‹ Études critiquesChapitre 17 sur 39 · LES AMIS, L'EMPEREUR ET LTNSTITUT 4Ô · texte numérisé non relu

LES AMIS, L'EMPEREUR ET LTNSTITUT 4Ô

monde. Je ne sais comment vous faites, mais de quelque lieu que vous écriviez, votre lettre a l'intérêt des nouvelles (i) de Paris.

Je ne suis guère plus avancée que quand je vous ai vue. Cependant j'espère que tout va se décider. Mon ouvrage est fini. Les deux premiers volumes sont censurés, et j'attends le troisième. Je compte donc partir les premiers jours d'octobre pour Nantes. Là j'attendrai l'effet de mon livre, et je partirai de là soit pour Rouen, soit pour Morlaix. Vous comprenez pourquoi je choisis Nantes. J'y apercevrai quelquefois Prosper (2) et depuis quatre mois je ne l'ai vu. Les adieux me déchirèrent le cœur, mais j'en avais plus peur encore à Saumur, lorsque nous n'avions que deux jours pour abîmer six années. J'écris à l'Empereur, en lui envoyant mon livre. Si j'obtenais seulement dix lieues, je resterais; mais si je n'obtiens rien, je partirai. Voilà ma décision.

Écrivez-moi sous l'adresse de Prosper : il saura où je serai; il saura ce que je suis devenue. Mes dernières paroles sur la terre de France seront pour lui. ■

Il y a ici la même société qu'à Chaumont, et de plus M. de Montmorency, qui est tout, vous le savez. Notre hôte, M. de Salaberry, l'ami de M. de Méréville, est fort aimable. C'est un Vendéen, avec un caractère du moyen âge : tout français, tout généreux, tout vif, tout triste, tout gai. Nous voyons plus de monde ici qu'à Chaumont, et la vie y est douce, mais tout va finir. Je vais passer demain deux jours chez M. de Montmorency; Mmc Récamier part demain. Voilà tout le journal sans intérêt de notre vie. Pendant ce temps, vous avez des impératrices, et tout le monde passé se retire chez vous. Si j'avais cru que cette impératrice pût me voir familièrement, j'aurais beaucoup regretté de n'être pas à Cop~pet], mais je ne crois pas que ce que je désire serait arrivé.

(1) Il y a une rature ici, et c'est la seule : « des nouvelles », pour corriger « une lettre », ce qui constituait une répétition. Chateaubriand n'aurait pas fait cette correction : ses lettres sont généralement sans rature ; sa plume, pour la correspondance, a la bride sur le cou.

(2) M. de Barante, préfet de la Loire-Inférieure.

Si M. de Barante était indiscret comme moi, il lui aurait fait bien des questions sur le sentiment; mais je ne crois pas qu'il m'ait à cet égard remplacée.

Dites mille tendresses en mon nom, et embrassez Sophie pour moi. Je n'ose pas vous en dire autant pour son père (1).

Mon Dieu ! que j'aurais du plaisir à vous revoir tous les trois (2).

Espoir déçu ! Le livre fut saisi, et l'illustre perse'cute'e « renvoye'e de quarante lieues ».

Chateaubriand, de'jà traite' en suspect, sera-t-il victime d'une semblable perse'cution ? L'Itinéraire subira-t-il le sort de Y Allemagne ? Et, s'il échappe au pilon, sera-t-il attaque' et ridiculisé, comme les Martyrs, par ordre de la police? Un nouvel exil, plus rigoureux que le premier, chassera-t-il l'auteur, à quarante lieues de Paris, loin de sa chère Vallée ? Atteint doublement, et odieusement, soit dans son amourpropre, soit dans ses intérêts, ne s'emportera-t-il pas à des actes de colère, à des représailles de folie contre le despote? Et alors l'Empereur n'exécutera-t-il pas la menace préférée 0/ en 1808 : « Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries » ?

Autant de questions que devait se poser avec terreur le groupe des amis.

L'assurance de Fontanes, prophétisant en beaux vers le retour du succès, lui venait de son admiration sincère. Peut-

(1) M. de Barante père, préfet de Genève.

(2) Orig. autog. — Mme Récamier était partie, lorsque la mise au pilon de Y Allemagne fut décrétée. Mme de Staël l'en informa aussitôt.

« Chère amie, je suis tombée dans un état de tristesse affreuse... Voilà six ans de peines et d'études et de voyages à peu près perdus. Et vous représentez-vous la bizarrerie de cette affaire? Ce sont les deux premiers volumes déjà censurés qui ont été saisis, et M. Portalis ne savait pas plus que moi cette aventure. Ainsi l'on me renvoie de quarante lieues parce que j'ai écrit un livre qui a été approuvé par les censeurs de l'Empereur. »

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être aussi s'inspirait-elle de certains indices surpris au cours de ses conversations avec l'Empereur.

Grâce aux influences que nous connaissons, grâce e'galement au goût du Maître pour le génie de Chateaubriand, l'hostilité de la presse gouvernementale tomba soudain; et le public lettre', abandonné à lui-même, se remit à manifester la plus vive admiration pour les œuvres du grand écrivain.

L'incident des Prix décennaux «. vint en aide à cette reprise de la faveur publique ».

Au milieu de ce concours « si vaste et si divers », l'Institut affecta d'ignorer « le premier et le plus éclatant ouvrage du dix-neuvième siècle commençant (i) ». Les motifs de cette exclusion transpirèrent : au fond, c'était la sournoise revanche des philosophes et des révolutionnaires ligués contre l'auteur du Génie du Christianisme.

Napoléon intervint. Le 9 décembre 18 10, une lettre du ministre de l'intérieur au directeur de la langue et de la littérature françaises s'exprimait en ces termes : « Sa Majesté, Monsieur le comte, désire connaître pourquoi l'Institut n'a pas fait mention, dans son rapport, à l'occasion du dixième ou onzième grand prix, du Génie du Christianisme, ouvrage dont on a beaucoup parlé, et qui est à la septième ou huitième édition. Je vous prie de vouloir convoquer la classe, pour qu'elle indique les motifs qui l'ont déterminée à garder le silence sur cet ouvrage. »

Villemain détaille cette affaire en un récit très documenté et fort piquant. C'est dans son livre qu'il faut lire les résistances de l'Institut et les instances du ministre.

L'Institut résista jusqu'au bout; mais avec quelle perfidie servile on s'appliquait à flatter le Maître en lui résistant !

(1) Villemain.

Les « motifs » ? — « L'irrévérence de l'auteur envers la Révolution... sa froideur pour l'Empire... les éloges décernés au Souverain Pontife, alors que cet auteur n'a encore parlé nulle part de la bienveillance et de la bonté du monarque qui lui a rendu sa patrie, et lui a permis la célébrité, en attendant qu'il obtînt la gloire. »

Permis la célébrité! L'expression rappelait à Villemain ces temps dont Tacite a immortalisé la honte.

Je néglige de bien curieux détails. On les trouverait dans les Observations critiques sur l'ouvrage intitulé Génie du Christianisme (1), et dans deux articles de Charles Nodier, qui en sont la spirituelle contre-partie (2).

Il me suffit d'avoir signalé les rancunes de l'Institut et l'intervention bienveillante de l'Empereur, à la ^fin de l'année 1810. Serait-il excessif de voir, dans cette bienveillance du maître, une confirmation de sa récente visite à la Vallée aux Loups:

Je pense que Chateaubriand dut céder aux prières amies quand il salua, dans Yltinéraire, les glorieux souvenirs des armes françaises, et quand, sur la fin, il cita quelques vers d'Esménard, « chef de division des journaux et de la librairie, au ministère de la police générale ».

Bientôt, vraisemblablement en novembre 1810, il déposa le manuscrit au bureau du censeur. Juge superbe, ou fonctionnaire peureux, Esménard fit attendre sa décision.

(1) 23ipages, 1817. — Imprimerie d'Ange Clô. — A Paris, chez Maradan, libraire, rue Guénégaud, n° 9.

(2) Journal des Débats, 1820.

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