ET DE LANCASHIRE
déjàladissonance s'apaise; déjà la gloire tresse ses guirlandes pour cacher les plaies saignantes de cette France au front cicatrisé. Le temps approche où la France libre ne sera plus conquérante que par l'exemple de son bonheur; où elle forcera les nations à être libres!, en leur montrant ses libres enfants, la joie et l'amour pleureront sur le monde et diront : «Ce monde est à moi. »
0 Liberté, mon idole, pardonne, pardonne ; c'étaient les rêves d'un enfant. Comme ils t'ont traitée ! ton sang ruisselle sur les rochers helvétiques, tous les torrents des Alpes sont souillés, tous les amis de la patrie jonchent les plaines de leurs ossements épars. Pouvait-on s'y attendre? Pardonnez-moi, ô vous qui en défendant votre sol natal, avez péri sous l'épée française; pardonnez-moi si j'ai loué vos ennemis ! Là où était la paix profonde, ils ont semé la rage, la guerre et la famine ; ils ont souillé la liberté sans tache du montagnard ; ils Tout déshérité de ce que trois siècles ne lui avaient pas enlevé, de son plus précieux trésor. Sont-ce là tes exploits, noble peuple, qui te proclamais le champion du genre humain î n'auras-tu désormais de puissance que pour les œuvres de désastre ?
(( Quoi I te joindre à la curée des rois, lessuivreàla piste dans cette chasse inhumaine, hurler avec eux et partager leur proie sanglante ; élever (chose infâme), un autel à la liberté pour y suspendre les dépouilles de tous les peuples autrefois libres !
c< En vain le vice s'écrie-t-il : je serai libre ! La révolte ne le mènera qu'à la servitude. Esclave par essence, en vain brisera-t-il ses entraves; bientôt, sur des chaînes plus pesantes encore on lira ce mot, inscrit comme une ironie : Liberté!
« OÙ te sentirai-je, où te retrouverai-je, liberté que j'aime? tu n'es ni sous la pourpre du puissant, ni sur le char triomphal. Loin des pompes dont la religion s'entoure ici-bas^ loin des esclaves des partis, qui subissent un joug plus ignoble encore ; je te retrouve dans la solitude, où je suis maître de moi ! C'est là sur le bord de ce roc décharné qui commande à la mer ; là sous le murmure de ces pins battus des orages, que le front nu, les tempes nues, rafraîchi par la brise marine, confondant mon être avec tous les objets de la nature, m'assimilant à eux, et les possédant, je me pénètre de ton génie, ô liberté ! et enfin je te retrouve ! »
Le cœur serré, je fermai le livre. — Vérités inexorables !
Deux jours après Coleridge passait près de moi, chevauchant un mulet de triste encolure.
Imaginez un petit homme vêtu de noir, — curé de campagne, — flot de cheveux argentés tombant sur le drap noir de son habit râpé; — la taille replète, les mouvements lents, l'œil vif et gros, étincelant et ondoyant tour à tour; avec cela des couleurs roses et cette quiétude de physionomie qui appartient souvent aux rêveurs, rarement aux hommes passionnés. Tel était Coleridge, maître du plus beau talent d'improvisateur, — Platon moderne.
RICHARD WILSON
EICHARD WILSON
NÉ EN 1713. — MOr.T EN 1782.
A Colomondie, près du village de Llanoerris dans le pays de Galles, les paysans montrent au voyageur deux vieux sapins échevelés, qui se balancent sur une hauteur et protègent deux vieilles pierres grises et moussues. On découvre de cet endroit une vue admirable, un vrai paysage du pays de Galles, sombre et lumineux, sauvage et riant, a C'est là que le vieux peintre venait s'asseoir, » disent encore aujourd'hui les paysans dans leur patois keltique.
Ce vieux peintre était Richard Wilson, grand paysagiste. Troisième fils d'un ministre anglican de race noble, il naquit en 1713 dans le comté de Montgomery. Un de ses parents, sir Georges Wynn, étonné de le voir, tout enfant, imiter les contours des objets, le conduisit à Londres et le confia aux soins d'un portraitiste obscur, nommé Wright. Wilson réalisa quelques épargnes, et, d'ailleurs aidé par ses amis, il partit pour l'Italie. Cette atmosphère transparente et chaude, ces feuillages immobiles et baignés de soleil, cette majesté suprême et ce repos passionné de la nature
RICHARD WILSON
Tenivrèrent. Il continuait cependant à faire des portraits, lorsque Zuccarelli et Joseph Vernet le révélèrent à lui-même. « Qa'est-ce que cela, » lui demanda le premier, qui rentrait dans son atelier, où Wilson, le pinceau à la main , l'attendait devant une esquisse qu'il venait d'ébaucher? — n C'est cette vue , qu'on aperçoit de votre fenêtre et qui m'a plu ». — « Vous êtes paysagiste, » répondit l'Italien. Notre Vernet pensa de même : « Messieurs , disait-il à des voyageurs anglais qui visitaient son atelier, ne parlez pas seulement de mes paysages, quand votre compatriote Wilson fait de si belles peintures. »
Zuccarelli et Joseph Vernet avaient rendu Wilson à son propre génie; notre artiste, abandonnant les portraits, se mit à copier le Guaspre, le Lorrain, SalvatorRosa^ surtout le Lorrain, et bien plus intimement la nature italienne, qu'il étudia pendant six ans; il revint^ apportant à Londres ses cartons pleins de dessins, d'esquisses et d'ébauches. Sa Niobé et sa Vue de lîome^ les premiers tableaux qu'il exposa, parurent des œuvres savantes et extraordinaires. Le duc de Cumberland acquit la première^ le duc de Tavistock la seconde; la médiocre place de bibliothécaire de TAcadémie royale fut la récompense de ces premiers succès. Mais l'admiration passagère qu'il avait inspirée s'évanouit bientôt. Pour comprendre cette poésie il fallait des poètes : l'Angleterre n'en avait plus.
Les silencieuses clartés du matin, l'éclat du midi qui fait désirer l'ombre et la fraîcheur, l'adorable retraite que le penseur et l'amant cherchent au bord des grands lacs abrités par de hauts rivages, n'avaient jamais été plus poétiquement idéalisés que par Wilson.
RICHARD WTLSON
Personne encore en Angleterre n'avait peint la nature poétique, et réalisé sur la toile Tidéal divin de Milton. Wilson, comme Fauteur du Paradis perdu, allie la splendeur et la rêverie. Les grands bœufs mugissent en retournant à Tétable, et passent d'un pied lent sur un fragment de ruine antique. Le soleil se couche entre de grands arbres aux troncs d'ébène, — les horizons sont vastes, les grottes profondes, — le couchant est rouge de clartés qui éblouissent. Presque toujours une nappe d'eaux paisibles et les arbres majestueux qui les ombragent font valoir l'éclat lointain des horizons baignés de lumière. Dans la Vue de Rome les sept collines de la maîtresse du monde se dessinent au milieu d'une clarté, sereine et vaste comme son passé, historique ; et sous les arbres du premier plan, ombrages obscurs comme ses modernes destinées, des voyageurs assis contemplent un bas-relief de marbre, — une femme belle encore, mais brisée; le symbole de Rome.
Tel est le caractère des œuvres de Wilson ; — larges, peu variées, exécutées sans retouche, avec une largeur quelquefois exagérée, et faites pour être vues de loin. C'est le plus savamment poétique des paysagistes; de même que Milton est le plus savamment pittoresque des poètes.
Wilson aime les contrastes vigoureux, et il en abuse. Tantôt, dans la Vue d'une campagne anglaise^ le soleil rayonne derrière l'écran d'un vieil orme, et ses feux divisés se projettent en vastes nappes rectilignes, dont toute une partie du ciel est inondée; tantôt, dans le Phojéton, la lumière s'échappe par sillons éclatants des ouvertures et des arcades d'un édifice plongé dans l'ombre. Ces effets puissants ajoutent au sentiment
RICHARD WILSON
de mystérieuse grandeur dont Wilson est épris, et prêtent un charme particulier, non pas aux plus tumultueux de ses paysages dramatiques, à la Niobé, au Phaélon^ — mais à ses œuvres plus modestes, telles que la Villa Mécène^ Apollon et les Saisons^ une Vue du Pô, Cicéron dans sa Villa, le Pont de Lancjallen^ et la Tombe des Horaces.
Quelle que soit l'admiration que ces belles compositions inspirent et méritent, on y découvre TefTort du génie septentrional voulant se rendre maître de la beauté italienne. Une certaine simplicité de la grandeur manque à Wilson. L'arrangement et le contraste des lignes et des plans, des ombres et de la lumière, ont quelque chose d'artificiel ; pour Falliance idéale de la mélancolie du Nord et de la splendeur du Midi, nul ne Ta égalé parmi les maîtres.
Ses contemporains étaient indifférents à ses mérites : les juges de Tart l'estimaient à peine digne de leurs critiques; les maîtres le prenaient en pitié. Ni le coloriste Reynolds, amoureux de l'école vénitienne; ni le grandiose Fuessli, que Michel-Ange séduisait, ne voulaient protéger Wilson. Peu de commandes lui étaient adressées. Un seigneur ayant intéressé Georges III en sa faveur, ce roi lui demanda une vue de ses jardins de Rew, dont il aimait les hautes futaies ; Wilson élargit les horizons et prêta aux feuillages des mystères plus profonds que la réalité. La toile fut renvoyée au peintre par le monarque, ami de Texactilude. En vain sir Willian Beechy, un de ces populaires magistrats particuliers à l'Angleterre et aux Flandres, essaya de le protéger. hQ pauvre Richard, comme l'appelaient ses amis, ne vendait point de tableaux,
PICHARD WILSON
OU les vendait quelques shellings. Sou foyer était vide et son atelier délabré. Un jour qu'il avait faim et soif, il vendit une de ses toiles les pkis belles pour un pot de porter avec un débris de fromage de Stilton. Il se réfugia dans un grenier de Toltenham- Court-Road et continua bravement son œuvre. Un fils de bonne maison, louché de sa pénurie, lai ayant amené une grande dame qui aimait les paysages, Wil~ son prit à part le jeune homme et lui dit : « Gomment exécuterais-je le tableau? Je n'ai pas de quoi acheter mes couleurs. »
Les membres influents de la Société royale, émus alors d'un beau sentiment de pitié, lui envoyèrent un ambassadeur, non pour lui offrir des secours, mais pour lui remontrer que sa manière était lourde et monotone, sans grâce et sans attrait. Wilson , homme rude et simple, se mit en grande colère. Renoncer à son génie, abjurer les rêves poétiques qui en étaient l'essence et la vie ! Wilson n'en devint que plus obstiné dans son style et plus furieux contre les hommes; il lança quelques épigrammes nouvelles contre Reynolds et menaça de sa canne un caricaturiste que ses ennemis encourageaient. Cette nature forte et ingénue tourna des lors à la misanthropie cynique. Sa vue s'affaiblissait et sa touche devenait incertaine. L'hôpital l'attendait.
Un de ses frères mourut à cette époque, lui laissant un petit domaine et quelque fortune. Wilson, à qui son génie n'avait pas donné de quoi vivre, fut indépendant, au moment où l'âge et le chagrin commençaient à glacer son talent. Une mine de plomb, découverte dans sa propriété, lui assura un revenu considérable.
RICIIARD WILSON
Il fit ses adieux à Sir William Beechy, et alla vivre à Colomondie, village dont nous avons parlé, dans le pays de Galles, sans toucher désormais à ses pinceaux. Un soir, après une longue promenade où son chien l'avait suivi, Wilson, que le désappointement et le travail avaient usé, tomba évanoui. L'animal effrayé courut à la maison, força les serviteurs de le suivre et le conduisit à la place où son maître était gisant.
On rapporta le peintre chez lui; il languit quelques mois encore et mourut à soixante-neuf ans, en mai 1782, sans que personne en Angleterre ou en Europe se doutât qu'un artiste de génie avait disparu de la terre.
Son malheur fut d'être trop complètement artiste au milieu d'une société politique et commerçante.
Il ne voyait au monde que son Art.
Un jour qu'il contemplait du haut de la terrasse de Richmond la belle perspective que Ton découvre de ce point, il s'écria : — « C'est un beau morceau, — bien composé! Et ces figures^ là-bas, près de ces maisons, comme elles font bien !» — En face de la cascade de Terni, il s'était écrié dans son extase : a Que cette eau est bien faite, mon Dieu ! que cette eau est bien faite ! »
Le monde devenait le cadre d'un paysage dont les hommes étaient les figures.
Dieu, aux yeux de Wilson, n'était qu'un peintre.
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