‹ Etudes biographiques pour servir à l'histoire des sciencesChapitre 4 sur 23 · J. SCALIGER · texte numérisé non relu

J. SCALIGER

En cherchant à suivre les traces de la pharmacie à travers les siècles qui nous ont précédés^ j'ai dû faire de fréquentes incursions dans l'histoire des sciences qui ont le plus de connexion avec Tart pharmaceutique. C'est^ en effets dans les fastes de la médecine^ de la chimie et de rhistoire naturelle que j'ai puisé les principaux éléments de ces recherches. Malheureusement^ les détails que Ton emprunte à certaines époques ne sont ni bien authentiques, ni bien suivis, et il m'a souvent fallu frayer ma route à travers les incertitudes et les lacunes, jusqu'au moment où les sciences positives commencèrent à suivre une marche rationnelle. C'est seulement aux premières lueurs de la renaissance, que l'histoire naturelle, par exemple, sortit de son long sommeil et qu'elle vint prendre rang parmi les sciences d'observation. Hais dès lors, l'horizon s'agrandit rapidement, grâce aux découvertes

(1) Notice lue à la séance de rentrée de l'École et de la Société de pharmacie de Paris, le 5 novembre 1851.

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maritimes^ qui élargirent prodigieusement le champ, des recherches scientiâques^ et au goût des voyages que ces découvertes développèrent. Des savants hardis et pleins de zèle se joignirent aux expéditions de long cours, aux missions diplomatiques, aux entreprises militaires ; ils se dévouèrjent à ces recherches, souvent au péril de leur fortune et de leur vie, parfois aussi noblement encouragés et soutenus par de généreux amis de la science, dont les lumières devançaient une époque encore bien rapprochée de celle d'une ignorance absolue.

Parmi ces courageux explorateurs, il en est un dont j'ai eu la pensée de détacher Tintéressante figure, pairce qu'il est Tun des premiers qui aient voyagé dans un but vraiment scientifique, parce qu'il a éclairé plusieurs points importants qui se rapportent à la matière médicale, et parce qu'il a porté, dans ses recherches, une sagacité, une érudition, une sincérité à laquelle on ne saurait donner trop d'éloges. Il s'agit de Pierre Belon, l'un des patriarches de l'histoire naturelle moderne, à qui la sci.ence a fini par rendre, un peu tardivement peut-être, une digne et éclatante justice.

Pierre Belon naquit en 1517, au village de la Souletière, près du Mans. Ses parents étaient pauvres, mais ne laissèrent pas de lui procurer une solide éducation. Ayant montré dans ses études de remarquables dispositions pour les sciences, il fut présenté à René Dubellay^ évoque du Mans, qui lui-même le recommanda à François de Tournon, alors archevêque de Bourges, et depuis cardinal, protecteur éclairé des sciences et des lettres. En 1540, ce prélat procura à Belon les moyens de faire un voyage en Allemagne. Ce fut l'occasion pour celui-ci de se livrer

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à l'étuddde la botanique. A cette époque, un professeur célèbre enseignait cette scienee à Wurteinberget y attirait un grand nombre d'étudiants. C'était Yglgjjus Cordus, fikd'EnriciusCordus, aussi professeur à Erfurt, qui avait traduit en vers latins les deux poèmes de Nicandre, et fondé le premier jardin botanique qui ait existé en Allemagne. Selon se lia d'amitié avec Valérius, a qu'il BCr a compagna, dit-il, en ses enquêtes sur le naturel des c plantes et animaux, par les pays de Bohème, Saxonie cet tels autres pays d'Allemagne (i).» Au retour de ce premier voyage, en traversant la Lorraine, Belon tomba, près de Thionville, dans un parti espagnol qui le fit prisonnier. Notre jeune naturaliste n'avait pas de quoi se racheter; mais un gentilhomme, nommé Dehamme, apprenant qu'il était compatriote du poète Ronsard, pour lequel il avait une haute estime, s'offrit généreusement à payer sa rançon, et le rendit à la liberté.

En 1546, Belon entreprit sous le même patronage^ des voyages plus étendus. Il alla d'abord dans l'île de Candie, qui appartenait alors aux Vénitiens, et de là à Constant!nople, où il obtint de l'ambassade française les recomman* dations nécessaires pour parcourir les contrées placées sous la domination ottomane: Il Visita les îles de la Grèce, Gos, Lemnos, où Ton préparait la terre sigillée, le mont Athos, la Macédoine, et retourna à Constantinople, en traversant la Romanie. Après quelque séjour dans cette

(1) Valërius Gordus, qui mourut à Rome, en 1544, à l'âge de 39 ans, signait ses leUres et ses manuscrits par une sorte de rébus, en figurant un cœur {eor)^ auquel il «goûtait la syllabe dm. Des biographes ont pris cette figure pour un 0, et l'ont appelé, en conséquence, Odtt*.

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capitale^ il s'embarqua pour Alexandrie d'Egypte. Arrivé au Caire^ il y trouva Tambassadeur de France en Turquie^ avec quelques gentilshommes qui se préparaient à faire un pèlerinage dans la terre sainte. Il se joignit à eux^ il visita le mont Sinaï^ la Palestine^ la Syrie^ TAnatolie^ et revint encore une fois à Constantinople> chargé des nombreuses observations- et des matériaux scientifiques qu'il avait recueillis.

Après avoir mis en ordre toutes ses richesses^ il se prépara à revenir en France^ mais il lui restait à visiter Tltalie. Il s'embarqua pour Venise^ puis il se rendit à Rome^ où il savait devoir retrouver le cardinal de Toumon, alors ambassadeur de France auprès du saint-siége. C'est là qu'il fit la connaissance de Rondelet (1), ichlhyologiste célèbre^ médecin du cardinal^ et celle de Salviani^ méde* cin du pape^ naturaliste non moins distingué. Enfin dans les derniers mois de 1549^ il revint en France après une absence qui avait duré près de quatre ans.

L'année suivante^ Belon alla en Angleterre^ où il rencontra Daniel Ba y ^ baro , noble vénitien^ patriarche d'Aquilée et ambassadeur de Venise^ grand amateur d'histoire naturelle^ qui mit à sa disposition un grand nombre de planches d'ichthyologie qu'il avait fait graver à ses frais. A son retour, il se fit recevob docteur en médecine, et commença à s'occuper de ses publications. Son Mécène était également fixé à Paris; Belon alla s'installer chez lui, à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.

(I) Guillaume Rondelet était fils d'un apothicaire de Montpellier. Il devint professeur de la Faculté de sa ville natale, et suivit le cardinal de Tournon dans la plupart de ses missions diplomatiques, il était ami de Rabelais, qui, dans son ouvrage le désigne sous le nom

facétieux de Rondibilii.

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A partir de cette époque^ il ne quitta presque plus son protecteur. Il fit même partie de la maison du cardinal^ ainsi que d'autres savants^ gens de lettres et ecclésiastiques, qui j par ce motif, prenaient le titre de domestiques du prélat, de la même manière que d'autres personnes attachées à de grands seigneurs ou à des princes, prenaient le titre de gentilshommes de leur maison. Georges Ripley , par exemple, l'alchimiste du quinzième siècle, chanoine de Bridlington, en Angleterre, jouissait d'une si grande faveur auprès du pape Innocent VIII, que celui-ci le nomma mattre des cérémonies pontificales^ et son prélat domestique (i).

Telle est la source d'une de ces bévues, trop familières k certains biographes qui ont rattaché au titre que prend Belon lui-même, dans une de ses dédicaces, l'idée de domesticité, dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui^ et le traitent en conséquence, non comme le médecin et l'ami du prélat, mais comme un de ses valets. C'est absolument comme si on prenait au sérieux le mot de serviteur que Ton met au bas d'une lettre. Ceci rappelle une erreur du même genre de Vjgneul de Marville, au sujet du botaniste Jean Robin , qui vivait sous Henri IV, et qui introduisit en Europe le Robinier faux acacia^ Jean Robin, grand horticulteur, était si jaloux de ses caïeux qu'il les détruisait plutôt que de les laisser tomber dans des mains étrangères. A ce sujet, Qu^ JPatin

(1) Je dois à Tamitié de M. Boutron, la communication d'un autographe du physicien Mariotte, ciaririequelje remarque une citation relative à l'illustre Papin^qu'il appelle àùmsêi.\qw de Huyghens^ parce qu'il était alors attaché au laboratoire de ce savant, cômiiiell le fut plus tard à celui de RobertBoyle.

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]^appela V eunuque des Hespérides (eunuckus Hespéridum). Ovy le biographe, prenant cette plaisanterie à la lettre, nliésite pas de dire que ce botaniste était eunuque. J'aurai bientôt Toccasion de signaler certaines bévues analogues, qui touchent de plus près au fond même de la science, et qui ont en cela bien plus de gravité.

Pendant le xvi« siècle, et même dans le cours du siècle suivant, presque tous les savants et les gens de lettres se plaçaient ainsi sous le patronage des grands seigneurs et des prélats, qui aimaient à s'en entourer, leur accordaient des pensions et leur procuraient des facilités et des secours, soit pour leurs études, soit ppur leurs voyages. Le cardinal de Tournon, homme très-éclairé, qui fonda à Paris un collège célèbre, et à Rome Tacadémie des Âiv cades, était animé d'un grai\d zèle pour le progrès des sciences. II avait été envoyé à Madrid pour négocier la délivrance de François I®"" fait prisonnier à Pavie, mission qui lui valut la faveur du roi, dont il fut longtemps le principal ministre. Il avait pour Belon une affection sincère, à laquelle celui-ci répondit en dédiant au cardinal la plupart de ses ouvrages. C'est à lui qu'il dut également la protection du roi Henri II, laquelle ne lui valut guère

qu'un brevet ; mais il obtint davantage de Charles TX, qui lui donna une pension et un appartement dans le château de Madrid, au bois de Boulogne.

En 1557, Belon, fit un dernier voyage en Italie ; au retour il visita la Savoie, le Dauphiné, l'Auvergne, et revint à Paris pour continuer ses publications. Il travaillait à unetrâductiondeDioscpridpetde Théophraste, lorsqu'un soir du mois d'avril 1564, en traversant le bois de Boulogne, il fut attaqué par des gens armés et frappé mor-

tellement. Quelques historiens disent que ce fut par des voleurs, d'autres par des ennemis apostés. Il n'était âgé que de quarante-sept ans.

Belon avait publié, dans le cours de sept années, plusieurs ouvrages importants sur toutes les branches de Fhistoire naturelle. Le premier, qui parut en 1551, a pour titre : L'histoire naturelle des étranges poissons marins, avec la vraie peincture et description du daulphin et de plusieurs de son espèce. Le dauphin était un cétacé historique dont on avait beaucoup parlé d'après les anciens, et qui était intéressant pour Tart héraldique, mais dont on ne possédait aucune figure. On trouve à côté de sa description, celle du crocodile, du thon, de Testurgeon, du marsouin, du serpent de mer, de Torca, puis de nombreux détails d'anatomie comparée, enfin une histoire de rhippopotame, et sa figure alors tout à fait inconnue. Belon l'avait copiée à Rome sur le bas-relief de la statue du Nil, qui était alors au Belvédère, et que Ton voit aujourd'hui dans le jardin des Tuileries.

Cet ouvrage était dédié au cardinal de Qhastnion, aussi l'un des prélats les plus célèbres de l'époque ; personnage dont la destinée étrange caractérise assez bien ce siècle de troubles religieux et politiques. Nommé cardinal à 18 ans, il ne tarda pas à abjurer pour embrasser le parti de la réforme. Il se maria et figura d'une m'anière active dans la guerre civile; il paya même de sa personne à la bataille de Saint-Denis, en 1567. Décrété de prise de corps à cette occasion, il passa en Angleterre, et y mourut empoisonné par son valet de chambre. C'est à lui que Rabelais dédia également une partie de ses écrits.

Belon publia en 1555, deux ouvrages sur l'ichthyolo-

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gie. Dans le premier: De aguatilibus, il employa les planches que Daniel B^bjuro lui avait prêtées. Le second, d'abord écrit en français, fut traduit en latin, et réimprimé plusieurs fois, avec les additions importantes de Conrad Gessner et de fU)ndelet. BiiiiQp, l^dcépède et Cuvier regardent ces trois ouvrages comme les premières bases de rhistoire naturelle des poissons, dans les teaips modernes.

La môme année, il publia une Histoire de la nature des oiseaux^ avec leur description et naïfs portraits retirés au naturel, et, deux ans après, un autre ouvrage sur le môme sujet, avec des détails de diverses natures, réunis dans ses voyages en Orient. Ce sont les premiers traités ex professa qu'ait possédés la science ornithologique. On y trouve en môme temps les premiers éléments de Tanatomie comparée, car Tauteur y rapproche avec beaucoup d'habileté l'organisation des oiseaux de celle de rhomme, et .montre tout le parti que l'on peut tirer de cette curieuse comparaison.

En 1553, Belon avait publié un ouvrage relatif à la botanique intitulé : De arboribus coniferis , resiniferiSyCtc; avec d'assez bonnes figures. On peut ranger dans la môme classe son livre ayant pour titre : Bemon" trancessur le défaut de tabouret de culture desplantes^ etc., qui a moins trait à la botanique qu'à l'agronomie et à l'acclimatation des plantes étrangères. C'est là que Belon émit la première idée de l'établissement d'une vaste pépinière de végétaux exotiques qui eût fourni des arbres et des arbustes à toutes les résidences royales. Dans le môme travail, il engage le collège des médecins de Paris « tant pour leur délectation que pour l'augmentation

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a da savoir des doctes^ à établir un jardin public où^ à a rexemple de l'Italie et de rAllemagne^ on élèverait cet cultiverait diverses sortes de plantes; o idée qui fut réalisée quelques années plus tard^ par Richer de Belleval, fondateur du jardin botanique de Montpelfier^ lequel précéda la création du jardin de Paris. Enfin^pour ne rester étranger à aucune branche des sciences natuturelles^ il publia encore un mémoire de minéralogie, intitulé : Description des mines de Sidérocapsa, en Macédoine, que Gobet a reproduit dans son Recueil des an^ ciens minéralogistes.

Belon publia la même année un ouvrage qui a un rapport plus direct avec Part médical, bien qu'il semble plutôt se rattacher à l'archéologie. Il a pour titre : De admirabili operum antiquorum et rerum suspiciendarum prestantiâ. Il y est, en effet, beaucoup question des antiquités qu'il avait observées en Egypte, en Grèce, mais plus encore des recherches qu'il y avait faites; surtout des embaumements chez les anciens Égyptiens. Il y apprit le premier ce que c'était la mumie, alors fort employée en médecine, et que l'on croyait provenir de cadavres submergés par les sables d'Afrique. Gronpvius a conservé la première partie de cet opuscule dans son Recueil des antiquités étrangères.

Mais l'ouvrage le plus important que nous devions à notre naturaliste est son livre intitulé : Observations de plusieurs singularitez et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Egypte, Arabie et autres pays estranges. C'est sur lui que repose la principale renommée de Belon, et c'est en effet celui de ses ouvrages qui la justifie le mieux. C'est un assez vaste recueil dans lequel

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