CHAPITRE IX
LE VOYAGE D ORIENT ET LEXIL (Juillet 1806-juillet 1807)
Gaieté des adieux. — Pourquoi si rares, les lettres du voyageur? — Pas si rares, et plutôt nombreuses. — On les retrouverait en substance dans Yltinéraire. — Preuve. — Lettre à Bertin. — Étude critique de deux textes. — Mmo de Chateaubriand à Venise : — Mode ; — famille juive ; — trait de mœurs. — Un poète improvisateur. — Ballanche. — Lettres de Chateaubriand à sa cousine, Mrao de Talaru, et à M. de Baure. — Lettre de Fontanes à Bonald. — Autre lettre à Mme de Talaru. — Fontanes et Clausel s'entretiennent de l'absent. — Hyde de Neuville rencontre Chateaubriand en Espagne. — Mme de Noailles (duchesse de Mouchy). — Deux jours à Bordeaux. — Impressions des visiteurs. — Un coin de terre et de l'ombre. — Chez Joubert, avec M^e de Chateaubriand. — Souvenirs d'un frère de Joubert sur ce séjour. — Causeries avec les amis. — Article sur un livre de l'ami Laborde. — Le cardinal Fesch l'envoie à l'Empereur. — Colère de Napoléon... et de Joubert. — Exil. — Achat de la Vallée aux Loups.
Le départ. « Chateaubriand partit à trois heures aprèsmidi pour se donner le plaisir de voyager toute la nuit. >
Voici le dernier coup d'œil et la dernière impression. Ce qu'il a vu et ressenti, Joubert le raconte avec son bon et fin sourire. L'e'motion des adieux n'empêcha ni le voyageur, ni les spectateurs d'être fort gais. Qui sait si « ce bon garçon »
n'avait pas soigné cet effet de gaîte' in extremis, afin d'e'pargner à lui et aux autres toute surprise de larmes : « il n'aimait pas les adieux », parce qu'il n'aimait pas à pleurer devant te'moins :
Il avait pour voiture une grosse, grande et belle dormeuse : c'est son bâton de voyageur. Cette dormeuse démarra, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et, sur le siège, le frère de sa cuisinière qu'il emmène à Constantinople, et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que cet icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans, et la peau d'un rôti brûlé. Or, il l'a affublé d'une espèce de turban bleu, orné de galons d'or, petite veste et pantalon de même couleur. Il a oublié les moustaches, ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne et fera rire tout le monde, à commencer par son patron (1).
Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout à neuf, ce qui fit faire à la portière de lamaison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre, pour dîner chez sa maîtresse, ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas : « Voyez-vous Monsieur? Voyezvous Madame? », disait-elle. « Le postillon et le domestique ont le même habit. Monsieur part aux dépens du gouvernement.
(1) Prévision réalisée : « Ce qui m'a beaucoup étonné, c'est de voir venir six Arabes pour me porter à terre [à Jaffa], tandis qu'il n'y en avait que deux pour Monsieur, ce qui l'amusait beaucoup de me voir porter comme une châsse. Je ne sais si ma mise leur a paru plus brillante que celle de Monsieur : il avait une redingote brune et boutons pareils, la mienne était blanchâtre, avec des boutons de métal blanc qui jetaient assez d'éclat, par le soleil qu'il faisait; c'est ce qui a pu sans doute leur causer cette méprise. » [Itinéraire de Julien ■)
LE VOYAGE d'ûRIENT ET L'EXIL 347
Oh! il a une belle place! » Quelques charitables personnes voulurent se donner la peine de redresser ses idées; mais elle persista dans la haute opinion qu'elle avait de ce départ, et, au passage de la voiture, on remarqua qu'elle fit une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement que ses semblables réservent pour les occasions où il entre de ce respect qu'on rend aux têtes couronnées. C'est le dernier salut que reçut le pauvre garçon, et je le prends à bon augure. Il ne part pas et il ne reviendra pas ce que la portière l'a cru; mais il reviendra riche de beaux sentiments et de belles imaginations, dont il agrandira son mérite, sa réputation et la place qu'il occupe dans les esprits.
En tous cas, il en aura toujours une immense et des plus élevées dans le cœur de ses amis, quoiqu'il ne se ménage guère pour eux, et qu'ils soient tous en droit de lui faire bien des reproches.
Ce que Chateaubriand écrivait à Joubert lors de son départ pour l'Italie en i8o3, il aurait pu le lui répe'ter dans sa première lettre :
« J'avais fait le brave en partant... Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous. Il n'y a point d'homme d'un commerce plus sûr, plus doux et plus piquant que le vôtre, d'homme avec lequel j'aimasse mieux passer ma vie. »
Et de fait, arrivé à Milan, il ne fut occupé qu'à écrire une longue lettre à Joubert, et à regretter ses amis : « Il est prêt à pleurer », dit-il, « quand il songe qu'il ne pourra pas avoir de nos nouvelles. On est bien insensé et même bien coupable de s'éloigner aussi volontairement de ceux qu'on aime et dont on est aimé... » « Enfin », concluait Joubert, « il se montre là ce qu'il est si souvent : le meilleur et le plus aimable enfant du monde. »
Pourquoi si rares, à dater de 1806, les lettres de Chateaubriand ?
Gâté par la gloire, ou brisé par l'adversité, serait-ce qu'il négligeait ses amis ?
Très certainement non. En ce temps-là, c'était encore le « bon garçon » duquel Joubert disait : « On Tadore. »
L'époque la plus caractéristique, au point de vue du commerce épistolaire, serait celle de la plus longue absence. Nulle autre ne se prêterait, avec une égale rigueur, à l'observation psychologique. Or, c'est précisément l'époque du silence le plus mystérieux.
Ce silence n'est qu'apparent. Les preuves ? Je vais les produire. Et non content de montrer le voyageur très assidu à sa correspondance, je marquerai les intervalles d'une lettre à l'autre, j'essayerai de retrouver dans certaines pages de Y Itinéraire quelques vestiges des correspondances disparues.
Au premier aperçu, l'idée d'une telle restitution semblera plus que hardie : bientôt on la trouvera toute simple.
L'illustre écrivain redemandait à ses propres lettres ses impressions originales pour en faire bénéficier ses ouvrages. Sous ce rapport, rien de plus démonstratif que la remarque suivante : < Je regrette de n'avoir point la lettre que j'écrivis à M. de Chateaubriand, mon frère, qui a péri avec son aïeul, M. de Malesherbes. Je lui rendais compte de mon naufrage. J'aurais retrouvé dans cette lettre des circonstayices qui ont sans doute échappé à ma mémoire, quoique ma mémoire m'ait bien rarement trompé. > Ainsi s'exprime Chateaubriand dans une note des Martyrs, relative au naufrage de Cjnnodocée : la lettre remontait à 1792. Voilà comment le grand artiste tenait à se remettre et à se sentir en contact immédiat avec les choses.
Ses notes et ses lettres sous les yeux, ainsi fit-il en composant Yltinéraire. Ainsi, plus tard, en composant les
Mémoires. Quelquefois, dans ces derniers, il a cite' le propre texte de ses lettres. Plus souvent, il les a fondues dans la re'daction soit des Mémoires, soit de VItinéraire, qu'il appelle « les me'moires d'une anne'e de sa vie ».
Ne nous occupons que de VItinéraire. C'est une lettre adresse'e de Trieste, à Bertin, qui nous servira de preuve. Mieux que cela : elle nous montrera quel parti le voyageur tira de sa correspondance, dans la composition de VItinéraire, comment et par quels proce'dés son ge'nie changeait une rapide esquisse en un magnifique tableau.
De la sorte, nous aurons pleinement le droit de rechercher, à travers les pages de ce livre, ce qui peut subsister des lettres disparues. Mais avant cette petite e'tude, accordonsnous le plaisir de lire quelques pages des souvenirs de Mme de Chateaubriand :
Au mois de mai 1806, le voyage de Jérusalem fut décidé. Nous allâmes faire nos adieux à nos parents en Bretagne, et en juillet M. de Chateaubriand se mit en route pour son grand voyage. Je partis avec lui, devant l'accompagner jusqu'à Venise. En passant à Lyon, au moment où nous traversions la place Bellecour, deux pistolets, qui se trouvaient bien imprudemment placés dans le cylindre de la voiture, partirent en même temps et mirent le feu à ce cylindre dans lequel se trouvaient une boîte de poudre et un sac de louis. C'était plus qu'il n'en fallait pour nous faire sauter et avec nous une foule de inonde qui entourait la voiture. M. de Chateaubriand eut la présence d'esprit, après m'avoir jetée dans les bras du premier venu, de retirer le sac et la boîte, et de descendre ensuite.
On répara le dommage et nous continuâmes notre route. En partant, je fis promettre au bon Ballanche de venir me chercher à Venise, où M. de Chateaubriand devait me quitter.
Nous trouvâmes à Venise M. La Garde, commissaire général de la police. Son dévouement à Bonaparte ne l'empêcha pas de nous
35û CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
bien recevoir ; il nous fit beaucoup de politesses, nous donna un très bon dîner (à moi), et nous fit toutes sortes d'offres de service. Certes, un préfet de Charles X n'aurait pas si bien reçu des gens en disgrâce.
Ce fut à Venise que j'entendis pour la première fois un improvisateur, M. Armani. Il vint nous voir à l'auberge, et, sans nous connaître, il commença à improviser des vers auxquels je ne comprenais rien, mais que M. de Chateaubriand trouva assez bons. Il ne parla pas moins d'une heure et ne finit, je crois, que parce que nous lui dîmes que nous étions obligés de sortir.
Ce poète était le meilleur homme du monde ; il me prit en amitié et, après le départ de mon mari, me voyant triste et tourmentée, il venait tous les jours me chercher dans sa gondole pour aller visiter toutes les curiosités de Venise. Il me fit faire la connaissance d'une vieille dame qui avait été fort célèbre pour sa beauté et qui l'était encore par son esprit.
Elle réunissait chez elle tout ce qu'il y avait de mieux à Venise. Je devrais certes me rappeler son nom; mais enfin je l'ai oublié. Je me rappelle seulement qu'en me voyant, elle fut fort étonnée que ma robe n'eût point de queue, quoiqu'il y eût assez longtemps qu'en France on n'en portât plus : la mode n'en était point encore passée à Venise. Mon cicérone me mena aussi chez une bonne famille juive, dont j'ai de même oublié le nom. Son palais était magnifique et meublé à la française. Cette famille était composée du père, de la mère et de cinq enfants, dont deux filles charmantes.
Un an plus tard, je revis à Paris le père et un des fils, qui étaient venus assister au Sanhédrin. M. de Chateaubriand quitta Venise le [28 juillet] 1806, pour aller s'embarquer à Trieste. Je restai plusieurs jours, attendant Ballanche qui n'arrivait pas ; je commençais à me désespérer, mourant d'ennui et du désir de me retrouver en France avec des amis auxquels je pusse confier mes inquiétudes. Il arriva enfin. C'était le soir : je lui fis une scène; je lui dis que j'allais le mener sur la place Saint-Marc et que c'était tout ce qu'il verrait de Venise, parce que nous partirions le lende-
main, à cinq heures du matin : « Allons, me dit-il, puisque vous le voulez, je le veux bien; mais alors, il faudra que je revienne. — Vous reviendrez sûrement, mon cher Ballanche, mais l'année prochaine. » Il comprit cela, et le lendemain, à cinq heures, nous nous embarquâmes pour Fusina.Nous étions encore sur le grand canal quand nous aperçûmes le bon juif, si riche et si magnifique, qui se hâtait pour nous rejoindre. Il se fût agi de sa fortune qu'il n'aurait pas fait une plus grande diligence. Il nous dit que la veille il s'était rappelé qu'il avait commis une erreur dans une somme d'un ou deux mille francs qu'il m'avait changés en différentes monnaies. Et cette erreur était peut-être de trois francs à son préjudice. Il fallut recompter le sac. Ainsi cet homme millionnaire, faisant beaucoup de dépense et ne regardant sûrement pas à jeter quelques pièces d'or par la fenêtre, ne pouvait supporter une perte de quelques francs dans une affaire de banque.
De retour à Paris, je partageai mon temps entre la ville et la campagne [Villeneuve] ; partout l'inquiétude me suivait.
Voici la lettre à Bertin, avec un petit avertissement du Mercure :
16 août 1806.