LA PRESSE ET LA TRIBUNE
Ce petit livre ne veut pas se déguiser ; il se donne .franchement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour une collection d'articles de journal et de revue. Nous savons tcè^bien que par le temps qui court le journalisme n'est pas populaire, mais cette disgrâce passagère dont il est l'objet ne nous alarme point pour son avenir ; et en ce moment même où on le croit mort ou mourant, nous osons dire de lui : a Ceci tuera cela. »
On se rappelle que ces mots sont en tète d'un très-beau chapitre de Notre-Dame de Paris. L'archidiacre Claude FroUo , posant la main sur le premier livre sorti des presses de Nuremberg, et reportant ses regards sur la gigantesque cathédrale , s'écrie : « Ceci tuera cela. Le livre tuera l'édifice. » Et le poète montre alors comment , par la découverte de l'imprimerie , la pensée humaine va désormais changer de forme, de langage, de mode d'expression. Depuis l'origine des choses jusqu'au xv« siècle , l'architecture a été le grand livre , la grande écriture de l'humanité. Quand la mémoire des premières races se sent surchargée, on transcrit sur le sol les souvenirs du monde , et à la tradition orale succède la tradition monumentale. L'architecture est d'abord alphabet, elle commence par une pierre , puis avec d'autres pierres elle forme des mots , puis elle se développe en même ten^s que la pensée et arrive à l'édifice. Pendant 5000 ans, toute idée s'est faite monument ; la pierre a été l'incarnation de la pensée. Mais quand l'imprimerie arrive, tout change. La pensée a découvert un moyen plus simple et plus sûr de se perpétuer ; sous cette nouvelle forme, elle est plus impérissable que jamais ; au ]ieu de la solidité , elle
acquiert Tubiquité. L'architecture est détrônée , et , selon le mot de Victor Hugo , aux lettres de pierre d'Orphée vont succéder les lettres de plomb de Guttemberg. Ceci tuera cela.
Bien des fois, nous aussi, nous avons répété tout bas ces trois mots. C'était pendant les longues et souvent très-longues heures que nous passions , en notre humble qualité de journaliste , dans les assemblées délibérantes. Dans les beaux comme dans les mauvais jours , après avoir subi le charme des plus admirables efforts d'éloquence comme après avoir presque succombé sous le poids de la loquacité et dci verbiage , bien des fois nous nous sommes dit, en portant nos regards de ce chétif morceau de papier qu'on appelle un journal à cette sorte de monument qu'on appelait une tribune : « Ceci tuera cela; la presse tuera la tribune; le journal tuera la parole. »
Nous comprenons que pour justifier une opinion qui peut ressembler à un paradoxe, nous avons besoin de donner des explications. Si nous vtfnlions dire , en effet, que la presse estTenne-^ mie de la tribune en tant que la tribune représente le principe de la discussion, nous dirions un non-sens, puisque la presse elle-même ne repose que sur ce principe. Mais ce que nous voulons établir, c'est que le système parlementaire est mort pour deux raisons : d'abord parce qu'il est sorti de ses limites naturelles , et que les assemblées au lieu d*ètre seulement la voix de la souveraineté, ont voulu en être aussi le bras ; ensuite parce que la fonction normale et légitime des parlements , celle d'organe , d'inte'T[>rète des besoins et des intérêts publics, est désormais mieux remplie par un instrument plus perfectionné , qui est le journal.
Qu'on veuille donc bien nous absoudre de tout sentiment exagéré de présomption. Nous ne prétendons pas que les journalistes sont de plus grands hommes que les orateurs ; nous croyons encore à l'existence de M. Guizot , de M. Berryer , de M. Thiers et de quelques autres <f parleurs » , d'autant mieux qu'ils sont de l'Académie. Tout ce que nous voulons dire, c'est que par suite de l'immense développement de la presse , il s'opère une nouvelle révolution dans l'expression de la pensée humaine ; c'est que c'es un art nouveau qui remplace un art ancien; 'c'est que la tribune succombe sous le journal, parce que le journal est lui-même une
tribone perfectionnée ; e'est qne la presse succédera aux assemblées comme Timprimerie a succédé à Tarchitecture. Le prêtre de Notre-Dame disait : « L'architecture est morte , tuée par le livre imprimé , tuée parce qu'elle dure moins , tuée parce qu'elle coûte plus cher. » Nous ne disons pas autre chose; nous réduisons le tout, si Ton veut, à une question de supériorité mécanique , de procédé industriel , de brevel d'invention. « Ceci tuera cela » rendons-en grâces à la vapeur.
Nous ne faisons donc pas, en ce moment, de la politique proprement dite. Au besoin , pour expliquer pourquoi le gouvernement parlementaire n'a jamais jeté parmi nous de solides ra^ cines, nous pourrions montrer qu'il n'est pas conforme au génie , aux mœurs, à Thistoire , et à la religion de notre nation ; que la plupart des constitutions écrites qu'on a tenté d'imposer à la France depuis soixante ans étaient contraires à sa propre constitution, à son éducation monarchique, catholique, unitaire, à la tournure logique , presque mathématique , de son esprit. Et en ce sens , nous pourrions nous trouver d'accord avec le préambule de la Constitution signée Louis Napoléon. Mais nous voulons nous renfermer dans la question que nous avons choisie , et que nous pourrions appeler une question d'art.
Et d'abord, quelles senties véritables, et quelles étaient, dans l'origine, les seules fonctions des parlements? De voter les impôts , de consentir les lois , d'exposer les griefs. Ce qui a ruiné le système parlementaire en France , et ce qui , en Angleterre même, le met dans un plus grand péril qu'on ne le croit généralement , c'est qu'il est sorti de ses attributions , c'est que les assemblées ont voulu ou veulent être tout; être à la fois pouvoir délibérant, pouvoir législatif , pouvoir exécutif. C'est cette confusion d'attributions qui a été la fontaine , l'origine du mal. Un écrivain anglais , qui à travers un certain excès d'originalité , a souvent des éclairs de génie et de bon sens, Thomas Carlyle, disait en se lamentant sur ce désordre : « Un parlement , surtout un parlement avec des comptes-rendus de journaux, est un être qui par sa nature même ne peut agir , mais ne peut qu8 parler... Considérez, en effet, une assemblée de six cent cinquantehuit individus de toutes sortes occupés à délibérer sur les affaires, avec vingt-sept millions d'individus les écoutant assidûment ,
— nu —
let' contrôlant et les critiqtfaiit; a-t-on jamais vu depnid que lé monde est commencé, et verra-ton jamais tant qne le monde durera, les affaires faites dans de pareilles conditions?... Et les six cent cinquante-huit individus qui siègent pour faire les affaires comme souverains dans de pareilles conditions ne sont-ils pas un contre-sens , un solécisme dans la nature , puisque la nature a
établi que les affaires ne se feraimt pas de cette façon Et
nous arrivons fatalement à cette conclusion, confirmée partout par Texpérience , que les parlements , admirables comme corps consultants , sont, CQmme corps souverains et gouvernants, nonseulement inutiles, mais pernicieux; qu!un souverain, avec neuf cents ou six cent cinquante-budt tètes , toutes occupées à se parler les unes aux autres en présence de trente-quatre ou de vingt-sept millions d'âmes, est absolument incapable de faire la besogne de la souveraineté , mais est frappé d'une étemelle incapacité pour cette fonction par la loi même de la nature. » A cette règle de la nature, Garlyle signale et on peut signaler avec lui deux exceptions célèbres dans Tbistoire : le parlement qui a tué Charles !«»", et le parlement qui a tué Louis XVI. Ces deux-là ont fait de la besogne , on sait laquelle ; et tous les autres n'en feront qu'aux mêmes conditions. Mais ce sont là , comme dit Carlyle, n ce qu'on peut appeler des paroxismes dans la vie par- « lementaire plutôt que les fonctions natur^es des parlements. » Et si nous arrivons à notre propre temps , nous verrons que le gouvernement parlementaire , en France , est tombé pour avoir manqué à ces lois établies par la nature. Il a succombé sous le poids des dépouilles opimes qu'il avait rapportées de ses triomphes ; il a croulé sous la masse de souveraineté dont il s'était chargé et qu'il n'était pas appelé à porter. 11 est mort par excès d'and)ition et d'appétit ; pour avoir eu , si l'on nous permet ce vieux mot, les yeux plus gros que le ventre. Après avoir dévoré, au prix de deux révolutions , la part de souveraineté qui revenait à un autre pouvoir aussi nécessaire , aussi indispensable que lui , le pouvoir parlementaire s'est livré à tous les dérèglements inséparables de l'omnipotence. Les quatre dernières années de son règne ont été sa dernière orgie , sa suprême satumale. Dieu sait le mal que, pendant cette dernière période, ses meilleurs amis se sont donné pour le modérer dans ses excès, pour re-
firéner son ayidilé, et pour rempôcber de mordie dans tons les fruits défendus. Nous ne parlons pas de nous; nous parlons de ceux-là môme qui étaient la plus grande gloire et le plus grand honneur de la tribune; nous nous souvenons des lamentations désespérées que faisaient entendre les voix les plus éloquentes en présence de ce déluge de paroles qui devait submerger la parole elle-même. Et comme pour défier jla nature, la parole s'est constituée en permanence ; elle a, comme le dit encore un autre proverbe, brûlé la chandelle par les deux bouts. « Je suis puni, disait un orateur, par où j*ai péché; j'ai trop parlé daa:is ma vie. » Le même malheur est arrivé au système parlementaire ; il a trop parlé, c'est ce qui l'a tué. n a parlé, parlé, parlé; c'était le vertige du derviche toujours tournant sur luimême , et qui finit par tomber évanoui.
Naturellement , nous ne blâmons, du pouvoir parlementaire, que l'abus et l'excès. Ce n'est pas que nous n'eussions un peu le droit de dire du mal de la tribune, car après tout nous ne ferions que lui rendre celui qu'elle nqps a fait ou qu'elle a voulu nous faire. Assez de fois, quand elle faisait des lois contre nous , nous lui avons dit : « Prenez garde ! quand vous aurez bien ché : Plus d'écrivains I on viendia peut-être crier sous vos fenêtres : Plus de bavards ! » Nous avons eu plus raison que nous ne voulions. Ceux qui parlaient sont partis , ceux qui écrivaient sont restés. Nous ne prétendons pas que nous soyons restés en très-bon état ; mais enfin nous avons rincorrigible faiblesse de croire que la presse vivra , tandis que la tribune ne sera jamais plus ce qu'elle a été. Le symbole même en a disparu ; ce n'est plus qu'un meuble d'académie.
C'est pourquoi nous ne lui en voulons pas. Elle a encore plus souffert que nous ;. paix à ses mânes! Nous reconnaîtrons même qu'elle avait, au fond, beaucoup d'instinct quand elle était jarlouse du journalisme ; elle n'aimait pas son héritier. Elle sentait vaguement , sans vouloir se le dire , que tout ce que la presse gagnait, c'était elle qui le perdait. Elle avait pour nous ce sentiment des malades qui voient rôder autour de leur lit des collatéraux , même bien élevés , même discrets , mêmes tristes. Quand doue nous disons qu'elle a fait son temps , nous ne refusons pas de reeonnattre qu'elle a tenu une grande et glorieuse place dans le
moade; nous yonlons dire seulement qu'elle est obligée de céder cette place à un agent nouveau , à une force nouvelle qui la rempliront mieux. Et de même qu'on a vu , après Tintroduction de rimprimerie , Tarchitecture s'altérer et dégénérer , ainsi l'on a vu et Ton verra encore la puissance de la tribune décroître en raison de l'accroissement de la presse et du développement du journalisme. Nous ne prétendons point que les journaux doivent et puissent remplacer entièrement, absolument les parlements dans toutes leurs fonctions, car les journaux n'ont point l'exercice de la souveraineté , ils ne votent pas; mais ce que nous maintenons, c'est que la discussion, la délibération, le débat des besoins et des intérêts publics , la préparation des lois , tout ce qui était devenu le principal travail des assemblées et absorbait complètement leur temps et leurs forces, tout cela est infiniment mieux fait par la presse que par la tribune.
On nous dira probablement : « Mais, monsieur Josse, vous êtes orfèvre ! » C'est vrai, nous sommes journaliste, et c'est pourquoi nous sentons le besoin d'en appeler à des témoignages on apparence plus désintéressés que les nôtres. Nous laissons donc parler un homme qui, en même temps qu'il est un des premiers écrivains, est aussi Tun des premiers orateurs de l'Angleterre , et qui dans ce moment est le chef de son parti dans le parlement. Voici ce que M. Disraeli faisait dire à Coningsby :
a Le parlement ne siège pas en ce moment , et cependant la nation est représentée dans ses plus grands aussi bien que dans ses plus petits détails. Il n'y a pas un grief qui puisse échapper au signalement ou à la réparation. Je vois ce matin dans un journal qu'un maître d'école a brutalement châtié im de ses élèves. Toute l'Angleterre le sait maintenant. Nous ne devons pas oublier qu'il a été réservé à notre temps un principe de gouvernement que nous ne trouvons pas dans Aristote, ni dans Tacite, ni dans nos constitutions saxonnes, ni dans nos parlements des Plantagenets. C'est aujourd'hui l'opinion qui est la souveraine , et l'opinion parle par la presse. La représentation par la presse est bien autrement complète que la représentation par le parlement. La représentation par le parlement fut heureusement trouvée pour un autre âge moins civilisé, auquel elle était admirablement adaptée, alors qu'il y avait une cla^ supérieure dans la communauté ; mais
elle trahit beaucoup de symptômes de désuétude. Elle est contrôlée par une autre représentation plus vigoureuse et plus large, qui lui prend ses fonctions et les remplit plus efficacement ; dans laquelle la discussion se poursuit à termes plus égaux, et souvent avec plus d'observation et de profondeur. »
Yoilà ce que nous voulions dire ; c'est que les journaux sont le vrai parlement moderne, le parlement de tout le monde , la tribune universelle; c'est qu'ils sont une institution encore plus utile au public qu'aux journalistes; c'est que le silence de la presse serait une calamnité -publique beaucoup plus que celui de M. l'abbé Sièyes. L'écrivain dont nous avons déjà parlé, Carlyle, disait encore : « Il est clair que la vraie consulte ou la vraie discussion parlementaire se fait ailleurs , d'elle-même , et d'une manière continue. Est-ce que le Times n'est pas un forum public , plus public que jamais forum ne le fut auparavant , où tous les mortels expriment leur opinion, exposent leurs griefs, et leurs griefs de toute espèce , depuis la perte de votre parapluie dans un chemin de fer jusqu'à la perte de votre honneur ou de votre fortune.?... Une grande branche de la fonction des parlements est évidemment morte pour toujours. »
C'est ce qui fait , pourrions-nous dire à notre tour avec Molière, c'est ce qui fait que votre fille est muette. C'est ce qui fait que le journal remplacera la tribune , et que ceci tuera cela.
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SHAKS^EARE.
HÂMLET. ~ MACBETH. — KOmO ET JULIETTE,