gri Pouls
La pai’ole, jusque-là bien claire, s’embrouille et se ralentit.
A 5 h. 4 m. 30 s., injection de 5 gr. Pouls 22.
A 5 h. 5 m., » 5.5 ogr. Pouls 24.
La patiente ne répond plus aux questions qui lui sont adressées, toute la surface du corps est insensible, mais les cornées sentent encore le contact du doigt.
A 5 h. 5 m. 30 s., injection de 5.75 gr. Pouls 25.
A 5 h. 6 m., » 6 gr. Pouls 24.
La patiente dort profondément et paisiblement, la respiration est physiologique, bien que l’anesthésie existe à un haut degré sur toute la surface du corps, les cornées sentent encore, mais très faiblement le contact du doigt.
A 5 h. 8 m., nous avons injecté 6.25 gr. Pouls 28.
L’anesthésie est absolue, les cornées sont insensibles, la canule est enlevée de la veine; à 5 h. 9 m. l’opération commence. Nous combinons
encore, pour extraire les tumeurs, l’emploi du bistouri à celui de l'écraseur. A 5 h. 12 m., le dernier fragment de la tumeur est emporté, les points de suture sont immédiatement placés, mais ne sont serrés qu’à 5 h. 30 m., quand nous sommes assurés qu’il ne se produira plus d'hémorrhagie.
A 5 h. 45 m., la jeune fille est remise au lit, le pansement est terminé. Le pouls est à 24.
La sensibilité revient doucement, la malade est réveillée et nous reconnaît.
Ainsi, en 8 minutes, une injection de 6.25 gr. de chloral a produit une anesthésie absolue qui a duré pendant 16 minutes, et nous a permis d’opérer comme sur le cadavre. Un peu d’irrégularité du pouls, une légère accélération delà respiration, tels sont les seuls phénomènes anormaux que nous remarquâmes pendant l’opération.
Remise au lit, la jeune fille s’endormit jusqu’au lendemain vers 3 heures du matin, elle se réveilla alors, ayant pleine possession de son intelligence, sa sensibilité était parfaite. L’urine qu’elle rendit était limpide.
La veine piquée ne fut le siège d’aucune irritation. Aï phlébite, ni caillots.
La réunion de la plaie se fit par première intention et le 20 septembre, dix jours après l’opération, la demoiselle fid une promenade en ville et reprit quelques jours après ses occupations. Elle est complètement guérie.
Huitième Observation
Clinique de la ville. — MM. les professeurs Deneffe et Van Wetter.
Abcès du sinus ischio-rectal droit. — Décollement. — Trajets fistuleux. — Suppuration longue. — Injection intraveineuse. — Anesthésie.
G..., âgée de vingt-deux ans, atteinte d’un abcès du sinus ischio-rectal droit, s’était confiée aux soins d’un médecin fort habile M. le D*' Tysebaert. Notre honoré confrère voyant échouer le traitement très rationnel qu’il avait établi, fit comprendre à G..., que fheure d’une opération radicale était arrivée. Ayant pris connaissance de tous les documents relatifs aux injections veineuses de chloral et appréciant à leur juste valeur les objections faites à la méthode de M. Oré, M. le D' Tysebaert nous pria de venir faider dans l’opération qu’il avait décidée et d’anesthésier tout d’abord la patiente, en lui injectant une solution de chloral dans les veines.
Heureux de conquérir à la nouvelle méthode le suffrage d’un confrère aussi bien éclairé que M. le D' Tysebaert, nous déférâmes avec empressement à la demande qu’il nous adressait.
Le vendredi 25 septembre, accompagnés de MM. les D” Tysebaert et Bouqué, nous nous rendons chez la malade à 5 h. de relevée.
A 5 h. 14 m., M”® C^., se plaça sur la table d’opération. Quelques moments auparavant le pouls battait à 27 au quart. Mais la malade, fort impressionnable, est très effrayée et son pouls bat à 32. Une bande circulaire est placée au-dessus du coude gauche.
A 5 h. 15 m., ponction de la médiane céphalique. Le trocart étant retiré, un jet de sang s’échappe par la canule, nous enlevons la bande et nous adaptons à la canule la seringue armée de la pièce intermédiaire et chargée d’une solution de chloral au quart, préparée cette fois comme toutes les autres, par notre ami M. le pharmacien L. Begein.
L’injection commence aussitôt.
A 5 h. 16 m , 1 gr. de chloral. Pouls 32. '
A 5 h. 16 m. 30 s., 2 gr. Pouls 32.
Un peu de toux spasmodique se produit.
A 5 h. 19 m., 2.50 gr. Pouls 31.
A 5 h. 19 m. 30 s., 3 gr. Pouls 30.
A 5 h. 20 m.,3.50 gr. Pouls 30.
A 5 h. 20 m.>30 s., .4 gr. Pouls 30.
La toux reparaît plus intense.
A 5 h. 21 ra. 4.50 gr. Pouls 30.
A 5 h. 22 m., 5 gr. Pouls 28.
La toux diminue de violence. La malade dort, l’anesthésie commence à s’accentuer.
A 5 h. 23 m., 5.50 gr. Pouls 28.
A 5 h. 24 m. 6 gr. Pouls 28.
L’injection a duré 8 minutes et demie. Le sommeil est profond. La
toux a disparu, le pouls a faibli, mais il est régulier, la respiration est normale. L’anesthésie est absolue, les cornées sont insensibles.
L’opération commence aussitôt.
A 5 h. 28 m., l’opération est terminée, l’abcès est largement ouvert, tous les trajets fistuleux sont mis à jour, tous les clapiers sont incisés. Le pansement commence aussitôt et la malade est remise au lit.
A 5 h. 48 m., le pouls est à 28, l’anesthésie est encore absolue, les cornées restent insensibles, la malade dort profondément.
A 5 h. 56 m., les cornées commencent à sentir le contact du doigt, quelques mouvements réflexes se produisent, la malade dort profondément
A 7 h. et demie G... reprend connaissance, elle reconnaît ceux qui l’entourent ; elle a soif, après avoir bu elle se rendort immédiatement. Jusqu’au lendemain samedi à midi la patiente dort profondément, se réveillant de temps en temps pour boire. Ce n’est qu’à partir de ce moment,' dix-neuf heures après l’opération, que M™C... déclare avoir repris possession complète d’elle-même, qu’elle dit se sentir bien éveillée. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’elle sentit sa plaie.
Ainsi l’injection veineuse de 6 gr. de chloral faite en 8 minutes et demie, a produit une anesthésie absolue pendant 32 minutes, un sommeil profond et une insensibilité de la plaie pendant 19 heures.
La première urine rendue par la patiente ne renfermait pas de sang. Aucune irritation ne s’est manifestée du côté de la veine piquée. Ni phlébite ni caillots.
L’opérée est en voie de guérison.
neuvième Oliservatiou
Hôpital Saint-André. — Service de M. le professeur Oré.
Ablation d’un enchondrôme du deuxième orteil droit. — Anesthésie chloralique.
Le 22 août 1874, je confiai à mon ami le D” Poinsot, chef interne de l’hôpital Saint-André, le soin de débarrasser un homme de quarante-deux ans, d'un enchondrôme qu’il portait au deuxième orteil droit.
Cet homme avait été placé dans mon service (salle 10, lit 13).
Prenant sous ma responsabilité toutes les conséquences de l’opération, M. Poinsot ponctionna une des veines radiales, et après s’être assuré que la canule était bien dans le vaisseau, il commença à injecter la solution de chloral (10 gr. chloral, eau, 50 — solution au 6') à 9 b. 45 m. 4
9 h. 48, c’est-à-dire trois minutes après, la moitié du liquide contenu dans la seringue est passée dans le sang.
9 h. 49 m. Le pouls monte à 100.
9 h. 50 m. Le malade accuse une tendance au sommeil; on finit de pousser le liquide contenu dans la seringue.
9 h. 51 m. La seringue étant de nouveau remplie, on recommence l’injection; le pouls demeure fixe.
9 h. 51 m. et demie. Le malade déclare qu’il voit passer un brouillard devant ses yeux. La parole devient embarrassée.
On continue à pousser lentement l’injection. A 9 h. 53 m. et demie, la seconde seringue est vide.
9 h. 54 m. La seringue étant chargée de nouveau, on recommence l’injection. Le pouls est à 104 ; face congestionnée ; les paupières s’abaissent ; la sensibilité de la cornée, si elle n’a pas disparu complètement, est cependant très émoussée ; respiration régulière.
9 h. 56. La sensibilité de la cornée étant presque éteinte, on juge convenable d’arrêter l’injection.
On enlève alors la canule de la veine.
L’air expiré ne présente pas l’odeur du chloroforme ; la durée totale de l’injection a été de dix minutes. L’opération étant complète on procède à l’opération. On pose d’abord l’appareil d’Esmarch.
L’opération a duré 5 minutes. 6 gr. de chloral ont produit une insensibilité complète qui a duré de 10 à 12 minutes; le malade se réveilla spontanément, mais resta somnolent pendant toute la journée.
On ne constata après l’opération ni phlébite, ni caillots, ni hématurie.
La durée de l’anesthésie chez ce malade n’a pas été de très longue durée (dix à douze minutes), c’est que la dose de chloral injecté (6 gr.) a été relativement faible eu égard à la taille très élevée du malade.
Dixième Observation
Hôpital Saint-André. — Service de M. le professeur Oré.
Ophthalmie sympathique de l’œil droit provoquée par des lésions inflammatoires
de l’œil gauche opéré de cataracte il y a trois ans. — Anesthésie chloralique.
Enucléation de l’œil gauche.
Le 5 septembre 1874, un homme de soixante-huit ans entre dans mon service (salle des petits payants). Je constate à son arrivée à l’œil gauche une kérato-conjonctivite chronique, survenue à la suite d’une opération de cataracte faite il y a trois ans et qui n’a pas réussi.
Depuis deux ans l’œil droit est devenu le siège d’une ophthalmie sympathique qui fatigue beaucoup le rnalade, et contre laquelle des traitements nombreux ont été vainement dirigés. Je me décide à proposer au malade de lui faire l’énucléation de l’œil gauche, et je c'onfle à M. le D” Poinsot le soin de pratiquer cette opération, après avoir anesthésié le malade à l’aide d’une injection de chloral.
En neuf minutes, 6 gr. de chloral furent injectés ; à la septième minute, l’anesthésie commença; elle était complète à la neuvième.
L’opération fut rapidement faite. Une fois terminée, le sommeil dura vingt minutes ; le malade se réveilla alors pour retomber bientôt dans un sommeil paisible qui duna 3 heures.
Ni phlébite, ni caillots, ni hématurie.
Onzième Observation
Hôpital Saint-André. — Service de M. le professeur Oré.
Cataracte dure à l’œil droit. — Opération par la méthode de de Gb^ef. — Bronchite chronique. — Anesthésie par l’injection intraveineuse.
Le sujet de cette obsei’vation est un vieillard de soixante-quatorze ans, porteur d’une cataracte dure à l’œil droit. Il est atteint, en outre, d’une bronchite chronique avec emphysème pulmonaire, s’accompagnant d’un peu
de dyspnée habituelle, d’une expectoration abondante de crachats muqueux, épais, jaunâtres. A la percussion, on trouve une sonorité généralement exagérée. L’auscultation révèle l’existence de râles muqueux dans presque toute l’étendue de la poitrine, surtout en arrière et à la base.
Le malade est couché au lit 23 (^e la salle 10.
Le 15 septembre, M. le D'Poinsot, à qui j’avais confié le soin de pratiquer l’opération, se décida à la faire, mais afin de s’assurer de l’immobilité complète du malade, il lui pratiqua une injection de chloral dans les veines. La solution titrée au 6® (10 gr. sur 50 gr. d’eau) fut injectée par la médiane basilique gauche.
A 8 h. 6 m. le pouls marque 74 pulsations ; la respiration est régulière ; injection de 50 cent, de chloral ;
8 h. 7 m. 1 gr.
8 h. 8 m. 1 gr. 50 cent.
8 h. 10 m. 3 gr.
8 h. 12 m. 4 gr.
A ce moment, le malade accuse un certain embarras dans la parole; le pouls est à 84.
8 h. 13 m. 4 gr. 50 centigr.
8 h. 14 m. 5 gr. Pouls 88.
8 h. 16 m. 6 gr.
8 h. 17 m. 7 gr. 50 cent.
8 h. 19 m. 8 gr. Pouls 80.
8 h. 21 m. 9 gr.
A la suite des dernières doses de chloral, le pouls a présenté quelques irrégularités, mais la respiration est toujours restée facile.
L’anesthésie absolue, complète, cadavérique a duré vingt minutes au moins suivie d’un retour lent à la sensibilité et, par suite, d’un état dans lequel la sensibilité suffisamment émoussée s’accompagnait d’un sommeil profond qui a duré jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Ni phlébite, ni caillots, ni hématurie.
Le malade a quitté l'hôpital huit jours après l’opération. La vision du côté opéré était aussi complète qu’il était possible de l’espérer ; du côté du bras, il ne restait aucune trace de l’injection. Ce malade offre un intérêt d’autant plus grand qu’il était emphysémateux et que l’état des voies respiratoires a certainement contre indiqué le chloroforme.
Cette obsemtion renferme donc un double succès :
1° Succès pour la méthode d’anesthésie par l’injection intraveineuse de chloral;
2° Succès pour le malade qui a retiré de l’opération, habilement faite^ tout ce qu’il pouvait espérer. Ceci n’a pas empêché M. Fano de dire dans son Journal d'oculistique et de chirurgie: « Est-il rationnel, s’écrie M. Fano dans sa verve indignée, de soumettre à de pareilles expérimentations un sujet auquel il s’agit de faire une opération de cataracte, comme cela a été exécuté à Bordeaux ? Je lisais dernièrement dans un journal de médecine qu’un de nos confrères de Paris, ayant pratiqué dans les îles Britanniques une injection dans le système veineux d’un chien, pour démontrer les effets pernicieux de l’absinthe, a été traduit devant un tribunal par la Société anglaise protectrice des animaux, et que, tout en échappant à une condamnation, le tribunal de Norwich avait blâmé sa conduite. S'il existait une Société protectrice des hommes, quel est le tribunal qui excuserait UN chirurgien d’avoir fait une injection intraveineuse de chloral pour exécuter une opération de cataracte ? »
A cette attaque si violente de M. Fano, à cette mise en accusation du chirurgien audacieux qui avait osé guérir son malade en le faisant bénéficier des avantages si incontestables de l’anesthésie chloralique, M. le D'' Poinsot a répondu en des termes auxquels il n’y a rien à ajouter. Toutefois, j’emprunterai à cette réponse le passage dans lequel s’appuyant sur les témoignages les plus sérieux, il démontre la nécessité de l’application de l’anesthésie à la chirurgie oculaire :
t L’application de l’anesthésie à la chirurgie oculaire est aujourd’hui acceptée par la plupart des praticiens. Chassaignac, bien que professant des idées en partie erronées sur la persistance de la tonicité des muscles de l’œil pendant le sommeil dû au chloroforme, préconise cependant l’emploi de ce moyen en considération des avantages qu’il y trouve pour le
chirurgien et pour la plupart des patients, et aussi à cause de son innocuité relative. Stœber, de Strasbourg, arrive à la même conclusion, mais en prenant un point de départ diamétralement opposé. » Le relâchement des muscles du globe oculaire est, dit-il, l’effet le plus important que nous devons' chercher à obtenir dans l’extraction de la cataracte ; c’est lui qui empêche la blessure de l’iris et l’écoulement de l’humeur vitrée. Le chloroforme, qui produit ce relâchement, doitd onc être placé au premier rang des agents utiles dans la chirurgie oculaire. » Pour Jacobson, se mettant en dehors de toute recherche sur ce qui a été dit ou écrit, il déclare avoir appris par sa pratique clinique, dans environ 160 extractions à lambeaux, pratiquées en moins de dix années et oü il n’a pas eu un cas de mort, que le chloroforme est préférable, pour obtenir l’immobilité, à la morphine et autres narcotiques ; il croit qu’on peut, à peu près dans tous les cas, l’employer sans danger. « Nous affirmons, dit Wecker, que sur un sujet complètement anesthésié, on peut à coup sûr éviter le moindre prolapsus du corps vitré. On peut avancer que chez un malade dont tous les muscles de l’œil sont en état de relâchement, et où, après la section de quelque partie de la coqiè oculaire, toute pression intra-oculaire a cessé, le corps vitré n’a plus la moindre tendance, à s’échapper de l’œil. Il en résulte que l’usage bien dirigé des anesthésiques réduit à néant l’un des principaux dangers reprochés à l’extractionà lambeaux. » Un chirurgien de l’hôpital de Manchester, M. Windsor, a employé, pendant nombre d’années, le chloroforme pour l’opération de la cataracte par extraction ; il reconnaît que cet agent peut rendre autant de services au malade qu’au chirurgien. Enfin, Von Graeffe, ce patriarche de la chirurgie oculaire, avait largement recours au chloroforme pour ses extractions de cataracte; il donnait comme indication absolue de l’anesthésie les cas « où le but de l’opération réclame essentiellement toute suppression des contractions musculaires. »
» Les avantages de l’anesthésie appliquée à la chirurgie oculaire, ont été nettement résumés par White Gooper, chirurgien de l’hôpital Sainte-Marie de Londres : ce sont le repos complet de tous les muscles, tant de ceux du globe de l’œil que de ceux des paupières, l’absence de congestion de l’œil et la tranquillité d’esprit des malades. Le repos des muscles est surtout d’une grande importance; les différents temps de l’opération s’accomplissent dans cet état avec autant de facilité que dans les manœuvrés sur le cadavre. Le danger de prolapsus de l’iris qui résulte souvent de l’action mus-
culaire est de beaucoup diminué et le lambeau de cornée peut être exactement ajusté. Dans les circonstances ordinaires, le soulèvement seul de la paupière et sa fixation en place déterminent un raptus sympathique du sang vers l’œil dont la vagcularisation va toujours en s’augmentant pendant les divers temps de l’opération. Rien de semblable n’a lieu chez un sujet privé de conscience.
» Terminons cette énumération en rappelant l’appréciation du professeur Monoyer, de Strasbourg : « La réussite d’une opération, et surtout d’une opération sur les yeux, dépend non-seulement de l’habileté de l’opérateur et des conditions générales ou particulières présentées par la constitution du malade, mais encore de la docilité de l’opéré ; enlever au malade la possibilité de remuer les yeux et de faire aucun effort pendant l’opération, c’est écarter une cause fréquente d’accidents du traitement chirurgical. A ce dernier point de vue, je ne saurais trop recommander l’emploi général du chloroforme, toutes les fois que le malade y consent, et jusqu’ici je n’ai eu qu’à me louer de cette pratique. »
Ce point de doctrine une fois établi, M. Poinsot était bien résolu à anesthésier son malade ; restait à choisir le meilleur moyen de produire l’insensibilité. Voici comment mon confrère et ami motive le choix de l’injection intraveineuse de chloral :
« Les chirurgiens qui ont le plus vanté le chloroforme employé dans la chirurgie oculaire, lui reconnaissent cependant un inconvénient sérieux : ce sont les vomissements qui se produisent quelquefois pendant le sommeil anesthésique. Si l’œil a déjà été ouvert par le couteau de l’opérateur, il peut s’en suivre une issue brusque de l’humeur vitrée et même arriver que l’œil se vide à peu près complètement. Les vomissements se montrent encore au réveil, et, malgré l’emploi d’appareils de pansement appliqués dans ce but spécial, ils n’en auront pas moins de très fâcheux résultats.
» L’excitation qui suit un réveil incomplet n’est pas moins dangereuse. Whithe Cooper, dans un cas, ne put terminer l’opération, et j’ai vu moimême, dans la pratique d’un confrère, l’iris être arraché dans sa presque totalité par suite d’un mouvement brusque qu’exécuta le malade commençant à sortir du sommeil anesthésique. En outre, ainsi que l’ont fait remarquer Chassaignac et Stœher, la période d’excitation est caractérisée
par la contraction tonique de tous les muscles de l’œil qui favorise encore la sortie de l’humeur vitrée.
» Snpprimer les vomissements et l’excitation, n’est donc pas un mince résultat. J’espérais l’alleindre et je l’ai atteint en préférant le chloral au chloroforme. Le tranquille sommeil qui suivit l’opération ne paraît pas avoir été sans influence sur la terminaison, car plus tard nous ne pûmes obtenir que le malade ne défît pas son pansement. J’avais encore un autre motif de cette préférence ; le malade était affecté d’un catarrhe bronchique ancien se traduisant à l’auscultation par de gros râles. L’irritation produite par le chloroforme sur la muqueuse bronchique me paraissait susceptible de déterminer des accidents de suffocation, ou au moins des efforts de toux qui auraient pu venir une cause de gêne et d’ennuis. La méthode intraveineuse obviait à cet inconvénient.
» En résumé, par l’injection intraveineuse de chloral, j’ai anesthésié mon malade sans avoir à craindre les vomissements, l’excitation du réveil et le réveil trop prompt, sans courir aucun risque du côté de la poitrine. Quels dangers ont compensé ces avantages ? Aucun, tous les élèves qui suivaient ma visite et des chirurgiens étrangers ont pu le constater; je reviens sur ce point : la veine piquée n’a jamais présenté la moindre trace d’inflammation ni de coagulation. »
Non-seulement j’opposerai à M. Fano les arguments ci-dessus qui me paraissent péremptoires en faveur de l’importance du rôle que l’anesthésie est appelée à jouer dans la chirurgie oculaire, mais je trouverai un argument bien plus décisif dans une étude que M.Warlomont a consacrée aux injections veineuses. L’éminent rédacteur des Annales d’oculistique s’exprime ainsi :
« L’anesthésie absolue et le sommeil qui la suit après l’injection intra- » veineuse, seraient pour l’extraction de la cataracte d’un très grand avan- » tage en procurant pendant l’opération une immobilité complète à l’abri » des vomissements, et, après elle, un repos dont la cicatrisation ne man- » querait pas de profiter pour établir ses premières et précieuses assises. *
Ainsi, c’est l’anesthésie chloralique que n’hésite pas à préconiser, pour la cataracte, M. Warlomont dont, à coup sûr, M. Fano ne songera pas à contester la compétence et l’autorité en pareille matière.
* Nous avons cru, ajoute M. le professeur Deneffe, répondre au vœu exprimé par M. Warlomout et nous avons dirigé nos recherches vers le but qu’il nous indiquait. >
Toutefois, M. Deneffe motive sa détermination en s’appuyant sur les considérations suivantes :
« Dans les opérations ordinaires, les nausées, les vomissements, les changements de position qu’il faut faire subir au malade pendant les soulèvements de l’estomac, gênent l’opérateur, retardent la marche de l’opération, mais ne compromettent pas ses résultats. Mais il n’en est plus de même dans la chirurgie oculaire. Les opérations y sont mathématiques, et s’il faut soulever le malade quand le couteau est dans l’œil, ou pendant l’un ou l’autre des temps si délicats, si importants de l’extraction de la cataracte ou de la pupille artificielle, tout peut être perdu. C’est pour cela que tant d’opérateurs refusent à leurs malades le bénéfice de l’anesthésie. Nous pensons donc avec M. Warlomont que ce serait rendre un très grand service à la chirurgie oculaire que de la doter d’une méthode capable d'anesthésier les yeux sans provoquer de vomissement. Que l’on ne croie du reste pas qu’il soit bien aisé d’obtenir au moyen du chloroforme l’insensibilité absolue des cornées. Bien des fois nous avons vu la sensibilité de la cornée persister au milieu de l’insensibilité générale et résister aux inhalations les plus prolongées. Il y a quelques mois, nous devions opérer avec M. le docteur Van Wesemael, un très haut personnage de Gand, atteint dq glaucome aux deux yeux. Après la première opération, il exigea d’être chloroformé pour subir la seconde. Pendant plus d’une heure, nous lui fîmes respirer les vapeurs de cette anesthésique, tout le corps devint insensible, mais la cornée sentait toujours et c’est dans ces conditions qu’il nous fallut opérer.
» L’anesthésie par injection intraveineuse de chloral comble les vœux des oculistes, avec elle leur idéal est atteint : insensibilité rapide, absolue des cornées et sans vomissements, sans nausées, sans mouvements réflexes. On opère comme sur le cadavre. »
Douzième ObserTatlon
Clinique de la ville.— MM. les professeurs Deneffe et Van Wetter.
Cataracte lenticulaire dure à l’œil gauche. — Opération par le procédé de Von Geaefe. — Anesthésie chloralique.
Pierre de Vispelaere, de Lovendeghem, âgé de quarante ans, est atteint d’une cataracte lenticulaire dure à l’œil gauche. C’est un homme athlétique.
Le 13 novembre, l’opération est pratiquée par M. Van Wesemael, selon le procédé de Von Graefe. MM. Déchange, médecin en chef de l’armée, Souqué et Leboucq, assistent à cette opération faite à la clinique en présence des élèves.
A 8 h. 15 m., le pouls est à 18 au quart.
8 h. 17 m. Ponction de la médiane basilique droite. Pouls 20.
8 h. 17 m. 30 s., 0,50 centigr. de chloral ont pénétré.
8 h. 18 m.'30 s., 1.50 gr. Pouls 23.
8 h. 19 m., 2 gr. Pouls 23.
8 h. 19 m. 30 s., 2.50 gr. Pouls 23.
8 h. 20 m., 3 gr. Pouls 23.
8 h. 21 m., 3.50 gr. Pouls 19.
8 h. 21 m. 15 s., 4 gr. Pouls 20.
8 h. 22 m., 4.50 gr. Pouls 22.
8 h.- 22 m. 30 s., 5 gr. Pouls 23.
On arrête pendant 1 minute et demie. Pouls 20.
8 h. 24 m., 5.50 gr. Pouls 20 8 h. 25 m., 6 gr. Pouls 21.
L’anesthésie cutanée est complète, mais les cornées sentent encore.
8 h. 26 m. 30 s., 5.50 gr. Pouls 24.
8 h. 27 m., 7 gr. Pouls 23.
8 h. 28 m. 30 s., 7.50 gr. Sommeil profond. Pouls 22.
8 h. 29 m. 30 s. Injection de 8 gr. Pouls 23.
8 h. 30 m., 8.50 gr. Cornées presque insensibles. Pouls 23.
8 h. 31 m., 9 gr. Cornées insensibles. Pouls 23.
8 h. 31 m. 30 s,, 9.50 gr.
A 8 h. 33 m. l’opération commence; à 8 h. 34 m. 30 s., elle est terminée. L’insensibilité des cornées était absolue.
8 h. 37 m. Pouls 19.
8 h. 40 m. Pouls 17.
8 h. 42 m. Pouls 23.
8h. 51m. Pouls 20.
8 h. 55 m. On fait le pansement, les cornées sont encore insensibles.
A 9 h. 30 m., le malade est porté dans son lit. Au quart de 10 h. nous allons le visiter, le pouls est à 22 au quart.
Le malade dort jusqu’à midi et demi, il s’éveille alors un moment, urine et se rendort jusqu’à 3 h. Il se réveille alors définitivement. A 1 h. et 15 m., nous visitons le malade, le pouls est à 22. Le soir nous le revoyons à 7 h. 30 m., le pouls est à 20; le malade est éveillé, il ne souffre pas, il se sent très bien, il a encore envie de dormir.
Ainsi donc en 13 minutes 30 secondes, 10 gr. de chloral ont été injectés dans les veines du patient. Nous l’avons dit, c’était un homme athlétique, et son poids, ainsi que la force dont il était doué, expliquent la haute dose de chloral que nous avons dû atteindre pour produire l’anesthésie des cornées.
L’insensibilité absolue a duré plus d'une heure, car à 9 h. 30 m., aucun mouvement réflexe ne se produisait quand nous enfoncions une épingle dans le tragus ou la joue ; pendant 6 heures et demie le patient est resté plongé dans un sommeil profond s’accompagnant d’une sensibilité fort obtuse.
Je ne crois pas devoir séparer des deux observations précédentes les cinq qui suivent, dans lesquelles l’injection intraveineuse de chloral a été employée pour insensibiliser les malades opérés d’entropion, d’ectropion, de cataracte, de tumeur de la conjonctive.
Ce sont, en effet, les sept cas où l’anesthésie chloralique a été mise en usage par la chirurgie oculaire.
Treizième ObserTation
Hôpital civil de Gand, — MM. les professeurs Deneffe et Van Wetter.
Eclropion des deux paupières supérieures. — Anesthésie chloralique. — Opération. — Guérison.
Une femme âgée de quarante-huit ans, atteinte d’ectropion des deux paupières supérieures, se trouvait dans le service de M. le D' Van Wesemael, chirurgien en chef de l’hôpital delaByloke; nous résolûmes ensemble do. l’opérer le 14 octobre, dans la leçon d’ouverture de cliniquo ophthalmologique et de l’anesthésier d’abord au moyen de l’injection intraveineuse de chloral.-
D’éminents collègues assistaient à cette opération. C’étaient nos maîtres, MM. les professeurs Burggraeve et Soupart, M. le D’' Déchange, médecin en chef de l’armée, M. Van Wesemael, M.Bouqué, chef de la clinique chirurgicale, M. Leboucq, chef des travaux anatomiques. Les élèves étaient présents.
A 8 h. 49 m., ponction de la médiane basilique droite. Pouls 21 au quart.
A 8 h. 49 m. 30 s., 50 cent, de chloral sont injectés.
A 8 h. 50 m., 1 gr.
A 8 h. 56 m. 25 s., 1.50 gr.
A 8 h. 50 m. 45 s., 2 gr,
A 8 h. 51 m. 25 s., 2.50 gr. Pouls 18.
A 8 h. 52 m., 3 gr. Toux.
A 8 h 52 m. 30 s., 3.50 gr. Sommeil ; les cornées deviennent insensibles. Pouls faiblit, il est à 17.
A 8 h. 53 m. 25 s., 5 gr. Cornées insensibles. Pouls 19 faiblit.
A 8 h. 54 m., 4.50 gr. Pouls 18.
A 8 h. 54 m. 30 s., 5 gr. Toux. Pouls 19.
L’opération commence ; elle est pratiquée selon le procédé de notre excellent ami, le professeur Thiry, de Bruxelles. Une perte de substance triangulaire est pratiquée à l’angle externe de l’œil, elle comprend la peau, le muscle orbiculaire et la conjonctive. Le muscle orbiculaire est divisé sur la ligne médiane de la paupière, au moyen du couteau à cataracte de de Graefe, introduit sous la peau. Ce procédé, que nous avons longuement décrit dans la Presse médicale belge^ nous a toujours donné les plus beaux résultats.
L’opération est terminée à 8 h. 59 m. Pouls 17.
A 9 h. 9 m. Pouls 17.
A 9 h. 30 m., les cornées sont absolument insensibles ; on remai’que quelques mouvements très légers dans les bras.
A 9 h. 40 m., M. Burggraeve pique le tragus de l’oreille gauche avec une aiguille, mouvements réflexes. Les cornées commencent à sentir, mais très faiblement.
A 10 h. 15., la malade est remise au lit. Quand on lui demande si elle veut boire, elle fait avec la tête un signe affirmatif. Elle dort jusqu’à 4 h. de l’après midi. Elle s’est réveillée deux ou trois fois pendant cet intervalle, a demandé à boire, puis s’est rendormie sans avoir reconnu personne.
A 4 h., le réveil est définitif.
Ainsi donc on a injecté cinq grammes dechloral en 5 minutes et demie ; en 4 minutes et 25 secondes, on avait obtenu l’anesthésie absolue des cornées par 4 gr. de chloral. L’anesthésie absolue a duré 47 minutes, le sommeil 7 heures.
Les suites de l’opération ont été des plus heureuses. Les premières uri-
f Respiration normale, un peu ralentie, un peu [ plus faible.
nés rendues par la patiente étaient limpides, la veine ponctionnée ne fut le siège d’aucune irritation. Le second jour qui suivit l’opération, la femme se promena dans le jardin.
Nous pouvons annoncer que le procédé de notre éminent collègue, le professeur Thiry, a pleinement réussi, les ectropions ont disparu.
De même que dans les autres cas le sommeil et l’anesthésie chloraliques n’ont pas été précédés de la période d’excitation que le chloroforme produi toujours ; il ne s’est produit non plus ni vomissements, ni nausées.
Quatorzième Obserratiou
Clinique ophthalmologique de Gand. — MM. Deneffe et Van Wetter.
Ectropion de la paupière inférieure. — Anesthésie chloralique.
Le mercredi 4 novembre, nous décidons avec notre ami M. le D'Van Wesemael d’opérer à la clinique ophthalmologique le nommé Dierikx Jean, âgé de quarante-quatre ans, d’une constitution assez robuste, et atteint d’un ectropion de la paupière inférieure gauche. Nous nous proposons d’employer le procédé de Dieffenbach. M. le D” Déchange, médecin en chef de l’armée et MM. Bouqué et Leboucq, assistent à l’opération.
Cette opération ne devant être ni longue ni très douloureuse, nous décidons que l’anesthésie ne sera pas profonde.
17 m. Température 36®.
. Pouls 22 au quart.
19 m. Ponction de la médiane basilique droite.
cent, de chloral ont pénétré.
1 gr. Pouls
! 28 au quart.