DANIEL O'CONNELL
La voix de ee siècle qui a remué le \Aub de passions s'est tue pour toujours; ce cœur puissaat qui réglait les pulsations de tout un peuple n'est plus aujourd'hui qu'une relique. Daniel O'Connéll est mort loin de sa pauvre et chère Irlande., de cette Émeraude qu'il ap^ pelait le plus beau joyau de l'Océan et la plus belle fleur de la terre; et il ne lui a pas même été donné d'achever le pèlerinage au terme ducpiel l'attendait une sainte et suprême bénédiction. Sur son lit de mi»l, il s'est lui-même partagé entre ses deux patries , et leur a envoyé un dernier souvenir et comme un dernier bais^. A Rome il a légué son cœur, à llrlande son corps ; fidèle et louchante expression des deux sentiments qui avaient animé toute sa vie , l'i^mour 4e sa religion et F amour de son pays.
O'Connell a été nommé le libérateur de ) .riande ; il aurait pu en être appelé le créateur. Avant lui , il n'y avait pas d'Irlande* Il y avait une race «onquifie
qui fermentait dans les fondements du sol, et qui poursuivait incessamment contre les vainqueurs la sourde et terrible représaiile de la loi agraire ; il y avait une race conquérante qui formait comme le sommet de cette pyramide , qui pesait de tout son poids sur les classes vaincues, à laquelle appartenaient tous les droits et tous les privilèges , et qui donnait la main à l'Angleterre dont elle était le levier et le point d'appui. Mais il n'y avait pas une nation irlandaise. Ce fut le travail et la gloire d'O'Connell de la créer et de la mettre au monde. Il creusa la terre et y trouva un peuple. Il ramassa dans sa main puissante ces éléments épars, confus et tumultueux , il les mania et les pétrit comme de la pâte et comme de la cire ; il en fit une créature informe, incorrecte, fragile comme toute œuvre humaine , mais animée d'un souffle de vie désormais inextinguible. Il fil ce qu'il put avec ce qu'il avait sous la main; c'était de l'or et de la boue, de Tairain et de l'argile. Coniiâe Dieu, dont il eut presque le pouvoir, il fit sa créature à son image ;- ou plutôt c'était lui qui était l'image de son peuple. Il en avait les grandeurs et les faiblesses , les vertus et les vices'; il en avait la poésie , Téloquence, la chaleur, la mobilité, la trivialité, l'entrain, le plus audacieux et le plus effronté dédain de la vérité. C'est pour cela qu'il fut aimé, adoré, déifié par ce peuple dont il était la plus vivante et la pins complète expression. C'était un sentiment profondément naturel; car les hommes
aiment bien mieux ceux qui partagent leur chute que ceux qui leur donnent l'exemple d'une perfection qu'ils ne peuvent atteindre. Les pécheurs ont toujours été plus populaires que les saints.
Pour faire la biographie d'O'Gonnell, il faudrait faire toutél'histoire de Tlrlande depuis cinquante ans, et la moitié de celle de l'Angleterre. Nous sommes naturellement obligés de nous restreindre dans de plus justes limites. Nous ne nous arrêterons point, par exemple , à rechercher la généalogie d'O'Connell. 11 est convenu que tous les Irlandais sont de race royale, et que leur origine se perd toujours dans la nuit des temps. Peu importe d'ailleurs qu'O'Connell descendît des anciens Rois milésiens ou de simples gentilshommes de campagne ; c'était un de ces hommes qui n'ont pas besoin d'ancêtres , comme ils ne peuvent avoir de successeurs. Ce qui paraît le plus certain , c'est que son père faisait le commerce, principalement celui de la contrebande , alors fort en vogue , et qu'il avait un onde , seigneur de Darrynane , qui lui laissa cette terre où depuis il mena une existence presque féodale. Il naquit en 1775, dans un village du comté d'Antrim , une des régions les plus sauvages, les plus désolées et les plus pittoresques de l'Irlande. Il grandit au milieu des scènes de la nature , et y puisa , avec une constitution des plus robustes et des plus infatigables, cette richesse d'images et d'hyperboles dont il déversait les trésors avec une profusion inouïe. En
1789^ sa famille l'envoya faire son éducation à Saint- Orner chez les jésuites , puis au séminaire irlandais de Douai. Il y resta jusqu'à la fin de décembre-^ 793; c'est dire qu'il assista à la fatale et terrible ivresse de la révolution française. Quand il quitta la France , il n'en emporta que des souvenirs de sang etrdHmpîété. Ces souvenirs influèrent sur toute sa vie , et , au fond j il ne fut jamais pour nous qu'un ennemi» C'est une illusion étrange , et que nous nous sommes bien sou* vent attachés à détruire y que de croire que nous pouvions jamais trouver dans O'Connell et dans Tlrlande des alliés contre l'Angleterre. Pour les Irlandais , les Français scmt restés et resteront longtemps encore des ennemis de la religion , des Infidèles* Dans ces dep< nières années^ quand O'Connell nous &isait rhonneur de s'irriter de la libre critique que nous faisions de ses actes, c'était encore à des ennemis de Dieu qu'il eroyaît répondre. £t poiulant nous croyons pouvoir dire qu'il se trompait.
Le grand agitateur de l'Irlande §l pu quelquefois se servir du nom de la France pour menacer l'Angle^ terre , mais c'était encore un de ses innombmMes ar*tifices de rhétorique. Lorsqu'il s'enfuit de cette terre qui était à ses yeux la Ninive et la Babylonedes t^Eups modernes , et qu'il toucha de nouveau le sol anglais y son premier acte fut , dit-on , de fouler aux pieds la cocarde tricolore qu'il avait été obligé de porter ; elte n'était pour lui que le symbole de l'athéisme et de la
réfoitd. Of , O'Connell ne fiit jamais un philosophe , ni un révolotionnaire, ni môme un libéral : il était aviuit tout et parnlessus tout un Irlandais et un catholique. Qu'on ne croie pas que nous lui en fassions un reproche, car c'est là ce qui rachète toutes ses fautes. Il avait un amour immense de son pays , et fut toujours prêt à lui sacrifier tout , même la liberté. Il était aussi un croyant convaincu , un véritable et sincère dévot. Il avait cette foi d'instinct y cette foi d'enfant qui est pleine de grâce et de grandeur quand elle se rencontre dans d'aussi robustes natures. Lavater a dit un mot charmant en parlant des hommes bien portants qui jouissent de la santé sans s'en apercevoir. Il en est qui ont le don de la foi comme celui de la santé, et O'Connell fut de ce nombre. La source claire et Umplde'de ta croyance coula toujours inaltérée à travers tous les orages de sa vie. On voulait d'abord ea £aire un prêtre, mais le àèc\e et ses tempêtes l'appe^ laient irrésistiblement; il sentait la poudre de la vie jBiiUtante. Du reste, cette première destination établit en lui une ressemblance de plus avec Luther, auquel on Ta souvent comparé. On ne peut nier, en effet , qu'il n'y eût des rapports frappants de physionomie , de consÉitution , de caractère et d'humeur entre ces deux hommes célèbres. Lé grand agitateur, toutes proportions gardées , avait de commun avec le grand réfonnateur une indomptable vigueur de corps et d'esprit , une énergie infatigable , une grande prédilection
pour des faiblesses toutes terrestres, un fonds inépuisable de gaieté , Tart suprême de passionner les masses, une éloquence qui passait alternativement de la grâce la plus tendre à la violence la plus triviale , une incomparable puissance d'invective, et un trésor d'injures à rendre jaloux les héros d'Homère. O'Connell, heureusement , sentit que sa vocation n'était pas dans les Ordres; il aimait la chasse, la pèche, tous les exercices du corps, et y apportait une passion toute nationale.
O'Connell était né dans la même année que l'indépendance américaine. L'influence que ce grand événement avait exercée en Angleterre avait eu son contrecoup en Irlande, et il en était sorti l'indépendance irlandaise. Pendant un quart de siècle , l'Irlande eut un parlement national ; et Dieu sait Tusage oo plutôt le commuée qu'elle en fit. Il: nous faudrait beaucoup de pages pour retracer, même en traits rapides , le tableau qu'ofifrit alors l'Irlande. Ce fut un spectacle à peu près unique dans l'histoire. Dans ces saturnales, parlementaires , le génie national déploya toutes ses vertus et tous ses vices , atteignit jusqu'à la sublimité, et redescendit jusqu'à la honte. C'était une véritable bataille par la parole et par Tépée; les paroles brûlantes faisaient partir spontanément les armes; on quittait le parlement pour descendre dans la rue , et mettre la dague au poing comme des Gapulets et des Montaigus. Cette société bizarre prolongea sa débauche
jusqu'en 1798 ; la rébellion de cette année néfaste pour rirlande fut étouffée dans le sang, et, deux ans après, l'acte d'Union avec l'Angleterre s'accomplit. De l'indépendance législative de son pays, O'Gonnell ne put voir que l'agonie ; mais cet enseignement dut lui suffire. Comment croire qu'il ait jamais pu prendre au sérieux cette grande fanfaronnade du Rappel, l'homme qui avait assisté à la dernière orgie et au suicide de la législature irlandaise de 1800, et qui avait vu le parlement national se vendre au grand jour, sur la place publique , à tant par tête , pour la somme de 31 millions ?
Ce fut, du reste, à partir du moment de Tunion avec l'Angleterre que la lutte commença à se régulariser en Irlande, non plus pour une nationalité séparée, mais pour une égalisation des droits. M, Pitt , pour prix de T union , avait promis à l'Irlande cet acte d'émancipation qui fut ajourné jusqu'en 1829. Il se trouva plus faible que les préjugés protestants du roi et du peuple d'Angleterre , et il quitta noblement le pouvoir» Il se forma alors deux grandes divisions en Irlande, et la lutte s'établit régulièrement entre les catholiques et leis protestants. C'est sur ce théâtre qu'O'Connell prit la première place et la garda jusqu'à la fin de sa vie. Il s'était jeté dans la carrière du barreau avec l'ardeur qu'il apportait à toutes choses. Une étonnante puissance de travail, une extrême subtilité qu'il devait peut-être à ses études scolastiques, et qui
lui fui d'un très-grand secours dans les difficultés de sa vie politique où ii frisait toujours la loi sans raccrocher, une éloquence innée et une assurance sans égale Pavaient mis rapidement à la tête de sa profession. Il y eut un temps où O'ConnelI , comme avocat, gagnait 4 à 500,000 fr. par an. Sa qualité de catholique l'excluait cependant de beaucoup d'affaires ; il n'en eut que plus de disposition à devenir un avocat politique , un tribun. Le peuple l'Irlande , avec cet instinct qui trompe rarement les masses, avait deviné en kii le maître qui lui était le plus sympathique , le plus congenial , comme on dirait en anglais. Il prèss«itait en O'ConnelI non-seulement le chef audacieux qui devait le mener à la victoire , mais aussi le légiste prudent et retors qui pouvait l'y mener sans danger. Il se donna à lui corps et âme , avec une confiance aveugle. O'Gomiell devint le souffle de l'agitation populaire , l'âme de toutes les réunions, la voix de toutes les plaintes , l'arbitre de tous les conseils. Pendant quelques années encore après l'union , l'Irlande put espérer que les idées libérales de M. Pîtt finiraient par prévaloir en Angleterre , et qu'il serait apporté des changements aux lois d'exclusion qui faisaient des catholiques une classe de parias. Mais quand on eut vu trois ou quatre ministères se succéder en n'amenant avec eux qu'un redoublement de rigueur et de réaction , alors la grande agitation qui prit pour drapeau l'émancipation catholique s'organisa sur toute la
surface du pays. Elle provoqua naturellement une recrudescence de persécutions de la part du parti orangiste et du gouvernement anglais. Le ministère public poursuivit les associations avec toutes les ressources et toute la sévérité des lois d'exception. -Mais il avait affaire à forte partie. Comme le diable qui tourmentait Luther dans ses ardentes rêveries, O'Gonnell disait aux procureurs de TÂngleterre : a Et moi aussi je suis c( logicien. » Et il le montrait bien. La loi avait beau avoir mille bras, le Protée insaisissable de l'associa^ tion catholique avait plus de mille formesL, et il les prenait tour à tour avec une facilité désespérante. Comme , dans la législation anglaise , c'est en général la lettre qui domine Fesprit , il fallait faire une loi nou« velle contre chaque nouvelle démonstration. Dans presque tous les procès politiques de cette époque , O'Connell fut naturellement choisi pour défenseur, et il déploya dans cette lutte un véritable génie. Avec la gloire du rôle, il en eut aussi les dangers. Les UKeurs du temps rendaient périlleuse une aussi grande distinction personnelle. Le conseil municipal de Dublin, pour se débarrasser de ce rude jouteur, ne trouva pas de meilleur moyen que de le faire provoquer. Un ancien officier appelé Desterre, qui tirait supérieurement, fut chargé de cette délicate mission. Une rencontre eut lieu entre lui et O'Connell à la mode du pays, c'est-àrdire en présence de plusieurs centaines de témoins. Au premier feu, Desterrei tomba mortel-
lement blessé. O'Gonnell éprouva de poignants remords. Toutefois , ce ne fut pas encore à ce moment quil fit le vœu de ne plus se battre, car, qutlques mois après, il eut à répondre à une demande de satisfaction qui lui fut faite par un autre homme célèbre ; nous voulons dire M. Peel, alors secrétaire du viccrroi dlrlande. Il y eut des pourparlers entre les témoins pendant trois jours , au bout desquels M. O'Gonnell fut arrêté et dut fournir caution. M. Peel lui donna rendez-vous en Angleterre , et alla même l'attendre en France; O'Cônnell le suivit jusqu'à Londres, mais là encore il fut arrêté et dut fournir de nouvelles cautions. L'affaire n'eut pas d'autres suites. Depuis lors , O'Conuell fit en effet le vœu de ne plus en appeler à la voie des armes, et il refusa toutes les provocations que dut nécessairement lui attirer la licence sans bornes de son langage.
Comme on le pense bien , O'Gorinell sortit de cette épreuve plus populaire que jamais. Les paysa ns montrent encore , dit-on , la place où fut rendu ce jugement de Dieu. Le Judas Machabée de l'Irlande reprit avec une nouvelle énergie la campagne de l'émancipation. Les actes de la grande ligue catholique, qui pendant vingt ans réunit dans une puissante unité les efforts de tout un peuple , appartiennent depuis longtemps à l'histoire. Nous ne saurions entreprendre de les redire ici. EnJ825, le parlement anglais tenta un dernier effort contre Tassociation , et la supprima par
une loi. Il crut là tenir dans sa main , mais elle lui glissa entre les doigts , et peu de temps après reparut à ses yeux étonnés sous une nouvelle forme et sous un nouveau nom. Bientôt O'Connell tenta un coup plus hardi. La Constitution Texcluait du parlement comme catholique ; il se présenta aux élections dans le comté de Glare. Porté par le. peuple et par les prêtres , il fut nommé à une grande majorité. Il arriva dans la Chambre des Communes , sûr de ne pas y être reçu , mais prêt à pousser jusqu'au bout son audacieux défi. La loi était formelle; le représentant de l'Irlande catholique , banni de la cité commune , en sortit comme Coriolan pour y rentrer bientôt en triomphateur. La vieille citadelle protestante, sous les coups incessants de TAssociation irlandaise et des libéraux anglais , ouwit enfin ses po^es, et le duc de Wellington , en présentant le bill d'émancipation de 1829, déclara que le gouvernement cédait à la crainte de la guerre civile.
O'Connell avait cinquante-cinq ans quand il entra dans le parlement britannique. Il y prit une part active à toutes les grandes discussions , celle de la réforme parlementaire, celle de la réforme municipale, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long de rappeler. Ce «'est pas là d'ailleurs qu'il faut voir O'GonnelL Hors de l'Irlande , il était tout à fait dérouté et dépaysé. Dans le parlement, son auditoire lui manquait; il ne trouvait guère d'admirateurs , et qu'on
nous permette le mot , il ne trouvait pas de compëres. Il comprenait bien qu'il n'était pas chez lui; il se sentait toujours un étranger au milieu de cette fière société anglaise; en un mot, il était mal à son aise. Q ne pouvait plus répandre à flots ces images et ces métaphores qui faisaient le bonheur. des Irlandais; ni parler de ses lacs et de ses montagnes , ni injurier grossièrement le Saxon y ni abuser de cette merveilleuse facilité qu'il avait pour confondre le faux avec le vrai. Il était obligé de polir sa sauvage éloquence, et sa verve ne lui venait pins. Quand Torateur le plus brillant, le plus impétueux, et sans contredit le plus heureusenîeat doué de l'Angleterre, lord Stanley, Taccablait de ses orgueilleux sarcasmes , bien souvent il ne trouvait pas la réplique. Mais d'autres fois, poursuivi et traqué comme un sanglier, il se retournait , lançait des bordées terribles d'apostrophes et d'invectives , et s'ex) allait ensuite au milieu de son royaume et de son peuple leur demander justice des humiliations qu'il avait suMes poiur eux. Il y eut une période de sa vie parlementaire où il prit amplenient sa revanche : ce fut lorsque, formant avec sa phalange irlandaise . avec sa queue , comme on l'appelait, l'appoint de la majorité dans les Communes, il tint pendant plusieurs années dans sa dépendance le gouvernement anglais. L'Angleterre, à son tour, fut profondément humiliée ; elle fut blessée , ulcérée dans ses sentiments religieux et dans son orgueil national ^
et c'est à cette cause plus qu'à toute autre qu'il faut attribuer ]a réaction qui , en 1841, renversa les whigs du pouvoir.
Aussi, dès Tavénement du ministère twy, O'Gonnell reprit immédiatement l'offensive, et recommença l'agitation du RappeL On sait comment, pendant deux années , l'Irlande se couvrit d'uo bout à l'autre de meetings monstres , comment les associations organisées autrefois pour arracher l'émancipation se formèrent de nouveau T)Our demander la révocation de Tunion» Ce fut le moment le plus critique peutêtre de cette vie si pleine d'orages et de vicissitudes. Il y a deux époques bien distinctes dans l'agitation à laquelle O'Connell a attaché son nom : celle où il réclamait l'émancipation religieuse , c'est-à-dire quelque chose de réalisable , de juste , de possible, et qui avait l'appui et les sympathies d'un parti puissant au sein même de l'Angleterre , et celle où il demanda le Rappel , la chose la plus insensée , la plus impossible , et qui eût été la phis funeste pour Tlrlande elle-même* Dans cette dernière partie de sa vie , O'Connell faillit compromettre l'oeuvre de ses longs et pénibles travaux. Il avait passionné son peuple pour une chimère, pour un rêve dont au food de son cœur il reconnaissait la profonde folie ; il y eut un moment où il ne sut plus que répondre à ces millions d'hommes qui lui demandaient le signal de l'insurrection ; comme l'enchanteur dont parlent les poètes , il ne pouvait plus mai-
triser le pouvoir aveugle qu'il avait témérairement évoqué. La moindre étincelle tombant sur cette masse d'éléments inflammables les eût fait éclater et eût couvert l'Irlande de sang et de cendres. Heureusement pour rtiumanité , qui ne pouvait que gémir à la pensée de celte lutte inégale , le bras de la loi s'interposa pour la prévenir. Le meeting de Glontarf ^ qui devait couronner tous les autres , fut interdit; et alors on vit les agitateurs , transformés en pacificateurs , courir avec des branches d*oIivier au-devant des populations qui arrivaient en masses à ce rendez-vous solennel. Ce fut comme une goutte d'eau froide sur une chaudière bouillante. L'agitation tomba subitement, et tous les regards se reportèrent sur 0*ConneIl traduit devant la justice. On se souvient de ces scènes dramatiques, quand tout un peuple inquiet et étonné assistait à la lutte de son chef avec la loi ; quand le juge qui condamnait le glorieux coupable fondait en larmes en prononçant la sentence. On se rappelle comment ce prisonnier exceptionnel tenait , pendant sa captivité , une cour et des levers comme un prince, comme un roi qu'il était. Cependant les Irlandais ne pouvaient en croire leurs yeux ni leurs oreilles. Ils avaient loujours vu O'Connell sortir triomphant de ses luttes avec la loi. Cette continuelle impunité était un des prestiges à l'aide desquels il agissait le plus sur Pimagination populaire. Les Irlandais étaient heureux et fiers quand ils voyaient leur légiste battre les avo-
cats anglais. O'Connell était, nous sommes. obligés de le redire , un homme de paix et de légalité. Il se vantait , selon une expression bien connue , de savoir conduire une voiture à quatre chevaux à travers un acte du parlement sans rien toucher. li passa sa vie à tendre les ressorts de la loi sans les briser. Ce mélange de chicane et de casuisme avec les plus hautes qualités du tribun font de sa physionomie une des plus originales de Thistoire. Quand donc les Irlandais le virent enfin vaincu , ils doutèrent un instant de son infaillibilité^ mais ce moment d'inquiétude fut de courte durée , et l-arrét de la cour des lords , qui cassa la sentence des juges de Dublin, rendit au dominateur de r Irlande tout son prestige et toute sa puissance.
Nous avons quelquefois jugé avec sévérité les actes d'O'Connell; aujourd'hui encore , nous croyons que^a mémoire est assez grande pour qu'on ne doive se rendre coupable envers elle d'aucune faiblesse. Or, il est permis de dire qu'O'Connell , quand il parlait du Rappel , ne croyait pas un mot de ce qu'il disait. Il avait bien trop d'esprit et de jugement pour prendre au sérieux ses propres déclamations. Il savait bien que la source des maux de l'Irlande , c'était encore plus ses discordes intestines que la domination étrangère ; il savait que son pays n'avait jamais été plus déchiré, plus misérable et plus corrompu que lorsquHl avait eu une législature séparée ; il savait qu'il n'était pas
de force à porter cette indépendance qui n'eût été pour lui que comme un couteau mis aux mains d'un enfant ou d'un fou. Ce cri du Rappel, dont O'Connell a rempli les échos du monde , n'était donc pour lui qu'un moyen et non pas un but. Dieu, qui sonde les reins et les cœurs , peut absoudre cette morale dans le secret de ses jugements ; mais c'est un droit qui n'appartient qu'à lui seul. Après tout , le moyen a réussi. O'Connell a rappelé à l'Angleterre qu'il y avait une Irlande ; qu'il y avait près d'elle un peuple abandonné sur son île comme Mcrîse sur son berceau , et qu'elle était tenue de recueillir, d'élever et de protéger. Tous les jours de sa vie , il a plaidé pour l'Irlande. U en a été l'avocat, dans la plus haute acception de ce rôle qu'il avait élevé à des proportions épiques. Chaque année il venait redire devant le tribunal de l'opinion la plainte de son iounense clientèle de veuves et d'orphelins , et jeter an mifieu du parlemesnt anglais son cri célèbre : a Justice pour l'Irlandel » Ses honoraires, c'était cette rente qui chaque année était récoltée pour lui à la porte des églises , et à laquelle le pauvre apportait souvent sa dernière obole. Ce n'est pas, à nos yeux, une tache dans sa vie. Roi, il était juste qu'il eût une liste civile. Il avait de grands besoins, mais on ne pouvait lui reprocher ni l'avarice , ni la cupidite, ni même Tordre, qui, dans de pareilles conditions , eù( été presque un vice* Il vivait royalement ^ avec des chevaux , des meutes , et une ^uite aom^
breuse. C'était nécessaire à son tempérament ; encore plus nécessaire au maintien de son pouvoir. Aux Irlandais, il faut du théâtre; un héros simple ne leur eût pas convenu. O'Connell connaissait bieri'ce peuple de grands enfants , ces Napolitains du Nord , ces lazzarones sans soieii , spirituels , mobiles , mimes , paresseux, mendiants, amoureux du costume et de la charge. Il savait bien ce qu'il faisait quand il paradait sur des chars tratnés par quatre chevaux blancs , quand il instituait le bouton vert du Rappel , et se couronnait de sa toque verte. Il fallait voir tous ces pauvres innocents accourir, applaudir, rire et crier à cet hippodrome national ! Gomment n'auraient-ils pas adoré O'Gonnell ! Ne leur disait-il pas qu'ils étaient le numéro i de la race humaine, et qœ chacun d'eux ne ferait d'un Saxon qu'une bouchée? ne disait-il pas aux femmes qu'elles étaient des perles de beauté et des miroirs de chasteté? C'était par cette profonde identification avec la nature de ses ooneitoyens qu'il les dominait. L'Irlande a certainement produit de plus grands orateurs qu'O'Comell ; Burke , Sheridan, Grattan, Sheil, sous certains rapports, lui étaient bien supérieurs ; mais aucun n'avait comme lui ces dons secrets et sympathiques qui désignent un homme entre tous à l'instinct populaire; aucun n'avait au même degré que lui cette sorte de propriété électrique qui le faisait toucher tous les cœurs à la fois. Quand il parlait à cent mille hommes , les premiers placés re-
cevaient le choc de sa parxde, puis ils faisaient la chaîne ^ et le tressaillement passait à toutes les extrémités avec la rapidité de Téclair.
Les dernières années d'O'Connell furent' affligées par le schisme qui se déclara dans son propre parti , entre la Jeune et la Vieille Irlande ; mais son union intime avec l'Église, qui ne fut jamais altérée, devait lui assurer la supériorité jusqu'à la fin. Une volonté plus forte que celle des hommes vint bientôt, du reste, absorber toutes ces divisions ; la famine nivela tout. O'Connell ne parla qu'une seule fois cette année dans le parlement. Il ne demanda point le Rappel ; il implora , conune une dernière grâce , la pitié pour sa pauvre Irlande. Il fut écouté avec tristesse et avec respect; il n'était plus que Fombre de lui-même ; cette voix qui ne s'était pas reposée depuis cinquante ans avait peine à se faire entendre. Il sentait sa fin prochaine et l'affaiblissement de ses facultés ; il disait , quand il passa par Paris : lam no more 0*ConnelL
De tels hommes n'ont pas d'héritiers. Ils sont jetés dans un moula que Dieu ne brise pas , mais dont il ne se sert que de loin en loin pour accomplir des desseins qui ne sont connus que de lui. La tâche d'O'Connell était finie; ce qu'il a fait suffit, et au delà, pour remplir la vie d'un homme; mais ce qui reste à faire eût été au-dessus de ses forces, n n'y a qu'un gouvernement qui puisse se charger de la révolution sociale qui s'accomplit en ce moment même en Irlande
au milieu des larmes, de la faim et de la fièvre. C'est l'Angleterre qui hérite d'0-Connell; c'est à son gouvernement qu'échoit la tutelle de ce peuple mineur qui n'a plus même la force de se remuer tout seul. C'est l'Angleterre qui a la charge de son corps et de son âme ; elle aura à répondre de sa vie ou de sa mort devant le tribunal de Dieu et devant celui des hommes. Quand il lui sera demandé : « Qu'as-lu fait a de ton frère? » elle n'aura pas le droit de répondre : a Je n'en étais paa le gardien ; » et si elle abandonnait sur les grands chemins ce pauvre Âbel deshérité et dépossédé par elle y l'histoire la frapperait de cette malédiction qui tomba sur le front du premier meurtrier.
SIR ROBERT PEEU
« Je quitterai lé pouvoir avec un nom sévèrenaent a blâmé par beaciconp d'hommes honorables qui , par c principe, regrettent profondément la destruction des a liens de parti , qui la regrettent non point par des a motifs intéressés , mais parce qu'ils croient que la a fidélité à un parti , l'existence et le maintien d'un (( grand parti sont de puissants instruments d'un bon c( gouvernement. Je quitterai le pouvoir sévèrement a censuré par beaucoup d'hommes h<morables qui « croient que le principe de protection était essentiela lement nécessaire aux intérêts du pays. Je laisserai , a je le sais , un nom exécré de tous les monopoleurs « qui , sous prétexte d'intérêt public , ne cherchent a que leur gain particulier ^ mais peut-être ce nom a sera-t-il prononcé quelquefois, avec gratitude dans « la demeure des hommes dont la destinée est de a gagner leur pain de chaque jour à la sueur de leiu* c( front. Dans ces demeures, peut-être on se souvien- « dra de moi avec bienveillance , quand ceux qui les
« habitent répareront leurs forces avec une nourriUire a abondante et libre d'impôts , d'autant plus douce c( qu'elle n'aura plus pour levain le sentiment de rince justice.
Ces paroles sont la plus belle oraison funèbre de sir Robert Peel, et c'est lui-même qui les a prononcées en descendant du pouvoir en 1846 , après avoir ac^ compli dans Téconomi^ politique et sociale de son pays une révolution fondamentale. Ce blâme, cette censure, ces malédictions dont il parlait, ont fait uû universel silence sur sa tombe; les grands du monde ont joint leurs larmes à la prière reconnaissante du pauvre , et le deuil s'est étendu des palais aux chau-^ mières. Jamais peut-être on n'avait vu une pareille unanimité dans la douleur publique. C'est que jamais aussi une grande nation n'avait perdu un citoyen et un serviteur qui lui fût plus profondément dévoué , qui lui eût plus entièrement consacré ses jours, ses nuits, son travail, son oour&ge, son intelligence, sa vie. Sir Robert Peel a été , depuis son entrée dans la vio jusqu'à son dernier moment, i'homme public par excellence, Thomme des affaires de son pays. U ne faut point s'étonner que par un exemple unique , la Chambre des Communes se soit fermée le jour de sa mort. C'était comme sa propre voix qui venait de s'éteindre , tant elle était habituée à s'exprimer depuis près d'un demi-siècle par cet organe respecté et écouté comme un oracle. Ëa perdant sir Robert Peel , la
Chambre des Communes a perdu une partie de sa vie , une partie d'elle-même , car il était, selon une expression intraduisible, the great commoner. La Chambre et lui étaient identifiés Tun à l'autre, inséparables l'un de l'autre ; il y avait vingt ans qu'en quittant le ministère il avait déclaré qu'il vivrait et mourrait dans la Chambre des Communes; et jamais il n'aurait accepté des honneurs qui l'auraient enlevé au théâtre aimé de ses succès et de son influence. Sa vie privée, modèle . de bonnes mœurs et de bienfaisance , tient peu de place dans son histoire. C'est la publicité, ce sont les affaires, le gouvernement, le maniement des hommes et des majorités qui constituent sa véritable vie. Il vécut, combattit et mourut sur le théâtre des affaires publiques. C'était la destinée pour laquelle il avait été élevé, pour laquelle il avait grandi. Son père l'avait cultivé dès sa naissance pour en faire un homme politique ; il l'avait abrité sous son propre nom , qui était déjà considérable , et sous celui de tous les grands tories d'alors, M. Perceval , lord Castlereagh , lord Eldon, lord Liverpool , le duc de Wellington ; et par-dessus tout , il l'avait mis sous l'invocation de M. Pitt , qui était son idole.
Robert Peel était le Bis d'un filateur. Son père, le fondateur du nom et de la fortune , s'était jeté dans l'industrie au moment où l'introduction des machines lui donnait de gigantesques développements. Il occupait quinze mille ouvriers, payait par année un million
de francs d'impositions sur les produits de sa fabrique, et laissa à sa mort , en 1830, environ 60 millions de fortune. Il était, dans la Chambre des Communes, le soutien, l'admirateur enthousiaste de M. Pitt; lors de la souscription nationale qui fut ouverte en 1798 pour faire la guerre à la France , il donna 250,000 fr.
Robert Peel naquit en 1788 dans un petit cottage
près de Bury. Élevé sous les yeux de son père , il fut
ensuite envoyé au collège de Harrow, où il eut pour
condisciple lord Byron. On a toujours soin de citer ce
que le^rand poète dit plus tard de lui : « Peel , dit-il
« dans ses Mémoires, avait toujours donné beaucoup
« d'espérances et à ses rfiaîtres et à ses camarades; il
« ne les a pas démentie^. Pour instruction classique,
cf il était de beaucoup mon- supérieur; pour la décla-
« mation et l'action, j'étais au moins son égal. Quand
a nous sortions, j'étais toujours dans de mauvais
«pas, lui jamais; au collège, il savait toujours sa
a leçon, moi rarement; mais quaad je la savais, je
« la savais à peu près aussi bien. Pour l'instruction
«générale, Thistoire, etc., je crois que je lui étais
« supérieur. »
En quittant Harrow, Robert Peel alla achever ses études à l'Université d'Oxford ; il y eut les succès les plus brillants , et y marqua dès lors la place qu'il devait occuper plus tard comme représentant de ce grand corps. Dès qu'il eut atteint l'âge de vingt et un ans, en 1809, il fut envoyé à la Chambre des Communes
par Cashel , un bourg pourri d'Irlande qui avait douze électeurs* Dès celte première année de sa vie publique , il fit preuve de cet esprit de conduite qui ne l'aban^ donna jamais dans tout le cours de sa carrière ; il parla peu , à de rares intervalks , et seulement sur des faits dont il avait une connaissance spéciale. Ce ne fut que Tannée suivante que , chargé d'appuyei* l'adresse , il fit véritablement son début ou son maiden speech, U le fit avec un grand succès, et désormais en possession de la scène politique , il n'en redescendit plus que le jour de sa mort.
Cette même année , à Tâge de vingt-deux ans , il fut nommé sous-secrétaire d'État de Tintérieur^ deux ans après, en 1812, secrétaire pour l'Irlande. Ce jeune homme, qui plus tard devait devenir tour à tour l'admiration et l'exécration de tous les partis , était alors un des soutiens les plus actifs du torysme , du protestantisme et de Torangisme, Il était Fobjet de la haine des Irlandais et des outrages d'O'Connell ; il établissait la loi martiale en Irlande et y fondait la police municipale qui a gardé son nom. Et cependant on peut croire que ce fut à cette époque qu'il acquit une connaissance approfondie des besoins de l'Irlande, et conçutle germe des réformes qu'il devait projeter plus tard pour ce triste pays, et qu'il n'a pas eu le temps d'accomplir.
En 1817, rélévation à la pairie de M. Abbott laissa vacante la représentation d'Oxford. La célèbre université, la citadelle du protestantisme, se souvint de son
glorieux élàve , et lui donna ses voix« M. Peel grandi&- ^it de jour en jour dans la vie publique , et 'û allait bientôt attacher son nom , d'one muière impérissable , k Tune des trois grandes mesures qui marquent sa carrière , nous voulons dire l'abolition ou du moins la restriction du papieiv-monnaie , et la reprise des paiements en numéraire. C'est à ce moment aussi que commence cette étrange destinée qui devait raccompagner jusqu'à la tin de ses jours, d'avoir à accomplir de ses pro(M*es mains les mesures 4}u'il avait toujours combaUiies , et à les accomplir contre ses amis, o&oire son parti , et pour ainsi dire contre lui-^méme. En cette occasion, son principal adversaire fui son père. Le vieux sir Robert Peel était, comme nous l'avons dit, un partisan enthousiaste de M. Pitt; et c'était M. Pitt qui , dans la terrible crise de TËrapire, a:vait créé pour r Angleterre des ressources inattendnes par la sanction iégale du papier-monnaie. En l^iâ, M« Horner avait fait pour ia reprise des paiements en espèces une motion que le jeune Peel avait alors combattue comme son père. Quelques années après, en 1819, M. Ped était nommé président du comité d'enquête dans lequel siégeaient lord Castlereagh , M. Tierney, M. Canning, sir James Mackintosh, M. Huskisson. Dans cette société d'hommes éminents qui unissaient l'esprit philosophique à l'esprit pratique, il commença à secouer les langes de sa première éducation politique; une révohition, prélude de bien d'autres, «e fit dans ses
idées sur le papier et sur l'argent; et le 5 avril , ce fut lui qui présenta dans la Chambre des Communes le bill qui ordonna la reprise des paiements en- numéraire. Dans le courant de cette discussion , il fit allusion et à son changement d'opinion et à Topposition de son père : « Je me vois, dit-il, forcé de m*opposer à une a autorité devant laquelle depuis mon enfance je me a suis toujours incliné avec déférence , et que je resa pecterai toujours. Mon excuse est que je suis chargé a d'un grand devoir public, et que , quels que puissent a être mes sentiments particuliers , je ne dois point « reculer devant l'accomplissement de ce devoir... Je a ne l*ougis point d'avouer que je suis entré dans la « commission avec des idées bien différentes de celles « que j'ai aujourd'hui ; mais j'y suis entré avec la ferme <x résolution d'oublier toutes mes impressions passées « et le vote que j'avais donné quelques années aupa- « ravant. » Nous avons cité ces paroles parce qu^elles sont caractéristiques de toute la vie de sir Robert Peel , et que nous les retrouverons dans sa bouche à toutes les époques.
Ainsi quelques années plus tard, en*4821 , nous voyons M. Peel combattre énergiquement l'émancipation des catholiques. En i822, devenu ministre de l'intérieur, jl la combat encore contre M. Camiing et la partie la plus libérale du ministère. Disons en passant que ce fut durant cette période de sa présence au pouvoir qu'il effectua dans la législation criminelle de l'Angle-
terre des réformes pour lesquelles tous les partis lui ont toujours rendu des hommages incontestés. En 1827, la mort de lord Ltverpool amène la dislocation du ministère, et M. Canning devient premier ministre. Son premier acte fut d'avoir à porter au Toi la démission de sept de ses collègues, dont M. Peel et le duc de Wellington. Les ennemis de M. Peel l'ont toujours accusé d'avoir monté une conjuration contre M. Canning, alors dans tout l'éclat de son aimable et sympathique génie; et jamais ils ne lui ont pardonné. Mais la raison que donna M. Peel lui-même de sa retraite fut que M. Canning était nécessairement engagé à proposer l'émancipation des catholiques; il l'expliqua en ces termes dans la Chambre des Communes :
(( Les raisons pour lesquelles je me suis retiré sont <x simplement celles-ci : pendant dix-huit ans, depuis a que je suis entré dans la vie publique, j'ai fait une a opposition constante et entière , quoique modérée et « constitutionnelle , à l'extension des privilèges des caa tholiques romains. Mon opposition était fondée sur « des principes... Je n'ai donc pu rester dans une ada ministration qui me paraissait engagée à appuyer les « réclamations des catholiques. »
Nous sommes ici en 1827. Moins d'un an après, M. Canning meurt, et la réaction-protestante porte au pouvoir le duc de Wellington et M. Peel ; et le premier acte du nouveau ministère est de proposer l'acte d'émancipation. C'est le second des grands actes qui ont
Mais aussi M. Peel avait un incomparable instinct pour deviner les grandes crises et pour aller au-devant. Dpux fois surtout il en a donné \s^ preuve éclatante. C'est ainsi qu'il a fait Tacte d'émancipation au bord de la révolution française de 1830, et qu'il fit plus tard la réforme commerciale sur le seuil de la révolution de 1848. Dans ces deux occasions, on peut dire hardiment qu'il a sauvé son pays d'un bouleversement. Qu'où se figure Tétat dans lequel eût été l'Angleterre , si au mouvement de la réforme parlementaire était venue se joindre Tinsurrection de l'Irlande et des ca^ tholiques ! Bien qu'amorti par cette heureuse concession , l'ébranlement communiqué par Paris fut encore si violent qu'il renversa le ministère anglais , emporta d'assaut la réforme, et mit en poussière le parti tory.
Le duc de Wellington et sir Robert Peel sortirent du ministère au mois de novembre 1830 , après avoir reconnu les premiers en Europe le gouvernement issu de la révolution de Juillet. Sir Robert Peel entra alors dans la période la plus éclatante de sa vie purement politique et parlementaire. Ce fut une période de paroles ardentes dont le souvenir s'effacera beaucoup plus vite que celui de ses actes; assurément sir Robert Peel ne fut jamais plus réellement grand que dans le gouvernement et Tadministration ; mais comme orateur et comme chef de parti , rien n'égale la carrière qu'il a fournie de 1832 à 1841 , depuis le bill de réforme jusqu'à sa rentrée triomphante au pouvoir. L'homme le plus capable d'apprécier ce genre de lutte , lord John
Russell , a rendu à son illustre adversaire un juste hommage en disant :
a Qu'il me soit permis de rappeler ici une partie de « sa carrière à laquelle on ne rend peut-être pas asse^ « de justice; je veux parler de la période qui s'écoula a de 1832 à i841. Après les luttes qui avaient accoma pagné le vote du bill de réforme , on pouvait craindre a que ceux qui l'avaient combattu abandonnassent de a dégoût et de découragement les affaires publiques, et a laissassent aller la guerre des opinions et des classes a jusqu'à un point où elle aurait mis le pays en péril, a Sir Robert Peel fut Thomme qui empêcha ce malce heur. Quoiqu'il eût combattu le bill de réforme, il « envisagea courageusement les circonstances dans a lesquelles il se trouvait placé, il en appela au pays « en faveur des principes dont il avait été Téloquent (( défenseur, il ramena à Tharmonie les différents pou- « voirs de l'État , et il n'eut point peur de recourir au - a jugement et au verdict du pays. »
Il fallait en effet un grand courage, la conscience d'une bien grande résolution et d'une bien grande persévérance , pour entreprendre de reconstruire un parti puissant avec les débris qui surnageaient de l'ancien torysme. Les premières élections faites après le bill de réforme avaient balayé le parti tory comme eût fait un ouragan ; lord John Russell disait que ce n'était plus que le murmure d'une faction ( the whisper of a faction ) ; et lord Brougham , dans un accès de bon
as
sens y s*écriait , alarmé de la victoire des sieus : We shall be loo strong ! (Nous serons trop forts ! )
Ce fut dans cet état que sir Robert Peel rapfiassa un à un les morceaux de son parti ; mais avec ce sûr instinct du siècle qui l'inspirait toujours, il comprit que le temps du vieux torysme était fii^ ^ au'il nç fallait pas regarder en arrière, mais envisager hardiment l'avenir, et dès lors il commença cette transforniation qui changea le parti tory en parti conservateur.
Ce travail de reconstruction , chef-d'œuvre de patience, d'obstination , de courage, d'habileté et d'éloquence , a fait , comme nous Tavons dit , l'a^i^^iratlon de tons ceux qui , comme lord John Russell , ont pté élevés dans la grande école et dans la vieille tradition parlementaire. Ce fut Tœuvre de dix années, et ce qu'on doit peut-être le plus admirer dans sir Robert Peel à cette époque , c'est la patience qu'il mi^ à ne pas prendre le pouvoir avant qu'il vînt à lui. Nous passons rapidement sur sçn court ministère de 1835, alors que le roi et le duc de Wellington l'envoyèrent chercher à Rome. Il accepta contre son gré, et s'il so.ytint pendant quelques mois une .lutte aussi brillante que désespérée , ce ne fut pas tant pour garder le pouvoir que pour avoir le droit et l'occasion de proclamer les nouvelles opinions de son parti , et de le présenter pour ainsi dire au pays dans sa nouvelle forme. Il faisait en réalité un programme conservateur pour l'avenir. H sortit du pouvoir dix fois plus fort qu'il n'y était
entré ; les élections lui avaient donné une adjonction de plus de' cent voix, et il recommença ou plutôt il continua sa campagne avec un redoublement d'énergie et d'éloquence. Jour par jour il détacha une à une les pierres de l'édifice ministériel , frappant d'une main sûre et lente jusqu'au moment où il porta le dernier coup et entra dans la place par la brèche en triomphateur et en maître.
Il y entra poussé , porté par une majorité semblable à celle que les wh\gs avaient eue après le bill de réforme. Nous ne savons si jamais, dans aucun pays libre, une aussi grande puissance se trouva concentrée dans les mains d'un seul homme ; car il était seul , il pensait seul , décidait seul, agissait seiiL tour ses amis comme pour ses adversaires , il était iine énigme , mais une énigme pleine d'espérance. Le pays croyait en lui , et se suspendait avidement à ses lèvres ; il ne savait pas ce qu'il devait attendre , mais il attendait quelque chose. Le Trésor était vide et sombrait de plus en plus dans le goutfre du déficit; la source du revenu était tarie; il fallait une baguette magique pour frapper le roc aride et en faire jaillir la richesse. Les actes de sir Robert Peel à cette époque avaient quelque chose de théâtral; l'exposition de ses plans étâtt toujours une révélation et une surprisse, car il ne les comftmniqnaît pas thêïie à ses amis. Il débuta par le rétabli ssemetit de Vincmne tax, souvenir détesté des pfus mauvais jours de la guerre européenne; mais
il combina ce remède héroïque , qui , du reste , épargnait les petites fortunes pour ne frapper que les grandes , avec une réduction de droits sur beaucoup d'objets de consommation; et il ouvrit ainsi la voie à la simplification de Timpôt.
Mais le couronnement de sa vie politique , ce fut Tabolition des corn-laws et la réforme générale du code commercial ; en un mot l'établissement de la liberté du commerce. Le souvenir de ces grands actes est présent à tous les esprits ; vouloir les apprécier ici , ce serait entreprendre la revue de toute la politique anglaise de ces dernières années. Le nom de Peel y est attaché d'une manière indestructible ; il y brille en caractères qui ne feront que grandir avec le temps, car la révolution pacifique que ce grand ministre a accomplie n'est encore qu'aux premières phases de son développement et de son expansion. Ajoutons que cette fois encore , l'instinct prévoyant de sir Robert Peel fut presque du génie. Il est indubitable que si l'Angleterre a échappé à la subversion générale de l'Europe en 1848, elle Ta dû aux audacieuses réformes que sir Robert Peel venait d'acpomplir. Sans le pain à bon marché, sans la vie à bon marché, sans la conscience que la classe gouvernante avait rempli son devoir envers la classe gouvernée , l'Angleterre aurait eu peut-être son explosion comme le continent. Si, au moment de l'incendie gêné" rai, la Ligue n'avait pas été dissoute par le fait même de son triomphe , ce Parlement populaire aurait constitué
un centre et un foyer de révolution qui aurait pu donner une tout autre issue à la journée du 10 avril.
Mais ces grandes choses qui ont fait sa gloire , sir Robert Peel ne les exécuta qu'en sacrifiant encore une fois son parti et ses amis. Nous avons dit qu'il était entré dans la place en maître, nous aurions pu dire en despote. Ce grand parti conservateur qu'il avait ramassé , reconstruit , recomposé avec tant de labeurs, il en usa comme de son œuvre et comme de son bien. Il avait mis dix ans à le refaire , il le brisa et le dispersa en quelques jours. Désormais son parti fut la nation.
Sir Robert Peel avait deux grandes sources de force et de courage : le sentiment du devoir et la conscience de l'indépendance. Il était résolu à tout risquer, à tout braver, pour atteindre le but qu'il croyait juste ; et de plus, il faut le dire, il avait cette liberté que donne une immense fortune; il se souciait peu du pouvoir; il pouvait se passer de son parti, et son parti ne pouvait pas se passer de lui. Il savait et il disait, en proposant ses grandes réformes, qu'elles devaient lui coûter le pouvoir; mais il marchait en avant avec encore plus de hardiesse et d'oi^ueil. Toujours les initiateurs doivent porter la peine de leur mission ; et en tombant du pouvoir, sir Robert Peel disait : a Quand des minisa très ont proposé des mesures en apparence contrai- « res à leurs doctrines passées et qui les exposent à
« l'accusation d'inconséquence , je crois qu'en somme
as.
a il est avantageux pour le pajfs , et pour la moralité « des botnmes pubWcs , que ceà itiesurés emportent « avec elles ce qui peut en ètte regardé comme Texpia- « tion , c'est-à-dire l'exputdion du potivoir. »
Il fut donc expulsé , mais sa chute fut triomphale. Rejeté par la vengeance d^ partis , il tomba dans les bras de la nation , qi»i Ty reçut avec transport. On a toujours dit (pie si ^ à cetle époque , TAnglelerre avait été appelée à voter towt entière sur un homme , Peel avrlEiit été Téhi d'une majorité formidable. Ce fait seul prouve qu'il avait opéré toute une révolution.
Les hommes qui ont le culte des partis sont bien inspirée en le poursuivant , comme il te disait , de fëur exécration , car il les a détruits. 11 n'y a plus aujourd'hui ni tories ni whigs; ces vieilles dénominations ne sont plus que des lettres mortes. Renaliront-elles jamais? nous ne saurions le dire;- mais aujourd'hui ce sont autant de tronçons coupés qui se cherchent sans pouvoir se retrouver.
Il n'y a pas d'homme qui ail fait des brèches plus terribles à la vieille Constitution anglaise telle que l'entendaient les docteurs et que l'enseignait la tradition . Il a renversé cet équilibre parlementaire, cet arrangemet si harmonieux et si commode qui faisaient que les destinées de l'empire étaient réglées par les influences, et se décidaient dans les clubs comme il faut ^ à Brboke's ou à White's, à Lichtfield-house bu à Lansdowne-house , c'est-à-dire dans des salons clos aux
ptôfefïeâcôttimele sérail dn Sultan. C'est lui qui a pc^lé ïès fcoups les plus profonds aiu systènnief oligarchîq^re , k té que le plus spirituel de sres adVerèafrelâ appelait le système vénitien. En cela, du reste, iî èônfiriiiaît Pitl; car ces ministres (ories*, que iiw \A foî rfe feur tïoiîn Gïi croît généralement portés vers î^s principes absolus, se monfraîetit bîerf autrement populaires et démocratiques que les grande libéraux de Técole whig. Les ]f)urs et vrais whigs aîment la révolution , surtout parce' qu'elle les a faits ce qu'ils sont. Ils aiment la liberté , mais beaucoup aussi lèui^ généalogie. Ils sont élevés dans la vénération du nont qu'ils doivent porter urt jour, et sont âincèi^ement et profondément convaincus que la Constitution et le royaume ne peuvent être sauvés que par une douzaine de grandes familles , par une petite tribu d'élus dans tout le peuple. M. Pitt fit brèche dans celte superbe oligarchie en inondant la Chambre des Pairs de parvenus et de bourgeois, sir Robert Peel lui fit des blessures mortelles en cherchant Son point d'appui en dehors des combinaisons et des coalitions parlementaires , et en jetant l'ancre dans le fond solide du pays tout entier. En somme , il était bien plus rapproché de M. Cobden, par exemple, que de lord John Russell; il ne se serait pas fait, quant à lui, un scrupule de se donner le chef de la Ligue pour collègue dans un ministère ; mais lord John Russell , de la maison de Bedford , et les autres grands whigs , auront toujours une peine infinie à recevoir dans leur corpo-
ration un homme qui n'appartient à aucune a grande famille de la révolution » , et qui n'a pas le moindre rapport avec le Russell et TAlgernon Sydney d'il y a deux siècles.
Sir Robert Peel doit donc être regardé comme un des plus grands destructeurs de l'ordre établi en Angleterre depuis deux cents ans. L'aristocratie le sentait bien et se révoltait ; mais il pesait sur elle de tout le poids dont l'esprit du siècle pesait sur lui-même. Contre les cris ou la sourde colère des grands, il se sentait soutenu et porté par le flot de l'opinion, il savait juger et calculer l'idée qui avait la majorité dans le pays sans l'avoir encore dans les partis parlementaires; il possédait merveilleusement ce thermomètre indéfinissable qui monte ou descend sous la pression mystérieuse du dehors. Il puisait dans la couche profonde des masses la source de sa force, et c'est cette source, grandis- •sant comme un fleuve, qu'il faisait passer à travers les Chambres, et avec laquelle il courbait la tète des partis et des coalitions. Ce n'était point l'esprit de faction , car nul ne montra jamais un plus grand respect pour les décisions parlementaires, mais c'était une pression morale ; il faisait toujours entendre aux Chambres que l'heure était venue de céder ; elles obéissaient en frémissant y mais elles obéissaient.
C'est pourquoi, devenu, surtout dans la dernière période de sa vie , le représentant des besoins généraux du pays plus que des intérêts d'une classe, il n'eut
jamais la sympathie des partis. Tous le considéraient, le respectaient, le ménageaient; aucun ne Taimait. Solitaire dans la pensée , dictateur dans l'action , il n'éprouvait et n'inspirait aucun besoin de confiance : il n'y eut jamais entre lui et ses amis politiques ce courant d'électricité qui attachait des amis enthousiastes et dévoués à M. Fox , à lord Grey, et en attache encore à lord John RusselL
Mais c'était un ministre sûr, a sa/e minister. La Banque, la Bourse, le commerce, tout ce qui tremblait entre les mains des whigs, se rassurait dans les siennes. Il eut toujours pour lui cette grande sanction, le succès, et le succès ne vient pas tout seul. Il avait du bonheur, mais il faisait tout ce qu'il fallait pour en avoir. Le fait est que lorsqu'il entrait au ministère, il y trouvait tout en désordre et en baisse , et que lorsqu'il en sortait, il y laissait tout en ordre et en hausse.
Sir Robert Peel n'était pas , nous l'avons déjà dit , un homme de principes. Gela ne veut pas dire qu'il fût sans principes, dans l'acception habituelle du mot. Mais il n'allait point jusqu'à la philosophie des choses; il était avant tout un homme de pratique, de conduite et d'application. Il ne cueillait les idées qu'au moment où elles étaient mûres; il faisait chaque chose en son temps; il aurait pu prendre pour devise : Age quod agis. Il semblait comprendre lui-même cette tournure de son esprit, et ne songeait pas à s'en trouver humi-
lié« Il rendait h César son bien avec une admirable magnanimité. Ainsi , quand il fit Témancipation catholique f il déclara que tout l'honneur en appartenait à M. Fox , à M. Canning et aux whigs; el quand il abolit la législation sur les céréales, il prodama dans la chambre des Communes que le véritable auteur de la mesure et le véritable triomphateur était M. Cobden. On eût dit qu'il ne tenait pas aux honneurs de l'invention , et qu'à ses yeux Faction était tout. Et en effet lui seul savait agir: il était véritablement créateur dans la réalisation des idées des autres , et sans lui ces idées seraient restées à Fétat théorique pendant dé longues années encore. Aussi, quand il fkllait en venir aux actes, c'était vers lui que la nation se tournait. II était le grand administrateur, le grand orgaï)isnteur de tous les départemeilts; il apportait toujours au service public une énorme faculté de travail , une mémoire prodigieuse , une masse inouïe de science acquise et d'instruction accumulée , el le fruit d'une expérience non interrompue des affaires. Même en dehors du pouvoir, comme dans les quatre detnîères années de sa vie , il restait encore le « ministre consultant » ; rien ne se faisait sans lui , et lotd John Russfell a eu le bonheur de pouvoir le remercier piibliquemenf, quelques heures avant sa mort , du concours puissant et désintéressé qu'il lui avait donné. H était en Europe un des grands soutiens de la paix , et il avait constamment concouru à la maintenir avec le roi Louis-Philippe , pour lequel
il avait conservé un sincère respect, et qu'il avait entouré d'hommages dans son exil.
Cecidit fortis : le plus vulgaire des accidents a brisé contre la terre cet homme puissant pendant que l'écho de sa voix retentissait encore dans l'enceinte des Communes. Ses dernières paroles avaient été, par une sorte de pressentiment, des paroles de paix et de conciliation. Il comprenait le danger des temps, et sentait qu'ils étaî^iH trop sérieux pour qu'il fût permis de jouer aux partis et aux coups de majorité; il ne voulait plus d'autre rôle que celui de modérateur et d'arbitre. Dan$ ^^s t^mps ou )e8 olasse^ se soplèvent contre les classes , où l^s guéries civiles deviennent des guerres s^rvUe^, qù |e« foi^ces ennemies de la société sont toujours prôfeç à s'élai^cer les unes sur les autres en écrasant entre elles la civilisation , des hommes comme sir Robert Peel sopt d'un pi'ix inestin^))le, et leur perte est irréparable. Il n'y a plus aujourd'hui en Angleterre qu'pne ^n\e grande autorité individuelle, le duc de Wellington. Quand cette colonne de granit qui sépare encore leSiéléments grondants de la lutte aiu:^ di^p^u , alors aucune forqe bumaûfte ne restera plus pour arrêter le choc, et Dieu aeiil sait oe qu'il en sortira.