‹ Études critiques et biographiquesChapitre 2 sur 19 · HAMLET · texte numérisé non relu

HAMLET

Bamlet est une tragédie qui y au premier aspect y n'a ni plan ni règle, qui marche à l'aventure, nage dans le vide, et se dénoue à la grâce de Dieu; c'est une pure conception philosophique , c'estrà-dire ce qu'il y a au monde de moins dramatique ; et le rôle du héros n'est qu'une suite de dissertations ; c'est un drame sans amour, car Ophelia ne fait que le traverser, comme* une âme à peine revêtue des formes de la vie ; enfin vous y chercherez vainement celte source immortelle et intarissable de tout intérêt et de toute émotion , la lutte des passions. On peut dire qu'il n'y a pas de pas-

sions en jeu dans cette œuvre extraordinaire. C'est presqu'un monologue , ou du moins c'est un dialogue entre un homme et une ombre. Tout le drame est dans la lutte du mélancolique jeune prince avec le fantôme de son père 5 c'est le combat de Jacob avec l'Ange, mais le pâle et chétif Hamlet est étouffé dans cette étreinte surnaturelle.

Hamlet manque donc du premier élément de l'intérêt dramatique , Faction. Cette méditation solennelle sur le néant 9 cette satire sanglante de l'impuissance humaine ne contient rien de ce qui a toujours eu le pouvoir d'agiter, d'émouvoir et de transporter les masses. Alors d'où vient que pas un drame au monde, pas même de ceux où régnent les tempêtes des passions humaines, où retentissent les cris du cœur; où l'amour, la jalousie, le désespoir se livrent leurs batailles; d'où vient que pas un ne nous saisit et ne nous domine comme la lamentation de ce sempiternel discoureur qu'on appelle Hamlet le Danois , Hamlet thè Dane! Pourquoi étions -nous tous suspendus à seâ lèvres plus encore que l'autre jour à celles de Desdemona? Pourquoi les transports furieux ^ les cris sau^ yages d'Othello faisaient*ils moins trembler les filnres de Qos âmes que les efforts fiévreux de ce maladif rêveur?

Ah ! c'est que la vois de Hamlet réveillait des sen^ iiments et des pensées qui ont travaillé tous les oœurs et tous les cerveaux de ce temps-ci* Dans cette tragédie unique.^ Shakspeare a été autre chose encore qu'im

grand poëte ; il a été prophète , il a été précurseur. Le divin mortel , quand il faisait philosopher le jeune prince de Danemark , devançail les générations y et faisait un bond de trois siècles dans ravenir, Peut-être y a-t-il de la présomption; de la vanité, et une certaine faiblesse à croire qu'on comprend mieux que ses devanciers; mais certainement Haiplet n'a pas dû , n'a pas pu être compris du temps de Shakspeare, C'est de toutes ses œuvres celle qui a dû attendre le plus longtemps le jour de la justice et de la réhabilitation. Mais ce jour s'est levé avec le si^de où nous sommes. Oui f Bamlet est bien l'homme de ce temps-ci. C'est toi, Werther! c'est toi, L»v^\ toi, Obermanl toi encore, chantre regretté d'Elvire ! c'est vous surtout, immortel René ! Voilli les fils et les frères de Hamlet ; voilà le cortège qui le mè|ie à la gloire; les fleurs qui composent sa couronne ! Hamlet vivait dans un siècle barbare et dans une cour barbare ; mais c'est un ana^ chrônisme : il est né hier. Voltaire n'en a pas voulu ; il a passé à côté de lui s^ns le reconnaître. Plus tard encore , Dqcis Ta dégagé des brouillards du Nord , où il siégeait comnie sur un trône , et lui a donné un costume classique. C'est à notre siècle qu'appartient Hamlet. Il a été retrouvé par cette génération chauffée et surexcitée par les catastrophes des cinquante dernières années; il a grandi au milieu dp cette littérature psychologique dont nous avons tous été nourris. Il a résisté même au succès, même à l'abus. Les milliers

de petits poètes fatidiques qui ont couru le monde avçc un air égaré en répétant To be of not to he^ n'ont pas encore réussi à vulgariser , à dépoétiser ce type incomparable.

Hamlet est un pur produit de la civilisation moderne, nous voudrions bien dire de la civilisation chrétienne ; mais on a tant usé du mot ! Les anciens n'oni rien eu de semblable. Le sentiment de Tinfini , et la conscience du néant de la terre , et par-dessus tout la Mélancolie, . cette fleur de tristesse inconnue des anciens , voilà ce qui domine dans Hamlet.

a J'ai, dit-il , j'ai depuis peu , je ne sais pourquoi , a perdu toute ma gaieté... I^a terre, cette belle forme, ce me semble un stérile promontoire; et Tair, voyezavoiis, ce dais magnifique « ce superbe firmament a suspendu , cette voûte majestueuse parsemée de a feux d'or, eh bien, ce n'est plus pour moi qu'un a amas de vapeurs empestées... L'homme ne me plaît « pas, ni la femme non plus... »

Qnand donc Hamlet apparaît pour la première fois sur la spène , il est déjà poursuivi. par l'ennui, ce ver solitaire des civilisations avancées. Une désillusion , une lassitude profondes le possèdent. « Les paupières c( voilées , il cherche son noble père dans la poussière c( du tombeau. » Mais autour de lui le roi mort est déjà oublié. «Oh! s'écrie-t-il , si cette chair, trop, trop c( solide pouvait se fondre et se dissoudre en rosée ! «Dieu! ô Dieu! que toutes les choses de ce monde

a me semblent Fatigantes, usées, insipides et vaines ! » Cependant il ne sait pas encore le crime. Il n'est atteint que d'un dégoût vague , indéfini , produit par une sensibilité excessive qui Tempéchc de prendre la vie telle qu'elle est. Mais voici venir ses amis, Horatio et les autres , ceux qui ont vu sur la plate-forme Fombre errante de son père. Horatio fait le récit de la vision lugubre. Hamlet doute encore ; il est incrédule ; il veut voir et toucher. Il recule déjà devant sa tftche. Il retrouvera ses amis à minuit sur la plate-forme. Quelle admirable scène que celle qui s'ouvre ici! Hamlet se promène de long en la^e avec une agitation fébrile, attendant Theure du fantôme. Des fanfares joyeuses rompent le sombre silence de la nuit ; c'est Torgie qui s'agite au palais du meurtrier pendant que la justice de Dieu s'apprête. Il est minuit, Tombre apparaît , et raconte à Hamlet éperdu sa terrible histoire; elle lui commande la vengeance, et disparaît en lui laissant ce mot dont hérita Charles I"^ : Remember! souviens-toi! Hi|mlet jure de se souvenir, mais déjà le poids de sa mission Taccable ; que ne peut^il fuir devant le devoir ! C'est ici surtout que commence à se dessiner le véritable caractère de Hamlet. Ce n'est pas un héros, c'est un raisonneur. Il parle au lieu d'agir, il se récite à lui-même ses propres résolutions , mais il ne les exécute jamiûs. Tel il sera jusqu'à la fin. Nul n'a mieux saisi ce trait principal de la physionomie de Hamlet que Goethe : « Quand le fantôme, dit-il , a disparu ,

a que reste-t-il apr^s lui ? un homme altéré de yen^ ageance? Non, c'est un jeune homme que la peur a domine , que le désespoir lab^f; , et dont la douleur se a bori)e it des raillerieç amères coQtre les coupables ft qui , le sourire sup les lèvres , s'applaudissent du c( crime qu'il doit let|r faire expier. Il promet de. ne « jamais oublier le mort chéri qui vient de lui appaa raltre. Mais voye^ par quelle phra^ significative il a termine ce serment : ^ Le teinps e$t sorti de ses a gonds; ô destinée mAUdit$i^ qqe je sois né pour Ty « faire rpptfer | ^ Cps parples eiçpliquqnt toute la con-^ a duite de Hamlet , et m^ prouvent que Sbakspeare a tf voulu nous moi^trer les angoisses d'une âme chargée a de raccompIiEisement d'un devoir au-dessus de ses a forces. Cette pensée domine la pièce tout entière ; a on pourrait l'analyser en disant qu'on s'y occupe à « planter un clièae dans un vase précieux , mais propre a seulement à cpnteqir des Heurs. Les racines de c< l'arbre s'étendent et le yase se.bri^e. Un être noble , a pur y épciinemmepl; moral , inais dé^purvu de Péner- <x gie qui fait le^ bérps, dojt nécessairement succomber a spiis le poids d'uQ fardeau qu'il ne peut ni porter ni a rejeter. Qe .qu'on lui demande est impossible y non a par soi-mâme , mais par rapport aux facultés de a celui à qui on le 4ema&d0. Aussi voyez comme il a s'agite et se tord : i| s'avance, il recule , il reçoit des a avertissements npuyeau^ , il ^e les répète sans cesse^ « et cepepdant il fmit par oublier presque son but>

« mais il ne peut retrouver le bonheur, pa» môme le « repos. »

Voilà bien en effet le vrai Hamlet. Il dou(e toiyours ; il v^^^ douter, il veut s'abuser. Il fait cq{}imp Vautrifob^ qui cache s^ tête pouf* ne pas voir le danger , et croît qpe le danger n'existe pas. Il cherche partout des prétextes pour ajourner l'accomplissement de l'ordre qui lui a été donné d'en haut. Viennent les acteurs , il se servira d'eux pour tenter une nouvelle épreuve., dépendant il se gourpfiande , il s'excite , il se bat les flancs pour faire jaillir de seç entrailles une étincelle de volonté ! Il a fait parader deyant lui la troupe ambuIante];^ il admire, il envie ces hommes qui se passionnent pour des désastres fictifs , qui répandent des larmes i^ur des douleurs imaginaires. Et lui , lui qui a des malheurs réels à venger , de vrais crimes à punh* , il reste les bras croisés à faiçe des discours :

a Oh ! dit-il , quel misérable , quel grossier esclave (K je suis ! N'est-il pas monstrueux que cet acteur, rien « que dans une fable , dans le rêve de sa passion , ait a pu rompre son àipe à rendre sa pensée au point que « tout son visage pâlissait , avec des larmes dans ses a yeux , le désespoir dans son air ? Et tout cela pour arien! pour Hécubel Qu'est Hécube pour lui, et a qu'est-il à Hécube pour qu'il pleure ainsi sur elle ? ce Que ferait-il donc si , poqr se passionner , il avait les a mêmes motifs que moi ! Il inonderait la scène de a ses larmes. Suls-je donc un poltron? Qui m'appelle

a infâme ? qui me casse la tête ? qui m'arrache la barbé

a et me la souffle à la figure? qui me tire par le nez ?. . .

a N'est-il pas glorieux à moi , le fils d'un père assas-

« sine , moi que le ciel et Tenfer poussent à la ven-

« geance, de soulager ainsi mon cœur avec des paroles,

a comme une fille perdue? Ah! fi! Pouah! Ahout y

« my brains f A Fcmvre , mon cerveau ! » C'est alors

qu'il prépare sa comédie. Il fera représenter devant le

roi et devant sa mère le meurtre de son père. S'ils

tremblent , s'ils se trahissent , alors ils sont coupables ,

alors il frappera; mais jusque-là il craint d'avoir été

abusé par un rêve. L'ombre sacrée ne l'a pas encore

convaincu : o L'esprit que j'ai vu y dit-il , peut être un

ik démon... , et peut-être, à la faveur de ma faiblesse

a et de ma tristesse ( car sa puissance est grande sur

« de telles natures) , il me trompe pour me faire dam-

a ner ; je veux avoir des preuves plus claire^ que cela.

« La pièce est ce qu'il me faut pour surprendre la

a conscience du roi. »

Nous sommes au fameux monologue iTobe, or not to be^ thai is the question/ Vous le savez tous par cœur. Récitez-le donc sans nous. Philosophez, raisonnez , spéculez comme Hamlet , rêveurs que vous êtes ! En attendant , les bras lui tombent ; l'épée vengeresse , le glaive de la justice s'échappe de ses mains débiles. Il pérore , et le temps passe , et l'occasion passe avec lui. Voyez-le ! il analyse, il dissèque Tordre du destin ; il l'émiette Si bien qu'il n'en reste rien. Et

ce qu'il y a de pire , il le sait , il le sent, il le dit : et quand il a fini sa tirade, il en fait la morale et s'écrie : a C'est ainsi que la conscience fait des poltrons de a nous tous... eè que des entreprises de grande impora tance se trouvent par là détournées de leur courant a et perdent le nonx d*action. »

Le drame continue, et aussi l'irrésolution de Hamiet qui est tout le drame. Le peureux qu'il est encore , il craint de se tromper s'il juge tout seul. Il appelle Horatio à son aide, il blasphème encore la pauvre ombre, poor ghosL Si ]e crime caché ne se manifeste pas de lui-même, «alors, dit-il, c'est un spectre damné <c que nous avons vu , et mes imaginations sont aussi a noires que l'enclume de Vulcain... Nous réunirons « nos deux jugements. »

Je ne sais s'il y a quelque chose de comparable sur aucun théâtre à la scène des comédiens. Couché aux pieds d'Ophelia , Hamiet joue avec son éventail , et surveille attentivement la face des coupables. Ce n'est pas l'homme fort et résolu qui ccmcentre et dompte son émotion; il trahit la sienne à toute minute , dans tous ses gestes. Il tremble , il s'agite f il parle par soubre- BHUis ; il explique tout , et comme dit Ophelia : a Vous «cétes aussi utile que le chœur, Mylord. i> Sa figure est éclatante et comme illuminée d'inquiétude, d'attente et d'angoisse. Quels regards il jette sur Horatio! quels signes territdés il lui fait ! Puis , quand enfin le meurtrier et sa complice s'enfuient éperdus , alors Hamiet

bondit comme un tigre en poussant un cri^e sauvage triomphe,

C'est bien : il a la tête montée ^ il a le sang fouetté , il est ivre, a Maintenant je pourrais boire du sang a cbs^ud, et faire de telles choses que le jour le plus c< sombre tremblerait de l^s voir I b Mais il.est dit qu'il manquer^ toujours s^ vengeance ^ Tinsensél Quand enfin , d^n^ une §ûrte de prise , il se décide à frapper, ù dérision ! il se trompe de victime i il tue ce pauvre vieux fou de P<)1oniufifi cei inoffensif Oéronte qui ne faisait de ma) ^ personne. Peut-être même se conten<tarait-il da cette triste hécatombe , si Tombre de son père ne YPA^it lui rappeler sou serment, et ne lui apparaissait pour lui dire : 9 N^oublie pas I Cette visite n-est a que pour aiguiser ta résolution presque émoussée. »

Hainlet r0prend donc isa tftcbe toujours ajournée. Le ^iipurtrier de spu père, troublé par ses remords , se fnet à ganpui^ et ea$aie de prier. Hamlet ie voit et va pour le tuer, mais il se dit qu'il va renvoyer dans Vautre vi^ en état de gpftce , et sa main retombe encore &m9 avoir frappé.

a j€i le pourrais, dit-il, pendant que le voici à prier; a je vais le faire. — < Oui, et ainsi il s'en va au ciel! et a je suis Y^ngél... Non, ce n'est pas là de la ven- «ge^nce... Allons, mon épée, réserve- toi pour un « moment plus horrible, quand il sera ivre , endormi, oq dans 3a colère , ou dans les plaisirs incestueux « de sa couche , ou à jouer , ou à- jurer , ou dans

« quelque acte après Ie(|Uel on lië puisse être sauvé. i> On passe cette soène au théfttre ^ c'est néanmoins une de celles qui donnent lé mieux la clef du caractère de Handel., Gomme Ta dit celui peut-être de tous les critiquée anglais qui a le fnleux compris Bhakspeare , WilbamHaElitt, « Haffilet^ pé^dé qti'il liè peut pas avoir « sa vengeance entière > et conforme & Tidée la plus « parfiâte qtte ses désirs t^uiStônt forther, la manque « tout à fait. ^ G'éSt aiiidl , en effet , que Hamlet compose si>n œuvre de Vengeance; it eh fait une sorte de poème ; il amasse des trésors de colère; it prépare , il élabore dans les profondeurs de sa pensée un châtiment digne dii crime qu'il doit punir; mais hélas ! il dépense toute sa forcé en résolutions inachevées ; il meurt pour ainsi dire en travail. Ce trait de caractère est profondément vrai ; il touche aii fond de la nature humaine. Quel est Tamant , quel est le poëté , quel est rartîste qui ne s'est pas , comme Itamiet , créé un idéèl , qui n'a pas nourri , comme lui , dans son cœur ou danë sa tète, tm type irréalisable, impossible, qui n'a pas , comme lui, toujours attendu, toujours différé, en disant î Ce' n'est pas encore cela? Et l'on meurt en cherchant l'introuvable, et en disant toujours : Demain !

Voilà ce qtf il y a d'éternellement vrfti dans Hamlet : la volonté écrasée pat Tîdéal ; U mesure limitée de la force humaine dépassée par l'infini de rîmagination. Le sentiment du néant accable ce chétif héros. Voyez-

— laie dans la scène fantastique du ciaietière, maniant les crânes, et disant à4Ioratio : «Penses-tu qu'Alexandre a faisait cette figure dans la terre ? — Oui , sans doute. (( — Et qu'il sentait comme cela ? Pouah ! • Ainsi , à quoi bon être Alexandre , à quoi bon rimpériaV César, pour retourner en poussière ? Hamlet ne sera ni Tun ni l'autre ; il ne sera rien, ne fera rien. C'est pourquoi le dénoùment se fait sans lui. Il n'y est rien qu'un instrument aveugle. L'édifice lentement et péniblement amassé de ses projets de vengeance s'écroule tout à coup , et l'écrase lui-même sous ses décombres. Les événements se précipitent les uns sur les autres ^ sans ordre , sans suite , avec tout le laisser^aller de la vie réelle. Goethe justifie encore très-bien ce dénoùment étrange et désordonné : a Quant à moi, dit-il , loin de « blâmer le plan de Hamlety je soutiens que l'on n'en (( a jamais inventé de plus parfait; je dirai même que « ce plan n'est pas une invention , mais que c'est une a réalité... Nous aimons tous à voir un héros qui agit « d'après ses propres impressions, qui hait ou qui aime « selon les propres besoins de son co&ur, qui renverse a tous les obstacles et atteint le but qu'il s'est proposé. « Les poètes et les historiens voudraient nous convaincre qu'une aussi glorieuse destinée peut être le c( partage d'une créature humaine ; l'exemple que Shak- « speare nous fournit dans son Hamlet est moins propre (( à fiatter notre vanité , mais plus vrai. Son héros n'a a point de projet arrêté, et c'est le plus grand mérite

a de Tadmirable plan de la pièce. Ge pian ne consiste a pas à faire punir un scélérat par une pensée de ven- « geance tellement opiniâtre qu'elle finit par triompher « de tout ce qui semblait la rendre inexécutable. Un a çrin^e monstrueux a été commis , et ce crime con lift iiue à rouler à travers le temps; ^s conséquences. a entraînent Tinnocent ', le coupable est prêt à échap- « per au goufire qui le réclame, et c'est au moment où (( il croit s'en être éloigné pour toujours qu'il y tombe « enfin. Quiconque s est donné la peine de réfléchir « sur les événements de la. vie sait que les suites d'un « forfait perdent parfois les innocents , comme une a action vertueuse profite aux coupables , sans que les « auteurs de Tun ou de Tautre reçoivent la punition (( ou la récompense qu'ils méritent. Voyez maintenant « ce qui se passa,dans Hamlei. En vain le purgatoire « envoie-t-il un de ses habitants en ce monde pour y « demander vengeance ; en vain tout s'y dispose pour ç: le satisfaire ; les puissances de la terre et de Tenfer « échouent contre les arrêts irrévocjubles du destin. ' ((L'heure du jugement sonne enfin, et le méchant

(( tombe avec le bon »

Ducis. qui a imité Hamlet, a pris ce caractère exactement à rebours. Du Hamlet irrésolu et mouvant comme les vagues , il a fait un jeune prince classique plein de volonté et d'énergie :

Il cache un cœur de feu sous un dehors paisible , Et tous ses sentiments , avec lenteur formés ,

S'y giavem eu ^neêi ft jainai» imtyriiués.

Ne vous y trompez j>as; seg pareils outragés « Ne s'apaisent Jamais que quand ils sont vengés.

Ducis était de ces poètes et de ees historiens dont vient de parler Geêtbe j et qui veulent absolument f\ue le crime sott pmii et que la vertu soit récompensée; Ce . ne serait pas convenable autrement. Aiiisi son héros finit par être vainqueur ^ comme à Franconi y et suc^ cède au trône de son père« C'est plus moral, mais c'est moins vrai. Le véritri)l6 Hamlet est an contraire là victime du destin ; c'est la goutte d'eaU dans l'Océan ; c'est l'individu perdu et absorbé dans les événement;^ généraux. Le char des événements , comme celui dd dieu indien , passe sut* lui et l'écrasé avec totlt ce qui l'entoure. La douce ei triste Ophélia ei^t entraînée dahâ oe courant et ^ périt. Ce r61e si tendre , si dévoué et iA sacrifié d'Ophelia^ n'est-ce pas celui que jouent les femmes dans la vie des grands hommes y ou des grandiii penseurs , ou des conquérants , de tous ceux enfin qui âe s'appartiennent pas et ne vivent que d'une vie générale ? C'est quelque chose, comme le rôle de Joséphine danô la vie de Napoléon ; l'homme de l'histoire brise sans pitié cette fleur du foyer domestique , et s'élance à la poursuite du destin , comme Hamlet à la poursuite du fantôme. Myfate cries oui.

MAGBBTH.

Quoique Macbeth soit un drame plein d'action , cependant il a beaucoup de rapports avec Hamlet. C'est aussi la lutte d'un esprit irrésolu contre un destin plus fort que lui. Mais tandis que Hamlet se croise les bras sans ri^n faire^ Macbeth , une fois, entré dans la carrière de l'action , y marche avec une sorte de rapidité vertigineuse. Comme Othello aussi i Macbeth est le' jouet du génie. du mal. Il est sous la main des sorcières comme le noble Maure sôus celle dlàgo. Tous deux ont le cœur bon et élevé, mais faible^ l'esprit tentateur prend Tun par l'ambition , l'autre par la jalousie , et les sorcières de Macbeth , comme le perfide ami d'Othello, font le mal pour le mal, simplement pouy satisfaire H la dépravation de leur nature.

Rien n'égalç la grandeur avec laquelle ouvre cette tragédie. Nous ne parlons pas de la poésie des sorcières , des miauleipi^nts de chat et des coassements de crapaud. Ces excentricités barbares pouvaient être naturelles du temps de Shakspeare ; elles ont pu être acceptées il y ^ vingt-cinq ans, au plus fort moment de la bataille littéraire, alors qu'il fallait choisir entre les extrêmes ; m^is aujourd'hui , grftçe à Dieu , nous pouvons admirer Shakspeare sans être obligée d^ nous prosterner devant toutes ses bizarreries. C'est donc surtout l'aspect de la scène qui sai§j^ %\ cpi! Jn^Ro^^ \

les sœurs du Destin, apparaissant les mains entrelacées , projettent leur ombre funeste sur toute la suite du drame.

A Macbeth , elles annoncent qu'il sera roi : à Banquo que ses enfants seront rois. La tentation entre comme un serpent dans le cœur de Macbeth ; la lutte commence entre le bon et le mauvais principe. Macbeth ne veut pas encore faire le mal, mais il le laissera se faire tout seul ; son âme faible ne recule que devant la responsabilité du crime : a Si le hasard , dila il f veut que je sois roi , eh bien , que le hasard me « couronne sans que je m'en mêle. » Le portrait que fait de lui sa terrible femme , le dépeint encore mieux : « Je crains, dit-elle, je crains. ton naturel ; il est trop « plein du lait de la bonté humaine pour prendre le a chemin le plus court... Tu n'es pas sans ambition, (( mais tu es sans l'audace qui doit l'accompagner. La a grandeur que tu voudrais, tu la voudrais saintea ment. » Dès le début on voit que Macbeth n'agira que par une impulsion étrangère, qu'il sera le bras d'une volonté supérieure. L'envie du crime se trahit sur ses traits et dans ses pùroles , mais il a besoin qu'on lui démêle et qu'on lui traduise à lui-même sa propre pensée. Aussi , quand il vient annoncer à sa femme que le vieux roi Duncan sera le soir sous son toit : a Votre visage , lui dit cette impitoyable créa- « ture, votre visage est un livre où l'on pourrait lire (( d'étranges choses... Changez de contenance, et lais-

c( sez-moi faire. » Ains|, Macbeth n'a pas même le temps de combattre l'esprit tentateur ; il a beau soliloquer comme Hamlet, et dire, presque dans les mêmes termes : a Si tout était fini , quand ce sera fait, ce ce serait trien; le plus tôt serait le mieux; » sa femme l'entraîne dans le tourbillon ; pour elle, vouloir c'est pouvoir ; désirer c'est avoir; elle ne fait point de halte entre la pensée et l'action ; elle gourmande ce timide coupable , et lui fait honte de sa faiblesse : « Quelle « bête, s'écrie-t-elle, vous fit donc me révéler ce tfescc sein?... Ni le temps ni le lieu n'étaient alors pour c( vous , et cependant vous vouliez faire naître l'un et a l'autre. Us se présentent d'eux-mêmes, et voilà que a vous n'êtes plus capable de rien ! »

Macbeth se décide à frapper, et nous entrons de plain-pied dans le drame. Quand il sort de la chambre du vieux roi , un poignard dans chaque main et inondé de satig, il est épuisé par cet affreux effort. Son âme superstitieuse succombe sous le poids du crime : ce Pour- « quoi, dit-il, pourquoi n'ai-je pas pu prononcer amen ? a J'avais grand besoin de bénédiction , et le mot s'est « arrêté dans mon gosier... Il m'a semblé qu'une voix « s'écriait : Tu ne dormiras plus... Macbeth ne dora mira plus ! »

Non pas ainsi lady Macbeth ; elle se rit de ces rêves de cerveau malade : « Ceux qui dorment, dit-elle, et

c( ceux qui sont riiorts, sont des images , lA peu

« d'eau va nous laver de cet acte, voyez comme c'est

c( facile... Ne restez donc pas ainsi ^ misérablement a perdu dans vos pensées. i>

Macbeth est roi ; mais le remords siège avec la couronne sur son front. Poursuivi par les furies vengeresses , il marchera de meurtre en meurtre ; ne pouvant fermer Tabtme de sa conscience, il voudra le combler, a Ce que le crime a commencé, dit-il , ne a peut se consolider que par le crime. » Il fait tuer Banquo^ mais Fombre de sa victime, image sanglante du remords, vient s'asfseoir à sa place au banquet royal. Elle revient, non pas affublée d'un ^Bp blanc , et avec des yeux en feux de Bengale 3 mais réelle, mais pour ainsi dir^ vivant^ et palpable, avec lés traits et les habits qu'avait B^naup quand il était sur terre. Macbeth recule épouvanté, a Tu ne peux pas dire que a c'est nioi , » 5'écrie-t-iU Puis il défie sa vision sanglante, « Viens ^ous la forme de l'qurs féroce de la « Russie, du rhinocéros armé, ou du tigre d'Hyrcanie -, a prends toute autre forme que celle-ci , et mes nerfs a ne trembleront paç. Ou bien renais à la vie, et viens, a le fer à la main , me défier dans un désert, d C'est bien là le soldat intrépide et j^uperstitieux ; indon^ptablp devant Ip danger pbysjqa^^ et tremblanj; comme une femme devant une vision. Et quand l'ombre disparaît , il se relfouve lui-même et redevient un hon^me. lam a tnan again»

I^e^gradatiqns de la chute soi)( admirablement observées dans le caractère de Macbeth. On le voit peu

à peu $'aguemr et s'^qduircir au mal j on le voit pour ainsi dire s'enivper insensibleRieiil; de l'odeur du crime. II est sur upq ppnta irrésistible , il faut qu'il aille just]u'au bout : a Je suis, dit-i) , si iiv^nt dans \p s^ng , « que revenir §i}r mes pas serait ^ussi 4ii)^ci)6 q^^ d'aller a eQ av^nt, » Et quand il ^ laissé échapper ]Maçd|||f ; « temps ! s'écrie-t-il , tu préviens ma tepribte ven-r « geance. Le projet fugitif n'est j£|ipais atteint ^i l'ei^é^ a cution ne Taccompagpe tqut 4^ suite... Pésormais, fi aussitôt pensé, ^us^itôt fajt. » Et sur-Ie-cban)p il fait noassacrer topte la famille de Macduff, Autrefois c'était sa femme qui le poussait au sang, c'était elle qi|i iui verrait Mnf rqnilh son ip^pn^plftble courage, n^^intenant il marqhe tout seul dans la voie du n^eprtre, tandis que lady Macbeth ^uccornbe à sop topr sops }e poids du remords.

La scène du somnambulisme est très-célèbre. C'est sans contredit une $cène trèjs-saisissante, très-tragique si l'on veut , mais elle n'inspire point d'émotion morale. Elle n'excite qu'i^ne sepsatiqn de terreur phy- Sjiqupf o'e^t une sp^pe ff^te pqur les neifs. Tpiit Jq par^ptère de lady ]\f acbetb e^t d'aillisurs trop en (l^^^ps de la nature pour qu'il pui§^ éveiller la sy(npi|t))i^. On n'y trouve pai5 le lajt 4^ la bopté bun^^ne. Cette feihme est l)len ce qu^elle vei)( être quand elle invoque les esprits hoxpicid^s ^ et leur dit dans un langage ipr traduisible : a ^f^&^x 9»6 / déppuillez-pioi de pion sexe, a et dii spQ)nje| dg )a téta à |fi pl^t^ des pieds rem-

« pHssez*inoi 4e la plus inexorable cruauté? » Elle boit pour s'enhardir au meurtre, et elle dit à ce faible ambitieux de Macbeth : a J'ai donné le sein , et je sais « combien il était doux d'aimer l'enfant qui prenait (( mon lait. Eh bien , pendant qu'il me souriait; j'au- « rais arraché ma mamelle de ses tendres lèvres , et je a lui aurais brisé la cervelle, si je l'avais juré comme a vous avez juré ceci. » Ce n'est plus là deJa nature, et la femme ne se retrouve qu'un instant , un seul , quand lady Macbeth dit du vieux roi Duncan : ce S'il « n'avait pas ressemblé à mon père endormi, j'aurais « fait le coup. »

Tout l'intérêt , toute la sympathie se portent donc seulement sur Macbeth , sur la lutte de cette nature faible, mais belle et bonne, contre l'esprit du mal. Le cinquième acte de Macbeth nous parait le plus véritablement beau , bien qu'il ne présente pas autant d'appareil scénique que lé second et le troisième. Mais les derniers moments , les novissima verba de Macbeth offrent un spectacle plein de grandeur. C'est la torche qui redouble d'éclat avant de s'éteindre. Les filles du destin, qui ont conduit jusqu'au bord de l'abime ce noble coupable, l'abandonnent à la fin , et le laissent chercher sa route au milieu des ténèbres. L'une lui a promis que nul mortel né d'une femme ne pourra lui faire de mal ; l'autre qu'il ne sera vaincu que lorsque la forêt de Birnam se mettra en marche contre \m. Mais, quand il veut les^ interroger davantage, elles dis-

— apparaissent en lui laissant les scorpions du doute. Mais Macbeth ne plie pas; il entreprend la lutte contre le destin y dont les coups vont le frapper Tun sur l'autre. Macbeth rappelle ici VAntigone de Sophocle. Qui ne se souvient de l'impression solennelle que laissent dans les esprits ces coups répétés de la fatalité qui tombent tous à la fois sur le roi thébain ? Après son fils, c'est sa femme. Le messager vient lui dire : a Ta femme est « morte; la mère de celui que tu regrettes vient d'être « frappée du coup fatal ! — Séjour inexorable de Plu- « ton , s'écrie le roi , pourquoi t'acharnes-tu à ma « perte ! Triste messager de douleur, que m'annoncescrtu? Hélas! hélas! tu me donnes une deuxième fois « la mort... Mes amis , enlevez-moi de ces lieux , je ne et compte plus parmi les vivants, n

Dans la tragédie de Shakspeare, Seyton vient dire à Macbeth : « La reine, seigneur, est morte. » Et le roi«répond : a Elle devait mourir plus tard. Il serait « toujours venu un temps pour ce mot. Demain , puis à demain , puis demain ! Les jours s'avancent ainsi « pas à pas vers la dernière syllabe du temps... La vie a n'est qu'une ombre errante ; un pauvre comédien c( qui piaffe et se cabre une heure sur la scène, et dont « on n'entend plus parler ; c'est un conte conté par a un idiot... qui ne signifie rien. » Les situations sont en apparence semblables; mais elles offrent cependant cette différence que tandis que dans la tragédie antique, l'homme frappé par la fatalité courbe la tête

et n'essaie pas de lutter contre un pouvoir supérieur, dans la tragédie moderne, il se redresse et oppose la volonté et la liberté humaines aux arrêts du destin* Créon succombe tout de suite ; Macbeth lutte jusqu'à la fin sans demander grâce. Il méprise même la poltronnerie du suicide, et au moment où il alUit se jeter sur son épée, il se relève et dit : a Pourquoi jouerais* (( je le fou romain, et mourrais-je sur n^a propre épée? a Tant que je verrai des vivants devant moi , les coups a feront mieux 3ur eux. » De moment en moment i sa foi s'ébranle, mais son courag^B, son courage d'homme d'épée, ne fléchit pas. // commence à être lai du so^ leily mais il veut moyrir avec le harnais sur le dos. Ce qu'il y a d'admirable dans cistte scène, c'est le mélange de l'action et de la sentence. A la diflépence de ce rêveur de Ifaml^t , en qu| la réfte^^ioi) paralyse le })ras , Macbeth puise dans le décoiiragement nii^mp de son âme une énergie d'action désespérée. Il interrompt un n^onologue philosophique pour demander son arn^ure; il dit : a Je me sens le cœur malade; ^ puis tout aussitôt il crie : a Aux armes I » Déjà un des charmes s'est rompu ; les soldats de Malcolm s'avancent portant devant eu^: des branchejn d'arbres ; c'est la forêt de Birnam qui ^e met en marche. Pi|is vieni; Macduif ; Macduff qi|i n'est pas né d'une femme, parce qu'il a été arraphé du sein de sa \ï\hv^ avant 1^ ternie prescrit par la nature. Alors Macbeth pard la confiance qu'il avait encore ^^m sou étoile^ et soccon^be.

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