‹ Études critiques et biographiquesChapitre 9 sur 19 · Ministre des affaires étrangères en 92 et · texte numérisé non relu

Ministre des affaires étrangères en 92 et

iS.

Il parait que , dès le commeo^en^ent de \b, négociatioOy un individu était venu trouver lord Malmesbury se disant envoyé par Barras^ pour dire que, si le gouvernement anglais voulait lui donner (à Barras) 500,000 livres sterling ( 12,500,000 francs), il assurerait la conclusion de la paix. Lord Malmesbury, croyant que la proposition n'était pas autorisée par Barras, et craignant que ce ne fût un piège, n'y fit pas attentioa. Une autre proposition fut faite plus tard -, lord Malmesbury la mentionne ainsi dans son journal : a Un M. Melville, de Boston en Amérique, refait cette a offr^ pour Barras. Il dit qu'il a fait la paix avec le a Portugal avec de l'argent (10 ou 12 millions ) donné ic^au Directoire, Il nous propose 15 millions. Naturel- « lement son o£fre a été rejetée... Ëllis Ta vu deu3( « fois. Il dit que Laréveillère-Lépaux ne prendrait pas ajd'argent, mais que Barras et Rewbell en 4>ren- (( draient. «^

Pendant que tout se préparait à Paris pour renverser les projets du parti de la paix , lord Malmesbury, bien que découragé, luttait encore avec une s<H*te d'amourpropre d'auteur. Lc^d Grenville , qui avait toujours été contraire à la négociation , voyait triompher ses prédicttpus, et entraînait insensiblement M. Pitt. Lord Malmesbury écrivait confidentiellement à M. Canning que , si on le laissait à Lille avec Tintenlion secrète de ne rien conclure , il préférait donner sa démission, a Cependant , disait-il , j'espère que je me trompe , et

a que le parti de ia guerre dans le eabinet n'a pas sur» « pris fa religion du parti de la paix, que je ne serai « pas appelé à faire des démarches pénibles , et que « je pourrai continuer cette négociation avec la séeu- « rite et la confiance que j'ai toi^ours ressenties en tf agissant sous la direction de M. Fit t. »

Et il écrivuit encore : a Pour Taniour du ciel , ein* a péchez que le seul homme en Angleterre , peut-être tt en Europe , qui , voyant juste , peut agir eflicace- « ment , soit entraîné à abandonner le principe qu'il a a posé il y a deux mois. Qu'il ne se laisse pas abuser « par de faux rappoorts sur un changement dans la « situation et les sentiments de ce pays. »

Lord Malmesbury, comme on le voit, espéra jus* qu'au dernier moment arriver à un résultat heureux; mais la nouvelle révolution depuis si longtemps imminente éclata à Paris ^ et le coup d'État du 18 fructidor vint détruire de fond eu comble l'œuvre des négociateurs. Le plénipotentiaire anglais était très-exactement renseigné sur ce qui se passait à Paris, comme le prouvent les lettres qu'il recevait. Dans une de ces lettres, anonyme, et datée de Paris^ le 17 fructidor, il était dit (en français ) :

« Talleyrand est toujours persuadé que le Directoire « fera la pûx avec TAngleterre, à peu près aux condifi( tiens déjà énpncées, pourvu que nous n'ayons pas ici auparavant une explosion; car s'il y en avait une, s conume , vu le dénuement des forces des deux Con-

— no —

« seils et la non-formation de la garde nationale , la a victoire resterait presque certainement au Directoire, « qui a pour lui les nombreuses troupes de Paris et i< des environs , les dispositions actuelles du Directoire cr changeraient presque infailliblement relativement à « la paix avec l'Angleterre... Je vous donne pour cer- « tain que Rewbell et Barras se sont, il y a deux jours, a presque formellement déclarés à cet égard. Je tiens « de part sûre qu'ils ont dit que sans les tracasseries « des Conseils ils ne se montreraient pas si faciles^pour a la paix avec l'Angleterre... Mais ne perdez pas de « vue que ce n*est qu'une hypothèse , dans le cas où « il y aurait combat et triomphe pour eux; car, tant « qu'il y aura lutte , ils persistent à croire que les deux «paix (avec l'Angleterre et avec TAutricbe) valent a mieux pour eux... Laréveillère^ d'ailleurs, les y forci cerait , comme il Ta fait pour Mantoue, en se joignant à Gamot et à Barthélémy pour ce seul objet , « car, lui , il croit la paix nécessaire avec l'Angleterre <x et l'Autriche. Il préfère les cessions à la guerre. Vous tf n'avez pas d'idée à quel point il est jaloux de Thon*a neur de mettre son nom, comme président du Direoa toire , au bas de la paix générale. Ces petits calculs « d'amour -propre influent souvent beaucoup sur la a destinée des États. Rewbell et Barras haïssent l'Ana gleterre comme un ennemi personnel, parce que « l'orgueil anglais est le seul qui n'ait pas ployé devant tt le leur; les jacobins ont tous le même sentiment

« contrée une puissance qui les a toujours molestéâ et tourmentés...

« Pendant que les Conseils baissent leur ton,

« le Directoire en prend un plus audacieux que jamais* a II parle avec une assurance qui annonce qu*il croit a la victoire certaine , sMl est attaqué, ou s'il se décide a à attaquer. Et,. en effet, les trois directeurs n'ont a plus la moindre inquiétude sur le moment actuel. lis « défient tout, ils bravent et provoquent partout; ils « ne placent que des hommes dévoués; ils destituent, «dans le militaire comme dans les administrations, a tous ceux sur lesquels ils ne comptent pas absolu-^ a ment ; ils se sont déterminés à ne faire aucun cas de « toute opinion qui n'est pas celle de leur parti. Ils re^ a doutent bien les journaux, qui sont presque tous or contre eux et pour les Conseils ; mais ils ne laissent « pas pénétrer les journaux jusqu'aux armées, qui sont « aujourd'hui à leurs feux tout le peuple français, et , a pour tâcher de contre-baiancer cette influence des , ff journaux , ils commencent à multiplier les écrits et a surtout les placards en sens contraire, et mis à la a portée du vulgaire. Ds voudraient bien réchauffer «r dans la multitude le fanatisme révolutionnaire, mais tf jusqu'ici dans Paris ( car c'est de là que tout dépend c( et a dépendu depuis la révolution ) la multitude , « sans appeler l'ancien régime, comme on le suppose «à tort, reste inerte et indifférente entre tous les « partis.

« Nous sommes, en un mot, dans une situation sous a plusieurs rapports pareille à celle qui pi^écéda et suîa vit le 31 mai, lorsque le parti qui avait pour lui Tim- « mense majorité nationale fut vaincu par la minorité c( détestée, mais active, fanatique et résolue à tout, tf S'il y avait un combat, le résultat serait le même « après des résistances qui ne seraient pas plus effia caces que l'insurrection départementale d'alors ; la c( différence est qu'au lieu du régime révolutionnaire , « nous aurions le régime militaire, qui serait aussi dur « mais moins sanglant, jusqu'à ce que la guerre civile <K vint à éclater entre les généraux divisés. »

Nous avons cité assez longuement cette curieuse lettre, parce qu'elle trace un tableau fidèle de la situation intérieure, et que les conséquences du coup d'État du d8 fructidor y sont prévues avec une grande jus* te^e.

La nouvelle révolution .de Paris fut, comme nous Tavons dit, fatale à la négociation. Tftaret et ses collègues furent rappelés et remplacés par Treilhard et Bonnier d'Alco. Après quelques pourparlers, les nouveaux commissaires demandèrent à lord Malmesbury s'il avait des pouvoirs suffisants poui* stipuler la restitution à la république et à ses cUliés de toutes les possessions conquises par l'Angleterre, et, sur sa réponse négative, ils lui signifièrent qu'il eût à se retirer dans les vingt-quatre heures vers sa cour pour aller chercher ces pouvoirs.

Lord Malmesbury quitta Lille le 18 septembre. Cannîng écrivait le 19 à un de ses parents cette courte note :

« Voulez-vous savoir de mauvaises nouvelles avant « tout le monde, sous la condition de n'en rien dire de « tout le jour?

« Sachez alors que j'ai appris ce matin que lord « Malmesbury et ses compagnons sont en route pour « revenir. Cette révolution maudite a déjoué nos bonnes « intentions pour cette fois. Elle ne les déjouera pas « finalement. »

Une dernière lettre contidentielle de Canning donnera une dernière preuve de la sincérité des assurances pacifiques de M. Pitt et de ses amis :

cr Je suis très- occupé, écrivait Canning à son a oncle ; il y a toute la correspondance de lord Mal- «mesbury à préparer pour la publication, afin de

ff prouver à tout le genre humain combien peu c'est « notre feute si nous n'avons pas la paix en ce mo- « ntent. Nous en avons été à deux doigts ( en anglais fi à un cheveu). Rien que cette révolution maudite de o Paris, et Tarrogance sanguinaire, insolente, impla- « cable et ignorante du triumvirat, ont pu nous eh « empêcher. Si le parti modéré avait triomphé, tout «aurait bien été, non-seulement pour nous, mais «pour la France, pour l'Europe, pour le monde^Tel « que cela est, si c'est une consolation, c'est pire pour « le monde en général, pour toute l'Europe, et surtout

(( pour la Praoce , que pour nous Ce n'est pas un

différend sur telles ou telles conditions, c'est une a détermination bien arrêtée de ces trois drôles de «directeurs (sc(mndrelly directors) de rejeter toute « chance de paix^ qui a mis fin à la négociation. Rien a autre n'aurait pu le faire. »

Ce fut ainsi que les négociations pour la paix furent .définitivement rompues. Il est inutile, il serait puéril de rechercher quel aurait pu être le cours des événements , si la France avait, à cette époque, fait la paix avec l'Angleterre. Ce genre d'hypothèses ne mène à rien; mais ce qui parait clair et incontestablement acquis à rhistoii^e, c'est que ce fut le Directoire, ou du moins la portion révolutionnaire du Directoire, qui ne voulut pas faire la paix, et la paix la plus avantageuse que la France ait jamais eue à sa discrétion.

La vie publique et officielle de lord Malmesbury se termina avec cette mission. Il était dans la carrièi;e depuis l'âge de vingt-quatre ans : mais vers sa cinquantième année sa surdité augmenta tellement, qu'il fut obligé de refuser toute fonction. Néanmoins il continua à vivre dans Tintimitc de Pitt, do Canning, du duc de Portland et autres hommes éminents de ce. parti ; il était toujours consulté par eux quand il s'agissait de politique extérieure.

Il ne resta cependant pas étranger aux affaires intérieures de son pays. Son hôtel, situé dans Richmond- Gardens, était sur le chemin du parlement, et les

hommes poiitic(ues de son parti, les jeunes gens surtout, venaient en passant faire une visite au vieux (ion (old lion) y co(nm6 on l'appelait à cause de la profusion de ses cheveux blancs et de ses grands yeux brillants. La dernière partie de ses mémoires a un très->grand intérêt pour ceux qui connaissent et aiment l'histoire intime de la politique de l'Angleterre à cette époque ; les détails de la grande et longue intrigue formée pour reporter M. Pitt au pouvoir la remplissent presque entièrement.

Pendant les dix dernières années de sa vie, lord Malmesbury tint un journal de ses pensées. Dans toute sa correspondance, surtout celle des premiers temps de sa carrière ^ubhque, il nous apparat! un peu comme un libre penseur, devenu assez philosophe dans le commerce de Frédéric, de Catherine, et des beaux esprits du xvm® siècle. Son petit-fils, l'éditfeur de sa correspondance, cite les dernières paroles que son aïeul écrivit quinze jours avant sa mort, et y trouve l'expression d'un vif sentiment religieux. Néanmoins nous ne saurions y voir que l'inspiration d'une philo- Sophie tranquille, convenable et bien réglée, une calme reconnaissance envers VÉtre suprême , une sage résignation au moment de rejoindre la terre , sa mère. Voici, du reste, ce passage, qui nous paraît donner une juste idée du caractère .essentiellemenf raisonnable et réfléchi de cet éminent diplomate :

« Tu as compté ta soixante-quatorzième année y

a ayant reçu la faveur de vivre plus longtemps qu'aucun a de tes ancêtres depuis 1^06. Ton existence a été sans « grand malheur et sans aucune maladie aiguë, et telle « que lu dois en montrer une extrême reconnaissance. ii Montre-la en louant et remerciant l'Être suprême, « et en te préparant à employer le reste de ta vie «sagement et di8(»ètement. Ton premier pas sera « probablement le dernier. Ne cherche pas à en difa férer Tarrivée, et ne te lamente point sûr sa proxi* «mité. Tu es trop épuisé, et d'esprit et de corps, « pour pouvoir servir ton pays, tes amis ou ta famille. « Tu as le bonheur de laisser tes enfants tranquilles et « heureux; sois content de rejoindre ta mère, la terre, «iivec calme et avec la résignation, convenable. Tel « est ton devoir impérieux. Vaie. »

Lord Malmesbury mdin*ut le ^ novembre ^ 8â0, et ce ne fut qu'en 1844 et 1845 que son petit-fik donna la publicité à cette correspondance, aussi indiscrète qu'intéressante, dont nous avons fait connaître les pins curieuses parties.

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