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MORT EN

Le l^' juin i841, par le degré de latitude 36^20, de longitude 6°, 42, ie navire à vapeur Y Oriental S3 trouvant en vue de Gibrattar sur les huit heures et demie du matin, ordre fut donné d'arrêter la vapeur et de suspendre le jeu des machines; les matelots, tête nue, s'échelonnèrent sur le pont pour assister à un service funèbre qui fut lu à haute voix par le ministre protestant, James Vaughan ; et sous un soleil splendide, tempéré par la brise maritime, au milieu du silence des flots, des vents et des hom.mes, un cadavre fut solennellement enseveli dans la mer.

C'était celui de David "Wilkie. L'homme dont les débris inanimés allaient rejoindre les éléments primitifs de la nature avait été l'artiste le plus célèbre et le plus populaire de son pays et de sa race. Fils d'un modeste ministre presbytérien, peintre des cabanes écossaises, sa vie n'avait été qu'une longue étude, un progrès modeste et continu. Jamais l'enfant de la ^fm.çe presbytérienne de Cuits, l'adolescent qui à quinze ans copiait de son mieux e' avec tant de peine les

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physionomies des moulons et celles des Prédicans de son village , n'eût pu prévoir qu'il mourrait comblé d'honneurs, ami de sir Robert Peel, chevalier et baronnet, peintre de George IV; qu'il serait enseveli dans la mer et que sa mort ferait plus de bruit en Europe que celle d'un roi.

Né le 18 novembre 1785, il était le troisième fils d'un ministre presbytérien du comté deFife en Ecosse, chargé du soin d'une petite paroisse et recevant une faible somme pour salaire. La famille était ancienne et de souche rustique; l'austérité patriarcale y régnait. On dit que pendant plus de trois siècles les mêmes terres furent exploitées par la même race, sans diminution comme sans accroissement. La vénérable famille se composait d'un père, d'un grand-père, d'une mère, de cinq enfants, tous marqués de la même empreinte modeste, frugale et laborieuse; chacun prenait à son tour la charrue, la herse, la bêche et la Bible. On était pauvre et doux, sobre et énergique, simple et un peu ironique: on ne pardonnait guère aux vices et aux sottises de l'humanité. Telle fut la première éducation morale de Wilkie, et elle ne s'effaça jamais : toujours on reconnut chez le peintre populaire, chez le Hogarth de l'Ecosse, l'enfant sévère et doux de la Manse presbytérienne.

Il y a deux grandes subdivisions dans l'histoire des arts plastiques; Tune comprend la beauté de couleur ou de forme, l'autre s'attache particulièrement au caractère et à l'expression. La première est le partage de la Grèce et de l'Italie; elle naît du soleil même qui les dore de sa lumière éblouissante,

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qui lumine vestit

Purpureo (1)...

La seconde appartient au Nord et tient moins compte de la beauté et de la volupté que de l'observation et de la philosophie. Ces deux domaines, on doit le penser, ne sont point séparés par des limites infranchissables; bien des modifications et des mélanges s^opèrent entre ces deux fractions de l'art. L'italien Léonard de Vinci s'occupe de Texpression et du caractère; Rembrandt, joint la couleur à l'expression; Hogarth ne possèdeque l'expression sans la couleur.

Par une complication de motifs que les philosophes essayeront d'analyser, la race issue des régions Scandinaves, des régions sans soleil, ce grand peuple teutonique subdivisé en mille tribus n'a jamais pu effacer de ses mœurs et de son àme le caractère originel d'une volonté indépendante et d'un respect profond pour l'individualité humaine. De là chez les maîtres septentrionaux deux tendances dominantes : — sacrifier la beauté à l'expression; — et reproduire des individus plutôt que des types.

Pendant que les hommes des régions favorisées tiennent leurs yeux fixés sur le type suprême, sur l'idéal du beau et rêvent la forme pure revêtue de splendeur lumineuse, l'observation du caractère humain, celle

(1) Purpureus ne signifie pas « empourpré » comme le veulent les traducteurs, mais éblouissant^ étincelant. On lit dans plusieurs poètes latins « purpureœ » nives^ mots qui n'indiquent ni les neiges roses du Schreckhorn ni les glaces teintes en rouge par des milliers d'insectes, mais la splendeur de la neige. Ce mot curieux se compose peut-être de ttu^, feu^ et de fzpziv, apporter : — étymologie probable qui assigne à purpureus son vrai sens : portelumière*

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des accidents et des caprices de la lumière, la reproduction accentuée de la réalité la plus complète et la plus exacte constituent pour les hommes du Nord une seconde espèce d'idéal. Rembrandt, Rubens, Mbert Durer, Hogarth sont les représentants de cette seconde école. Wilkie, au commencement du dix-huitième siècle, est venu y occuper une place importante, nouvelle, à la fois calviniste et moderne. Le sentiment profond de la pureté morale, c'est là son caractère propre; c'est ce qui le distingue des Brauwer et des Jean Steen.

On peut étudier dans l'œuvre de sa première manière, la seule dont il faille tenir compte, le fond sévère de l'art septentrional , modifié par les idées chrétiennes, par le puritanisme, la sévérité écossaise et l'amour de l'humanité. Il nous sera facile de le suivre dans cette voie. Chez Wilkie en effet rien ne dépend du hasard; rien ne vague au gré du caprice> Dès dix-huit ans il sait où il va et son esthétique est tracée. (( Aucune peinture n'est bonne, écrit-il en 1805, si « elle n'est la nature même. — J'abhorre le partage (( des arts, dit-il à la même époque. Il faut faire et <( non dire. » Le sage qui s'exprime ainsi n'a pas vingt ans.

De là cette activité de l'artiste qui n'ayant pour guides que lui-même, la nature et l'étude, poursuivit jusqu'à sa quarantième année avec une admirable énergie l'expression, le caractère, la vérité chaste, se fraya une voie nouvelle et se plaça tout à fait à part, comme symbole des idées de son pays et de sa race parmi les maîtres de l'école du Nord.

L'école du Nord proprement dite peut se diviser en

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trois sections dont chacune est subdivisée elle-même en diverses fractions : 1^ École allemande ; 2'' écoles hollandaise et flamande ; écoles anglaise et écossaise.

L'ancienne école allemande est naïve, la nouvelle école allemande est archaïque. L'école hollandaise recherche surtout le détail, Técole flamande la couleur.

Née au xviu^ et continuée au xix« siècle, l'école anglaise s'inspire de toutes les écoles du Nord, en mêlant à leurs inspirations plus d'une étude espagnole et vénitienne.

L'école écossaise, qui avait déjà produit eu 1800 des peintres de talent, Jamesone, Ramsay, Raëhurn et Runciman, — se résume dans Wilkie, plus détaillé, plus idyllique, plus chaste, plus grave qu'eux tous, par conséquent plus national.

On sait que les peuples septentrionaux de souche teutonique respectent dès l'enfance et protègent avec un soin pieux le libre développement de l'individualité humaine. Ce respect, devenu superstition aux États- Unis où les jeunes filles tiennent la maison et où les enfants sont souvent les maîtres, s'accorde avec le courant général des mœurs privées, fidèles en beaucoup de points à la primitive indépendance sauvage. Wilkie fut élevé sans contrainte; nul ne s'opposa aux premières tendances de l'enfant qui dessinait tout ce qui frappait ses yeux. Seulement quand il déclara qu'il avait résolu d'être peintre, l'austère famille s'inquiéta : le grandpère essaya quelques remontrances amicales, le père pria, la mère plus indulgente pleura et consola David. «Je voulais absolument devenir dessinateur et peintre, c( je ne sais pas pourquoi, » dit-il dans une lettre.

Placé à quatorze ans, selon son désir, à V Académie

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de dessin ornemental instituée pour ramélioration des manufactures et fondée à Edimbourg, il commença par dessiner d'après la bosse et la gravure, et remporta un prix; voilà tout ce que la ville d'Edimbourg et ses parents pouvaient faire pour lui. Les modèles vivants et les leçons anatomiques lui manquaient.

Jamais le calvinisme presbytérien n'avait permis cette abomination païenne, nécessaire à la culture des arts; — dessiner la forme nue, observer le jeu et le détail des muscles, étudier le corps humain et la merveilleuse unité de son organisme; — crimes impardonnables. En Angleterre même on se résout avec peine aujourd'hui à disséquer les morts. En Écosse c'étaient toujours les mêmes calvinistes dont l'austérité avait poussé le spiritualisme chrétien à ses extrêmes limites; ils n'avaient pas changé depuis le jour où le prédicant John Knox apostrophait si vivement les dame? d'honneur de Marie Stuart, parce qu'elles portaient sur leurs poitrines découvertes d'abominables pièces d'orfèvrerie. On ne trouvait pas, à Édimbourg et l'on y trouve avec peine aujourd'hui un seul modèle d'homme^ excepté pour la tête et les mains ; je doute qu'un modèle de femme s'y rencontrât pour or, argent ou prières- Offrir au dessinateur sa poitrine nue ou même son bras, c'est une indécence à laquelle personne neconsent.

Au surplus les modèles vivants qui posaient autour du jeune homme, les singularités et les accidents de la vie humaine qui avaient éveillé et nourri le génie de Hogarth suffisaient pour alimenter le trésor secret du jeune Wiikie. Observateur infatigable, il n'y avait pas de paysan, de souter^ de bonnie lassie^ de petit enfant

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allant à l'école ou de vieux cronie endormi au coin du feu, qui ne se gravât dans sa mémoire. Il avait dixhuit ans et il était encore à TAcadémie, quand il traça la première esquisse de son charmant tableau : les Politiques de village. Le groupe principal, très-accentué et très-net, s'y trouvait déjà. Sans avoir vu une seule toile de Van Ostade^ de Hogarth ou de Greuze, il avait deviné la peinture de caractère.

Ses amis s'étonnèrent; il continua. L'adolescent pauvre et privé des ressources les plus vulgaires, n'ayant ni palette, ni mannequin, ni chevalet, que personne ne renseignait sur les procédés techniques de l'art, triompha de toutes les difficultés par la patience et la volonté. Un traité médiocre d'Ibbotson sur la peinture à l'huile tomba dans ses mains ; il le copia d'un bout à l'autre. Son premier tableau fut peint sur une vieille commode, dont il avança le second tiroir pour soutenir le canevas, de manière à s'en servir comme d'un chevalet postiche. Lui fallait-il un modèle de pied, de coude ou de main, il plaçait devant le vieux miroir son propre coude^ sa main ou son pied, les copiait résolument, et se servait à lui-même de modèle. c( Entrez, diî-il un jour à l'un de ses amis, je copie un « assez vilain mollet ; mais le modèle ne me coûte pas (( cher. »

Tous les ans, dans le village de Pitlessie, voisin de laManse de Cuits desservie par son père, se tenait une foire où affluaient de dix lieues à la ronde laboureurs, magistrats, prédicants, jeunes garçons et jeunes filles. Il voulut donnera ses concitoyens un portrait complet de cette Foire de Pitlessie, avec tous ses acteurs en mouvement. Dès qu'on le vit errer, un crayon à la

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main, dans la grande rue da village, les vénérables habitants qui ne voulaient pas èire pourtraits au naturel se mirent à le fuir. Il eut recours à mille stratagèmes. La figure d'un ancien (Elder)^ qu'il désirait saisir au passage dans sa rigidité « bonhome », fut croquée dans le Kirk (à Téglise), au crayon rouge, sur la feuille de garde de la Bible, pendant un somme auquel VElder s'abandonna d'aventure. La chose s'ébruita. Il fallut, pour échapper à une admonestation que notre peintre allait subir, employer la controverse; son bon « grand-père » {douce (i) grand-father) se mit de la partie, défendit son petit-fils et prouva aux presbytériens que tout peintre n'est pas nécessairement damné, et que, l'œil de l'artiste étant seul engagé dans le travail matériel du dessin, l'oreille et l'esprit n'en sont pas moins attentifs au service divin ; distinction subtile dont les ministres se contentèrent. Quant à Wilkie, il se vengea en artiste et composa le portrait général de la congrégation endormie; les nuances variées du sommeil s'y trouvaient reproduites : Tun ronflait, l'autre bâillait, celui-ci se pinçait le nez, cet autre cachait le sien dans sa bible. Chose singulière^ Hogarth, autre Wilkie plus satirique et moins tendre, avait eu la même idée, et son portrait de la congrégation endormie lui avait attiré beaucoup d'ennemis. Wilkie plus prudent comprit le tort que pourrait lui faire sa malice innocente, et le panthéon du sommeil calviniste fut jeté au feu.

(1) Douce, « amène, courtois, bonhomme, » degis le dialecte des a Lowlands : » de même que honnie^ dans ce dialecte, veut dire « charmante, belle, gracieuse, gentille. » Ce sont les acljestifs français « doux » et tt bon » détournés de leur sens et prenant une acception plus morale, plus intime et plus attendrie.

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Un ami de la famille, frappé des dispositions da jeune homme, acheta pour lui à Londres un mannequin articulé; un autre lui montra quelques tableaux de Reynolds et d'Allan Ramsay. On lui donna des portraits à faire. Son second tableau, le Recruteur de village, assez mal peint, mais inventé, composé, groupé infiniment mieux que le premier essai de son pinceau novice, étonna bien davantage ses amis, et la famille se hâta de l'envoyer à Londres, pour qu'il étudiât à loisir et devint élève de l'Académie royale de peinture.

C'était un long et pâle jeune homme aux grands yeux bleus, et dont le sourire doux et singulier exprimait ce caprice observateur que les Anglais appellent humour ; ses lèvres, fermement dessinées, annonçaient une volonté peu commune. Paisible et calme dans ses actes, inébranlable dans ses résolutions, d'une sensibilité délicate, il voyait les ridicules sans s'irriter contre les hommes et s'intéressait à tout sans se passionner pour rien. Sa modestie était réelle jusqu'à l'humilité. Quand on lui disait qu'un de ses tableaux n'était pas réussi, il le recommençait. Il ne se croyait pas de génie, ne sentant pas en lui ces élans vigoureux et ardents qui emportent les gens d'imagination. C'est qu'en effet il n'avait pas du tout d'imagination. Il se contentait d'accumuler les souvenirs, et sa maturité devint plus féconde que sa jeunesse; son trésor avait grossi. Aussi lent à créer que Salvator Rosa ou l'Espagnolet étaient fougueux, il retrouvait à trente ans Pimage, l'attitude, la pose ou le profil dont il avait observé à vingt ans le caractère spécial. Chaque débris de passé revenait prendre sa place et se poser sous sa lu-

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mière; — le violon d'un aveugle, le vieux bahut du ménage, le chapeau à plumes de coq du dandy de campagne. Il n'avait jamais fini, tant il avait mis en réserve de petits détails de ce genre. Pas de fait, si petit qu'il fût, dont l'image ne restât fixée dans son esprit avec une netteté parfaite. Économe de ce trésor, il thésaurisait chacune de ses acquisitions, pour les placer à intérêt. De là cette variété infinie de ses compositions et l'intérêt dramatique que leur prêtent mille détails animés qui en font ressortir l'unité fondamentale. C'est comme dans la vie humaine. Une même chambre réunit vingt scènes diverses : le feu pétille, Tenfant pleure, le père ne revient pas, la mère est inquiète, le vieil oncle moralise ou dort, le jeune homme pense à ses amours et les poursuit^ l'espoir de souper appelle vers l'âtre le vieux chien du logis qui grogneen attendant; — la servante, le corps àmoitié hors de la chambre, entr'ouvrant la fenêtre comme pour fermer le volet, se penche dans la rue et livre une de ses mains aux rustiques tendresses d'un galant ignoré. Le génie deWilkie ne se contente pas de ces souvenirs qui eussent suffi à Van Ostade où Bega ; il s'élève jusqu'à la comédie, l'élégie ou la tragédie. Le pauvre mobilier est saisi; le lit du ménage va être enlevé; le jeune laboureur pleure tout bas, en face des baillis à figure de pierre; ou bien, dans Duncan Grmj, la jeune fille qui vient de frapper au cœur son amant dévoué, s'attendrit tout à coup , parce que le rustique s'est écrié : « Ma foi, c'est fini, qu'elle s'arrange,., elle peut aller au diable ! »

Pour mieux approfondir ses sujets, Wilkie cherche sans cesse des ressources nouvelles. Cet artiste sans

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élan et sans caprice travaille comme un ouvrier, du soir au malin, reprenant chaque jour sa lâche de la veille avec Texactitade monotone d'un commis, avec une imperturbable patience. Sans cesse il retouche, écoule tous les avis et appelle tous les souvenirs à Taide de sa sagacité personnelle. C'est par ce côté même qu'il représente Fart de son pays, et cotte pénétration lente, incisive, philosophique plulôt que railleuse, qui caractérise le génie écossais. S'il esl une qualité spéciale de la race écossaise, c'est cette Keenness (1) mêlée d'une ironie sans amertume ; on la retrouve dans le scepticisme de Hume, dans la satire élégiaque de Burns, même dans les poésies du vieux roi Jacques P'" (2).

Wilkie arrivé à Londres loua un petit logement bien modeste et travailla comme à son ordinaire, sans relâche et sans penser à autre chose qu'à son art. Il refit ses Politiques de village^ ajouta plusieurs détails à sa première composition et ouvrit son atelier aux amateurs. Dès lors son génie fut reconnu. Il était impossible de ne pas saluer en lui le descendant légilime de Hogarth et de Holbein, du Bamboche et de Teniers, de Van Ostade et de Metzu.

L'Angleterre était disposée à l'accueillir ; les peintures villageoises du poète Grabbe et les scènes familières dont Walter Scott avait semé ses compositions venaient de préparer les esprits, qui depuis un demi-

(1) KeennesSf de « keen » (aigu). Cannieness ou Kanhieness^ moi charmant et tout écossais, indique Tliomme qui sait le monde, (canny) qui le comprend et en use. C'est le Knowing des Anglais, avec une teinte de hasard heureux, déterminé par la prudence.

(2) Christ' s kirk on tlie Grecn, satire populaire.

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siècle gravitaient vers cette région de l'art. Non-seulement c'était un artiste de génie, mais il avait l'avantage de venir à temps. La peinture de caractère et d'observation où Wilkie excellait, ses tableaux de mœurs septentrionales et rustiques coïncidaient avec les idées et les goûts de la génération anglaise qui luttait contre Napoléon et qui méprisait souverainement le goût classique, les héros de David et Tidéal de la beauté, telle que le Midi la recherche et l'adore depuis Phidias et Praxitèle.

A dater du jour où les Politiques de village furent exposés, ce fut à Londres un véritable engouement en faveur du peintre des mœurs domestiques. La foule se pressait dans l'atelier de Wilkie, pauvre atelier triste et dégarni ; car l'artiste, bien que sobre et rangé, avait fait des dettes, a Quarante livres! écrit-il à son père, « avec une exclamation et un soupir arrachés à son (( économie écossaise! Vraiment je ne pourrai jamais (ï m'enrichir. Je passe plus de temps à préparer unta- (( bleaa que d'autres à en terminer douze. » — 11 cherchait sans cesse, retouchait, effaçait, recommençait, et sa vie n'était qu'une étude. c( Je me livre, écrit-il à sa (c mère, à une espèce de peinture qui fera envie à Jean- «c nette et à Nancy (servantes de la maison). Les frais (( de cirage pour mes bottes et mes souliers étant trop (( considérables, j'ai acheté les instruments nécessaires ; c( et tous les matins je cire mes chaussures. J'arrive à « de très-beaux résultats ; elles reluisent, que c'est une (c merveille. »

Cependant il avait trouvé des protecteurs. L'aristocratie anglaise se mit à soutenir cet humble aventurier^ créateur d'un nouveau genre dans l'art, la Satire élé-

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giaque. Sir George Beaumont lui donna non-seulement de l'argent, mais ce qui vaut mieux, de l'amitié, des égards, de l'honneur, des secours intellectuels? d'excellents conseils. Je ne sache rien déplus touchant que la longue liaison de Wilkie et de sir Georges Beaumont. Le ton de leurs lettres se maintient sur un niveau parfait d'égalité ; la protection du seigneur reste inaperçue, la dignité de l'artiste est sans morgue. Sir George ose tout lui dire, et Wilkie sait tout comprendre. <c Prenez garde à vos fonds, lui dit le gentilhomme, ils « sont lourds... Vous voulez être brillant, vousdevenez

«: sec et cuivré étudiez les grands coloristes Pei-

cc gnez dans la pâte; jetez de l'air dans vos toiles. Quant « à la finesse du dessin et de l'observation, jamais cela c( ne vous fera défaut. » Wiikie discutait et profitait des avis. Son introduction dans les pacages du grand monde où l'artiste en faveur fait aisément fortune fut l'ouvrage de sir George. Un jour qu'il était malade, après avoir beaucoup travaillé à plusieurs tableaux (souvent une œuvre lui coûtait deux ans) il reçut de sir George la lettre suivante : « Vous savez que ceux de vos tableaux « qui valaient cent livres il y a un an, ont doublé de «prix, et se vendent deux cents et même deux centcin- (( quante; ainsi ceux dont je suis possesseur et dont j'ai (( fait l'acquisition avant que vous eussiez acquis votre ((juste réputation me rapportent un bénéfice considé- « rable, à moi ou à mes héritiers. Je crois qu'il serait (( tout à fait indélicat de votre part^ mon cher Wilkie, « de vous refuser à recevoir la différence qui existe c( entre la vraie valeur de vos œuvres et ce que j'ai « payé... » à quoi Wilkie répondit : « J'ai reçu, cher sir « George^ la traiij que vous m'avez envoyée sur votre

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(( banquier. Je ne puis que l'accepter, moins comme une « rémunération juste et une chose due, que comme une c< preuve et un témoignage touchant de voire confiante et bienfaisante amitié...» — Le même artiste avait tout récemment refusé deux cents livres sterling d'un tableau qu'il avait promis d'exécuter pour cent cinquante: et il avait très-résolùment bataillé contre lord Mansfield, qui voulant tirer avantage d'une promesse prétendue, espérait acquérir ses tableaux pour rien. Après la mort de sir George, nous verrons le célèbre Robert Peel devenir aux mêmes titres et avec la même délicatesse, le patron de Wilkie.

Ce fut alors et sous l'influence de cet encouragement qu'il produisit successivement son Aveugle qui joue du violon^ pour le duc de Glocester, et son Payement des ermages^ pour le duc-de Mulgrave. Sa réputation grandissait. On ne se lassait pas d'admirer le pinceau éloquent et naïf qui disait si bien, sans emphase, la dignité du paysan, la noblesse de sa charrue, la grâce et l'humble grandeur de cette communion perpétuelle avec la nature et Dieu. Le Patjemtnt des fermages et V Aveugle qui joue du violon^ suivis bientôt de la Darne malade et de la Coupure au doigt, sont autant de gaies et profondes idylles, drames charmants et philosophiques, où la vie rustique, la vraie vie de l'homme, n'est ni flattée ni calomniée, mais simplement reproduite. Ici un petit bonhomme qui sera quelque jour amiral et qui a voulu lancer une frégate sur TOcéan (qui remplit une jatte d'eau) s'est coupé le doigt, et la sœur lui applique gravement les remèdes que son art de ménagère tient en réserve; là toute une chaumière est heureuse, attendrie, égayée par les sons d'un violon d'aveugle

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auquel on a donné l'hospitalité . Il n'y a d'autre idéal pour Wiikie que l'humanité rustique, soumise à la moralité, épurée par le travail, ennoblie par l'indépendance : heureux le pays qui produit un tel peintre ! La grâce voluptueuse le préoccupe peu ; jamais il ne s'adresse aux sens, soit pour les irriter comme Boucher, soit pour les offenser comme Brauver. Son œuvre n'a pu naître que d'une société saine et forte. Il n'appartient au dix-huitième siècle que par son amour intime et son culte enthousiate et calme de l'humanité; culte involontaire, sincère, qu'il exprime dans la variété de ses plus fins détails. S'il aime à peindre les intérieurs, s'il lui arrive rarement de se hasarder en plein air^ c'est que la vie domestique fait voir l'homme plus complet, plus seul, moins dominé parla nature, moins absorbé dans son vaste sein.

Wilkie abusa des intérieurs. A ce peintre rustique il manque l'horizon des campagnes et le silence murmurant des bois. C'est le poète de la cabane, qui pour lui est un temple modeste, parfumé d'une saveur frugale et religieuse; jamais, comme quelques flamands et hollandais, il ne demande aux prestiges de l'art une excuse et un prétexte pour la trivialité des scènes et la grossièreté des mœurs. La moralité puritaine ne Tabandonne pas ; de !à des traits touchants et graves, d'une finesse qui côtoie la sécheresse et d'une pureté vraiment profonde.

Dans la Dame malade, un pauvre chien, l'œil triste et Oxé sur sa maîtresse alitée, pendant que le médecin luitâte le pouls, attend les oreilles basses le jugement du docteur. Dans le Paijement des fermages^ vrai chef-d'œuvre, une mère, jeune et triste veuve, accom-

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pagne ses deux enfants ; bonne ménagère, elle a pris la clef de sa maison; le second enfant, assis dans son giron, mord la clef de toutes ses forces ; c'est qu'il fait ses dents, et Ton 'est trop pauvre pour lui acheter un morceau de corail; pauvreté voilée et fière qui apparaît profondément touchante et qui se révèle au spectateur, malgré le chapeau bien propre et la tenue excellente de la jeune femme.

Cette sobriété philosophique de l'observateur ne tourne pas toujours au profit de Fart. Sir George Beaumont eut raison de reprocher à la première manière de Wilkiedes tons gris et lourds, des teintes ardoisées et métalliques, un sorte de sécheresse brillante, peu de largeur, de facilité ou d'empâtement, des glacis laborieux et multipliés. Ces défauts, il n'a pas cessé de les combattre et de les corriger; et s'il n'est point parvenu à les détruire^ il a su les affaiblir.

Élu d'abord associé, puis membre de l'Académie royale de peinture, il continua la même vie de labeur modeste et produisit tour-à-tour la Garde-robe me pillage^ la Féte de village, le Colin-Maillard et la Lettre de recommandation^ autant de petits chefs-d'œuvre.

Les peintres anglais qui se trouvaient alors en possession de la renommée et de la fortune se plaignirent comme toujours, d'un succès peu conforme aux règles qu'eux-mêmes avaient posées; les épigrammes n'épargnaient pas Wilkie. « Qu'avez-vous fait là, lui c( dit un jour le grandiose Fuessli^? un saut périlleux « dans le vulgaire, mon cher ami. De deux choses

(1) Ce peintre, né en Suisse, avait altéré Tortliograplie de son nom {Fuseli)y pour le rendre plus facile à prononcer en Angleterre.

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« Fane : ou votre fortune est assurée ou vous êtes a perdu. — A la bonne heure, répondit Wilkie tran- (( quillement; nous verrons. » Northcote, esprit ingénieux et froid, trouva un mot qui fit fortune. « Avant a vous, dit-il à Wilkie, nous avions l'école de la couce leur et celle de la forme; vous avez créé V École de a la gueuserie. » — Les gueux de Wiikie vivent; les dieux de Northcote et de Fuessli sont morts. Hazlitt, homme d'esprit et de caprice, répandit et commenta le mot de Northcote. Cependant le public prenait parti pour « les Gueux »; Wilkie marchait toujours avec cet enthousiasme grave et calme que rien ne pouvait distraire de son but : ni les sourires de la fortune, ni les railleries des rivaux.

Sa vie était celle d'un séminariste ou de Grandisson devenu peintre. Il écrivait son journal ainsi que le veulent Locke et Franklin. « Cette jeune personne qui (( est venue ce matin visiter mes tableaux m'inquiète, « dit-il; pourquoi venait-elle? Ses intentions ne sont « pas claires. Je la consignerai. » De temps à autre, cependant, il lui échappe une malice tranquille : « J'ai « dîné chez lord ***; il y avait là un homme très-ins- (( truit et très-occupé de le faire voir. C'était divertis- (( sant. »

Ses amours platoniques ne ressemblent guère à celles de Teniersou de Van Dick. « 0 l'admirable attache de a cou et l'incomparable épaule, dit-il un Jour (en m.ontrant la jeune fille d'un noble, beauté digne du Gorrège, à mistriss Thompson qui raconte l'histoire) — Vous l'aimez I Pourquoi ne pas- vous déclarer ? — Je n'ose pas. » — Il n'en parla plus et ne se maria jamais.

Cette sévérité puritaine, incompatible avec l'idéal de

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la beauté, devenait un défaut grave, appliquée au genre du portrait. Non-seulement la sécheresse de son pinceau mécontentait les modèles, surtout les femmes quand elles commençaient à vieillir, mais il abusait de la fidélité des accessoires et de la servilité de Timitation, qu'il n'éîevait pas aune bar moniesuprême. Loin de se montrer comme Boucher, ou Walteau ou l'Albane, trop aimable et trop joli, il était comme certains Allemands du quatorzième siècle, trop rigide et trop vrai. Aussi le grand tableau représentant la famille de Walter Scott ^mn ami, est-il une œuvre manquée, malgré tout le soin qu'il y apporta. Ses figures, sans tomber absolument dans la caricature, offrent le fac simile trop minutieusement exact de la nature vivante et de ses mille défauts.

C'était dans les scènes domestiques qu'il était maître. La plupart des sujets d'intérieur traités par Gérard Dow, les Ostade, Terburg etTeniers, ont été repris en sous-œuvre par l'artiste écossais. Comparez ses Politiques de village à ceux d'Adrien Van Osiade. Il n'y a que trois personnes dans le tableau du Hollandais; personnages ingénus, pleins de mouvement, admirablement posés, surtout le vieillard en lunettes, sillonnés de charmantes et profondes rides, et peints on ne peut mieux. Passez au tableau de Wilkie. — La Révolution française vient d'éclater et ses lointaines foudres sont venues tomber au fond d'un village ou Clachan des Low-lands d'Ecosse. Voici l'hôtellerie, ou change-house, voici la chambre, cuisine, salon, salle de jeu» chambre à coucher, estaminet, (propre néanmoins), où viennent danser et boire forgerons, charretiers, fermiers, laboureurs. La grande cheminée est

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chauffée au charbon de terre ; la table longue occupe le centre, avec pots de bière, fromage et journal; car le maître fournit à ses hôtes, avec la boisson et les gâteaux du pays, le journal de la liberté populaire. Ce vieillard sagace et cahne qui tient son menton dans sa main gauche continue à haute voix la lecture de la gazette; un cordonnier, un tisserand et un laboureurTécoutent ; celui-ci, jeune et ardent, se penche, et le corps en avant, les soucils contractés, la bouche ouverte, Tindex de la main droite appuyé dans la paume de sa main gauche, propose à ses voisins la solution dernière du grand problème politique. Le soc de sa charrue est à ses pieds; une plume de paon, passée dans la ganse de son bonnet, prouve son élégance. 11 est fort animé; mais le tisserand nel'est pas moins. Pendant que letranquille regard du Nestor de village arrête la fougue du laboureur, le tisserand se lève à son tour : son vieux bonnet jeté de travers et la grimace véhémente de sa bouche, annoncent l'ardeur de son opposition. Quant au cordonnier, dont le chapeau est orné d'un débris de plume à écrire et dont le couteau suspendu va bientôt attaquer un reste de fromage placé sur la table, il semble moins irrité que son ami le tisserand. Le vieillard qui les regarde étend la main vers un pot de bière placé parterre, à portée du lecteur ; l'apparition de la maîtresse qui entr'ouvre la porte, tenant à la main un beau renfort de rafraîchissements; un brave paysan qui écoute sans comprendre et qui se gratte la tête ; un vieillard que le présent n'intéresse plus et qui se contente de relire un vieux journal ; enfin un montagnard aLx jambes nues, au tartan écossais, qui se chauffe paisiblement sans accorder la moindre attention

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à ce qui se passe, comme s'il représentait le vieux monde et qu'il n'eût que faire de tout cela, complètent cette admirable scène.

Il faut avouer qu'on regrette ici un peu de ciel et cet air pur dont Teniers aime et reproduit la magie. L'air libre fait peur à Wilkie l'Écossais : il s'aventure rarement sur la place publique ou dans la forêt qui tressaille sous l'ombre et la lumière ; et quand cela lui arrive, un écran de maisons noires ou un grand rideau d'arbres lui cachent le jour. Les profondeurs diaphanes des horizons l'épouvanlent autant que l'élégance du grand monde ou la vigueur de la satire. Le terrible burin de Hogarlh lait peur à sa main délicate. Une lois il a essayé la caricatare, et sans succès. Le sourire mêlé aux larmes, l'intérêt dans le calme, la dignité dans la simplicité, voilà son talent; — dans ce genre il est sans égal.

Sa Noce de village et sa Fête de village laissent bien loin d'elles les aimables compositions de Greuze, si charmant et si faux, moral à la façon de Marmontel, rustique à la façon de Florian, vrai à la façon de Diderot ou de Grébillon fils ; idylles artificielles et parées dont l'ingénuité ressemble à celle d'une duchesse jouant la bergère.

Dans la Noce de village^ l'idéal de pureté morale chez la femme, l'élégance et la rustique grâce delà jeune danseuse écossaise ; — dans Z>^^/^m/^ Graij l'expression passionnée, sérieuse et coquette de la jeune fiancée, au moment où la résistance de son orgueil est vaincue par son dépit, — doivent être placés parmi les plus aimables créations de l'art moderne.

Voilà ce que produit une société organisée et forte»

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Etrangère à l'art dans son essence, l'Ecosse puritaine Ta créé ou plutôt Ta renouvelé selon ses désirs, en dépit du climat, des doctrines et des habitudes.

Z<?> roiCf) mcdcnrs de poicelaine^ Duncan Graij^ les Invalides de Chelsea, Devinez qui je suis^ la Lecture du testament et le Bedeau de loy paroisse attestèrent la vigueur constante du pinceau de Wilkie et son infatigable activité. Les Invalides de Chelsea lui étaient commandés par le duc de Wellington , qui fournit lui-même toutes les indications nécessaires, approuva ou modifia l'ordonnance des groupes et paya généreusement l'artiste, non sans sourire un peu de la Cannieness écossaise. — « Quelle somme vous dois-je, « M. Wilkie, lui demanda le duc, qui n'avait rien sti- (c pule d'avance? » — «Douze cents guinées (trente mille a francs), vè^i^oxaMi Canmj Daûvid \ » — Lord Wellington, sans mot dire, se mit à compter l'énorme somme en billets de banque. — Votre Grâce « peut s'épargner a cette peine, reprit Wilkie : je passerai chez son a banquier. — Ohl reprit le duc, souiiant encore, (c quand je fais des sottises je ne veux pas qu'on le sac( che? )) Au surplus Wilkie avait consacré près d'une année à ce travail. Celui qui représente la Lecture de la gazette après la bataille de Waterloo offre le développement du même sujet. Les groupes de ce dernier tableau, tout animés qu'ils soient , nous semblent moins naturels et moins ingénus que l'artiste n'a coutume de les faire ; le lieu de la scène en est admirablement choisi, à Chelsea, près de l'hôpital des Invalides, se trouvait une rue aujourd'hui détruite, dont les maisons dataient du seizième et même du quinzième siècles: chaque jour Wilkie allait étudier et copier ces

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pignons, ces moulures, ces enlablemenls, ces combles qui projetaient sur la rue la bizarrerie de leurs ombres. «Il avançait bien lentement dans ce travail, dit (( mistriss Thompson; chaque soir il revenait pren- <c dre le Ihé chez moi et me rapporter ses essais sur pa- (c pier teinté; ici une moulure, plus loin une corniche: (( Vous n'aurez jamais fini, lui dis-je un jour. — Tout (c ce qui est paysage m'embarrasse, me dit-il, je n'en <( finis pas, quant au reste, je les ai là dans ma tête. »

A cette peinture, qui flattait Torgueil national aux hommes et qu'il fallut protéger par un grillage pour empêcher les curieux de la détruire, nous préférons le Testament, admirable élégie, mêlée d'ironie douce et étincelante de vérité, commandée par le roi de Bavière et qui fut l'objet de notes diplomatiques échangées entre son cabinet et Georges lY, qui désirait en rester possesseur. Wilkie ne favorisa point le roi d'Angleterre, qui perdit son procès et qui commanda au peintre un tableau difficile d'exécution, contraire à ses goûts et à ses études : « L'Entrée solennelle de S. M. dans le palais d'Eolijhood. y) L'esquisse que Wilkie soumit à l'approbation royale, montrait le monarque recevant avec courtoisie les clefs de l'antique résidence. « Ce n'est pas cela, » s'écria Georges IV, qui prit une pose théâtrale, se plaça dans une attitude toute royale, et dit au peintre : — « Voici !» — Wilkie se tut et dessina Georges IV comme il voulait être reproduit ; la jambe étendue, le corps renversé, la main sur la hanche. Ce ne fut rien que ce premier désagrément, auprès des rivalités et des prétentions rivales des seigneurs, tous réclamant la plus honorable place dans la procession, en raison^ ceux-ci de leur race, ceux-là

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de leurs emplois; il fallait montrer les armoiries de l'un, embellir la physionomie rude ou bizarre de Tau- Ire, rajeunir celui-ci, présenter celui-là, non de profil mais de face. Pour un ami de la vérité tel que Wilkie, que d'obstacles à la fois I la patience de l'Écossais en vint à bout, et Teffet pittoresque du vieux palais sauva son tableau.

Il avait alors sur son chevalet une œuvre à laquelle tout son cœur de presbytérien écossais était voué, une « Prédication de John Knox. » Le roi^ qui en avait vu l'esquisse, s'était écrié : « Je n'aime pas ce puritain. y> — « Je vous supplie, écrivit aussitôt Wilkie à lord Liverpool, de ne plus parler de cette œuvre à Sa Majesté. » — Il la continua néanmoins et chercha de tous côtés les documents historiques qui lui étaient nécessaires. Ses amis d'école découvrirent dans une cave d'Édimbourg la vieille chaire d'où Rnox avait foudroyé les papistes; chaire vermoulue et renversée près d'un gibet mis à la réforme. A l'annonce de ce tableau de Wilkie, le presbytéranisme s'émut tout entier ; de mille côtés on lui envoya des esquisses, des gravures, des portraits de vieux puritains et des débris de costume. Nourri dans l'adoration de ces dogmes austères, écossais avant tout, le bonheur de plaire à ses presbytériens chéris lui semblait le plus beau de ses succès. Quand les notables de Gupar lui envoyèrent le diplôme de bourgeois avec les franchises de cettelocalité écossaise, il en tu plus profondément touché que de làBaronetctj œnlérée par le roi et par Robert Peel. Son orgueil naïf éclata, quand il reçut un peu plus tard le titre national d'Enlumineur (Limner) de Sa Majesté pour le royaume d'Ecosse, Aussi tout le temps qu'il consacra

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au tableau qui représentait la Prédication^ c'est-à-dire l'Apohtéose de Rnox, fut-il un temps de bonheur et de joie ; et grâce à ce sentiment profond, du sujet le plus froid que l'on puisse imaginer il fit un chef-d'œuvre.

Laborieusement, sans interruption, par un constant progrès, Wilkîe depuis sa quinzième année avait marché d'étude en étude, de chef-d'œuvre en chef-d'œuvre, de succès en succès; la gloire était venue avec l'aisance. Cette vie douce et honnête, soutenue par des travaux persévérants, fut tout-à-coup frappée de calamités cruelles. 11 avait une sœur nommée Hélène, d'une grande beauté, qu'il aimait beaucoup, qui allait se marier, quand son jeune fiancé mourut de mort subite sous le toit de Wilkie; peu après la mère de Wilkie mourut entre les bras de son fils. Il perdit dans le même mois deux frères; l'un, aux Indes Orientales? l'autre, officier, à son retour du Canada, où il laissait, comme agent comptable, un déficit de mille livres sterling payables par David. Le dernier des frères de l'artiste, établi à Londres dans le commerce^ tomba en déconfiture, au même moment où la faillite Hurst et Robinson, qui détruisait la fortune de son ami et de son compatriote Walter Scott, enlevait à Wilkie dixsept cents livres sterling, fruit de ses travaux.

Il reçut ce dernier coup avec autant de sérénité que Walter Scott; mais une maladie nerveuse s'empara de lui et le rendit incapable de tenir le crayon et le pinceau.

Frappé dans sa santé, sa fortune et ses affections, l'artiste défaillant devint critique. Il parcourut l'Europe et même l'Orient, cherchant partout des adoucissements à sa peine, des leçons nouvelles pour son art,

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des objets d'étude, des points de comparaison, dos renseignements sur l'esthétique de la peinture et sur les procédés des grands maîtres. Il se mit à écrire^ et son style, dont il avait négligé l'exercice , devint net, vigoureux et expressif. On tirerait beaucoup d'instruction, d'agrément et d'utilité de ses notes de voyage, si une main judicieuse les mettait en ordre : l'observateur^ l'artiste acharné que rien ne rebute, qui veut tout voir et qui tend à la perfection par un effort constant, y apparaissent. On y découvre aussi les mobiles réels de son talent et le secret de ses deux manières.

En France il admire peu de peintres, le Poussin et le Lorrain exceptés. L'idée qu'il se fait de l'art se rapporte si exclusivement au vrai et aux développements du caractère dans l'humanité, que l'emploi de la peinture dans les grandes constructions monumentales lui semble un scandale. Versailles lui déplaît: « Ces colonnades et ces dorures, ces portiques et ces marbres écrasent le peintre, » dit-il avec humeur. Il exècre la peinture d'apparat ; à peine admet-il les tableaux de Paul Véronèse. Vérité; il ne demande et ne veut qu'elle. Tout en convenant que David dessinait bien, il s'arrête devant ses tableaux sans les comprendre. C'est Teniers examinant les grands cadres de Charles Lebrun. Avec quel dégoût le poète des kermesses eùt-il détourné les yeux de ces orgueilleuses images ! A Ptome, Raphaël et Michel-Ange appellent son observation sans conquérir son amour; à Venise il étudie Titien et Giorgione ; en Espagne, Murillo et Velasquez le ravissent.

Quant à la Hollande, elle l'enivre, bien qu'il ne la voie pas. Il en visite seulement les musées, qui lui

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semblent le paradis et Tapothéose de Fart de peindre. Teniers et Van Ostade lui dérobent la nature. Il lui semble que ces grands Polders sont copiés d'après Paul Potter et non que Potter les a copiés. En face des sites merveilleusement idéalisés par Ruysdaël et Karl Dujardin, il sent tout ce qui lui manque^ il se rappelle le Titien, Murillo, Velasquez et s'aperçoit enfin qu'il a beaucoup à faire encore pour devenir un grand peintre dans la suprême acception du mot. En effet, sans la vigueur et la profondeur, sans l'harmonie du coloris, on peut être un dessinateur ingénieux ou charmant, non un peintre complet.

11 reconnut aussi qu^il n'est point permis de pécher contre les lois de l'anatomie, du dessin et de l'unité, défauts fréquents chez les artistes anglais. « Il faut a avouer, dit-il, que si nousdessinionsmieux les bras (( et les jambes, cela vaudrait tout autant. Je ne puis « souffrir cette négligence et cette incorrection. Je a n'aime pas davantage l'éparpillement de lumières et c( de personnes dont nos peintres font abus; ils croient « ainsi obtenir à^V espace (c'est leur mot), et ils n'ob- (( tiennent que la confusion. Ils composent mal. Pres- « que jamais leurs accessoires ne se subordonnent au (( sujet principal. L'unité est sans cesse blessée. Une (( boite à coudre ou une bobine ontplusde valeur dans 6( leurs tableaux que la figure qui en est le centre. (( Voyez Reynolds ; chez lui les plus beaux costumes c< ne font aucun tort aux figures ; il ne sacrifie jamais « ce qui a plus de valeur à ce qui en a moins. ^)

Sous le rapport delà composition et du dessin seulement, Wilkie concède quelque mérite à l'école française : a Cette pureté de dessin est incontestable, dit-

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(( 11 ; maisjenepuis m'accoutnmer aux tableaux de M. c( Guéri n, qui ressemblent à des papiers peints et qui (( manquent de profondeur et d'empâtement. Ce sont (( plutôt des dessins légèrement frottés de couleur que c( des peintures riches. Où sont les accidents etlamagie « de Tombre ?» — Les peintures d'Herculanum lui laissèrent la même impression : « Je soupçonne que « les anciens, dit-il, n'avaient pas deviné le secret a du coloris moderne, et que leurs peintures si van- <: tées manquaient de clair-obscur, de profondeur (( et de solidité. » — Séduit par les cbefs-d'œuvres de Rembrandt, de Murillo et de Yélasquez, il résolut de se faire une seconde manière, plus élevée de sentiment et plus puissante de couleur. Il y réussit, au détriment peut-être de son génie, dont la naïve empreinte disparut pour faire place à une touche plus savante, mais trop laborieuse.

n avait visité la France, TEspagne, l'Italie, et s'y était livré à de continuelles et profondes études, sans que sa douleur éprouvât aucun soulagement. Il passa en Allemagne par Inspruck ; dès qu'il sentit sous ses pieds le sol teutonique, une douce saveur de la famille antique et de la race primitive vint le ranimer : (( Ces Allemands sont de vieux Anglais bien conservés,» dit-il quelque part. — Le Tyrol lui rappelle sa chère Ecosse ; il est ravi de ce que les paysans tyroliens comprennent le patois des Louwlands; demande-t-il son chemin dans les montagnes, on lui répond : « Der recht, » et il se croit au pied des monts Grampiens, où le mot right se prononce recht. Même propreté sévère, mêmes mœurs économes et riantes, même hospitalité grave et digne : « Voilà donc, s'é-

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cric-t-il, le vieux sanctuaire de nos mœurs primitives.» Et il a raison; son esprit observateur ne le trompe pas.

Peu à peu sa santé se rétablit; ses amis sir Robert Peel^ Thomas Lawrence l'aident, le soutiennent, Tencouragent, le consolent. Il se met alors à peindre dans sa seconde manière, beaucoup plus grasse, plus solide et plus forte, Christophe Colomb^ les Quatre épisodes de la guerre d'Espagne^ V Insurgé irlandais {Peep o'day Boy) y enfin le Premier conseil d'État de la reine Victoria. Épuisé de travail, il part ensuite pour l'Orient où il exécute ses derniers ouvrages, VÉcrivain public de Comiantinople et le Tartare apportant la nouvelle de la prise de Saint-Jean-d' Acre. Il avait vu Jérusalem et venait de quitter Alexandrie quand cette existence fatiguée s'éteignit paisiblement à bord de r Oriental^ à cinquante-six ans.

Quel que soit le mérite d'imitation et de coloris qui distingue les œuvres de sa seconde manière, c'est Wilkie l'Ecossais, c'est le peintre profond et naïf du Testament et de la Noce de village qui se recommande à la postérité ; c'est l'enfant calviniste qui dans la Manse presbytérienne a entendu lire et a lu les prières et la Bible à haute voix ; c'est le moraliste de village; riant doucement ou plutôt souriant en dedans avec une finesse élégiaque, sans amertune. C'est le peintre philosophe, supérieur à Béga, Jean Steen et Hemskirk, non par la verve franche et la vigueur, mais par la compréhension variée de l'humanité. C'est le poète des ateliers, des granges, des cuisines et des intérieurs; celui dont.les chaudrons et les ustensiles de ménage

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ne sont pas seulement vrais et vigoureux comme ceux de Kalf, mais empreints d'un bien-être intime.

Que ces chaudrons écossais sont luisants et moraux! comme ils font honneur à la ménagère! — Wilkie, fidèle à la rigueur des habitudes chrétiennes et calvinistes, n'introduit pas une nudité dans ses tableaux^ pas une seule des ingénuités indécentes de Teniers, des obscénités satiriques de Hogarth ou des séductions trop coquettes de Watteau. Cette nuance fait de lui le peintre écossais par excellence et le classe à part dans la grande école du Nord.

Il est le Léonard de Vinci de la peinture anglaise. En revanche quelques-unes des qualités suprêmes que ces maîtres possédaient lui font défaut. La nature extérieure semble le toucher fort peu ; Tair manque à ce peintre des cuisines et des ateliers d'Ecosse. On ne doit chercher dans son œuvre ni les douces forêts penchées dont Hobbéma voile ses lacs, ni les élégies tristement adorables de Ruysdaël, ni les folâtres gaîtés de Berghem, ni les lointains diaphanes qui jaillissaient du pinceau transparent de Teniers. Dans la nature Wilkie n'a vu que l'homme, et parmi les hommes un seul, le plus grand selon lui, le gudeman (1) (paysan) écossais. Il a étudié depuis sa quinzième année ce roi de sa cabane^ Toeil fixé sur la compagne de son labeur et de ses joies, sur la bonnie lassie aux yeux bleus^ au front haut, à la physionomie plus intellectuelle que sensuelle. — Il ne reproduit pas avec moins de bonheur le beau type féminin du Nord montagnard; — celle dont le regard, fier devant l'étranger, s'humi-

(1) Goodman, « bonhomme, » expression chaimanlc. Nous avons tort de faire du « bonhomme » un sot.

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lie devant le père et devant Tépoux, —belle et blonde, aux cheveux couleur de noisette, moins massive et plus blanche que les nymphes de Rubens, avec de plus fines attaches et des chairs moins morbides; fleur sauvage, vigoureuse, ferme sur sa tige.

Dans son œuvre mille traits rappellent la finesse de Ferdinand Bol et de Holbein, le mouvement et la vie bruyante de Wouvermans, l'énergique rusticité de Van Ostade, le fini délicat de Terburg^ le détail achevé de Metzu, l'accent ingénu, philosophique et profond de Corneille Béga. Il est de leur famille et ne les imite pas ; il ne les a jamais étudiés. îl les dépasse en plusieurs points.

Il a de plus qu'eux la grâce morale, le sentiment de la pureté et de la rectitude idéalisées.

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