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CHAPITRE VIII

Article de Chateaubriand sur un livre de Guéneau de Mussy. — Autre article sur les Essais de Mole. — Ce dernier, fâché de légères critiques. — Chateaubriand, moins susceptible. — Chicanes du cardinal Fesch. — Réponse de « l'homme de lettres ». — Sur la correspondance de Chateaubriand avec Fontanes et Joubert. — Voyage d'Orient décidé. — Emploi des derniers jours. — Réconciliation avec Mole. — Les dernières heures. — Entouré de ses amis jusqu'au départ.

« Fontanes, Joubert, Clausel, Mole', venaient passer les soire'es chez moi » (hôtel Coislin), raconte l'auteur des Mémoires <ï Outre-Tombe; etMme de Chateaubriand remarque que « Fontanes ne manquait guère au rendez-vous ».

On a vu, dans la correspondance, que l'illustre écrivain n'avait pas ne'gligé de demander' à ses amis des articles pour lancer les diverses e'ditions du Génie du Christianisme. A son tour, il ne ne'gligea pas de louer leurs travaux. En fe'vrier i8o5, il fit un bel article sur la Vie de Rollin, ouvrage de G. de Mussy : « On y peut remarquer », disait-il dans le Mercure, « des beaute's du premier ordre, exprime'es avec

éloquence, et quelques-unes de ces pensées qu'on ne trouve que chez les grands écrivains... Nous ne saurions trop encourager l'auteur à s'abandonner à son génie. » Aimable exagération de l'amitié qui paie sa dette sans compter.

Encouragé par de tels éloges, G. de Mussy se remit au travail. Il édifia, pour je ne sais quel ouvrage, le « château > dont il est question dans la correspondance de Chateaubriand, et qui plaisait fort aux gens de Villeneuve.

Un autre ami, — celui qui « approuvait la disgrâce » du secrétaire, — celui qui « n'aimait pas le récit » des derniers moments de Mme de Beaumont, — celui qui dut appeler folie la démission du 22 mars, — Mole travaillait à des Essais depuis cinq ans. Il se décida enfin aux confidences avec Chateaubriand et lui soumit son manuscrit. Extrême et cruel fut l'embarras de ce dernier. « Il y avait, dans cet ouvrage, un assez grand nombre d'opinions qu'il ne partageait pas avec l'auteur. » Elles étaient en contradiction flagrante avec l'indépendance de son attitude comme avec l'essence de son génie. Nulle considération au monde ne pouvait les lui faire adopter. D'autre part, il n'était pas sans l'avoir compris : Mole ne lui ressemblait guère sous le rapport de la docilité aux conseils d'une critique amie. Que faire? Accorder des éloges au « fond », c'était mentir à ses propres pensées; c'était se condamner à renouveler pareille approbation dans le compte rendu qu'il ne pourrait se dispenser de publier, aussitôt le livre paru.

Il se rejeta aux détails du style, admirant, critiquant, admirant surtout. Comment furent accueillies ses remarques, une lettre de Mole à Joubert nous l'apprend :

29 avril 1805.

Enfin, j'ai mon ouvrage et les remarques de notre ami. Je veux vous faire juge entre ces remarques et moi. Vous me direz si je les juge avec partialité ou justice. En vérité, il me semble que leur auteur n'a pas lu l'ouvrage. Rien de ce qui en fait le fond ne paraît avoir été jusqu'à lui. Ses regards n'ont été frappés que de ce qui y fait feu, pour ainsi dire. Je vous jure que j'en ai l'esprit troublé. Si cet écrit n'est remarquable que par ce qu'il a aimé, c'est-à-dire par des tours heureux, quelques expressions frappantes, je n'y veux plus penser; je méprise ce genre de mérite, lorsqu'il est isolé", il me ferait autant de peine d'être cité comme artiste ou pour quelques saillies, qu'il me ferait plaisir d'être mis au rang des esprits d'une certaine force et d'un jugement sain.

Molé confiait à Joubert, dans une autre lettre, que plusieurs raisons le rendaient assez presse' de publier.

Raisons d'inte'rêt; espoir d'attirer sur soi, Fontanes aidant, les faveurs impériales. L'homme politique commençait à poindre dans les Essais, l'homme des serments successifs. Après avoir e'tabli certaines maximes de nature à flatter l'autocrate, n'e'tait-ce pas s'offrir que de conclure en parlant de la continuité de ses loisirs?

Le noble démissionnaire du 21 mars 1804 pouvait-il approuver ou paraître approuver, en i8o5, des propositions dans le goût de celles-ci : « 77 existe un degré de civilisation qui exclut le despotisme et le rend impossible ; il y aurait trop de lumières à éteindre; il n'y a point de despotisme où l'on crie au despote, etc. » ?

Dès la publication, Chateaubriand fit pour les Essais ce que Fontanes et les autres amis avaient fait pour le Génie

du Christianisme : il les loua beaucoup, et magnifiquement, mais avec les re'serves que réclamait le respect de ses opinions.

Nous serait-il permis, écrivait-il (décembre 1805), de faire observer à l'auteur que la corruption des mœurs marche de front avec la civilisation des peuples, et que, si la dernière présente des moyens de liberté, la première est une source inépuisable d'esclavage ? « II n'y a point de despotisme où l'on crie ait despote ! » Sans doute, quand le cri est public, général, violent, quand c'est toute une nation qui parle sans contrainte. Mais dans quel cas cela peut-il avoir lieu ? Quand le despote est faible, ou quand, à force de maux, il a poussé à bout ses esclaves. Mais si le despote est fort, que lui importeront les gémissements secrets de la foule ou. V indignation impuissante de quelque honnête homme ? Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que le plus rude despotisme produise un silence absolu, excepté chez les nations barbares. A Rome, sotts les Néron même, et sous les Tibère, on faisait des satires et l'on allait à la mort.

Voici qui heurtait de front le ge'nie même de Chateaubriand; à telles enseignes qu'il put se croire atteint, sinon visé :

Nous ne nous permettrons plus de combattre qu'une seule définition. « L'imagination se montre dans tous les instants », dit l'auteur. « Quel que soit l'objet qu'il examine, l'esprit doué de cette qualité est toujours frappé des rapports les moins abstraits. »

L'auteur semble n'avoir été frappé lui-même que d'une des facultés de l'imagination, celle de peindre les objets matériels; il a pris la partie pour le tout. Nous lui soumettons les observations suivantes :

Considérée en elle-même, l'imagination s'applique à tout et revêt

toutes les formes : elle a quelquefois l'air du génie, de l'esprit, de la sensibilité, du talent; elle affecte tout, parle tous les langages; elle sait emprunter, quand elle le veut, jusqu'au maintien austère de la sagesse, mais elle ne peut être longtemps sérieuse; elle sourit sous le masque : patuit dea.

Prise séparément, l'imagination est donc peu de chose. Mais c'est un don inestimable, lorsqu'elle se joint aux autres facultés de l'esprit; c'est elle alors qui donne la chaleur et la vie; elle se combine de mille manières avec le génie, l'esprit, la tendresse du cœur, le talent. Elle achève, pour ainsi dire, les heureuses dispositions qu'on a reçues de la nature, et qui, sans l'imagination, resteraient incomplètes et stériles. Elle marche, ou plutôt elle vole, devant les facultés auxquelles elle s'allie ; elle les encourage à la suivre, les appelle sur sa trace, leur découvre des routes nouvelles. Mariée au génie, elle a créé Homère et Milton, Bossuet et Pascal, Cicéron et Démosthènes, Tacite et Montesquieu; unie au talent et à la tendresse de l'âme, elle a formé Virgile et Racine, La Fontaine et Fénelon; de son mélange avec le talent et l'esprit, on a vu naître Horace et Voltaire (i).

L'auteur veut que l'imagination ne soit frappée que des rapports les moins abstraits. Jusqu'ici on lui avait fait le reproche contraire; on l'avait accusée d'un trop grand penchant à la contemplation et à la mysticité. C'est sur ses ailes que les âmes ardentes s'élèvent à Dieu; c'est elle qui a conduit au désert et dans les cloîtres tant d'hommes qui ne voulaient plus s'occuper des images de la terre. Bien plus, c'est par la seule imagination que l'on peut concevoir la spiritualité de l'âme et Y immatérialité des esprits : tant elle est loin de ne saisir que le côté matériel des choses !

Et les plus grands métaphysiciens, ne se sont-ils pas distingués surtout par l'imagination ? N'est-ce pas cette imagination qui a

(i) Il ne s'agit pas ici de jugements rigoureux. Racine avait du génie, Bossuet de l'esprit, etc. On n'indique à présent que les traits caractéristiques.

33o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

valu à Platon le nom de Rêveur^ et à Descartes celui de Songecreux ?

Platon avec ses harmonies, Descartes avec ses tourbillons, Gassendi avec ses atomes, Leibnitz avec ses monades, n'étaient que des espèces de poètes qui imaginaient beaucoup de choses. Cependant, c'étaient aussi de grands géomètres; car les grands géomètres sont encore des hommes à grande imagination. Enfin Malebranche, qui voyait tout en Dieu, et qui passa sa vie à faire la guerre à l'imagination, en était lui-même un prodige.

Mais nous voulons que l'auteur des Essais nous serve de preuve contre lui-même. Il s'occupe des sujets les plus sérieux, et cependant son style est plein d'imagination. On lit, page 95, ce morceau contre l'égoïsme, qui semble être échappé à l'âme de Fénelon (suit une citation)...

Par une modestie peu commune, l'auteur des Essais ne s'est point nommé à la tête de son ouvrage; mais on assure que c'est le dernier descendant d'une de ces nobles familles de magistrats qui ont si longtemps illustré la France. Dans ce cas, nous serions moins étonné de l'amour du beau, de l'ordre et de la vertu qui règne dans les Essais; nous ne ferions plus un mérite à l'auteur de posséder un avantage héréditaire : nous ne louerions que son talent.

Le manuscrit soumis à l'examen de Chateaubriand contenait-il les maximes sur le despotisme et sur l'imagination ? On s'expliquerait l'embarras où il se trouva d'en demander le sacrifice. Il eût semble' obe'ir à des pre'occupations personnelles.

Peut-être avait-il espère' que les conseils de Joubert auraient obtenu la suppression ou la modification de ces passages. Le livre mis aux mains du public, il se devait de marquer son opposition aux tendances politiques des Essais et de relever les droits me'connus de l'imagination.

L'article porte la date « de'cembre i8o5 ».

Joubert travaillait à re'concilier Chateaubriand et Mole en juillet 1806. Il y avait donc eu brouille. Je pense qu'il la faut attribuer pre'cise'ment à cet article.

Et cependant les éloges y e'taient prodigués; les critiques de de'tail n'e'taient que le grain de sel destiné à relever la louange :

Une gravité naturelle et soutenue, un ton ferme sans jactance, noble sans enflure, des vues fines et quelquefois profondes, enfin cette mesure dans les opinions, cette décence de la bonne compagnie, d'autant plus précieuses qu'elles deviennent tous les jours plus rares : telles sont les qualités qui nous paraissent recommander cet ouvrage au public... Tout cela nous semble ingénieux, agréable, bien dit, délicatement observé. On lira avec le même plaisir le chapitre sur les Causes et siiites des égarements de l'esprit. Si l'on trouvait ce portrait de V Erreur dans les Caractères de La Bruyère, on le remarquerait peut-être (citation)... Pour faire un portrait aussi fidèle, il ne suffisait pas d'avoir le modèle sous les yeux : il fallait encore posséder, dans un degré éminent, le talent du peintre...

Son tableau de l'Egypte nous a rappelé quelque chose des belles pages de Platon sur les Perses, et le ton calme, élevé, moral, du philosophe de l'Académie....

Rien n'est plus noble, plus touchant, plus aimable que ce mouvement; rien ne fait tant de plaisir que de rencontrer de pareils traits au milieu d'un sujet naturellement sévère. On peut appliquer ici à l'auteur le mot du poète grec : « Il sied bien à un homme armé de jouer de la lyre », etc.

Fontanes aussi, dans ses fameux « Extraits du Génie du Christianisme », avait cru bon de noter certaines dissidences. Il n'admettait pas le « merveilleux », auquel Chateaubriand était extrêmement attaché.

Est-ce que le grand écrivain s'avisa de reprocher au critique la franchise de ses réserves? Est-ce qu'il fut tente' le moins du monde de lui en garder rancune? Débordant d'enthousiasme, il avait remercié Fontanes : « Mon cher ami, votre article réussit au delà de toute espérance ; tout le monde vous adore. »

On voit assez le but et le sens de mes citations. Les textes produits, non moins que les lettres confidentielles, nous rendent quelque chose du caractère, de la vie intime et de l'âme de Chateaubriand. Je m'en empare à titre de documents humains, bien plutôt qu'à titre de souvenirs littéraires.

Quel intérêt littéraire peut bien s'attacher aujourd'hui aux Essais de morale et de politique ? Ils eurent le succès que suppose une deuxième édition; à ce succès, les éloges de Chateaubriand ne furent pas étrangers. Et puis, ils disparurent.

De qui seraient venues les « chicanes » dont parlait Chateaubriand dans sa lettre à M. Marin, sculpteur, sinon du légat, le cardinal Fesch? « C'était dans l'ordre. » Sous une apparence de calme, le mot est plein d'amers souvenirs. Et puisqu'il émane de Chateaubriand, nous pouvons ajouter qu'il est plein de menaces.

« Méchant homme », « partisan des émigrés >, « ennemi du gouvernement », « homme de lettres », disait de lui l'ambassadeur. — « Homme de lettres », « ennemi du gouvernement », « partisan des émigrés », répétaient en chœur les courtisans ligués avec les philosophes et les chimistes.

Piqué au vif, l'ancien secrétaire répondait avec une fierté indignée. Mais sa voix se perdait dans le mystère des salons et dans les confidences de l'amitié. Le lendemain, c'était à recommencer. Aux attaques des jaloux s'ajoutaient les menaces de Napoléon.

Colère, mépris, révoltes, désirs de vengeance s'amassaient

et grondaient dans le cœur du peu endurant Breton. Impossible que l'explosion n'eût pas lieu, retentissante et terrible.

Ce fut en i So6, au plus beau moment de l'Empire, quelques mois avant le voyage d'Orient. On peut dire que Chateaubriand n'y tenait plus. Le silence universel lui rendait deux fois insupportable le re'gime auquel la France e'tait asservie.

Une « Lettre aux re'dacteurs de la Galette de France » parut dans ce journal, le 27 avril 1806. L'auteur du Génie du Christianisme y e'tait mis en cause, à propos d'un article sur les me'moires de Louis XIV. Un « chevalier be'arnais » reproche à Chateaubriand d'avoir avance' « qu'un auteur doit être pris dans les rangs ordinaires de la socie'te' ». « Ce qu'il y a de singulier », observait le critique, « c'est que Fleury, né dans un rang obscur, regarde les lettres comme devant être l'apanage des conditions éleve'es, et que M. de Chateaubriand, dont le nom appartient à la plus antique noblesse, semble vouloir les rejeter dans les classes inférieures de la socie'te'... J'ose assurer que la poste'rite' pourra très bien ignorer qu'il a existe' un Chateaubriand dans le conseil du sage Charles V, et un autre dans l'arme'e de Henri IV, mais elle n'oubliera pas l'auteur du Génie dit Christianisme. J'espère que M. de Chateaubriand me pardonnera d'avoir rompu contre lui une lance en l'honneur des Lettres, et qu'il m'excusera si, malgré les us de la chevalerie, je ne relève pas la visière de mon casque. » [M. de Baure, beau-frère du comte Daru.]

Ainsi interpellé, Chateaubriand reprit la plume. Et son

article, je le transcris de l'excellent recueil le Spectateur

français. J'en avertis afin qu'on soit bien assuré qu'il n'a pas

été modifié sous un régime de liberté. Le voici, tel qu'il parut

sous Napoléon (1). — Splendide réponse de la passion, maî-

(1) Spectateur français au xixe siècle, t. II, pp. 265-279.

tresse d'elle-même, et du génie, conscient de sa force. Sous la formed'une argumentation régulièrement dressée, allant d'un point à un autre avec une vigueur progressive, il enveloppe et frappe à coups redoublés les ennemis d'en haut et d'en bas : Empereur, cardinal, ministres, noblesse asservie, auteurs de néant; il déverse sur eux, à flots pressés, l'abondance de ses mépris. Ces belles pages auraient ici leur place, moins parce qu'elles étincellent de sublimes beautés, que parce qu'elles sont caractéristiques de l'homme. Le peu que je transcris n'en donne qu'une idée bien insuffisante.

. . . Les Muses, qui nous permettent de choisir notre société, sont d'un puissant secours dans les chagrùis politiques . Quand vous êtes fatigués de vivre au milieu des Tigellin et des Narcisse, elles vous transportent dans la société des Caton et des Fabricius.

On dit : « Les gens de lettres ne sont pas propres au maniement des affaires. » Chose étrange que le génie nécessaire pour enfanter YEsprit des Lois ne fût pas suffisant pour conduire le bureau d'un ministre ! Quoi ! ceux qui sondent si habilement les profondeurs du cœur humain ne pourraient démêler autour d'eux les intrigues des passions ? Mieux vous connaîtriez les hommes, moins vous seriez capable de les gouverner ?

C'est un sophisme démenti par l'expérience. Les deux plus grands hommes de l'antiquité, Démosthènes et surtout Cicéron, étaient deux véritables hommes de lettres, dans toute la rigueur du mot. Il n'y a peut-être jamais eu de plus beau génie littéraire que celui de César, et il paraît que ce fils d'Anchise et de Vénus entendait assez bien les affaires. On peut citer : en Angleterre, Thomas Morus, Clarendon, Bacon, Bolingbroke ; en France, l'Hospital,Lamoignon, d'Aguesseau, Malesherbes et la plupart de nos premiers ministres tirés de l'Église

On ne s'est formé cette idée de l'inaptitude des gens de lettres que parce que l'on a confondu les auteurs vulgaires avec les

écrivains de mérite. Les premiers ne sont point incapables parce qu'ils sont hommes de lettres, mais seulement parce qu'ils sont hommes médiocres... Je conviendrai que de pareils esprits sont peu propres aux affaires humaines; mais j'en accuserai la nature et non pas les lettres, et je me donnerai garde surtout de confondre ces auteurs infortunés avec des hommes de génie.

Mais si les premiers talents littéraires peuvent remplir glorieusement les premier es places de leur patrie, à Dieu ne plaise que je leur conseille jamais d'envier ces places ! La majorité des hommes bien nés peut faire ce qu'ils feraient eux-mêmes dans un ministère public ; personne ne pourra remplacer les beaux ouvrages dont ils priveraient la postérité en se livrant à d'autres soins. Ne vaut-il pas mieux aujourd'hui, et pour nous et pour luimême, que Racine ait fait naître sous sa main de pompeuses merveilles que d'avoir occupé, même avec distinction, la place de Louvois et de Colbert ? Je voudrais que les hommes de talent connussent mieux leurs hautes destinées ; qu'ils sussent mieux apprécier les dons qu'ils ont reçus du, ciel. On ne leur fait point une grâce en les investissant des charges de l'État : ce sont eux, au contraire, qui, en acceptant ces charges, font à leur pays une véritable faveur et un très grand sacrifice. . .

Dans une carrière étrangère à leurs mœurs, les gens de lettres n'auraient que les maux de l'ambition, sans en avoir les plaisirs. Plus délicats que les autres hommes, combien ne seraient-ils pas blessés à chaque heure de la journée ! Que d'horribles choses pour eux à dévorer ! Avec quels personnages ne seraient-ils pas obligés de vivre et même de sourire ! En butte à la jalousie que font toujours naître les vrais talents, ils seraient incessamment exposés aux calomnies et aux dénonciations de toutes les espèces ; ils trouveraient des écueils jusque dans la franchise, la simplicité ou l'élévation de leur caractère ; leurs vertus leur feraient plus de mal que des vices, et leur génie même les précipiterait dans des pièges qu'éviterait la médiocrité. Heureux s'ils trou* vaient quelque occasion favorable de rentrer dans la solitude,

avant que la mort on l'exil vînt les punir d'avoir sacrifié leurs talents à V injustice des cours !

Je ne sais si je dois relever à présent quelques plaisanteries que l'on est dans l'usage de faire sur les gens de lettres, depuis le temps d'Horace. Le chantre de Lalagée et de Lydie nous raconte qu'il jeta son bouclier aux champs de Philippes; mais l'adroit courtisan se vante, et l'on a pris ses vers trop à la lettre. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il parle de la mort avec tant de charme et une si douce philosophie qu'on a bien de la peine à croire qu'il la craignît...

Quoi qu'il en soit du voluptueux solitaire de Tibur, Xénophon et César, génies éminemment littéraires, étaient de grands et intrépides capitaines; Eschyle fit des prodiges de valeur à Salamine ; Socrate ne céda le prix du courage qu'à Alcibiade; Tibulle était distingué dans les légions de Messala ; Pétrone et Sénèque sont célèbres par la fermeté de leur mort. Dans des temps modernes, le Dante vécut au milieu des combats, et le Tasse fut le plus brave des chevaliers. Notre vieux Malherbe voulait, à soixante-treize ans, se battre contre le meurtrier de son fils : tout vaincu du temps qu'il était, il alla exprès au siège de La Rochelle pour obtenir de Louis XIII la permission d'appeler le chevalier de Piles en champ clos. La Rochefoucauld avait fait la guerre aux rois. De temps immémorial, nos officiers du génie et d'artillerie, si braves à la bouche du canon, ont cultivé les lettres, la plupart avec fruit, quelques-uns avec gloire. On sait que le Breton Sainte-Foix entendait fort mal la raillerie ; et cet autre Breton surnommé, de nos jours, le premier grenadier de nos armées, s'occupa de recherches savantes toute sa vie. Enfin les hommes de lettres que notre Révolution a moissonnés ont tous déployé, à la mort, du sang-froid et du courage. S'il faut en juger par soi-même, je le dirai avec la franchise naturelle aux descendants des vieux Celtes : soldat, voyageur, proscrit, naufragé, je ne me suis point aperçu que Vautour des lettres m'attachât trop à la vie; pour obéir aux arrêts de la religion et de l'honneur, il suffit d'être chrétien et Français.

Les gens de lettres, dit-on, ont toujours flatté la puissance ; et, selon les vicissitudes de la fortune, on les voit chanter et la vertu et le crime, et l'oppresseur et l'opprimé. Lucain disait à Néron, en parlant des proscriptions et de la guerre civile :

Heureuse cruauté, fureur officieuse...

Destins, Néron gouverne et Rome est consolée !

A cela je n'ai point de réponse pour les gens de lettres : je baisse la tête d'horreur et de confusion, en disant, comme le médecin dans Macbeth : « Ce mal est au dessus de mon art. »

Cependant ne pourrait-on pas trouver à cette dégradation une excuse, bien triste sans doute, mais tirée de la nature même du cœur humain ?

Montrez-moi dans les révolutions des empires, dans ces temps malheureux où un peuple entier, comme un cadavre, ne donne plus aucun signe de vie, montrez-moi, dis-je, une classe d'hommes toujours fidèle à son honneur, et qui n'ait cédé ni à la force des événements, ni à la lassitude des souffrances : je passerai condamnation sur les gens de lettres. Mais si vous ne pouvez trouver cet ordre de citoyens généreux, n'accusez plus en particulier les favoris des Muses; gémissez sur l'humanité tout entière. La seule différence qui existe alors entre l'écrivain et l'homme vulgaire, c'est que la turpitude du premier est connue, et que la lâcheté du second est ignorée. Heureux, en effet, dans ces jours d'esclavage, l'homme médiocre qui peut être vil en sûreté de l'avenir, qui peut impunément se réjouir dans la fange, certain que ses talents ne le livreront point à la postérité, et que le cri de sa bassesse ne passera pas la borne de sa vie ! ...

Enfin, pour l'intérêt même de notre gloire et la perfection de nos ouvrages, nous ne saurions trop nous attacher à la vertu.

C'est la beauté des sentiments qui fait la beauté du style.

Quand l'âme est élevée, les paroles tombent d'en haut, et l'expression noble suit toujours la noble pensée. Horace et le Stagirite

n'apprennent pas tout l'art : il y a des délicatesses et des mystères de langage qui ne peuvent être révélés à l'écrivain que par la probité de son cœur, et que n'enseignent point les préceptes de la rhétorique. Ch.

Nul doute que le cardinal Fesch n'ait compris les allusions de cet article et qu'il n'y ait e'te' très sensible.

S'il n'essaya pas, sur l'heure, de rendre coup pour coup, il dut penser qu'une occasion meilleure se présenterait; et cette occasion, moins évidemment personnelle, il se promit de la saisir. C'est ce qu'il fit très cruellement, nous verrons en quelles circonstances.

Pas plus que l'Éminence, l'impérial neveu n'e'tait e'pargne' :

« Un certain Henri qui se battait assez bien » venait, par manière de contraste, après le vers « Destins, Ne'ron gouverne, et Rome est consolée ! »

Napole'on laissa passer l'article; il se contenta, dans l'intimité, d'appeler l'auteur « ce cerveau brûlé ». Et toutefois, à peu près à cette époque, les journaux furent priés de ne plus parler de Henri IV; la police n'eut pas l'idée de proscrire le souvenir de Néron.

Chateaubriand récidivera sur ce nom d'empereur.

Les dernières lettres de Chateaubriand à Fontanes viendront à leurs dates, avec les réflexions que comporte la série.

Déjà, je puis dire que l'homme s'est révélé tout entier, l'homme intérieur.

Les lettres adressées à Chênedollé et à Guéneau de Mussy ont été publiées par Sainte-Beuve. Très simples aussi, elles sont moins caractéristiques. Cela se comprend. Fontanes n'avait-il pas droit à toutes les ouvertures de Chateaubriand?

N'était-il pas le protecteur puissant et de'voue', le premier de ses amis, quelque chose comme une terrestre Providence ?

« Dieu aura désormais avec vous toutes mes pensées. » Le goût de Sainte-Beuve fut choqué de ce rapprochement. Ce goût-là n'est que littéraire. Il y en a un autre qui dépasse les mots, pénètre au cœur de l'écrivain, et demande à l'âme même le vrai sens, la vraie portée d'un texte. « Dieu et Fontanes mis sur la même ligne : singulière association ! »

Pas si singulière, puisque, au temps où il écrivit ce mot, le jeune exilé n'avait plus ni père, ni mère, ni foyer, ni patrie : il avait tout perdu. A bout de forces, comme de ressources, malade et misérable, il ne lui restait d'espoir possible qu'en Dieu et en son ami, — « le premier ami qu'il ait compté dans la vie >.

Les lettres que Chateaubriand écrivit à Joubert sont perdues, sauf trois qu'il inséra dans le volume des Voyages et deux dans les Mémoires d'Outre-Tombe. Il y en a deux autres et un charmant billet dans les Correspondants de Joubert (i).

Les lettres de Chateaubriand à Joubert ne nous auraient pas conduits plus avant dans les mystères du cœur de « René ». Elles ne l'auraient pas emporté en aveux, en plaintes, en confidences, en conseils demandés, en effusions de remerciements, en transports de colère et chants d'allégresse. Mais peut-être que les lettres de Joubert à Chateaubriand auraient contenu plus de conseils, et, partant, plus de lumières pour nous que celles de Fontanes; car Joubert n'était

(i) Une page du livre très attachant la Comtesse Pauline de Beaumont suppose que le secrétaire d'ambassade et l'ami de Villeneuve ne soutinrent pas le commerce épistolaire pendant l'année de la séparation. J'ai réfuté cette allégation dans un précédent ouvrage.

pas un ami, fût-ce le premier, c'e'tait l'amitié incarne'e, avec toutes les de'licatesses, toutes les ge'ne'rosite's, toutes les indulgences, tous les oublis de soi, toutes les attentions, pénétrations et divinations, toutes les sincérite's. Critique et moraliste hors de pair, il l'était pour ses amis, non pour le public; or, il avait acquis le droit, par d'éminents services autant que par son affection quasi paternelle, de tout dire à Chateaubriand, et il usait de ce droit.

Si Fontanes était en situation de protéger, je crois qu'il le devait, en partie, à Joubert; je le crois, et, en parlant de ce modèle des amis, je dirai sur quels indices repose mon hypothèse.

On se souvient du mot de Fontanes au jeune émigré : « Vous êtes la seconde personne à qui, dans le cours de ma vie, j'aie trouvé une imagination et un cœur à ma façon. »

La personne à qui Fontanes maintenait des droits de priorité et, semble-t-il, de supériorité, c'était. Joubert.

« Fontanes me mena chez lui, me présenta à sa femme et me conduisit ensuite chez son ami M. Joubert, où je trouvai un abri provisoire. »

Abri de quelques jours, les premiers de Ira patrie : après la détresse d'un long exil, qu'ils furent doux au cœur du jeune chevalier !

De la part de Joubert, quel accueil fraternel! et de l'autre, quelle reconnaissance émue ! Empressements, soins, causeries, récits d'Amérique, d'Allemagne, d'Angleterre, lectures des livres futurs, admiration, critiques, joie partagée, sentiments mutuels égalant de prime abord V amitié jurée sur des tombeaux, ces choses s'imaginent mieux qu'elles ne s'expriment, surtout s'il s'agit de deux amis comme celui qui donnait et celui qui recevait l'hospitalité.

Ainsi Fontanes, voulant confondre l'un et l'autre dans une

même amitié, sans qu'il y eût de'sormais ni premier ni second, avait-il dispose' de la maison et du cœur de Joubert en faveur du nouveau débarque'.

Parmi tant de services que son industrieuse amitié rendit à Chateaubriand, le plus important, à tous les points de vue, ce fut de lui concilier l'amitié de Joubert.

Les trois ne faisaient qu'un. Avant la publication du Génie du Christianisme, très occupés de la future apologie, ils se voyaient tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, le plus souvent chez Mme de Beaumont.

Après les incidents de Rome, en février 1804,011 Chateaubriand vint-il de préférence se reposer et se refaire ? Chez Joubert. Nous l'y avons retrouvé pendant l'automne de cette même année. Il y était encore au commencement de l'hiver, et encore pendant l'automne de i8o5.

En juillet 1806, le voyage d'Orient va les séparer.

Deux années écoulées, depuis le rapprochement conjugal. L'illustre songeur avait-il jamais été plus tenté de se dire heureux?

Deux ans de paix relative et de stabilité, long espace pour un caractère aussi impatient du réel et du repos. Il lui fallait le mouvement, l'agitation, l'imprévu, l'inconstance des flots, le grondement de l'orage, l'immensité des horizons, quelque péril à braver, quelque aventure à courir, et le tout à conter et à peindre. « L'idée d'un voyage en Orient, liée à son étude des premiers siècles chrétiens et au travail commencé des Martyrs, le saisit avec force. Il s'y joignait, je crois, un dégoût des temps et des lieux, un besoin de changer d'air et d'aller respirer quelque part, hors des limites de l'Empire. La chose allait bien à son génie, à sa jeunesse, au caractère

de son imagination, à sa vie tout entière, et à l'attente du monde sur lui (i). »

Voyons où il en e'tait de ses amitie's, au moment d'entreprendre ce voyage ; comment, à ce point de vue, il passa ses derniers jours, ses dernières heures.

Avec des généralités, si brillantes soient-elles, on n'arrivera jamais à connaître un homme, on ne pe'ne'trera jamais jusqu'à l'inte'rieur.

Une figure n'apparaît, bien personnelle, et avec les reflets de l'âme; une physionomie ne vit ou ne revit, pleinement caractéristique, que par ces de'tails originaux.

Avant de quitter de nouveau la France pour passer en Terre-Sainte, il voulut embrasser « le reste de sa famille (2). »

Le jour du de'part approche :

Mardi 8 juillet. — Chateaubriand dînait chez Joubert avec les amis les plus intimes; « il y avait peu de monde ».

Mercredi 9. — Re'union chez Chateaubriand. Joubert y laissa Mole à dix heures et demie, et « il ne savait pas si Mole y avait couché».

Jeudi 10. — Joubert et Mole encore « étaient attablés chez Chateaubriand... Ceci est sûr », ajoutait Joubert, « j'y ai dîné avec lui ». Dîné avec Mole, et, vraisemblablement, avec les autres amis.

Vendredi 11. — « Je ne sais pas ce qu'ils ont fait », narrait Joubert. Point de festin ce jour-là. Mais on n'avait pas laissé de se visiter, ou plutôt de.se réunir; car le narrateur,

(1) Villemain.

(2) Alme la comtesse de Marigny, Mme la comtesse de Ghâteaubourg et leurs enfants; les fils du comte de Chateaubriand, son frère; la fille de la comtesse Julie de Farcy.

parlant de l'avant-veille du départ, c'est-à-dire de ce vendredi, € s'avait » au moins ceci : «En ma présence, Mrac de Chateaubriand a de'clare'à son mari qu'en voyage, elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet. »

Samedi 12. — Chateaubriand reçut les adieux de ses amis.

Ces adieux, où les reçut-il ? Un souvenir deVillemain laisserait entendre que ce fut chez Fontanes. Ce dernier jour aurait été' réservé au grand ami, au protecteur et de Chateaubriand, et de Joubert, et de Mole, et de Clausel,et de Guéneau, et de Bonnevie, et de Bonald, et de Pasquier, et de tout le groupe. Fontanes était alors président du Corps législatif.

« Voyez-vous toujours ce cerveau brûlé de Chateaubriand ? avait dit récemment l'empereur à M. de Fontanes. — Oui, Sire, il m'a fait hier l'honneur de dîner chez moi, avant son départ pour l'Orient. — Ah ! il part ? »

Et l'entretien s'était arrêté là.

Dimanche i3, jour du départ. — Dans la matinée, il eut du loisir et en employa une partie à visiter ses plus chers amis, quoiqu'il eût reçu leurs adieux la veille au soir. Ses plus chers amis : « Fontanes », « Joubert », « Clausel », « Mole». A ce dernier, il recommanda son oraison funèbre, en cas d'événement. Devant Clausel, il acheta des armes et en paya pour plus de huit cents francs. Avec Joubert, « il passa plus d'une heure », et, raconte celui-ci, «c nous rîmes comme des fous ». Fontanes avait dû mêler son rire à ces fous rires; car, ajoutait Joubert, « quelques-uns disent qu'il était triste, mais je vous assure qu'il était gai; Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur ».

Parmi les amis les plus chers, ces quatre seulement sont nommés. Mais il faut observer que ces lettres de Joubert e'taient adressées à Mme de Vintimille, curieuse surtout de

Chateaubriand et de Mole'. Les noms de Fontanes et de Clausel n'y sont trace's que par incidence. « Quelques-uns disent qu'il e'tait triste >; quelques-uns suppose la présence d'autres amis, probablement Bertin, Talaru, Pasquier, Lamoignon, Julien. — Mussy e'tait en Bourgogne; Ghênedolle' en Normandie ; Ballanche et Bonnevie à Lyon.

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