‹ Études critiques et biographiquesChapitre 16 sur 19 · BENJAMIN ROBERT HAYDON · texte numérisé non relu

BENJAMIN ROBERT HAYDON

PEINTRE p'hISTOIRE

Le jour où il mit fin à une vie laborieuse et tourmentée par une imagination malade autant que par la misère, le malheureux Haydon sortit de grand matin ; il rentra vers neuf heures , ayant Tair trèsabattu ; une dernière ressource sur laquelle il avait compté lui manquait. Il s'enferma pour écrire ; puis il revint voir sa femme, qui allait partir pour la campagne. Il l'embrassa tendrement , et rentra dans son atelier. Un moment après, sa femme et sa fille entendirent la détonation d'un pistolet. Gomme on faiçait l'exercice dans le Parc, elles y firent peu d'attention; la malheureuse femme quitta sa maison, se doutant peu de ce qu'elle y laissait. Mais une heure après, sa fille entra dans l'atelier, et trouva son vieux père étendu sans vie dans une mare de sang.

Haydon s'était d'abord tiré un coup de pistolet dans la tète , puis il s'était achevé en se faisant à la gorge

avec un rasoir une affreuse blessure. Ses cheveux blancs étaient pleins de sang ; sa tête était appuyée sur un de ses bras. li était étendu aux pieds d'une toile colossale à laquelle il travaillait dans ses derniers jours, et qui représentait Alfred le Grand j ou le premier jury anglais. Sur une table était le journal de sa vie , qu'il écrivait régulièrement depuis bien des années. Il était ouvert à la dernière page , et les derniers mots écrits de sa main étaient : « Que Dieu me ce pardonne! Amen! » Il y avait aussi beaucoup de lettres, et un papier avec ce titre : « Dernières pensées a de Haydon , à dix heures et demie du matin, le 22 a juin 1846. » A côté étaient une montre et le Livre de Prières ouvert.

Comme peintre y Haydon est peu connu en France; en Angleterre même , sa réputation ne s'étendait pas au delà d'un cercle choisi et assez limité. Il n'avait en lui, on doit le reconnaître, aucun des éléments de la popularité : ni la clarté , ni l'instinct sympathique, ni l'étincelle créatrice. C'était un talent réfléchi , philosophique , souvent profond , mais plus souvent pénible. Il aurait fait un admirable professeur d'esthétique, et il ne fit qu'un peintre incomplet. Un des meilleurs critiques anglais a dit avec raison qu'il faut le chercher plutôt dans ses écrits que dans ses tableaux , et qu'il était de la classe de Goethe et de Haziitt , c'està-dire de la plus haute classe des raisonneurs sur l'art, plutôt que des artistes. Haydon , du reste , avait fait

des GOUTS , et il a pubKé des Lettres sur la peinture et sur le dessin.

Ses principaax tableaux sont un Sahmonj une Entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem , qu'il exposa en 1820, et le Bannissement d'Aristidey quUl exposa en 1844. Plusieurs sont des conceptions grandioses , mais bizarres. 11 y en a un dans lequel les têtes des ap6tres reproduisent (es traits d'hommes célèbres des temps modernes , et où Voltaire se trouve assez singulièrement plaoé pràft de JésusrChrist. Il est vrai qu'il représente Judas. Dans les œuvres de Haydon , on retrouve une ^piration perpétuelle vers le style héroïque ; mais dans cette tendance continue et obstinée vers le sublime , on sent toujours Teffort , et malheureusement l'eifort impuissant. C'est la lutte toujours ancienne et toujours nouvelle , qui de tout temps s'est livrée dans l'âme des poètes et des artistes : la conception écrasant l'exécution , l'imagination aux prises avec Timpuissance.

Gomme critique, Haydon avait un admirable sentiment de la beauté. Ce fut lui qui le premier proclama la vérité des marbres enlevés à la Grèce par lord E|gin. Il a des expressions magnifiques pour rendre le bouheur dont il jouissait eu présencei d.e ces débris de l'art ancien :

a Que d'heures I disait-ii, que de JQurs, que de nuits a j'ai passés au milieu de ces fragments sublimes ! a Souvent je suis resté quinze heures dansl& voûte de

« Park-Lanô qui abritait leur beauté , avec une lan- « terne et mon carton « examinant chaque pied , cha- « que main^ chaque membre , en promenant ma lu- « mière solitaire au-dessus^ au-dessous, autour d^cux. « J'ai placé ma lumière vacillante par terre au-dessous a du dos puissant de Thésée , et une vaste , large et « silencieuse ombre , profonde et noire , s'est étendue a à travers toute la galerie, pendant que çà et là quel- «que forme saillante, ou une tête brisée, ou une « figure de lutteur, comme possédées de la vie, trem-a blaient à la lumière et paraissaient prêtes à se moua voir^ tant la vie et la circulation y resplendissaient a d'évidence. »

Mais, comme il arrive souvent^ ce fut peut-être parce qu'il était un grand critique qu'il ne fat qu'un artiste imparfait; en lui le raisonnement absorbait l'instinct : il comprenait trop. Du reste , il y a une justice qui lui sera toujours duc : c'est qu'il sut maintenir courageusement et au milieu des plus cruelles épreuves la dignité de l'art. Gomme de grands peintres , comme de grands musiciens que nous pourrions nommer^ il ne consentit jamais à sacrifier aux faux dieux , et à faire fléchir sa conscience d'Srtiste devant ce qu'il considérait comtîie des goûts dépravés du public. Ainsi que les hommes dont nous parlons , il apporta dans cette lutte un esprit entier, absolu , orgueilleux. Mais, en affectant de dédaigner la popularité y il souffrait profondément de la voir toujours le

fuir. Ses blessures saignaient sous le manteau dont il les couvrait. Un de ses plus cruels moments de découragement et d'angoisse fut lorsqu'il exposa son tableau du Bannissement (V Aristide j et que dans une salle voisine une autre exposition , la montre d'une chose burlesque et stupide, vint lui faire concurrence. Hélas ! ce qu'on exhibait ainsi à côté de son œuvre , c'était cet affreux Tom Pouce ! Auprès de son tableau solitaire, l'artiste attendait vainement quelques rares visiteurs , pendant que la foule ayide se pressait sur les escaliers pour voir un nain difforme. Concevezvous quelle amère douleur ce devait être pour cet adorateur de la forme , pour cet amant de la beauté ,de voir l'œuvre consciencieuse de l'art ainsi vaincue par un caprice déréglé de la nature ? Ces émotions navrantes, il les a consignées dans son journal. Il écrivait le 4 avril :

« C'est aujourd'hui qu'a ouvert mon exposition. Il a il plu toute la journée. Personne n'est venu , excepté « Jerrold, Bowring, Fox Maule et Hobhouse. C'aurait a été bien différent , il y a vingt-six ans. La pluie alors n'aurait pas empêché de venir.

a Recette du premier jour pour VEntrée du Christ (c dans Jéritsalem , 1820, 19 liv. 16 sh.

a Recette du premier jour pour le Bannissement d'ArUtide, 1846, 1 liv. 1 sb. 6 d.

« En Dieu je me confie. Amen, d

«13 avril. — Les voilà qui se précipitent par mil-

« lîeps pour voir Tom Pouce. Ils se battent, ils crient, a se trouvent mal. Ils crient au secours et à l'assassin, a C'est une maladie ; c'est une rage , rabies , furor, (( C'est un songe ! Jamais je n'en aurais cru des An* « glais capables. Je suis dans la plus affreuse posiationj couvert de dettes, découragé par le peu de (( sympathie que témoigne le public pour mes meila leurs tableaux. Je me suis réveillé ce matin à quatre «heures, comme d'ordinaire... alors j'ai prié mon «t créateur, qui m'a soutenu pendant quarante ans dans cr cette vallée de larmes, de ne pas m'abandonner à la c< onzième heure, p Il nous semble lire les derniers vers de Gilbert :

Tai révélé mon âme au Dieu de Tinnocence ,

II a vu mes pleurs pénitents; 11 guérit mes remords, il m'arme de constance ;

Les malheureux sont ses enfants.

Les amis mêmes de Haydon ne soupçonnaient pas ses tourments secrets. Ils l'avaient vu si longtemps lutter contre la mauvaise fortune et contre l'insensibilité du public , qu'ils le croyaient rompu à la tache. Lui-même semblait avoir accepté le malheur comme un hôte de son foyer, et s'être familiarisé avec lui. Mais au fond la force lui manquait. Il confiait ses chagrins au journal qu'il tenait chaque jour , et l'on comprend combien cet homme devait se replier sur lui-même et se nourrir de sa douleur, quand on voit qu'il avait écrit déjà vingt-six volumes de sa vie quoti-

diemic^. Lort de Penquête qui a été faite sur son corps, il a été donné lecture de plusieurs passages de ce journal. Il est impossible de les lire sans une douloureuse émotion. Nous eti citerons quelques-uns :

« Sn mars. — J'afi eu mes petits délmires aujour^ « d'hui : le cheval du cabriolet qui me menait s'est « abattu. Grolfaii^h que j*en ai été tout ennuyé? La « même chose m'étdit arrivée avant le concours pour « les cartons. »

Puis vient une citatïon de Cannîng. (Test en parlant dé Napoléon que Canning dirait :

a Tout ceci est de la folie. Sa destruction dernière « ne peut éti^e ni arrêtée ni retardée ; et ses momeries a hors de saison ne serviront qu'à enlever au drame « toute sa dignité et àrencke sa chute à la fois terrible « et ridicule. »

a 4 mai. — Je viens de recevoir une lettre d'un « homme de loi. Je suis allé le voir. C'est un homme « aimable ; il m'a promis de me donner du temps. Je <r suis rentré avec des sentiments confus de chagrin, de K satisfaction , d'anxiété , et j'ai pris ma palette sous « l'empire d'une irritation nerveuse. Ma cervelle s'est « brouillée : je voyais devant moi la ruine , la misère , c( la prison. J'ai continué à peindre ; j'étais content de «r ce que je faisais. Mais ma cervelle était trouble. Je « suis tombé dans un lourd assoupissement. Je me suis « réveillé une heure après; j'avais frmd ; mon feu était « éteint; j'ai repris mon tableau. »

— âl3 -

Ce qu'il y a dâ pluKs triste , ee sont les cris de découragement qui lui échappent quand Tindifférence de la fonle le fait douter de lui-même , et que cette foi rolmste qui l'avait toujours soutenu commence à lui manquer aussi. H ferme son exposition, et n'en rapporte que des dettes , et il s'écrie :

« Et pourtant osera-t-on m'accuser de montrer moins « de talent et d'énergie qu'il y a vingt ans ! i>

« 31 mai. — Travaillé beaucoup à mon tableau, a Triste parce que je n'ai pu donner de l'argent à mon c cher fils pour aller voiif ses «mis de collège. »

a 3 juin. — Vu mon cher ami Kemp, qui m'a avancé (c un peu d'argent. Avant que j'aie fini mes tableaux , « ils seront déjà engagés ; mais n'importe ^ il faut les a finir. »

« 13 juin. — Mon tableau avance, mais mes besoins a sont affreux. Je me confie en Dieu ! C'est dur^ ce cornet bat de quarrante^denx ans! Mais que ta volonté soit a faite , et non la mienne ! »

e i4t juin. — Dieu ! permefâ-moi d'appeler ta béer nédiction sur mes six dessins; fais qu'aucune dîf- « ficulté sur terre ne les arrête dans leur marche, a Donne-moi cette semaine ton secours diviri. De sour- « ces invièibles fais-moi sortir des amis pour me tirer « de mes embarras d'argent , et fais que d'aujourd'hui « en huit jours je puisse te remercier pour ma dé- « livrance. »

A mesure qu'on avance , on voit descendre de jour

en jour la catastrophe. Gomme il le disait^ sa cervelle se trouble :

« 16 juin. — Resté assis de deux à cinq heures en a regardant mon tableau comme un idiot. Ma tête se 9 brise en voyant les regards inquiets de ma famille que a j'ai été obligé de prévenir de ma position. Nous avons a engagé toute notre argenterie. J'ai écrit à sir Robert «Peel, à X. et à X., disant que j'avais une forte a somme à payer...

a Lequel a répondu le premier? Ah ! torturé par a Disraeli, harassé par les affaires publiques ^ voici la « lettre qu'il m'écrit :

«V^itehall, leiejain.

ce Monsieur , je suis fâché d'apprendre que vous

oc soyez encore dans l'embarras. Dans une somme très-

a limitée que j'ai à ma disposition je prends 50 liv. que

a je vous envoie. »

a Robert Peel. y>

Ce fait honcnre sir Robert Peel autant qu'un grand acte public. C'était en effet, comme l'écrivait le pauvre Haydon , au moment où sir Robert Peel était dans le Parlement occupé à se défendre contre les attaques personnelles les plus violentes , qu'il s'est encore souvenu du malheureux artiste qui faisait appel à sa libéralité. Ajoutons qu'après la mort de Haydon , le premier ministre anglais a envoyé à sa veuve un secours de 200 liv. st. (5,000 fr.) avec la promesse d'une

pension et Votte de ses services particuliers. Haydon l'avait remercié d'avance. Il écrivait , le 48 juin :

a Pas de réponse de X. ni de X. Il n'y a eu que Peel ! « Et on dit qu'il n'a pas de cœur ! »

N'est-ce pas encore Gilbert ?

Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée ,

Tant d'amis sourds à mes adieux!

Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée ! ., Qu'un ami leur ferme les yeuxl

« 21 juin. — Horriblement dormi. Prié avec dou- « leur »

Et enfin , le dernier jour 22 juin :

c( Que Dieu me pardonne ! Amen ! Finis Ne me

c( traîne pas plus longtemps à travers ce monde si dur. fi {Le roi Lear.) ï>

Puis il se tua. Il laissait plusieurs lettres pour sa femme et pour ses enfants. A sa femme il écrivait :

« Que Dieu te bénisse , cher amour ! Pardonne-moi « cette dernière douleur. J'espère que sir Robert Peel c( considérera que j'ai bien gagné une pension pour « toi. »

Deux courtes lettres à ses deux fils ; puis ceci à sa fille:

« Adieu , chère Marie ; continue à être la chère a bonne innocente fille que tu as toujours été, et aime « bien ta mère. Sois pieuse et aie confiance en Dieu. »

Cette triste mort a produit en Angleterre et partout l'effet le plus douloureux. Elle a aussi servi de texte à

drs récriminations amères contre un état social organisé de telle façon qu'un homme de grand talent , honnête et religieux, est obligé de se tuer pour échapper à la misère. On ne saurait cependant admettre la justice de ces accusations portées contre la société tout entière à Toccasion d'une catastrophe individuelle. Dans toute organisation possible, il y aura tou* jours des natures nerveuses, malades, sensitives , comme on dirait en anglais, qui ne pourront pas trouver leur place. On ne reçoit pas impunément de Dieu des dons privilégiés. Que les vrais artistes, comme les vrais poètes et les vrais amants , se consolent avec cette parole sublime, le seul cri du cœur qui soit jamais échappé à Goethe :

« Celui qui n'a pas niangé son pain dans les larmes, cr celui qui durant des nuits de douleur n'est pas resté c( assis sur son lit en pleurant, celui-là ne vous connaît « pas , ô puissances célestes !

CHAtEAUBRIAND.

Page 1