‹ Études critiquesChapitre 14 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Désir ancien et persistant d'une chaumière. — Réflexion de Sainte-Beuve non justifiée. — Chateaubriand propriétaire. — Possession et rêve. — Enthousiasme. — Descriptions de MmL" de Chateaubriand. — Jardinage et composition. — Enchantements sans fin. — Visites des amis. — Les premiers mois d'hiver à la Vallée. — Le premier printemps : — rossignol ; — hirondelle. — Amis convoqués pour la lecture de Vellèda. — Critique de Fontanes ; — docilité de Chateaubriand. — Billet d'invitation à la seconde lecture de Vellèda. — Lamartine adolescent et les écrits de Chateaubriand. — Fontanes à Courbevoie. — Les nids à la Vallée aux Loups; — oiseaux et chats. — Portrait de Chateaubriand par Girodet. — Mot de Napoléon. — Maladie. — Retour à la Vallée. — Le vice aux environs de Paris. — Graveur mécontent. — Fête de Chateaubriand, célébrée pour la première fois. — Texte fameux de Sainte-Beuve sur la quarantaine. — Examen critique. — Chateaubriand a-t-il tant regretté la jeunesse ? — Impression que lui faisait la pensée de la mort. — L'Homère des ruines. — Octobre : — rêveries et souvenirs.

« Aulnay », — la vallée aux Loups, — « c'était le bon temps » (1), au dire de l'un et de l'autre époux. Le mot lui-même, charmante ellipse, est emprunté à la correspondance inédite de Chateaubriand.

(1) Lettre inédite, orig. aut.

Je voudrais mettre dans une lumière d'évidence ces années de retraite, de travail, de vie intérieure, de paix et de bonheur.

L'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe les avait négligées, ces années heureuses, sans doute parce que le bonheur ne se raconte pas. Il ne revint à ces souvenirs que vingt ans après : « Ici se termine ma carrière littéraire. Entraîné par le flot des jours, je l'avais omise; ce n'est qu'en cette année i83i que j'ai rappelé des temps laissés en arrière de 1800 à 1814. » Dans ce lointain, les détails lui échappèrent. Sa mémoire ne put ressaisir que les grandes lignes et les faits saillants. Il résumait le tout dans cette expression d'ailleurs très caractéristique : « Enchantements sans fin. »

La période qui lui tenait le moins au cœur, c'était la période littéraire. « Années de ma vie 1807, 1808, 1809, 1810, — 1811, 1812, i8i3, 1814. »

Ainsi, dans les en-tête de deux chapitres très courts, entasse-t-il, quatre par quatre, les années les plus fécondes et les plus douces de sa vie, les seules années vraiment heureuses.

Suppléer à cette rapidité de rédaction, évoquer ces années souriantes avec leurs physionomies distinctes, ce sera donner un supplément aux illustres mémoires, pénétrer au cœur de l'homme, et vivre, pour ainsi dire, familièrement avec lui.

On a tellement accoutumé de ne voir en Chateaubriand que le favori de la gloire, le poète des songes mélancoliques, le voyageur impatient, lassé de tout et de lui-même, que l'homme a été perdu de vue et puis oublié, l'homme tout court. Quelles légendes sur le dieu ou le demi-dieu!

Tantôt c'est Prométhée, rongé au cœur, sans relâche, par l'insatiable vautour, et jetant aux siècles les cris de son déses-

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poir : « Cœur de Prométhée que le bonheur même, une fois trouve', ne remplirait pas et qui le rejetterait bien vite plutôt que de s'en contenter, qui le renierait avec me'pris en se retournant encore contre les cieux (i). »

Tantôt c'est Jupiter, éternellement brûle' de voluptueux de'sirs, un Jupiter auquel nulle de'esse ne re'sista jamais.

Le simple mortel, coulant des jours paisibles, à côté de sa femme, des jours heureux, dans un coin de terre acquis de ses œuvres et cultivé de ses mains, il n'en faut point parler : ce serait ignorance pure et naïveté grande.

Villemain n'a-t-il pas écrit dans son livre si étudié : « M. de Chateaubriand, déjà fort éprouvé par ses courses d'Orient, gêné dans sa fortune, obsédé de tristes prédictions et de faibles conseils, passa péniblement la fin de 1807, et, l'été suivant, il fut malade de reprises de fièvre que ses fréquents excès de travail aggravaient.

» Il languit à la Vallée aux Loups, triste sans être abattu, et rêvant de quitter la France. »

Mais quoi ! ces mêmes années, au front desquelles Villemain ne découvrait que « tristesse », « langueur », « rêves d'émigration », voici que, dans certaines études récentes de la Revue des Deux Mondes, elles changent singulièrement de figure et d'expression :

« Les années qui suivirent (180S-1814) durent être, j'imagine, une cruelle et lassante épreuve pour la vicomtesse. C'était le temps, en effet, où « René » recueillait ses plus grands succès [les Martyrs?]; sa renommée littéraire s'était encore . accrue, son prestige mondain était à l'apogée. Il marchait dans une sorte de songe glorieux, entouré d'hommages, comblé d'honneurs et de flatteries, assiégé d'instances

(1) Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, I, p. 238.

passionnées, se donnant à toutes les femmes qui s'offraient à lui, ne cherchant dans leur amour qu'une occasion de les troubler et de sentir qu'il les enchantait. Il allait ainsi, s'absentant pendant des mois entiers, de Me're'ville au château de Fervaques, de Fervaques au château d'Usse', partout où l'appelait quelque attachement ancien ou quelque intrigue nouvelle. Mme de Chateaubriand semblait n'exister plus pour lui.

» La vie conjugale n'eût pas duré à ce train de bonnes fortunes, si les événements de 1814 n'avaient jeté brusquement M. de Chateaubriand dans un tout autre courant d'idées et de passions. Son entrée dans la vie publique, en créant entre les deux époux un intérêt commun, amena une sorte de rapprochement entre eux (1). »

Ainsi parle M. Paléologue; il exprime l'opinion qui domine en ces dernières années.

Tout récemment, et encore dans la Revue des Deux Mondes, M. Melchior de Vogué concédait à la même légende la consécration de son beau talent : « Pour connaître le secret de cette force qui lui donne l'empire intellectuel, pour trouver ce secret dans l'illimité du désir, il faut rechercher l'homme en ces années triomphales, dont il garda toujours l'âpre regret de 1800 à 1810. Chez lui aussi, le Consulat valut mieux que l'Empire (2). »

Plus trace ni souvenir du « bon garçon » qui recevait à' la Vallée aux Loups, sous son humble toit, visage et cœur épanouis, le groupe des amis; du « bon enfant » qui les ravissait par les saillies de sa belle humeur autant que par les confidences de son génie; qui vivait prosaïquement et

(1) Revue des Deux Mondes, ier février 188g, p. 619.

(2) Idem, 15 mars 1892, p. 457.

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bonnement avec sa femme, l'un comme l'autre se trouvant et se disant heureux. Tel est pourtant le Chateaubriand auquel il faut revenir, le Chateaubriand de la re'alite' vécue, le Chateaubriand de la Valle'e aux Loups.

Sainte-Beuve a relevé' des traces de naïveté' dans les lettres et me'moires de Chateaubriand. Eh ! n'est-il pas lui-même d'une amusante naïveté', quand, à propos de l'expression, familière à Joubert : « ce pauvre garçon », « ce bon garçon », le critique fait cette remarque : '« On aime ces familiarite's qui font retrouver l'homme. » C'est qu'à nul autre, autant qu'à Sainte-Beuve, Chateaubriand n'avait paru plus qu'un homme. Il l'appelait Prome'the'e, — un demi-dieu ; Achille, — un autre demi-dieu; Apollon, — un dieu; Jupiter, surtout Jupiter, — le roi des dieux (i) :

Lorsqu'il formulait à sa façon, et pour son compte, le vœu du poète : Hoc erat in votis : modns agri non ita magnus,

(i) « Il y a des natures fatales qui portent plus aisément que d'autres, autour d'elles, le vertige et le désenchantement : Jupiter qui s'approche consume Sémélé. » — « A Vichy, aux eaux, à une certaine année. M..., qui me l'a dit, était avec Chateaubriand et Mmes de D... et de Mouchy, que ce Jupiter-René dévorait toutes deux à petit feu et qu'il se plaisait à consumer. » — « Ce Jupiter se plaisait à consumer toutes les Sémélés. » — « Humilié et indigné de vieillir, non moins que s'il eût été un demi-dieu, il avait un certain regard de colère, de douleur, de jalouse fierté, qu'il lançait à la jeunesse : ce n'était plus le telum imbelle sine ictu de Priam, c'était encore la flèche d'Apollon. » — « Même dans l'expression de la passion, il est tout poétique par le talent et nullement romanesque; il ne s'attache qu'au sillon de l'éclair. Il prépare peu; il ne prolonge pas. Poète et amant olympien, il paraît, il embrase, il dévore comme Jupiter quand il se prend aux créatures mortelles. » — « M. de Chateaubriand, qu'il faut toujours nommer d'abord [ab Jove princtpium), non seulement comme le premier en date et en rang, mais aussi comme le plus durable, comme l'aïeul debout, qui a vu naître, passer et choir bien des fils et petits-fils devant lui. »

hortus ubi..., et paulam silvœ super Iris foret (i), ce vœu modeste, on m'objectera que ce ne pouvait être un vœu sincère. Il n'y faut « voir qu'une façon de parler ». Sainte- Beuve l'affirme d'un ton pe'remptoire :

« Il sait bien au fond qu'il n'en est rien, et lui-même en est convenu à propos d'un pareil vœu qui lui e'chappe dans l'Itinéraire : « Je me demandais si j'aurais voulu de ce » bonheur; mais je n'e'tais de'jà plus qu'un vieux pilote » incapable de re'pondre affirmativement à cette question, et » dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes. » Ce vieux pilote avait commence' de bonne heure en lui. Il reparlera toujours, par accès, de ce de'sir de retraite, et jusqu'au fort des luttes politiques : « Vous ne savez pas ? y> disait-on un jour : M. de Chateaubriand veut décidément » se retirer du monde; il va vivre en solitaire dans un ermi- » tage. » — « Oui, re'pondit quelqu'un... M. de Chateaubriand » veut une cellule, mais c'est une cellule sur un théâtre. »

Est-ce la sagacité' ou la since'rité de Sainte-Beuve qui est ici en défaut? Lisons le propre texte de Chateaubriand, vise' par le critique :

Ce triste port n'avait ni vaisseaux dans ses eaux, ni maisons sur ses rivages. On apercevait seulement un village suspendu, comme de coutume, au sommet d'un rocher. Nous mouillâmes sous la côte ; je descendis à terre avec le capitaine. Tandis qu'il montait au village, j'examinai l'intérieur de l'île. Je ne vis partout que des bruyères, des eaux errantes qui coulaient sur la mousse, et la mer qui se brisait sur une ceinture de rochers. Les anciens appelèrent pourtant cette île la Table des Dietix, à cause des fleurs dont elle était semée... Il y a peut-être des gens fort heureux dans le misérable hameau de Stampalie, des gens qui ne sont peut-être jamais

(1) Horace.

sortis de leur île, et qui n'ont jamais entendu parler de nos révolutions. Je me demandais si j'aurais voulu de ce bonheur ; mais je n'étais déjà plus qu'un vieux pilote incapable de répondre affirmativement à cette question, et dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes.

Qu'y a-t-il de commun entre le mise'rable hameau suspendu au sommet d'un rocher et la «. cabane » rêvée « aux environs de Paris », « la chaumière et le coin de terre à cultiver de ses mains », le « petit jardin », « la hutte sur le coteau de Marly », « l'ermitage » à proximité de la ville et du groupe ?

Que Chateaubriand ne se fût pas contenté d'un îlot brûlé du soleil, « faisant naître à la fois, dans l'esprit du voyageur, l'idée de toutes les misères », je le crois bien; et s'il y avait jamais songé, ce n'était qu'aux heures des rêveries littéraires. Voilà ce dont il est convenu en des termes poétiques. La conclusion précise, il la faut demander à cet autre passage de Y Itinéraire :

Je découvrais à différentes distances toutes les Cyclades... Toutes ces îles, si riantes autrefois, ou peut-être embellies par l'imagination des poètes, n'offrent aujourd'hui que des côtes désolées et arides. De tristes villages s'élèvent en pain de sucre sur des rochers; ils sont dominés par des châteaux plus tristes encore, et quelquefois environnés d'une double ou triple enceinte de murailles : on y vit dans la frayeur perpétuelle des Turcs et des pirates. Comme ces villages fortifiés tombent cependant en ruines, ils font naître à la fois, dans l'esprit du voyageur, l'idée de toutes les misères. Rousseau dit quelque part qu'il eût voulu être exilé dans une des îles de l'Archipel. L'éloquent sophiste se fût bientôt repenti de son choix. Séparé de ses admirateurs, relégué au milieu de quelques Grecs grossiers et perfides, il n'aurait trouvé dans des vallons brûlés par le soleil ni fleurs, ni ruisseaux, ni ombrages; il n'aurait vu autour de lui que

des bouquets d'oliviers, des rochers rougeâtres, tapissés de sauge et de baume sauvage : je doute qu'il eût désiré longtemps continuer ses promenades au bruit du vent et de la mer, le long d'une côte inhabitée.

Mais pourquoi nous attarder à la discussion de textes indirects, quand les textes confidentiels nous permettent de surprendre, au cœur même de l'adolescent, et jusqu'au jour de la possession, le de'sir véhément et tenace; quand, au de'sir enfin réalise', re'pond le bonheur expansif et soutenu du propriétaire; quand, à la vente forcée, succèdent les regrets infinis? Ces regrets prouvent tout à la fois la sincérité du désir et la réalité du bonheur évanoui.

Ainsi liés les uns aux autres, désir, bonheur, regrets, se prêtent et se renvoient une lumière tellement intime et tellement intense, que le cœur de Chateaubriand en est illuminé.

Déjà, dans les bois de Combourg, l'adolescent associait ses rêves de bonheur à des projets de retraite.

Durant l'émigration, jeune homme, il fuit la ville et vit avec la nature, charmé des prairies, de certaines collines, de certains chemins creux, de certains bois, et de toute la flore champêtre. Malheureux à l'excès, il ne cherche et ne trouve de remède à ses maux que dans la fréquentation de la nature. C'est elle aussi, on s'en souvient, qu'il conseillait aux Infortunés dans la sincère confidence de son premier ouvrage.

En 1797, il notait à la marge de Y Essai :

... Je pourrais encore être heureux, et à peu de frais; il ne s'agirait que de trouver quelqu'un qui voulût me prendre à la campagne ; je paierais ma pension après la guerre. Là je pourrais écrire, herboriser, me promener tout à mon aise, pourvu que je ne fusse,

obligé de faire compagnie à personne, qu'on me laissât tranquille et livré à mon humeur sauvage. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce bonheur, qui a l'air si facile à obtenir, est cependant presque impossible, et je ne sais pas, après tout, si je voudrais demeurer moi-même chez des étrangers. Si la paix se fait, j'obtiendrai aisément ma radiation, et je m'en retournerai à Paris où je prendrai un logement au Jardin des Plantes; je publierai mes Sauvages, et je reverrai toute ma société. Toute ma société ! Combien d'absents ! M. Beding... m'avait proposé de me donner un petit temple dans son parc; mais on voit trop de monde dans cette maison : j'aurais été assiégé sans cesse de visiteurs et d'importuns. D'ailleurs, ces femmes n'ont pas le sens commun; elles sont ignorantes et mal élevées ; en un mot, cela ne pouvait me convenir.

Je voudrais une retraite plus petite et plus tranquille, des gens honnêtes et aimables, et non des grands.

C'est à Savigny, dans la maison de campagne où Mme de Beaumont l'abrita pendant six mois, qu'il mit la dernière main au Génie du Christianisme.

Ayant goûté la paix et le bonheur dans cet abri champêtre de l'amitié', il est plus fortement repris du de'sir qui posse'da sa première jeunesse : avoir une chaumière à soi, vivre dans la solitude, maître de son temps et livré à son humeur.

Il va l'exprimer, ce désir, sous mille formes, dans sa correspondance familière; il le traduira même dans ses livres.

C'est vrai : d'autres projets, quelque peu contradictoires, se feront jour ici et là. Apparences trompeuses. Le désir, plus ancien, est aussi le désir qui survit.

... Je demande 30,000 francs pour une opération à faire sur mon ouvrage, et je ne désespère pas de les obtenir. Si cela arrive, je ne sais si j'irai à Rome. Je pourrais bien retourner sur mes pas, acheter une chaumière à Marly et planter des choux, le dernier vœu sincère

et permanent de mon cœur. Mon cher petit ami, mariez-vous, épousez Mm0 B... et venez me visiter dans ma cabane. Je serai l'homme de la terre d'Hus, vir ille simplex et rectiis. (Lettre à Guéneau, 1803.) — ... Mon cher ami, je ne prends pas ce voyage comme je devrais le prendre : je n'y mets nulle ardeur, nul plaisir. Je vieillis, ou, peut-être, je me désenchante, et depuis que j'ai recommencé les jours de voyage, dies peregrinationis, je ne fais que songer au bonheur de la retraite et du repos. Je le sens jusqu'au fond des entrailles : une chaumière et un coin de terre à laboîtrer de mes mains, voilà après quoi je soupire, ce qui est le vœu constant de mon cœur et la seule chose stable que je trouve au fond de mes souliaits et de mes songes.. . (Lettre à Chênedollé, 1803.) — Au bout de cette année, si je ne suis pas placé d'une manière indépendante, je fais un saut à Athènes, puis je reviens au mois d'octobre (1804) m'ensevelir dans une chaumière aux environs de Paris, si je le puis, ou dans quelque province de la France. Si vous voulez alors venir y vivre et y mourir avec moi, je vous offre une durable hospitalité. (Au même; Rome, juillet 1803.) — Ainsi donc, mon cher ami, ou j'obtiendrai une place indépendante l'année prochaine, et alors vous serez avec moi, si cela vous fait plaisir, ou je serai avec vous à Paris, et, une fois rentré, ensemble nous nous arrangerons pour cultiver un petit jardin et des choux. (Au même, août 1803.) — Je suis décidé, vers le printemps de l'autre année, à passer en Grèce. J'irai voir Athènes ; je m'enfermerai ensuite trois mois avec les moines du mont Athos, pour parler un peu le grec. Je me rendrai à Constantinople, d'où je m'embarquerai pour la France. Je serai de retour à Paris pour l'hiver. Là j'exécuterai, si je puis, mon projet de retraite, et je mettrai un terme à tant de voyages, de sottises et d'erreurs, en m'ensevelissant dans quelque hutte, sur le coteau de Marly. Et pourtant, mon cher et jeune ami, je sens que dans cette hutte, où très certainement je finirai mes jours, je serai encore un fou, tourmenté, agité. Mais je me console avec Pascal : « On jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jamais. » (Lettre à Guéneau; Rome, août 1803.) — Je cherche une cabane

à acheter aux environs de Paris ; j'espère l'avoir pour cet automne ; alors, si vous ne venez pas à Sion, du moins promettez-moi de venir dans ma chaumière. (Lettre à Chênedollé, 1804.) — J'ai reçu un mot de Fontanes. Je ne sais rien de Clausel que je verrai bientôt. Je n'ai point encore chassé; j'ai un peu lu, rêvé, écrit. Je fais des projets de retraite absolue! (Lettre à Guéneau, octobre 1804) (0-

Enfin, je relève dans Y Itinéraire un passage emprunté par Chateaubriand à ses notes de voyage. Il avait tout son sens, au cours même du voyage. Quand fut publié l'Itinéraire, il n'avait plus qu'une saveur de souvenir.

M. Drovetti avait fait bâtir, sur la plate-forme de sa maison, une volière en forme de tente, où il nourrissait des cailles et des perdrix de diverses espèces. Nous passions les heures à nous promener dans cette volière et à parler de la France. La conclusion de tous nos discours était qu'il fallait chercher au plus tôt quelque petite retraite dans notre patrie, pour y renfermer nos longues espérances. Un jour, après un grand raisonnement sur le repos, je me tournai vers la mer, et je montrai à mon hôte le vaisseau battu du vent sur lequel j'allais bientôt m'embarquer. Ce n'est pas, après tout, que le désir du repos ne soit naturel à l'homme; mais le but qui nous paraît le moins élevé n'est pas toujours le plus facile à atteindre, et souvent la chaumière fuit devant nos yeux comme le palais.

(1) Et dans René : « Cette vie qui m'avait d'abord enchanté ne tarda pas à me devenir insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je me mis à sonder mon cœur, à me demander ce que je désirais. Je ne le savais pas; mais je crus tout à coup que les bois me seraient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever, dans un exil champêtre, une carrière à peine commencée, et dans laquelle j'avais déjà dévoré des siècles. J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets à tous mes desseins. »

3g8 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

Il est enfin réalisé, le rêve ancien et persistant d'une chaumière avec un jardin.

Voilà Chateaubriand propriétaire.

En sera-t-il de la Vallée aux Loups comme des objets poursuivis avec tant d'ardeur et dont il se dégoûta si vite? Comme naguère des titres de secrétaire et de ministre? Comme plus tard des grandes ambassades? Rappel, retour, démission, ces mots reviennent à chaque ligne dans les lettres de Rome, de Berlin et Londres.

Rien d'analogue au sujet de la Vallée aux Loups.

Pour la première fois, au cours de cette vie tourmentée, la satiété n'accompagne pas la jouissance. Avoir une maison qu'il peut aménager à sa convenance, un jardin qu'il travaillera de ses mains et transformera à sa guise, lui est un bonheur; et ce bonheur le pénètre jusqu'aux fibres intimes, l'assouplit, le rassérène, stimule son génie et le montre sous son vrai jour.

Ce qu'il sera dans cette solitude, nous pourrons dire qu'il l'était par nature. Eu égard aux conditions et à la durée, l'épreuve sera décisive; elle autorisera sinon un jugement total, du moins une vue de fond sur l'homme, son caractère et ses instincts.

Il y a du rêve encore (élément essentiel) dans le paisible bonheur dont il va jouir. La possession d'un coin de terre réveille et renouvelle périodiquement le désir. Remuer le sol, semer, planter, n'est-ce pas tout à la fois posséder et attendre, jouir et désirer? A peine la semence est-elle recouverte, à peine l'arbuste est-il fixé au sol, on jouit déjà des fleurs, des gazons, des ombrages. On soupire après les beaux jours; on épie le premier réveil de la nature; on contemple délicieusement les nouvellespousses ; on aspire avec volupté les tièdes effluves du printemps; on redoute les tardives gelées; on

invoque tour à tour le soleil et la pluie. Aussitôt levé, on interroge le ciel : le temps sera-t-il favorable ou contraire? On s'intéresse à tout, dans les limites de son enclos. Les jours, les saisons et les choses se présentent sous un aspect tout nouveau, plein d'agréments, de surprises et de variété. C'est comme une sorte de révélation et d'initiation.

Et puis, une pointe d'ambition s'ajoute aux désirs coutumiers : 0 si angulus Me proximus accédât, qui nunc denormat agellum.

Dès le premier jour, Chateaubriand étudie les divers aspects de sa maison et de ses quinze arpents.

Allant, venant, il disait :

Cette façade est trop nue, trop plate avec sa muraille de briques. Je l'embellirai d'un portique soutenu par des colonnes de marbre noir et deux cariatides de marbre blanc. Je me souviendrai d'avoir traversé Athènes et Carthage (i).

Sur ce mur qui longe le chemin, je simulerai des créneaux. Au temps jadis, « les créneaux gothiques couronnaient avec une grâce infinie, dans nos monuments, les ordres empruntés des Grecs ».

Comme nous serons bien chez nous, dans ce creux de taillis ! Ces collines, couvertes de bois, forment rideau. Si près de Paris, on se croirait au bout du monde, « à l'orée des grands bois », dans quelque repli des solitudes américaines.

Cependant, j'aimerais, à de certaines heures, avoir une vue moins bornée, jouir des libres horizons, suivre au loin la course capricieuse des nuages, le vol régulier des oiseaux

(i) « Ils (les habitants de Carthage) ramassent différents marbres et pierres, ainsi que des médailles, qu'ils vendent au voyageur comme antiques. Monsieur en a acheté pour rapporter en France. »

( Itinéraire de Julien cité dans les Mémoires cC Outre-Tombe.)

migrateurs. Sur le coteau, au centre, à peu près, de mon petit royaume, je dresserai une tour. Et de là-haut, mon regard embrassera l'infini. Elle me rappellera, cette tour, le haut donjon où s'écoula une partie de mon enfance.

Dans ce pavillon, j'établirai ma bibliothèque; là sera mon cabinet de travail; nul bruit du chemin, ni de la maison, ni du voisinage, ne m'y viendra distraire. Qu'il me tarde de me remettre au travail, d'utiliser pour les Martyrs mes notes et impressions d'Italie, de Grèce, d'Egypte et de Judée!

Avec son portique, ses cre'neaux, sa tourelle, son pavillon, ma Valle'e aux Loups prendra un faux air de château : ce sera mon petit Gombourg.

Mais l'e'tang « qu'effleurait l'hirondelle agile », qui me le rendra? A défaut du grand lac, « qui me rendra le grand chêne? »

Qui? Mon travail et l'avenir. A mon âge, n'a-t-on pas encore le droit de planter, et non seulement de bâtir?

Je planterai. Quels arbres? Je les veux tels qu'ils me rappellent, avec mes souvenirs d'enfance, les stations de mes lointains voyages, comme mes excursions d'amitié aux rives prochaines : le magnolia de la Floride, le pin de Jérusalem, le cèdre du Liban, le platane de la Grèce, le laurier de Grenade, les sapins et les mélèzes de la Grande-Chartreuse, le chêne de ma Bretagne.

Je sais qui me donnera le magnolia. L'impératrice Joséphine en possède deux à fleurs pourpres, les seuls qu'il y ait en France; elle m'en destine un, et quelques autres essences rares. Elle a été toujours bien bonne pour moi, et, de concert avec Hortense, elle a pris ma défense auprès de l'Empereur, contre les excitations rancunières du cardinal Fesch.

»-C'est Laborde qui m'a valu l'exil, et, par contre-coup, m'a fait propriétaire. Lui qui montre avec orgueil, dans son

LA VVLLÉE AUX LOUPS -j-O I

« oasis » de Méréville, de si beaux arbres d'agre'ment, il faudra bien qu'il me de'dommage, et que Me're'ville soit largement représente' à la Valle'e.

Quels arbres me viendront de Verneuil, du Mesnil, du Marais, de Champlâtreux?

Quand me visiteront les amis qui me recevaient, chaque anne'e, ils auront du plaisir à reconnaître les plants venus de chez eux, à mesurer la croissance d'un e'té à l'autre.

« Mon arrière-saison leur devra ces ombrages. »

Chateaubriand avait-il jamais rêve' plus agre'ablement ? Or, cette fois, le rêve était réalité', une re'alite' où se mêlaient passe', pre'sent, avenir, où les souvenirs se confondaient de'licieusement avec les espe'rances.

Cette maison et ce coin de terre, il n'en est redevable qu'à son propre travail; « il les a paye's du fruit de ses veilles ». La gloire n'a pas e'te' ste'rile. Et puis, la gloire appelle la gloire. Voici venir d!autres chefs-d'œuvre, enfants de cette Valle'e solitaire.

Comme certaines familles plantent un arbre pour marquer la naissance d'un enfant: ainsi Chateaubriand, au moment de produire les Martyrs, l'Itinéraire, les Ahencérages. Il verra croître les arbres de son parc avec les filles de son ge'nie, Cymodoce'e, Blanca, Velle'da. Quelque chose de l'amour paternel ira des œuvres de sa pense'e aux arbres plante's de ses mains. Il e'crira de ces derniers : « Je les connais par leurs noms, comme mes enfants; c'est ma famille : je leur ai adresse' des sonnets, des odes, des e'ie'gies. »

Il y a de l'enthousiasme dans cette note : elle n'est pas force'e. Du jour de l'acquisition au terme de la jouissance, ce fut le même bonheur.

Un te'moin, l'observateur le plus pe'ne'trant, l'ami le plus intime, e'crivait quelques jours après l'achat : « Ces gens-là

sont absorbés par leur Vallée aux Loups; ils en perdent la tête, et moi aussi. »

N'y tenant plus, l'aimable moraliste avait voulu se rendre compte par lui-même. Deux mois avant l'installation des deux « Chats », le ier septembre 1807, il confiait ses impressions à Chênedollé : « J'ai vu cette Vallée aux Loups : cela forme un creux de taillis assez breton, et même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté. »

Le 5 septembre, il répondait à la curiosité inquiète de Mme de Vintimille :

« J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition; j'ai jeté de si hauts cris sur les difformités du lieu et sur J'énormité des dépenses où la nécessité de se plaire dans son chez lui va le jeter; il m'a écouté avec une telle patience et m'a répondu avec une telle douceur, que, de pure lassitude, d'épuisement et aussi d'attendrissement, je croirai désormais que le lieu est charmant, les dépenses utiles et l'acquisition excellente. N'interrogez donc plus un homme dont la judiciaire est troublée, je me déclare incompétent. C'est de vous que je veux apprendre ce que je dois penser désormais de tout cela. Ma raison attendra que votre coup d'ceil la redresse. Jusque-là, mon avis est précisément celui de Me Brid'oison : « Je ne sais que vous dire ; voilà ma façon de penser. »

Ce n'était pas l'exceptionnelle beauté du lieu qui flattait l'amour-propre de Chateaubriand, répondait à ses goûts artistiques et le ravissait. Il était heureux de posséder un pauvre petit foyer où fixer et reposer ses errantes destinées, une humble demeure, où travailler, rêver et dormir en paix, où réunir ses amis et leur rendre quelque chose de l'hospitalité reçue. A peine les signatures du contrat échangées, Joubert invitait au nom de Chateaubriand, et s'invitait tout

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le premier : « Pre'parez-vous à venir passer quelques jours d'hiver dans cette solitude qui porte un nom charmant pour la sauvagerie... » Tous les amis furent sollicite's, avant même l'installation. En faisant ainsi par avance les honneurs de la Valle'e, Joubert transmettait d'office les propos de l'heureux propriétaire.

Chateaubriand heureux ! Est-ce croyable ? On s'accordait à dire ce rapprochement impossible.

Prenons donc Chateaubriand sur le fait de ce bonheur. On sait qu'il ne posait pas pour l'homme heureux, et bien au contraire :

Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le père infortuné qui me donna un nom que j'ai toujours traîné dans le malheur... Heureux l'homme expiré en ouvrant les yeux ! Il meurt aux bras de ces femmes du berceau, qui ne sont dans le monde qu'un sourire... J'ai erré de naufrage en naufrage. Je sens une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour cette cahute de roseaux... Tout me lasse : je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie... Heureux ceux sur qui l'âge fait l'effet du vin, et qui perdent la mémoire quand ils sont rassasiés de jours. Par le poids dont je me sens, je devine le fardeau que je dois être pour les autres...

Si donc lui-même, à une certaine époque, se dit heureux; s'il le dit en parlant, non d'une heure, ou d'un jour, ou d'un mois, ou d'un an, mais d'une pe'riode qui embrasse dix anne'es de sa vie, et précise'ment les anne'es de la maturité', nous pourrons l'en croire sur parole : nul témoignage ne vaudrait le sien, si ce n'est celui de Mme de Chateaubriand.

Nous les recueillerons l'un et l'autre : ils sont parfaitement concordants.

D'abord, quelques de'tails sur l'e'tat primitif de la Valle'e, sur les conditions de l'achat et sur les premiers jours de l'installation :

C'était, quand nous en fîmes l'acquisition, une espèce de grange sans cour avec un verger planté de mauvais pommiers; mais ce verger, rempli de mouvements de terrain, et environné, ainsi que la maison, de coteaux plantés, était susceptible de devenir un fort joli jardin. Cette sauvage propriété, alors appelée Vallée aux Loups, et ensuite nommée par Fontanes Val de Loup, avait jadis appartenu à un fort brasseur, très riche, de la rue Saint-Antoine, lequel, au commencement de la Révolution, avait rendu un assez grand service à la famille royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme ne trouvant pas sa chaumière assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours le petit pavillon qui se trouve sur un des coteaux du jardin, et qui, à l'époque où nous achetâmes la Vallée, se trouvait être effectivement de trop magnifique fabrique. Comme, après la sentence d'exil prononcée, on n'en pressait pas l'exécution, cela nous donna le temps de faire faire les réparations les plus urgentes à la Vallée avant d'aller en prendre possession, et nous louâmes en attendant un appartement dans un hôtel garni, rue des Saints-Pères.

Cet hôtel, où, depuis longtemps, nous avions coutume de loger quand nous n'avions pas d'appartement, était tenu par un ancien officier du gobelet de Louis XVI, coiffé à l'oiseau royal, etrçyaliste enragé.

Sa « chère femme » était une demoiselle de très bonne maison, veuve d'un marquis de Béville pour lequel elle conservait un souvenir d'orgueil, qui ne nuisait en rien à la tendresse qu'elle portait à son nouvel époux. Elle était sourde au point de ne rien entendre avec un cornet d'une demi-aune, et qui ne quittait jamais son oreille.

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M. de Lavalette — c'est ainsi qu'il s'appelait — était le meilleur homme du monde; il se serait mis au feu pour nous, et même nous aurait donné sa bourse, si ce n'est qu'il prenait souvent la nôtre pour la sienne. Le pauvre homme, Dieu ait son âme ! ne pouvait aimer quelqu'un sans se mettre de suite en communauté de biens avec jlui. 11 était d'une obligeance extrême; et, pour être plus tôt prêt à se mettre en course pour rendre un service, il ne quittait jamais sa canne à pomme d'or.

Vers la fin de novembre, voyant que les réparations de notre chaumière n'avançaient pas, nous prîmes le parti de les aller surveiller nous-mêmes. Nous arrivâmes le soir à la Vallée par un temps épouvantable : les chemins du côté d'Aulnay, très difficiles en tout temps, sont impraticables dans la mauvaise saison. Nous entrâmes par une grille qui se trouve en bas du jardin et qui n'est pas l'arrivée ordinaire. La terre des allées, fraîchement remuée et démêlée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer, et, par un effort qu'ils firent pour dégager les roues des ornières, la voiture versa. Nous ne nous fîmes aucun mal. Mais Homère, que je tenais dans mes bras, passa par la portière et se cassa le cou.

La maison était pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient et nous souhaitaient la bienvenue. A leur tête, était notre vieux cuisinier, que nous avions envoyé mettre le pot-au-feu. Il n'était pas plus ivre que de coutume, mais assez pour chanceler et ne pouvoir dire deux mots de suite. Cet état d'ivresse où il se tenait habituellement ne l'empêchait pas de faire merveilleusement la cuisine; et, au contraire, si, à force de réprimandes et de menaces, on parvenait à l'empêcher de boire un jour, il ne savait plus ce qu'il faisait : un de ces jours néfastes, par exemple, il nous mit, au lieu de bœuf, un pain de sucre dans la soupe. Les chambres, sans fenêtres, étaient chauffées avec force copeaux et éclairées avec un grand luxe de bouts de chandelle. L'odeur des côtelettes qui rôtissaient se mêlait à l'odeur de la fumée du tabac. Tout le monde était gai. Nous le fûmes aussi; et, charmés de trouver deux chambres qu'on nous avait assez bien arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le

Gouvert, nous nous mîmes à table et mangeâmes de très bon appétit. Nous dormîmes bien. Le matin, réveillés au bruit des marteaux et des chants joyeux de notre petite colonie, les pauvres exilés virent le soleil se lever avec moins de soucis que le maître des Tuileries.

Le jour même nous nous mîmes à l'ouvrage; en peu de temps nous transformâmes notre verger en un jardin fort agréable et que des flatteurs appelaient un parc. Il est vrai qu'à cause des mouvements de terrain, et par la manière dont il était planté, il paraissait très considérable quoiqu'il n'eût que quinze ou seize arpents. Chacun deiious deux avait la prétention d'être le [Le Nôtre] par excellence. Les allées surtout étaient un sujet de querelles perpétuelles, inais je suis restée convaincue que j'étais beaucoup plus habile dans cette/>ar£/equeM. de Chateaubriand; pour les arbres, il les plantait à merveille. Cependant il y avait encore discussion au sujet des groupes. Je voulais qu'on mît un ou deux arbres en avant pour former un enfoncement, ce qui eût donné de la grandeur au jardin; mais lui, et maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers, ne voulaient rien céder sur cet article. — En outre de la collection presque entière de tous les arbres d'agrément, nous plantâmes des milliers d'arbres verts, à peine hauts d'un pied; ces pins, tirés de Méréville et que nous devions à M. de Laborde, sont actuellement (1830) des arbres que les Alpes ne renieraient pas. Les cèdres surtout sont d'une beauté remarquable. Plusieurs personnes eurent encore la bonté de nous donner des arbres rares. L'impératrice Joséphine, entre autres, nous fit présent de plusieurs arbustes, et surtout d'un magnolia à fleurs pourpres, le seul qu'il y eût alors en France, après celui qui lui restait à la Malmaison.

Quand nous quittions le jardin, M. de Chateaubriand se mettait à travailler à ses Martyrs et à son Itinéraire, et nous passions ainsi très heureusement notre vie.

Chateaubriand écrit de son côté :

« Je travaillais avec délices. »

« J'étais dans des enchantements sans fin. »

Qu'il s'agisse de jardinage ou de productions litte'raires,ce sont les termes dont se sert le plus ennuyé des hommes. Ainsi re'sume-t-il ses souvenirs de la Valle'e aux Loups.

De'cembre : « Il entre avec ravissement dans le mois des tempêtes. »

Le jour, après le travail de la plume ou de la pelle, il s'oubliait à rêver. Et qu'il fallait peu de chose à sa rêverie : une feuille séchée que le vent chassait devant lui, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple V homme des champs :

« Chaque fre'missement de l'airain portait à mon âme l'innocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance.

» La nuit, lorsque l'aquilon e'branlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit (i), qu'à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j'aurais la puissance de créer des mondes. »

Créateur, il l'était. Par la puissance de son génie, il tirait du néant, ou plutôt de son cœur, un monde d'idéal. Bien avant la tardive lumière, il se levait et communiquait aux divers personnages de son poème quelques étincelles du feu qui brûlait son âme.

Les Martyrs furent terminés l'été suivant. Rappelons-nous

(1) « Nulle part les rêves et la mélancolie ne pouvaient trouver de plus mystérieux asiles que sous les grands chênes de ce bois d'Écoute-la-Pluie, dont on lit sur les vieilles cartes le nom pittoresque. » [Chateaubriand et Madame de Ctistine, par Chédieu de Robethon.)

l'immensité des recherches auxquelles se livra l'auteur pour « renfermer dans un même cadre le tableau des deux religions », avec l'antiquité' profane et sacre'e, et les mœurs, soit des barbares, soit des premiers chrétiens, et nous concevrons facilement l'ardeur enthousiaste qu'il dut apporter au travail pendant la première saison d'hiver passée à la Vallée.

Ses doigts se fatiguaient-ils d'écrire, ou sa tête se lassaitelle de produire ? Il sortait de son pavillon solitaire et reprenait « avec délices » les instruments de jardinage. Armé de la pelle et de la pioche, il se souvenait d'avoir fouillé le sol devant Thionville : « Les terrasses allaient lentement, car nous étions tous, officiers jeunes et vieux, peu accoutumés à remuer la pelle et la pioche. »

Laissons-le raconter lui-même son bonheur : « Sans être Mme de Sévigné, j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue (i), passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir. J'étais dans des enchantements sans fin. »

Son bonheur redoublait, de retour au logis, s'il y trouvait, prêts à se mettre à table, — à sa table, — les amis en train de jouer aux gais propos avec M'"e de Chateaubriand. Car l'amitié venait ajouter ses joies stimulantes aux joies fécondes du travail et de la solitude. Nous avons vu Joubert inviter et

(t) « Quelquefois, bravant la colère de décembre, l'opération se faisait sous un parapluie. Ses arbres, dans une sollicitude presque maternelle, il les faisait attacher à de hauts tuteurs, par des cordages de joncs, tant il craignait pour eux l'effort des vents, tant les racines étrangères hésitent à reprendre la vie dans nos terrains glacés. » {Vallée aux Loups, souvenirs et fantaisies, par H. de Latouche.)

s'inviter. Frisell agissait de même. Il e'crivait le 19 octobre 1807 : « S'ils [M. et Mme de Chateaubriand] ne veulent pas venir dans ce pays, je ne passerai pas l'hiver sans les voir à Paris ou à leur campagne. » Ainsi faisaient Fontanes, Clausel, Julien, Lamoignon, Laborde, Gue'neau, les Tocqueville, Mole, Bertin, La Tresne, Boissonade, Malte-Brun, Talaru, etc. Ainsi les nobles visiteuses, Mmes de Vintimille, de Pastoret, de Las Cases, de Roquefeuille, de Rohan, de Duras, de Châtillon, de Fezensac, de Talaru, de Grollier, de Coislin, d'Aguesseau, de Le'vis.

Les premiers mois d'hiver, ils arrivaient isole'ment,un jour l'un, un jour l'autre.

Au printemps (1808), les dimanches, ils se rc'unissaienl, appele's simultane'ment par un billet de M. ou de Mme de Chateaubriand.

La joie de ces rendez-vous hebdomadaires était grande, et les cœurs s'épanchaient. Alternant avec les paroles aimables et les compliments mutuels, tantôt c'e'tait quelque discussion litte'raire, tantôt quelque nouvelle de la cour ou de la ville, qui prenaient le temps du repas.

Puis on allait s'ébattre dans le jardin. Le soleil répandait sur la verdure fraîchement éclose la gaieté des rayons printaniers, et Chateaubriand aussi jetait sur les causeries le charme de son sourire. « M. Mole disait qu'il n'avait jamais vu de sourire plus aimable, ou du moins plus distingué, plus fin, que celui de Napoléon et de Chateaubriand. Mais ni l'un ni l'autre ne souriaient tous les jours. » Au moins, à la Vallée, Chateaubriand était-il coutumier de ce sourire.

Il faisait les honneurs de son enclos avec une bonhomie simple, une belle humeur caressante, qui justifiaient le mot de Joubert : « C'est le plus aimable garçon du monde. >

En ce temps-là, c'était le petit propriétaire, arrêté à tout

détail de plante ou d'arbuste, montrant les moindres pousses avec complaisance, escomptant l'avenir.

— Comment trouvez-vous ces allées ? Par des inflexions et des circuits bien ménagés, n'est-ce pas qu'elles prolongent la promenade et flattent la vue ? Et ce groupe, ne fera-t-il pas très bien, quand les arbustes seront devenus des arbres ?

Et cet épais fouillis d'arbres verts ? Une vraie forêt dans vingt ans. Et cette double rangée ? Les rameaux entrelacés verseront, à nos vieux ans, une ombre hospitalière.

— « Écoutez », dit une voix amie, « le loriot siffle, l'hirondelle gazouille, le ramier gémit ; le premier, perché sur la plus haute branche d'un ormeau, défie notre merle, qui ne le cède en rien à cet étranger ; la seconde, sous un toit hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps d'Évandre ; le troisième, caché sous le feuillage d'un chêne, prolonge ses roucoulements, semblables aux sons onduleux d'un cor dans les bois. Enfin, le rouge-gorge répète sa petite chanson sur la porte de la grange, où il a placé son gros nid de mousse. »

Dès les premiers mots, Chateaubriand a reconnu la citation, et, charmé de l'à-propos, il remercie d'un sourire.

A cette époque, dans la haute société, on savait par cœur de longs passages du Génie du Christianisme, les dames surtout (i). M»r Frayssinous, futur grand-maître de l'Uni-

(i) « La mère de M. de Chateaubriand, fille d'une ancienne élève de Saint- Cyr, savait elle-même par cœur tout Cyrus. » (Article de Sainte-Beuve sur les Mémoires.) « Le dernier grand succès littéraire du xvme siècle avait été le Voyage d'Anacharsis. Les gens du monde, l'élite et le peuple des lettrés, les femmes, se prirent d'enthousiasme à l'instant. Mme de Krudener, qui n'était encore à cette date qu'une ambassadrice et une jolie femme, se mit à copier et à apprendre par cœur de longs passages à* Anacharsis. » [Causeries du Lundi, t. VII.)

versité, pouvait le réciter tout entier, assure M. de Pontmartin. Et nous savons qu'il en était ainsi de ses autres e'crits. Guizot citait de me'ir.oire à Mrae de Staël le fameux article : « Lorsque, dans le silence de l'abjection... »

— Vous vous arrêtez au plus bel endroit ! reprenait une douce voix de femme... Permettez que je continue :

« Mais le rossignel dédaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie : il attend l'heure du recueillement et du repos, et se charge de cette partie de la fête qui se doit célébrer dans les ombres.

» Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées; lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l'Éternel. D'abord il frappe l'écho des brillants éclats du plaisir : le désordre est dans ses chants; il saute du grave à l'aigu, du doux au fort; il fait des pauses; il est lent, il est vif : c'est un cœur que la joie enivre, un cœur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais tout à coup la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence ! Que ses accents sont changés ! quelle tendre mélodie ! Tantôt ce sont des modulations languissantes, quoique variés; tantôt c'est un air un peu monotone, comme celui de ces vieilles chansons françaises, chefs-d'œuvre de simplicité et de mélancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie : l'oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un; mais par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur. »

Tous applaudissaient à la divine mélodie de ces paroles ailées. Et Chateaubriand : Qui de vous me fera l'amitié de « passer la nuit », ne fût-ce que pour entendre, aux heures

du grand silence, le premier chantre de la cre'ation, pour savourer la cantate du plaisir et la complainte de la douleur?

L'hirondelle nous re'veillera : « Je ne l'ai jamais appele'e la babillarde, comme Anacre'on. J'ai toujours salué son retour de la chanson des enfants de l'île de Rhodes : « Elle vient, elle vient, l'hirondelle, ramenant le beau temps et les belles anne'es ! Ouvrez, ne de'daignez pas l'hirondelle. »

Pendant mon voyage d'Orient, je me promenais à Jaffa dans des vergers de grenadiers, charge's de pommes vermeilles; tandis qu'autour de moi, la première hirondelle, arrive'e d'Europe, rasait la terre funèbre (i).

Le printemps e'clate dans la verdure, les rayons et les chants d'oiseaux.

Qu'il est ravissant dans cette solitude.

Et cependant, le croiriez-vous?

En Bretagne, il est plus doux qu'aux environs de Paris, et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones, comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean de Latran et Sainte- Croix de Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent d'élégantes et hautes fougères ; des champs de genêts et d'ajoncs resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise, la violette, sont décorées d'aubépine, de chèvrefeuille, de ronces dont les rejets bruns

(i) « ...Je préferais l'hirondelle qui me réveillait dans ma jeunesse. » — «Les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle... » [Mémoires d'Outre-Tombe.)

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et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le myrte et le laurier-rose croissent enpleine terre ; la figue mûrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village.

Ainsi se souvenait du pays natal, aussi bien que des contrées lointaines, le fidèle Breton, au milieu de ses amis.

Autres pouvaient être les mots. Quant aux idées et aux images, elles étaient dans ses habitudes d'esprit, et comme dans la nécessité de son être. — Le texte que je mets sur ses lèvres lui est emprunté mot à mot : il fut rédigé à une date toute voisine, 1812.

« Les brises printanières qui haleinaient les fleurs des prés voisins en gardaient le souffle, qu'elles reversaient sur la Vallée. »

On le louait de ses massifs, de ses allées, de ses arbres, de ses fleurs, de son gazon, de ses futurs ombrages; on s'extasiait sur le parti merveilleux qu'il avair tiré de la sauvage Vallée et des « difformités du lieu ». Lui, « bon enfant », acceptait ces félicitations. Et vraiment, ii n'y était pas moins sensible qu'aux applaudissements donnés à ses œuvres.

Précisément, c'était pour entendre lire quelque nouveau chant des Martyrs qu'on était réuni. Tous avaient hâte, au premier mot, de se renfermer dans le petit pavillon.

Chateaubriand prenait le manuscrit et lisait. Je ne puis omettre ici le charmant récit de Sainte-Beuve sur la plus intéressante de ces lectures:

On raconte sur cet épisode de Velléda une anecdote dont le critique doit naturellement s'emparer pour en faire une leçon. Cette

anecdote, je l'ai fait maintes fois redire à d'anciens amis de M. de Chateaubriand, à des amis de son bon temps et de sa jeunesse, avant ce je ne sais quoi de poli et de glacé qu'ajoute la gloire. M. de Chateaubriand était revenu à Paris de son pèlerinage à Jérusalem; il avait acheté (automne 1807) dans la vallée d'Aulnay, dans ce qu'on appelait la Vallée aux Loups, un petit enclos qu'il travaillait à embellir et à planter, tout en mettant la dernière main aux Martyrs. Quand l'ouvrage fut terminé, vers le printemps de 1808, il convoquait chaque dimanche ses amis de Paris pour leur lire quelque livre du nouveau poème : c'étaient Mme de Vintimille, MM. de Fontanes, Joubert, Mole, Pasquier, peut-être encore M. Guéneau de Mussy. Voilà, je crois, tout le petit cercle au complet. Ce dimanchelà, c'était l'épisode de Velléda qu'il avait à lire. Il commence : au bout de quelque temps, l'auteur s'aperçoit, au silence des auditeurs, que la lecture ne prend pas. Sa voix s'altère; il continue pourtant, il achève. Suit un grand silence. Fontanes, à la fin, prend la parole : c'était à lui, en effet, qu'il appartenait de parler pour briser la glace et pour proférer, au nom de tous, l'oracle du goût : « Eh bien ! ce n'est pas cela, vous vous êtes trompé... » Et il entra dans quelques détails; probablement l'auteur n'avait pas su concilier d'abord ce qui convenait à la situation délicate d'Eudore qui se confesse, et à l'intérêt si vif du souvenir qu'il doit retracer; il penchait trop d'un côté ou d'un autre. Quoi qu'il en soit, à la suite de Fontanes, tous parlèrent. Mme de Vintimille (c'est le rôle des femmes) essaya de relever les beaux passages, de montrer qu'il y aurait peu à faire pour réparer, pour perfectionner. Chacun fit de même. M. de Chateaubriand écoutait en silence, puis il répondit ; il essaya longtemps de résister et d'opposer ses raisons. Cependant une larme roulait dans ses yeux : il dit qu'il essaierait de remanier, de refaire, de faire mieux, mais qu'il ne l'espérait pas. Huit jours après, jour pour jour, c'est-à-dire le dimanche suivant, les mêmes amis étaient convoqués pour entendre cette même Velléda, et l'épisode, tel que nous l'avons, était accueilli d'eux avec ravissement, avec un applaudissement sans mélange.

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Parmi les lettres deMme de Chateaubriand à M. de Clausel, j'ai regarde' comme une rare fortune démettre la main sur le billet d'invitation à une lecture de Velléda, à la seconde vraisemblablement :

Soyez assez aimable pour venir dîner aujourd'hui avec nous en petit comité. Nous lirons la Dmidesse.

Ce n'e'tait pas pour la forme qu'il sollicitait les conseils de ses amis. Il avait la sincère volonté de les suivre, parce qu'il avait confiance en leur jugement plus qu'en ses propres lumières. Une telle docilité' constitue un des traits les plus distinctifs de cette altière et forte nature. Chez un si brillant ge'nie, il est encore plus caractéristique; et, certes, il ne dut pas contribuer me'diocrement à le faire chérir des hommes éminents qu'il appelait à critiquer ses ouvrages.

« Doué d'une extrême facilité de travail, il acceptait aisément les conseils et les suppressions de ses amis, comme quelqu'un qui se sent toujours en mesure de recommencer (i). »

Bien mieux : il ne rougissait pas de confesser, dans ses préfaces, les obligations qu'il leur avait : « J'ai consulté des amis de goûts différents et de différents principes littéraires. »

Ces réunions empruntaient à la Vallée un charme tout particulier de solitude et de poésie.

Et, en retour, elles embaumaient la Vallée, la pénétraient d'un charme d'amitié, la peuplaient de souvenirs. Chateaubriand se prenait à l'aimer chaque jour davantage.

A propos de ces lectures, et à cette date, notons l'enthousiasme d'un adolescent (quinze ans et cinq mois) pour les premiers écrits du grand initiateur. Lamartine s'exprime ainsi

(i) Sainte-Beuve.

dans une lettre à son ami d'enfance, Guischard de Biennassis : « 8 mars 1808. Me voilà décide'ment livré aux arts libéraux, aux sciences abstraites, mais il m'arrive encore souvent de prendre Chateaubriand au lieu de Rollin et de La Caille. » Au mois de mai, il annonce au même qu'il laisse là tous ses maîtres et part pour la campagne où il compte passer six semaines. « C'est, dit-il, un pays extrêmement sauvage que celui où je suis; il est tout en pre's et en bois; il n'en sera que plus délicieux au printemps. J'y porterai tous mes livres, surtout ceux qui font compagnie dans la solitude et ceux qui en parlent si bien (i). »

Évidemment, Atala, René, le Génie du Christianisme.

Souveraine est l'influence des lectures premières, — lectures de choix personnel, adoption spontane'e d'un ge'nie préféré, — quand l'âme qui s'ouvre ainsi, et se pénètre, est l'âme toute neuve et toute vibrante d'un poète en formation, d'un poète de génie. Les fragments que je viens de citer établissent une fois de plus la paternité de Chateaubriand par rapport aux maîtres du xixe siècle.

Lamartine n'a point renié ce « père », il Ta proclamé ici et là, et notamment dans la préface de Jocelyn : j'aurais préféré qu'il y parlât moins des gravures, et un peu plus du texte : la préface se serait mieux accordée avec les impressions et les lettres de l'adolescent (Y).

Nous retrouverons Lamartine foulant aux pieds les gazons de la Vallée aux Loups.

(i) Catalogues Charavay.

(2) « J'ai pour ces deux grands génies de la poésie moderne. M. de Saint- Pierre et M. de Chateaubriand, qui furent nos pères et non nos émules, le respect et le culte filial qui se glorifient même d'une plus humble infériorité. Ltrc de leur famille, cela suffit à mon orgueil, comme cela suffisait autrefois à mon bonheur. »

Fontanes aussi avait sa maison de campagne. Le « domaine de Gourbevoie », comparé à la pauvre Valle'e, serait une demeure princière. Il y posse'dait ce dont Chateaubriand ne jouirait qu'aux tardives années : des arbres tout venus, des « routes confuses » où, sous les ramures d'un « bois charmant », s'égarent les pas du promeneur. A part les ombrages de ses platanes et de ses ormeaux, il a cet agrément que la « Vallée » ne connaît pas : des eaux courantes, avec une terrasse au bord de la Seine; à droite et à gauche, des prés toujours verts; et, sur cette terrasse, six tilleuls qui le cachent aux feux du midi . De là, tout le jour, « désoccupé comme un sauvage », il peut, en rêvant, contempler « le flot que suit toujours le flot », voir les barques qui se succèdent, causer avec le pêcheur qui passe en ramant et lui suggère l'idée de l'un de ses chefs-d'œuvre.

Souvent, sans doute, mais certainement en 1808, il eut le bonheur de recevoir, à Courbevoie, les longues visites de Joubert et de Chateaubriand.

Un jour de cette année, peut-être le 6 mars, anniversaire de sa naissance, ou le 25 août, anniversaire de sa fête (saint Louis), il leur lut ces beaux vers :

Je revole au manoir champêtre (1), A mes tilleuls, à mes ormeaux, Et je me sens déjà renaître Sous la fraîcheur de leurs rameaux.

(1) Voir, dans les Portraits littéraires, ce que Sainte-Beuve a écrit, touchant le manoir de Courbevoie : « Ces petites pièces délicieuses, à la façon d'Horace, nous semblent le plus précieux, le plus sûr de l'héritage poétique de Fontanes. Elles sont, pour la plupart, datées de Courbevoie. son Tibur, etc. »

Qu'à Saint-Cloud, devançant l'aurore,

Un autre se consume encore

En vains désirs, en longs regrets ;

Moi, je reste à la cour de Flore

Et de Pomone et de Gérés.

Ici mes heures fugitives Entre l'un et l'autre soleil Couleront doucement oisives Au sein des arts et du sommeil.

Je vous reprends avec ivresse, Vieux auteurs, qui, de ma jeunesse Avez eu les premiers amours !

Grands hommes, qu'on relit sans cesse, Charmez encor mes derniers jours!

Que j'aime ces routes confuses, Et l'abri de ce bois charmant, Où le silence, ami des Muses, L'œil baissé marche lentement !

Sous l'ombre épaisse il se retire, Et sans témoins, cherchant ma lyre, Il me la rend d'un air discret; Je chante, et des vers qu'il m'inspire, L'amitié seule a le secret.

Au bord de ce fleuve limpide, Le long de mes prés toujours verts, Si quelque rimeur insipide Portait son orgueil et ses vers, Qu'en faisant leur ronde fidèle, Mes Pénates en sentinelle L'écartent d'un bras redouté, Môme quand la troupe immortelle Dans l'Institut l'eût adopté !

Mais si Joubert, ami fidèle, Que depuis trente ans je chéris (i), Des cœurs vrais le plus vrai modèle, Vers mes champs accourt de Paris, Qu'on ouvre ! J'aime sa présence ; De la paix et de l'espérance Il a toujours les yeux sereins.

Que de fois sa douce éloquence Apaisa mes plus noirs chagrins !

Et si, de ses courses lointaines, Chateaubriand vient sur ces bords, Muses de Sion et d'Athènes, Entonnez vos plus beaux accords !

Qu'au bruit de vos airs poétiques, Accueilli comme aux jours antiques, Il prenne place en nos foyers, Et loin des troubles politiques Repose ceint de vos lauriers !

Mai, juin : Chaque jour plus e'pris de sa Valle'e, Chateaubriand n'est pas moins qu'autrefois occupe' de plantes et d'oiseaux. La flore de son enclos lui paraît charmante :

« Je retrouvais la laîche digite'e, la belladone vulgaire, la salicaire commune, le millepertuis, le muguet vivace, le saule cendre' : doux sujet de mes premières anthologies.

» Voilà que ma jeunesse vient suspendre ses re'miniscences aux tiges de ces plantes. »

Une petite fleur « encore humide de rose'e » est fixe'e à sa boutonnière. Il y a des fleurs aussi sur son bureau, « auprès du papier » qu'il couvre de son écriture. « C'est sa moisson » de chaque jour. Il a et gardera l'habitude d'herboriser.

Dans les buissons qui limitent la « marche de ses États », ou dans les arbustes qui subsistent de l'ancien verger, il a de'couvert des nids.

O joie ! ô souvenirs ! nids de rossignols, nids de merles, nids de bouvreuils. Il en est qu'il a vu construire brin à brin ; il a compté les œufs, observe' les couleurs, note' les nuances : — celui du bouvreuil ressemble à une conque de nacre et contient quatre perles bleues; celui du rossignol, profond, construit grossièrement, avec des feuilles, des crins, des herbes et de la bourre, cinq œufs d'un bleu verdâtre; celui du merle, cinq œufs d'un vert bleuâtre, tachete's de rouille.

Il a vu apparaître les petits d'abord enveloppés de fin duvet, puis couverts de plume; il les a vus perchés sur le bord de leur couche, et enfin sortant du berceau, « jeunes rois des airs, portant encore la couronne de l'enfance autour de la tête (i). »

Avec un plus vif sentiment qu'en juin 1804, il pourrait, comme alors, écrire dans ses lettres : « Quand j'ai entendu chanter l'alouette, je rentre pour voir un nid de merles qui est dans mon jardin et dont les petits viennent de s'envoler (2) ».

Alors ce n'était que jardin de banlieue, et de locataire. Maintenant, il peut dire en toute vérité « mon jardin ». Les buissons, les nids sont ceux de son enclos.

Chateaubriand aima d'enfance, aima toujours les oiseaux. Au cours de ses voyages, il ne manqua jamais de noter ceux qui s'offraient à sa vue et de consigner les souvenirs qu'ils lui rappelaient. Les comparaisons ou rapprochements avec

(1) Voir Génie du Christianisme.

(2) Lettre à Mmu do Custine.

ces rois des airs sont fre'quents sous sa plume. Quelques exemples :

En parlant de Julie, de Lucile et de lui, il a dit : « Nous prîmes la route de Paris; douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couve'e. »

— A peine de retour à Paris (1800) après l'émigration, n'ayant aucune ressource, et obligé d'emprunter, il avait acheté deux tourterelles : elles roucoulaient beaucoup; en vain, il les enfermait la nuit dans sa petite malle de voyageur; elles n'en roucoulaient que mieux. Dans un moment d'insomnie qu'elles lui causaient, il écrivit pour le Mercure la fameuse lettre à Mme de Staël.

— Avant de lancer Atala (1801), il consulta Fontanes. Arrivé au discours du P. Aubry, « le sage ami » lui dit brusquement, d'une voix rude :

« Ce n'est pas cela; c'est mauvais; refaites cela ! » Je me retirai désolé, raconte-t-il; je ne me sentais pas capable de mieux faire. J'en voulais à Fontanes; je m'en voulais; je n'essayais pas même d'écrire. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m'arriva, adoucie par l'éloignement et rendue plus plaintive par la prison où je les tenais enfermées : l'inspiration me revint; je traçai de suite le discours du missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un seul mot, tel qu'il est resté et qu'il existe aujourd'hui. Le cœur palpitant, je le portai le matin à Fontanes, qui s'écria : « C'est cela ! C'est cela ! Je vous l'avais bien dit que vous feriez mieux ! »

Il se rend à Rome, et traverse la Bourgogne :

Je me suis trouvé engagé dans les monticules, partie de jour, partie de nuit; les oiseaux chantaient de tous côtés, et j'ai entendu à la fois les trois passagers du printemps, le coucou, la caille et le rossignol.

— Quand je me vis pour la première fois au sommet des Alpes (1803), une étrange émotion me saisit. J'étais comme cette alouette qui traversait en même temps que moi le plateau glacé, et qui, après avoir chanté sa petite chanson de la plaine, s'abattait parmi des neiges, au lieu de descendre sur des moissons.

Racontant son excursion au Vésuve :

Je commence à monter par un chemin assez large, entre deux champs de vignes appuyées sur des peupliers... Pas un oiseau. (1804.)

— Dans un article sur l'Angleterre (1801), il avait de'jà remarque' que « les campagnes de cette île sont presque sans oiseaux ».

Et ce fut ainsi à tous les âges et dans tous ses livres, comme dans sa correspondance.

— Mme de Chateaubriand aimait aussi les oiseaux. Nous le constaterons plus tard. « Bêtes à plumes et bêtes à poil », oiseaux et matous, e'taient choye's au logis. De la part de Te'pouse, e'tait-ce sympathie d'instinct ou d'adoption, et pour conformer ses goûts à ceux de son mari ?

Des oiseaux, des chats; pas de chiens. — Tandis que Fontanes e'crivait à Rouget de Lisle : « J'ai lu votre idylle dans votre jardin. Je l'ai mieux goûte'e en pre'sence du modèle. J'ai aussi un bosquet et un chien. Je les aime, comme vous aimez les vôtres; mais je ne les peindrais pas si bien que vous (1). »

Vers le mois de juillet (ou juin), M. de Chateaubriand tomba tout à fait malade. Nous revînmes loger à l'hôtel de Rivoli. Cette maladie

(1) Catalogues d'autographes, Charavay.

fut longue et extrêmement douloureuse. Quelques mois avant, ou peu de temps après, Girodet fit le portrait en pied de mon mari ; il avait encore le teint fort jaune, ce qui ferait croire que ce portrait, d'ailleurs très ressemblant, a poussé au noir : c'est ce qui arrive aux tableaux de Girodet, et qui fit dire à Bonaparte qui vit le portrait au Salon : « Chateaubriand a l'air d'un conspirateur qui descend par la cheminée (i). »

Aussitôt que mon mari se trouva mieux, nous regagnâmes notre retraite, et nous y passâmes le reste de l'année : nous achevâmes de planter notre jardin et nous fîmes quelques additions à notre chaumière. Nous l'embellîmes, entre autres, d'un portique avec deux belles colonnes de marbre noir pur et deux cariatides dont les torses sont antiques.

Nous avions encore beaucoup d'ouvriers qui presque tous couchaient dans la maison, lorsqu'une nuit nous entendîmes des plaintes qui semblaient venir des chambres des domestiques. Je crus que c'était ma femme de chambre qui était malade; je montai chez elle et je la trouvai en effet décomposée; elle était assise sur son lit. Aussitôt qu'elle me vit, elle fit une grimace et jeta un cri qui me fit reculer et prendre la fuite, la croyant folle. Dans l'escalier, je rencontrai sa tante qui lui apportait des serviettes chaudes et qui me dit que ce n'était qu'une colique d'estomac. Un des peintres qui couchait dans le même corridor et qui était accouru au bruit, lui disait : « Ce n'est rien, mademoiselle, ce n'est qu'une colique de peintre : l'odeur vous aura fait mal. » La voyant plus tranquille et bien soignée, j'allais me remettre dans mon lit quand M. de Chateaubriand me cria de sa chambre : « Ah ! voilà le poupon qui passe dans l'escalier;

(i) Bonaparte avait horreur de la basse flatterie. Denon, qui n'en manquait pas, crut faire merveille en mettant le portrait deiM.de Chateaubriand dans un coin obscur du Salon. Bonaparte, s'apercevant de la ruse, dit en parcourant la galerie : « Où est donc le portrait de M. de Chateaubriand ? On m'a dit qu'il était à l'Exposition... » Et le portrait sortit de son cachot. (Note de Mrae de Chateaubriand.)

je l'entends crier. » En effet, j'ouvre la porte, et j'aperçois Marianne, sa tante, qui dégringolait l'escalier. Je la suis et en arrivant après elle chez le jardinier, je vois dans le même lit : le jardinier, sa femme, une négresse, cuisinière d'un de nos voisins, qui était venue de la ville et qui avait peur chez elle, enfin un bambino naissant, noir. comme de l'encre et presque étranglé, et au pied du lit, la pauvre Marianne, plus morte que vive et pleurant à chaudes larmes. Je sortis réservant ma morale pour le lendemain. On soigna la mère et l'enfant; et lorsque le marmot fut vêtu et baptisé, nous l'envoyâmes aux Enfants trouvés.

Pendant que la jardinière faisait la toilette [du petit] elle me disait : « Ah ! c'est bien mal à Mlle Victoire. Ce n'est pas, la pauvre chère demoiselle, qu'elle ait eu tort d'avoir cet enfant, probablement de son prétendu; moi j'en avais deux quand j'ai épousé Benjamin, et j'ai toujours été une honnête femme; mais il fallait le dire à Madame et ne pas lui manquer ainsi : voilà une belle nuit que passe Madame. »

Telle est, si l'on peut s'exprimer ainsi, la candeur du vice dans le peuple de Paris, surtout dans celui des campagnes environnantes. Depuis bien longtemps on n'avait pas l'idée à Chatenay d'une fille qui le fût le jour de ses noces.

Ala fin de juillet, M. et Mmede Chateaubriand se disposaient à partir pour Me're'ville.

Chateaubriand en donne avis à MIIede Las Cases. La forme de la lettre suppose un commerce d'amitié, bien qu'il y ait des airs de crispation. Peut-être l'e'crivit-il sous l'influence de la fièvre à laquelle il fut en proie cet e'te'.

Val de Loup, ce 26 juillet 1808.

Je n'ai passé à Paris que quelques instants, et j'ai été désolé de ne pouvoir aller voir Mrae et Mlle de Las Cases. Je ne sais ce que

c'est que l'histoire de l'artiste que j'ai eu le malheur d'affliger. Je

n'ai jamais eu l'intention d'affliger personne; mais cela doit être une

chose de l'autre monde, puisqu'il y a un an que j'ai cessé de parler

au public. Les derniers mots que je lui ai dits ont eu une trop grande

influence sur ma position pour qu'un étranger puisse aller déterrer

quelque grief ignoré dans une affaire qui a attiré tout l'orage sur

moi. Dans tous les cas, M"e de Las Cases a mille fois gagné sa

cause.

Je conviens que j'ai eu tort, sans savoir de quoi il s'agit. Je

m'avoue félon, ignorant et bavard, mais toujours le très humble

serviteur de MUe et Mme de Las Cases.

DeCh.

Je pars pour Méréville et je vais y faire un assez long séjour. Si Mmes de Las Cases quittent Paris avant que j'aie eu l'honneur de les voir, je leur souhaite un heureux voyage. Mme de Chateaubriand leur offre ses tendres compliments.

(Suscription) A Mlle de Las Cases, rue Saint-Honoré, n° 373) à Paris (i).

De quel artiste est-il ici question ? artiste e'tranger qu'un passage de l'article sur le Voyage en Espagne avait désoblige'.

Le nom du plaignant doit se trouver ci-dessous dans le re'sumé d'un dossier relatif à ce même Voyage (2).

(1) Orig. autog.

(2) « Dossier de pièces relatives au Voyage en Espagne [provenant des éditeurs MM. Treuttel et Wurtz].

» Etat des sommes payées aux artistes qui ont illustré l'ouvrage et où l'on remarque les noms de Duvivier, Dequevauviller, Lerouge, Gossard, Fayn, Mme Queverdo, etc. ; trois reçus du graveur Fayn, four plusieurs gravures fournies far lui; liste des premiers souscripteurs, au nombre desquels se trouvent Bonaparte, Joséphine Beauharnais, Mme Bonaparte mère, le cardinal Fesch, etc. » N'est-il pas piquant d'observer que cet ouvrage, patronné par la famille impériale, et composé par un ami des Bonaparte, fut précisé-

Le séjour de M. et Mme de Chateaubriand à Me're'ville ne se prolongea pas au delà de septembre.

En effet, dès les premiers jours d'octobre, nous les retrouvons à la Valle'e.

Le 4 octobre, il y eut une re'union ple'nière, non plus pour lire les Martyrs.

G'e'tait la Saint-François, fête de Chateaubriand Mme de Chateaubriand invite Clausel et le charge de transmettre l'invitation aux autres amis :

Val de Loup, ce 28 septembre [1808J.

N'oubliez pas de faire des recrues pour mardi prochain, jour de la Saint-François. Il est essentiel que nous connaissions nos convives quelques jours d'avance, pour n'en avoir ni trop ni trop peu. Il en manquera bien sûr deux, les Joubert . Je suis quelquefois tentée d'aller m'établir chez eux, et d'y faire du feu pour avoir prise de possession, afin qu'ils ne puissent pas me mettre à la porte à leur retour : ce qu'ils feront ou devront faire, s'ils sont justes et s'en

ment l'occasion du fameux article ? « Silence de l'abjection », « Néron », « Tacite », « voix du délateur », « chaîne de l'esclave », « tombeau de Mesdames de France ». On juge de l'émoi de la cour. On devine aussi l'attitude de Laborde. Gomme Joubert, il se mit fort en colère, préoccupé du danger encouru par Chateaubriand. Il ne manqua pas de lui appliquer, cette fois avec une robuste conviction, le surnom familier de « Sauvage! » Mais à la cour, il s'efforça de donner le change sur le sens un peu enveloppé du morceau; il se fit le défenseur obstiné de l'imprudent génie. Et tandis que le cardinal Fesch aiguillonnait le lion irrité, Joséphine, Hortense, Fontanes et lui, réussissaient à le calmer.

— Le passage qui avait affligé l'artiste étranger porte que les « planches ont un peu de sécheresse, mais ce défaut tient à la nature même des objets représentés ». Il ne se peut critique plus douce.

tiennent à la peine du talion. — Répondez-moi, mon cher ministre; ou, si vous voulez mieux faire, venez m'apporter votre réponse vousmême.

C'est dans le clergé surtout qu'il faut chercher des convives : n'oubliez pas la visite à l'abbé de Boulogne] (1) et à l'évêque d'Alais.

Ce billet tomba sous les yeux de Chateaubriand. Et soit qu'il ne prît pas son parti de l'absence des Joubert, à pareil jour, soit qu'il trouvât le mot de Mme de Chateaubriand spirituel autant qu'aimable et de nature à faire plaisir aux chers absents, ou pour les deux motifs re'unis, il ajouta de sa main, en guise de post-script um :

C'est moi qui, par hasard, cachette ce billet; et je vous prie de l'envoyer à Joubert (2).

Distrait de la correspondance conservée au château de Coussergues, cet autographe m'est venu de Paris avec beaucoup d'autres. Il donne à penser que nombre de lettres auront été' perdues.

Un curieux détail de la vie intime se trouve impliqué dans l'aimable missive :

En décembre i8o3, Chateaubriand traçait une première esquisse de ses Mémoires. Il écrivait à Joubert :

« Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma pie. Rome y entrera... »

A cette date de tristesse amère remonterait le récit des

(1) Evêque de Troyes, en 1809.

(2) Orig. autog.

tristesses de son enfance, habituellement négligée, rudoye'e même, sous le toit paternel. Nous y lisons ces lignes :

Mais si j'avais des peines qui ne sont pas connues de l'enfance, j'avais aussi des plaisirs... Noël, le premier jour de l'an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, grâce à la religion, étaient pour moi des jours de bonheur. 77 n'y a que la Saint-François qu'on ne chômait point . On n'a jamais célébré ma fête, car je n'ai jamais apporté de joie à personne.

Le texte imprime' de cette première esquisse des Mémoires est pre'ce'de' de la mention : « Commencé en 1809. » Je croirais volontiers qu'on a mal lu le dernier chiffre. Car, en 1809, Ie détail relatif à la Saint-François avait cessé d'être vrai. D'autre part, Chateaubriand fut trop absorbé par l'examen et les notes des Martyrs, puis par la rédaction de X Itinéraire, pour s'occuper alors des Mémoires. Il ne reprit ce travail que deux ans plus tard :

« Vallée aux Loups. — Ce 4 octobre 181 1, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem, me tente à commencer l'histoire de ma vie. »

Il reprend et revise alors le texte que j'attribue à i8o3; il le développe et le divise en chapitres.

« En janvier 181 2, Vallée aux Loups », il relit le passage que j'ai cité. Ce qui précède et ce qui suit le mot relatif à sa fête, il le conserve; le mot lui-même, il l'efface (1).

(1) Autre remarque : Il reprenait au château de Montboissier, en 1817, les Mémoires interrompus par les événements de 1814, et il se demandait : « Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire ? » L'expression paraîtrait exagérée, s'il n'y avait, pour répondre, que « la Vallée aux Loups et Dieppe », seules indications de lieux, laissées à cette date, en tête des chapitres. Au moins faut-il ajouter Rome. — Quelques pages subsistent du

Appelés par Mme de Chateaubriand, c'est que les amis avaient ce'le'bre', plus d'une fois déjà, la Saint-François à la Vallée aux Loups.

Le charmant billet était la première invitation au banquet qui devait si souvent, dans la suite, se renouveler à pareille date et réunir « les vieux amis ».

Je laisse à penser la joie de tous, les assurances de succès pour les Martyrs, et le bonheur du maître de céans.

S'il fallait en croire Sainte-Beuve, cette journée du 4 octobre 1808 aurait été tout entière livrée à la solitude et à la tristesse. Le causeur l'affirme en contant une anecdote sur laquelle il appuie plus que de raison. Après lui, d'habiles critiques, et hier encore M. de Vogué, l'ont exploitée dans le même sens.

Soumettons-la, cette anecdote, à l'épreuve d'un rapide examen.

D'abord le propre texte de Sainte-Beuve :

Le jour même où il avait quarante ans, Chateaubriand passait toute une journée solitaire et mélancolique sous les ombrages de Champlâtreux, et, à M. Mole qui lui demandait la cause de sa tristesse, il livrait cet aveu pénible : « J'ai quarante ans ! » (Causeries du Lundi, 2 février 1857, *• XIII, p. 205.)

Le jour même où il avait quarante ans. Sainte-Beuve voulait dire : le jour même où il croyait avoir quarante ans.

manuscrit; plusieurs me sont venues. L'une de ces pages contient le morceau en question, avec des phrases qui manquent dans l'Esquisse : « avaient l'air de se réjouir avec vous ; où le paysan, dans sa cabane, mangeait le même gâteau que le roi dans son palais; V espérance d'un Pareil jour qui revenait tous les ans, faisait supporter aux misérables 364 [jours] de privations et de travaux. »

En effet, deux ou trois ans après la quarantaine, Chateaubriand croyait encore fermement que son jour de naissance e'tait un 4 octobre. Il écrivait dans V Itinéraire, paru au commencement de 181 1 : « ... J'appris que l'on céle'brait la fête du patron de l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au 4 octobre, jour de la Saint-François, jour de ma naissance et de ma fête. Je courus au chœur et j'offris des vœux pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné la vie à pareil jour. »

Donc, le jour du pénible aveu ne pouvait être qu'un 4 octobre.

Mais l'année ?

Chateaubriand se trompait aussi sur l'année de sa naissance.

Je lis dans une de ses lettres à Guéneau de Mussy : « Villeneuve-sur-Yonne, 9 octobre 1804... Mes trente-cinq ans viennent de sonner, le 4 de ce mois, à cette horloge qui ne marque jamais deux fois la même heure. » Et, ce disant, il faisait sonner deux fois ses trente-cinq ans, à l'horloge qui ne connaît ni répétitions, ni retours.

En réalité, il avait alors trente-six ans. Il eut quarante ans le 4 septembre 1808.

A la date de 1808, était-il mieux renseigné sur l'année de sa naissance, quoique non détrompé sur le jour?

Dans cette supposition, le propos rapporté par Sainte- Beuve aurait été tenu le 4 octobre 1808.

Or, ce jour-là, nous savons qu'il ne risquait pas de le passer, solitaire, sous les ombrages de Champlâtreux. Il était dans sa chère Vallée aux Loups, entouré de ses amis, tout entier à la joie et à la nouveauté de sa fête (célébrée pour la première fois), tout rayonnant de la prochaine gloire des Martyrs.

Supposera-t-on qu'il était, relativement au jour et à l'anne'e, dans la même erreur qu'en 1804 ?

L'anecdote devrait être rattache'e au 4 octobre 1809.

Mais nous verrons qu'à la fin de septembre 1809, il datait une lettre de la Valle'e. Appele's par Mme de Chateaubriand, ses amis allaient ce'lébrer sa fête pour la seconde fois. Ce jour de la Saint-François, il le passa chez lui avec eux. Avant et après le 4 octobre, il est plonge' dans la revision des Martyrs, absorbé par les « notes » et 1' « examen ». Au lieu d'aller semer et perdre ses heures dans les allées de Champlâtreux, il serait tenté de les trouver trop courtes.

Dans le vrai, Chateaubriand se souciait fort peu de savoir au juste son âge. Et par suite, ignorant le jour précis de la quarantaine, il n'était pas tenté, ce même jour, de s'abîmer dans la tristesse. Le 3 mars i832, il « ignorait » encore. A cette date, il répond, de Paris, à un M. Paulmier, commandant de la gendarmerie de Saint-Omer :

M. Paulmier me veut bien demander mon âge : je l'ignore au point que je l'ai laissé en blanc dans les Mémoires d'Outre-Tombe, destinés à ne paraître qu'après ma mort, jusqu'à que j'aie fait venir les pièces officielles. Mais j'ai vu tant de choses que je dois avoir au moins cent cinquante ans.

Je prie M. Paulmier de vouloir bien agréer l'assurance de ma

considération bien distinguée.

De Chateaubriand (i).

Voilà pour le temps de l'aveu. Voici pour le témoin : A qui Chateaubriand aurait-il fait cette sorte de confession ? — « A M. Mole », avons-nous lu, dans les Causeries du Lundi . Or, dans Chateaubriand et son groupe, Sainte-Beuve

(1) Orig. autog.

produit un autre nom, celui de Mme de Pastoret, — sans compter que le mot du quadragénaire se présente avec un développement nouveau, un peu bien dramatise' :

Ici, je noterai un trait qui paraît futile, et qui tient pourtant à une ligne, à une racine profonde de cette nature de poète :

— « Vous me paraissez bien triste aujourd'hui, lui disait un matin Mme de Pastoret en le rencontrant seul dans une allée du parc de Champlâtreux. — Ah! madame, vous l'avouerai-je? répondit-il, i m'arrive aujourd'hui un grand malheur. — Eh ! quoi donc? — C'est que j'ai aujourd'hui quarante ans. » Il voulut (i), du moins, se donner ces malheureux quarante ans un peu plus tard que nature. Le poète est tout à fait comme la femme : il tomberait à genoux, s'il l'osait, devant cette faux qui tranche la jeunesse : « Monsieur le bourreau, encore un moment ! »

O rhétorique!

Chateaubriand à deux genoux devant la faux qui tranche les jours!

Oh! que c'est peu le Chateaubriand de la re'alité!

Telle est la valeur critique de l'aveu auquel Sainte-Beuve fit dire tant de choses. M. de Vogué ne le discute pas. Il l'admet sans conteste et le caractérise ainsi : « On connaît l'anecdote rapportée par Sainte-Beuve : « Vous me paraissez « bien triste aujourd'hui, etc.. » Quand l'âge vint condamner sans l'éteindre cette forme du désir, il se révolta avec une angoisse tragique. Vieillir, ce fut le seul malheur qui l'accabla vraiment et qu'il supporta sans grâce. » Et M. Emile Faguet, dans sa très équitable et très belle étude : « La mélancolie

(i) Lucile, disant son âge au seuil de la prison, se trompait de deux ans. Elle n'était pas mieux renseignée que sonfrère. Dira-t-on qu'elle voulait se rajeunir?

qu'amènent les approches de l'âge mûr a e'té pour lui un de'sespoir et il est resté frappé comme d'une morne stupeur toute la journée où ses quarante ans avaient sonné. »

Des trois amis, Fontanes, Chateaubriand, Joubert, lequel était le moins « épicurien »? Joubert, n'est-ce pas? Or, s'il fallait s'en tenir aux paroles écrites, c'est lui qu'auraient pétrifié les approches de la vieillesse. Il écrivait à Mme de Beaumont, le 10 juillet i8o3 : « A une ou deux pensées près, le reste n'a été qu'une uniforme et stupide considération d'un unique sujet : l'âge où je vais entrer. Ceux que j'y trouve parvenus à mon retour me paraissent si décrépits et si finis que ce spectacle me pétrifie. Je devins arbre quelque temps, il y a deux ans ; cette fois-ci, je deviens marbre. »

Allez donc tirer de ces mots, aussi désolés qu'authentiques, une conclusion quelconque!

Laissons le mot sans autorité, et ne considérons que le regret subjectif.

Est-ce que Chateaubriand l'a si fort ressenti, ce regret?

La jeunesse des écoles manifesta plusieurs fois en son honneur, et le poète en fut flatté. D'où quelques belles phrases sur l'âge heureux, par réciprocité d'admiration. Mais que Chateaubriand ait tant regretté ses vingt et trente et trentecinq ans, qu'il ait regretté le bel âge plus que le commun des mortels, je ne le pense pas, et je pense même le contraire.

Ambassadeur à Londres (1822), il rédige la partie de ses Mémoires relative à sa jeunesse, et, mentionnant une certaine fontaine de Jouvence, il demande : «Qui voudrait revivre? »

Il écrivait à Mme Récamier, le 6 août 1841 : « J'ai entrevu ce matin une dame fort malade et fort spirituelle, qui voyage avec un médecin et qui m'a dit qu'elle ne voudrait pas revivre : tout ce qu'il y a de distingué dans le monde dit cela. »

Ce mot de la vieillesse, en tout semblable à celui de la

maturité, et où l'on voit bien que Chateaubriand exprime son propre sentiment, nous le pouvons accepter comme re'sumant les de'clarations antérieures.

S'il a professé quelques regrets, au sujet de la jeunesse évanouie, et cela lui est arrivé plus d'une fois, c'a été sans amertume ni douleur « tragique », et plutôt avec une douceur attendrie.

Autrement aigus, les cris de son ennui dans la première et dans la pleine jeunesse : « Je m'ennuie de la vie... L'ennui m'a toujours dévoré... Je voudrais n'être pas né... »

En 1808, il n'est plus tenté de parler ainsi. C'est vraiment pour lui l'âge heureux.

Deux mois avant la quarantaine, en juillet 1808, « il tombe malade ». C'est peut-être, observe-t-il, le seul moment où, près de mourir, j'aie eu envie de vivre.

Quand je me sentais tomber en faiblesse, ce qui m'arrivait souvent, je disais à Mme de Chateaubriand : «Soyez tranquille, je vais revenir. » Je perdais connaissance, mais avec une grande impatience intérieure, car je tenais, Dieu sait à quoi. J'avais aussi la passion d'achever ce que je croyais et ce que je crois encore être mon ouvrage le plus correct. Je payais le fruit des fatigues que j'avais éprouvées dans ma course au Levant.

A propos des mots « près de mourir », on pourrait désirer savoir quelle impression lui faisait l'idée de la mort. Pareilles questions ont été posées au sujet d'autres illustres, et, certes, elles ne manquent pas d'intérêt (1). La pensée de la mort

(1) « Combien d'autres manières encore de concevoir, de penser, de sentir la mort par avance ! et qui dépendent à peine du sort que la vie nous a fait, mais plutôt, mais surtout de ce que nous sommes nés, et de ce qu'il y a donc de plus personnel en nous ! »

[V Evolution de la poésie lyrique, par F. Brunetière.)

était familière à Chateaubriand. Elle ne lui rappelait guère « le roi des e'pouvantements », comme à Victor Hugo et à d'autres. L'impression e'tait surtout de douceur et de paix. Il l'appelait la « source de tout repos ».

D'ailleurs, nulle hâte vers elle: nulle passion de l'embrasser avant l'heure; plus rien des fureurs de son adolescence, hantée du suicide, — alors que « l'idée de n'être plus lui saisissait le cœur à la façon d'une joie subite, et lui faisait monter au visage le rouge du désir ».

Mais, non plus, nulle fuite, par le soin exagéré de sa santé, nulle horreur instinctive, nul frisson à son ombre, et, bien plutôt, une attente calme et fière, avec un regard d'intrépide et souriante mélancolie.

De la première à la dernière page de ses écrits, il en parle avec une telle douceur qu'il la ferait aimer : « L'air calme de la tombe », disait-il déjà dans YEssai, « l'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées. » C'est de lui-même que, tout jeune, et se croyant condamné, il parlait de la sorte.

Aussi bien que dans ses œuvres, il y a, dans sa correspondance, un perpétuel mémento quia pulvis es. Ce souvenir jaillit le plus naturellement du monde: il vient de son fond, il fait partie de ses rêves; il en est l'inspiration la plus habituelle, la forme substantielle, pourrais-je dire; il est aussi le frein et le calmant de ses désirs.

Personne plus que lui n'eut la religion des tombeaux. Où qu'il soit, à l'étranger non moins qu'en France, le cimetière attire ses pas, évoque ses souvenirs, rassérène son âme.

Les ruines n'eurent jamais de visiteur plus assidu, d'interprète plus éloquent. Ses ennemis croyaient le diminuer en l'appelant l'Homère des ruines. Ils le louaient d'une juste louange.

Sans doute, l'idée de la mort n'est pas assez, pour l'auteur du Génie du Christianisme, ce qu'elle e'tait pour un Bossuet et un Pascal, ce qu'elle doit être pour le chre'tien : l'appel au tribunal de Dieu. Cette reserve suffit.

Je n'ai pas entrepris de dire ce que Chateaubriand aurait dû être, mais ce qu'il a e'te'.

Octobre passe : il jouit « avec de'lices » des soleils déclinants : les beaux jours vont finir. « J'ai toujours aime' l'automne », de'clare-t-il dans les dernières lignes e'erites à la Valle'e aux Loups.

Et ailleurs : « Je remarquai dans l'herbe des veilleuses, toujours me'lancoliques pour moi, à cause des re'miniscences de mes divers automnes. »

Accoude' au balcon de la tour, tantôt il contemplait la nue fugitive, tantôt le coucher du soleil, tantôt la chute tourbillonnante des feuilles.

Mais « par les temps grisâtres », combien d'heures consume'es à fouiller l'horizon d'un regard obstine'!

Quand, pour la première fois à la Valle'e, il distingua sur le fond terne du ciel les épais bataillons des oiseaux migrateurs, le cœur se mit à lui battre; « il n'avait pas assez de ses yeux pour regarder »; « il e'tait honteux de se trouver si jeune ».

— D'où viennent-ils ? Où s'arrêteront-ils?

Et le souvenir lui revint de Combourg, de Te'tang, de la forêt, le souvenir aussi d'une page fort applaudie, où le château paternel, où la tour de son enfance e'taient associe's aux oiseaux voyageurs :

Par un temps grisâtre d'automne, lorsque la bise souffle sur les champs, que les bois perdent leurs dernières feuilles, une troupe de canards sauvages, tous rangés à la file, traversent en silence un ciel

LA VALLÉE AUX LOUPS ^.3j

mélancolique. S'ils aperçoivent du haut des airs quelque manoir gothique [Combourg], environné d'étangs et de forêts, c'est là qu'ils se préparent à descendre : ils attendent la nuit, et font des évolutions au dessus des bois. Aussitôt que la vapeur du soir enveloppe la vallée, le cou tendu et l'aile sifflante, ils s'abattent tout à coup sur les eaux qui retentissent. Un cri général, suivi d'un profond silence, s'élève dans les marais. Guidés par une petite lumière, qui peut-être brille à l'étroite fenêtre d'une tour, les voyageurs s'approchent des murs à la faveur des roseaux et des ombres. Là, battant des ailes et poussant des cris par intervalles, au milieu du murmure des vents et des pluies, ils saluent l'habitation de l'homme.

Comme dans René, pendant qu'ils volaient au dessus de sa tête, il rêvait : « Je voudrais être sur leurs ailes. »

Si quelqu'un me demandait où sont les preuves de telles rêveries, je re'pondrais que la question ne saurait se poser. Il suffit d'avoir pratique' Chateaubriand pour n'ignorer pas que, chez lui, c'e'tait habitude invincible. Et quant au procédé qui lui attribue les pense'es de ses divers he'ros, ou qui transporte ses personnelles rêveries d'une anne'e à l'autre, il se justifie tout seul; c'est perpétuellement le proce'de' de ses Mémoires : « Les stances que m'inspirèrent ces montagnes, en 1822, retracent assez bien les sentiments qui m'agitaient aux mêmes lieux en i8o3. » — « J'aurais'pu m'appliquer les re'flexions d'Eudore, s'il est permis de se citer soi-même : Le triste murmure de la mer, etc. » — « La page qui termine Y Itinéraire semble e'erite en ce moment même (1839), tant elle reproduit mes sentiments actuels \ Il y a vingt ans, disais-je, etc. »

Dans un premier se'jour à Paris, en 1788, sauvage et tout effarouche', « il demeurait une partie de la nuit la tête penche'e sur son feu qui ne lui disait rien » : « J'e'coutais les

voitures, allant, venant, se croisant; leur roulement lointain imitait le murmure de la mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vent dans mes bois de Combourg. » Le 25 septembre 1 833, il e'erit :

A la nuit tombante, j'entrai dans des bois. Des corneilles criaient en l'air ; leurs épaisses volées tournoyaient au dessus des arbres dont elles se préparaient à couronner la cime. Voilà que je retournai à ma première jeunesse. Je revis les corneilles du mail de Combourg; je crus reprendre ma vie de famille dans le vieux château : ô souvenirs, vous traversez le cœur comme un glaive ! O ma Lucile, bien des années nous ont séparés ! Maintenant la foule de mes jours a passé, et, en se dissipant, me laisse mieux voir ton image.

En i833 encore :

Tandis que je m'efforçais d'être présent au repas, je ne pouvais m'empêcher de regarder les oiseaux et les nuages qui volaient au dessus du festin ; passagers embarqués sur les brises, et qui ont des relations secrètes avec mes destinées; voyageurs, objets de mon envie et dont mes yeux ne peuvent suivre la course aérienne sans une sorte d'attendrissement.

En 1843, dans la Vie de Rancé :

Les collines assemblées autour de la Vallée la cachent au reste de la terre... Je crois, en la voyant, revoir mes bois de Combourg, aux clartés alenties du soleil... Quelles soirées d'automne ! Qu'ils sont beaux ces bruits des derniers jours de l'année.

De 1788 a 1843, dates extrêmes, le fil des rêveries similaires est ininterrompu.

Des preuves? Je rappellerais le mot des Mémoires e'erit

en 1812 : « Maintes fois, envoyant le soleil se coucher dans les forêts de l'Amérique, je me suis rappelé les bois de Com bourg. Mes souvenirs se font écho. » Je prie le lecteur de remarquer ce dernier trait.

N'est-ce pas à la Vallée aux Loups, et précisément en 1808, qu'il composa l'épisode, tant choyé, de la Druidesse, ou du moins, qu'il le soumit au jugement de ses amis, et le remania sur les conseils de Fontanes ? « Ici... je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. »

Or cet épisode a pour théâtre la Bretagne : elle y est décrite en traits merveilleusement poétiques et précis. Le château où commandait Eudore, quel en fut le type idéal, sinon Combourg? « Il était bâti sur un roc, appuyé contre une forêt, et baigné par un lac. » Velléda s'abandonne « à ses rêveries ». Lesquelles ? Ce sont les rêveries coutumières de René. Qu'on relise ces deux chapitres, enfants de la Vallée, et Ton ne pensera plus à me demander des preuves, — à moins que, ravi de ces belles citations, ce ne soit pour me porter à les multiplier. De mon côté, j'avoue que j'y trouve un grand charme. Mais de plus, et surtout, elles nous livrent le secret et le tour des rêveries où sans cesse retombait Chateaubriand.

Oui, à cette date, ilrêvait du pays natal, et du château de Combourg. En octobre, il se « remémorait » la page du Génie du Christianisme sur les oiseaux migrateurs, ne fût-ce que pour éviter d'en reparler dans les mêmes termes. Nous lisons dans les Martyrs, et trois pages seulement après l'épisode de Velléda : « Avions-nous besoin des fables d'Alcyon et de Ceyx, pour trouver des rapports attendrissants entre les oiseaux qui passent sur les mers et nos destinées ? En voyant se suspendre à nos mâts des hirondelles fatiguées, nous étions tentés de les interroger touchant notre patrie. Elles

avaient peut-être voltigé autour de notre demeure et suspendu leur nid à notre toit (i). >

(i) « Nous reçûmes à bord trois nouveaux passagers, deux bergeronnettes et une hirondelle. Je ne sais ce qui avait pu engager les premières à quitter les troupeaux; quant à la dernière, elle allait peut-être en Syrie et elle venait peut-être de France. J'étais bien tenté de lui demander des nouvelles de ce toit paternel que j'avais quitté depuis si longtemps. Je me rappelle que, dans mon enfance, je passais des heures entières à voir, avec je ne sais quel regard triste, voltiger les hirondelles en automne; un secret instinct me disait que je serais voyageur comme ces oiseaux. Ils se réunissaient, à la fin du mois de septembre, dans les joncs d'un grand étang : là, poussant des cris et exécutant mille évolutions sur les eaux, ils semblaient essayer leurs ailes et se préparer à de longs pèlerinages.

» Pourquoi, de tous les souvenirs de l'existence, préférons-nous ceux qui remontent vers notre berceau ? Les jouissances de l'amour-propre, les illusions de la jeunesse, ne se présentent point avec charme à la mémoire; nous y trouvons au contraire de l'aridité ou de l'amertume; mais les plus petites circonstances réveillent au fond du cœur les émotions du premier âge, et toujours avec un attrait nouveau. Au bord des lacs de l'Amérique, dans un désert inconnu qui ne raconte rien au voyageur, dans une terre qui n'a pour elle que la grandeur de sa solitude, une hirondelle suffisait pour me retracer les scènes des premiers jours de ma vie, comme elle me les a rappelées sur la mer de Syrie, à la vue d'une terre antique, retentissante de la voix des siècles et des traditions de l'histoire. » (Itinéraire.)

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