CONCLUSION
Vidons d’abord la question des différences qui existent entre le texte pâli et sa traduction tibétaine. Ces différences sont assez nombreuses et quelquesunes assez graves; il en est qui tiennent à des diversités d’interprétation, mais plusieurs supposent nécessairement un texte different de celui que nous avons. Devons-nous admettre que, au moment où la traduction fut faite, le texte n’était pas encore fixé? J’ai d’abord eu cette opinion; mais elle ne me paraît pas pouvoir subsister en présence de la confirmation qu’une partie au moins des passages douteux du pâli trouve dans les textes sanskrits et du iMabâvastu et du Lalitavistara. Cet accord ne peut être postérieur à la traduction tibétaine, il doit lui être de beaucoup antérieur , et dès lors il nous oblige à considérer le texte comme étant déjà bien établi au moment où la traduction fut faite. D’où viennent donc les différences? Nous avons déjà dit qu’on ne pouvait s’arrêter à cette idée quelles exprimeraient les idées personnelles du traducteur. Reste à savoir si elles reproduisent soit des commentaires, soit même des variantes admises à côté du texte, parmi les Bouddhistes du sud , ou si elles découlent de l’influence des écoles du nord , au sein desquelles la traduction fut exécutée. Nous croyons que, en général , ces modifications doivent relléter les discussions qui
avaient cours à Ceylan ; mais il ne serait pas impossible, et dans un cas même nous avons émis cette opinion, que parfois elles répondissent à certaines notions accréditées, soitauTibel, soit dans le Népal ou à K.âsbmir, en un mol dans les pays où florissait le Bouddhisme septentrional.
Passons maintenant aux quatre textes: ils ne soulèvent au fond qu’une question importante , mais bien difficile à résoudre, celle de l’attribution de chacun d’eux à autant d’écoles différentes. Pour nous guider dans cette recherche , nous invoquerons le traité composé par Vasumitra sur les schismes bouddhiques, ou plutôt sur les dix-huit écoles du Petit Véhicule. T! existe de ce traité une -version tibétaine et trois versions chinoises. M. Wassilief a traduit la première dans son premier volume dont elle forme le deuxième appendice’, indiquant dans des notes les différences que présente la version tibétaine, base de son travail, avec les versions chinoises qui ne concordent pas toujours entre elles. Mais ces versions chinoises, M. Stanislas Julien en avait déjà donné la traduction dans le Journal asiaiùjue, sous ce litre : Listes diverses des noms des dixhuit écoles schismatiques qui sont sorties du bouddhisme^, augmentant sa traduction du tableau précieux des noms des écoles, rangés alphabétiquement, i“ sous
‘ Pages 228-259. Nous n’avons à notre disposition que la traduction allemande.
^ Journal asiatique, 5' série, t. XIV (juillet-décembre iSSg),
la fbmie de la traduction chinoise; 2° sous la forme de la transcription chinoise ; 3“ sous la forme sanskrite. Nous n’avons à notre disposition que ces deux travaux, et c’est à eux que nous emprunterons ce que nous avons à dire sur les écoles bouddhiques.
Vasumitra commence par affirmer l’unanimité des écoles au sujet de l’enseignement des quatre vérités ; il le fait en ces termes :
La parole du Buddlia est contenue dans tous les ouvrages que reconnaissent les écoles séparées. — La matière (de l’enseignement) de \' Aryasulya (= des quatre vérités) renferme en elle tout ce qui a été enseigné par le Buddha (et cela se trouve dans les ouvrages) , comme l’or dans le sable. En conséquence, elle doit aussi servir de terme ou de base (à la réconciliation ‘).
Nos textes rendent hommage à la vérité de cette déclaration, en ce sens cju’on n’y peut découvrir aucune variation sérieuse de doctrine; ils sont parfaitement d’accord sur le fond : on peut seulement se demander comment, ayant pour point de départ une théorie reçue partout sans contestation, connue sortie de la bouche même du maître, les Bouddhistes n’ont pas su conserver à cette théorie une expression identique, de manière à ce qu’un seul et même texte de la prédication de Bénarès fût reçu par toutes les écoles. Mais enfin, quelle que soit la cause de cette diversité , si le fond est partout le même, la forme varie, et nous avons sous les yeux
' Wassilief , p. 2 23.
quatre spécimens différents. La distinction est d’autant plus difficile à faire quelle porte sur les caractères extérieurs; mais il la faut essayer.
Au premier abord , nous apercevons non-seulement la possibilité , mais même la nécessité d’établir deux catégories. Le texte purement tibétain, qui renferme trois discours d’un côté, de l’autre les trois textes pâli et sanskrit qui n’en renferment qu’un, forment naturellement deux classes bien distinctes. Or Vasumitra distingue deux écoles primitives , celle des Sthâviras et celle des Malmsanghikas. On comprend, en effet, que le schisme a dû commencer par là : les Sthâviras «les vieillards » , selon le sens traditionnel du mot , « ceux qui tiennent bon , qui restent en place » (selon l’étymologie, et selon la traduction tibétaine ^nas-èrtan) u ceux qui sont assis au-dessus , » d’après la traduction chinoise (chang-tso), étaient les anciens, les chefs, les conservateurs, le parti qui ne voulait point faire de concession; les Mahâsan- (jhikas , au contraire « ceux de la grande assemblée , » étaient une majorité novatrice, composée des plus jeunes Bbixus. Ne pouvant s’entendre, les deux partis se divisèrent, etle schisme, une fois consommé, alla en s’agrandissant par le fractionnement multiplié des deux groupes primitifs. Essayons d’appliquer à celte grande division primordiale le partage que nous avons dû faire de nos textes : une des écoles en revendiquera un, l’autre en revendiquera trois; or nous savons que l’un de ces trois textes appartient à une branche des Mabâsanghikas; nous attri-
huerons donc à cette école principale nos trois textes indiens (sanskrit et pâli); d’où il suit que le texte tibétain, formant à lui tout seul la deuxième division, appartiendra à l’autre école, celle des Sthâviras. Cette conclusion, qui attribue le texte tibétain à l’école conservatrice des Sthâviras et le texte pâli à l’école novatrice des Mahâsanghikas, est contraire à l’opinion reçue, qui semble attribuer aux textes tibétains, même les plus anciens, une origine relativement récente, et aux textes pâlis la plus haute antiquité à laquelle des écrits bouddhiques puissent prétendre; et si elle favorise l’opinion que nous avons émise au sujet de la division en trois discours que nous regardons comme très-ancienne, elle contrarie l’opinion tout opposée que nous avons cru devoir avancer au sujet de la place faite dans le texte tibétain à l’évolution duodécimale, et que nous croyons due à un progrès ou plutôt à une altération de la tradition primitive; mais cette contradiction existe dans le texte tibétain , et à quelqueécole qu’on puisse l’attribuer légitimement, il y restera toujours, à mon avis, cette coexistence de deux éléments discordants, l’un témoignant de l’ancienneté, l’autre de l’innovation. Peut-être la distinction des écoles secondaires, s’il est possible de la faire, lèvera-t-elle jusqu’à un certain point cette difficulté.
On nous dit que les Sthâviras se divisèrent , et la première école qui se forma dans leur sein fut celle des Ilêtavâda, appelés aussi San âstivâdinas les an- ' Wassilief, p. 280; Stanislas Julien, p. 342, 345.
ciens Stbâviras auraient alors pris le nom de Haimavatâs^. Cette assertion semble venir à l’appui de notre conclusion attribuant à l’école des Stbâviras les textes du Randjour, car il est dit que ces textes sontceuxdesSarvâstivâdinas; mais il y a ici une petite difficulté. M. Wassilief fait remarquer lui-même que le Vinaya tibétain est celui, non pas des Sarvâstivâdinas, mais des Mùlasarvastivâdinas, école non citée parVasumitra, et qui doit être distinguée de l’autre^. Mais en quoi consiste la distinction? M. Wassilief ne le dit pas; or, si nous consultons la liste des dixbuit écoles, groupées en quatre divisions principales, nous voyons que les Sarvâstivâdinas sont une de ces écoles principales (la première, selon Burnouf, et la deuxième selon WassilieP), et que laprernière subdivision de cette école est celle des Mûlasarvâstivâdinas ;le lien entre l’une etl’autre est donc assez étroit pour qu’il ne soit pas nécessaire d’insister sur la distinction , et nous pouvons voir là une confirmation de ce que nous avons avancé plus haut, que le texte du Randjour appartient à l’école des Stbâviras.
* C’est ce que dit M. Wassilief, p. 280. M. Stanislas Julien semble dire le contraire, p. 345, et ailleurs considérer (d'après les textes qu’il traduit) les Haimavalàs comme une deuxième école (p. 342); mais l’association du nom des Haimavatàs avec celui des Stbâviras ou de mots dérivés de ce nom, notés par M. Julien lui-même (p. 33g et 342 ), donne lieu de considérer les Haimavatàs comme les représentants des Stbâviras primitifs. Les Sarvâstivâdinas seraient donc ;s novateurs au premier degré dans l’école antique des Stbâviras.
^ Page 235 , note.
^ Page 234 elle vient la seconde, mais p. 267, la première.
Revenons maintenant aux trois textes indiens; l’un d’eux appartient bien positivement à l’une des divisions de la grande école des Mahâsanghikas à laquelle nous avons cru pouvoir les rapporter tous; c’est le Mahâvastu, texte de l’école des Lokottaravâdinas; Vasumitra nous dit que cette école est la deuxième qui se fonda parmi les Mahâsanghikas Il est probable que le texte du Lalitavistara appartient à une autre division de la même école (on en compte généralement neuf); mais nous manquons de données pour la préciser et en dire le nom ; ce qui paraît bien certain, c’est qu’il appartient à une école déterminée; les différences avec le Mahâvastu sont trop nombreuses pour qu’on puisse l'egarder les deux textes comme différenciés l’un de l’autre par de simples variantes, et les rapports sont assez grands pour qu’on soit autorisé à les rattacher à deux subdivisions d’une même école principale.
La place qu’il convient d’attribuer au texte pâli soulève une question plus ardue. Nous avons déjà remarqué que ce texte se distingue nettement, nonseulement du tibétain, avec lequel il diffère par la disposition générale, mais des textes sanskrits, dont il se rapproche davantage au point de vue de la composition, par un trait particulier, farrangement des douze termes de l’évolution duodécimale ; cet arrangement du texte pâli , qui est , j e crois , le plus naturel, est unique, les trois autres textes
Wassilief, p. 227; Julien, p. 334, 338, 34i, 344.
suivent l’arrangement contraire, et ce 3i’est pas par ce côté seulement que les textes sanskrits semblent s’écarter du pâli pour se rapprocher du tibétain. Nous avons noté dans le Mahâvastu , à propos du récit des circonstances accessoires , toute une phrase qui diffère notablement du pâli, et est presque identique au tibétain du Kandjour; ce qui n’empêche pas que dans d’autres parties le Mahâvastu et le Lalitavistara ressemblent bien plus au pâli qu’au tibétain b Que conclui'e de ces données contradictoires? Rien de certain, assurément. Notons seulement que le pâli, tout en se classant avec le Lalitavistara et le Mahâvastu parla teneur et la disposition générale des parties du texte, s’en distingue trèsnettement par certains détails et s’éloigne d’eux plus qu’ils ne s’éloignent l’un de l’autre. Tout ce que nous pourrions dire , si nous voulions formuler une conclusion précise, c’est c|ue le texte pâli serait le texte primitif des Mahâsangbikas , le texte arrêté par l’école même au moment de la formation , et maintenu intact dans son état primitif, tandis que le
* L<î Mahâvastu, en particulier, présente une remarquable analogie de style avec le pâli; on y trouve des expressions et des formes (ju’on chercherait en vain, je crois, dans le Lalitavistara. Ainsi l’expression sejjathidam oà savoir, » très-fréquente en pâli, et qui, à ce qu’il me semble, n’existe pas en sanskrit, se présente deux fois dans notre texte du Mahâvastu , sous la forme sajjatkidam. Le terme ôbhâsô a clarté B du texte pâli est écrit de même dans le Mahâvastu; le Lalitavistara emploie la forme sanskrite avabhâsa. Ces particularités ne sont pas assez nombreuses pour ôter au Mahâvastu son caractère propre, et nous autoriser à le ranger parmi les textes pâlis; il importe cependant d’en tenir compte.
Mahâvastu serait le texte des Lôkôttaravâdinas, deuxième subdivision de la même école, et le Laiitavistara celui d’une autre subdivision des Mabâsangbikas , probablement postérieure. Quant au texte tibétain du Kandjour, tout semble concourir à nous faire voir en lui un texte de l’école des Sthâviras, non pas le texte primitif, mais celui de la première subdivision de cette école, des iSarvâstivâdinas, ou peut-être même (è cause do l’espèce de confusion qui règne sur ce nom) d’une subdivision inférieure. La reproduction trois fois répétée de ce texte dans diverses parties du Kandjour nous prouve qu’il était adopté au Tibet , et que l’école à laquelle il appartient doit être celle dont les écrits prédominent dans la portion du Kandjour qui conserve les textes du Petit Véhicule.
On voit que dans cette recherche de fattribution à faire des textes aux différentes écoles , nous ne nous sommes plus appuyé sur la division en quatre écoles, qui nous avait retenu un instant au début de cette étude. 11 nous a paru en effet qu’il était difficile de la prendre pour base; nous ne sommes cependant pas certain qu’il soit nécessaire d’y renoncer ; mais la complexité des écoles bouddhiques n’a pas encore été assez complètement éclaircie pour que nous ayons cru pouvoir nous aventurer dans ce dédale. Il y a, du reste, une question sans la solution de laquelle on ne pourrait peut-être pas entreprendre utilement cette recherche, ce serait celle de savoir s’il existe d’autres textes de la prédication de Bé-
narès que les quatre sûtras traduits et analysés dans le présent travail. Ou chaque école avait le sien, et on devrait pouvoir en trouver dix-huit; ou plusieurs écoles avaient adopté un même texte, et alors on pourrait croire qu’il en existait seulement quatre, ceux des quatre écoles principales. J’ai peu d’espoir, je l’avoue, qu’on décom^re de nouveaux textes; mais quand bien même on n’en retrouverait aucun , la non-existence des dix-huit textes ne serait pas pour cela démontrée, car bien des écoles ont pu disparaître sans laisser de traces , bien des textes ont dû périr; et la littérature sanskrite bouddhique, en particulier, est très-mutilée. Après tout, il n’est pas impossible qu’on retrouve des textes nouveaux de la prédication de Bénarès (je ne parle pas des développements sur les quatre vérités, qui abondent^), et ils deviendraient un élément important pour l’étude de la question.
Quant à i’àge relatif des diverses portions de nos textes, je ne chercherai pas à le fixer; j’ai déjà essayé de le faire partiellement, selon que l’occasion s’en présentait; mais la dilBculté de la matière et le caractère conjectural des résultats auxquels une tentative de ce genre peut aboutir ne me permettent pas d’insister ni de traiter à fond, d’une manière systématique, une semblable question, subordonnée, du reste, ou connexe à celle qui vient d’être étudiée.
* Tels que le Dhammacahhappavattanahathâ d\xPatisamhhida,iont il a été question plus haut (p. 2 8 1 , note), — l'article intitulé de même qui se trouve dans le Kathâvatlhu , l’un des livres de V Abkidhamma , etc...
Je me borne donc à ce que j’ai pu avancer çà et là sur telle ou telle expression, sans vouloir confirmer par de nouveaux arguments ou compléter mes assertions.
Ce travail est assurément très-insuffisant , quoique long; mais quand bien même il serait aussi complet et aussi satisfaisant qu’il peut l’être en lui-même, il resterait à le compléter encore par l’étude des textes chinois de la prédication de Bénarès. Il serait en efl'et bien important de savoir ce que le sûtra fondamental est devenu dans la vaste littérature bouddhique de l’Empire du milieu; si nos quatre textes s’y retrouvent, ou si elle nous en olTrirait d’autres que nous n’avons pas. Une telle étude, pleine d’intérêt pour la connaissance du Bouddhisme chinois, aurait de plus l’avantage d’être fort utile pour celle du Bouddhisme en général ; nous n’avons pas les éléments du travail quelle exigerait, mais nous ne désespérons pas de pouvoir les l'éunir quelque jour et en tirer parti.