes sérieux et les souffleurs ou alchimistes. Ceux-ci continuèrent leurs vaines recherches, elles autres pou>
PARAGELSE. 9
suivirent Tapplteation des faits positifs à la médecine et à rindustrie.
Il commença par attaquer vivement la doctrine des quatre éléments d'Empédocle et d'Aristote, auxquels il substitua les trois éléments de Basile Yalentin^ modifiés suivant les idées cabalistiques. Âinsi^ le sel^ le soufre et le me rcure qui, selon lui, entraient dans la composition de^ïous les êtres naturels ainsi que dans le corps humain, et qui le mettaient en rapport avec les corps célestes, étaient la source de la consistance, de la combustibilité et de la fluidité des différentes parties de l'organisme. Ce système était aussi une modification de la doctrine d*Anaxag ore, qui croyait tous les corps composés de terre, d'eau et de feu.
Malgré tout le vague et la singularité de ces théories, on ne peut nier que Paracelse ait avancé la science par des recherches propres et par la découverte de plusieurs faits dont on trouve la première mention dans les écrits qu'on lui attribue. Ainsi, il est certain qu'il fit mieux ^ connaître les préparations antimoniales, mercurielles, salines, ferrugineuses; il émit le premier cette pensée que certains poisons peuvent, à dose modérée, être employés comme médicaments. 11 préconisa Tusage des préparations de plomb dans les maladies de la peau, celles d'étain contre les affections vermineuses, les sels de mercure dans la syphilis; il se servit du cuivre et même de Tarsenic à Textérieur comme roulants. Il employa Tacide sulfurique dans les maladies saturnines, mode de traitement qui est resté dans la science. Il distingua Talun des couperoses, en remarquant que le premier contient une terre, et les secondes des métaux. Il mentionna
10 ÉTUDES BlOGRAPtfiQUBS.
le unc^ quil regardait^ à la vérité^ comme une modifia cation du mercure et du bismuth. Il admit des fluides élastiques autres que Tair que nous respirons^ comme le gaz muriatique et la vapeur sulfureuse^ mais il les croyait formés d'eau et de feu. L'étincelle du briquet était pour lui un produit du feu contenu dans Tair. 11 avait remarque que lorsqu'on fait agir de Thuile de vitriol sur un métal, il se dégage un air qui est Tun des éléments de Peau. Il savait que l'air est indispensable à la respiration des animaux et à la combustion du bois; il dit que la calcination tue les métaux et que le charbon les réduit ou les révivifie. Il est une certaine chose^ dit-il^ que nous n'apercevons pas^ et au sein de laquelle se trouve plongée l'universalité des êtres. Cette chose^ qui vient des astres^ peut se concevoir de la sorte: le feu^ pour brûler^ a besoin de bois^ mais il a aussi besoin d'air; donc le feu c'est la vie^ car^ faute d'air^ tous les êtres périraient suffoqués. Ailleurs, il dit que la digestion est une dissolution des aliments, que la putréfaction est une transformation, que tout ce qui est vivant meurt pour ressusciter sous une autre forme. Ces grandes* vues physiologiques et chimiques, ces rapprochements entre la combustion et la respiration ne portent-ils pas évidemment le caractère d'une pénétration remarquable et d'un esprit généralisateur de la plus haute élévation?
L'un des services réels que le système chimiatrique
\ rendit à la médecine fut de simplifier la préparation et
^ l'emploi des médicaments. Paracelse rejeta l'usage des
électuaires, des confections, des mélanges monstrueux et
dégoûtants de la polypharmacie arabe et y substitua des
moyens plus simples, comme les teintures, les essences.
PARA€ELSE. i i
les extraits, mais surtout les préparations minérales. Il chercha à tirer un meilleur parti des végétaux en extrayant des plantes ce qu^il nomme la quintessence ou T^ ther tf Aristote, qu'il regarde comme le principe de leur action. Cette quintessence (quinta esse ntia), mot déjà créé par Raymond Lulle^ était pour lui l'élément prédestiné, et représentait la qualité propre de ses autres éléments^ lesquels ne constituaient que sa forme; par conséquent c'était en elle que résidait la propriété médicale. Ses suc* cesseurs l'appelèrent le pur du mixte, l'essence séminale, l'âme de la substance^ tandis que les autres parties ou éléments impurs en étaient la tête morte (caput mor^ tuum), le phlegme ou le corps^ la boite destinée à contenir cette essence. Enfin c'est à Paracelse que se rapporte la distinction entre les médicaments magistraux (qui exigent l'intervention du maître), et les préparations o//îcinales, qui se trouvent toutes faites dans Vofficine du pharmacien.
On n'est pas d'accord sur ce que Paracelse appelait alkaest (i), liquide qu'il regardait comme le dissolvant universel. On a cru que c'était l'alkali par excellence (a/kdi est). Cette pensée appartient moins d'ailleurs au mal* tre qu'à ses élèves, car il n'a fait que l'indiquer ; Van Helmont, entre autres, lui donna un certain développement> sans la rendre beaucoup plus claire ni plus applicable.
Paracelse plaçait en première ligne, parmi ses agents thérapeutiques, le mercure, le soufre, l'antimoine, le fer, l'arsenic, l'étain; puis l'opium, l'aloès, l'acide sulfurique. Il administrait à l'intérieur la rouille, le vitriol de fer> l'alun. On lui doit plusieurs préparations pharmaceutiques
(r) ÀHgeiit, enaUemand; signifie tout esprit.
12 ÉTUDES BlOUftAPRIQUES.
importantes : la teinture d'ellébore^ la teinture d'aloës composée (élixir de propriété), Tonguent digestif, la teinture des métaux {lilium de Paracelse), le safran de marsy plusieurs sulfures. Il ouvrit le premier la voie à cette partie de la science qui tend à mettre en relief les éléments actifs des drogues, afin de pouvoir les employer en moindres proportions*
Malheureusement, toujours imbu de ses idées d'astro^ logie, à côté des propriétés positives il admet dans les substances médicales des propriétés occultes (arcanes). II cherche l'harmonie qu'il croit exister entre les constella* tions et les maladies. Il étudie la chiromancie dails les feuilles des plantes, qu'il regarde comme leiurs mains, et dont les nervures représentent à ses yeux les signatures ^cabalistiques. Il pense que les caractères extérieurs des corps naturels sont le symbole de leurs propriétés actives. Ainsi, Torchis agit sur l'appareil génital, l'euphraise tachée sur les maladies des yeux, la pulmonaire dans les afiections de poitrine. Il s'attache à des drogues bizarres, comme le cœur du cerf, les os du lièvre, la nacre, le corail; il emploie l'aimant contre l'hémorrhagie, l'hystérie et les affections spasmodiques. Il vante la persicaire, le chardon bénit et d'autres plantes dont les propriétés sont encore plus douteuses ; en sorte que, tout en purgeant la matière médicale de plusieurs moyens inutiles, il en préconise d'autres qui ne le sont pas moins. Il a foi dans les talismans, les cachets, les médailles, les nombres, les symboles, les amulettes. Tout cela était un tribut inévitable aux idê^.dcson époque, et peut-être le seul moyen de rattac^r-des idées nouvelles à des croyances alors trop généralement établies. ,
PARAGI(^E. i 3
Paracelse ne croyait pas à la panacée universelle^ mais il admettait une panacée propre à chaque maladie. C'était presque la doctrine beaucoup plus nKxleme des spécifiques. Quant à la pierre philosophâtes il ne s'en occupa jamais^ et il y avait autant de désintéressement que de sagacité à dédaigner cette chimère^ à une époque où elle fascinait encore les meilleurs esprits. Du reste^ il était généreux ; il traitait gratuitement les pauvres malades^ et ce fut là peut-être Tun de ses torts les plus graves aux yeux de quelques-uns de ses confrères. Ajoutons que l'un de ses plus beaux titres est d'avoir retiré la chimie des mains des chercheurs d'or^ pour la consacrer exclusivement à l'avancement de l'art de guérir.
En chirurgie^ Paracelse rejetait l'emploi des instruments tranchants^ et même des caustiques; il ne comptait que sur l'efficacité de l'archée^ sur celle de quelques ar^canes^ et se bornait le plus souvent à préserver les plaies contre les agents extérieurs. Il combattit pourtant l'idée que les plaies d'armes à feu étaient empoisonnées et incurables^ ainsi que l'opinion^ alors générale^ de la contagion pestilentielle. Il pensait que la nature sait tirer de l'organisme même^ un baume (mumie), dont elle arrose les plaies et les ulcères pour les guérir, et que certaines plantes renferment un baume analogue, bien supérieur à tous les onguents et les emplâtres de la pharmacie galénique.
On conçoit combien toutes ces nouveautés étaient de nature à jeter le trouble dans les idées admises. L'ardeur et la véhémence avec lesquelles il les émit ne furent pas inutiles à leur propagation. Des succès qui le surprirent
lui-même lui donnèrent une confiance qu'il poussa bien-
il ÉTUDES BIOGRAPHIQL'ËS.
t6t jusqu'à la témérité^ à la folie^ et jusqu'aux derniers écarts du cbarlataaisme. Une fois entré dans cette voie^ il devait la parcovrir dans toute son étendue. Il se posa ouvertement en réformateur^ il s'annonça comme un illii-* miné ; il prétendit posséder des arcanes infaillibles^ et déclara qu'il ne regardait aucune maladie comme incurable. Soit hasard^ soit heureux instinct^ il réussit parfois d'une manière merveilleuse. On rapporte qu'Albert ^ggg^ médecin du roi de Pologne^ étant venu le voir à Bàle, à son retour d'Italie^ l'emmena visiter un malade fort épuisé et qu'il regardait comme perdu. Paracelse lui administra quelques gouttes de son laudanum et l'invita à dîner pour le lendemain. Le malade^ guéri^ se rendit en effet à son invitation.
Dans une situation pareille, la modération, la logique, la vérité pure n'étaient plus de mise; il fallait frapper de grands coups et agir vivement sur les imaginations. Or rien n'y pouvait Aieux réussir que de les surprendre par des opinions nouvelles et tranchées, par le paradoxe qui séduit les esprits faibles et fait naître les antagonistes, les contradicteurs, si utiles aux chefs d'école pour provoquer le retentissement. Ce n^est pas avec de la raison et de la modestie que l'on agit sur les masses, mais avec de l'assurance, un enthousiasme réel ou affecté, une éloquence incisive et véhémente. Il y a, dit un moraliste, des esprits tellement amis du merveilleux que l'invraisemblance est pour eux un commencement de preuve. Luther comparait la parole à un glaive, dont le savoir n'était que le fourreau.
Peu d'hommes ont été l'objet d'élOges plus outrés et d'attaques plus dédaigneuses que ce prince de Tenthou-
PARAQiStSE. i5
giasme et du charlatanisme ; il faudrait peut-être^ pour être juste^ admettre qu'il mérita les uns tout autant que les autres. Tandis que ses ennemis ne lui pardonnaient ni son audace^ ni son orgueil, ni ses succès^ ses partisans le nommaient le roi des chimistes, le monarque des arcanes. Ceux-ci le portaient aux nues^ les autres le regardaient comme un fou^ comme un hérésiarque aussi dangereux en fait de science que Luther en matière de religion. On le poursuivit avec acharnement^ on Taecabla de mépris. La Faculté de Paris proscrivit ses préparations chimiques ; un arrêt du parlement en interdit remploi. L'opposition de la Faculté de Paris fut portée jusqu'à la violence et au fanatisme. Thomas de Mayerne^ qui avait été médecin de Henri IV, de Jacques !«' d'Angleterre et de Charles V\ ayant adopté l'usage des préparations chimiques, d'après le système de Paracelse et de Van Helmont^ fut expulsé de la Faculté, qui, par un décret spécial, défendit à tous les médecins de la terre (ubique terrarum) de consulter avec lui. En Allemagne, on alla jusqu'à le menacer du feu, supplice auquel, un peu plus tard, Michel Servet et Etienne Dolet, deux savants véritables, ne devaient point échapper.
Boerhaave jugea Paracelse sévèrement. U dit que dans l'état de chaos où se trouvait la science, il ne lui fut pas difficile de passer pour un habile homme. Il lui reproche de s'être rendu le ministre de l'imposture, d'avoir imposé la chimie à la médecine, au lieu de l'avoir subordonnée à l'exercice de l'art. Zimmermanp, son compatriote, en a fait le plus grand des fourbes, le prince des charlatans. F . Ba fion dit que son adresse à se tromper lui-même tient du prodige; que lorsque ses principes sont les mieux
16 ÉrroES biographiques.
fondés^ il en tire des conséquences qui ne le sont pas^ et que^ par lesfausses inductions qu'ilarrachaà Texpérienoe, il faillit dégoûter les vrais savants de la consulter après lui.
Mais pour apprécier Paracelse avec impartialité^ il faut avanltoutsereporteràTesprit de son époque. C'était celle des illuminés^ desfauatiques^ des astrologues. Sa doctrine philosophique^ qui procédait de celles de Platon^ de Raymond Luilc, de Pic de laHirandole^ était au fond religieuse et morale et^ à le bien prendre^ elle n'avait rien de plus illogique^ de plus déraisonnable que beaucoup de systèmes du môme temps. Ses idées médicales^ s'il les eût présentées avec modération et méthode^ n'eussent pasété sans valeur. Ainsi, il déclare que Tart de guérirne s'apprend point avec les maîtres et dans les livres, mais par les voyages, au lit du malade et dans les laboratoires. Il montre l'importance des études chimiques pour les médecins ; il apprend à. ceux-ci à faire des recherches de thérapeutique sur euxmêmes. Il émet souvent des vues lumineuses sur les lois de l'organisme, sur l'étiologie des maladies. C'est ainsi qu'il regarde les virus comme un ferment, et la fièvre qui accompagne les éruptions comme une sorte d'ébuuition propre à séparer les parties impures du sang et des humeurs. Ses idées sur la gravelle et sur les concrétions arthritiques {De tariaro) sont des plus judicieuses. En plaçant l'homme en première ligne parmi les animaux, et en rattachant à son organisation celle de tous les autres, il posa la base fondamentale sur laquelle s'élève aujourd'hui toute l'anatomie physiologique. Remarquons aussi que Galiçjii commandait alors despotiquement en médecine, comme Aristote en philosophie ; que la théra-
peulique était encore fondée sur les qualités^ leshumeurs^ les degrés et les tempéraments; que la pratique ordinaire se bornait à .purger^ à saigner^ à faire vomir^ et que Paracelse eut du moins le mérite de détourner les médecins de cette pratiqué routinière, comme il les força d'attacher moins d'importance aux symptômes qu'aux causes de^ maladies. Quant à la doctrine chimiatrique, dont il ne fut que le promoteur, car l'idée en appartient aux chimistes de rage précédent, on ne peut disconvenir qu'elle n'ait rendu des services réels, et donné une nouvelle et vive impulsion à tout l'ensemble des sciences médicales comme à la chimie elle-même.
Si quelque chose pouvait tendre à excuser Paracelse, sinon à l'absoudre, ce serait sa bonne foi, sa conviction sincère. Il croyait à la réalité de ses doctrines comme à l'efficacité de ses arcanes, comme à sa supériorité intellectuelle et à ses inspirations. Mais en s'abandonnant luimême aux croyances, aux superstitions les plus absurdes, il eut le tort réel d'exciter le goût de l'époque pour les sciences occultes, et d'exalter par son exemple les extravagantes prétentions de leurs sectateurs. Ce qu'il y a de bizatre c'est que, dans plus d'une occasion, il repousse l'idée de la sorcellerie, a Avant la fin du monde, s'écriea t-il, un grand nombre d'effets surnaturels, du moins en a apparence, s'expliqueront par des causes toutes physia ques. » On dirait que le pontife cherche à renverser lui même Tau tel de ses faux dieux. Du reste, il atteignit son but de réformateur, en ce sens qu'il réussit jusqu'à un certain point à anéantir des doctrines surannées, à tirer la science du sanctuaire de l'école, à diriger la médecine dans une voie nouvelle, à fixer l'attention des praticiens
'' Le nom de Bernard Palissy est vaguement empreint dans la mémoire de toutes les personnes qui s'occupent de sciences naturelles^ d^agricuUure^ de physique^ de chimie^ ou qui ont étudié Thistoire des arts. On sait en général qu'il vécut au seizième siècle^ qu'il était potier de terre, et qu'il découvrit le vernis des faïences. On sait que l'ardeur qu'il mit à cette recherche le retint longtemps dans la misère la plus profonde, mais qu'il finit par atteindre son but, et qu'il fut l'inventeur de ces rustiques figu- Unes auxquelles les amateurs attachent aujourd'hui un assez haut prix. Ce que l'on sait moins généralement, c'est que cet homme, sans éducation première, sans aucune notion de littérature, sans connaissance de l'antiquité, sans secours d'aucune espèce, à l'aide des seuls efforts de son génie et de l'observation attentive de la nature, posa les bases de la plupart des doctrines modernes sur les sciences et les arts ; qu'il émit, sur une foule de hautes questions scientifiques, les idées les plus hardies et les mieux fondées; qu'il professa le premier en
(I) Cette Élude a paru en tête d'une édition des œuvres complètes de Bernard Palissy, mises en ordre et annotées par Tauteur. Paris, I84i,ln-I8. .
France Fhistoire naturelle et la géologie; qu'il fut Tun de ceux qui contribuèrent le plus puissamment à renverser le culte aveugle du moyen âge pour les doctrines de ^antiquité ; que cet ouvrier^ sans culture et sans lettres^ a laissé des écrits remarquables par la clarté, l'énergie^ le coloris du style ; qu enfin cet homme simple et pur, mais puissant par le génie, fournit l'exemple de Tun des caractères les plus élevés de son époque.
Il est beau sans doute de voir Tartiste^ aux prises avec les difficultés de son art ou avec les obstacles matériels qui s'opposent à la production de sa pensée, sortir victo« rieux de cette lutte, après une longue période d'efforts, de misères et de souffrances ; mais il ne l'est pas moins de voir l'homme d'une origine obscure, dépourvu des secours de l'instruction et de l'étude, jeter sur tout ce qui l'entoure le coup d'œil de l'observateur et du philosophe, pénétrer les mystères de la nature, saisir les principes des vérités éternelles, renverser les erreurs accréditée&de son époque et pressentir la plupart des découvertes qui feront l'avenir et la gloire des siècles plus éclairés. C'est avec ce double mérite que Palissy se présente aux regards de la postérité. Les événements de sa vie, dont quelques-uns furent racontés par lui-même, montrent tout ce que peut le génie secondé par une âme ferme, un esprit droit et un cœur pur. Leur simple récit nous semble le moyen le plus naturel d'appeler sur ses travaux l'intérêt dont ils sont si dignes, et sur sa personne le respect, l'admiration que commande toujours un beau caractère uni aux plus précieux talents.
Dn pauvre village du Périgord, situé à peu de distance de la petite ville de Biron, entre le Lot et la Dordogne,
tt ÊTUDK8 BIOGRAPHIQUES.
donna naissance à Bernard Palisst. Ce village^ appelé La Chapelle-Biron, renferme encore^ dit-on^ une famille qui descend de cet homme célèbre^ et une tuilerie fort ancienne, établie dans le même lieu, portait encore na* guère le nom de Tuilerie de Palissy. Des documents^ assez peu d'accord entre eux, font remonter sa naissance au commencement du seizième siècle. Ainsi d'Aubigné prétend qu'à sa mort, arrivée en 1389, il était âgé de quatre-vingt-dix ans, tandis que, selon Lacroix du Maine, il florissait à Paris en 1575, âgé de soixante ans et plus. En rapprochant diverses circonstances parmi celles que Palissy rapporte lui-même, la version la plus vraisemblable et la plus généralement adoptée rapporterait la date de sa naissance à l'année 1510.
On ne possède aucun détail sur ses parents ni sur sa première éducation. Il parait que, dès son enfance, il travaillait à la vitrerie, qui comprenait alors la préparation, l'assemblage des vitraux colorés, ainsi que la peinture sur verre. Doué d'une aptitude particulière aux arts du dessin, il conçut de bonne heure la pensée d'élever ses travaux d'artisan à la hauteur des œuvres d'un artiste. Aussi, tout en peindant des images, comme il dit, pour exister, il étudiait les grands maîtres de cette belle école italienne qui, dès le siècle précédent, avait donné à la renaissance des arts une si vigoureuse impulsion. Il s'exerçait en même temps à l'architecture et pratiquait la géométrie, a On pensoit, dit-il, que je fusse plus sçaa vant en l'art de peinture que je n'estois, qui causoit que « j'estois souvent appelé pour faire des figures (des plans) a dans les procès. » C'était une nouvelle ressource un peu plus profitable que l'art de composer des vitraux.
BERNARD PAUSSV. 23
Mais pour Thomme qui se sent capable de fournir une large carrière, le pays natal ne saurait longtemps suffire ; Palissy se mit donc à voyager. Il alla d^abord dans les Pyrénées, et s'arrêta quelques temps à Tarbes. Les accidents naturels de ce beau pays le frappèrent vivement, et peut-être est-ce là le point de départ de son goût ardent pour la géologie et les sciences aaturelles. 11 parcourut ensuite quelques autres provinces de«France, puis la Flandre, les Pays-Bas, les Ârdennes et les bords du Rhin, en ouvrier nomade, exer^nt à la fois la vitrerie, la pourtraiêure et l'arpentage; mais aussi observant partout la topographie, les accidents du sol, les curiosités naturelles ; parcourant les montagnes, tes forêts, les rives des fleuves ; visitant les carrières et les mines, les grottes et les cavernes, en un mot, demandant partout à la nature elle-même le secret des merveilles qu'elle oflrait à son admiration et à son étude. L'éducation scientifique de Palissy, au lieu de commencer par les livres, partait ainsi des bases les plus certaines, les plus fécondes : l'expérience et l'observation.
Ses voyages étaient terminés en iS39. De retour dans son pays natal, Palissy alla se fixer à Saintes, et s'y maria. Quelques années plus tard, déjà surchargé de famille et luttant contre la misère, le hasard fit tomber entre ses mains une coupe de terre émaillée d'une grande beauté. Aussitôt il conçoit la pensée d'imiter ce travail, et de se livrer à un art entièrement nouveau pour lui. On sait qu'à cette époque la poterie n'était point recouverte de vernis> on du moins que cet art, déjà pratiqué en Italie, à Faenza et à Castel - Durante, n'était point encore connu en France. Palissy tient à penser que, s'il parvenait à décou-
2i ÉTODBS BIOGBAPHlOtîES.
vrir ie secret de cet émail^ il pourrait élever l'art de la poterie à un degré de perfection inconnu jusqu'alors. Le voilà donc livré à cette recherche^ mais en aveugle^ a comme un homme qui tasté en ténèbres^ d attendu qu'il n'avait aucune connaissance ni des matières ni des procédés. C'est dans son traité de l'art de Terre qu'il faut lire l'admirable récit de tes tentatives, des difficultés qu'il eut à vaincre^ et des maux qu'il eut à souffrir pendant le cours de seize années^ avant d'avoir réussi à donner toute la perfection désirable aux ouvrages sortis de ses mains. Ce n'est pas sans une admiration mêlée d'attendrissement qu'on peut lire les pages sublimes dans lesquelles il raconte avec autant de simplicité que de grandeur la longue série de ses efforts et de ses misères. Forcé de préluder à la recherche de son nouvel art par la connaissance des terres argileuses^ la construction des fourneaux^ l'art du modeleur^ du potier^ du mouleur^ et l'étude de la chimie^ qu'il fut obligé, comme il dit, a d'apprendre avec les dents, » c'est-à-dire en s'imposant les plus dures, les plus cruelles privations, il faut le voir poursuivre sa pensée avec une ardeur, une constance à toute épreuve ; consacrant ses veilles, ses économies, sa santé, et jusqu'aux choses nécessaires à sa subsistance, à ses recherches incessantes; déçu à chaque instant dans son espoir, mais retrouvant tout son courage à la moindre lueur de succès, et, dans cette lutte de l'intelligence, de la volonté, contre les obstacles de toute nature, parvenir enfin à lasser la mauvaise fortune et à faire triompher sa pensée créatrice. Cependant il lui fallait subvenir aux besoins d'une nombreuse famille, soutenir les reproches des siens, les représentations de ses amis, les sarcasmes de ses voisins.
BERNARD PALMSY. 25
et continuer à exercer ses talefits ordinaires, afin a d'eschapper le temps » qu^il employait à la recherche de son nouvel art. En 1543^ des commissaires chargés d'établir la gabelle en Saintonge Ti^pelèrent pour lever le plan des îles et des marais salants delà province, a Cette corna mission parachevée^ dit-il, je me trouvay muny d'un a peu d'argent, et je reprins Taffection de poursuyure oc à la recherche desdits émaux. » Le voici donc de nouveau livré à des essais innombrables; il passe les nuits et les jours à rassembler, à combiner toutes les substances qu'il croit propres à son objet; il pulvérise, broie, mélange ces drogues dans toutes les proportions ; il en couvre des fragments de poterie, il les soumet à toutes les épreuves, à tous les degrés de cuisson. Mécontent des fours ordinaires à poterie, il construit de ses propres mains des fourneaux semblables à ceux des verriers ; il va chercher la brique, l'apporte sur ses épaules, pétrit la terre, maçonne lui-même ses fourneaux, les emplit de ses ouvrages, allume le feu, et attend le résultat. Hais, 6 déception ! tantôt le feu est trop faible, tantôt il est trop ardent; ici l'émail est à peine fondu, là il se trouve brûlé; les pièces sont déformées, brisées, ou bien elles sont couvertes de cendre. A chaque difficulté nouvelle, il faut trouver un expédient, un remède ; et il en trouve de si ingénieux, de si efficaces, que l'art les a adoptés pour toujours. Hais des obstacles d'une autre nature viennent s'ajouter aux premiers : c'est le manque d'argent, de bois et matières. Il imagine de nouvelles ressources, il redouble d'ardeur, il réunit tous ses moyens et déjà, plus assuré de sa réussite,il entreprend une nouvelle fournée mieux entendue et plus considérable que les précédentes, car il avait
S6 ÉTUDES BIOGRAPBIQUES.
employé huit mois à exécuter les ouvrages dont elle devait se composer^ et consacré plus d^un mois^ jour et nuit^ à la préparation de ses émaux. Cela fait, il met le feu à sa fournée, et Tentretient penda^ six jours et six nuits^ au bout desquels l'émail n'était pas encore fondu. Désespéré, il craint de s^étre trompé dans les proportions des matières, et il se met à refaire de nouveaux mélanges^ mais sans laisser refroidir son appareil. Il pile, broie^ combine ses ingrédients et les applique sur de nouvelles épreuves, en même temps qu'il pousse et active la flamme en jetant du bois par les deux gueules du fourneau. C'est alors qu*un nouveau revers, le plus grand de tous, vient l'atteindre : il s'ap^çoit que le bois va lui manquer... D n'hésite pas : il commence par brûler les étais qui soutiennent les tailles de son jardin, puis il jette dans la fournaise ses tables, ses meubler, et jusqu'aux planchers de sa maison. L'artiste était ruiné, mais il avait réussi I
Cependant des chagrins conlre lesquels l'âme la (dus ferme ne trouve pas toujours des armes venaient incessamment l'assaillir. Accablé de dettes, chargé d'enfants, persécuté par ceux-là même qui Teusseni dû secourir, il sent un moment fléchir son courage; mais aussitôt, faisant un appel à son ftme, il retrouve sa force, et se remet à l'œuvre avec une nouvelle ardeur. Telle était alors sa détresse qu'ayant pris un ouvrier pour l'aider dans ses travaux les plus pénibles, il se vit au bout de quelques mois dans l'impossibilité de le nourrir. Bien qu'il fût sur le point d'entreprendre une nouvelle fournée, il fallut renvoyer son aide, et, faute d'argent pour le payer; il se dépouilla de ses vêtements et les lui donna pour son salaire.
A travers tant et de si cruelles épreuves^ Palissy s'approchait incessamment da but qu'il s'était proposé. Ses belles poteries^ ses pièces rustiques^ ses statuettes charmantes étaient fort goûtées ; ses ouvrages commençaient à être recherchés des grands seigneurs^ et la variété de ses talents lui avait déjà valu quelques hautes protections. Le connétable do Montmorency ayant été chargé^ en i 548^ d'aller réprimer la révolte de Saintonge^ eut occasion de voir et d'admirer les ouvrages de Palissy. Il se prit d'affection pour sa personne et le chargea de travaux imporr tants. Quelques années plus tard l'artiste devait presque la vie à son illustre protecteur.
Le calvinisme commençait alors à se propager dans les provinces du midi. L'ardeur de son ftme le rangea parmi les partisans des nouvelles doctrines et lui fit adopter une réforme qui semblait s'appliquer aux pratiques extérieures plus qu'aux principes fondamentaux du christianisme. Il s'associa avec quelques autres artisans pour former à Saintes une église^ dans laquelle chacun d'eux expliquait à son tour les maximes de l'Évangile. Doué d'une éloquence naturelle^ plein de la Bible et des prophètes^ l'énergie de son caractère devait en faire un apôtre rempli de zèle ; aussi il parait qu'il s'acquit dans la prédication une certaine célébrité, et l'on peut remarquer, surtout dans ses premiers écrits, que son style est souvent empreint des formes et des images bibliques. Cependant la séciM['ité des nouveaux prosélytes ne tarda pas à être troublée. L'édit de 1559, qui punissait de mort le crime d'hérésie et défendait aux juges de modérer la peine, commença à jeter l'alarme parmi les protestants. En 1562, le parlement de Bordeaux en ordonna l'exécution dans
son ressort. Palissy« qui avait obtenu du duc deJHpntpensier une sauvegarde, se montra le courageux défenseur de ses coreligionnaires, et se dévoua plus d'une fois pour les sauver. Le comte de La Rochefoucauld, général de Tarraée royale en Saintonge, déclara son atelier un lieu de franchise. C'était, dit un de ses biographes, une sorte de droit d'asile accordé au génie ; mais ce privilège ne fut pas longtemps respecté. Malgré la protection de MM. de Burie, de Ponts et de Jaruac, Palissy fut enlevé pendant la nuit parles officiers de justice, et conduit dans les prisons de Bordeaux. Son atelier fut démoli, et le grand artiste eût été infailliblement envoyé au supplice sans l'intervention du Connétable qui, tout-puissant auprès de Catherine, obtint du roi, par l'entremise de sa mère, qu'il fût rendu à la liberté. On lut accorda en même temps le brevet d'irivmteur des rustiques figulines du roi. Ce titre, en l'arrachant à la juridiction du parlement de Bordeaux, attribuait au grand conseil la connaissance de sa cause, ce qui équivalait à un ajournement indéfini.
L'année suivante, en 1563, Palissy publiait à La Rochelle son ouvrage intitulé : recepte véritable, par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs thrésors. C'est sans doute pendant les tristes jours de sa captivité, et tandis que son atelier renversé ne lui permettait plus de se livrer à ses travaux ordinaires, que fut composé ce petit volume, d'un intérêt si piquant, si varié, et qui semble résumer toutes les pensées, tout le caractère de son auteur. Son âme naïve, mais énergique, son coup d'œil droit et plein de sagacité, son génie artistique, ses goûts, ses opinions.
ses connaissances et jusqu^aux promesses qu'il fait à Favenir, tout s'y révèle et s'y retrouve à la fois. Et que Ton ne fasse pas à cet ouvrage le reproche d'être sans ordre et sans liaison dans les idées ; Palissy ne composait pas un livre^ un traité dogmatique^ comme l'entendent de nos jours les hommes de science ; il ne faisait qu'émettre ses pensées^ ses observations^ ses receptesy ainsi quMl les appelle^ dans l'ordre où tout cela se succédait dans son esprit ou dans sa mémoire^ sans plan arrêté à l'avance^ sans prétention didactique^ mais suivant Tenchainement le plus simple et le plus naturel. Il touche à tous les sujets, il les effleure successivement^ il semble se livrer à de continuelles digressions ; mais^ quelque disparates qu'elles paraissent au premier aspect^ il est facile de voir que, dans son esprit^ toutes ses idées sont intimement liées entre elles et se subordonnent à une pensée primordiale. Son premier objets dit-il^ est de se montrer reconnaissant envers ses bienfaiteurs; or^ dans l'impossibilité de leur offrir un meilleur témoignage de sa gratitude^ il leur adresse les résultats de ses méditations et de sa longue expérience. 11 veut en mettant en lumière des secrets qu'il croit propres à multiplier les biens et les vertus des hommes^ obéir à ce divin précepte : a Que chacun ait à mana ger son pain au labeur de son corps^ et à répandre les a talents que Dieu lui a donnés, o II faut peu d'efforts^ selon nous^ pour saisir la suite naturelle des idées qu'il développe dans ce petit livre, et pour montrer leur rap-« port avec la pensée principale qui le préoccupait en l'écrivant.
Ainsi il annonce, en débutant, qu'il cherche un lieu propre à établir un jardin, qui serait destiné à récréer
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son esprit fatigué du spectacle des maux publics^ et à servir de retraite dans les jours de persécution. En se promenant au bord de la Charente, il s'imagine entendre des chœurs de jeunes vierges chantant le psaume i04« du Roi-prophète, et il songe d'abord à reproduire dans un vaste tableau les admirables descriptions de ce psaume. Puis il vient à penser quil vaudrait mieux représenter en nature toutes ces merveilles, et faire de ce délicieux jar* din comme un lieu de refuge en temps de calamités pu* bliques. Il s*étend à cette occasion sur Tutilité de Tagri* culture, et regrette que la terre soit généralement cultivée avec si peu d'intelligence* Il montre que la philosophie^ c'est-à-dire l'observation attentive de la nature, est indispensable à ceux qui s'en occupent, et il donne en pas* saut quelques bons préceptes à ce sujet, fruits de ses remarques particulières. Cest là entre autres qu'il place sa théorie chimique des engrais, et qu'il recommande à regard des fumiers une pratique excellente, trop long* temps ignorée ou négligée par les agriculteurs (1). H prescrit le meilleur mode de couper les bois et la saison la plus propre à cette opération ; il examine les causes de la configuration du sol, la variété des terrains, les différentes formes des pierres, des gemmes, des cristaux; il émet sur la théorie des sels une idée neuve et hardie, et en généralise la définition plus qu'aucun chimiste ne l'avait fait avant lui. Il explique l'origine des fontaines, la manière dont les pierres précieuses et les métaux sont engendrés
(1) Celle de conserver les fumiers dans une fosse pavée et maçonnée, de les couvrir et de réserver avec soin « la matière liquide qui « en sera descendue, comme le meilleur du fumier. ■ (dluvres complètes, édit. de 1844, p. 24.)
dans le sein de la terre. Enfin^ revenant à son sujet primitif^ il donne le dessin^ l'ordonnance générale du jardin^ et de l'agréable retraite qu'il se propose d'édifier.
C'est alors que^ laissant toute carrière à son imagination capricieuse et poétique^ il décrit non-seulement les dispositions générales de ce lieu de délices^ mais aussi la construction des cabinets qu'il place dans ses divers compartiments. Il ne manque pas de les orner d'ouvrages en terre cuite^ peinte, émaillée^ et de toutes ces pièces qu'il nomme rustiques^ parce qu'elles représentaient de petits monuments champêtres^ des rochers, des fontaines, des bosquets, des animaux et des coquillages. Il n'avait garde de négliger d'yTéunir les beaux effets de l'architecture monumentale aux dispositions naturelles des plantes et des arbres. Ne perdant jamais de vue la pensée morale et religieuse, il orne toutes ses constructions de
maximes tirées de l'Ecriture, afin qu'au milieu des riantes délices de ce lieu enchanteur^ l'homme ne puisse jamais oublier son origine, ses devoirs, et la Providence, auteur de tous ces biens. Chemin faisant, il s'égaie par d'excellents traits de satire contre les fourbes, les simoniaques, les sinécuristes, l'avarice et la cupidité. C'est pour fuir tous ces maux, tous ces vices, qu'il veut se retirer dans l'asile, objet de son rêve poétique et que, dans son illusion, il regarde comme déjà créé. Alors, dans une sorte d'extase, il peint les merveilles de la végétation, il admire l'instinct des animaux, il assiste à leurs jeux, il jouit avec ravissement des scènes agrestes que son imagination lui représente, et il s'écrie que l'homme est bien fou de méconnaître les charmes de la vie des champs. Il se prend de pitié pour ces laboureurs qui, dédaignant l'art
32 ÉTWES BIOGBAPHIQUBS.
auquel ikdoiveoiieur fortune, élèvent leurs fils pour d'autres conditions et s'exposent ainsi eux-mêmes au mépris de leurs enfants^ tandis que la culture de la terre est abandonnée aux plus ignorants et aux plus incapables. Pour lui, il estime les moindres bourgeons des plantes au-dessus des mines d'or et d'argent; il soufire de voir que l'on abatte les forêts sans en replanter d'autres^ tandis qu'en bonne pratique c'est le contraire qu'il faudrait ordonner. U plaint l'aveuglement des grands seigneurs qui n'estiment les forêts que pour le plaisir de la chassé^ ou les revenus qu'elles rapportent^ et qui s'appliquent à inventer de nouvelles armes de guerre, de destruction, au lieu de perfectionner les outils d'agriculture en général si négligés, si mal appropriés à leur emploi. Et pourquoi n'apporteraiton pas au perfectionnement des ustensiles d'agriculture le même soin qu'à ceux des autres arts^ tandis qu'il faudrait y faire servir les instruments les plus ingénieux^ et jusqu'à ceux qu'emploient l'architecture et la géométrie? Là-dessus^ notre artiste-poëte aborde une digression aussi spirituelle que piquante. Après avoir énuméré les principaux instruments de la géométrie et des arts^ il suppose qu'il s'élève entre eux un débat touchant leur prééminence. Le compas veut l'emporter sur la règle, qui, à son tour, est rabaissée par l'aplomb, lequel voit son rang contesté par la fausse équerre, le niveau et l'astrolabe. Palissy veut leur faire entendre que, quel que soit leur mérite respectif, ils sont tous subordonnés au génie, à la volonté de l'homme, qui les a inventés. Les outils soutiennent qu'ils sont loin de devoir obéissance et soumission à un être qui lui-même n'est composé que de méchanceté et de folie. Pour le prouver, ils prient leur
juge de se servir d'eux afin de mesurer la tête de quelques hommes parmi ceux qui semblent les plus dignes de respect. Palissy se livre à cet examen, qui donne lieu à des remarques pleines de verve satirique et d'une philosophie aussi profonde qu'ingénieuse. Voyant ses mesu^ res constamment en défaut^ et ne pouvant reconnaître par ce moyen la cause des bizarreries contenues dans les têtes qu'il examine^ il a recours à la philosophie alchi" mistale. Il les soumet au creuset^ à l'alambic^ à la coupelle, et finit par y découvrir, a d'une part la cholère a noire et pernicieuse, l'ambition et la superbité de l'autre, o Enfin, ayant examiné de plus près, il trouve que a c'est l'avarice et l'ambition qui rendent tous les a hommes fous, après leur avoir pourri la cervelle, d Comme la dernière tête qu'il analyse est celle d'un conr seiller de Parlement, coupable à ses yeux d'avoir sévi contre ses coreligionnaires, il en prend occasion de faire l'histoire de l'établissement à Saintes de l'église protestante, ce qui le ramène naturellement à son premier objet : la fondation d'une cité de refuge en cas a d'esmotions, de guerres civiles ou de malheurs publics; et cette cité est une Forteresse dont il trace le plan, après en avoir emprunté l'idée à certains coquillages dont la forme met l'animal qui en est revêtu à l'abri des attaques de tous les autres animaux.
N'est-il pas évident que tous ces détails, pour n'être point liés par un plan systématique, n'en présentent pas moins une série assez naturelle de réflexions et d'idées? La forme du dialogue montre, d'ailleurs, que l'auteur n'avait en vue qu'une sorte de conversation, avec toute la liberté qu'elle comporte dansl'ordre des pensées. C'estune
mosaïque qui se prêtait merveilleusemeDt k Texposition de ses seAtimeats^ de ses méditations^ de ses vues^ où pouvait se déployer toute la richesse de son imagination et la singularité de son esprit. C'est un terrain encore vierge où il déposait le germe des sujets dont Tétude de« vait le préoccuper dans tout le cours de sa vie. -
Presque immédiatement après cette publication^ Palissy quitta la Saintonge et vint s'établir à Paris. C'est à partir de cette époque que^ devenu maître de son art^ il donna à ses ouvrages tous les développements^ toute la perfection que lui inspirèrent son goût et son génie. On sait quels efforts avait fait François 1*^^ pour naturaliser en France les arts de Tltalie, qui, dès le siècle précédent, s'étalent élevés à une si prodigieuse hauteur. L'école française avait répondu par de nobles efiTorts à l'appel, aux encouragements de son souverain, Jl^an Goujon, Pierre Lescût, Gerniain Pilon, Cousin, Bullant, Ducerceau et une foule d'autres s'étaient montrés les dignes élèves, puis les heureux émules de Léonard de Vinci, de Fra Jocondo, d'André del Sarto, de Primaticio, de Cellini et des différents maîtres qui s'étaient succédé en France, sous le patronage de ce monarque ami des arts. Palissy, né dans une province éloignée, n'avait point été élevé à cette grande école, qu'il ne put connaître qu'à l'époque de ses voyages. Mais dès qu'il fut à portée d'en apprécier Pheureuse direction, il se rangea aussitôt parmi les disciples de ces illustres maîtres. Aussi remarque-t-on qu'il s'inspira partout des chefs-d'œuvre de Tart italien, et retrouve-t-on dans la plupart de ses ouvrages l'élégance, la pureté des formes et la richesse des ornements qui caractérisent ceux du Primatice, du Rosso et surtout de ifenvenuto Cellini.
BERMARD PALISSY. 35
Les plus iûiportants de ces ouvrages^ ou du moins ceux de la plus graude dimension, servaient à la décoration des jardins^ des pièces d'eau, des grottes, des fontaines, ou à rornement des habitations somptueuses. C^est à ceux-là surtout que Palissy donnait le nom de rustiques figulineSj parce qu'ils représentaient des objets rustiques, des rochers^ des grottes, des arbres, des animaux et quelquefois des personnages: le tout en relief ou en ronde-bosse el recouvert d'un émail coloré. Il reste à peine aujourd'hui quelques traces des pièces de cette classe. Elles ornaient dans le temps les châteaux de Chaulnes (1] et de Nesle en Picardie, de Reux en Normandie, de Madrid au bois de Boulogne, et surtout le château d'Écouen, où Palissy avait déployé toutes les richesses de son art, pour embellir l'ha-" bitation de son protecteur, le connétable de Mpntmorency (Voy. note A, page 59). A peu près à la même époque, il travailla à la décoration des jardins du palais des Tuileries, que Catherine de Médicis venait de faire construire (b, page 59), et c'est probablement à cette circonstance qu'il dut le bonheur d'échapper aux massacres de la Saint-Barthélémy.
Ses ouvrages de moyenne et de petite dimension or-^ naient les appartements et figuraient sur les dressoirs, les buffets, les tables et les consoles; Ce sont des vases, des aiguières avec leurs bassins, des statuettes, des groupes pleins de grâce et de mouvement, des coupes, des salières, des écritoires, des flambeaux, des corbeilles, de grands
(1) Le parc de Chaulnes avait été exécuté sur un plan analogue à celui que Palissy avait décrit dans son premier ouvrage, sous le nom de ja¥^din délectable» C'est dans ce parc que Gresset composa sa Chartreute et son épitre au père Bougeant.
36 ÉTUDES BroGRAPHlQQEg.
et de petits plats sculptés, enfin des bassins rustiques chargés de fruits, de coquillages, de poissons et de reptiles, représentés avec une Irérité de formes «t de coloris qui font PadmirttioQ des hommes de Tart. D'autres plats présentent des ba»-reliefs d'un fini remarquable, des sujets tirés de la mythologie ou de Thistoire sainte. Les ouvrages de cette série sont moins rares que les précédents. Le musée de Paris, le musée céramique de Sèvres, et les collections particulières de quelques amateurs éclairés, en renferment de très-belles épreuves (1). Toutes ces pièces sont remarquables par l'harmonie des sujets, l'élégance des formes, le fini de l'exécution, et sont enrichies d'ornements pleins d'imagination et de goût. Leur rareté n'ajoute donc rien à leur mérite réel, qui justifie seul l'empressement avec lequel elles sont recherchées.
A travers les rudes épreuves qu'il avait eu à subir et les travaux incessants que les difficultés de l'art ou les rigueurs de la fortune lui avaient imposés, Palissy n'avait pas pour cela négligé ses études chéries. L'histoire naturelle, l'agriculture, la physique du globe et la chimie n'avaient jamais cessé d'être les sujets de ses expériences et de ses méditations. Riche des faits nombreux qu'il avait observés et recueillis, il songeait depuis longtemps à les rendre publics ; mais ne sachant pas, grâce à son ignorance des langues anciennes, si les philosophes de
(I) On doit citer, comme l'une des plus remarquables, parmi ces collections, celle de M. Ch. Sauvageot, qui, à force de soins et de recherches intelligentes, a réussi à former une suite à peu près complète des ouvrages de Palissy. Cette suite figurait au milieu d'une réunion extrêmement riche des meilleures productions artistiques du seizième siècle, dont M. Sauvageot a récemment fait don au musée ^u Louvre.
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raotiqaité avaient eu sur les mêmes sujets des opinions analogues ou contraires aux siennes, il résolut de faire la démonstration publique de ses théorises et d'appeler à ses leçons les hommes les plus éclairés de l'époque. C'était une sorte d'expédient à l'aide duquel il voulait s'assurer lî ses vues étaient fondées, en provoquant à leur sujet la critique et les objections des érudits. Cependant, il avait rassemblé tous les objets naturels propres à confirmer ses idées à l'égard de certains phénomènes physiques, particulièrement sur la formation des cristaux, les pétrifications et les principes de la géologie. Ce cabinet d'histoire naturelle, le premier qui eût été formé à Paris, était disposé, non d'après une méthode générale, systématique, mais dans l'ordre des démonstrations qui faisaient l'objet de son cours. Ces leçons étaient également les premières conférences publiques qui avaient lieu sur les sciences physiques et naturelles. N'est-ce pas un tableau digne du plus haut intérêt que eeiui d'un simple potier de terre, d'un homme sans culture, sans connaissance de l'antiquité, venant exposer les résultats de ses découvertes en présence de tout ce que la capitale renfermait alors de savants ; provoquer la critique, les argumentations sur les sujets les plus ardus; et tout cela, non dans l'intérêt de sa gloire, mais dans celui de la science et de la vérité I sorte d'académie, de congrès scientifique, où chacun avait le droit de relever les fautes de l'orateur, mais où l'on ne vit jamais s'élever la moindre contradiction. On peut juger de la hardiesse, de la singularité d'une telle entreprise, en voyant la plupart des savants de son époque, et même des siècles qui Tout suivie, s*étonner avant tout que l'on pût posséder quelque science, quelque talent, sans avou:
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appris le latin et le grec. Palissy s'en étonna d'abord lui- , même et essaya parfois de s'en excuser^ puis il en prit son parti et alla même jusqu'à montrer à ce sujet un dédain assez piquant. C'est ainsi que dans l'un de ses dialo* fues Practiçue, suivant son habitude^ après avoir harcelé Théorique, pulvérisé ses faux raisonnements et renversé ses systèmes préconçus^ finit par lui lancer cette apostrophe : a Or, vas quérir à présent tes philosophes la- « tins, pour me donner argument contraire lequel soit c aussi aisé à connoistre comme ce que ie mets avant, d C'est pendant le carême de 1575 que Palissy ouvrit pour la première fois ses conférences, qui furent continuées jusqu'en 1584. Mais déjà il songeait à résumer les principales données, fruits de ses longues investigations, dans un ouvrage qui est devenu son plus beau titre de gloire aux yeux des hommes de science. Cet ouvrage parut, en i 580, sous le titre de Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, tant naturelles qu'artificiel^ Us; des métaux, des sels et salines, des pierres^ des terres, du feu et des émaux ; avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles^ etc. C'est dans ce livre que Ton peut juger des pas immenses qu'eussent pu faire les sciences physiques et naturelles sous l'intluence du génie d'un seul homme, si le nom de cet homme eût eu plus d'autorité et si les enseignements qu'il livrait à son siècle eussent eu plus de retentissement. Il ne s'agit plus ici, comme dans la Recepte véritable, d'une sorte de causerie éparpillée sur mille sujets divers, d'ailleurs peu approfondis, mais bien d'une réunion de traités ex professa sûr des points déterminés de physique générale, de éhimie, de géologie et d'histoire naturelle, auxquels l'auteur
joignait d'excellents préceptes sur son Aride terre^ point de départ de tous ses travaux^ et où venaient finalement aboutir- toutes ses méditations et ses études. Ce n'est plus Tartisan obscur et illettré^ essayant de payer la dette de la reconnaissance, à l'aide de quelques receptes sur les secrets de son art, de quelques vues modestes sur les sujets ordinaires de ses rêveries ; c'est le véritable savant, riche des connaissances qu'il a acquises par quarante ans de travaux et de recherches, le professeur fier d'avoir expliqué les phénomènes de la nature et les principes des sciences aux hommes les plus éclairés de son époque, et qui en écrit le résumé didactique dans toute la maturité de l'âge, de la réflexion et de l'expérience. Ce ne sont plus enfin des hypothèses, des aperçus ingénieux, des théories plus ou moins spécieuses; mais des faits positifs^ des démonstrations appuyées sur des exemples palpables, des vues larges et hardies sur les points les plus importants des hautes sciences; sortes de révélations du génie^ qui, pour la plupart , ont été confirmées par la science plus réfléchie et plus analytique des siècles postérieurs (1).
C'est surtout dans le Traité des eaux et fontainei que Palissy a approfondi avec une supériorité remarquable plusieurs hautes questions de physique générale. Après
(1) Lorsqu'on apprécie les travaux d'un savant d'une époque éloignée, on ne saurait procéder de la même manière que lorsqu'on analyse ceux d'un auteur contemporain. 11 est évident qu'il faut surtout s'attachera signaler les points de la science qu'il a fait avancer, ses découvertes, ses prévisions* son influence, et non à relever ses erreurs, qui furent celles de son siècle, et qui montrent uniquement qu'il n'a pas appliqué à tous les sujets sa sagacité ordinaire et la rectitude habituelle de ses méditations.
40 ÉTQDBS BIOGBAFBIQOKS.
•voir jeté un coup d'œil sur les eam de pnits, de mare, de citerne et de source ordinaires, il parle des moyens de conduire les eaux d^un point à un autre^ à l'aide des pompes, des tuyaux ou des aqueducs, et il compare ces différents moyens. Il remarque que les eaux de source sont fréquemment altérées par les matières salines, bitumineuses ou minérales contenues dans le sol qu'elles traversent, et qui les rendent parfois efficaces dans certaines maladies. A l'égard des eaux thermales, il attribue leur chaleur à un feu continuel placé au sein de la terre. II regarde la force combinée de ce feu central et de Teau réduite en vapeur comme la cause des volcans et des tremblements de terre. Il ajoute que cette force (celle de la vapeur) capable de renverser des montagnes , n'est point encore connue des hommes; et cependant il s'était rendu compte de son extrême puissance, non en l'étudiant, comme il le dit, a dans le livre des philosophes », mais en faisant bouillir de Teau dans un chaudron, en appliquant le feu à ses ouvrages de terre, et en observant une pomme d'airain contenant un peu d'eau, « et eschauffce sur les charbons. »
Plus loin , il combat l'opinion alors générale que les fontaines étaient produites, soit par l'infiltration des eaux de la mer, soit par Tévaporation et la condensation des eaux contenues dans des cavernes au sein des montagnes : hypothèse que , cinquante ans plus tard , Bacon soutenait encore. Palissy prouve que les eaux de source proviennent de l'infiltration des eaux des pluies, lesquelles tendent à descendre dans l'intérieur de la terre jusqu'à ce qu'elles rencontrent un fond de roc ou d'argile imperméable, qui les contraigne de s'arrêter et de se faire jour
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la partie la plus déclive du terrain quelles ont traversé. Il ajoute que ce serait là le moyen d'établir des fontaines artificielles^ a à Timitation et le plus près approa cbant de la nature^ en ensuyvaut le formulaire du soua verain fontainier...^ et ce d'autant qo'il est impossible a d'imiter nature en quoi que ce soit^ que premièrement a Ton ne contemple les effets d'icelle, la prenant pour a patron et exemplaire. » Et il décrit ce procédé avec une précision et une clarté parfaites. Il explique enfin les fontaines jaillissantes en déclarant que ce phénomène n'a lieu qu'à la condition que les eaux proviennent d'un point plus élevé que celui où elles se montrent^ attendu que « les eaux ne s'élèvent jamais plus haut que lessources d'où elles procèdent. t> C'est ainsi que ce physicien naturel saisissait d'un seul coup d'œil l'ensemble du phénomène de la circulation des eaux à la surface comme à rintérieur du glbbe^ en même temps que le système des lois auxquelles obéissent les liquides^ et qui forment aujourd'hui les bases fondamentales de l'hydrostatique.
Mais ces questions élevées de physique n'étaient pas les seules qui le préoccupaient. Quelques savants ayant avancé, que les glaces ne se formaient pas à la surface^ mais au fond des rivières, Palissy , à l'aide d'arguments très-probables^ montra que la première supposition était seule admissible. C'est là, du reste^ une question encore controversée, et sur laquelle la science moderne ne paraît pas avoir dit son dernier mot. Ailleurs il démontre la porosité des corps, en se fondant sur des exemples ingénieux, des observations neuves et qui lui sont propres. 11 remarque la tendance qu'ont certaines substances à se rapprocher lorsqu'elles sont abandonnées à elles-mêmes,
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el il donne à la force qui les réunît le nom d'attraciicn. Enfin, en cherchant la cause des couleurs irisées que présentent certains coquillages, il annonce, pour la première foiS| que Tarc-en-ciel ne se produit que lorsque « le soleil passe directement au travers des pluies qui lui a sont opposites. » N'était-ce pas pressentir la décomposition de la lumière avaiit Dominis, Descartes, Newton, et rapporter, avant Galilée, à des causes naturelles certains phénomènes que l'ignorance avait fait jusque-là regarder comme des prodiges ?...
Voilà le physicien ; essayons d'apprécier le chimiste, et n'oublions pas que nous sommes au siècle où, sous l'influence de Paracelse, d'Agricola , et des nombreux sectateurs de leur école, Taichimie préoccupait les meilleurs esprits, les uns sérieux et de bonne foi, les autres avides et fascinés par Tespoir de parvenir à un immense résultat. Or, si le nombre des adeptes était grand celui des dupes l'était encore davantage. Palissy combattit cette grande erreur, d'abord parce qu'à l'aide de son jugement droit et pénétrant il en avait reconnu toute la vanité, mais aussi parce que, esprit sévère et consciencieux, il croyait de son devoir de stigmatiser les fourbes et de venir en aide à la faiblesse des hommes simples et crédules. II montra que la recherche du grand-œuvre reposait avant tout sur un principe honteux d'avarice et de paresse. Il dévoila les supercheries des alchimistes jongleurs; il jeta un blftme sévère sur les hommes qui ne cherchent dans la science que l'occasion de s'enrichir, et qui se disent philosophes, a c'est-à-dire amateurs de sapience, d en faisant preuve de cupidité et de mauvaise foi. « le m'es* a merveille dit-il, comment un tas de faux monnoyeurs.
BERNARD PALISST. 43
a lesquels ne s'estudientqu^à tromperies et malices^ n'ont a honte de se mettre au rang des philosophes. Il cherche à prouver^ par le raisonnement , que la génération des métaux est un de ces secrets que Dieu s'est réservés à lui-même^ a comme de donner aux plantes le croistre^ la a saveur et la couleur; » et qu'enfin la découverte de la transmutation^ fût-elle possible, entraînerait les plus funestes conséquences, en arrachant*les hommes a au cula tivement de la terre, à l'industrie, à l'étude et aux a arts. »
Ce n'était point assez de détourner la science de la fausse voie dans laquelle l'engageaient les alchimistes, il fallait encore la ramener dans celle de la vérité, en enseignant les saines méthodes d'observation et les sujets vraiment utiles sur lesquels elle avait à s'exercer. C'est ainsi que, tout en s'élevant contre les fripons ou les fous gui poursuivaient le grand-œuvre, il conseillait aux médecins de s'occuper de chimie afin de mieux connaître les choses naturelles. Il appelait l'attention des minéralogistes sur la manière dont se forment lessels,lescristaux, et posait les premiers principes de la cristallographie. Remarquant l'analogie qui existe entre certaines pétrifications et les minéraux cristallisés, il cherchait à expliquer les unes et les autres par une même théorie. Il émettait les vues les plus neuves sur V affinité y qui réunit les corps de nature étrangère, et sur l'attraction, qu'il appelle « une € matière supresme qui attire les choses de mesme naa ture. 9 L'aimant^ dit-il, n*est pas seul qui ait le pouvoir d'attirer les choses qu'il aime. Le jayet et l'ambre n'attirent-ils pas le fétu ? L'huile jetée sur l'eau ne se rassemble-t-elle pas en une masse, et les sels dissous au sein
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d'un liquide ne savent-ils pas se réunir pour se former €n cristaux ? Enfin^ il va jusqu'à trouver des phénomènes analogues parmi les plantes et même les animaux ; comme si^ dans ses prévisions instinctives^ il eût déjà pressenti le système universel des attractions et des répulsions^ des sympathies et des antagonismes? Cependant Palissy avait entrevu dans les combinaisons chimiques un ordre* de phénomènes dont il avait de la peine à se rendre compte, mais qui lui semblait si général^ qu'il fallait absolument le rapporter à une cause de premier ordre : aussi n'hésite-t-il pas à y voir un cinquième élément. Comme cette cause s'appliquait surtout d'une manière notable à la formation des sels^ il l'avait d'abord confondue avec les sels eux-mêmes. Ils se la représentait donc comme une matière soluble dans l'eau^ douée de saveur^ d'odeur et de propriétés diverses, parfois occultes, et se prêtant facilement à toute sorte de combinaisons. Il la regardait comme la base des substances minérales, le principe de la végétation, et même de la reproduction chez les êtres organisés. Bien que ce nouvel élément ne puisse pénétrer les corps qu'à l'état de dissolution, il doit, pour agir sur eux, se séparer de l'eau dans laquelle il est dissous, et que Palissy appelle eau exhalativey par opposition avec l'eau retenue par le sel, et qu'il nomme germinative ou congélative (de cristallisation). En généralisant cette pensée, il donne au mot sel une acception plus étendue, et l'applique à tous les corps doués de propriétés occultes, de quelque faculté de combinaison (1). Que si cette extension dépassait les vé-
(1) C'est dans le même sens que les anciens chimistes i'étendaient Jusqu'à la classe des acides.
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ritables limites^ il faut hieu convenir qu^une définition plus rigoureuse eût été un pas trop gigantesque pour P^poque^ et surtout pour un chiniiste qui n'avait d'autre guide que les inspirations de son génie ; mais on ne saurait nier qu'il y eût là une pensée^ une vue scientifique de premier ordre ; et que ce principe, cet élément qu'il ne pouvait encore se représenter que sous la forme d'un corps palpable^ fût autre chose que la force qui préside aux combinaisons chimiques^ qu'on lui donne le nom d'affinité^ de force chimico-électrique^ de puissance catalytique^ ou toute autre dénomination.
Cette donnée une fois admise et représentée par le titre de cinquième élément, Palissy s'en servait avec habileté pour rendre compte. d'une foule de phénomènes de la nature ou des arts. La présence des sels dans la cendre des végétaux^ dans l'écorce des arbres^ dans les eaux salpétrées^ lui servait à expliquer la théorie du blanchiment^ la fabrication du nitre^ le tanage des cuirs^ l'action des engrais^ des fumiers^ la pratique de l'écobuage... Ne dirait-on pas que la science a retrouvé hier ces théories lumineuses longtemps égarées^ et qu'elle ne fait que les reproduire en les traduisant dans son langage moderne^ et en les accordant avec l'expérience des siècles écoulés depuis leur première émission ?
Du reste^ ce n'est pas seulement comme théoricien que Palissy doit occuper une place éminente parmi les chimistes de son époque, c'est surtout comme chimiste pratique. Bien qu'il aitémis desidées fortjudicieusessur ledéveloppement des espèces minérales au sein de hi terre, qu'il assimile aux cristallisations, ce qui le range au nombre des premiers instigateurs de la doctrine du neptu-
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nittae, sur la nature des métaux^ qui, selon lui, < ne « peuvent ni s'aocrottre ni se multiplier 0, ce qui les place nécessairement parmi les corps élémentaires, et sur une foule d'autres points importants de théorie, hàtons-nous de dire que Tart lui doit encore plus que la science. Etranger aux recherches de Talchimie, qu'il traite avec tant de mépris, il dirige ses études sur des sujets plus sérieux et d'une application plus directe. Il ne lait pas pendant quinze ans des mélanges et des épreuves, en aveugle et au hasard ; mais, tandis qu'il affronte une à une et dans toutes les proportions les substances les plus diverses, il pénètre dans tous les détails de la minéralogie, de la géologie, il étudie les pierres^ les terres, les sels de toute nature, il constate leurs propriétés, il les range en catégories, et les réunit par des rapports généraux. C'est ainsi qu'il reconnut les propriétés de la soude comme fondant, de l'alun pour fixer les couleurs, la composition des pierres précieuses ; qu'il perfectionna la fabrication du salpêtre, l'extraction du sel commun, et qu'il créi^ cet art tout nouveau d'émailier la poterie, qu'il sut élever de ses premiers éléments jusqu'à son plus haut degré de perfection.
A cette époque les arts possédaient déjà de nombreux procédés, des secrets, comme on les appellait avec raison, car ils étaient conservés et cachés avec beaucoup de mystère. Le moment où ces secrets passèrent de l'atelier de Tartisan dans le domaine de la science fut sans contredit une grande époque; car si les arts gagnèrent beaucoup à être éclairés par le raisonnement, les sciences ne trouvèrent pas moins d'avantages à être enrichies par l'expérience. Palissy fut l'un de ceux qui
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contribuèrent le plus efficacement à cette heureuse transition. Artiste, il demanda à la science la cause des phénomènes qu^il observait avec une sagacité rare dans un homme de pratique; puis, devenu savant, il rapporta aux arts les fruits de ses méditations éclairées.
On ne pouvait, à coup sûr, se placer d'une manière plus heureuse au milieu du vaste champ de la science. On dirait que Palissy s'était imposé la mission d'en parcourir successivement toutes les voies, et d'appliquer à tous les sujets cette justesse de coupd^œil, cette sagacité dans l'observation et dans Texpérience qui caractérisent à la fois le savant et l'homme pratique. Après le chimiste et le physicien, on trouve en lui le géologue, l'agronome, et chaque branche de la science lui fournit des données applicables à l'industrie ou aux arts : « Matières, comme il dit, si bien a concaténées ensemble que l'une donne l'intelligence de a l'autre », et qu'elles se servent mutuellement de transition, de lien et d'appui.
C'est dans le Traité des pierres et dans celui de la marne que Palissy a réuni ses remarques les plus importantes relatives à l'agriculture et à la géologie. Là sont consignés des vues et des faits si nombreux qu'une simple notice doit se borner à les énumérer d'une manière succincte et générale. On s'étonne de la nouveauté, de la variété de ses observations sur la constitution des montagnes et des différents sols, sur l'origine des espèces minérales, sur' ormation et le mode d'accroissement des pierres, qu'il examine sous leurs divers rapports de forme, de couleur, de cohésion, de poids et de densité. Les cristallisations, les stalactites, les bois pétrifiés, les fossiles, la marne, le faluns, rien n'échappe à ses recherches>
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et, fidèle à sa méthode habituelle d'investigation, il rattache tous les faits recueillis à quelque vue géuérale, qui .presque toujours est la plus directe et la plus féconde.
C'est ainsi qu'il distingue la cristallisation des sels de la congélation des liquides (i), qu'il assimile les pétrifications aux cristallisations, en ce sens que les unes et les autres s'opèrent par l'intermède de Teau. Après avoir fait justice de l'opinion de quelques physiciens qui regardaient les empreintes de coquillages que l'on remarque dans certaines pierres comme un jeu de la nature, il attribue la formation des faluns, non à des coquilles portées par le déluge sur les plus hautes montagnes, comme le pensaient d'autres géologues, mais à des amas de poissons engendrés sur les lieux-mômes, et qui y sont restés a à mesure que l'eau leur a défailly et que la vase oh a ils habitoient s'est elle-même pétrifiée. » Il va même jusqu'à prouver, par l'intégrité des parties molles de ces coquilles, qu'elles n'ont pu être transportées par une inondation au lieu où on les découvre, et que, par conséquent, la mer a dû recouvrir les points du globe qui les recèle actuellement (2). Un petit nombre de pages du Traité
(\) Bacon croyait encore, dans le siècle suivant, que le cristal de rdche n'était autre chose que de l'eau si fortement congelée qu'elle ne pouvait plus revenir à l'état liquide.
(2) « C'est là, comme on voit, le commencement, l'embryon de la géologie moderne. On avait bien antérieurement, dans différents ouvrages sur les pierres, soit anciens, soit du '>H)yen âge, soit d'une .époque plus récente, traité des questions de physique relatives à chaque masse pierreuse, à la formation des cristaux et à c«lle des cailloux ; mais la question générale de savoir comment se sont superposées ces immenses croûtes qui constituent aujourd'hui les parties solides du continent, n'avait pas encore été agitée. Elle ne com-
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de la Marne contiennent en outre plusieurs idées aussi remarquables par leur nouveauté que par la portée immense de leurs applications. Âinsi^ après avoir exposé de la manière la plus claire^ et pour la première fois dans les annales de la géologie^ le meilleur procédé à employer pour le sondage des terres, il se sert de ce procédé pour montrer que le sol est formé de plusieurs couches ou bancs superposés de terre, de sable, de chaux^ de craie ou d'argile, et enfin de roc. a En perçant ce «roc, dit-il, à Taide d'une tarière torcière, on peut a encore trouver au-dessous des terres de marne, voire « des eaux pour faire puiis, lesquelles bien souvent poura roient monter plus haut que le lieu où ta pointe de la a tarière les aura trouvées ; et cela se pourra faire , a moyennant qu'elles viennent de plus haut que le fond du « trou que tu auras fait, » Pouvait- on prophétiser d'une manière plus formelle les beaux résultats auxquels est parvenu de nos jours l'art de creuser des puits artésiens? Mais où le génie et l'âme puissante, énergique de Palissy se révèlent de la manière la plus complète, c'est sans contredit dans le Traité de l'art de Terre. Déjà, dans un précédent chapitre, il avait donné d'excellents préceptes sur le choix des terres à poterie, l'art de les mettre en œuvre, Tapplication du feu, les précautions à prendre et les acci*
mença à l'être que lorsqu'on se fut demandé d'où provenaient cette quantité immense de corps organiques et surtout ces milliers de coquilles qui existent dans quelques parties superficielles du globe. Des hommes prétendaient, dans le quinzième et le seizième siècle, que c'était un résultat des jeux delà nature, un produit de ses forces naturelles, des aberrations de sa puissance vivifiante : Palissy expulsa ces erreurs du domaine de la science. » G. Cuvier. Hittoire dn êciences naturellei, t. ii, p. 23t.)
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dents à éviter : dans le traité suivant^ ce n'est plus Touvrier de terre^ c'est le grand artiste qui prend la parole^ et qui, par un artifice ingénieux, comme par son propre exemple, montre à quel ensemble de difficultés morales et roaiérielles doit s'attendre celui qui, dans son art, a résolu de s'élever au premier rang. D'abord , un long débat dans lequel Pract^ue se décide avec peine à révéler iiThéùrique cequ'elle a appris par une longue expérience; puis, après y avoir consenti, elle veut l'avertir des obstacles sans nombre qui l'attendent dans la carrière. C'est là que l'auteur a placé l'admirable tableau de ses propres misères et des longues souffrances qu'il a endurées en poursuivant la recherche de son art. A Dieu ne plaise que nous affaiblissions par quelques citations imcomplètes l'effet saisissant de ses paroles. C'est dans le texte même qu'il faut lire ce récit où, dans un style à la fois naïf, pittoresque et énergique, il rend compte de la lutte qu'il eut à supporter pendant seize années contre la misère, les obstacles de toute nature, les obsessions de sa famille ou de ses amis (C.) De quelle simplicité, de quelle modestie sont empreintesces pages sublimes I Et, en môme temps, quelle force d'âme, que de constance et de résignation ! Dévoré des soucis les plus amers, réduit aux plus cruelles privations, pauvre, épuisé, malade, et, pour comble de maux, blâmé, tourné en ridicule, regardé par les siens comme un fou ou comme un malfaiteur, mais toujours soutenu par sa confiance en lui-même, par une volonté ferme et persévérante et par le pressentiment du succès. Après avoir plaint et admiré le grand artiste aux prises avec le malheur, on se prend à suivre avec anxiété les chances de sa fortune, et c'est avec une sorte d'orgueil
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et de joie qu'on le voit enfin sortir triomphant de tant d^épreuves^ et atteindre glorieusement au plus haut période de son art.
Hais une pensée d'une haute portée philosophique res«sort en même temps de cet éloquent tableau : c'est la toutepuissance du travail, de la volonté agissante, la supériorité des recherches pratiques sur les spéculations passives; c'est en un mot, le triomphe de la méthode expérimentale, dont, après Palissy, F. Bacon, Robert Boyle et, plus tard, Franckiin ont si bien développé la suprématie sur les théories scientifiques et les rêves brillants de rimagination. a La science se manifeste à qui la «cherche! s'écrie-t-il; mais il faut avant tout, pour y aréussir,étreveuillant, agile, portatif, laborieux.» Palissy montre par son exemple qu'il faut encore être persévérant, courageux et surtout résigné.
Hais tandis que, soit par le professorat, soit par ses travaux ou ses écrits, il enrichissait son siècle des fruits de ses fécondes méditations, la France continuait d'être plongée dans les horreurs de la guerre civile, et, bien qu'il vécût tout à fait en dehors des passions de son époque, les haines et les persécutions, devenues plus violentes, ne pouvaient manquer de l'atteindre. En 1588, affaibli par l'âge, presque octogénaire, il fut arrêté, enfermé à la Bastille, et menacé du dernier supplice. Matthieu de Launay, ancien ministre et alors l'un des Seize, insistait pour qu'on le conduisit au spectacle public, c'est-à-dire à la mort; mais le duc de Hayenne, qui le protégeait, fit traîner son procès en longueur. On lit dans l'Histoire universelle de d'Aubigné et dans a confession de Sancy, du même auteur, que le foi
52 ÉTUDES BIOfiRAPRIQdRS.
Henri III^ étant allé le voir dans sa prison, lui dît ces paroles : a Mon bon homme, il y a quarante-cinq ans que a vous êtes au service de ma mère et de moi. Nous avons c enduré que vous ayez vescu en vostre religion parmi les a feux et les massacres : maintenant, je suis tellement a pressé par ceux de Guise et mon peuple, que^^ mis a contraint de vous laisser entre les mains de mes ennemis. « — Sire, répond Bernard, j'étais bien tout prest de donner c ma vie pour la gloire de Dieu. Si c'eusteslé avec quelle que regret, certes, il serait esteint en ayant ouï pro- « noncerà mon grand roi : Je suis contraint! Ce n'est pas « parler en roi, sire ; et c'est ce que vous-mesme, et tous c ceux qui vous contraignent, ne pourrez jamais sur c moi; car je sais mourir (1). » Palissy mourut en effet, mais de sa mort naturelle, à la Bastille, en 1589. Ainsi se termina une carrière honorée par tant de talents et de si rares vertus.
Pourquoi faut-ilque Tune desplus belles époquesde Thistoire de l'esprit humain, celle du plus vaste essor qu'aient pris à la fois les sciences, les lettres et les arts, soit ainsi souillée par des actes de violence et de barbarie ! La renaissance du goût, des talents et de la philosophie naturelle eût été en même temps celle de la civihsation tout entière, si ces actes n'en eussent comprimé les élans, et si des scènes cruelles n'eussent pas été mêlées aux brillants combats que des esprits supérieurs livraient à l'ignorance d'un autre âge. Palissy, comme après lui Galilée et DÊScartes, figurait parmi ceux qui n'hésitèrent pas à sou-
(t) 'Voyez l'impudence dé ce bélistre! ajoute d'Aubigné; vous diriez quMl aurait lu ce vers de Sénèque : On ne peut contraindre celui qui sait mourir : Qui mori $cit, cogi ne^cit, ■>
tenir cette glorieuse lutte. Il porta les premiers coups au respect servile de Tantiquité^ et réduisit à leur juste valeur ces vaines questions^ ou plutôt ces principes jurés sur la parole du maître^ qui faisaient la base de la scolastique du moyen âge. Que Ton ne fasse donc pas à Bacon tout rhonneur de cette heureuse révolution dans la marche de Tesprit humain; car^ un demi-siècle avant lui, un homme sans lettres et sans études proclamait hautement que le livre de la nature était le seul dans lequel il eût cherché à lire^ et qu'un chaudron rempli d'eau et placé sur le feu lui avait appris plus de physique que tous les livres des philosophes.
« Prends garde^ dit-il, d'enyvrerton esprit des sciences a escriptes aux cabinets par une théorique imarginative ou a crochetée de quelque livre escrit par imagination de a ceux qui n'ont rien pratiqué; et te donnes garde de a croire les opinions de ceux qui disent et soutiennent < que théorique a engendré la practique. »
Provoquer une pareille réforme^ en plein seizième siècle^ B'était pas seulement un trait de génie^ c'était encore un acte de courage. Il y avait toute une révolution dans la pensée de faire revenir les esprits de leur culte aveugle pour une philosophie surannée. Pour rompre en visière à des idées accréditées par les siècles et soutenues par un parti tout-puissant, il fallait se résoudre à affronter la persécution et la mort. C'est ce que savait fort bien Palissy sans l'avoir appris de Sénègge. Tel était le prix qu'il devait attendre, et qu'il reçut en effet des services qu'il rendait à son siècle et à son pays.
Né dans une condition obscure, mais largement doué des qualités qui constituent le génie, Palissy prouva
84 faTDBS BtOQtAFHIfH'n*
qu'un tel entemble de facultés n*a pas toujours besoin du secours de Tétude. Bien que dans ses travaux d'art il se soit montré Pémule des grands mattres de l'art italien^ on ne sait à quelle école il en puisa les principes. Phjfsicien^ géologue^ chimiste^ nul ne peut dire quels furent ses premiers maîtres^ pas plus qu'il n'est possible de retrouver la source de son élocution facile et originale. Si l'éducation ne lui vint point en aide^ eile ne contraria pas non plus ses dispositions naturelles^ et peut-être faut-il attribuer à cette circonstance ce qui» dans ses vues scientifiques^ nous frappe par la nouveauté, et dans ses écrits par la singularité du style. Artiste, savant, philosophe, il posséda cette variété de talents que l'on retrouve dans la plupart dès hommes supérieurs qui, poursuivant une pensée primordiale, voulurent en saisir les rapports . avec toutes les branches des connaissances humaines (i). Personne mieux que lui ne prouva cette vérité, que chaque art renferme une science tout entière, pour quiconque veut l'approfondir dans tous ses détails.
Parmi tant de talents divers, celui auquel Palissy attachait le moins d'importance et dont il eût fait meilleur marché, c'est à coup sûr son talent d'écrivain. Ce n'est point une fausse modestie qui le porte à s'excuser partout de son peu d'habileté, et de ce qu'il écrit « en un a language rustique et mal plaisant. le ne suis, dit-il, ne
(1) Léonard d e Vinc i était peintre, sculpteur, architecte, poète, chimiste et musicien -^Michelr^nge était peintre, architecte, mathématicien, anatomiste; ÇellinI, graveur, orfèvre, sculpteur, musicien, guerrier ; Bramante, pèïhtre, ingénieur, architecte, musicien, poète. On sait que Huiler s'occupait à la fois de sciences, d'administration, de médecine, de poésie, et que Robejct^Bp^le était en même temps physicien, chimiste, géologue, philosophe et moraliste.
BERNARD PALISST. SS
agrec^ ne hébrieu^ ne poète, ne réthoricien^ ains un a simple artisan bien pauvrement instruit aux lettres; » et toutefois la postérité en a jugé bien différemment. S'il est vrai que le style soit l'homme même, c'est surtout lorsque l'auteur n'a point eu la prétention d'écrire , et qu'il n'a pris la plume que pour développer des principes qu'il ne croit pas suffisamment établis par soii exemple ou par ses œuvres. Palissy obéissait encore à une autre pensée : a On ne doit pas, dit-il, abuser des dons de Dieu^ a et cacher ses talents en la terre ; car il est écrit que le a fol cachant sa folie vaut mieux que le sage celant son a savoir. » A ses propres yeux, il ne fut donc pas écrivain , et cependant combien d'hommes d'étude pour^raient lui envier les éminentes qualités qui caractérisent son style ! Clair, précis, méthodique lorsqu'il décrit les procédés des arts, simple et naturel quand il exprime ses vœux ou ses pensées intimes^ noble et énergique quand il aborde des sujets plus relevés, il se distingue toujours par une lucidité parfaite et une logique irréprochable. Si, dans l'exposé de certaines théories, on trouve parfois da vague et de l'obscurité, il faut se souvenir qu'à cette époque la langue de la science n'était point encore formée, et que les vues de Palissy n'étaient point assez arrêtées elles-mêmes pour qu'il pût les formuler avec netteté et précision.
Un esprit aussi remarquable par la sagacité et la rectitude devait apporter dans la discussion une dialectique d'autant plus pressante qu'elle reposait avant tout sur une profonde conviction. La forme de dialogue y jetait de la variété, du mouvement, et faisait place aux objections que l'auteur y semait avec adresse, tout en se réservant
56 ÉTl'DeS BIOGRAPHIQUES.
de les combattre victorieusement. Ainsi Théorique, qui représente la scolastique de l'époque, est un pédagogue fort ignorant, fort indocile, très-confiant en lui-même, dont Practique renverse à plaisir tous les raisonnements et s'amuse à combattre les opinions fagotées à Tavance. Une fois placée sur son terrain, Practique pousse l'argument avec habilité, manie le sarcasme avec finesse, et ne laisse plus aucun repos à son interlocuteur. Uueiques-uns de ces dialogues peuvent être regardés comme des thèses complètes et comme de véritables modèles d'argumentation.
On a comparé le style de Palissy à celui de Montojgne. Son expression, en effet, est presque toujours vive, pittoresque, prime-sautière, comme celle du célèbre sceptique. Il régale souvent par son tour ingénieux, par une certaine verve de logique, par une liberté de pensée et de langage qui n'exclut pas la finesse et la malice ; d'autres fois il le surpasse par le piquant et la nouveauté des for^ mes, par Télévation des idées, par une éloquence vive et naturelle qui prend sa source dans la fermeté de son caractère et dans la sincérité de ses croyances. Alors son style se remplit d'images et atteint à une hauteur toute poétique ; c'est l'élan d*un cœur pur, honnête, religieux, c'est le reflet de la candeur et de l'énergie de son &me, comme parfois on y retrouve les caractères de son talent d'artiste et les qualités qui distinguent ses ouvrages d'art, c'est-à-dire l'originalité, le relief et le coloris.
En jetant un dernier regard sur cette nature si puissante et dotée si richement des facultés les plus variées, on se demande si Palissy fut heureux. Il le fut^ sans doute, en ce sens qu'il atteignit le but spécial de ses labeurs;
mais la gloire^ cet autre but de l'ambition de toute âme élevée^ Tobtint-il de la justice de ses contemporains? Malheureusement^ non. Ses écrits furent à peine connus de son vivant ; ses ouvrages d'art ne furent jamais populaires. Peu compris de son siècle^ qui ne vit en lui qu'un potier de terre parce qu'il ne rechercha point d'autre titre^ apprécié seulement par un petit nombre de gens de goût^ il en tira peu de{)arti pour sa gloire contemporaine, et encore moins pour sa fortune. Il se crut ignorant pour n'avoir point lu les livres des philosophes, tandis qu'il avait a anatomizé la matrice de la terre » et étudié le grand livre de la nature : il se dit étranger aux lettres^ et ses écrits sont étonnants de profondeur^ brillants d'imagination^ d'esprit et de génie. Sa modestie n'en fut pas moins prise au mot ; et cependant^ quand on considère cette intelligence supérieure qui s'applique à tous les sujets^ qui saisit partout le point de vue le plus droit et le plus fécond^ on se demande ce qu'est la science de tant d'hommes qui passent pour des savants !
Soit que les malheurs de l'époque eussent attristé son âme^ soit par Teffet de son austérité naturelle^ Palissy était porté à la mélancolie ; il aimait la retraite et la solitude^ aussi son nom ne se trouve-t-il mêlé à aucun incident historique de son temps. Lorsqu'on s'est bien péné^ tré de la nature de son caractère^ on se le représente, non comme un de ces artistes fougueux de la renaissance^ dévorés d'orgueil et d'envie^ pour lesquels la poursuite de leur art ne fut qu'un long combat^ tout rempli de passions violentes et haineuses ; mais comme un penseur grave^ sévère, toujours appliqué à la méditation^ se promenant le front baissé pour interroger la nature , et ne
58 ÈnDWê BfOGlAFHIQim.
relevant la tète que pour admirer ou bénir la Proyidenoe. Ceat une de ces imposantes figures qui répandent sur leur époque un caractère austère et solennel^ un des membres de cette illustre phalange qui sépara le moyai ftge des temps modernes ; phares de Pintelligence^ élevés au milieu d'un siècle de ténèbres, comme pour rappeler Tesprit humain à ses nobles destinées^ et le guider désormais dans la carrière du perfectionnement.
NOTES
(A. page 35) Le château d'ÊGOuen fut construit au commencement du seizième siècle, par l'architecte Jean BuIIant. Les sculptures de la chapelle sont de Jean Goujon. De tous les ouvrages dont Palissy avait décoré cette habitation, on n'y voit plus aujourd'hui que le pavé de faïence peinle, à compartiments, de la chapelle et des galeries. On attribuait également à Palissy une marqueterie en faïence, appliquée sur les parois de la Chapelle, représentant les actes des Apôtres, la passion de Jésus-Christ en seize tableaux réunis en un seul cadre, d'après Albert Durer, et les vitraux de la galerie, représentant l'histoire de Psyché, d'après les dessins de Raphaèl. Ces derniers ont été gravés, et M. Lenoir en a publié la suite, en quarante-cinq estampes, dans le tome vi du Mtuée de* monument* français.
(B. page 3&) Un terrain assez étendu, situé au-delà des fossés du Louvre, et sur lequel était établie une fabrique de tuiles, fut acheté, en 1518, par François l«r , qui le donna à sa mère, Marie-Louise -de
Savoie.'
En 1564, Catherine de Médicis ne voulant point habiter le Louvre, ni le palais des Touinelles, qui allait être démoli, acheta quelques bâtiments qui avoisinaient les Tuileries, et fit jeter les fondements de cet édifice, dont la première pierre fut posée par Charles IX, le 11 janvier 1666. Catherine ne l'habita pas longtemps, car, en 1672, elle quitta cette résidence pour l'hôtel de Soissons, qu'elle venait
d'acheter.
On trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque royale, intitulé i Deipentet de ta reyne Catherine de Médicis, plusieurs pièces qui se rapportent à des payements faits, dans le cours de l'année 1570, à Bernard^ Nicolas et Mathurin Palissys {sib), * pour les ouvrages en « terre cuite, esmaillée, qui restent à taire pour achever les quatre « ponts (ce moti difficile à lire dans le manuscrit, laisse quelque In- « certitude sur la nature des travaux), au pourtour de la grotte « commencée par la Reyne^ en son palais, à Paris, suitant le malrché ^ « fait avec eux, etc. »
60 ÉTUDES BIOGRAPUQCBS.
Ce docoment eipliqnerait le motif de la résidence de Palissy dans l'enceinte du château, ainsi que le »uraom de Bernard des TwUrin, qui a suggéré à quelques biographes la singulière supposition qu'il était gouYeraeur de re palais. Palissy avait, sans nul doute, placé son atelier près de la tuiUrie déjà établie dans le même lieu, et qui y subsista encore longtemps ; car, suivant les plans manuscrits de l'époque, au commencement du règne de Louis XIV, on voyait encore dans les cours du chàleau les chantiers de bois et de fours qui servaient à la fabrication des tuiles et des briques.
On p<;ut tirer du même document cette autre conséquence, que Bernard Palissy était alors secondé dans ses travaux par deux de ses fils, Nicolas et Mathurin. Cette hypothèse, d'ailleurs si naturelle, permettrait en outre de penser que ceux-ci, qui ne soutinrent point la réputation de leur père, continuèrent néanmoins d'exercer la même industrie, et qu'ayant conservé les moules de Bernard, ils livrèrent à la circulation des pièces dont la date est évidemment postérieure à celle de sa mort.Tel est un plat fort connu, dont le fond représente Henri IV et sa famille, mais dont le^ bords appartiennent, sans aucun doute, à Bernard Palissy.
(G. page 50) Nous ne résistons pas au désir de reproduire ce récit, non-seulement parce qu'il est jflein d'intérêt, de grandeur, d'éloquence naïve, mais parce qu'on peut le regarder, soûl le rapport du style, comme un des morceaux les plus précieux qui nous soient restés de la langue française au seizième siècle:
« Sçaches qu'il y a vingt et cinq ans passez qu'il me fut monstre vne coupe de terre, tournée et esmalUee d'vne telle beauté (I) que deslors i'entray en dispute auec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos qu'aucuns m'auoient tenus en se mocquant de moy, lors que le pelndois les images. Or voyant que l'on commençait à les délaisser au pays de mon, habitation, aussi que la vitrerie n'auoit pas grande requeste, ie vay penser que si i'auois trouué rinuention de faire des esmaux ie pourrois faire des vaisseaux de terre et autre chose de belle ordonnance, parce que Dieu m'auoit donné d'entendre quelque chose de la pourtraiture ; et deslors, sans
(() On peut supposer, quoique rien ne le constate, que cette coupe émaillée était d'orit^ioe italienne ; soit qn'elle fût le produit des manufactures de Faeuxa (d'où le mot /n'ùnce). %o'\i qu'elle remontAt à une plus liaute antiquité, car on sait que, dès le temps de Porseuna, on connaissait, en Élrurie, Part de couvrir d*émail les vases de terre. Mais cet art était alors complètement ignoré en Franèe, et ce fut Palissy qui l'y créa.
auoir esgard que ie n'auois nulle connoissance des terres argileuses, ie me mis à chercher les esmaux, comme yn homme qui taste en ténèbres. Sans auoir entendu de quelles matières se faisoyent lesdits esmaux, le pUoisenceslours là de toutes les matières que ie pouuais penser qui pourroyent faire quelque chose, et les ayant pilées et broyées, i'achetois vue quantité de pots de terre, et après les auoir mis en pièces, ie mettois des matières que i'auois broyées dessus icetles, et les ayant marquées, ie mettois en escrit à part les drogues que i*auuis mis sus cbacunes d'icelles, pour mémoire; puis ayant foict Tn fourneau à ma fantasie, ie mettois cujre lesdites pièces pourvoir si mes drogues pourroyent faire quelques couleurs de blanc: car le ne cherchois autre esmail que le blanc : parce que i'auois ouy dire que le blanc estoit le fondement de tous les autres esmaux. Or parce que ie n'auois iamais veu cuire terre, ny ne sçauois à quel degré de feu ledltesmail se deuoit fondre, il m'estoit impossible de pouuoir rien faire par ce moyen, ores que mes drogues eussent esté bonnes, parce qu'aucune fois la chose auoit trop cbauféet autrefois trop peu, et quand lesdites matières estoyent trop peu cuites ou bruslées, ie ne pouuois rien iuger de la cause pourquoy ie ne falsois rien de bon, mais en donnois le blasme aux matières, combien que quelque fois la chose se fust peut estre trouué bonne, ou pour le moins l'eusse trouué quelque indice pour paruenir à mon intention, si l'eusse peu faire le feu selon que les matières les requeroyent : Mais encores en ce faisant ie commettois vne faute plus lourde que la susdite : car en mettant les pièces de mes espreuues dedans le fourneau, ie les arrangeois sans considération ; de sorte que les matières eussent esté les meilleures du monde et le feu le mieux à propos, il estoit impossible de rien faire de bon. Or m'estant ainsi abuzé plusieurs fois, auec grand frais et labeurs , i'estois tous les iours à piler et broyer nouuelles matières et construire nouueaux fourneaux, auec grande despense d'argent et consommation de bois et de temps.
« Quand i'eus bastelé plusieurs années ainsi imprudemment, auec tristesse et soupirs, à cause que ie ne pouuois paruenir à rien de mon intention, et me souuenant de la despense perdue, ie m'auisay pour obuier à si grande despense d'enuoyer les drogues que ie voulois approuuer à quelque fourneau de potier; et ayant conclud en mon esprit telle chose, i'achetay de rechef plusieurs vaisseaux de terre, et les ayant rompus en pièces, comme de coustume, l'en couvray trois ou quatre cent pièces d'esmail, et les enuoyay en vne poterie distante d'vne lieue et demie de ma demeurance, auec requeste enuers les potiers qu'il leur pleust permettre cuire lesdites espreuues
62 ÉTUDES B10GRAPHIQUB8.
« dedan» aucuns de leurs vaisseaux : ce qulls faisoyent Tolontiers ;
mais quand ils auoient cuit leur fournée et qu'ils Tenoyent à tirer mes espreuues, ien'en receuois que honte et perte, parce qu'il ne se tronuoit rien de bon, à cause que le feu desdits potiers n'estoit assez diaut, aussi que mes espreuues n'estoyent enfournées au deuoir requis et selon la science ; et parce que ie n'auois connoissance de la cause pourquoy mes espreuues ne s'estoyent bien trouuées, ie mettoia (comme i'ai dit cy dessus) le blasme sur les matières : de rechef ie faisols nombre de compositions nouuelles, et les euToyay aux mesmcs potiers, pour en Tser comme dessus : ainsi fls-ie par plusieurs fois, tousiours auec grands frais,i perte de temps, confusion et tristesse.
« Quand ie vis que ie ne pouuois par ce moyen rien faire de mon intention, ie pris relasche quelque temps, m'occupant à mon art de peintre et de vitrerie (i), et me mis comme en non chaloir «de plus chercher les secrets des esmaux ; quelques jours après suruindrent certains commissaires, députez par le Roy, pour ériger la gabelle au pays de Xaintonge, lesquels m'appelèrent pour figurer les isles et pays circonuoisins de tous les marez salans dudit pays. Or après que ladite commission fut paracheuée et que ie me trouuay muny d'vn peu d'argent ie reprins encore l'affection de poursuyure à la suitte des dits esmaux, et voyant que ie n'auais pu rien faire dans mes fourneaux ny a ceux des potiers susdits, ie rompi enuiron trois douzaines de pots de terre tout neufs, et ayant broyé grande quantité de diuerses matières, ie couuray tous les lopins desdits pots desdites drogues couchées auec le pinceau : mais il te faut entendre que de deux ou trois cents pièces, il n'y en auoit que trois de chascune composition : ayant ce fait, ie prins toutes ces pièces et les portay à vne verrerie, afin de voir si mes matières et compositions se pourroyent trouuer bonnes aux fours desdites verreries. Or d'autant que leurs fourneaux sont plus chauds que ceux des potiers, ayant mis toutes mes espreuues dans lesdits fourneaux, le lendemain que ie les ûs tirer, i'apperceus partie de mes compositions qui auoyent commencé à fondre, qui fut cause que ie fus encores d'auantage encouragé de chercher l'esmail blanc, pour lequel i'auois tant trauaillé.
« Touchant des autres couleurs ie ne m'en mettois aucunement en peine ; ce peu d'apparence queie trouvai lors, me ût trauailler pour chercher ledit blanc deux ans outre le temps susdit, durant lesquels deux ans ie ne faisois qu'aller et venir aux verreries prochaines, tendant aux fins de paruenir à mon intention. Dieu voulut qu'ainsi que le commençois à perdre courage, et que pour le dernier coup ie
(I) C'est-a-dire de peinture sur verre.
BERNARD PALISST. 63
m'estois transporté à vne yerrerle, ayant auec moyun homme chargé de plas de trois cents sortes d'espreuues, il se trouaa vne desdites espreuues qui fut fondue dedans quatre heures après auoir esté mise au fourneau, laquelle espreuue se trouua blanche et polie de sorte qu'elle me causa vne ioie telle que ie pensais estre deuenu nouuelle créature : Et pensois deslors auoir yne perfection entière de Tesmail blanc : Mais ie fus fort esloigné de ma pensée : c«tte espreuue estoit fort heureuse d'une part, mais bien mal-heureuse de Tautre, heureuse en ce qu'elle me donna entrée à ce que je suis paruenu , et mal-heureuse en ce qu'elle n'estoit mise en doze ou mesure requise; ie fus si grand beste en ces lours là, que soudain que i'eus fait ledit blanc qui estoit singulièrement beau, ie me mis à faire des vaisseaux de terre, combien que iamais ie n'eusse conneu terre, et ayant employé l'espace de sept ou huit mois à faire lesdits vaisseaux, ie me prins à ériger vn fourneau semblable à ceux des verriers, lequel ie bastis avec un labeur indicible ; car il falloit que ie maçonnasse tout seul, que ie destrempasse mon mortier, que ie tirasse l'eau pour la destrempe d'iceiuy, aussi me failloit moy mesme aller quérir la brique sur mon dos, à cause que le n'auois nul moyen d'entretenir vn seul homme pour m*ayder en cest affaire, le fis cuire mes vaisseaux en première cuisson ; mais quand ce fut à la secoi\de cuisson, ie receus des tristesses et labeurs tels que nui homme ne voudroit croire. Car en lieu de me reposer de mes labeurs passez, il me fallut trauailler l'espace de plus d'vn mois, nuit et iour, pour broyer les matières desquelles j'auois fait ce beau blanc an fourneau des verriers ; et quand l'eus broyé lesdites matières l'en couurai les vaisseaux que i'auois faits : ce fait, ie mis le feu dans mon fourneau par deux gueules, ainsi que i'auois veu faire ausdits verriers, ie mis aussi mes vaisseaux dans ledit fourneau pour cuider faire fondre les esmeauxque i'auois mis dessus : mais c'estoit une chose mal-heureuse pour moy : car combien qde ie fusse six iours et six nuits deuant ledit fourneau sans cesser de brusler bois par les deux gueules, il ne fut possible de pouuoir faire fondre ledit esmail, et estois comme vn homme désespéré; et combien que ie fusse tout estourdi du trauail, ie me vay aduiser que dans mon esmail il y auoit trop peu de la matière qui deuoit faire fondre les autres, ce que voyant, ie me prins a piler et broyer ladite matière, sans toutesfois laisser refroidir mon fourneau : par ainsi i'auois double peine, piler, broyer et chaufer ledit fourneau. Quand l'eus ainsi composé mon esmail, ie fus contraint d'aller encores acheter des pots, afin desprouuer ledit esmail : d'autant que i'auois perdu tous les vaisseaux que i'auois faits : et
ayant couuert lesdiles pièces dudit esmail, ie les mis dans le fourneau, continuant tousjours le feu en sa grandeur : mais sur cela il mesuruint vn autre malheur, lequel me donna grande fascherie. qui est que le bois m'ayant failli, ie fus contraint brusler les estapes (ëtaies' qui soui^tenoyent les tailles de mon iardin, lesquelles estant bruslées, ie fus contraint brusler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition. Testois en vne telle angoisse que ie ne sçaurois dire : car i'esiois tout tari et deseché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau ; il y auoit plus d'vn mois que jua chemise n'auoit seiche sur moy, encores pour me consoler on se moquoit de moy, et mesme ceux qui me deuoient secourir alloient crier par la ville que ie faisois brusler le plancher i et par tel moyen l'on me faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit-on'estre fol.
« Les autres disoient que ie cherchois à faire la fausse monnoye, qui estoitvnmal qui me faisoit sei cher sur les pieds; et m'en allois par les rues tout baissé, comme vn homme honteux : i'estois endetté en plusieurs lieux, et auois ordinairement deux enfans aux nourrices, ne pouuant payer leurs salaires; personne ne me secouroit : Mais au contraire ils se mocqnoyent de moy, en disant : il lui appartient bien de mourir de faim, parce qu'il délaisse son mestier. Toutes ces nouuelles venoyent à mes aureilles quand ie passais par la rué ; toutesfois il me testa encores quelque espérance, qui m'accourageoit et soustenoit, d'autant que les dernières espreuues s'estoyent assez bien portées, et deslors en pensois sçauoir assez pour pouuoir gaigner ma vie, combien que i'en fusse fort esloigné (comme tu entendras ci après), et ne dois trouuer mauuais si l'en fais vn peu long discours, afin de te rendre plus attentif à ce qui te pourra seruir.
« Quand ie me fus reposé vn peu de temps auec regrets de ce que nul n'auoit pitié de moy, ie dis à mon ame, qu'est-ce qui te triste, puis que tu as trouué ce que tu cherchois ? trauaille à présent et tu rendras honteux tes détracteurs : mais mon esprit disoit d'autre part, tu n'as rien de quoy poursuivre ton affaire; comment pourras-tu nourrir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il faut auparauant que tu puisses iouir de ton labeur? Or ainsi que i'estois en telle tristesse et débat d'esprit, l'espérance me donna vn peu de courage, et ayant considéré que ie serois beaucoup long pour faire une fournée toute de ma main, pour abréger et gagner le temps et pour plus soudain faire apparoir le secret que i'auois trouué dudit esmail blanc, ie prins vn potier commun et luy donnay certains pourtraits, afin qu'il me flst des vaisseaux selon mon ordonnance, et tandis qu'il faisoit ces choses ie m'occu-
MBIfARD PAUS8T. 65
pois à quelques médailles t mais c'estoit vne chose pitoyable : car i'estois contraint nourrir ledit potier en vne taaerae à crédit : parce que ie n'auois nul moyen en ma maison. Quand nous eusmes trauaillé l'espace de six mois, et qu'il falloit cuire la besogne faite, il fallu faire vn fourneau et donner congé au potier, auquel par faute d'argent ie fus contraint donner de mes vestemens pour son salaire. Or parce que ie n'auois point d'estoffes (matériaux) pour ériger mon foumea,u, ie me prins à defiaire celuy que i'auois fait à la mode des Yerriers, afin de me seruir des estoffes de la despoûille d'iceluy. Or parce que ledit four auoit si fort chaufé l'espace de six iours et nuits, Je mortier et la brique dudit four s'estoient liquiflés et vitrifiés de telle sorte, qu'en desroaçonnant i'eus les doigts coupez et incisez en tant d'endroits que ie fus contraint manger mon potage ayant les doigts enveloppes de drapeau. Quand i'eus deffait ledit fourneau, il fallut ériger l'autre qui ne fut pas sans grand peine : d'autant qu'il me falloit aller quérir l'eau, le mortier et la pierre, sans aucun ayde et sans aucun repos. Ce fait, ie fis cuire l'œuvre susdite en première cuisson, et puis par emprunt ou autrement ie trouuay moyen d'auoir des estolfes pour faire des esmeaux, pour couurir ladite besogne, s'estant bien portée en première cuisson : mais quand i'eus acheté lesdites estoffes il me suruint vn labeur qui me cuida faire rendre l'esprit. Car après que par plusieurs iours ie me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me lés conuint broyer sans aucun ayde, à vn moulin à bras, auquel il falloit ordinairement deux puissans hommes pour le virer : le désir que i'auois de paruenir à mon entreprin^e me faisoit faire, des choses que l'eusse estimé impossibles. Quand lesdites couleurs furent broyées, ie couuris tous mes vaisseaux et médailles dudit esmail, puis ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, le commem^ay à faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre c^nts liures, et continuay ledit feu iusques à ce que i'eus quelque indice et espérance que mes esmaux fussent fondus et que ma fournée se portoit bien. Le lendemain quand ie vins à tirer mon ceuvre, ayant premièrement osté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que ie perdis toute contenance* Car combien que mes esmaux fussent bons et ma besogne bonne, neantmoins deux accidens estoyent suruenus à ladite fournée, lesr quels auoient tout gasté : et afin que tu t'en donnes de garde, ie te diray quels y sont : aussi après ceux là ie t'en diray un nombre d'autres, afin que mon malheur te serue de bon- heur, et que ma perte te serue de gain. C'est par ce que le mortier dequoy i'auois massonné mon four estoit plain de cailloux, lesquels sentant la ve-
66 ÉTUDES BlOORAPHfQOKS.
hemence du feu (Ion que mes esmam se commençoient à liquiflo) le creuereot eo pliuieara pièce», faisans plusieurs pets et tonnerres dans ledit four. Or ainsi que les esclats desdits cailloux sautoient contre ma besogne, l'esmail qui estoit déjà llquiflé et rendu en matière glueuse, print lesdits cailloux, et se les attacha par toutes les parties de mes ralsseaux et médailles, qui sans cela se fussent trouues beaux. Ainsi connoissant que mon fourneau estoit asseï chant, le le laissay refroidir iusques au lendemain ; lors ie fus si marri que le ne te sçaurais dire, et non sans cause : car ma fournée me coûtait plus de six Tingts escus. Tauols emprunté le bois et les estoffes, et si anois emprunté partie de ma nourriture en faisant ladltte besongne. Tauois tenu en espérance mes créditeurs qnlls seroyent payes de l'argent qui proulendralt de pièces de ladite fournée, qui tut cause que plusieurs accoururent dès le matin quand ie commençois à desenfoumer. Dont par o« moyen furent redoublées mes tristesses ; d'autant qu'en tirant ladite besongne ie ne receuois que honte et confusion. Car toutes mes pièces estoyent semées de petits morceaux de cailloux, qui estoyent si bien attachez au touf. desdits yaisseaux, et lies auec l'esmail, que quand on passoit les mains par dessus, lesdits cailloux coupoyent comme rasoirs ; et combien que la besogne fust par ce moyen perdue, toutesfois aucuns en voulolent acheter à vil pris : mais par ce que ce eust esté vn descriement et rabaissement de mon honneur, ie mis en pièces entièrement le total de ladite fournée et me couchay demelancholie, non sans cause, car ie n'auois plus de moyen de snbuenir en ma famille; ie n'auois en ma maison que reproches : en lieu de me consoler l'on me donnoit des malédictions : mes uoisins qui auoyent entendu cette afYkIre disnyent que le n'estois qu'yn fol, et que l'eusse eu plus de huit francs de la besogne que i'auois rompue, et estoyent toutes^ces nouuelles iointes auec mes douleurs.
Quand i'eus demeuré quelque temps au lit, et que l'eus considéré en moy mesme qu'vn homme qui seroit tombé en vn fossé, son devoir seroit de tascher de se releuer, en cas pareil ie me mis à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens ie prins peine de recounrer un peu d'argent ; puis ie disois en moy -mesme que toutes mes pertes et hasards estoyent passez, et qu'il n'y auoit rien plus qui me peust empescber que ie ne Ûsse de bonnes pièces : et me prins {^mme au parauant] à trauailler audit art. Mais en cuisant vne autre fournée il suruint vn accident auquel ie ne me doutols pas : car la véhémence de la flambe du feu auoit porté quantité de cendres contre mes pièces, de sorte que par tous les endroits où la
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dite cendre auoit touché, mes vaisseiiax estoyent rudes et mal polis, à cause que l'esmail estant llquifié s'estoit ioint auec lesdites cendres : nonobstant toutes ces pertes ie demeuray en espérance de me remonter par le moyen dudit art \ car ie fis faire grand nombre de lanternes de terre à certains potiirs pour enfermer mes vaisseaux quand ie les mettais au four : afin que parle moyen desdites lanternes mes vaisseaux fussent garentis de la cendre. L'inuention se tronua bonne et m'a servi iusqueau iourd'huy (i) : Mais ayant obuié au hasard de la cendre, lime suruint d'autres fautes et accidents tels, que quand i'auois fait vne fournée, elle se trouuoit trop cuitte, et aucune fois trop peu, et tout perdu par ce moyen. l'estois si nonvea« que ie ne pouuois discerner du trop ou du trop peu : aucunefols ma besogne estolt cuitte sur le deuant et point cuitte à la partie de derrière : l'autre après que ie voulois obuier à tel accident, ie faisois brasier le derrière et le deuant n'estoit point cuit : aucunefols il estoit cuit à dextre et braslé à senestre : aucunefols mes esmaux estoyent mis trop clairs, et autrefois trop espais : qui me causoit de grandes pertes : aucunefois que i'auois dedans le four dluerses couleurs d'esmaux, les vns estoyent brûlez premier que les autres fussent fondus. Bref i'ay ainsi bastelé l'espace de quinze ou seize ans ; quand i'auois appris à me donner garde d'vn danger, il m'en suruenoit un autre, lequel ie n'eusse iamais pensé. Durant ce temps ie fis plusieurs fourneaux^ lesquels m'engendroient de grandes pertes auparauant que l'eusse connoissance du moyen pour les eschaufTer également; enfin ie trouuay moyen de fake quelques vaisseaux de dluers esmaux entremeslez en manière de iaspe : cela m'a nourri quelques ans : mais en me nourrissant de ces clioses ie cherchois touiours à passer plus outre auecques frais et mises, comme tu sçais que ie fais encores à présent. Quand l'eus inuenté le moyen de faire des pièces rustiques, ie fus en plus grande peine et en plus d'ennuy qu'auparanant. Car ayant fait vn certain nombre de bassins rustiques 0) et les ayant fait cuire, mes esmaux se trouuoyent les vns bons et bien fonduz, les autres mal fonduz, austres estoient bruslez, à cause qu'ils estoient composez de dluerses matières qui estoient fusibles ft diuers degrez ; le verd des lézards estoit brnslé premier que la couleur des serpens fut fondue, aussi la couleur des serpens, escreuices, tortues et cancres, estoit fondue au parauant que le blanc eut reçeu
(i) EU^ sert encore de nos jours sçus le nom de manchons ou de eaxeUet, (1) Ce que Palissy appelle piie«$ ou haêiint rustiquet sont les outrages sur
lesquels il plaçait des reptiles, des poissons, des coquillages en relief, et peints
avec leurs couleurs naturelles.
68 ÈrrDBS BIOGRAPHIQUES.
aucune beautO. Toutes ces fautes in*ont causé vn tel labeur et tristesse d*esprit, qu'auparauant que i'aye eu rendu mes esmaux fusibles à vn mesme degré de feu, i'ay cuidé entrer iusques A la porte du sépulchre : aussi en me trauaillant à tels affaires ie me suis trouué Tespace de dfi ans si fort escoulé en ma personne, qu'il n'y auoit aucune forme ny apparence de bosse au bras ny aux Ïambes : ains estoyent meedites Ïambes toutes d'vne venue : de sorte que les liens de quoy i'attachois mes bas de chausses estoyent, soudain que ie cheminois sur les talons auec le résidu de mes chausses. le m'allals souuent pourmener dans la prairie de Xaintes, en considérant mes misères et ennuya : Et sur toutes choses de ce qu'en ma maison mesme ie ne pouuois auoir nulle patience, n'y faire rien qui fut trouué bon- l'estois méprisé, et mocqué de tous : toutesfois ie faisais tousiours quelques vaisseaux de couleurs diuerses, qui me nourrissoient tellement queilement : Mais en c« faisant , la diuersilé des terres desquelles ie cuidois m'auancer, me porta plus de dommage en peu temps que tous les accidents du parauant. Car ayant fait plusieurs vaisseaux de diuerses terres, les vnes estoyent bruslées deuant que les autres fussent cuittes : aucunes ret^voyent l'esmail et se trouuoyent fort aptes pour cest affaire : les autres me deceuoyent en toutes mes entreprinses. Or par ce que mes esmaux ne venoyent bien en vne mesme chose, i'estois deceu par plusieurs fois : dont ie receuois tousiours ennuis et tristesse. Toutesfois l'espérance que i'auois, me faisoit procéder en mon affaire si virilement que plusieurs fois pour entretenir les personnes qui me venoyent voir ie faisois mes efforts de rire, combien que intérieurement ie fusse bien triste.
le poursuyuiz mon affaire de telle sorte que ie receuois beaucoup d'argent d'vne partie de ma besogne, qui se trouoit bien : mais il me suruint vne autre affliction eonquatenée auec les susdites, qui est que la chaleur, la gelée, les vents, pluyes et gouttières, me gaatoyent la plus grande part de mon œuure, au parauant qu'elle fut cuitte : tellement qu'il me fallut emprunter charpenterie, lattes, tuilleset doux, pour m'accommoder. Or bien souuent n'ayant point dequoy bastir, i'estois contraint m'accommoder de liarres (lierres) et autres verdures. Or ainsi que ma puissance s'augmentoit, ie defaisois ce que i'auois fait, et ie batissois vn peu mieux ; qui faisoit qu'aucuns artisans, comme chau&setiers, cordonniers, sergens et notaires, vn tas de vieilles, tous ceux cy sans auoir esgard que mon art ne se pouuoit exercer sans grand logis, disoyent que le ne faisois que faire et desfaire, et me blasmoyent de ce qui les deuoit inciter à
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pitié, attendu que i'estois contraint d'employer les choses nécessaires à ma nourriture, pour ériger les commoditez requises à mon art. Et qui pis est, le motif desdites mocqueries et persécutions sortoit de ceux de ma maison, lesquels estoyent si esloignez de raison, qu'ils Touloyent que ie fisse la besongne sans outils, chose plus que déraisonnable. Or d'autant plus que la chose estoit déraisonnable, de tant plus l'affliction m'estolt extrême. l'ay esté plusieurs années que n'ayant rien de quoy faire couurir mes fourneaux, i'estois toutes les nuits à la mercy des pluycs et vents, sans auoir aucun secours, aide ny consolation sinon des chatshuants qui chantoyent dSrn costé et les chiens qui hurloyent de l'autre : parfois il se leuoit des vents et tempesles qui souffloyent de telle sorte le dessus et le dessouz de mes fourneaux, que i'estois contraint quitter le tout, auec perte de mon labeur ; et me suis trouué plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moy, à cause des pluyes qui estoyent tombées, ie m'enallois coucher à la minuit ou au point du iour, aecoustré de telle sorte comme vn homme que l'on auroit trainé par tous les bourbiers de la ville ; et en m'en allant ainsi retirer, i'allois bricollant sans chandelle, et tombant d'vn costé et d'autre, comme vn homme qui serait yure de vin, rempli de grandes tristesses : d'autant qu'après auoir longuement trauaillé ie voyois mon labeur perdu. Or en me retirant ainsi souillé et trempé, ie trouuois en ma chambre vue seconde persécution pire que la première, qui me fait à présent esmerneiller que ie ne suis consumé de tristesse.