SUTRA DES QUATRE PERFECTIONS
(CHATÜSHKA NIRAIIÂRa).
Dans un précédent travail sur les quatre préceptes, j’ai parlé plusieurs fois du Chatashka Airahâra^ \ j'en ai même cité plusieurs articles. Malgré les obscurités fréquentes et les rêveries extravagantes qui le déparent, il me paraît utile de donner les énumérations quaternaires qu’il renferme au nombre de quarante-trois. J’avais songé d’abord à ne donner que cette liste; mais c’eût été lui ôter sa physionomie propre, et comme le sûtra où elle se trouve Ji’est pas fort long, je me décide à le donner tout entier; j’aurai soin seulement de détacher et de faire ressortir les énumérations qui en sont la partie essentielle. Toutefois, pour rendre cette lecture plus
^ Transcription. Sanscrit ; u = ou , j = dj , ch =ich, sh = ch; h, ajouté à une consonne, exprime l’aspirée. — Tibétain : mêmes conventions, si ce n’est que j et dj s’expriment comme en français; ts' représente l’aspirée de Is. — Les autres lettres ont la même valeur (|u’cn français.
facile ou plus intéressante, je crois devoir faire précéder la traduction de ce traité d'une analyse succincte et de quelcpies considérations.
Le Chatashka Nirahâra est un sùtra de Grand Véhicule, comme le titre l’atteste et comme la contexture du récit le démontre. Les quarante-trois énumérations V sont faites par Manjuçrî^. Ainsi que je l’ai déjà fait observer, le Buddha n’y joue qu’un rôle passif, au moins dans la première partie; l’enseignement y est donné à un dieu du Tushita, qui se trouvait mêlé, avec d’autres dieux, à l’assemblée des Bhixus et des Bôdbisattvas. Api'ès avoir entendu successivement les enseignements du Buddba, qui ne nous sont pas rapportés, et ceux de Manjuçrî , donnés tout au long, le dieu, par reconnaissance, couvi’e l’assemblée de fleurs surnaturelles, ce à quoi les bouddhistes répondent par une apparition de Bôdhisattvas , en nombre immense : moment solennel signalé par un sourire du Buddha! La présence de ces personnages devient alors le sujet de la discussion. Après avoir donné une idée de leur nombre incalculable, on fait remarquer que ces êtres extraordinaires ont été amenés à la perfection par Manjuçri et son enseignement des ]\irahâra ; ce qui provoque deux énumérations nouvelles, les trente-cinq causes de maturation et les dix sujets d’orgueil d’un Bôdhisattva. Le sùtra se termine par un éloge de la loi du Buddha, qui, en prévision de son Nirvana prochain,
* M. ^ assilief fait remarquer que la tâcbe de répandre ie bouddhisme incombe surtout à ^^anjuçri. Bouddhisme , p. 12 5.)
oonlie à iNJaitrèya, son futur successeur dans la série des Buddhas, et à ses disciples, continuateurs de son œuvre pçndant la période qui lui est échue à lui-même, l’ensemble de sa doctrine et spécialement la partie qui fait l’objet du sûtra, les quatre Nirabâra, décorés aussi du titre de « chemin de la maturation parfaite des Bôdhisattvas. » Ainsi, quoique la partie essentielle de l’enseignement ne soit pas donnée dans le sùtra par le Buddlia lui-même, cet enseignement est approuvé, confirmé et même dénommé par le Buddha, Cette disposition tient à une tradition qui doit remonter aux origines du bouddhisme; car dans plusieurs épisodes de la vie de Buddha, épisodes authentiques selon toute apparence, ou établis sur des récits très-anciens, on voit Çâkyamimi confier à tel ou tel de ses disciples l’exécution de tel ou tel acte, l’enseignement de telle ou telle doctrine.
Je me réserve de faire aux différents passages de la traduction les remarques les plus importantes (jue le texte paraîtra requérir; je veux seulement, dès à présent, entrer dans quelques considérations générales.
Ce n’est pas par cette expression, les quatre perfections, mais par celle-ci, les perfections, quatre par quatre, qu’il faudrait traduire le sanscrit Chatushka Nirahura. Peut-être le suffixe ka a-t-il cette valeur distributive : le tibétain ne l’exprime pas; le terme qu’il emploie, vji-pa, signifie ordinairement «quatrième, ou composé de quatre,» ce qui n’est point
ici le cas. Notre texte se compose de quatre fois quarante -trois, ou cent soixante-douze propositions, groupées quatre par quatre. Chaque groupe est pourvu d’un titre.
Que représentent ces cent soixante-douze propositions? Je remarque d’abord que quelques-unes sont répétées plusiem’s fois, tantôt avec quelques variantes, tantôt dans des termes identiques. Il y aurait donc un travail à faire pour ramener à l’unité ces divergences secondaires, et donner en quelque sorte la substance de l’énumération. Afin de présenter le sùtra dans sa forme native , nous ne ferons pas ce travail ; mais nous le préparerons ou le faciliterons à ceux qui seraient tentés de le faire , en renvoyant d’un article à l’autre pour les termes communs qui s’y trouvent b
Toutes les cent soixante-douze propositions dont nous parlons n’ont pas une égale valeur : les dix derniers articles, par exemple, se rapportent à des rêves, à des hallucinations étranges. La vue d’un vase, d’une jeune fille offrant des fleurs, et d’autres visions semblables , peuvent avoir une certaine valeur allégorique, mais ne paraissent pas être dans un rapport immédiat avec la doctrine bouddhique. Nous insisterons peu sur cette partie de l’énumération; mais l’autre partie renferme de nombreux points de doctrine et de morale, points indiqués
* Plusieurs de ces termes se retrouvent dans le Laiitavistara, à l’énumération des a cent-huit portes de la loi.» ( Rgva-tch’ er-rol-pa , p. 3g, 47.)
J. As. Extrait n° 11.(1 866.)
d’un mot, et dont chacun pourrait fournir la ma- ' tière d’une explication détaillée. Aussi peut-on considérer le Clmtaslika Niraliâra comme une sorte de résumé du bouddhisme; les principales théories y sont représentées. Sans doute il est incomplet, et l’on peut y trouver des lacunes; mais cela n’empêche pas qu’on ne soit autorisé à y voir une sorte de concentration de la doctrine. Il y aurait une question plus épineuse à examiner, ce serait de rechercher s’il n’est pas spécial à une certaine école. Je ne saurais me prononcer sur ce point délicat ; mais il me semble que notre sîitra se tient en dehors des discussions d’école, et se borne à rassembler, dans une sorte de catéchisme, les théories les ]d1us Importantes et les mieux reconnues du Grand Véhicule. Les expressions ((joie excellente, pied, main, etc. des Bôdhisattvas, » indiquent suffisamment l’intention de graver dans la m('moire certains préceptes, tels que l’attention à écouler la loi, la libéralité, le délacbement, etc. L’idée qui domine dans cette séi’ie de préceptes, c’est celle de \a perfection , ou plutôt du perfectionnement appliqué à tous les êtres.
Cette idée de perfectionnement est exprimée par le mot sanscrit Nlrahâra, qui ne se trouve pas dans les dictionnaires. Les titres des ouvrages du Kandjur ne l’offrent que deux fois, dans notre sûtra, et dans le BôdhisaUva-Protimôxa-Chalushka-Nirahâra, qui en est voisin et fait partie du groupe de sûtras auquel appartient notre texte. Le mot tibétain qui traduit Nirahâra est sgrub-pa ; dans plusieurs de ces
titres , il répond aux mots sanscrits sâdhana , sâdhaka , qui expriment l’idée « d’achèvement, de perfection. » Le terme siddhi « succès , réussite , » qui revient souvent dans les titres des ouvrages du système tantrika (section Rgyud du Kandjur), est presque constamment rendu par grah, qui n’est qu’une forme adoucie de sgruh. Le sens de notre expression NiraMra est donc bien fixé. Elle exprime l’idée de «achever, consommer, conduire à la perfection , au terme suprême. » Voyons donc quels sont les moyens de réaliser celte perfection , d’après le sûtra qui en contient l’énumération.
CHATUSHKA NIRAHÂRA.
En langue de l’Inde ; Arya chatashka nirahâra nâma rnahâyâna sâtra. — En langue de Bod ; Ilphagspa vji-pa. sgnih pa jés hya-va thêg -pa chhên-pô-i mdô. — En français : Vénérable sûtra de Grand Véhicule, intitulé les Quatre perfections.
Adoration à tous les Buddhas et Bôdhisattvas. Voici le discours que j’ai entendu une fois. Bhagavat résidait à Çràvastî, à Jêlavana, dans le jardin d’Anâthapindada, avec une grande assemblée de Bhixus, réunis au nombre de cinq cents Bhixus, et de cent mille Bôdhisattvas, n’ayant tous pour vêtement qu’un grand amulette h et avec tous les fils
’ Expression singuiièreetdifficîle, dont voici l’explication littérale: ÿô-chha (cuirasse, — sanscrit varma ou havacha ); chben-pô (grande, — sanscrit mahâ]\ hgos-pa (ayant revêtu, — sanscrit sannaddha]: = sanscrit, mahâ-vamia-sannaddha «revêtu d’une grande armure.»
de dieux , qui vivent au sein de la région du désir, et qui vivent au sein de la région de la forme ^ Puis Bhagavat, entouré complètement d’une assemblée de plusieurs milliers, regardant en avant^, se mit à enseigner la loi.
Ensuite Manjuçrî-Kumàra-Bhûta pour faire une
Le texte ajoute shastag o simplement, seulement.» Les mots kavaclia, varma «cuirasse,» se prenant dans le sens de «amulette,» ce qui est naturel, puisqu’un amulette est une arme défensive, j’adopte cette dernière acception. Je remarque seulement que le Dictionnaire tibétain-sanscrit donne la phrase gô-cliha-bgôs-lta-hu (qui devrait répondre à varma samaddha sadriça «semblable à celui qui est revêtu d’une armure ou d’un amulette») avec le mot sanscrit avasthila. Si l'on adoptait cet équivalent, il faudrait traduire : « qui étaient là en simples assistants. » — La cuirasse est l’emblème de la vigilance dans le Trisamvara nidêça.j cb. vn. (V. Vassilief, I, i56.)
* La région du désir est la région inférieure du ciel; la région de la forme est la région intermédiaire; il en existe une troisième, la région supérieure, dite sans forme, dont il n’est point parlé ici.
^ Regardant en avant. Le tome VI de la Société académique de Saint-Quentin contient un mémoire sur deux figures du Buddba, l’une assise dans la position ordinaire, l'autre debout; l’auteur du mémoire, M. Textor de Ravisi, remarque (p. 3og) ([ue la figure debout a le regard dirigé en avant, tandis que la figure assise a les yeux baissés. Celle-ci représente bien certainement le Buddha méditant; il est donc probable que l’autre représente le Buddha enseignant. Cette particularité de la direction du regard n’est point indiquée dans la copie du bas-relief donné par M. Pavie, jointe par M. Foucaux à son Rgya tcb’er rol-pa, et qui représente le Buddba dans les deux attitudes, celle de la méditation et celle de la prédication. Notre texte nous autorise à voir dans les figures qui ont le regard dirigé en avant le Buddha prêchant.
■’* Le nom complet de Manjuçri, Manjuçri Kumâra Bhûta « Manjuçrî , devenu jeune homme,» est bieu connu. (Voy. Lotus de la bonne loi, p. à 98-51 1 et passim.) Si les réflexions que j’ai faites sur le mot liwnêtra (voir plus haut, p. et que je ne répète pas ici, sont
ütVrande, prit un baldaquin ^ en pierres précieuses, de la mesure de dix milles, et l’assujettit sur l’excroissance de la tête de Bhagavat. Or, au sein de cette assemblée, il y avait un fils de dieu, de la section duTushita, appelé Çribhadravat^ , qui ne voulut pas se détourner de la Bôdbi parfaite et sans supérieure. Absorbé dans la méditation , il se mêla à cette séance, y prit place, et, s’étant levé de dessus le tapis où il était assis, il ramena son vêtement sur son épaule, mit en terre la rotule du genou droit^, puis, ayant joint les mains et s’étant incliné du côté où était Manjuçrî-Kumâra-Bhûta, il adressa ces paroles à Manjucrî-Kumâra-Bhûta : « Manjuçrî-Kumâra- Bhûta, n’es-tu pas encore satisfait d’avoir accompli l’œuvre de folfrande au Tathâgata?» — Manjuçrî reprit : «Fils d’un dieu, comment entends-tu ceci? Le grand Océan est-il jamais rassasié de toutes les eaux qu’il reçoit? » Le Hls d’un dieu répondit : « Manjuçrî, cela n’est pas. » — Manjuçrî repartit ; «Fils
justes, cctle désignation revient à dire, «Manjuçrî devenu Bôdhisattva,» ou simplement «le Bôdhisattva Manjuçrî.»
’ gdwjs, sanscrit chhatra « parasol. »
^ Crîbhadraval ou Cribhadrainat. Le mot tibétain est dpal-bzamjs- Idan. Le premier mot. dpal, rend toujours le sanscrit cri ; le detixième, hzangs (pour bzang], traduit le sanscrit bhadra, le suffixe Idaii répond aux suffixes sanscrits vat et mat. Ce mot signifie «qui possède une heureuse fortune, ou la prospérité de la fortune.» Bhadraçri ou hhadraçraya , désigne le «santal.» Peut-être le nom signifie-t-il «qui possède un santal,» et doit-il se lire Bliadraçrîmat. — On sait que le Tushita (joyeux) est un des étages de la région du désir.
^ Geste souvent décrit dans les sûtras, et qui sera reproduit de nouveau dans celui-ci même.
(l’un dieu, tel qu’est le grand Océan , le lac profond , difficile à sonder, telle est la science sans mesure, immense, de celui qui sait tout, cette science qu’il faut poursuivre; et le Bôdhisattva a beau accomplir l’œuvre de l’olfrande auTathâgata, il ne doit jamais être satisfait. »
Le fils d’un dieu reprit: «Manjuçrî, par quel elfort^ le Bôdhisattva fera-t-il son offrande au Tathâgata. »
Manjuçri répondit : « C’est au moyen de quatre efforts que le Tathâgata fera son olfrande. Quels sont ces quatre efforts? Ce sont :
Un effort pour la qualité de tout savoir;
Un effort pour le salut complet de tous les êtres;
Un effort pour que l’amour des trois joyaux ne soit pas brisé;
Un effort pour saisir complètement l’appareil (ou l’assemblage^) des qualités du champ de Buddha.
Fils dun dieu, ce sont là les efforts au nombre de quatre, par lesquels le Bôdhisattva fera des offrandes au Tathâgata. »
Le fils d’un dieu reprit : « Manjuçrî, en faveur de Brahmâ, qui a les cheveux noués au sommet de la tête, et qui réside parmi les fils des dieux de la sec-
' «Efforl» dmigs, que le Dictionnaire tibétain-sanscrit rend par des mots empruntés aux racines labh, rabh (pratiiambha, âlambha, ârambbana, vilambbâlabau) , et qui expriment l’idée de «tendre à une chose, la saisir, l’entreprendre.» Il s’agit sans doute d’un effort de la pensée, d’une aspiration, plutôt que d’un déploiement d’activité extérieure.
“ Bkôd «fondation, construction.»
tion de Brahma ^ développe bien, je t’en prie, ô Manjuçrî, cette exposition suivie de la loi, appelée les quatre perfections du chemin des Bôdliisattvas. Moi et cette assemblée tout entière, nous désirons l’entendi’e. Manjuçrî, on ne refuse pas aux Bôdbisattvas la communication de la loi; on ne refuse pas de les faire participer^ à la doctrine de celui qui enseigne. »
Manjuçrî répondit ; «Fils d’un dieu, écoule, et retiens bien, je t’exposerai cet enchaînement de la doctrine appelée les quatre perfections [Niraliâra^).
* Brahma-hâjika : Ces dieux habitent ta plus basse des quatre régions delà contemplation. Leur cher, Brahma, est toujours décrit avec sa touffe de cheveux. [Y oyez Rgya-tctier-rol-fia, p.366 et suiv.)
* Diiê-mkhyad ; a Retenir ses livres, refuser de les prêter.» Expression singulière et originale, très-significative.
^ Je donne les nirahâra sans reproduire la forme tibétaine, qui met en tête de chacun d’eux l’introduction •. «Fils d’un dieu, voici
les quatre — Quels sont ces quatre? — Ce sont » et à la
fin, la conclusion répétant le titre ; oFils d’un dieu, tels sont les
quatre » Je me borne à traduire le titre et les sentences de
chaque article, en lui donnant un numéro en ci)iffres romains, en même temps qu’un numéro en chiffres arabes à chacune des sentences. Pour faciliter les comparaisons, j’ajoute apres chaque mot important les articles ou les sentences dans lesquels on peut les retrouver; le chiffre romain, quand il est seul, indique que le terme dont il s’agit sc trouve dans le titre, ou est répété dans les quatre sen iences de l’article auquel on renvoie. Pour les mots qui re\iennent souvent, tels que les mots a être, loi,» je me borne à indiquer tous les passages dans le premier où ils se rencontrent, et à renvoyer ensuite à ce premier passage chaque fois que ces mots se retrouvent. Les notes explicatives, mises au bas des pages pour ces articles, portent en tête le numéro de l’article en chiffres romains , et renferment intérieurement les numéros des sentences pour lesquelles il a paru bon de faire quelques remarques. Les lettres du texte inséi'ées entre
^ ■ ar^ • q^îj'aK •
ai, - as.'^7f[|