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VARIÉTÉS

N. B. — Nous avons annoncé, il y a quelque temps, le départ de M. de Chateaubriand pour la Grèce. Nous croyons faire plaisir aux lecteurs du Mercure en leur donnant des nouvelles d'un voyageur auquel s'intéressent si vivement les amis de la religion et des lettres. Voici l'extrait d'une lettre écrite à un de ses amis, la veille de son embarquement :

Trieste, 30 juillet.

Je trouve en arrivant ici, mon cher ami, un vaisseau autrichien qui part à l'instant même pour Smyrne ; il me déposera en Crète ou à Athènes, d'après les vents. Dans tous les cas, je serai, à Smyrne

même, en lieu de poursuivre ma route vers Athènes ou Jérusalem, selon les circonstances. Jusqu'à présent donc, tout va bien. J'ai trouvé partout de l'intérêt et le désir de m'être utile.

A Venise, on venait de publier une nouvelle traduction du Génie du Christianisme.

Cette Venise, si je ne me trompe, vous déplairait autant qu'à moi. C'est une ville contre nature. On n'y peut faire un pas sans être obligé de s'embarquer, ou bien on est réduit à tourner dans d'étroits passages plus semblables à des corridors qu'à des rues. La place Saint-Marc seule, par l'ensemble plus que par la beauté des bâtiments, est fort remarquable et mérite sa renommée. L'architecture de Venise, presque toute de Palladio, est trop capricieuse et trop variée. Ce sont presque toujours deux ou même trois palais bâtis les uns sur les autres.

Ces fameuses gondoles toutes noires ont l'air de bateaux qui portent des cercueils. J'ai pris la première que j'ai vue pour un mort qu'on portait en terre.

Le ciel n'est pas notre ciel de delà l'Apennin; point d'antiquités. Rome et Naples, mon cher ami, et un peu Florence, voilà toute l'Italie.

Il y a cependant quelque chose de remarquable à Venise : c'est la multitude de couvents placés sur des îles et sur des écueils autour de la ville, comme ces forts et ces bastions qui défendent ailleurs les villes maritimes. L'effet de ces monuments religieux, la nuit, sur une mer paisible, est pittoresque et touchant. Il reste quelques bons tableaux de Paul Véronèse, de son frère, du Tintoret, du Bassan et du Titien. J'ai été visiter le tombeau de ce dernier. Il est aussi difficile à trouver que celui du Tasse à Rome. Pour pouvoir lire l'épitaphe, il m'a fallu, comme nous avions été obligés de le faire à Saint-Onuphre, déranger un énorme banc qui la couvre tout entière.

Je tâcherai de vous adresser quelque chose d'Athènes.

LE VOYAGE D ORIENT ET L EXIL 5bô

Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse tendrement. Je vous souhaite joie et santé. Rappelez-moi au souvenir de Mme Bfertin ]. Je m'embarquerai demain matin 31. Le vent est bon. Je vous écris le 30, à onze heures du soir. Adieu, encore une fois. Vale et me ama. De Chateaubriand.

Une bonne partie de cette lettre se retrouve dans Y Itinéraire :

J'arrivai à Venise le 23; j'examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur passée : on me montra quelques bons tableaux du Tintoret, de Paul Véronèse et de sou frère, du Bassan et du Titien. Je cherchai dans une église déserte le tombeau de ce dernier peintre et feus quelque peine à le trouver; la même chose m'était arrivée à Rome pour le tombeau du Tasse. Après tout, les cendres d'un poète religieux et infortuné ne sont pas trop mal placées dans un ermitage; le chantre de la Jérusalem semble s'être réfugié dans cette sépulture ignorée, comme pour échapper aux persécutions des hommes : il remplit le monde de sa renommée et repose lui-même inconnu sous l'oranger de Saint-Onuphre.

Je quittai Venise le 28 et je m'embarquai, à dix heures du soir, pour me rendre en terre ferme. Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des îles dont la plage est semée. Ces îles, au lieu d'être couvertes de forts et de bastions, sont occupées par des églises et des monastères. Les cloches des hospices et des lazarets se faisaient entendre et ne rappelaient que des idées de calme et de secours au milieu de l'empire des tempêtes et des dangers. Nous nous approchâmes assez d'une de ces retraites pour entrevoir des moines qui regardaient passer notre gondole : ils avaient l'air de vieux nautoniers rentrés au port après de longues traverses. Peut-être bénissaient-ils le voyageur, car ils se souvenaient d'avoir été comme lui étrangers dans la terre d'Egypte : Fuistis enim et vos advence in terra Egypti.

Rapprochez de cette page la lettre à Bertin.

Ici, l'impression est on ne peut plus contraire à Venise. Là, pas un mot qui ne soit favorable.

Et combien plus de'veloppe', dans Yltinêraire^ le gracieux passage de la lettre sur les couvents. Le correspondant s'e'tait contente' de dire :

« L'effet de ces monuments religieux, la nuit, sur une mer paisible, est pittoresque et touchant. »

Comment et pourquoi pittoresque ?

C'est merveille, vraiment, de voir avec quelle pre'cision les nuances distinctes du fuyant paysage sont saisies, traduites et fixe'es dans le livre.

Au lieu des mots « la nuit, sur une mer paisible », qui ne disent rien de spe'cial, remarquez la succession des douces images : « Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'e'loignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des îles dont la plage est seme'e... », etc. Pas un terme abstrait.

Tous les mots peignent et parlent aux yeux.

Le tableau serait incomplet s'il ne s'y mêlait quelque chose d'humain; s'il ne disait rien au cœur et à l'âme; si le sentiment n'accompagnait pas la sensation.

Chateaubriand est trop grand peintre pour l'oublier. « Pittoresque » ne lui suffit pas : il ajoute aussitôt « touchant » dans sa lettre.

Comment et pourquoi touchant?

Relisez la page de l'Itinéraire. Après la vision physique, voici l'impression morale, la peinture psychologique, le'gèrement teinte'e de mélancolie sereine : « Ces îles, au lieu d'être couvertes de forts et de bastions, sont occupe'es par des

églises et par des monastères. Les cloches des hospices et des lazarets se faisaient entendre et ne rappelaient que des ide'es de calme et de secours au milieu de l'empire des tempêtes et des dangers. Nous nous approchâmes assez d'une de ces retraites pour entrevoir des moines qui regardaient passer notre gondole : ils avaient l'air de vieux nautoniers rentre's au port après de longues traverses. Peut-être bénissaient-ils le voyageur, car ils se souvenaient d'avoir e'té comme lui étrangers dans la terre d'Egypte. »

On a remarqué, dans la lettre, une première série de points indiquant quelques suppressions. Là, je suppose, se trouvait un passage fort semblable à celui qui concerne le Tasse dans l'Itinéraire. Seulement, la note personnelle, le retour sur soi devait être plus directement marqué sous la plume du voyageur écrivant à son ami.

En imprimant la lettre, les directeurs du Mercure, par prudence, auront supprimé cette note-là.

Chateaubriand l'aura rétablie peut-être en épaississant le voile sur l'application qu'il s'en faisait, en mettant le tout sur le compte du « poète religieux et infortuné réfugié dans cette sépulture ignorée, comme pour échapper aux persécutions des hommes ».

Tandis qu'il rétablit ce que d'autres avaient supprimé, il supprime ce qu'ils avaient laissé passer. Témoin les fameuses gondoles : « J'ai pris la première que j'ai vue pour un mort qu'on portait en terre. »

Le goût exquis de Joubert repoussait l'étrangeté d'un tel rapprochement. « Je meurs moi-même, écrivait-il à Mme de Vintimille, je meurs de peur que le Publiciste ne s'empare de cette phrase. »

Lorsque Chateaubriand soumit Y Itinéraire, en lectures, aux critiques de ses amis, Joubert n'aura pas manqué de

s'élever contre ces gondoles avec la sincérité' et la vivacité soit de son goût, soit de son amitié. De son côté, Chateaubriand était bien trop docile pour conserver le passage incriminé.

Toujours est-il que les gondoles noires ne reparurent point dans l'ouvrage.

L'illustre voyageur revit Venise en i833. Son impression, cette fois, fut tellement enthousiaste, qu'il fît le rêve de s'établir dans cette ville, avec Mme de Chateaubriand, pour y vivre et pour y mourir.

Quant aux gondoles noires, elles réveillèrent en lui exactement la même association d'idées qu'en 1806.

Après tant d'années, il se ressouvint, sans doute, et de sa première lettre, et des vives critiques de Joubert, et du passage sacrifié. Or, comme il avait à décrire le cimetière de Saint-Christophe, à Venise, il reprit l'idée de jadis; et je ne sais si quelques-uns ne seront pas d'avis qu'il la justifie par la manière dont il la met en œuvre :

Les cercueils des particuliers sont conduits à ce lugubre bazar dans des gondoles particulières, et suivis d'un prêtre dans une autre gondole. Comme les gondoles ressemblent à des bières, elles conviennent à la cérémonie. Une nacelle plus grande, omnibus du Cocyte, fait le service des hôpitaux. Ainsi se trouvent renouvelés les enterrements de l'Egypte et les fables de Caron et de sa barque. (Mémoires, t. VI, p. 187.)

Dans ce même passage se trouve une phrase que signale avec admiration le critique des Lundis :

« On citerait de ces paroles, qui semblent couler d'une lèvre d'or et qui rappellent l'antique beauté avec le sentiment

moderne, c'est-à-dire le genre de beauté propre à M. de Chateaubriand, celle où il est vraiment cre'ateur. Une seule de ces paroles me revient en ce moment : c'est quand, revoyant Venise, en iS33, il va promener sa rêverie au Lido et qu'il y retrouve la mer, cette patrie qui voyage avec ?ious : « J'adressai, dit-il, des paroles d'amour aux vagues, mes fidèles compagnes. Je plongeai mes mains dans la mer; je portai à ma bouche son eau sacrée sans en sentir l'amertume. »

Nous voyons par cet exemple comment, de la lettre à Yltinéraire, le texte s'e'tait de'veloppé en même temps que pre'cise'.

Celui qui voudrait se représenter ce que pouvait bien être le texte original des autres lettres utilise'es n'aurait qu'à re'duire, par une méthode contraire, les grands tableaux de l'ouvrage aux traits essentiels d'une esquisse. Encore faudraitil choisir ces traits selon les particularite's du commerce épistolaire. Ce petit travail de critique litte'raire ne serait pas sans charme, l'imagination devant se mettre de la partie.

Revenons un peu. Chateaubriand quitte Paris le i3 juillet 1806.

De Lyon, il adresse à Joubert une première lettre : « Il m'apprenait qu'à Nevers on l'avait jeté dans la Loire. » Seconde lettre, de Turin, au même : « Il a pensé être brûlé; sans son courage et son industrie, — car l'abominable ose se vanter, — lui, sa femme, la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air. » Troisième lettre, de Milan, toujours au même : « Elle est d'un sage... Il m'apprend, entre autres, qu'il a déterminé sa femme à revenir aussitôt après son départ; il m'annonce que nous la verrons dans un mois et que nous pourrons l'emmener avec nous à Villeneuve, ce qui me fait grand plaisir. » Quatrième lettre, celle-là par la plume

de Mme de Chateaubriand : « Il ne vous écrira pas de Venise; c'est moi qu'il a charge'e de ce plaisir. » Plaisir réciproque. La lettre était des plus spirituelles.

Joubert en copiait un passage à l'intention de Mme de Vintimille, et il le lui envoyait avec ces mots que je dédie au lecteur : « Cette plume vive et leste mérite, je crois, de vous faire quelque plaisir. »

Venise, 26 juillet 1806.

Je vous écris à bord du Lion d'Or, car les maisons ici ne sont autre chose que des vaisseaux à l'ancre. On voit de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a cependant un petit coin, qu'on appelle la place Saint-Marc, et c'est là que les habitants vont se sécher le soir; je vais y aller aussi après mon dîner. Il vero Pulcùiello, qui a survécu au Doge, fait sa résidence sur cette belle place; au reste, je me réserve à vous parler de l'Italie quand je serai à Villeneuve, parce que, comme vous savez, verba volant... c'est du latin ! Je laisse au grand peintre qui est avec moi le reste du proverbe; mais tout ce que je puis vous dire à la louange de l'Italie, c'est que je vous y souhaite.

M. de Chateaubriand ne vous écrira pas de Venise; c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. Il partira lundi pour Trieste. Il a trouvé ici deux maudits juifs qui lui ont donné les plus belles espérances pour son voyage. Il vous a écrit de Turin et de Milan; il dit que vous devez être content de lui. Il est tout glorieux aujourd'hui, parce qu'il a trouvé une nouvelle traduction de son ouvrage qui s'imprime ici et qui paraît dans ce moment. Pour moi, je ne suis que triste, puisque je vais bientôt le perdre. J'attends le pauvre Ballanche, qui quitte tout pour venir me chercher. Je ne resterai point en Italie, j'y suis trop loin de vous. Je vous ai quittés pour quelqu'un que j'aimais mieux que vous; mais maintenant n'êtes-vous pas, dans le monde qu'il m'est permis d'habiter, les personnes que j'aime le mieux? Préparez-vous donc à me recevoir

LE VOYAGE D'ORIENT ET L'EXIL 35g

à Villeneuve, et écrivez-moi un mot de consolation à Turin et à Milan, dût ce mot être perdu.

Mille choses tendres à toute la famille. Rappelez-nous au souvenir des Fontanes et de M. Mole.

Cinquième, de Venise, 26 juillet, à Mmo de Talaru : « Nous avions une grand'mère commune et elle voulait bien m'appeler son cousin. Veuve du comte de Glermont-Tonnerre, elle se remaria depuis au marquis de Talaru. Elle avait, en prison, converti M. de La Harpe. » (Mémoires.)

La lettre du voyageur à cette cousine est absolument charmante. Villemain en a cite' trois lignes, et n'a pas su en respecter le texte :

A Madame de Talaru, rue des Saints-Pères, à Paris.

Venise, 26 juillet 1806.

Mme de Chateaubriand vous a écrit de Milan, ma chère cousine. C'est moi qui me charge aujourd'hui de vous parler pour elle et pour moi. Vous voyez que nous sommes à Venise. Je pars aprèsdemain pour Trieste, où j'ai presque, à présent, la certitude de trouver un vaisseau neutre pour le Levant. Avec quel plaisir, ma chère cousine, nous vous retrouverons après nos voyages ! Ma femme, je crois, retournera la première à Paris, et moi j'espère y être toujours dans le mois de décembre. Alors, plus de courses sur cette terre; plus d'envie de changer de climats. J'irai habiter quelque petite chaumière auprès de votre château; j'y mettrai en ordre mes barbouillages; je tâcherai de devenir une personne sérieuse, tranquille et grave. Il y a cependant quelques sentiments en moi que je ne veux pas changer; vous les connaissez : ils seront éternellement les mêmes, ainsi que la tendre amitié que je vous ai vouée.

Ma femme est charmée de l'Italie, où cependant elle ne voudrait pas demeurer. Elle est raisonnable, aimable, gentille; elle dit qu'elle ne compte guère que sur vous; elle meurt d'envie d'en être à la partie fixe de notre vie. Je lui jure que je ne voyagerai plus, et je tiendrai ma parole. Cette dernière excursion était absolument nécessaire pour achever mon ouvrage, et encore plus pour compléter dans mon esprit une suite d'observations et de connaissances pour lesquelles j'ai déjà tant fait de sacrifices. J'espère que vous m'avez déjà pardonné : je charge M. de T[alaru] de plaider ma cause. Au reste, j'ai reçu partout des marques d'une bienveillance extrême : j'ai trouvé ici une nouvelle traduction du Génie, et j'ai presque autant d'amis à Venise qu'à Paris.

A propos d'amis, avez-vous vu M. Joubert, M. Fontanes, Mme de Coislin ? Mais je vous fais des questions sans songer que je n'en recevrai pas la réponse, puisque je voyagerai vers la Grèce au moment où vous recevrez cette lettre-ci.

Adieu donc, très chère, très aimée et très aimable cousine. Tendres souvenirs à MM. Court et Chavana. Ma femme se joint à moi dans tout ceci et vous prie de lui conserver votre amitié.

Chat.

Nouvelle lettre de Mme de Chateaubriand à Mme Joubert, « encore plus piquante » :

Venise, 29 juillet.

M. de Chateaubriand est parti hier au soir à dix heures. Je n'ai point eu, Madame, la permission de le suivre, comme vous le croyiez et comme je l'espérais. Il a craint pour moi les fatigues du voyage, et je n'ai pu lui faire comprendre tout ce que je souffrirais pendant son absence. Au reste, tout le monde m'assure ici que ce voyage n'est nullement dangereux; mais je sais combien est funeste le golfe Adriatique et les malheurs que peut

causer le blanc Iapyx (i). Enfin, je le pleure déjà comme mort, et il ne me reste qu'autant d'espérance qu'il en faut pour me donner une agitation plus insupportable que la douleur.

J'écrirai à M. Joubert quand ma tête sera un peu remise. Aujourd'hui je suis accablée du départ de M. de Chateaubriand et frappée du sirocco. Ce vent vous coupe bras et jambes. Quand il souffle, un Italien ne peut vous dire autre chose que sirocco, sirocco, et vous lui répondez sirocco, sirocco. Avec ce mot, pendant l'été, à Venise, vous savez tout autant d'italien qu'il en faut pour la plus longue conversation (2).

Sixième, septième, huitième lettre de Trieste, à Bertin, à Fontanes, à Joubert. Fontanes résume la sienne à Gue'neau de Mussy :

Du 27 août 1806 : « A propos de Chateaubriand, il m'a écrit une lettre aimable et touchante, datée de Trieste. Il était prêt à partir pour Smyrne •, il me parle de vous et me charge de vous recommander le souvenir du voyageur. Il est sur les ruines d'Athènes, dans ce moment, ou sur la cime du mont Liban. Il me promet bien qu'après cette course il s'arrêtera, etc. »

Et Joubert, à Mme de Vintimille :

10 août 1806 : « Chateaubriand parle déjà de son retour. « Il » nous racontera », dit-il, « dans nos foyers, à la fin de cet automne, » les choses des pays lointains. » En arrivant à Trieste, le 30 juillet, il a trouvé dans le port un navire autrichien, prêt à partir pour Smyrne le lendemain, et qui semblait avoir appareillé pour lui. Aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il l'a très chrétiennement remerciée et s'est enfin senti content et charmé de son sort. »

(1) Horace.

(2) Les Correspondants de Joubert.

Le voyageur passe dix jours en mer, sans toucher terre.

« Le 10 août, à midi, nous jetâmes l'ancre devant Modon. A une heure, je foulais le sol de la Grèce, j'étais à dix lieues d'Olympie, à trente de Sparte, sur le chemin que suivit Te'lémaque pour aller demander des nouvelles d'Ulysse à Ménélas; il n'y avait pas un mois que j'avais quitte' Paris. »

Le 10, de Modon, à peine débarqué, neuvième lettre.

Le 12, de Coron, dixième. Mme de Chateaubriand e'crit à Joubert : « Je viens de recevoir une lettre de notre cher voyageur... Il dit qu'il va traverser le Péloponèse et qu'après avoir vu Sparte, Argos, l'Arcadie et Athènes, son vaisseau le portera à Constantinople, d'où il reviendra en France. Aurait-il oublié Jérusalem? Je n'ose m'en flatter, je n'ose même le désirer... »

Un mois s'est écoulé depuis l'heure des adieux. En retranchant les dix jours passés en mer, dix lettres en vingt jours, dix dont il soit fait mention. Plus de dix vraisemblablement. N'est-ce pas le fait d'un bon et brave cœur? Pendant la suite du voyage, son affectueuse fidélité ne se démentit pas. Et si l'on veut avoir égard, soit aux longues périodes de mer, soit aux marches forcées, soit aux fatigues de telles courses sous un climat débilitant, soit aux notes très détaillées qui s'accumulaient dans son journal, on reconnaîtra qu'il était difficile défaire mieux.

A défaut des textes originaux qui ont péri, le passage suivant des Mémoires nous guidera très sûrement; il nous servira de flambeau :

« J'arrivai à Paris avant les nouvelles que je donnais de moi; j'avais devancé ma vie. Tout insignifiantes que sont les lettres que j'écrivais, je les parcours comme on regarde de méchants dessins qui représentent des lieux qu'on a visités. Ces billets datés de Modon, d'Athènes, de Zéa, de Smyrne

et de Constantinople ; de Jaffa, de Jérusalem, & Alexandrie, de Tunis, de Grenade, de Madrid et de Burgos; ces lignes trace'es sur toutes sortes de papier, avec toute sorte d'encre, apporte'es par tous les vents, m'intéressent. »

L'énumération ne comprend que les lettres qui lui revinrent; elle serait très incomplète s'il fallait l'entendre des lettres écrites aux uns et aux autres. Au surplus, le mot billet n'est pas exclusif d'un texte étendu. M. de Clausel disait à ses enfants : « Notre voyageur me fit l'amitié de m'écrire une lettre en plusieurs pages, de Constantinople, que vous trouverez dans le tiroir de notre bibliothèque à Coussergues. » Elle ne s'est pas retrouvée. Chateaubriand l'aura peut-être redemandée à l'intention de ses Mémoires. Ce qui le frappait au premier coup d'oeil, dans les pays qu'il traversait et d'où il correspondait; ces premières impressions, les plus sûres et les meilleures; ces rapides ébauches, soudain tracées par la main du maître, en face des objets à peindre, voilà ce qu'il jetait, à la hâte, soit dans ses lettres, soit dans ses notes; ce qu'il transportait de ses lettres dans ses notes, de ses notes dans ses lettres.

De cette habitude, j'ai produit une preuve dans la lettre à Bertin : je pourrais en produire d'autres.

En relevant certains passages sur Modon, Athènes, Zéa, Smyrne, Constantinople, Jaffa, Jérusalem, Alexandrie, Tunis, Grenade, Madrid et Burgos, nous ressaisirions quelques traits tantôt groupés, tantôt épars, les traits saillants des lettres datées de ces mêmes villes. Je conseille au lecteur de se livrer à cette petite étude : elle n'est pas sans charme; du moins en a-t-elle eu pour moi. Ces passages de V Itinéraire sont d'une très agréable lecture, et l'on y surprend, à de certains mots rapides, l'émotion du voyageur, j'allais dire du correspondant et de l'ami.

Quelques extraits, seulement pour appuyer le conseil :

Athènes, du 23 au 26. Dans les pages consacre'es aux plus belles ruines qui soient, je craindrais d'isoler un trait par l'analyse, de découper le merveilleux tableau. J'ai lu et relu; je n'ai su qu'admirer.

Chateaubriand descendit chez M. Fauvel; il lui remit aussitôt des lettres de M. de Choiseul et de M. de Talleyrand. M. Fauvel e'tait aussi empressé de lui montrer la ville que le voyageur e'tait impatient de la visiter. Il lui conseilla cependant de laisser passer la grande chaleur du jour : « Quel plaisir pour moi d'être loge' à Athènes dans une chambre pleine des plâtres moule's du Parthénon... Je courais à toutes les fenêtres pour de'couvrir au moins quelque chose dans les rues; mais c'e'tait inutilement. »

En attendant le dîner, que faire donc? Correspondre. Il y avait dix jours qu'il ne l'avait pu.

S'il e'crivit dès son arrive'e, il dut parler des jours pre'ce'dents. Or, sous la date du 21, voici le passage attendri de Y Itinéraire :

Nous commençâmes à gravir le mont Oneïus. J'arrêtais souvent mon cheval au milieu des pins, des lauriers et des myrtes pour regarder en arrière. Je contemplais tristement les deux mers, surtout celle qui s'étendait au couchant, et qui semblait me tenter par les souvenirs de la France. Cette mer était si tranquille ! Le chemin était si court ! Dans quelques jours j'aurais pu revoir mes amis ! Je ramenais mes regards sur le Péloponèse, sur Corinthe, sur l'isthme, sur l'endroit où se célébraient les jeux : quel désert ! quel silence ! Infortuné pays ! Malheureux Grecs ! La France perdra-t-elle aussi sa gloire ? Sera-t-elle aussi dévastée, foulée aux pieds dans la suite des siècles ?

Cette image de ma patrie, qui vint tout à coup se mêler aux tableaux que j'avais sous les yeux, m'attendrit : je ne pensais plus

qu'avec peine à l'espace qu'il fallait encore parcourir avant de revoir mes pénates. J'étais comme l'ami de la fable, alarmé d'un songe; et je serais volontiers retourné vers mon pays pour lui dire :

Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu;

J'ai craint qu'il ne fût vrai; je suis vite accouru.

Ce maudit songe en est la cause.

De Zéa, lettres à Fontanes et à Mme de Chateaubriand, le 3o août; l'Itinéraire porte, par erreur, septembre :

Tant de joie auprès du grand deuil de la Grèce ! Une idée me faisait rire : je me représentais mes amis occupés de moi en France : je les voyais me suivre en pensée, s'exagérer mes fatigues, s'inquiéter de mes périls : ils eussent été bien surpris s'ils m'eussent aperçu tout à coup, le visage à demi brûlé (coup de soleil « attrapé » à Keratia), assistant dans une des Cyclades à une noce de village, applaudissant aux chansons de Mlles Pengali qui chantaient en grec :

Ah ! vous dirai-je, maman, etc.,

tandis que M. Pengali poussait des cris, que les coqs s'égosillaient, et que les souvenirs d'Ioulis, d'Aristée, de Simonide, étaient complètement effacés.

Nouvelle lettre à Fontanes. Celui-ci en parle à M. de Bonald, et son e'pître, je me fais un bonheur de l'insérer ici, parce qu'elle est belle, fort peu connue, et que le caractère du correspondant s'y marque nettement : — ge'ne'reux, favorable au talent, « paresseux pour e'crire, mais jamais pour servir ».

A l'audience, on [l'empereur] est venu à moi avec l'air de la plus excessive bienveillance : « Que votre ami vienne à Paris ; à

deux cents lieues, il est difficile de se bien entendre. » Voilà les propres mots de celui qui peut tout. J'ai répété ce que je savais déjà de votre situation, des devoirs respectables qui vous enchaînaient dans vos montagnes. On ne m'a répondu que par ces mots : « Qu'il vienne », et l'on m'a quitté.

Je crois qu'il faut venir à tout prix ; les motifs les plus importants doivent vous y engager. D'abord un grand talent n'est bien qu'à Paris. La scène change à chaque instant. Du fond de vos montagnes, vous ne pouvez juger parfaitement ce qui convient à cette succession rapide d'événements qui renferme dans chaque jour ce qu'il fallait jadis pour remplir tout un siècle. Le génie le plus élevé ne peut suppléer à ces notions positives qu'on ne peut avoir qu'à la source de tous les mouvements.

Pour l'intérêt de votre grand talent, VENEZ...

De plus, à Paris, l'opinion publique vous protège de toutes les manières. Des autorités subalternes n'oseront persécuter un homme de génie en présence de l'autorité suprême, qui a lu ses écrits et qui les estime.

Pour votre propre sûreté, venez encore...

La conversation que je vous ai transmise au commencement de cette lettre prouve des intentions bienveillantes à votre égard... Si j'ai bien compris le mot qu'il vienne, j'ose dire que vous ne devez pas hésiter un moment pour l'intérêt de votre famille.

Ainsi, au nom même de vos enfants, venez... Vous avez prévu plusieurs des grandes choses accomplies en Allemagne : je voudrais en conséquence quelques mots sur l'auteur de tant de prodiges. Vous aimez les grandes monarchies, il en fait partout. Vous désirez l'extinction du système démocratique, il vous sert à souhait. Vous appelez de tous vos vœux la réunion des Églises, vous l'aurez peutêtre. Vous n'aimez pas les Anglais, qui mieux que lui peut nous en venger ? Il me semble qu'aucun fondateur de société ne devait plus être selon vos désirs...

Je sais que tout est sincérité dans votre cœur, comme tout est lumière dans votre esprit; c'est pour cela que je souhaite vivement

lire l'éloge du plus grand des souverains, fait par le premier des écrivains politiques de mon siècle. Je me garderai bien de parler, à une âme aussi noble que la vôtre, des avantages qu'une telle profession de foi vous assurerait contre vos ennemis : je ne vous demande que justice et vérité. Vous seriez juste et vrai contre vousmême; soyez-le aussi quand la vérité peut vous être utile.

Je ne dois pas vous laisser ignorer que M. de Talleyrand a parlé très hautement en votre faveur dans cette occasion : il sent tout ce que vous valez. Sa conduite m'a enchanté. Il y a eu contre vous un peu de jalousie littéraire, si j'en crois M. de Talleyrand. Des subalternes, qui prétendent être aussi des écrivains profonds, n'aiment pas, dit-on, ceux qui ont une vraie profondeur sans l'affecter et sans rien prétendre. . . Quoi qu'il en soit, venez à Paris chercher la gloire et tout ce qui doit l'accompagner sous un gouvernement éclairé.

Adieu, monsieur, soyez sûr que mon amitié, un peu paresseuse pour écrire, ne l'est jamais pour servir. Adressez-vous à moi toutes les fois que vous en aurez besoin. Vous ne pouvez me donner un plus doux témoignage de la vôtre. Je vous embrasse tendrement.

Font anes.

Paris, 17 août 1806.

P. S. — Notre ami Chateaubriand doit être en Asie. Il me parle de vous dans une lettre datée des îles de l'Archipel. L'aimable et bon Guéneau est en Bourgogne, et vous aime comme vous méritez d'être aimé.

Cette lettre est chargée de ratures. Mais je n'ai pas le temps de recopier. Plume, papier et style, tout est mauvais; mais le cœur qui l'a écrite est bon ; cela vous suffit (1).

Chateaubriand quitte Smyrne, se dirigeant vers Constantinople, le 6 septembre.

(i) Notice sur M. le vicomte de Bonald, dédiée à M. le Comte de Marcellus par M. Henri de B[onald]. Paris, Adrien Le Glère, 1841.

A cette date, les lettres de Ze'a et de Coron n'e'taient pas encore arrive'es à leurs destinataires. Une certaine inquie'tude commence à gagner les amis. On avait calcule' qu'il serait à Gonstantinople dans la première quinzaine d'août.

Mmc de Chateaubriand e'crit à Joubert le 14 de ce mois :

Si vous lisez le journal, vous y voyez sans cesse des nouvelles de Constantinople, et point de nouvelles du voyageur. On me donne ici autant de mauvaises raisons que j'en veux pour ne pas m'inquiéter. Ensuite vient la raison par excellence : Que voulez-vous qu'il lui arrive ? Hélas ! ce qui arrive tous les jours, de mourir. Pour moi, je meurs de crainte, je meurs de désespoir, je meurs de tout. Au reste, ne vous effrayez pas trop de ma solitude. Votre frère me tient bonne et fidèle compagnie. MM. Pasquier et Mole ne m'abandonnent pas trop ; la chère comtesse [de Coislin] pas assez, et le président Lpontanesj a eu le courage de venir déjà deux fois s'ennuyer de la meilleure grâce du monde.

Adieu, je ne saurais continuer d'écrire ; je souffre trop (1).

A quelques jours de là, Mmc de Chateaubriand et Fontanes reçurent des lettres. Puis, nouveau silence et nouvelles inquie'tudes. Des bruits alarmants circulèrent dans Paris. M. de Choiseul leur donna naissance ou cre'ance. Ils arrivèrent bien vite à Mme de Chateaubriand. Hors d'elle-même, elle s'adresse à Clausel :

On sait, par M. de Choiseul, que M. de Chateaubriand n'a pas pu continuer son voyage en Syrie. Dans une heure je serai chez vous, afin que vous me disiez ce que je dois faire pour me tirer de l'inquiétude mortelle où je suis depuis deux heures.

(1) Les Correspondants de Joubert.

Est-ce le soir de ce même jour? Fontanes avait re'uni à sa table Glausel, Mole', A. Rendu, l'abbe' de la Trappe. On s'entretint du cher absent; on s'avoua qu'il y avait lieu d'être inquiet. Clausel raconta les angoisses où il avait trouvé Mmede Chateaubriand.

Le 7 septembre, Fontanes e'erivait à Mussy : « ... On n'a point de nouvelles de Chateaubriand : il voyage au pied du mont Sinaï : sa femme est très justement inquiète. »

Le jour même où Fontanes mandait à Mussy les inquiétudes des amis, où était Chateaubriand ? et à quoi pensait-il ? Il avait couché au « Kan de Kelembé »; il y prenait une journée de repos, en pensant à la France avec une douce mélancolie :

J'allai me promener aux environs du village : le ciel était nébuleux et l'air froid comme en France. C'était la première fois que je remarquais cette espèce de ciel dans l'Orient. Telle est la puissance de la patrie; j'éprouvais un plaisir secret à contempler ce ciel grisâtre et attristé, au lieu de ce ciel pur que j'avais eu si longtemps sur ma tête.

Dans leurs calculs, les amis avaient une avance de près d'un mois sur le voyageur.

Ils le croyaient à Constantinople vers le milieu d'août et il n'y arrivait que le i3 septembre.

Ils le croyaient en Syrie au commencement de septembre et il ne foulait la Terre Sainte que le 4 octobre.

Du i3 au 18 septembre, lettres de Constantinople. Une à Mme de Talaru, fort intéressante et pleine d'un moi souverainement aimable; une à M. de Baure, non moins personnelle et non moins aimable; une troisième à M. de Clausel, « en plusieurs pages ». Les deux premières furent écrites le jour

même de l'arrive'e, et avant d'avoir visite' Gonstantinople. C'est la « longue lettre » à Glausel qui nous eût renseigne's sur les impressions du voyageur. Toutes les recherches de M. de Glausel (petit-fils de l'ami de Chateaubriand) (1) sont reste'es infructueuses. Au cours des recherches, s'est pre'sente'e la lettre au « chevalier masque' » de la Galette de France :

A Madame de Talara .

Constantinople, le 13 septembre 1806.

Me voilà dans le plus beau pays du monde, ma chère cousine, et je ne suis pas plus heureux. J'ai vu la Grèce, j'ai visité Sparte, Argos, Corinthe. Je vais partir pour Jérusalem, et j'espère vous revoir dans le mois de décembre. Les Martyrs profiteront de ces courses. Mais le pauvre auteur aura bien payé, par des peines et des soucis, quelques phrases qui encore ne plairont peut-être pas au public. Chère cousine, je vous en supplie, trouvez-moi quelque coin obscur auprès de vous, où je puisse enfin vivre en repos et passer le reste de mes jours. Vous ne sauriez croire à quel point j'ai soif de retraite et de paix. Il faut bien se mettre dans la tête que toute la vie consiste dans la société de quelques amis, et l'oubli des méchants autant qu'on peut les oublier. J'avais un besoin réel de faire ce voyage, pour compléter le cercle de mes études. A présent que j'aurai vu les plus beaux monuments des hommes et ceux de la nature, je n'aurai plus envie de sortir de mon trou. Au reste, chère cousine, je suis toujours le même ; tel vous m'avez laissé, tel vous me trouverez. Je mourrai dans mon péché, et je vous assure que j'irais au bout de la terre, avant de pouvoir trouver beau ce que je trouve laid.

(1) Vice-président de la Chambre des députés, président du Conseil général de l'Aveyron.

LE VOYAGE D'ORIENT ET L'EXIL 3yi

Comme nous causerons de mille choses un jour à Charamante ! Comme je travaillerai dans un certain pavillon noir qui m'est destiné! Que n'y suis-je déjà! Une grande mer nous sépare encore; mais j'espère la franchir bientôt. En attendant, je vous recommande la petite créature qui doit être à présent chez Joubert [M.me de Chateaubriand] ; je lui porte un beau schall pour la tenir chaudement cet hiver, et pour ne point aller voir les grandes dames, mais sa cousine, qui est bien une grande dame aussi. Il me semble que je vous vois tous ensemble faisant un méchant dîner à mon second étage, et écoutant de longues histoires que j'aurai rapportées de Grèce. Bon Dieu ! que je suis fou d'être^encore ici ! Allons, patience : j'arriverai.

Adieu, chère cousine, je vous embrasse tendrement, ainsi que M. de T[alaru]. Milles choses à MM. de Court et Chavana; mille souvenirs à tous mes amis. Priez pour moi et aimez-moi toujours.

Si vous voyez ma femme, ne lui dites rien de mon voyage en Syrie, de peur de l'effrayer. Ch.

A M. de Baure.

Constantinople, le 13 septembre 1806.

Il faut toujours que vous soyez importuné par moi, Monsieur. Mais j'ai tant de plaisir à me rappeler à votre souvenir, que je saisis volontiers toutes les occasions de vous écrire. Eh bien! Monsieur, j'ai vu la Grèce ! J'ai visité Sparte, Argos, Mycènes, Corinthe, Athènes; beaux noms, hélas! et rien de plus. Athènes seule conserve quelques monuments admirables. Débarqué à Smyrne, j'ai traversé le royaume d'Attale et de Crésus pour me rendre à Constantinople. Je vais partir dans quelques jours pour Jérusalem. Je toucherai, en revenant, à Alexandrie ; je jetterai, si je puis, un coup d'œil sur les pyramides, et peut-être viendrai-je finir mes courses à Malaga au pied des ruines des Maures, On voit bien

des choses en quatre mois, Monsieur, car j'espère toujours être à Paris vers la fin de novembre ou dans le mois de décembre au plus tard. Je suis fort fatigué; j'ai fait une rude campagne, le pistolet à la main, sans pain, sans lit, pendant dix-neuf jours. J'ai pensé mourir en trois jours d'une fièvre ardente dans un bourg de l'Attique. Grâce à Dieu, je me porte bien à présent, et l'espérance me soutient. Priez le ciel, Monsieur, de ramener sain et sauf le chevalier qui va en Terre Sainte. Quoique vous soyez un chevalier ennemi, je compte sur votre loyauté. Serait-ce trop encore exiger de votre complaisance, Monsieur, de vous prier de communiquer ce griffonnage à notre bon ami Clausel? Je voudrais bien lui écrire, mais je n'en ai pas le temps et je sais, par l'amitié et l'estime qu'il vous porte à si justes titres, qu'il sera charmé que je vous aie préféré à lui. Oh ! Monsieur, que j'ai grande envie d'avoir fini mes courses sur cette terre ! que j'ai grand besoin de me reposer enfin auprès de quelques amis comme vous ! C'est trop acheter un peu de renommée, que de la payer par vingt ans de fatigues, de vo}Tages et d'erreurs. D'autant plus que je m'aperçois qu'à chaque pas qu'on fait dans la vie on perd quelque illusion. Ne voyez jamais, Monsieur, la Grèce que dans Homère. C'est le plus sûr.

Adieu, Monsieur, jouissez en paix de votre beau talent, de votre heureux ménage, de vos beaux petits Béarnais, et croyez qu'il y a sur la terre un voyageur qui pense souvent à vous, et porte votre souvenir au bord du Jourdain et au pied des pyramides. Respectueux hommages à Mme de Baure. Je compte toujours sur le dîner qui m'attend à mon retour de l'Orient.

Le 4 octobre, lettre de Jérusalem :

Nous arrivâmes à midi vingt-deux minutes au monastère des Pères latins...

Les religieux se mirent à chanter dans l'église du monastère. Je demandai la cause de ces chants et j'appris que l'on célébrait la fête du patron de Tordre. Je me souvins alors que nous étions au

LE VOYAGE D'ORIENT ET L'EXIL 3y3

4 octobre, jour de la Saint-François, jour de ma naissance et de ma fête. Je courus au chœur et j'offris des vœux pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné la vie à pareil jour : Paries liberos in dolore. Je regarde comme un bonheur que ma première prière à Jérusalem n'ait pas été pour moi.

Du i3 au 23 novembre, Alexandrie, lettres.

Du 23 novembre 1806 au 18 janvier 1807, toujours en mer, avec coups de vent, orage, tempête. « Il resta dix-huit jours sur la côte orientale de Tunis entre la vie et la mort. » Pour occuper son temps, « il copiait et mettait en ordre les notes de son voyage ». Quelques lettres durent rompre la monotonie de ses écritures et donner une expression à ses sentiments. Ces lettres, toutes prêtes, auront e'té lance'es à leurs adresses, en même temps que le pli à M. Devoise, consul français, « par la chaloupe envoye'e à terre » six jours avant la permission de débarquer.

Que disaient-elles? Vraisemblablement quelque chose de ce qui est noté sous la date du 28 décembre : « Nous étions en vue de la Pantalerie, etc. »

Voici quelques lignes, trop écourtées, du beau récit de Chateaubriand :

La Providence nous sauva... Nous restâmes huit jours à l'ancre dans la petite Syrte, où je vis commencer l'année 1807. Sous combien d'astres et dans combien de fortunes diverses j'avais déjà vu se renouveler pour moi les années qui passent si vite ou qui sont si longues ! Qu'ils étaient loin de moi ces temps de mon enfance où je recevais avec un cœur palpitant de joie la bénédiction et les présents paternels. Comme ce premier jour de l'année était attendu ! Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer, à la vue d'une terre barbare, ce premier jour s'envolait pour moi sans témoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la famille, sans

ces tendres souhaits de bonheur qu'une mère forme pour son fils avec tant de sincérité ! Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des cheveux blancs. Nous bûmes à la France : nous n'étions pas loin de l'Ile des Lotophages, où les compagnons d'Ulysse oublièrent leur patrie ; je ne connais point de fruit assez doux pour me faire oublier la mienne.

Il n'était ni de ceux qui oublient, ni de ceux qu'on oublie.

« Pendant l'hiver de 1806 à 1807, raconte M. de Glausel, nous savions que M. de Chateaubriand était en mer pour revenir en Europe : un jour, j'e'tais à me promener dans le jardin des Tuileries avec M. de Fontanes, par un vent d'ouest affreux; nous étions à l'abri de la terrasse du bord de l'eau. M. de Fontanes me dit : « Peut-être, dans ce moment-ci, un » coup de cette horrible tempête va le faire naufrager. » Nous avons su depuis que ce pressentiment faillit se réaliser. Je note ceci pour exprimer la vive amitié, l'intérêt pour la gloire de M. de Chateaubriand, qui devait s'accroître par ce voyage ; les nobles, profonds et rares sentiments qui animaient M. de Fontanes, homme excellent dont j'ai reçu aussi de grands services. »

Carthage, février 1807. — Cadix, 4 avril. Il se lie avec le baron Hyde de Neuville. Laissons ce dernier nous raconter le début de la nouvelle et durable amitié.

Outre le premier nœud de cette liaison, il y a, dans les Mémoires de M. Hyde, sur une personne aimée de Chateaubriand, des renseignements qui m'ont beaucoup intéressé et qui n'intéresseront pas moins le lecteur.

On savait que Mmc de Noailles avait servi de modèle à l'auteur des Abencérages pour la poétique figure de Blanca. On savait aussi qu'il était question d'elle dans certain

passage des Mémoires : « De la gloire pour me faire aimer... Que de malheurs ont suivi ce mystère... »

Mais, sur les talents varie's, sur la collaboration au Voyage d'Espagne, sur la noblesse de caractère, le tour d'imagination, «l'extrême sensibilité' unie aune mélancolie profonde », sur l'e'tat d'âme quelques jours avant la visite à l'Alhambra, on en était re'duit aux conjectures (i).

Je ne vis pas longtemps M. de Chateaubriand, qui resta peu à Cadix. Je fus frappé cependant de tout ce qui se révélait en lui à travers l'abord froid et presque raide qui lui était habituel. Cette

(i) « Mme de Noailles, depuis duchesse de Mouchy, si justement nommée la belle Nathalie, voyageait depuis six mois en Espagne avec ses enfants. Elle témoigna le désir de nous voir, et nous fûmes heureux de rencontrer une femme aussi aimable que bonne, qui connaissait tous nos amis de Paris, et qui, en nous parlant d'eux, réveillait nos plus doux souvenirs. Mme de Noailles, dont l'éclat et la beauté avaient fait du bruit dans le monde, n'avait plus cette première fraîcheur que je lui avais vue et qui n'appartient qu'à l'extrême jeunesse; mais elle avait conservé sa grâce, ses traits charmants et cette physionomie expressive et touchante qui ajoute tant à la beauté. Mme de Noailles était Mlle de Laborde; elle avait la distinction, l'instruction et tous les talents qui sont de tradition dans cette famille, et, ce qui vaut mieux encore, beaucoup de bonté. Je n'ai pas connu une âme plus noble et plus généreuse. C'est à elle que j'ai dû une amitié précieuse qui est devenue un des liens puissants de ma vie. Elle était très liée avec M. de Chateaubriand, alors en Terre Sainte. Elle me parlait de lui sans cesse, et lorsque je le rencontrai peu de temps après, je crus le reconnaître sans jamais l'avoir vu.

» Mme de Noailles avait passé deux mois à Grenade pour dessiner tous les monuments que les Maures y ont laissés. Elle parlait de l'Alhambra avec l'enthousiasme d'une artiste. Les Maures exaltaient tellement son imagination que nous fûmes sur le point de faire avec elle une course en Afrique, dont la traversée n'était que de quelques heures. C'est de ce grand enthousiasme pour ces mœurs dont Mme de Noailles était animée qu'est née la charmante nouvelle que Chateaubriand a appelée le Dernier Abencérage.

sorte de timidité contrastait avec la réputation qu'il s'était déjà acquise; mais il arrivait de la Terre Sainte. Son enthousiasme pour les lieux qu'il avait visités avait besoin de sortir. J'eus donc quelques prémices de M Itinéraire.

Lettre d'Alge'siras : oublie'e dans re'numération ci-dessus, ou peut-être volontairement omise, parce qu'elle e'tait arrivée à son adresse, ainsi que les autres, e'crites de France, Bayonne, Bordeaux, Blois, Orle'ans :

Je fus onze mois sans nouvelles de mon mari, et les premières que je reçus étaient datées d'Algésiras, port d'Espagne où il

Blancay est bien l'image fidèle de l'aimable Nathalie, et dans la description de cette danse gracieuse et noble où il a peint la fille des Espagnes, j'ai cru souvent revoir l'amie commune qui nous avait charmés bien des fois en essayant les danses si attrayantes des pays que nous visitions ensemble.

» Je me rappelle l'émotion de Mme de Noailles au moment où nous y entrâmes (dans la cathédrale de Séville) , le soir du Vendredi Saint. Le sanctuaire seul était éclairé et jetait des reflets de lumière sous les voûtes ténébreuses. Ces nombreux fidèles à genoux ou prosternés dans une piété silencieuse qui n'était interrompue que par des chants funèbres; tout portait l'âme à une douce mélancolie et faisait naître ces graves pensées qui rappellent l'homme à la grandeur de Dieu et à son propre néant. Mme de Noailles fut saisie d'un attendrissement impossible à réprimer, et cette belle âme, si ouverte à toutes les nobles impressions, ne put contenir celles que lui inspirait cette scène imposante.

» Nous eûmes, au sortir de l'église, unede ces conversations dont l'influence salutaire se prolonge dans la vie.

» Nous oubliâmes Paris, ses pompes, le bruit du monde, et ne nous entretînmes que du bonheur attaché aux vertus, à la bienfaisance, à la retraite, aux affections pures et solides. Nous échangeâmes des conseils qui étaient une mutuelle preuve d'estime et de confiance, et je reçus de Mme de Noailles la promesse d'une inviolable amitié...» (Voir aussi les Souvenirs de soixante années, par E. J. Delécluzc, et Madame Swetchine, sa Vie et ses Œuvres, publiées par le comte de Falloux, t. I.)

venait de débarquer. Il n'avait plus que l'Espagne à traverser. C'était, après tant de tourments, comme s'il eût été à Paris. Deux mois avant son arrivée, le bruit courut que le bâtiment sur lequel il s'était embarqué de Tunis avait péri. Grande joie parmi les courtisans de l'Empereur. L'un d'eux, M. de *", alla vite aux Tuileries raconter la nouvelle. Bonaparte n'en fut sûrement pas fâché; mais, en homme d'esprit, et qui n'aimait pas la platitude inutile, il répondit : « Eh bien! est-ce que cela vous réjouit? C'est cependant au moins un homme qui faisait honneur à la France, et que je regrette, moi qui suis le seul qui ait eu à s'en plaindre. » Et il ajouta : « Chateaubriand a sa femme ici. Ce n'est pas la peine de la tourmenter, peut-être inutilement. Attendez que la chose soit sûre pour la mettre dans les journaux. » Je dois donc à Napoléon de n'avoir pas appris une chose qui m'aurait fait mourir.

Lettres de Grenade, de Madrid, de Burgos. Le 3 mai, il mettait le pied « sur les terres de France »; le 5 juin, à trois heures après midi, sur la place Louis-XV, et bientôt, il e'tait à Villeneuve, chez Joubert, auprès de Mmede Chateaubriand.

A qui ces lettres furent-elles adresse'es ?

Chateaubriand avait confie' sa femme à M. et Mme Joubert : « Vous l'emmènerez avec vous à Villeneuve. » On devine la réponse : « Oui, mais vous e'crirez souvent. »

Mme de Chateaubriand partagea son temps de « veuvage » entre la ville et la campagne, c'est-à-dire entre Paris et Villeneuve. Elle partait pour Villeneuve « à quatre heures», le matin du 29 août 1806; mais elle fut retenue quelques jours par « le vol de sa malle ». Elle arriva au commencement de septembre.

C'est à Villeneuve que Chateaubriand vint la rejoindre en juin 1807 (1). C'est là, de pre'fe'rence, qu'il voulut savourer le

(1) La date est inexactement marquée dans les Correspondants de Joubert : « Son mari vint l'y rejoindre [à Villeneuve], au mois de mai 1807. »

premier repos, épancher son cœur dans les cœurs qu'il savait lui être les plus dévoués.

Je le présume donc : les lettres qui lui firent retour, c'étaient celles qu'il avait adressées à Villeneuve, tantôt sous le nom de Mffie de Chateaubriand, tantôt sous le nom de Joubert. Qu'importait la suscription ? Elles devaient être lues en famille.

Si l'on veut se rendre un compte approximatif de la fidélité avec laquelle Chateaubriand se tint en rapports avec ses amis, il faut joindre aux lettres qui lui revinrent, parce qu'elles étaient adressées à Mme de Chateaubriand ou à l'ami Joubert, celles qui portaient d'autres adresses et que reçurent directement les divers destinataires.

Les dates d'arrivée et de séjour à Bordeaux ne sont pas exactes dans les Mémoires. Le copiste aura mal reproduit les indications du manuscrit; et, d'autre part, il faut convenir que Chateaubriand traçait ses chiffres d'une manière peu lisible.

Nous allons voir que c'est du 24 au 26 mai inclusivement que le voyageur, pris de fièvre, dut s'arrêter à Bordeaux. Dès son arrivée, il fut visité par plusieurs hommes de lettres. Ceux-ci ne manquèrent pas de le portraiturer, et leurs souvenirs furent recueillis dans le journal intime de l'un d'eux; ils répondent à cette question toute naturelle :

Au terme de son long et périlleux voyage, quel était Chateaubriand, de physionomie, de parole et d'humeur ?

24 mai. — « Nous sommes allés rendre visite à M. de Chateaubriand. Il nous a reçus avec un air d'avance et de franche cordialité bien fait pour achever de nous prévenir en sa faveur. En butte à nos questions, il y a toujours répondu avec une extrême complaisance. Sa physionomie m'a paru singulièrement d'accord avec le

style de ses écrits. C'est quelque chose de grave, de religieux et de doucement passionné. Son attitude modeste, son sourire presque mélancolique, ses longues paupières abaissées qui se relèvent par intervalles pour laisser jaillir l'éclair de deux grands yeux noirs, le son mélodieux de sa voix, son expression toujours simple et toujours pure, l'intérêt de ses récits, tout en lui commande l'attention, tout contribue à donner à ses paroles un charme inexprimable. Il nous a témoigné le vif plaisir qu'il a de retourner à Paris"; mais il nous a beaucoup parlé aussi du dessein où il est de s'en éloigner le plus tôt possible pour aller habiter dans les environs quelque retraite un peu sauvage : « Il ne me faut, disait-il à ce » propos, qu'un petit coin de terre et de l'ombre. »

26 mai. — « ... On est frappé en le voyant de la teinte mélancolique répandue sur tous ses traits. Sa figure est noble et belle, quoique un peu hâlée, son abord gracieux, ses manières affables. Le son de sa voix est harmonieux; il parle peu de lui, et avec simplicité, comme s'il n'était qu'un homme ordinaire... Il part cette nuit même pour Paris. « Je n'aspire, nous a-t-il dit, qu'à posséder » un coin de terre où il y ait un peu d'ombre. »

Il paraît bien que l'homme des terres brumeuses en avait assez du soleil d'Orient.

Nous l'avons vu : Clausel avait reçu une lettre, en plusieurs pages, de Gonstantinople. Lorsque Chateaubriand, au milieu de son e'numération, cite la lettre de Constantinople, je crois qu'il parle, non de celle qu'il e'crivit à Clausel, mais des lettres à sa femme. Il avait l'aimable habitude, au cours de ses voyages, de lui donner un bulletin à peu près tous les jours.

Nous savons aussi qu'il avait correspondu avec Fontanes, Bertin et Joubert, avec M. de Baure, avec la « chère cousine ».

Nous avons le droit de supposer qu'il n'avait pas privé

de communication directe ses autres amis bien chers, également avides de ses nouvelles.

Par exemple, est-il possible qu'il ait négligé Ballanche ? « Le bon Ballanche » avait promis de venir chercher Mme de Chateaubriand à Venise. Et Chênedollé, qui portait le deuil de Lucile ? Et Mole', qui devait faire l'oraison funèbre en cas de malheur? Et Bonnevie?

Durant sa longue et laborieuse absence, le voyageur fut donc ce qu'il e'tait au de'part, ce qu'il était « d'essence et par nature », bon ami, bon garçon, le plus aimable enfant du monde.

Et cela, il le fut sans changement, et plutôt avec progrès, jusqu'aux crises politiques de la Restauration.

A Villeneuve, au sein de l'amitié', « dans son véritable élément », « loin de tout ce qui blesse le cœur », il reprend vite des forces et se remet au travail. Avec Joubert, le platonicien, l'ami passionné des Grecs, le critique éminent, il s'entretient de la Grèce et des Martyrs.

Bientôt il rentre à Paris, où l'attendent impatiemment les « vieux amis ».

Avec quelle avidité sympathique Fontanes, occupé de la Grèce sauvée, Boissonade et Frisell, hellénistes passionnés, Glausel, Mussy, Ghênedollé, Mole, Pasquier, provoquaient ses souvenirs d'Athènes, de Sparte, de Jérusalem, d'Egypte, de Garthage et d'Espagne!

Ne leur avait-il pas promis de leur « raconter les choses des pays lointains »?

S'il est des absents avec lesquels les rapports languissent, encore conviendrait-il d'examiner à qui la faute.

Après Fontanes, Joubert et Glausel, c'est Chênedollé qu'il affectionne le plus. Il voulut se l'attacher, un moment, à titre de secrétaire, et, pour toujours, à titre d'allié. La main de la

sœur chérie avait été promise. Triste depuis la mort de Lucile, Chênedollé écrivait peu ou n'écrivait point. Déjà, le 20 mars, Joubert s'en plaignait avec le tour aimablement personnel qui était le sien : « Vous êtes plus paresseux que nous dans le commerce épistolaire. » Et Chateaubriand, le 9 avril 1806 : « Vos poulardes sont bonnes, mon cher ami; mais vos lettres et surtout votre présence vaudraient mieux. » En 1807, lorsque Chateaubriand revint à Villeneuve, Chênedollé était à Paris. L'impression du Génie de V Homme l'y avait appelé et retenu.

A propos de ce poème, tant travaillé, tant retardé, et dont il fut si souvent question entre amis, Sainte-Beuve a inséré, dans Chateaubriand et son groupe, une anecdote non malveillante, cette fois, mais que la date renverse. Lui, dont l'instinct critique était si développé, dès là qu'il pouvait attraper au vol de la conversation un petit récit, une anecdote, un trait, un rien, il ne s'inquiétait plus de discuter la valeur du témoignage; il notait tout heureux : « on m'a raconté », « un tel m'a dit », et il citait comme parole d'Évangile ; et, si peu que l'envie ou la malice lui en prît, il tirait argument de ce rien.

« Le poème du Génie de V Homme ne fut point reçu du public de l'Empire comme il le méritait...

» Le Journal de V Empire, qui donnait alors le signal des succès littéraires, se montra poli mais réservé par la plume de M. de Feletz (20 mai 1807). L'aimable et spirituel vieillard me racontait hier encore qu'un jour, à un dîner chez M. de Chateaubriand, celui-ci le pria de rendre compte du livre de son ami. Deux jours après, Chênedollé, qui était au dîner, vint voir le critique, et, d'un air tant soit peu effrayé, lui dit : « Monsieur, c'est de la poésie sérieuse; point de » plaisanterie, je vous en conjure. »

Évidemment, cela se passait avant l'article du 20 mai 1807.

Or, à cette date, Chateaubriand effectuait son voyage de retour. Le 24 mai, il e'tait à Bordeaux, et le 4 juin seulement à Paris, place Louis-XV.

Heureux de se revoir, après une si longue absence, on pourrait dire que Chateaubriand et Chênedollé ne se quittaient plus. Il y eut même des plaintes à ce sujet. Mais une fois Chênedollé' rentre' à Vire, adieu la correspondance :

Joubert à Chênedollé, à Vire.

Paris, icr septembre 1807.

Chateaubriand est en colère d'avoir été ainsi quitté. Mme de Chateaubriand prétend que vous n'êtes que disparu. Elle croit vous avoir vu à je ne sais combien de messes dans l'église Saint-Roch, tant votre image la préoccupe jusques au pied des autels. M. de la Tresne est venu se plaindre au mari et à la femme de vous avoir tellement absorbé par vos assiduités chez eux, qu'il ne vous avait presque pas vu pendant votre séjour ici. Écrivez à Chateaubriand à qui j'avais annoncé une lettre de vous et qui n'en a pas reçu, ce qui le fâche passablement.

Et cependant Chênedollé aimait Chateaubriand. Ce n'est pas assez dire; il avait une pre'dilection pour lui; il « chérissait sa personne (i) ».

A l'exception de Mole', pas un des amis qui n'eût signe' ces derniers mots. Joubert parlait bien au nom de tous, quand il écrivait : « On adore ce bon garçon.., »

En juillet 1807, Chateaubriand « se fit un vrai plaisir,

(1) Chênedollé.

malgré le besoin qu'il avait de repos, d'annoncer le magnifique ouvrage dont M. de Laborde publiait les deux premières livraisons », Voyage en Espagne.

L'article parut dans le Mercure du 5 juillet :

... Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales ; bientôt, il ne fera voir, dans le tyran déifié, que l'histrion, l'incendiaire et le parricide. Mais si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux ! Il ne suffit pas toujours, pour peindre les actions des hommes, de se sentir une âme élevée, une imagination forte, un esprit fin et juste, un cœur compatissant et sincère : il faut encore trouver en soi un caractère intrépide ; il faut être préparé à tous les malheurs, et avoir fait d'avance le sacrifice de son repos et de sa vie...

A Dieu ne plaise que nous tombions aujourd'hui dans ces déclamations sur la liberté et l'esclavage qui ont fait tant de mal à la patrie! Mais si nous avions jamais pensé avec des hommes, dont nous respectons d'ailleurs le caractère et les talents, que le gouvernement absolu est le meilleur des gouvernements possibles , quelques mois de séjour en Turquie nous auraient bien guéri de cette opinion...

Sertorius lutta, dans les champs Ibériens, contre l'oppresseur du monde et de sa patrie. Il succomba dans son entreprise ; mais il est probable qu'il n'avait point compté sur le succès. Il ne consulta que son devoir et la sainteté de la cause qu'il restait seul à défendre. Il y a des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices ; le Dieu n'est point anéanti

parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter. Les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort.

Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ? Nous ne doutons point que, du temps de Sertorius, les âmes pusillanimes, qui prennent leur bassesse pour de la raison, ne trouvassent ridicule qu'un citoyen obscur osât lutter seul contre toute la puissance de Sylla. Heureusement la postérité juge autrement des actions des hommes : ce n'est pas la lâcheté et le vice qui prononcent en dernier ressort sur le courage et la vertu...

Les palais de Grenade nous ont intéressé et surpris même après avoir vu les mosquées du Caire et le temple d'Athènes. L'Alhambra semble être l'habitation des génies... (La suite comme dans le Dernier des Abencérages, avec [quelques retouches de style.) On doit bien désirer qu'un talent délicat et heureux nous peigne quelque jour ces lieux magiques : nous en avons l'espérance.

L'aimable Nathalie, duchesse de Mouchy, devait collaborer à l'illustration du Voyage pittoresque d'Espagne. Elle avait recueilli les dessins de l'Alhambra et de la cathe'drale de Cordoue; l'ordre des monuments appelait d'abord des perspectives de villes. Le palais des Abence'rages viendrait plus tard et rappellerait aux deux visiteurs des jours « d'enchantement et de de'lire ».

Gomme si le sens des allusions, e'parses dans l'article, n'était pas assez clair, l'auteur y rappelait les malheurs de la famille royale; et, dans les beaux vers du poète de Louis XIV, il envoyait un salut et des souhaits aux Bourbons exile's : « O rives du Jourdain, etc. »

Il nous était réservé de retrouver, au fond de la mer Adriatique, le tombeau de deux filles de rois, dont nous avions entendu prononcer

l'oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah! du moins, la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence; le bruit des pas d'un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d'un pauvre gentilhomme, à Versailles, n'eussent été rien pour des princesses; la prière d'un chrétien, en terre étrangère, aura peut-être été agréable à des saintes.

Le Mercure, devenu sa proprie'te' au prix de vingt mille francs, lui fut enlevé, mais pas tout de suite. Il y avait encore, dans ce journal, un article avec sa signature, le ieraoût.

A ce moment de l'Empire, le retard dans la répression aurait lieu de nous e'tonner. Ni les Mémoires d'Outre-Tombe, ni la charmante lettre de Joubert sur cet incident ne disent le pourquoi du retard. Le re'cit de M>° de Chateaubriand, re'cit très piquant et très circonstancié, va nous donner l'explication, en nous rappelant l'absence de l'Empereur et les démêlés de Rome.

Quand cet article parut, Bonaparte n'était pas à Paris [il était à Tilsitt] ; le cardinal Fesch lui envoya le journal dans lequel il se trouvait. Il revint [de retour à Saint-Cloud le 27 juillet] et, toujours furieux contre M. de Chateaubriand, il allait donner l'ordre de le faire arrêter, quand, frappé de la joie que cela causait à son oncle, il se contenta de l'exil, à quelques lieues de Paris. M. Pasquier, alors préfet de police et avec lequel nous avions été extrêmement liés, fut chargé de nous annoncer notre bannissement. Comme il y voulut mettre des formes, il m'écrivit un petit billet plié en corne où il me priait de passer chez lui. Je lui répondis que si c'était le préfet de police qui m'invitait à me rendre chez lui, j'étais à ses ordres; mais que si c'était M. Pasquier, comme l'indiquait le petit chiffon de papier, je l'attendais chez moi. Il ne vint point. Je n'allai point chez lui, et ce fut à mon mari qu'il

transmit les ordres de son maître. A cette époque nous demeurions encore sur la place Louis XV, et nous ne savions trop où aller : quitter Paris à l'approche de la mauvaise saison, pour habiter quelque mauvais village où nous n'aurions pas le temps de nous établir avant l'hiver! Enfin nous nous décidâmes à sacrifier à peu près la dernière somme qui nous restait, à acheter une chaumière pas trop loin de Paris. Nous en trouvâmes une à trois lieues, et aussi sauvage qu'on aurait pu l'avoir dans les montagnes d'Auvergne.

Voici le récit des Mémoires ci' Outrée-Tombe :

Napoléon s'emporta : « Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas! Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries. » Il donna l'ordre de supprimer le Mercure et de m'arrêter. Ma propriété périt; ma personne échappa par miracle. Bonaparte eut à s'occuper du monde; il m'oublia, mais je demeurai sous le poids de la menace.

C'était une déplorable situation que la mienne : quand je croyais devoir agir par les inspirations de mon honneur, je me trouvais chargé de ma responsabilité personnelle et des chagrins que je causais à ma femme. Son courage était grand, mais elle n'en souffrait pas moins, et 'ces orages, appelés successivement sur ma tête, troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la Révolution: il était naturel qu'elle désirât un peu de repos, d'autant plus que Mme de Chateaubriand admirait Bonaparte sans restriction.

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