Sum. theol., I
devait être instruit. Ce n'est donc qu'à une intelligence en acte que nous sommes redevables de cette éducation de nos facultés sensitives qui nous met en possession de la parole et nous élève infiniment au-dessus des animaux. Comme;, d'autre part, cette éducation ne peut être le fait de notre propre intelligence, avant que nous ayons l'usage de la raison, il faut qu'elle ait été l'œuvre de l'intelligence de ceux qui nous ont élevés.
Il est clair, d'ailleurs, que nous saisissons aussi bien les paroles qui nous expriment les pensées des autres que celles qui expriment nos propres pensées. Notre cogitative est comme un instrument sonore qui répond aux voix du dehors et à la voix du dedans. Aussitôt que notre entendement est capable de raisonner, chacun de nos raisonnements éveille en notre cogitative des fantômes-signes qui les expriment; mais il en est de même des raisonnements que nous entendons formuler par nos semblables. Aussi, pendant ces années où notre entendement reste engourdi et comme glacé, est-ce la parole intelligente de ceux que nous entendons qui nous éduque et nous aide à prendre peu à peu possession de notre raison.
Comme doncnos facultés sensitives ne participent à l'usage de la parole qu'autant qu'elles sont élevées au-dessus des puissances de l'animal par l'influence d'un entendement en acte ; comme, d'autre part, cette influence s'exerce à peu près exclusivement au moyen do la parole^ il paraît moralement impossible que l'homme découvre de lui-même le langage. Il ne pourrait, en effet, y ari-iver que par l'exercice de sa cogitative et de son entendement; or, sa cogitative ne saurait se développer que sous l'influence de la parole, et son entendement a besoin des données de la cogitative et du langage appris par elle, pour se développer lui-même.
Ces observations nous ramènent à la conclusion do S. Thomas d'Aquin, à savoir: qu'il a fallu que le premier homme possédât tout ce qui était nécessaire pour faire de lui l'éducateur du genre humain, et par conséquent un langage formé. La faculté d'apprendre une langue suffisait à ses descendants ; mais cette faculté aurait été inutile, aussi \no\\
pour ses descendants que pour lui-même, si un langage tout fait ne lui avait été donné. Voilà comment la question des origines du langage se résout, d'après les enseignements de l'Ange de l'École et d'après la théorie de la parole que nous venons d'exposer.
Qu'on nous permette de le dire en finissant, nous avons voulu développer avec une certaine étendue les traits principaux de cette théorie. Nous devions le faire, parce que, comme on le peut remarquer, elle met la clef de voûte à la doctrine de l'objet de la cogitative et de l'entendement, qui nous avait occupé jusqu'ici. Nous devions le faire encore, parce que nous croyons être le premier à proposer cette théorie, qui pourtant nous paraît le complément nécessaire des enseignements du Docteur angélique. Il fallait donc aller au-devant de bien des questions qu'elle suscite. Il est probablement des lecteurs qui penseront que nous aurions bien fait de nous étendre davantage sur plus d'un point.
En prévoyant ces objections, nous n'avons fait, du reste, que résoudre les principales difficultés qu'on pourrait soulever autour de l'objection de Duns Scot qui nous a engagé sur ce terrain. Duns Scot disait : (( On ne peut donner un nom qu'à ce qu'on saisit par son intelUgence ; or notre langage exprime bien des choses concrètes et singuhères ; donc l'intelligence a pour objet le singulier. » Nous pouvons maintenant répondre : Oui, il est vrai que toute parole est susceptible d'être regardée comme l'expression d'une conception intellectuelle ; il est vrai aussi que le langage suppose des facultés intellectuelles dans ceux qui s'en sentent, et qu'il n'aurait pu être découvert par un homme qui n'aurait pas eu déjà l'intelligence développée ; mais il est également exact que nos facultés sensitives suffisent à un certain usage de la parole. Pour ce qui est spécialement des formules du langage qui désignent des objets singuUers, elles peuvent être appliquées à ces objets tantôt par notre seule cogitative ou raison particulière^ qui n'y saisit que du singulier, tantôt aussi par notre intelligence, qui en apprécie la vérité et perçoit le singulier d'une façon indirecte.
Nous poumons développer cette réponse sommaire ; mais les développements que nous ajouterions ne différeraient point de l'exposé qui précède ; car, si nous ne nous trompons, cet exposé va au-devant des principaux arguments par lesquels Duns Scot aurait pu corroborer sa thèse.