‹ Études critiques et biographiquesChapitre 10 sur 19 · MIRABEAU · texte numérisé non relu

MIRABEAU

CORRËSPONDAPtCE AVEC LE COMTE DE LA MARCK*.

Mirabeau est mort au commencement de 1791 , avant que la révolution eût commencé le tour du monde, et déjà, avec rinstinct du génie, il la r^ardait comme irrévocable. Déjà il écrivait , dans une des notes qu'il faisait remettre à la cour : «Le despotisme

I. Cet onvrage contient la correspondance de Mirabeau pendant les trois derilères années de sa vie , et l'histoire complète de ses relations avec la cour. L'existence de ces pièces était connoe ; quelqaes-oues avaient déjà été publiées; mais la plupart étaient entièrement inédites. Elles étaient restées enVe les mains du comte de La Marcli, le servitear dévoué de la teine Marie-Àntobnètte, et en même temps Tami le pins fidèle de Mirabeau, celui qui recaeilUt ses dernières volontés et son dernier soupir. M. de La Marck est mort à Bruxelles eu 1833, et il a, à son tour, légué à M. de Bacoort, ancien ministre plénipotentiaire , la lâche d'accomplir la promasse qu'il avait faite à Mirabeau mourant, et de compléter le travail qui parait aujourd'hui.

Pour faire apprécier le caractère particulier et l'importance de ces docoments, il nous suffira d'eu raconter succinctement l'origine. Le prince Auguste d'Areniterg, second fils du duc d'Arenberg, et d'une des maisons princlères les plus anciennes d'Europe, était, par sa mère, peiit-flls du comte de La Marck , qui descendait en droite ligne du célèbre Sanglier des Ardennes. 11 prit, après la mort de son aïeul , le titre de comte de La Marck , sous lequel iLest connu dans les événements de celte époque. Il arriva à la cour de France au moment oà.rarcbiduchesse Marie-Antoinette é|iousail le dauphin, depuis Louis KVL

ce est pour jamais Qni en France. La révolution pourra «avorter, la Constitution pourra être subvertie, le ce royaume déchiré en lambeaux par Tanarchie^ mais « on ne rétrogradera jamais vers le despotisme.»

C'est peut-être là ce qu'il y a de plus remarquable dans la dernière partie de la carrière de Mirabeau ,

Par sa naissance et par son raug il se trouva admis dans l'intimité de la famille royale ; par sa qualité d'étranger et par sa grande fortane il se vil placé à la conr dans des conditions d'indépendance qhi y étalent fort rares,, et ne se trouva mêlé aux aiTaires que par suite du dévoneoient le plus désintéressé au roi et à la reine.

Le comte de la Marck avait avec Mirabeau les relations de l'amitié la plus intime longtemps avant que le grand tribun se rapprochât de la coiihr. Il servit donc d'intermédiaire naturel à ce rapprochement. Les relations des deux puissauces, car Mirabeau en était une , s'établirent par lui et se continuèrent par lui jusqu'à la fin. Dans l'Introduction qui précède la publication des pièces , M. de La Marck . a raconté toutes les phases de cette sorte de négociation. Lorsque l'accommodement eut été régulièrement conclu , Mirabeau Qt passer presque tons les jours à la cour des Notes et des Hémoires sur la situation, des observations sur la marche de l'Assemblée , des plans et des conseils siàr la conduite à tenir. Ce sont ces pièces que publie aujourd'hui M. de Bacourt, ainsi que la correspondance particulière de Mirabeau avec M. de La Marck et plusieurs antres personnages importants.

Les Notes et les Mémoires de Mfrabeau lui étaient exactement rendus. Quelques mois avant sa mort , et déjà malade , il confla tous ses papiers à M. de La Marck. Il se remit néanmoins de cette première atteinte, et M. de La Marck Ini rendit ses manuscrits. Mais, repris plus tard et se sentant perdu, il chargea son ami de rassembler de nouveau tous ses papiers et de les transporter secrètement chez lui. Trois jours après, le 3 avril 1791, il expira dans les bras du comte de La Marck.

On voit que personne n'a pu être mieux placé que ne l'était M. de La Marck, par sa position à la cour et par sa liaison avec Mirabeau , pour rendre aux faits dont 11 parle leur véritable caractère. L'homme Sistiugyé auquel il a légué la continuation et l'entier accomplissement de son œuvre s'est acquitté de celle tAche avec un succès qui n'est égalé que par l'extrême modestie avec laquelle il cherche à s'effacer. M. de Bacourt a accompagné la publication de ces trois volumes de notes et de commentaires qui exigeaient les connaissances historiques les plus étendues.

c'est ce ferme et inflexible bon sens avec lequel il . accepte le fait accompli de la Révolution. En général , les grands pécheurs, quand ils se convertissent, se jettent d'un extrême à Tautre ; ils passent des excès de la licence à ceux de la pénitence. De même aussi ceux qui ont aimé la liberté avec le plus d'emportement la persécutent avec le plus de violence le jour qu'ils l'abandonnent, et lui font le plus cruellemlerit expier les hommageà qu'ils lui ont rendus. Mirabeau, et c'est là sa gloire, alors même qu'il entreprend d'arrêter et de combattre la révolution , ne l'insulte et ne la renie jamais. On peut, si l'on vent, en faire honneur à la sûreté et à la solidité de son jugement plus qu'à la sincérité et à l'honnêteté de ses principes, mais on est obligé d'admirer la force avec laquelle il se maintient sur le terrain déjà conquis, et le prend pour point de départ. Il disait souvent : a On ne sortira pas « de là sans un gouvernement comme en Angleterre. » 11 n'avait rien de sentimental ni de romanesque dans l'esprit ; et la/ameuse nuit du 4 août n'était à ses yeux qu'tine orgie. Dès la première communication qu'il adresse au roi , il déclare hautement qu'il regarde une contre^révolution comme dangereuse et criminelle, et il dit : a Je serai ce que j'ai toujours été, le défenseur « du pouvoir monarchique réglé par les lois, et l'apôlre a de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. » Mirabeau voulait un gouvernement comme celui de l'Angleterre ; il avait trop tle sens néanmoins pour ne

pas tenu* compte desdifiëreniees des deux pays, il était de récole historiqae de Richelieu ; son système était de fortifier la royauté aux dépens de la noblesse et des parlements, de constituer une sorte de démocratie monarchique ou de monarchie démocratique sur les ruines des corps privilégiés. Q. disait dans une note pour la cour :

a N'est-ce rien que d'être sans Parlement, sans pays a d'États, sans corps de clergé, de privilégiés , de noa blesse? L'idée de ne former qu'une classe de citoyens a aurait plu à Richelieu, Si cette surface égale convient a à la liberté, elle facilite l'exercice du pouvoir. Le point important serait de ne déployer la force pu* a blique que pour la nation, et non pour des individus^ a et de tenir un si juste milieu entre les factieux et les a mécontents, que le parti national fût celui du roi. »

Ailleurs encore, il dit :

a J'ai toujours fait remarquer que Tanéai^issenient a du clergé, des Parlements, des pays d'États, de ta a féodalité, des capitulations des provinces, des privi* a léges de tout genre, est une conquête commune à la a nation et au monarque. »

Voilà le langage que Mirabeau tenait constamment à la cour ; c'est une justice et même un hommage à lui rendre que jamais ii ne chercha à dissimuler la vérité pour faire aimer ses services. Il voyait les dangers de la monarchie avec une impitoyable clairvoyance; et avant d'être mis en rapport avec le roi , il aviût feit

remettre à Monsieur^ comte de Provencç, un Mémoire dans leqael nous trouvons ces mots que nous pour*rions croire contemporains :

a Si Paris a une grande force, il renferme aussi de a grandes causes d'eÔervescencé; Sa populace agitée a est irrésistible ; l'hiver approche , les subsistances a peuvent manquer, la banqueroute peut éclater ; que d sera Paris dans trois moist Certainement un hôpital,

a peut-être un théfttre d'horreurs Nous ne sommes

a aujourd'hui que las et découragés; c'est le moment a du désespoir qu'il faut redouter. Les provinces ne a sont pas démembrées, mais elle? s'observent les unes a les autres; une division sourde annonce des orages... « Une nation n'est en résultat que ce qu'est son travail. a La nation est désaccoutumée du travail.. »

a L'Assemblée nationale, si mal combinée dans son ce principe, composée de parties si peu homogènes et a si laborieusement réunies, voit tous )es jours dimia nuer la confiance dans ses travaux. Elle est entraînée a hors de ses propres principes par la funeste irrévora cabilité qu'elle a donnée à ses premiers décrets; et a n'osant ni se contredire ni revenir sur ses pas, elle a s'est fait un obstacle de plus de sa propre puisa sance... Une sourde commotion se prépare, le corps a politique tombe en dissolution; il lui faut une crise a pour le régénérer ; il lui faut une transfusion de sang a nouveau. »

Mirabeau conseillait au roi de quitter Paris, non pas

pour émigrer, mais pour aller s'établir dans une ville de province, à Rouen, par exemple, et de là faire appel à son peuple, et il disait dans cette même note :

c( Paris engloutit depuis longtemps tous les impôts « du royaume, Paris est le siège du régime fiscal ab- « horré des provinces ; Paris a créé la dette ; Paris , a par son funeste agiotage, a perdu le Crédit public et « èompromis Thonneur de la nation. Faut-il aussi que « l'Assemblée nationale ne voie que cette ville et perde « pour elle tout le royaume ? Plusieurs provinces re- « doutent qu'elle ne domine l'Assemblée, qu'elle ne « dirige ses travaux. Paris ne demande que des opéra- (i[ tions financières ; les provinces ne considèrent que G l'agriculture et le commerce. Paris n'en veut qu'à « l'argent; les provinces demandent des lois..... Paris a est perdu si on ne le ramène pas à l'ordre, si on ne c( le contraint pas à la modération. Ses consommations aie mettent à la merci du reste du royaume, et sa (( perte inévitable serait dans la prolongation de sa « tyrannique anarchie. »

Ailleurs il dit :

u L'armée donne des instruments de brigandage à « quiconque voudra faire le métier de voleur en grand. a Mandrin peut devenir aujourd'hui le roi d'tine et a même de plusieurs provinces... Je ne crois pas que c( le trône, et surtout la dynastie, ait jamais couru un a plus grand danger. Sans doute il est encore des ressources.,.. Il ne faut pas croire que les provinces

ce soient, je ne dis pas à la température de Paris ( peutet être sont-elles encore plus exaltées), mais à son imu moralité profonde, à son mépris pour la propriété, à « son insatiable désir de tout bouleverser , de tout « prei^dre, de tout ravir. Enfin Taccës ne peut pas alfer « plus loiUj et par conséquent il y aura bientôt rémit- « tence à cette fièvre chaude, ou,, ce qui revient à peu a près au même, complication de maladie, d'où résulc( tera la guérison ou la mort. »

Les plans que proposait Mirabeau auraient certainement amené une guerre civile; mais, loin de la craincre, il la regardait comme une épreuve salutaire^ La guerre étrangère lui paraissait niortelle pour la royauté. « Je n'ai jamais cru, disait-il, à une grande révolution (c sans effusion de sang, et je n'espère plus que la fera mentation intérieure, combinée avec les mouvements c( du dehors, n'occasionne une guerre civile. Je ne sais « même si cette terrible crise n'est pas un mal nécesa saire. » Il répétait sans cesse au comte de La Marck qu'il craignait moins la guerre que les fureurs populaires; crcar, disait-il, la guerre retrempe les âmes et a leur rend l'énergie que les calculs de l'immoralité a leur ont fait perdre. »

Mais c'étaient là des remèdes trop hardis, trop héroïques pour une société qui tombait en dissolution. Mirabeau, dévoré du besoin d'activité , et voyant chaque jour le danger grandir , jdisait vainement à son an)i : « A quoi pensent donc ces gens-là? Ne voient-ils

a pas leg abîmes qui se creusent soas leurs pft6?i» D'tiutïes fois , perdant courage en face de tant d'impuissance, il s'écriait: Tout est perdu; te roi et la reine y périront, et, vous le verres^ la populace battra leurs cadavres. Et il parlait déjà de la sorte en 1789. Certes, il n'épargnait pas les avertissements, même les plus effrayants; et c'est un spectacle des plus curieux et des plus saisissants que celui de cet homme d'action se désespérant au milieu de l'inertie générale. Il écrivait à la cour ces mots qui ressemblent au son du rappel dans les rues :

c( Quatre ennemis arrivent au pas redoublé : Timpôt, ce la banqueroute, l'armée, Fhiver... La guerre civile « e§^ certaine et peut-être nécessaire. Veut-on la rea cevoir ou la faire?... Ce que je ne vois pas encore, a c'est une volonté, et je répète que je demande à aller a la déterminer, c'est-à-dire démontrer que hors de là, a aujourd'hui même, il n'y a pas de salut ; et si, par je c< ne sais quelle fatalité , on n'en convient pas , je suis a réduit à déclarer loyalement que la société , étant « pour moi arrivée au terrible sauve gui peut^ il faut a que je pense à des combinaisons particulières, d ' Dans cette note, Mirabeau, comme on peut le voir, sollicitait un entretien direct avec le roi et avec la reine. Il y avait chez lui une véritable impatience de voir de près la reine Marie-Antoinette, cette femme si séduisante et si attaquée, cette charmante et innocente victime de tant de calomnies; Les souvenirs du comte

de La M arck , souvenirs spontanés et désintéressés , sont peut-être la justification la plus complète que nous ayons jamais lue du caractère de Marie-Antoinette. L'Autrichienne, comme on l'appelait, s'était nationalisée; elle était devenue, qu'on nous passe le mot pour Marie-Antoinette, elle étaitdevenue citoyenne française. Elle n'aimait pas, comme on l'a prétendu, à 9e mêler des affaires } elle ne s'en mêlait qu'à son cœur défendante Transportée du sein d'une cour paisible au milieu d'un peuple en délire, elle tâchait d'oublier la révolution pour ne pas s'attrister. Le comte de La Marck dit, en parlant d'elle :

a L'entretien dura plus de deux heures sur un ton c( de gaieté qui était naturel à la reine, et qui prenait « sa source autant dans la bonté de son cœur que dans 6 la douce malice de son esprit. Le but de mon aui( dience avait été presque perdu de vue ; elle cherex chait à récarter. Dès que je lui parlais de la révolua tion , elle devenait sérieuse et triste ; mais aussitôt « que la conversation portait sur d'autres sujets, je a retrouvais son humeur aimable et gracieuse. Et ce « trait peint mieux son caractère que tout ce que je a pourrais en dire. En effet, Marie-Antoinette, qu'on « a tant Accusée de se mêler des affaires publiques , « n'avait aucun goût pour elles. A une âme noble et « élevée elle joignait une promptitude de décision ft et une énergie de volonté dont elle avait donné la « preuve dans plus d'une ciiK^onstance. C'était préci-

c( sèment cette force de résolution qui manquait à a Louis XVI ^ les ennemis de la royauté le ressentirent « de bonïie heure, et ils dirigèrent toutes leurs attaques (( contre celle dont ils redoutaient l'influence. »

En effet, cette irreniédiable faiblesse du roi aurait paralysé tous les efforts faits pour sauver son trône , alors même que son trône aurait pu être sauvé. Ce malheureux prince était las de cette lourde royauté qu'il portait; il lui manquait la source de toute force, la foi ; il ne croyait plus à la divinité de son droit. Son fidèle serviteur, le comte de La Marck, disait « que la c( Providence s'était trompée en faisant de lui un roi , a à une époque comme celle de la Révolution frana çaise , tandis qu'il aurait été un roi constitutionnel « d'Angleterre excellent. » Il avait sincèrement abandonné tout ce que la Révolution lui avait pris, et ne songeait pas à le reprendre 3 et sous ce. rapport, disait encore M. de La Marck , « Mirabeau était moins résic( gné que lui. » Il y a, de Marie-Antoinette, une lettre admirable qu'elle écrivait au comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d'Autriche , dans laquelle elle exprime le peu de confiance qu elle met dans le secours des étrangers et des émigrés, et elle ajoute :

c( Voilà l'état déplorable où nous nous trouvons; <i ajoutez à cela que nous n'avons pas un ami, que ^ c( tout le monde nous trahit , les uns par haine , les a autres par faiblesse ou ambition ; enfin je suis réa duite à craindre le jour où on aura l'air de nous

fit donner une sorte de liberté; au moins, dans l'état de « nullité où nous sommes , nous n'avons rien à nous « reprocher. »

Et elle ajoutait en parlant du roi :

a Vous connaissez la personne à laquelle j'ai affaire. «Au moment où on la croit persuadée , un mot, un « raisonnement, la fait changer sans qu'elle s'en doute. .. « Quel que soit le malheur qui me poursuit, je puis cé- (( der aux circonstances, mais jamais je ne consentirai à a rien d'indigne de moi; c'est dans le malheur qu'on « sent davantage ce qu'on est. Mon sang coule dans « les veines de mon fils, et j'espère qu'un jour il se « montrera digne de Marie-Thérèse. Âdieû. »

Cette irrésolution du roi, que déploraient Marie- Antoinette et le comte de La Marck, jetait Mirabeau dans des accès de colère et de découragement, et alors il répétait son terrible refrain : « A quoi pensent donc «ces gens-là? Vous verrez, vous verrez, la populace a battra leurs cadavres. » II faut voir quels éclats de mépris lui échappaient contre tout Tentourage de la royauté, quand il écrivait au comte de La Marck :

« L'atmosphère du pays est toujours la même. Le

a méphitisme de l'indécision et de la faiblesse, de Ten-

vie et de la mauvaise foi y corrompent, y salissent,

« y dissolvent tout. Au Luxembourg, on a peur d'avoir

« peur. Aux Tuileries, le roi est tout accoutumé, si ce

« n'est pourtant qu'après avoir travaillé dix ans à bien

« se loger à Versailles, on trouve maussade d'étrç mal

« logé ici. La reine reste dans son retranchement : Je « ne me mêle. Le général ( Lafayette ) est le plus heu- « reux et le plus immobile joueur de krebs qu'il y ait « au monde. Le duc de La Rochefoucauld est en ce (( moment dans le prurit le plus effervescent de la gale c( ministérielle. Le comte de Ségur songerait bien à « quelque chose, s'il n'avait pas son discours à faire « pour sa réception à l'Académie^ et quelques pièces « fugitives à préparer pour le prochain Almanach des « Muses» M. Necker ne sait ni ce qu'il peut, ni ce qu'il « veut, ni ce qu'il doit. Quelle partie de dupes! quel « noble jeu de Foie ! »

Et il terminait en disant : «Oh! que je suis las et a ennuyé. »

Il devait Tétre en effet. Il se comparait à Cassandre, avec ses prédictions inutiles. Il ne pouvait pas agir par lui-même; il ne pouvait que conseiller, et les fils qu'il voulait mettre en mouvement obéissaient à tous les souffles. « II n'y a qu'une chose de claire, disait-il , « c'est qu'ils voudraient bien trouver, pour s'en servir, « des êtres amphibies qui , avec le talent d'un homme, «eussent l'âme d'un laquais. d Au milieu de cette col* lection de fragilités et d'impuissances, cet homme sans peur et sans scrupule ressemblait à un taureau fourvoyé dans une boutique de faïence. « Jamais, disait-il, « jamais des animalcules plus imperceptibles n'essayé- « rent de jouer un plus grand drame sur un plus vaste « théâtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats

«t des géants... Oh ! quelles balles de coton! quels tft* <( tondeurs ! quelle pusillanimité ! quelle insouciahce ! a quel assemblage grotesque de vieilles idées et de a nouveaux projets, de petites répugnances et de défi sirs d'enfants j de volontés et de noiontés, d'amours a et de haines avortés ! » Et il disait encore dans une autre lettre non moins désespérée :

a Nous jouons à colin-maillard, et le résultat de la a partie me parait entièrement indevinable. Quant à a moi» je reste immobile autant que je le puis, parce a que je me suis dit souvent qu'un homme qui, mara chant dans la nuit , voit éteindre son tlambeau, doit a s'arrêter jusqu'à ce que la lumière revienne. Mais « vous sentez que Pimmobilité ne peut être que relaative, et qu'il est impossible, dans notre état de a choses, de n'être pas compromis par la seule faculté a d'exister. »

De ce mépris universel Mirabeau n'exceptait qu'une seule personne , la reine Marie-Antoinette. Il n'avait confiance qu'en elle et dans son courage viril. Il disait d'elle ce mot superbe : a Le roi n'a qu'un seul homme, a c'est sa femme. » £t il ajoutait dans une de ses notes : a Le moment viendra bientôt où il faudra a essayer ce que peuvent une femme et un enfant à achevai; c'est pour elle une méthode de famille.» L'entrevue de Mirabeau avec la reine- a été diversement racontée ; elle a servi de texte h l'histoire et au roman. Le récit qu'en fait M ^ de La Marck est proba-

blement le plus sincère et le plus vrai. Cette entrevue n'eut rien du caractère romanesque et théâtral que lui prêtent les Mémoires du temps. Madame Campan raconte que la reine aborda Mirabeau en lui disant : « Auprès d'un homme ordinaire... je ferais en ce moc( ment la démarche la plus déplacée, mais quand on a parle à un Mirabeau, etc.. » M. de La Marck est plus près de la prose, et sans doute de la réalité. Mirabeau était pour le roi et pour la reine une sorte d'être à part. Cet homme fameux par son génie et par ses désordres, qui avait rempli la France des éclats de sa voix et du scandale de ses débordements, était à leurs yeux une espèce de monstre révolutionnaire. Nul plus que lui n'avait déchaîné le génie de la liberté qui s'appelait alors la révolution; c'était lui, par-dessus tous, qui avait ouvert cette botte de Pandore d'où s'étaient échappées la terreur et l'anarchie. Ils ne se servaient de lui qu'avec épouvante, et il ne faut pas s'étonner que la reine, qui avait tant de fois entendu ce nom fatal de Mirabeau retentir à ses oreilles, ne vît qu'en tremblant le monstre lui-même. La vérité est qu'elle eut peur. M. de La Marck ne dit point ce qui se passa dans cette entrevue mystérieuse à laquelle assistait aussi le roi; mais il revit ensuite la reine, et voici ce qu'il dit :

a Elle me parla ensuite de la première impression « qu'avait faite sur elle l'apparition de Mirabeau. Il y « avait à peine neuf mois qu'on lui avait dépeint cet

a homme comme un monstre farouche dirigeant une a bande de brigands venus à Versailles pour Tassas- ^ « siner. Elle se rappelait ses gardes égorgés en la déa fendant , son palais envahi par des scélérats qui « demandaient sa tête, et involontairement le souvenir « de Mirabeau, dominant toute cette scène , lui reve- « nait à la mémoire. Quelque persuadée qu'elle fût « déjà de son erreur à cet égard, des impressions aussi c( profondes s'effacent difficilement, et la reine m'avoua a qu'au premier moment où elle revit Mirabeau, un a mouvement d'horreur et d'effroi s'empara d'elle, et « elle en fut tellerpent agitée qu'elle en ressentit plus a tard une légère indisposition.

a Quant à Mirabeau, il ne me parlait que de l'agréa ment de cette entrevue. Il était' sorti de Saint-Cloud (( enthousiasmé. La dignité de la reine, la grâce répan- «due sur toute sa personne, son affabilité lorsque, « avec un attendrissement mêlé de remords, il s'était a accusé lui-même d'avoir été une des principales a causes de ses peines, tout en elle l'avait charmé au « delà de toute expression. Cette conférence lui inspira a un nouveau zèle et augmenta encore son ardeur à « réparer ses torts. Rien ne m'arrêtera , me dit-il ; je (c périrai plutôt que de manquer ^ mes promesses. »

Cette admiration de Mirabeau pour la reine ne se démentit plus, et parfois elle s'exprimait en des termes d'une tendresse chevaleresque. On avait fait revenir à Paris madame de Lamothe, celle de l'affaire dû collier

pour ressusciter cette ancieone abomination ^ et c'est à ce propos que Mirabeau écrivait :

a II est impossible de s'exagérer le sentiment de a dévouement audacieux que produit en moi la déa couverte de tant d'iniquités et de perfidies; et si a j'indique d'autres provocateurs^ c'est que le bruit a vague de mes liaisons plaiderait irrésistiblement a contre moi, parlant le premier; mais on ferait à la a fois la plus cruelle injure à moi et le plus pitoyable a mécompte dans cette affaire, si l'on doutait que je a périrai sur la brèche dans une telle affaire et dans a tout ce qui touchera l'auguste et l'intéressante victjma a que convoitent tant de scélérats. »

Il devait périr, en eflfet, sur cette brèche^ car nyl bras humain n'était désormais assez fort pour la cou- ^Tir et pour arrêter Passant général. Assurément

Si Pergama dexlrâ f)efendi passent, etiam hûc defmsa fuissent^

mais il n'était pas au pouvoir d'un mortel de dire à la révolution : Tu n'iras pas plus loin. Il était trop tard. Dans cette Correspondance y il y a un double spectacle ; celui de l'ancienne société luttant vainement contre sa dissolution, et celui de Mirabeau lui-même se dé-^ battant sous le poids de sop propre passé. Ce second tableau est presque aussi intéressant que le premier. La jeunesse vicieuse et fameuse de Mirabeau pesaitsur

toute sa vie comme le péché originel pèse sur la race humaine; cet homme si fort et si vaillant succombait à la fois et sous sa renonunée et sous sa conscience; quand il voulait changer de route, les spectres de ses premiers désordres se levaient devant lui et lui barraient le passage; c'était alors qu'il désespérait de lui-même et s'écriait douloureusement : a Ah t que l'immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique! » Nou$ avons dit l'effroi, Tespèce d'horreur {superstitieuse que Mirabeau inspirait à la cour, surtout à cette délicate et aimable Marier-Antoinette* Mirabeau était devenu une légende ; c'était le diable qui trahit sa présence par Todenr du soufre et qui écrit sur les mur3 avec du phosphore. A cette sorte de terreur qu'il in^ipait se joignait une violente répulsion morale» Dans les premiers teinps que le comte de La Marck essaya de le rapprocher de la cour, la reine lui répoiw dit : jot Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible nécessité de recourir à Mirabeau. » On voit, dans toutes les relations, dans toutes les démarches de Mirabeau ^ qu'il rencontrait malheureusement partout ce même sentiment, auprès de M. de Lafayette comme auprès de la reine; et c'est un spectacle douloureux que d'assister à cette expiation dont la sévérité môme le rejetait dîuis ses anciennes voies. Il avait la conscience de sa valeur, il se sentait supérieur à ceux devant lesquels il était forcé de s'humilier, a Le temps est

veoii, disait-il, où il faut estimer les hommes d'après ce qu'ils portent dans ce petit espace, sous le front, entre les deux sourcils. » Mais cette fatale déconsidération, contre laquelle il se heurtait à chaque pas, l'empêchait d'être ou tout au moins de paraître au premier rang. Cela se voit bien, par exemple, dans ses rapports avec M. de Lafayette. Par l'intelligence, par la volonté , par le génie enfin , très-inférieur à Mirabeau, M. de Lafayette avait sur lui ce suprême avantage, l'honnêteté. Mirabeau raillait impitoyablenient, avec autant d'esprit que de justesse, l'irrésolution, la faiblesse et l'incurable Vanité de l'homme qu'il avait surnommé Gilles César; mais il était forcé de reconnaître l'ascendant de la vertu et d'une bonne renommée. Ainsi, dans le temps que le roi avait dé- ' siré qu'il se fît un rapprochement entre ces deux influences, Mirabeau écrivait à M. de Lafayette:

« L'estime que je porte à vos vertus privées est heu- «reusement d'accord avec cette fatalité inouïe qui « vous a irrévocablement lié, dans une époque si mé- « morable, aux destinées de la France. » Et plus tard il lui écrivait encore, dans un langage où la fierté blessée se venge, peut-être sans le vouloir, par une poignante ironie :

«Que faisons-nous, monsieur le marquis? Rien, a nous laissons faire. Et dans quelle époque? avec « quels adversaires? lorsque chaque tourbillon parties culier, appelé déparlement , district,, municipalité,

« s'élance dans notre- système , et que la rapidité de c( chacun d'eut est accélérée chaque jour par des évéa nements fortuits, par la contagion da l'exemple, «par la canicule, par les hommes les plus actifs, a les plus pervers et les plus tenaces que recèle ce pays. «Parmi beaucoup de frères d* armes, vous avez « quelques amis (moips que vous ne croyez) ; parmi « beaucoup de salariés, vous avez peu de serviteurs ; a mais je ne vous connais ni un conseil sévère, ni un « agent distingué. Pas un de vos aides de camp de « confiance n*est sans mérite militaire ; vous recom- « menceriez une fort belle guerre d'Amérique avec « eux. Pas un de vos amis n'est sans valeur et sans « vertu, ilis honorent tous votre réputation de citoyen « privé.; mais pas un de ceux-là ne connaît les hommes « et le pays, pas un de ceux-ci me connaît les affaires «et les choses. Monsieur le marquis, notre temps, « notre révolution, nos circonstances ne ressemblent à « rien de ce qui a été ; ce n'est ni par Fesprit, ni par la « mémoire, ni par les qualités sociales qu'on peut se « conduire aujourd'hui ; c'est par les combinaisons de « la méditation , l'inspiration du génie , la toute-puis- « sance du caractère... Ce qui me reste à dire devien- « drait embarrassant si j'étais, comme tant d'autres , « gonflé de respect humain, cette ivraie de toute vertu ; « car ce que je pense et veux vous déclarer, c'est que a je vaux mieux que tout cela, et que borgne peut- « être , mais borgne dans le royaume des aveugles, je

a VOUS suis plus nécessaire que tous vos comités réunis. . . a Oh ! monsieur de Lafayette ! Richelieu fut Richelieu a contre la nation et pour la cour, et quoique Richelieu c( ait fait beaucoup de mal à la liberté publique, il a a fait une assesL grande masse de bien à la mon^chie. a Soyez Richelieu sur la cour pour la nation, et vous a referez la monarchie en agrandissant et consolidant «la liberté publique. Mais Richelieu avait son capucin a Joseph;, ayez donc aussi votre Eminence gtise, ou a vous vous perdrez en ne .nous sauvant pas. Vos a grandes qualités ont besoin de mon impulsion, et

a mon impulsion a besoin de vos grandes qualités

a Ah ! vous forfaites à votre destinée! »

Hélas! cette «réputation de citoyen privé,*» ces «qualités sociales» auxquelles Mirabeau rendait un si amer hommage, étaient précisément ce qui lui manquait. Il le comprenait, et c'était sa plus dure expiation. Il sentait en lui des forces immenses, et la volonté de les appliquer au bien, mais il ne pouvait plus inspirer la confiance ; et alors, se voyant méconnu et injustement outragé, le sentiment de la révolte entrait dans son cœur avec la colère. Dans une autre lettre à M. de Lafayette il disait :

« J'ai beaucoup de dettes, et c'est la meilleure ré- « ponse que les événements puissent faire aux confa- « bulations des calomniateurs. Mais il n'est pas une « action dans ma vie, et même parmi mes torts, que je « ne puisse établir de manière à faire mourir de honte

« mes ennemis, s'ils savaient rougir. Croyez-moi, mon- « sieur le marquis, si ce n'est qu'ainsi qu'on veut m'ar- « réter , ma course n'est pas finie , car je suis ennuyé « plutôt que las, et las plutôt que découragé ou blessé, « et si l'on continue à nier le mouvement ^ pour toute « réponse je marcherai. i>

Le vrai Mirabeau est là. On l'exaspérait par l'outrage, on aurait pu le dominer par la générosité. C'était un homme de tempérament, largement accessible aux bonnes comme aux mauvaises passions; un de ces hommes qui forcent les portes de la société quand on veut les leur fermer, mais qui , pour nous servir d'une expression familière, sont aisément pris par les sentiments. M. de La Marck l'avait compris ainsi ; il avait deviné l'or dans l'alliage , et ce qu'il y avait de noblesse et de grandeur natives dans cette na^ ture altérée et corrompue par le siècle. M. de La Marck était, lui aussi , plein de délicatesse et d'honneur, et en même temps il était exempt de vanité et de pruderie; il. était, dans le vrai sens du mot, un galant homme , et il avait la bonté comme la vertu du cœur. Il voyait une bonne et belle œuvre à faire dans ce que nous pourrions appeler la rédeniption de Mirabeau. L'histoire des relations de cet homme de bien et de cet homme de génie a quelque chose de touchant. Par sa grande naissance, par sa grande fortune , par son entière indépendance, M. de LalVfarck était en dehors et au-dessus de tous les partis. Il ne voulait que Te salùt

de la reine, du roi et de la société, et Mirabeau lui paraissait devoir en être Tinstrument ; et à ce désir de sauver la chose publique se joignait rattrait de relever de sa chute une forte et noble créature. Il y a dans cette sollicitude clémente et sympathique de M. de LaMarck à l'égard de Mirabeau quelque chose qui nous rappelle Tamitié de Tiberge pour le chevalier Desgrieux , ou , 'mieux encore, la parabole de l'enfant prodigue. La première fois que M. de La Marck se rencontra avec Mirabeau, c'était à un dîner, et voici Timpression qu'il garda de son apparence extérieure :

« Il avait une stature haute, carrée, épaisse. La tète, « déjà forte bien au delà des proportions ordinaires , « était encore grossie par une énorme chevelure boua clée et poudrée. Il portait un habit de ville dont les c( boutons, en pierre de couleur, étaient 'd'une grana deur démesurée ; des boucles de souliers également a très-grandes. On remarquait enfin , dans toute sa (( toilette , une exagération dès modes du jour qui ne « s'accordait guère avec le bon goût des gens de cour. c( Les traits de sa figure étaient enlaidis par des marc< ques de petite vérole. Il avait le regard couvert, mais é ses yeux étaient pleins de feu. En voulant se mon- « trer poli, il exagérait ses révérences; ses premières a paroles furent des compliments prétentieux et assez a vulgaires. En un mot, il n'avait ni les formes ni le « langage de la société dans laquelle il se trouvait, et « quoique par sa naissance il allât de pair avec ceux

c( qui le recevaient, on voyait néanmoins tont de suite « à ses manières qu'il manquait de l'aisance que donne « rhabitude du geand mondé. x>

La liaison de M. de La Marck et de Mirabeau se resserra à l'Assemblée des ^tats-Géuéraux dont ils faisaient partie tous les deux, a Avec un aristocrate 9 comme vous, disait Mirabeau, je m'entendrai tou- « jours facilement» » Mais, nous Tavons dit , il rencontrait ailleurs une répulsion insurmontable, et alors il s'en irritait et disait : « Quelle position m'est-il donc « possible de prendre? Le gouvernement me repousse (f et je ne puis que me placer dans le parti de l'oppof. sition, qui est révolutionnaire, ou risquer de perdre et ma popularité qui est ma force. Les armées sont en « présence , il faut négocier ou se battre; le gouvernea ment, qui ne fait ni l'un ni l'autre, joue un. jeu très- « dangereux. »

Si M. de La Marck cherchait à. rattacher Mirabeau à la cour, il est juste de dire que Mirabeau, de son côté, s'y prétait assez volontiers. A l'Assemblée et dans le monde, il jetait en passant à M. de La Marck des mots significatifs ; il lui dit un jour à voix basse en le quittant : a Faites donc qu'au château on me sache a plus disposé pour eux que contre eux. » Il était impatient et besoigneux; il avait besoin d'action et besoin d'argent. Il était noble, et il voulait vivre l'égal de ses égaux, et ses affaires particulières étaient dans un profond désordre; Il n'avait pas de quoi payer son laquais,

et il mettait ses effets au Mont-de-Piété. Les embarras d'argent, les dettes criardes l'arrêtaient à chaque pas. «Je suis, écrivait -il, étouffé d'embarras subaltenies « qui, dans leur masse^ font une assez grande résister tance) et le plus indépendant des mortels, une fois « mes affaires assurées, je ne voudrai être que Thommé a de la nature... v Un jour il vint chez M. de la Marck, Tair assez embarrassé, et lui dit : c( Je ne sais où donner a de la tête , je manqué du premier écu , prêtez-moi « quelque chose. » M. de La Marck lui prêta unrou^ leau de cinquante louis. En rapportant cette scène , il ajoute :

c( Le léger service que je venais de lui rendre me <c donnait quelque droit d'entrer avec lui dans des déa tails sur sa position pécuniaire , et j'acquis ainsi la (c certitude que cet homme, que tout le monde rèpré- « sentait comme vénal, n'avait jamais sacpifié aucun « principe pour de l'argent. Il avait dénoncé l'agiotage « dans des brochures qui ne lui rapportaient presque « rien , lorsque les agioteurs lui offraient des sommes « considérables pour obtenir de lui d'écrire en leur fa«> « veur, ou du moins pour acheter son silence. Et cece pendant, au moment où il refusait leurs ofires^ it envoyait au Mont-de-Piété tout ce qu'il possédait a d'effets... Il reçut, il est vrai, de l'argent du roi, mais c< pour sauver le roi lui-même , et non comme le prix (c du sacrifice de ses opinions. C'était au contraire pour a être en état de leur donner plus de développement

a et de force; car à travers toutes les déclamations a démocratiques de Mirabeau ^ l'observateur peut voir ff qu'au fond de sa pensée il était plus nK>narchique a que les ministres mêmes du roi, o

Dans toutes ces affaires d'argent , le jugement de rhistoire ne -peut être aussi clément pour Mirabeau que celui que nous venons de citer. Aussi aime-^t-on à laisser parler M. de La Marck, car il vaut toujours mieux voir l'humanité par son bon que par son mauvaiscôté. M. deLaMarck, d'ailleurs^^comme font toutes les âmes généreuses,. s'attachait à Mirabeau par les services mêmes qu'il lui rendait, il trouvait « qu'il y a avait de puissantes- ressources dans le cœur d'un tel c( homme », et il disait encore.:

a Dans plusieurs circonstance!, lorsque je fus irrité a de son langage révolutionnaire h la tribune, je m'ema portai contre lui avec beaucoup d'humeur... Ëh a bien ! je Tai vu alors répandre des larmes comme a un enfant, et exprimer sans bassesse son repentir a avec une sincérité sur laquelle on ne pouvait se a tromper. Il faut avoir eu avec un pareir homme des u relations aussi suivies et aussi intimes que les miennes a pour connaître tout ce que la pensée a de plus élevé a et le cœur de plus attachant. Aussi, je l'ayoue, il me « faisait oublier tous les torts de sa vie lorsque quelce qaefois il s'écriait, avec un accent pénéti'ant : Ah! a que Timmoralité de ma jeunesse fait da tort à la a chose publique ! . ;. »

Cependant, en face des dangers croissants de la monarchie , la cour commençait enfin à comprendre l'avantage de s'assurer un tel défenseur.

L'histoire des relations de Mirabeau avec la cour est très-complète dans la correspondance. C'est évidemment la version la plus exacte qui paraîtra jamais de ces faits si controversés. On a vu que, d'après les conversations et les avances indirectes de Mirabeau, M. de La Marck devait avoir acquis la conviction qu'il Se rapprocherait volontiers de la cour. Aussi dès qu'il en eut reçu l'autorisation, il ne perdit point de temps pour lui faire des ouvertures directes. « L'effet , dit-il , que « cette ouverture produisit sur son amour-propre ne (( m'échappa pas; je vis cet honune, qui se croyait^ a et avec raison, si haut placé au-dessus des autres, « soumis néanmoins à cette sorte de magie que peua vent exercer les personnes royales lorsqu'elles savent « se montrer bienveillantes. » Mais ce fut bien autre chose quand Mirabeau apprit que le roi allait se charger de payer ses dettes ! Ici nous laisserons parler M. de La Marck :

<jc II me montra la liste complète de ses dettes. Il y a en avait dont le titre était au moins burlesque, et qui « attestaient trop bien les vicissitudes d'une vie si trisce tement agitée ; par exemple ses habits de noce étaient a encore à payer. Le total, y compris les 400 louis qu'il avait reçus de moi , se montait à ^8,000 fr. a Pour un homme qui était appelé à recueillir plus de

« 50,000 liv. de rente en terres, on voit qu'il lui nurait c( été facile de se libérer, s'il avait eu le loisir de soi- « gner ses affaires. Je mis la liste de côté, et nous par- « lames d'autre chose; mais comme je me taisais sur a ses dettes, il ramena bientôt la conversation sur ce a sujet et dit : a Elles sont trop considérables pour « qu'on puisse les payer ; mais, mon ami , faites ce « que vous pourrez pour que je puisse ai^ moins comp- « ter sur cent louis par mois. » Je le rassurai sur ce « point , convaincu comme je l'étais que le roi ne pource rait trouver celte demande exorbitante...

« Le roi me rendit Toriginal de la lettre de Mirabeau a en me disant : ce Vous la garderez, ainsi que ces a quatre billets de ma main, chacun de 250,000 liv. « Si, comme il le promet, M. de Mirabeau me sert c< bien, vous lui remettrez, à la fki de la session de «r Assemblée nationale, ces billets, pour lesquels il « touchera un million. D'ici là, je ferai payer ses dettes, a et vous déciderez vous-même quelle est la somme « que je dois lui donner chaque mois pour pourvoir à a ses embarras présents. »

a Je répondis que je croyais que 6,000 liv. par mois « le satisferaient. « C'est bien, dit le roi , je le ferai (X très- volontiers, d ... Je ne tardai pas à voir le comte (( de Mirabeau. Je lui annonçai qu'il recevrait 6,000 liv. a par mois, et que toutes ses dettes, jusqu'à la con- « currence' de 208,000 liv., seraient payées. Enfin, en «lui disant que le roi, très-satisfait des sentiments

a exprimés dans la lettre qu'il lui avait adressée, se a reposait avec confiance sur le zèle qu*il y promettait, a je lui montrai et l'original de celte lettre, qui devait a rester entre mes mains, et les quatre billets de a 250,000 liv. chacun que je devais également conii server... Mirabeau laissa éclater une ivresse de bon«a heur dont Texcès, je Payoue, m' étonna un peu, et a qui s'expliquait cependant assez naturellement , d'à? il bord par la satisfaction xle sortir de la vie gênée et a aventureuse qu'il avait menée jusque-*'là, et aussi par a le juste orgueil de penser qu'on comptait enfin sur a lui. »

Le uiillion dont il est ici question ne fut jamais touché par Mirabeau, puisqu'il mourut avant Je terme de la session ; et , après sa mort , les quatre billets furent rendus au roi par M. de La Marck, Délivré du fardeau de ses dettes et de tout ce qu'il appelait ^s embarras subalternes, Mirabeau se rejeta avec autant d'imprudence que d'emportement dans le luxé et le plaisir. Sans se soucier des bruits auxquels devait donner lieu le changement subit de sa foilune, il reprit un valet de chambre^ un cui^nier, un cocher, des chevaux, et tout son ancien train. Au milieu de ce tourbillon, il travaillait avec une activité et une éQergie incomparables, et les Mémoires qu'il adressait à )a cour témoignent de sa merveilleuse fécondité.

Toutefois, il.se sentait souvent découragé en voyant dédaigner ses plus prophétiques et ses plus sinistres

avertissements. « A quoi bon, disait-il , puisqu'on ne a m'écoute pas?» La cour l'avait mal compris; elle avait voulu le pa^er plus encore pour prévenir son hostilité que pour se servir de son iconcours; on le laissait y selon son expression, sous la remise, tandis qu'il ne demandait qu'à agir. Mais on n'avait pas confiance en lui-; il appartenait trop à la révolution, et il y retombait iouvent sans le vouloir, par instinct , par en* traînament , par besoin. Il était artiste en même temps que révolutionnaire ; il aimait passionnément les effets d'éloquence, et le mot de liberté était alors, comme toujours, le plus séduisant, le plus harmonieux et le plus euphonique de tous les mots de la lar^e humaine, M. de La Marck lui-même était perpétuellement alarmé par ce besoin d'action et de domination qu'il lui connaissait. Il était question de l'envoyer à Marseille pour y organiser le parti monar^ chique, m^h M. de La Marck avait peur qu'il ne fût entraîné dans le courant contraire, et il lui écrivait : a Quand vous serez à Marseille, je craindrais que, pluce tôt que d'être vaincu, vous ne vous fissiez le chef du « parti le plus fort. » C'est qu'il lui était arrivé plusieurs fois, en effet, de s'en nUer à l'Assemblée pour défendre la monarchie, et , une fois à la tribune, de proclamer que la révolution et la cocarde tricolore feraient le tour de l'Europe. Le bruit des assemblées lui montait à la tête^ la tribime lui donnait le vertige ; c'était une atmosphère qui , pour ainsi dire, le grisait»

Et alors, malgré ses résolutions, malgré ses serments, sa fougueuse nature l'emportait et son sang révolutionnaire bouillonnait. Et puis le parti royaliste, qui n'était pas au courant de ses relations avec la cour, voyait toujours en lui son ancien ennemi , et Taccablait d'apostrophes; de sorte qu'il disait absolument le contraire de ce qu'il était venu pour dire. C'est après une de ces scènes qu'il écrivait à M. de La Marck :

(( Quoi! ces stupides coquins, enivrés d'un succe ces de pur hasard , vous offrent tout platement la <r contre-révolution, et Ton croit que je ne tonnerai pas! « En vérité, mon ami , je n'ai nulle envie de livrer à « personne mon honneur et à la cour ma tète. Si je c( n'étaiis que politique, je dirais : 9 J'ai besoin que ces a gens-là me craignefit. » Si j'étais leur homme, je di- « rais : a Ces gens-là ont besoin de mé craindre. » Mais a je suis un bon citoyen, qui aime la gloire, Fhonneur « et la liberté avant tout , et certes, messieurs du ré- « trograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer. c( Hier, j'ai pu les faire massacrer; s'ils continuaient « sur cette piste, ils me forceraient à le vouloir, ne c( fût-ce que pour le salut du petit nombre d'honnêtes « gens d'entre eux.

c( En un mot , je suis l'homme du rétablissement de « l'ordre, et non d'un rétablissement de l'ancien ordre. « Vous avez une manière très-simple de vous tirer de a l'embarras dont vous me parlez, et que je ne com-

a prends pas bien : c'est de- montrer mon billet. Va^e « et me atna. »

Un des intermédiaires entre la cour^ M. de La Marck et Mirabeau, était M. de Fontanges^ archevêque de Toulouse, et très-dévoué à la reine. Ce fut à lui que M. de La Marck remit ce billet. Le pauvre archevêque se signa probablement en le lisant , et dut regarder ce langage comme celui de TÂntéchrist , et il répondit à M. de La Marck :

d Je vous renvoie le billet du comte de Mirabeau ; je « f ous avoue qu'il me fait horreur. S'il ne prouve pas « ce qu'il pense, il fait voir jusqu'où peut aller son ima- (( gination lorsqu'il est dans ce que vous appelez si bien « ses par-delà. Je crois que pour sa gloire vous devez « brûler ce billet, ou plutôt le conserver pour lui faire « honte d'un pareil écarf , lorsque le sang-froid lui sera a revenu. Ce n'est pas une petite tâche que d'entrea prendre de tempérer un caractère aussi bouillant ; « je vous avoue que je le fuirais à cent lieues si mon a dévouement et ma fidélité ne me retenaient, n

L'horreur de l'arche vôque se comprend bien, et c'était sans doute après ces sorties furieuses que Mirabeau, grondé par M. dé La Marck, pleurait comme un enfant. Mais M. de La Marck lui pardonnait parce qu'il l'aimait , parce qu'il lui connaissait ce qu'on appelle <K un bon cœur. » Il était en effet accessible à toutes les passions chaleureuses. On sait s'il l'était à l'amour ; il l'était' aussi à la tendresse dans l'amitié. Au

milieu de ces trois volumes de notes et de correspondances^ on découvre un petit billet de nouvelle ^nnée, une lettre de jour de Tan, que Mirabeau écrivait à M. de La Marck. Nous la citons, parce qu'on aime à retrouver dans ces cœurs agités par les intérêts du monde, et qui sont pour ainsi dire la proie de la chose publique, on aime à retrouver la corde toujours vi^ vante de la sensibilité.

c Paris, le 2 janvier 1 790.

c( Voilà, mon cher comte, la date de l'année chan- (( gée; mais entre les grands et immortels événements « qui ont signalé cette année mémorable, une circona stance bien fugitive pour tout autre et pour vousa môme ne sortira point de mon souvenir ; c*est celle a qui nous a approchés davantage Tun de l'autre, et a qui a commencé, sur les rapports du courage et du (( caractère, une liaison, laquelle, cimentée par l'es* a time, resserrée chaque jour par votre obligeance et « le magnétisme de vos hautes qualités, et par l'habia tude, l'amalgame des événements, des dangers, des c< actions hautes et décisives, de l'établissement d'un « ordre de choses tellement amélioré qu'il en paraisse a nouveau, deviendra, j'y compte du moins, l'amitié la plus impérissable et la plu$ dévouée. »

Après ce souvenir de reconnaissance donné eii passant au «bon et loyal et chevaleresque LaMarck^), comme il l'appelait, ^Mirabeau se replongeait avec fré-

iiésie dans le tour})illan du siècle ; il semblait prendre à lâche de s'étourdir, car il voyait la monarchie descendre rapidement la pente, et il sentait qu'il ne pouvait Tarrêter.^ Presque chaque jour il lui échappait de ces cris d'alarme qui trahissaient sa pensée :

« Ce. nVsf pas , disait-il , une agonie convertie en « maladie de langueur que la situation de nosfinances, « c'est une dissolution absolue : et puisse-t*elle ne paç a gagner tout le corps politique! puisse la révolution « ne pas périr par cette maladie honteuse. !..

« Cet empire se soutient encore par sa masse,

« mais il n'a plus de mouvement; et quoique les prin- « cipes naturels de la vie y soient bons peut-être, sans c( y avoir toute l'énergie que Ton dit, il mourra par la a décomposition, si Ton ne parvient pas à lui rendre « ce mouvement....

c( La guerre des élections, la guerre des con-

c( trebandiers, la guerre des impôts, la guerre de reli- « gion, sont en germe dans vingt cantons du royaume. a II a encore l'aplomb des grandes masses, mais il n'a « que celui-là , et il est impossible de deviner quel « sera le résultat de la crise qui commence. Heureux a dans toutes les chances, qui , ayant un tabernacle , « peut en planter un ailleurs ! »

On sent, dans cette dernière exclamation, le découragement final; c'était le même sentiment «qu'il exprimait quand il disait à sa sœur : « J'approche du soir « de la vie; je ne suia pas découragé, mais je suis las.

« Les cirooustances m'ont isolé ; j'aspire plus au repos « qu*on ne le croit ^ et je l'embrasserai le jour où je « le pouirai avec honneur et sécurité. Alors, si je me « trouve assez de fortune, je tâcherai d'être heureux , f fût-ce en jouant aux quilles, et voilà tout... » L'attitude de la cour était bien faite pour abattre le plus fenne courage; les ministres mêmes du roi disaient que lorsqu'on lui. parlait de sa position , il semblait qu'on lui parlât de choses relatives à l'empereur de la Chine; le noble et dévoué La Marck disait tris-

lement de la reine : a Comme femme^. elle est attaa chée à un être inerte; comme renie, elle est assise e sur un trône bien chancelant. » Quant à Mirabeau , il livrait ses dernières batailles avec une sorte de désespoir : « Je suis très-fâché, disait-il, de ni' être mis or si seul en avant, puisque tous les coups de la tempête vont porter sur le seul homme qui veuille la chose pour elle, et qui ne soit pas un hanneton....

« Mais pardon, mon cher comte, si ces b -là veu-

« lent aller à leur manière, on peut leur chercher un « autre chef de meute, car je ne veux pas battre les « buissons avec des roquets si décriés. » Et enfin il voyait le péril si pressant , qu'il écrivait billet sur billet , et les écrivait à l'Assemblée , au milieu de la séance : q Nous sommes, disait-il, dans un très-grand a danger.... Je n'ai jamais été vraiment effrayé qu'au- « jourd'hui.... Soyez sûr, mon cher comte, que je a n'exagère pas le danger , et qu'il est immense.

« légère el trois fois légère nation !... » C'était la fin: Ce billet était du 24 mfirs 1794; trois jours après, Mirabeau tombait malade, huit jours après il mourait, emportant avec lui le deuil de la monarchie.

Il y a une grande et généreuse qualité que nous avons déjà signalée dans ces Mémoires de M. de La Marck ; c'est la simplicité. On y jsent à chaque page la présence de la vérité. Nous avons dit comment M. de La Marck avait raconté la célèbre entrevue de Mirabeau avec la reine; c'est de la même manière simple et touchante qu'il raconte la mort de son ami. Cabanis lui a fait foire une mort antique; dans son récit, Mirabeau fait ouvrir ses fenêtres ^ se fait laver et parfumer «pour entrer agréablement dans ce sommeil « dont on ne se réveille plus. » M. de La Marck, avec une exquise tranquillité, se contente de dire : «Au (( reste , je n'étais point auprès de lui quand il aurait c( dit cela. » Mais il fait ensuite son propre récit, et nous-même ne pouvons faire mieux que le citer :

« Neuf ou dix mois avant la mort de Mirabeau , (( nous causions un jour ensemble sur divers sujets, c< quand tout à coup on vint à parler de belles morts. « Ceci lui fournit un texte sur lequel il paria avec c( verve et éloquence , mais aussi avec une certaine «emphase, en rappelant les morts les plus drama- « tiques de l'antiquité et des temps modernes.... J'es- « sayai de diminuer le mérite de ce qu'on est convenu « d'appeler des belles morts , en soutenant qu'elles

« élaienl le plu8 souvent le résultat d'une orgueilleuse «affectation. Quant à moi, dis-je, lés morts que je « trouve les plus belles, ce sont colles auxquelles j'ai or assisté sur le champ de bataille ou dans les hôpi- « taux , où des soldats, d'obscurs malades, conser* « vaient tout leur calme, n^exprimanent pas un regret « de quitter la vie, et se bornaient à demander qu'on a les plaçât d^ns une position où, souffrant moins, ils « pussent mourir plus commodément. « Il y a beau- « coup d6 Trai'dans ce que vous dites là » , répliqua a Mirabeau. Et puis nous parlâmes d'autres choses. ^ « J'avais oublié toute cette conversation , lorsque , « le jour où je transportai les papiers de Mirabeau , a étant ensuite revenu chez lui, je m'étais assis près « de la cheminée de la chambre où il était couché; « bientôt après il m'appela; je me lève, je vais près V de son lit, il me tend la main, et, serrant la mienne, « il me dit : «Mon cher connaisseur en belles morts, « étes-votts content? » A ces mots, quoique natureltt lement froid par caractère , je ne pus retenir mes u larmes. U s'en aperçut et me dit alors les choses les aj^us afifectueuses et les plus touchantes sur son amitié et sa reconnaissance pour moi.... Mirabeau a eut une très-tongue agonie, tourmentée par les plus « cruelles souffrances; il expira dans mes bras le « S avril 1791 . à huit heures et demie du matin. »

Sic finis. Ainsi finit Mhrabeau, et amsi finit la monarchie.

En terminant cette esquisse dîaprès nature , nous serions injuste si nous ne rendions pas un sincère hommage à la mémoire du comte de La Marck, oe vrai mbdèle'd'houneur, de chevalerie, de dévouement et de bonté. Ajoutons qu'une des meilleures preuves que M. de La Marck ait données de soa diseemement^^ c'est d'avoir confié la publication de ses souvenirs à un homme qui devait y appcnrter autant de désintéres* sèment et de modestie que d'iatelligence et de savoir» Le plus grand éloge que nous puissioiis faille de M. de Bacourt , c'est de dire qu'il a voidu s'^iEU^r - en* tièrement devant ceux dont il honorait la mémoire. La Correapandance dont il s'est fait Téditeur restera CQmme le tableau lé plus, fidèle et le plus sincère de l'agonie de la moMrchie. Elle jette une lueur plus vive et plus éclatante sur la figure de Mirabeau; mais^ après tout, eUe laisse encore cet hoaune tel qu'il était, c'est-à-dire un révolutionnaire. .. '.

A quoi bon. s'en défendre? Dès. ce teinpa^là, tous ceux qui savaient lire et écrire, tous ceux qui faisaient partie de l'aristocratie de rintelligence , étaient déjà des libéraux. Aujourd'hui, tous ceux qui oi;^ goûté du fruit de la science, tous ceux qui ont mordu dans un livre, ne sont-ils pas aussi des démocrates? Il y a' de Mirabeau une lettre superbe que nous trans(»*ii^ns pour finir. Il écrivait à M. de La Marck :

« Vous vous exagérez infiniment les incoavénienls (( de la révolution pour la génération présente.- Il n'y a

a pas encore eu d'exemple, dans les fastes dn monde, a d'un pareil bouleversement ni même d'une grande « secousse politique à moins de frais; et si Ton vou- « lait s'entendre et surtout gouverner, la révolution a n'aurait de véritables martyrs qu'un très-petit nom- (xbre de satrapes trop scandaleusement gorgés de a jouissances exactrices et oppressives, et l'inévitable a contrariété qu'éprouvent plusieurs milliers d'hommes, a lorsqu'ils sont forcés de changer d'opinions et d'haa bitudes, de dissimuler leurs préjugés.. . De ces gensa là, plus^ contrariés, je le répète, que malheureux , a on en porte tous les jours en terre ; et ce n^est que « dans les classes supérieures et par conséquent peu a nombreuses de la société , et depuis quarante ans a jusqu'à la fin de la carrière humaine, qu'il faut les a chercher. Les classes populaires, les classes indus* a trieuses sont en fermentation ; le fermentation est a si peu un malheur pour l'homme , ^que son prea mier besoin est d'être remué. Elles travaillent peu? tf — Ceci est un mal , mais que l'élan vigoureux a que donnera la première impulsion de la liberté asa sise et calmée réparera avec usure.... Alors la cona fiance, et le crédit avec elle, reparaîtront... Alors, a non-seulement on n'aggravera pas, mais on soulaa géra beaucoup le faix des habitants des campagnes, « qui n'entendent rien à notre philosophie , pour qui (c notre amour de la liberté , quel qu'il soit , ne peut « être de longtemps qu'un accès de fièvre chaude ,

(( sans lesquels nous ne pouvons consolider la révolua tion, et qui n'y {H^endront aucun intérêt , ains au a contraire , s'ils n'y trouvent pas leur soulagement a immédiat et considérable; Alors enfin tous les liens « de l'industrie et du commerce se relâcheront jus- « qu'à ce qu'ils puissent tomber entièrement , et les a intarissables ressources de l'industrie humaine , « abandonnées au seul régime de la liberté , ouvria ront un ordre de choses dont nos yeux myopes c< n'aperçoivent pas même l'atmosphère , loin de la « percer et de voir au travers. N'accusez donc pas la « révolution , mon cher comte , n'accusez que les «hommes qui jouent pour le compte du gouvernece ment cette grande partie. »

, On le voit : si Mirabeau voulait sauver le roi, il voulait aussi sauver la révohition. Partout on le voit dire : La révolution marchera , la révolution triomphera, la révolution ne périra pas. Le jour où la monarchie choisissait pour dernier défenseur un révolutionnaire et lui remettait le soin de son salut, elle était perdue , et elle abdiquait avant de mourir.

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