CHAPITRE XIII
Impatience de l'auteur. — Lettre au censeur Esménard. — \J Itinéraire paraît. — Enthousiasme du public. — La presse est favorable. — Articles de Malte-Brun.
— Détails typographiques. — Remercîments. — Influence de la Vallée : — douceur inspirante. — Mot de Sainte-Beuve, trop strictement littéraire. — Un peu de psychologie. — C'est à la Vallée qu'il faisait bon fréquenter Chateaubriand. — II reçoit l'ordre de se présenter à l'Académie. — Il fait ses visites à cheval. — L'Empereur approuve le choix. — Les indépendants blâment Chateaubriand et parlent de bâillon. — L'Impératrice aurait demandé à le voir. — Visite à Marie-Louise. — Affaire du discours. — Colère et menaces de l'Empereur. — Les femmes interposent leur beauté. — Mme Gay et Mme Hamelin. — Chateaubriand les remercie. — Vieille copie du discours; — variantes. — L'Académie décide que le discours ne sera pas prononcé. — Lettre de Chateaubriand à Frisell. — Pas le sou. — La Vallée aux Loups, paradis terrestre. — Lettre de Mme de Chateaubriand. — La comète; — imaginations. — Billet d'invitation à fêter la Saint-François. — Premier chapitre des Mémoires. — Un dialogue. — Les plus belles dents de l'Académie. — A quoi travaille désormais Chateaubriand.
— Eludes historiques : — Critique littéraire.
Chateaubriand, impatienté des lenteurs, se décide à lui écrire. Aux quelques mots venus à ma connaissance, une main nerveuse se trahit : « Vos beaux vers et ma méchante prose »; c'était une sorte d'hommage. Je ne sais si je me
trompe : en insinuant le motif de la citation, il me semble qu'il me'nageait fort peu le poète. Il me semble même qu'il lui parlait très fièrement en ajoutant : « Vous y avez vousmême, Monsieur, un inte'rêt. »
Voici le texte :
Lundi, 21 janvier 1811.
Il est de la dernière importance pour moi et pour mon libraire que Y Itinéraire à' Jértisalem me soit rendu le plus tôt possible. Vous y avez vous-même, Monsieur, un intérêt, puisque j'ai embelli ma méchante prose par vos beaux vers (1).
Il y eut des corrections. Elles furent le'gères.
Nous le savons par M. de Pommereul. Préposé en chef à l'inquisition impériale sur les livres, cet ancien colonel d'artillerie s'acquittait de sa tâche avec une rudesse toute militaire; il se vantait d'avoir été tolérant pour le poètevoyageur : « L'Empereur ne l'aime pas; moi, je lui porte intérêt; je censure moi-même ses manuscrits; et surtout maintenant que le papisme est si bas percé, je lui ai presque laissé dire tout ce qu'il a voulu, dans son Itinéraire. »
L'autorisation d'imprimer et de mettre en vente fut enfin accordée. Le grand public ratifia les suffrages enthousiastes des amis. Le Journal de l'Empire, si cruel aux Martyrs par ordre de la police, cette fois fut laissé libre et n'eut que des éloges pour Y Itinéraire.
Malte-Brun fut extrêmement élogieux. Avant de parler du nouvel ouvrage, il rappela les Martyrs, et, tout en maintenant certaines critiques d'Hoffmann, il admira « l'irrésistible magie d'un talent supérieur et original,... tant d'heureuses
(1) Lettre aut. signée; 1 grande page pleine in-40. — Catalogues Charavay.
expressions, tant de pages touchantes, tant de tableaux tour à tour sublimes ou gracieux, tableaux dont M. de Humboldt avoue l'exactitude, et dont Homère eût avoué le me'rite poe'tique >.
J'ai relu les Martyrs à l'occasion de V Itinéraire, et qui ne les relira ? Il me semble que cet ouvrage, imparfait sans doute, comme le sont toutes les œuvres de l'homme, vivra autant que la littérature moderne de l'Europe chrétienne... Sont-ils nombreux aujourd'hui ? ont-ils été nombreux les écrivains qui unissent tant de force à tant d'harmonie, et une expression de sensibilité aussi profonde à une imagination aussi vive ? Quant à la composition des Martyrs, je conçois l'opinion de l'illustre littérateur qui semble presque la préférer à celle de Télémaque... C'est pour recueillir les images dont il voulut orner les Martyrs que M. de Chateaubriand entreprit le voyage de Jérusalem... Historien, il pleure sur les ruines de Carthage. Homme du monde, il rit de la gravité boursouflée des Turcs. Pèlerin chrétien auprès du tombeau de Jésus-Christ, il se montre, en Egypte, chevalier français : « Je ne trouvais digne, dit- » il, de ces plaines magnifiques que les souvenirs de la gloire de » ma patrie : je voyais les restes des monuments d'une civilisation » nouvelle, apportée par le génie de la France sur les bords du Nil ; » en même temps que les lances de nos chevaliers et les baïonnettes » de nos soldats avaient renvoyé deux fois la lumière d'un si » brillant soleil; avec cette différence, que les chevaliers, malheu- » reux à la journée de Massoure, furent vengés par les soldats à la » bataille des Pyramides... »
Malte-Brun terminait en promettant un autre Extrait; « car, ajoutait-il, nos lecteurs penseront sans doute avec nous qu'on ne saurait trop les entretenir d'un auteur qu'ils aiment et admirent ».
Chateaubriand remercia dans une lettre que je suis heureux de posse'der : elle respire une joie douce. Les mots de
reconnaissance et de de'vouement sont dits avec une simplicité' qui fait plaisir.
Si courte que soit sa lettre, il trouve encore le moyen d'y traduire Y enchantement des personnes qui avaient lu l'article. Or ces personnes, c'e'taient les visiteurs et visiteuses de la Valle'e aux Loups. Gomme elles avaient partage' la tristesse de l'auteur, après l'insuccès momentané' des Martyrs, elles e'taient accourues à l'ermitage pour prendre part à sa gloire et à son bonheur.
A Monsieur Malte-Brun.
Lundi, 4 mars 1 8 1 1.
Je viens de lire, Monsieur, votre excellent article : il vous fera beaucoup d'honneur; je vous remercie pour mon compte, et du plaisir que j'ai eu à vous lire, et du bien que vous avez bien voulu dire de moi dans cet article.
J'aurais désiré que les deux mots « génie de la France » n'eussent pas été soulignés, parce qu'ils ne le sont pas dans l'original; mais c'est un petit malheur. Croyez, Monsieur, à ma reconnaissance sincère et à mon entier dévouement. Toutes les personnes qui ont lu votre article en sont enchantées. Veuillez remercier pour moi M. Etienne.
M. Dussault a eu la bonté de dire deux mots de Y Itinéraire dans un article qui a précédé le vôtre, et je lui en suis infiniment obligé. Votre affectionné et dévoué serviteur,
De Chateaubriand (i).
Malte-Brun, en soulignant génie de la France, de'tournait le sens au profit direct de l'Empereur. Voilà pourquoi Cha-
(i) Orig. autog.
teaubriand réclamait. Il aurait eu le droit de reprocher au critique de n'avoir pas commencé la citation quatre lignes plus haut : « J'eus une première vue de ce magnifique Delta, où il ne manque qu'un gouvernement libre et un peuple heureux. Mais il n'est point de beaux pays sans V indépendance ; le ciel le plus serein est odieux si l'on est enchaîné sur la terre. »
Quelques passages d'un autre article, signé V..., rappellent la vogue du livre, par certains détails d'ordre matériel. Ces détails en disent plus que les éloges magnifiques qui les suivent.
Rarement il advient qu'un succès, plus rapide que la plume des journalistes, leur dérobe l'honneur de l'avoir sinon préparé, du moins prévu et annoncé. Mais quelque empressement qu'ils aient tous mis à rendre compte de Y Itinéraire^ la vente de plusieurs milliers d'exemplaires a devancé leurs jugements. Depuis la publication de cet ouvrage, un mois et demi s'est à peine écoulé, et les demandes se multiplient tous les jours. Douze presses suffisent à peine ; on tire sans cesse, et tout est promptement enlevé. On traduit M. de Chateaubriand en Italie, en Allemagne, et dans d'autres États; mais hors de sa patrie, les étrangers veulent encore le lire dans la langue qu'il écrit. Jamais peut-être on ne vit un succès plus rapide et plus général.
Il semblerait d'abord difficile de le concilier avec les vives critiques qu'on atoujours faites de cet auteur; mais les critiques passent et les grands écrivains s'élèvent au dessus d'elles.
Non plus que dans la préface ou les notes des ouvrages précédents, Chateaubriand n'eut garde d'oublier Fontanes dans la préface de Y Itinéraire. Par un juste retour, ses remercîments sont devenus les titres impérissables de Fontanes à partager la gloire de son ami. Une telle réciprocité fait plaisir
et porte sa leçon avec elle. Il ne saurait être hors de propos de la souligner en passant.
Après avoir payé le tribut de sa reconnaissance à MM. Boissonade, Guizot, Malte-Brun et Langlès, Chateaubriand ajoutait :
Elles seules les Muses] ne sont pas devenues mes ennemies lorsque j'ai obtenu quelques succès; elles seules encore, sans s'étonner d'une vaine rumeur, ont opposé leur opinion au déchaînement de la malveillance. Si je ne puis faire vivre Cymodocée, elle aura du moins la gloire d'avoir été chantée par un des plus grands poètes de nos jours, et par l'homme qui, de l'aveu de tous, juge et apprécie le mieux les ouvrages des autres.
L'hommage est complet. Il ne laisse pas d'être discret; il fallait bien qu'il le fût, venant de ce « cerveau brûle' » comme disait l'Empereur. Un mot de trop aurait compromis Fontanes, sans profit pour Chateaubriand, et bien au contraire; car le salut de l'illustre écrivain, sous l'Empire, ce fut la présence à la cour, et tout près du maître, de l'ami tendrement dévoué.
Chateaubriand appelait Yltitiéraire « les Mémoires d'une année de sa vie ».
« C'est peut-être, ajoute Sainte-Beuve, la meilleure partie, celle qui fut écrite à l'heure la plus sentie et la plus heureuse. »
Voilà qui est délicatement observé.
Le calme, la paix, la liberté, le travail, la verdure, le soleil, le grand air, les senteurs agrestes des forêts et des champs, les fréquentes visites des amis, et la gloire en perspective, tout cet ensemble faisait à Y exilé une vie en rapport avec sa nature active et rêveuse; tout cela versait à son âme un
bonheur intime dont l'aimable beauté' de l'Itinéraire n'e'tait que le reflet, — le sourire.
On n'e'crit pas ainsi quand on n'est pas heureux.
Le re'cit de ses courses, pleines de privations et de fatigues, non toujours exemptes de danger, et les descriptions des pays lointains, terres brûle'es du soleil, peuples re'duits à l'esclavage, rendaient l'illustre auteur plus sensible encore à l'inde'pendance, à la douceur et au bien-être de son ermitage. Or, cette douceur elle-même devenait inspirante, par le contraste vivement senti des choses raconte'es avec le bonheur pre'sent.
C'est dans le sens de cette influence que je demande à comple'ter et à prolonger, à pousser les re'flexions trop strictement littéraires de Sainte-Beuve :
Dès l'entrée [à Athènes] on a une petite scène qui est comme un mime de Sophron ou un fragment d'Aristophane... Au départ, nous assistons au spectacle du plus aimable songe, à celui du Pot au lait, élevé aux proportions de la Grèce... Et voilà comme M. de Chateaubriand, cette imagination royale, était en même temps l'imagination la plus souverainement aimable quand il voulait l'être...
Les contrastes de la barbarie turque avec la beauté des lieux et la majesté des souvenirs sont touchés souvent avec gaieté et une sorte de bonne humeur. On se dit que c'est en voyage qu'il devait faire bon, surtout, de rencontrer M. de Chateaubriand : il se livre d'autant plus alors qu'il sait qu'il passe et qu'il ne reviendra pas.
Cette dernière re'flexion s'e'gare.
Non, ce n'est point surtout en voyage, c'est chez lui, dans sa maison, dans son jardin, au milieu de ses arbres, encore tout petits, dans le recueillement et la paix de sa Valle'e aux Loups, qu'il faisait bon rencontrer, et mieux que cela, certes, fre'quenter Chateaubriand.
Où donc Y Itinéraire fut-il compose', « e'crit », sinon à la
476 CHATE\UBRrAND, SA FEMME ET SES AMIS
Vallée? Les amis qu'il y appelait, et qui, le plus souvent, venaient d'eux-mêmes, ceux-là passaient auprès de lui, plus que des heures, des journe'es entières, et prolongées fort avant dans la nuit. Ils étaient attirés par sa confiance sans borne en leurs conseils et leur dévouement, comme par la belle humeur et le radieux sourire de son accueil.
Nulle part, jamais, ils ne jouirent de son commerce autant, aussi doucement que dans la solitude de la « chère Vallée ». Et que de fois, à l'instar du mystérieux visiteur, ils admirèrent « la belle vue »; que de fois chacun d'eux s'écria : « Je me plairais fort ici. »
Quand Sainte-Beuve s'en tient aux questions littéraires, il admire le plus souvent les créations de Chateaubriand : « Paternité reconnue. » Avec quel sens exquis il distingue et signale les parties vraiment originales, soit du poème en prose, soit de la relation de voyage : « Rien de plus glorieux au soleil et de plus lumineux que cette peinture », s'écriait-il à propos de certaines pages de Yltinéraire. Et souvent lui échappèrent des expressions non moins enthousiastes, au sujet du même auteur. Lui-même, par de certains traits, il rappelle le glorieux ancêtre. Il ne l'ignore pas tout à fait — et ne s'oublie guère, quand il désigne, dans une plainte, « ceux précisément qui ont avec lui (Chateaubriand) le plus d'affinités ». — « Disciple à la fois ressemblant et différent », il avait le droit, vraiment, de se ranger parmi ceux-là. Son style, avec moins de puissance, infiniment moins, rappelle celui du maître, par la fréquence et le charme des images : il est tout coloré de poésie.
Toujours est-il que les Martyrs et M Itinéraire lui restèrent très présents. Ils lui servirent de point de comparaison et de « lumière » dans maint de ses jugements. Il disait, à propos de l'auteur à? Anacharsis : « Je reviens à Chateaubriand,
lequel, mis en regard de Barthe'lemy, nous est une lumière. » Et ailleurs : « Dans ces e'tudes, j'aboutis souvent au nom de Chateaubriand, et je le fais avec intention. »
Combien il faut de'plorer qu'un ton d'aigreur et une passion de de'nigrement se soient mêle's à ses critiques littéraires ! C'est le cas pour la re'flexion ci-dessus. Elle n'irait à rien moins qu'à nier le « bon enfant », le « bon garçon », qu'e'tait Chateaubriand, dans l'intimité, dans le tous-lesjours.
A l'époque où Sainte-Beuve composa ses « leçons » sur Chateaubriand, il était très occupé de Port-Royal. Dix ans plus tard, lorsque ces leçons parurent, grossies d'incessantes additions, il était devenu l'un des chefs de la libre-pensée. De là, deux tendances opposées qui forment une disparate choquante.
Est-il question du christianisme? Tantôt c'est l'impiété des philosophes qui juge, et tantôt la sévérité des jansénistes. Seules, les parties profanes du Génie du Christianisme, des Martyrs, de ^Itinéraire, Atala, René, Velléda, la Grèce, sont supérieurement traitées : c'est le chef-d'œuvre d'une critique délicate. Et toutefois, critique un peu étroite, trop asservie au mot à mot littéraire. Sainte-Beuve a dit de Villemain qu' « il étend et ouvre les horizons ». On ne le dira pas de lui. N'a-t-il pas essayé de contester l'impression révélatrice que ressentit Augustin Thierry à la lecture de la bataille des Francs dans les Martyrs, impression si noblement avouée par le grand historien ? Et de même n'aurait-il pas nié l'influence de V Itinéraire au point de vue de la Grèce affranchie? D'autres, plus équitables, seront mieux d'accord avec les conclusions de l'avenir. Je lis à l'instant même, dans un bel article de M. Emile Gebhart, sous le titre Anniversaire athénien :
Daveluy nous dit un jour : « Le véritable fondateur de cette École [d'Athènes], c'est Chateaubriand. » Il avait bien raison. Le voyageur de V Itinéraire y longtemps avant lord Byron, appela l'attention émue de la France et de l'Europe sur cette pauvre Grèce, douloureuse expression géographique, qui gardait toujours, en son infinie misère, avec la beauté de ses souvenirs, la grâce incomparable de ses sites, de sa lumière et de ses ruines. Ce livre a certainement nourri l'enthousiasme des adolescents qui, vingt années plus tard, partirent pour se battre, au nom de la vénérable histoire, au pied de l'Acropole, dans les plaines de Sparte, d'Argos et de Tripolitza. L'écrivain était un grand poète, dont l'action sur l'âme de son siècle fut prodigieuse. C'était un peintre aussi, et les paysages qu'il a tracés sont d'une étonnante fidélité. Un soir, des hauteurs de Phigalie, nous cherchions llthôme au fond de l'horizon bleuâtre. « Le voilà, dis-je à mes camarades, je le reconnais, c'est la montagne de Chateaubriand, l'Ithôme qui s'élève sur la Messénie comme un vase d'azur (i). »
L'e'lection à l'Académie eut lieu pendant que se prolongeait l'affaire des Prix de'cennaux. Nouvelle affaire, plus chaude et plus retentissante, plus dangereuse aussi.
La mort de Joseph Che'nier, survenue le 10 janvier 1811, « offrit une autre chance au retour de protection qui semblait chercher M. de Chateaubriand. Ce nom fut aussitôt prononce' de toutes parts, comme le plus illustre qu'il serait possible d'appeler à la place vacante dans l'Institut (2) ».
Villemain aurait mis une sourdine à l'optimisme de sa phrase, s'il avait eu connaissance de la lettre que je vais produire.
En re'alite', Chateaubriand reçut V ordre du duc de Rovigo de se présenter pour candidat à l'Institut. Il lui fallut choisir
(1) Journal des Débats, 2 novembre 1895.
(2) Villemain.
entre rAcade'mie et Vincennes. L'autocrate n'admettait pas une plus longue inde'pendance du ge'nie.
D'accord avec l'opinion publique, le groupe pressa Chateaubriand d'obe'ir. Pour achever de vaincre sa re'sistance, on allégua le de'sir de Mme de Chateaubriand.
Il se pre'senta donc, tout en se promettant d'e'chapper au collier dont on le voulait attacher.
Quant aux visites acade'miques, il s'y soumit assez gaiement, et voici un curieux détail; je l'ai trouvé dans le journal inédit de Ferdinand Denis (i) :
« Mardi, 6 [ou 7] décembre 1841. Dîné avec Gautier, d'Arc et Auguis, chez le restaurateur qui fait le coin de la rue du Bac et du quai.
(1) « M. Ferdinand Denis, auteur des Scènes de la Nature sous les Tropiques et à1 André le Voyageur, est dans nos générations un représentant très pur et très sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de Saint-Pierre : par les deux ouvrages cités, il appartient tout à fait à son école; mais c'est sa famille qu'il faut dire. » (Sainte-Beuve.)
Je lis dans le journal manuscrit de Ferdinand Denis, à la date du 6 juillet 1828 :
« J'ai vu M. de Chateaubriand en 1824 ou 1825 pour la première fois, et le sort semblait me réserver de le voir toujours sans apparat. M. Lemoine, qui m'avait conduit chez lui, me fit entrer dans son cabinet et me laissa pour aller voir les deux enfants du duc de Berry, qui venaient d'entrer. J'étais dans le cabinet avec le secrétaire. M. de Chateaubriand entra sans mon introducteur. Il était en redingote du matin et en pantoufles. Sa belle tête me frappa. Son regard révèle son génie. Je lui dis par qui je devais être présenté. Nous causâmes un instant. Un compliment que je lui adressai le fit rougir, je crois autant d'impatience que de modestie. Il fut d'une grande politesse. Je lui parlai de mes voyages en lui offrant mon livre (Scènes de la Nature sous les Tropiques) qu'il prit quelque temps, au titre, pour un livre de médecine, m'a dit Mme Bail. Depuis, il l'a lu et a dit à M. Valéry [?] que c'était un ouvrage impressionnant. »
Cette petite réunion intime était fort gaie. Aruguis] sait mille anecdotes curieuses : — Lorsque Chateaubriand alla faire ses visites d'Académie française, il se rendit à cheval chez ses futurs confrères. Aux renommés et aux puissants, il faisait la visite entière; au fretin, il remettait sa carte et ne descendait point du fougueux coursier. Quand on en vint à la délibération, M*" vota pour le cheval du nouveau confrère, disant que c'était de lui seul qu'en bonne conscience il avait reçu visite.
J'ajoute, par manière de parenthèse, que la passion des chevaux, passion ruineuse, ne fut jamais la sienne : il l'a de'claré dans ses Mémoires : « Je ne me suis jamais beaucoup soucie' de chevaux, quoique j'aie mené' la vie d'un Tartare. »
L'e'lection eut lieu le mercredi 20 février 181 1, à la presque unanimité', sur vingt-cinq membres pre'sents:
Ce chiffre, peu nombreux, indiquait bien des abstentions volontaires, et d"abord celle des hommes que certains souvenirs de la Révolution rendaient les plus adverses à cette candidature. Mais là même, et hors de là, il n'y eut pas d'obstacle sérieux devant la souveraine volonté, qu'on avait pressentie, et dont M. le duc de Rovigo (i) était l'organe très actif... L'Empereur, informé selon l'usage d'alors, approuva le choix par un décret. Et le soir même, à son cercle, comme il félicitait M. de Fontanes du choix de ce nouveau collègue, il dit avec son grave et malin sourire : « Eh bien! vous éludez la question, messieurs de l'Académie ; vous avez joué de finesse avec moi; vous prenez l'homme au lieu du livre; je verrai s'il n'y a pas moyen de donner au nouvel élu quelque grande place littéraire, une direction générale des bibliothèques de l'Empire (2). »
(1) Préfet de police.
(2) Villemain, p. 181-182.
Trop de protection ! Ceux qu'avait réconfortés la fière attitude de l'homme et de l'e'crivain, s'inquie'taient et même, de'jà, s'indignaient.
Au commencement de mars, le Bordelais E. Ge'raud notait dans son journal :
« Cette place est un bâillon, me dit Mme Mazois; c'est un homme dont on a voulu s'assurer, et qu'on garrotte sous pre'texte de l'honorer. »
Ainsi pensaient les esprits indépendants. Les femmes, moins directement menace'es, parlaienttout haut. Les hommes se taisaient, mais leur attention n'en e'tait que plus e'veille'e. Chateaubriand oblige' de louer Che'nier ! Cela paraissait une sorte de « monstruosité' litte'raire ».
Vers le même temps, le bruit se re'pandit que la nouvelle Impe'ratrice avait demande' à voir l'auteur, et que l'auteur avait e'te' pre'sente'. « Entoure' de toutes les se'ductions, saurait-il e'chapper au doux piège ? » Du fond de sa province, Ge'raud re'pondait dans son journal : « Je tremble que non. »
En réalité, Chateaubriand fut-il appelé auprès de la « fille des Ce'sars » ? Et cette flatteuse avance, directe ou non, et plus ou moins explicite, qui nous dira s'il osa bien la de'cliner, lui, galant homme et fe'al chevalier ?
Mais s'il y avait eu pre'sentation, est-ce qu'il ne l'aurait pas raconte'e avec complaisance, en rappelant qu'il fut e'galement présenté à Marie-Antoinette et à Louis XVI ?
Il est vrai : les Mémoires d'Outre-Tombe sont plus que discrets sur ses rapports avec la première Impératrice et avec les sœurs de Napoléon. A part « la jeune et jolie chaussure » apportée de Paris à la princesse Borghèse, « qui fît sa toilette devant lui »;à part encore quelque rapide mention de Lucien et de Mme Bacciochi, Chateaubriand se tait sur ses relations avec la famille Bonaparte. Étant secrétaire à Rome, n'offrit-il
pas un camée à Joséphine? Et la distribution du Génie du Christianisme en exemplaires de luxe?
De son côté, Joséphine ne lui donna-t-elle pas des arbres rares pour orner la Vallée aux Loups ?
Toute la famille impériale ne s'intéressa-t-elle pas au sort du malheureux Armand ? Plusieurs de ces traits, et surtout la visite de Napoléon à la Vallée aux Loups, nous auraient échappé sans Mme de Chateaubriand. Il semble qu'ils n'auraient en rien déparé les Mémoires d'Outre-Tombe.
Que l'invitation se soit ou non produite, en cette année 1811, et que l'illustre écrivain s'y soit ou non rendu, le temps n'est pas très loin — onze ans — où Marie-Louise invitera réellement, insistera même, et où Chateaubriand ne saura plus résister. Noter ici le récit de l'entrevue, c'est adopter la méthode même des fameux Mémoires : ces sortes de rapprochements ne manquent pas d'un certain charme mélancolique : ils souriaient à l'imagination du grand rêveur.
Nous refusâmes d'abord une invitation de l'archiduchesse de Parme; elle insista et nous y allâmes. Nous la trouvâmes fort gaie : l'univers s'étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Nous lui dîmes que nous avions rencontré ses soldats à Plaisance, et qu'elle en avait autrefois davantage; elle répondit : « Je ne songe plus à cela. » Elle prononça quelques mots légers et en passant sur le roi de Rome : elle était grosse. Sa cour avait un certain air délabré et vieilli, excepté M. Nieperg, homme de bon ton. Il n'y avait là de singulier que nous, dînant auprès de Marie-Louise...
En traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, nouvellement peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa mon regard : deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de police, faisaient boire leurs chevaux : nous entrions dans les États de Marie-Louise : c'est tout ce qui restait de la puissance de l'homme qui fendit les
rochers du Simplon, planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva l'Italie prosternée depuis tant de siècles. Renversez donc le monde, occupez de votre nom les quatre parties de la terre, sortez des mers de l'Europe, élancez-vous jusqu'au ciel, et allez tomber pour mourir à l'extrémité des flots de l'Atlantique : vous n'aurez pas fermé les yeux (1822) qu'un voyageur passera le Pô et verra ce que nous avons vu (1).
L'Empereur attendait le nouvel académicien au discours de réception, tout prêt à lui te'moigner sa bienveillance d'une manière très effective.
En se présentant, Chateaubriand avait pu obéir aux conseils de Fontanes et aux injonctions de Savary, sans rien sacrifier de sa dignité. L'élection était en soi chose honorable.
Mais où l'Empereur setrompait étrangement, c'est lorsqu'il espérait que le démissionnaire de 1804 ferait amende honorable de son attitude, foulerait aux pieds la dignité de sa vie, achèterait les honneurs au prix de l'honneur.
Tout « grand » qu'il fût, « on le lui fit bien voir »:
Le discours fut soumis, en première lecture, à une commission de cinq membres.
Telle était, dans le discours, l'indépendance des opinions, et telle, chez les académiciens, la dépendance du caractère, que la commission n'osa pas se prononcer. Elle remit le jugement à l'Académie tout entière.
Avant que la compagnie eût décidé, l'Empereur voulut voir le manuscrit.
Dès la première page, sa colère éclata; elle ne cessa de se manifester qu'au dernier alinéa. Quand Daru, membre de la secrétairerie d'État, « vint chercher l'arrêt définitif du discours mis sous les yeux de l'Empereur, celui-ci, agitant le
(1) Congrès de Vérone, p. 37.
manuscrit tout froissé, s'écria : « ... Je dirais à l'auteur, s'il » était là devant moi : « Vous n'êtes pas de ce pays-ci, » Monsieur. Votre admiration, vos vœux sont ailleurs. Vous » ne comprenez ni mes intentions, ni mes actes. Eh bien ! si » vous êtes mal à l'aise en France, sortez de France; sortez, » Monsieur, car nous ne nous entendons pas, et c'est moi qui » suis le maître ici ; vous n'appréciez pas mon œuvre, et vous » la gâteriez, si je vous laissais faire. Sortez, Monsieur, » passez la frontière, et laissez la France en paix et en union » sous un pouvoir dont elle a tant besoin (i). »
A part même la justice rendue à son talent, l'affaire du discours n'était pas pour déplaire au nouvel académicien. Napoléon avait criblé de ratures le manuscrit; et l'on se répétait tout bas les menaces du maître à M. de Ségur, membre de la commission :
« Vous et M. de Fontanes, vous mériteriez que je vous misse à Vincennes... Dites à la seconde classe de l'Institut que je ne veux pas qu'on traite de politique dans ses séances... Si elle désobéit, je la casserai comme un mauvais club... (2). »
Toujours la menace de Vincennes !
Avoir de nouveau bravé le despote, en ce temps de soumission universelle, c'était, dans la société que fréquentait l'auteur, une vraie gloire ajoutée à celle des lettres. Il était plus fier du discours prohibé que de l'élection elle-même.
Il a écrit dans ses Mémoires :
Daru me rendit le manuscrit (3), çà et là raturé, marqué ab irato de parenthèses et de traces au crayon par Bonaparte : l'ongle du
(1) Villemain.
(2) Tainc : le Régime moderne, t. I, p. 87.
(3) Le 28 avril, à Saint-Cloud.
lion était enfoncé partout, et j'avais une espèce de plaisir d'irritation à croire le sentir dans mon flanc. M. Daru ne me cacha point la colère de Napoléon... Ce discours est un des meilleurs titres de l'indépendance de mes opinions et de la constance de mes principes. M. Suard, libre et ferme, disait que s'il avait été lu en pleine Académie, il aurait fait crouler les voûtes de la salle sous un tonnerre d'applaudissements. Se figure-t-on en effet le chaleureux éloge de la liberté, prononcé au milieu de la servilité de l'Empire? »
— « Des personnes pleines de grâces, de générosité et de courage, que je ne connaissais pas, s'intéressaient à moi. Mme Lindsay qui, lors de ma rentrée en France en 1800, m'avait ramené de Calais à Paris, parla à Mme Gay ; celle-ci s'adressa à Mme Regnault de Saint-Jean, laquelle invita le duc de Rovigo à me laisser à l'écart. Les femmes de ce temps-là interposaient leur beauté entre la puissance et la fortune.
Dès que parut ce fragment des Mémoires d'Outre-Tombe, Mme Hamelin e'crivit dans le Constitutionnel (ier août 1849) une lettre de protestation : elle se plaignit de voir le nom de Mme Gay substitue' au sien ; elle accusait de cette substitution la jolie main — la « menotte » — de Mme Re'camier. Et, comme preuve du courageux intérêt qu'elle avait témoigne' à Chateaubriand dans ces circonstances critiques, elle publia la lettre suivante :
Paris, le g février 1823.
Je n'oublie jamais, Madame, les services qu'on m'a rendus. C'est à l'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner que je dois de n'avoir pas été fusillé ou enfermé à Vincennes par Bonaparte. Aussi, Madame, si je puis vous être utile, je suis prêt à payer la dette de la reconnaissance. Je voudrais pouvoir me rendre à vos ordres, mais la multitude de mes affaires me laisse à peine le temps de sortir pour d'autres affaires. Si je ne craignais d'abuser de vos bontés, je vous
prierais de fixer le jour et l'heure où je pourrais avoir l'honneur de
vous recevoir chez moi : je serai bien heureux de pouvoir vous offrir
tout à la fois mes sincères et inaltérables remerciements et mon
hommage respectueux.
De Chateaubriand.
Mme Sophie Gay re'pondit dans la Presse (14 août 1849) qu'un oubli n'est pas une substitution (entre femmes, et en pareil sujet, le mot oubli n'est pas sans cruauté); que l'oubli, fâcheux en soi, ne lui était pas imputable; et, s'excusant de publier à son tour une pièce intime, elle inséra, dans son article, une lettre de Chateaubriand, datée non plus de 1823, mais du mardi le plus voisin des menaces de Napoléon :
A Madame Sophie Gay.
Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour moi que je ne sais comment vous remercier. J'irais à l'instant même mettre ma reconnaissance à vos pieds, si des affaires de toutes les sortes ne s'opposaient aujourd'hui à l'extrême plaisir que j'aurais à vous voir. Je ne pourrai même aller vous présenter tous mes hommages que jeudi prochain, entre midi et une heure, si vous êtes assez bonne pour me recevoir. Je suis obligé d'aller à la campagne. Pardonnez, Madame, à cette écriture arabe. Songez que c'est une espèce de sauvage qui vous écrit, mais un sauvage qui n'oublie jamais les services qu'on lui a rendus et la bienveillance que l'on lui témoigne.
Mardi.
De Chateaubriand.
Un fragment de lettre nous fournit de curieux renseignements sur l'affaire du discours et particulièrement sur le passage qui déplut si fort à Napoléon.
Paris, 29 septembre 1815.
... Ce fut ce morceau, et un autre où je réclamais la liberté de la pensée qui amenèrent les terreurs de Bonaparte et ses menaces de me faire fusiller, si jamais mon discours était prononcé en public. J'avais reçu l'ordre du duc de Rovigo de me présenter candidat à l'Institut, sous peine d'être enfermé pour le reste de mes jours à Vincennes. Ne voulant occuper aucune place sous l'assassin du duc d'Enghien, et forcé de me présenter pour demander celle de Chénier, je fis mon discours de manière qu'on serait obligé de me défendre dé le prononcer, malgré l'éloge de droit dont chaque récipiendaire était obligé de couronner son discours... Je réussis dans ce dessein, mais je pensai y perdre la vie... (1).
— J'avais conservé le manuscrit raturé, avec un soin religieux : le malheur a voulu qu'en quittant l'infirmerie de Marie-Thérèse, il fût brûlé avec une foule de papiers. Néanmoins les lecteurs de ces Mémoires n'en seront pas privés : un de mes collègues eut la générosité d'en prendre copie ; la voici.
Sainte-Beuve est donc mal renseigne' : il pre'tend que l'auteur n'a jamais recueilli ce discours dans ses œuvres et n'en a pas donné le texte avoué.
(1) L. a. s., à M. Abel... (Autographes, collection Fillon, 1879), 4 pp. petit in-40.
M. de Montalembert écrivait à M. Wailli, libraire, Paris (185 1), 2 pp. in-8°, cachet, au sujet de sa réception à l'Académie française : « Les souvenirs de 1789, loin d'être le palladium de la liberté en France, en sont l'écueil permanent. La police interdit aux libraires de reproduire mon discours : je ne puis qu'être très flatté de me voir assimilé à M. de Chateaubriand, dont l'autre Napoléon ne voulut pas non plus laisser publier le discours. *> (Charavay : Catalogues de ventes d'autographes.)
Une copie manuscrite de ce document est sous mes yeux. A la couleur du papier, je la suppose ancienne; peut-être est-elle de 1811. Qui sait même si ce n'est pas la propre « copie » due à « la générosité' » du collègue ? Elle commence par une note très discrète. Cette discrétion même serait une présomption que la copie fut faite sous l'Empire. Je la reproduis : « Discours composé par M. de Chateaubriand, auteur du Génie du Christianisme, pour sa réception à l'Institut en 181 1. Ce discours n'a été ni prononcé, ni imprimé. Il sera facile, en le lisant, d'en deviner les raisons. »
Le nom du fabricant « J. Bouchet » et une coquille allongée apparaissent dans la pâte du papier.
Du texte manuscrit à celui des Mémoires, je surprends quelques variantes : simples détails de forme; corrections purement littéraires, et qu'il serait intéressant d'étudier. Je viens de me livrer à cette petite étude, et ma conclusion serait que, loin de perdre aux retouches, le discours y a gagné, et gagné sur tous les points modifiés. On n'en saurait dire autant des interpolations infligées au texte authentique par la police. Dix ans plus tard, Chateaubriand était amené à faire la déclaration suivante :
Paris, 17 juin 182 1.
Je n'ai jamais publié mon discours à l'Académie. Je ne reconnais aucune des copies qui sont entre les mains du public. Elles ont toutes été répandues par la police de Bonaparte; elles sont interpolées et mutilées d'une manière horrible. Celle qui est insérée dans les pièces [intéressantes] pour servir à Vhistoire du XIXe siècle est aussi fautive que les autres (1). Je possède l'original écrit de ma
(1) Chez Dentu, 182 1, 208 pages. Le discours de réception, pp. 124-140, ne diffère du texte des Mémoires que par des mots sans importance; il est parfois plus correct.
main et lacéré par celle de Bonaparte ; et quand on lit cet original, on voit pourquoi Bonaparte voulait me faire fusiller. Je n'ai point, Monsieur, réclamé contre l'article du Drapeau blanc; car je ne ferai jamais rien qui puisse nuire aux royalistes, lorsqu'ils disposeront de ma propriété sans m'en demander la permission (1).
Notre copie n'avait subi aucune de ces alte'rations intéressées. Elle est seulement un peu moins parfaite. Ne pouvant songer à reproduire tout le discours, je ne relève, sur la copie inédite, que le morceau de'dié à Fontanes ; les curieux pourraient le rapprocher du texte reconnu par Chateaubriand :
Si je voulais enfin, Messieurs, vous parler d'un ami bien cher
à mon cœur, d'un de ces amis qui, suivant Cicéron, rendent la prospérité plus éclatante et l'adversité plus légère, je vanterais sans doute la force, l'harmonie de ses vers qui, formés sur les grands modèles, se distinguent néanmoins par un tour original : je vanterais un talent supérieur qui ne connut jamais les sentiments de l'envie, ce talent heureux qui, depuis des années, ressent tout ce qui peut m'arriver d'honorable, avec cette joie naïve et profonde connue seulement des plus heureux caractères et de la plus vive amitié ; mais je n'omettrais point dans cet éloge la partie politique de mon ami; je le peindrais à la tête d'un des premiers corps de l'État, prononçant ces discours qui sont des chefs-d'œuvre de mesure, de bienséance et de noblesse; je le présenterais sacrifiant le doux commerce des Muses à des occupations sans charmes, si l'on ne s'y livrait dans l'espoir de former des enfants capables de suivre un jour les traces glorieuses de leurs pères et d'éviter leurs erreurs...
Bien entendu, l'Académie avait conformé sa décision à celle de l'Empereur; le discours ne pouvait être prononcé.
(1) Autog. signé.
Chateaubriand fut prié d'en composer un autre. Il s'y refusa net, et, le 2 mai, on lut en séance une lettre dans laquelle il déclarait que « ses affaires et le mauvais état de sa santé ne lui permettant pas de se livrer au travail, il lui était impossible, dans ce moment, de fixer l'époque à laquelle il désirerait avoir l'honneur d'être reçu à l'Académie. 29 avril 181 1. »
Chateaubriand avait repris le chemin de la Vallée.
Une épître à l'ami Frisell va nous dire l'état d'esprit et d'âme où le laissèrent toutes ces péripéties non communes :
Val de Loup, près d'Aulnay, le 10 mai 1811.
J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, datée de la ville où j'aimerais mieux vivre et mourir. Je suis bien aise que vous ayez reçu la même impression que moi de cette belle Italie. Quel soleil ! quelle lumière ! quels souvenirs ! Combien nous sommes barbares en deçà des Alpes ! Si j'étais riche et que je pusse voyager à mon aise, l'Italie me verrait tous les deux ans, et peut-être fmirais-je par me fixer au milieu des ruines de Rome. Mais je deviens vieux; je n'ai pas un sou, et ne pouvant plus parcourir le monde, je ne cherche plus qu'à le quitter. Il faut faire une fin, et je vous attends pour savoir si c'est la Trappe ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie.
^Itinéraire z. réussi, Dieu sait pourquoi ! Les Martyrs sont un ouvrage fort supérieur à V Itinéraire; mais, cette fois, il n'y a pas eu d'ordre, et les choses ont suivi leur cours naturel. Depuis le temps, il s'est passé bien des choses : vous me trouverez à la campagne, comblé de gloire et d'humiliations, d'honneur et d'affronts. Je suis le sage d'Horace : Rex denique regum.
Revenez bien vite. Ne vous arrêtez pas trop sur votre route et venez cet automne chasser avec moi et me conter l'Italie.
Mme de Chateaubriand a reçu votre lettre et vous en remercie. Elle vous attend avec impatience. Joubert arrive. M. de Bonald est
ici. Tous vos amis vous embrassent. J'ai vu l'autre jour MUe Honorine de Chastenay; nous avons bien parlé de vous.
For ever yours,
Chateaubriand (i).
Fut-il plus sensible à la gloire ou aux humiliations ? Au désir de l'Empereur que l'Institut couronnât le Génie du Christianisme, ou au refus de l'Institut composé en majorité de philosophes ? Aux suffrages de l'Académie française, réparant l'injustice de l'Institut, ou à l'interdiction de son discours, et aux menaces impériales rétractant une heure de faveur?
Bien étudié, le texte où s'épanchent, mêlés et confondus, les sentiments contradictoires, permet de conclure que la joie l'emportait. Nonobstant les réflexions sur la Trappe ou la rivière, le fond de l'âme était à, la satisfaction, aux nobles fiertés, au bonheur. La « face » n'est que « ridée ». — Je dis que la joie l'emportait : des humiliations et des affronts de cette sorte, c'est encore la gloire; et une gloire supérieure à celle des lettres.
Avant que le succès de Y Itinéraire eût relevé ses finances, et précisément à la date de cette lettre, il paraît bien, comme il l'avoue à Frisell, qu'il « n'avait pas le sou ». Dans les premiers jours du mois suivant, il fut obligé de souscrire un billet d'emprunt. Témoin l'engagement sur papier timbré, dont l'original autographe est sous mes yeux :
« Fin novembre mil huit cent douze, je payerai à l'ordre de M. de Lavalette la somme de mille francs, valeur reçue comptant à Paris, le trois juin mil huit cent onze.
» F. A. de Chateaubriand. »
(1) ^Madame de Custine, p. 249. — Communiquée à M. Bardoux par Mme A. Bartholoni, fille de M. Frisell et filleule de Mme de Chateaubriand.
Après l'éclatant succès de Y Itinéraire, et, à la faveur de ce succès, après la justice enfin rendue aux Martyrs, on pouvait craindre que, saturé de gloire, il ne se laissât reprendre au dégoût de tout. L'ennui ne le poussera-t-il pas aux lointains aventureux?
Pour des années, rien à craindre de « l'humeur inquiète ».
Il vivait heureux dans son ermitage. Un des habitués de la Vallée aux Loups, M. de Glausel, avait comparé la solitude d'Aunay au « paradis terrestre ». Il reçut en réponse « la plus longue lettre » que Mrae de Chateaubriand « ait jamais écrite ». C'est aussi l'une des plus spirituelles échappées à sa verve. Chaque phrase, chaque mot presque, garde comme un reflet de son aimable et piquant sourire.
Val-de-Loup, ce 27 juillet 1811.
Bien que l'air et le ton de *** me déplaisent également, il suffit, mon cher ami, que vous l'aimiez pour que j'aie un grand plaisir à faire quelque chose qui lui soit agréable. J'irai donc incessamment à la marine, solliciter un brevet de mort pour son neveu.
Je vous défie de nous écrire d'un pays plus chaud que le nôtre; voilà deux jours qu'on ne peut respirer. Il est vrai qu'il y en a trois qu'on se chauffait à grand feu : pour le chaud, c'est la saison ; pour le froid, c'est la comète.
Vous avez grand tort de comparer le lieu où nous vivons au paradis terrestre, si ce n'est qu'on y trouve aussi des serpents; et, si vous avez à Montpellier des procès à débrouiller et des chicanes à réprimer, nous avons ici des voleurs à pendre; en conséquence, M. de Chateaubriand vient d'être nommé juré, pour juger les pauvres gens qu'il renverra sur les grands chemins sains et saufs, s'il plaît à Dieu. Mais ce qui nous déplaît beaucoup à nous, c'est que nous voilà obligés d'aller à Paris, et il est si triste et si justement triste en ce moment, que rien qu'à y penser on tourne à la mort.
Pas une âme, ou sinon des âmes en peine; des rues désertes, des maisons vides et des arbres poudrés à blanc, voilà ce que nous allons trouver.
Il nous serait beaucoup plus agréable d'aller vous faire une petite visite dans votre cabinet exposé au nord et placé au milieu d'une belle campagne ; mais on ne peut pas dire à présent : voyage qui voudra. Nous vous attendons ici; car vous y viendrez, et j'espère même que vous y resterez; et, comme alors vous serez questeur, nous aurons une voiture.
Joubert est dans l'admiration et dans l'attendrissement des lettres que vous lui écrivez, d'où je conclus que ce ne sont pas vos chefs-d'œuvre. Il est retombé dans sa manie universitaire ; il n'a pas de plus grand bonheur que de pouvoir s'enfermer avec quelques inspecteurs, recteurs ou proviseurs, et de les pérorer tant et si longtemps qu'il est ensuite obligé de se coucher pendant huit jours et qu'il a le plaisir de se plaindre éternellement.
M. de Bonald est ici depuis un mois, mais nous ne l'avons point vu, du moins moi. M. de Chateaubriand l'a rencontré l'autre jour, chez le restaurateur. On dit qu'il s'est livré aux petits littérateurs ; il les a choisis pour ses amis et pour ses juges. Il a grand tort pour l'avenir, mais il a raison pour le présent. Il paraît qu'il veut des trompettes pour son nouvel ouvrage; il est vrai que celles d'aujourd'hui ne retentissent pas au loin, mais elles assourdissent ceux qui sont près.
Nous avons ici depuis huit jours un vent épouvantable, tantôt froid, tantôt chaud, c'est-à-dire aussi extraordinaire que la saison. Comme je ne suis point mélancolique et que j'ai passé l'âge où l'on aime à soupirer, je n'aime ni le vent ni la lune; je ne me plais qu'à la pluie pour mon gazon, et au soleil pour me réjouir. Mais voilà une des plus longues lettres que j'aie jamais écrites. Aussi je permets bien à votre distraction de penser à autre chose en la lisant. Souvenez-vous seulement toujours du tendre et sincère attachement que je vous ai voué.
J'ai le plus grand plaisir à recevoir de vos lettres. Je les lis très bien; ainsi ne m'imputez point votre silence.
On lit dans les Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse : « J'ai toujours été grand dormeur. » Ce trait ne se retrouve plus à la page correspondante des Mémoires d'Outre-Tombe.
Si grand dormeur qu'il fût, Chateaubriand interrompit volontiers son sommeil pendant les nuits de l'été 1811. On l'aurait vu traverser les jardins, remonter à « son coteau de pins », et, du haut de sa tour, attacher au ciel de longs et passionnés regards.
Une comète était apparue, l'une des plus belles dont les annales astronomiques aient gardé le souvenir: « sa queue mesurait mille lieues. »
Ebranlée par les secousses que Napoléon imprimait à l'Europe et au monde, l'imagination populaire s'obstinait à vouloir que cette comète, comme toutes ses devancières, fût une messagère de malheur.
Chateaubriand savait à quoi s'en tenir sur l'influence légendaire de l'astre chevelu. Avec Alexandre de Humboldt, il put approfondir les questions scientifiques concernant les comètes. Avec Fontanes et les autres amis, il dut se rappeler l'éloquent démenti de la Fontaine au préjugé populaire dans Y Horoscope.
Mais, par les nuits tièdes, en face des profondeurs étoilées, seul au balcon de sa tour, que lui importait le réel ? Il admirait, il se souvenait, il rêvait.
Quels souvenirs? Quels rêves ?
Quand les constellations percent leur voûte bleue, je me souviens de ce firmament splendide que j'admirais du giron des forêts américaines, ou du sein de l'Océan. La nuit est plus favorable que le jour aux réminiscences ; ... elle lui cache les paysages qui lui rappelleraient les lieux qu'il habite; elle ne lui laisse voir que les astres, d'un aspect semblable sous les différentes latitudes du même hémisphère. Alors il reconnaît les étoiles qu'il regardait de tel
pays, à telle époque; les pensées qu'il eut, les sentiments qu'il éprouva dans les diverses parties de la terre remontent et s'attachent au même point du ciel.
La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, Madame de Beaumont remarquait diverses constellations en me disant que je me rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître ; depuis que je l'ai perdue..., j'ai, plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées.
Le lieu où je les ai vues sur les bois de Savigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité de nos destinées, le signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout cela brisait mon cœur. Par quel miracle l'homme consent-il à faire ce qu'il fait sur la terre, lui qui doit mourir ?
Voilà bien quelques-unes des pensées et des imaginations où se complaisait Chateaubriand pendant ces nuits d'été.
De rêve en rêve, « l'homme de tous les songes » en venait à douer de vie et de sentiment l'e'blouissante apparition dont l'e'clat éteignait les astres voisins. Il l'interrogeait en poète et en opprimé :
« Qui cherches-tu ? Est-ce lui ? brillant météore comme toi, fait, comme toi, pour passer. Voilà des années qu'il s'attarde. Est-ce lui que tu viens avertir? Es-tu l'étoile de sa destinée? On dirait qu'il commence à décliner et à pâlir (i). Est-il entré dans l'orbite de la période traversière (2)? Oh! puisse-t-il te suivre bientôt et disparaître sans retour ! »
(1) Bientôt Kutusoff s'écriera : « C'est dans les marais de la Bérésina que s'éteindra le météore, en présence de toutes les armées russes. » [fMém., t. III.)
(2) « Bonaparte était entré dans l'orbite de ce que les astrologues appellent la période traversière. » (Mém., t. III, p. 15g.)
Je n'invente pas : quelque trace de ces imaginations ardentes, où la poésie, la colère et la vengeance avaient leur part, se retrouve dans les Mémoires d'Outre-Tombe. Non pas à la date où l'on pourrait les chercher; mais précisément au milieu des chapitres consacrés à Napole'on. Cette place révèle le sens caché des questions, trahit les désirs secrets du rêveur :
Depuis trois ans, j'étais retiré à Aulnay : sur mon coteau de pins, en 1811, j'avais suivi des yeux la comète qui pendant la nuit courait à l'horizon des bois; elle était belle et triste, et, comme une reine, elle traînait sur ses pas son long voile. Qui l'étrangère égarée dans notre univers cherchait- elle ? à qui adressait-elle ses pas dans le désert du ciel ?
« Napoléon ne se figura-t-il pas qu'une comète était venue le chercher, comme jadis elle emporta César (1) ? » Des réminiscences plus douces succédaient :
Appuyé sur le coude, je parcourais des yeux le ciel, la vallée... Je me laissai entraîner à ces réflexions que chacun peut faire, et moi plus qu'un autre, sur les vicissitudes des destinées humaines. Que de lieux avaient déjà vu mon sommeil paisible et troublé! Que de fois, à la clarté des mêmes étoiles, dans les forêts de l'Amérique, sur les chemins de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les champs de l'Italie, au milieu de la mer, dans la patrie d'Hélène et de Ménélas, je m'étais livré à ces mêmes pensées, touchant les agitations de la vie !
Plusieurs années ont passé sur l'exaltation des premiers sentiments, et nulle lassitude n'a pénétré au cœur du propriétaire de la Vallée.
(0 T. IV, p. 88.
PAVILLON DE LA VALLEE AUX LOUPS en i8"?o.
« Ici. j'ai écrit les Martyrs, les Abencérages, VItinéraire et Moïse. »
« ... Au pied de ces arbres, je peignis Blanca. chantai Gymodocée. inventai Velléda. »
(Mémoires d'Outre -Tombe.)
Sous la date du 4 octobre 181 1, il e'crit le premier chapitre de ses Mémoires :
Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Chatenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n'était qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvaient une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances : spatio brevi spem longam reseces.
Les arbres que j'y ai plantés prospèrent; ils sont encore si petits que je leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis, autant que je l'ai pu, des divers climats où j'ai erré; ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d'autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent : l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents. Tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires d'un moine : depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos : mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres, tenant jamais ce qu'ils promettent, la Vallée aux Loups deviendra une véritable chartreuse.
Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c'est au grand désert d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay. Je suis attaché à mes arbres : je leur ai adressé des sonnets, des élégies, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c'est ma famille, je n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle.
Ici, j'ai écrit les Martyrs, les Abencérages, Y Itinéraire et Moïse : que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem, me tente à commencer l'histoire de ma vie.
Sous le même millésime, Mme de Chateaubriand note dans ses Souvenirs :
L'été de 18 11 se passa comme les autres. Le matin, M. de Chateaubriand travaillait; moi, je recevais tous les amis de Paris qui venaient nous faire de fréquentes visites : il était rare que nous n'eussions personne à dîner, la distance étant trop petite pour qu'on ne vînt pas nous voir souvent, et trop grande pour qu'on ne passât pas au moins la journée. // n'y a rien de plus agréable — mais en même temps de plus dispendieux — qu'une campagne à trois lieues de Paris.
« Tous les amis » e'taient là pour la Saint-François.
Voici le billet d'invitation trace' par Mme de Chateaubriand. Il est sans date. Mais M. de Bonald figure parmi les invités; ce nom me porte à croire qu'il s'agit bien du banquet de 181 1. Après avoir résisté plusieurs années, le grand publiciste avait fini par céder aux sollicitations de Fontanes; il était conseiller titulaire de l'Université. Nous avons vu que sa présence à Paris était signalée en juillet dans la lettre de Mme de Chateaubriand à Clausel. C'est au même Clausel qu'est adressé ce billet :
N'allez pas oublier que c'est demain que nous dînons tous ensemble, lesjoubert, Bonald, vous, enfin tous les anciens amis.
« Un soir d'octobre 181 1, raconte Mme Hamelin, M. de Mézi, aimable et bon homme, aimé de tous, vint me voir. C'était
un parfait royaliste, ami intime de M. de Chateaubriand et de plusieurs jolies pèlerines qui s'étaient croisées avec lui.
— Eh bien, que dit le faubourg rebelle ?
— Ne badinez plus, Madame; nous sommes très menacés par la police de votre Empereur qui parle tout hautement de faire arrêter « René » et de le traiter, ma foi, .comme le duc d'Enghien.
— Vraiment, et vous croyez cela?... Allons, Mézi, vous êtes en démence.
— Eh bien ! acceptez de causer avec René. —t J'en serais ravie.
Il vint, ce preux, ce croisé, ce troubadour, ce grand écrivain. D'abord il fut un peu gourmé, mais son beau et fier visage s'égayait vivement par des éclats de rire qui laissaient voir beaucoup les plus belles dents de l'Académie; et c'était l'achoppement (i). »
Ces mois de gloire et de persécution, puis de solitude et de paix, ne lui avaient laissé que d'heureux souvenirs. On le devine à cette mention des Mémoires :
« L'année 1811 fut une des plus remarquables de ma carrière littéraire. Je publiai Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, je remplaçai M. de Ghénier à l'Institut, et je commençai d'écrire les Mémoires. »
En effet, les premiers chapitres des Mémoires sont datés : «c La Vallée aux Loups, près d'Aulnay, 4 octobre 1811. » — « La Vallée aux Loups, 3 1 décembre 181 1. »
« Le matin », avons-nous lu, « M. de Chateaubriand travaillait. » A quel ouvrage ? Aux seuls Mémoires ?
Le cycle des grands travaux littéraires n'est-il pas fermé?
(1) Lettre de Mme Hamelin, Constitutionnel du Ier août 1849.
Relisons les dernières lignes deV Itinéraire ; nous y trouverons plaisir et profit :
J'ai fait mes adieux aux muses dans les Martyrs, et je les renouvelle dans ces Mémoires, qui ne sont que la suite ou le commentaire de l'autre ouvrage. Si le ciel m'accorde un repos que je n*ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie. Si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu'à mettre mes derniers jours à l'abri des soucis qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeune; je n'ai plus l'amour du bruit; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au dehors que des orages ; dans tous les cas, j'ai assez écrit si mon nom doit vivre; beaucoup trop s'il doit mourir.
L'auteur des ^Martyrs avait de'jà dit au xxive chant de son poème : « Qu'elles viennent, ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poe'sie et m'ouvrir les pages de Y Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la peinture du mensonge : j'emploierai l'âge des regrets au tableau de la ve'rite'. »
« L'Histoire » tout court, dans les Martyrs, peut-être parce qu'il n'e'tait encore occupe' que. de l'histoire du vieux monde. « Monument à ma patrie », dans Y Itinéraire, peutêtre parce que les Études historiques, histoire du vieux monde, étant terminées, ou à peu près, il allait attaquer l'Histoire de France.
De cette dernière, il n'a tracé qu'une Analyse raisonnée.
Certains « fragments » se présentent avec l'ampleur et le fini que le sujet comporte : ils sont d'un bel effet. Mais l'ensemble ne laisse qu'une impression de tristesse, celle des travaux inachevés '.pendent opéra interrupta.
Quant aux Etudes historiques, j'ai l'espoir de rectifier, en
un point capital, les appréciations des critiques devanciers. Il ne me semble pas que les maîtres aient rendu justice à ce volume. Celui des critiques contemporains qui me paraît avoir le mieux jugé le ge'nie et les œuvres de Chateaubriand, M. E. Faguet, ne nomme même pas les Études historiques. Chez les autres, les e'ioges n'arrivent pas à balancer les réserves. Or ces re'serves tiennent à une erreur de date. On a confondu les dates de composition et de publication. Les termes eux-mêmes en font foi. Lisez Villemain :
1830... — M. de Chateaubriand voulait finir un ouvrage médité depuis longtemps, ses Études historiques. L'introduction d'un pareil livre n'était autre que l'histoire même de la révolution chrétienne, la naissance de la foi, ses combats contre la société grecque et romaine, sa victoire dans le monde transformé, puis le déluge de la barbarie couvrant l'Europe et ne laissant que la croix debout sur l'abîme, pour être le signe de ralliement des sociétés nouvelles.
A vrai dire, ce sujet-là même était celui qu'avait entrevu, rêvé} saisi par les bords l'éloquent écrivain, dès le premier pas et dans toute la durée de sa course. On petit regretter même qu'il ne s'y soit pas renfermé, à l'âge de sa plus grande force et de sa plus vive ardeur. S'inspirant alors de l'érudition, au lieu de s'en charger comme d'une corvée tardive, consacrant à l'apostolat de la vérité ce qui est le plus digne d'elle, la jeunesse de l'imagination et du cœur, il eût élevé, sur la solide base de l'histoire, un monument immortel. . . Pourquoi cette œuvre, si digne de couronner une glorieuse vie d'étude, n'a-t-elle été pour l'historien lui-même que Yexêcution hâtive d'un engagement forcé ? Cela sans doute explique, sur quelques points, ce qui peut manquer de liaison dans les parties, d'exactitude approfondie dans les détails, à travers les splendides ébauches d'une inspiration qui renaît par moments.
Corve'e tardive, splendides ébauches, exécution hâtive d'un engagement forcé, ces expressions, et telles autres, ne sont
exactes qu'applique'es à Y Analyse raisonnée de l'Histoire de France. Elles sont radicalement fausses, applique'es aux Études historiques. Villemain n'avait pas sujet de regretter. L'illustre auteur des Martyrs et de Y Itinéraire avait consacre' auxis 'tndes historiques, aussi bien qu'à ces deux ouvrages, la jeunesse de l'imagination et du cœur ; il les avait produites à l'âge de sa plus grande force et de sa plus vive ardeur.
Elles ne furent publiées qu'en mars i83i (i). De là l'erreur qui les fait attribuer à la troisième manière de Chateaubriand. A priori, et en raison de la date, on les juge moins parfaites.
Or, les Études historiques furent compose'es en même temps que les Martyrs et V Itinéraire, — à la même « époque de perfection ». — Ce sont les mêmes qualités, les mêmes dons, la même allure.
Trompé, comme Villemain, par la date de publication, Sainte-Beuve ne mentionne qu'en passant les Études historiques, lui qui s'arrêtait à célébrer jusqu'aux « bagatelles » de l'âge fécond, de l'âge heureux :
A cette époque de perfection où il était parvenu (1811-1813), il excellait même dans des bagatelles; il portait de sa grandeur jusque dans les moindres élégances; et j'ai trouvé dans un album du temps (celui de Mme de Rémusat), cette admirable épigramme écrite de sa main; elle serait célèbre si elle était traduite de l'Anthologie et ferait chef-d'œuvre entre les plus belles de l'antique recueil, entre celles d'un Antipater de Sidon et d'un Léonidas de Tarente :
« La Gloire, l'Amour et l'Amitié descendirent de l'Olympe pour visiter les peuples de la terre. Ces divinités résolurent d'écrire l'histoire de leur voyage et le nom des hommes qui leur donneraient
(1) Xous savons par Chateaubriand lui-même que les épreuves des Etudes historiques étaient tirées avant le 27 juillet 1830.
UNE « ANNÉE DES PLUS REMARQUABLES » 5o3
l'hospitalité. La Gloire prit dans ce dessein un morceau de marbre, l'Amour des tablettes de cire et l'Amitié un livre blanc. Les trois voyageurs parcoururent le monde, et se présentèrent un soir à ma porte : je m'empressai de les recevoir avec le respect que l'on doit aux dieux.
» Le lendemain matin, à leur départ, la Gloire ne put parvenir à graver mon nom sur son marbre ; l'Amour, après l'avoir tracé sur ses tablettes, l'effaça bientôt en riant; l'Amitié seule me promit de le conserver dans son livre. » De Chateaubriand. — 1813. »
Tel était, en tout genre, Chateaubriand peintre et poète de l'art, — le Chateaubriand selon Joubert, le Chateaubriand d'avant la Charte.
Tel aussi le Chateaubriand des Études historiques. De même que l'auteur des Martyrs avait de'sire' voir les lieux où se dérouleraient les péripe'ties de son poème, de même aussi s'était-il astreint à étudier l'histoire des temps évoqués.
Les Martyrs illustrés de « tableaux éclatants », il restait de telles esquisses, de telles richesses, que le peintre voyageur en composa V Itinéraire.
Pareille fortune échut à ses notes sur les mœurs des chrétiens, des païens et des barbares : « Les dépouillements que j'ai faits des divers auteurs sont si considérables que pour les seuls livres des Francs et des Gaulois, j'ai rassemblé les matériaux de deux gros volumes (1). »
Durant cette période de fécondité et de bonheur, les notes de lecture, comme les notes de voyages, se transformèrent sans efforts en tableaux. Les Martyrs, Y Itinéraire et les Études historiques sont de la même volée.
Triologie de chefs-d'œuvre, inspirés par le Génie du Christianisme : « Sous le rapport sérieux, j'ai complété le Génie du
(1) Préface de la première et de la seconde édition des ^Martyrs.
Christianisme dans mes Eludes historiques, un de mes e'crits dont on a le moins parle' et qu'on a le plus vole'. »
Si le volume des Eludes ne fut publie' que bien longtemps après Yltinêraire, la raison du retard est fort simple.
Est-ce que, sous l'Empire, Chateaubriand eût obtenu l'autorisation de représenter au naturel tant de despotes à la fois, empereurs tout puissants, renverse's d'un souffle, et gisant, poussières mêle'es ?
Est-ce qu'il n'était pas arrive' malheur au Mercure, pour avoir osé rapprocher les noms de Néron et de Tacite?
Et, deux ans après, est-ce que les Martyrs n'avaient pas appris au poète qu'on ne signalait pas impunément Dioclétien comme persécuteur de l'Église?
Pourquoi les Abencérages ne furent-ils publiés que sous la Restauration? « Le portrait que j'ai tracé des Espagnols explique assez pourquoi cette nouvelle n'a pu être imprimée sous le gouvernement impérial (i). » A propos de cette Nouvelle, Sainte-Beuve dit qu'elle n'eut point tout le succès auquel elle avait droit. « Le Dernier des Abencérages, retenu en portefeuille, manqua son à-propos, son heure de soleil, ce qui est rare pour les écrits de M. de Chateaubriand. »
Le critique tient beaucoup à la dernière remarque : il y revient à propos de Chênedollé : « Entre tous ses génies familiers, Chateaubriand eut toujours celui de l'à-propos. »
On devine le motif d'une telle insistance.
S'il y eut à-propos, en faveur du Génie du Christianisme, et merveilleux à-propos, certes, on le chercherait en vain à l'apparition des Martyrs, de ^Itinéraire, des Natche^, des Abencérages, des Etudes historiques, des Mémoires d'Outre- Tombe.
(i) Avertissement.
UNE « ANNÉE DES PLUS REMARQUABLES » 5o5
Mais la preuve que les Études historiques étaient terminées € avant la Charte » ?
Il y aurait d'abord le style, qui relève manifestement de la seconde manière. Puisqu'on s'y est me'pris (et j'ai dit pourquoi), passons à des preuves moins contestables.
Pendant la première Restauration, la politique prit Chateaubriand tout entier. Ce n'est pas en ces jours de crise suraiguë qu'il lui eût e'te' loisible de se cantonner dans l'étude de l'antiquité. Après le voyage de Gand, ministre d'État et pair de France, il retrouvera quelque loisir. L'Histoire le rappelle et, un moment, le retient. J'en découvre la preuve dans V Analyse raisonnée de V Histoire de France, suite des Études historiques.
A la fin de l'analyse consacrée à la « deuxième race », vous lirez ce passage : « Le Louvre du grand Roi est encore debout comme le Vatican, mais par quels soldats a-t-il été pris et est-il gardé? » Ces mots portent avec eux leur date.
Admettons qu'il ait eu le temps, après avoir tracé ces lignes, et au milieu des fureurs politiques, le temps et le goût de poursuivre des travaux d'histoire.
Détourné à chaque instant, il ne dut pas avancer beaucoup. Et, en effet, nous pouvons mesurer exactement la lenteur du progrès, constater la rareté des heures sacrifiées au temps jadis.
Les Remarques sur les affaires du moment sont du 3t juillet 1818. Elles débutent ainsi :
J'avais renoncé à la politique ; des travaux historiques, depuis longtemps entrepris, sollicitaient mon retour à l'étude... C'est au milieu de ces occupations, lorsque je fouillais dans les tombeaux de nos ancêtres, que, déroulant les vieux titres de notre gloire, je cherchais à élever un monument à la France; c'est dans ce moment
5û6 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
même que Ton me peint comme un indigne enfant de la France. La plus lâche et la plus noire calomnie arrête ma plume sur la ligne où je venais d'exprimer mon amour et mon admiration pour ma patrie. Je recherchais l'origine de la noble race de saint Louis, et voilà que je suis dénoncé comme un ennemi de cette race, dont j'ai cependant défendu les droits et partagé l'exil. On m'arrache à mes paisibles recherches : on vient me provoquer au milieu de la poussière des livres. J'étais déterminé au silence, à la paix, à l'oubli, et l'on ne veut ni de ce silence, ni de cette paix, ni de cet oubli : on me jette le gant, je le relève.
S'il faut prendre au pied de la lettre le mot « je recherchais l'origine de la noble race de saint Louis >, il n'aurait rien e'crit sur l'histoire de France, depuis le jour où il avait tracé la phrase relative au Louvre.
Si nous l'entendons avec plus de largeur, il est permis de trouver, dans le passage suivant, « la ligne > sur laquelle s'arrêta sa plume à la fin de juillet 1818 :
Deux femmes donnaient quittance de cette mâle patrie, qui, portant sa gloire en tous lieux, donnait souvent elle-même, en se retirant, quittance de ses conquêtes.
De là vint le nom de Bourbon, auquel il n'a manqué, pendant tant de siècles, que cette gloire de l'adversité, qu'il a enfin magnifiquement obtenue. Ainsi se montrent, à peu près à la même époque, dans notre histoire, ces Bourbons et ces Navarrois, lesquels, accablés sous la même couronne, devaient voir leur premier roi tomber sous le poignard du fanatique et le dernier sous la hache de l'athée (1 1.
Les reprises, on le voit, portent sur l'histoire de France. Nul retour à l'histoire de l'Empire romain; nulle allusion aux Barbares des premiers siècles.
(1) Analyse rzisonnée, troisième race, Philippe V.
UNE « ANNÉE DES PLUS REMARQUABLES » 5oj
C'est que les Études historiques, introduction à l'histoire de France, e'taient terminées avant 1814. Ghênedolle' avait dû lui parler de l'histoire ■ de France, annonce'e et attendue, depuis l'Itinéraire. Chateaubriand lui re'pondit le 26 juillet 1820 : « ... Dix ans, à mon âge, c'est trop pour l'histoire. Il faut que je la commence promptement. ou que j'y renonce. J'ai de'jà deux volumes à peu près achevés; j'espe'rais rester en France. Diis aliter visum. »
La démonstration serait suffisante. Je vais la fortifier d'une preuve plus absolue.
Sollicite' de prendre la parole dans la séance de l'Académie française où fut reçu M. le duc Mathieu de Montmorency, il pensa ne pouvoir mieux faire que de lire un extrait des Études historiques.
Et déjà le choix nous dit l'estime que l'auteur en faisait.
J'ai sous les yeux l'édition originale du discours lu dans cette mémorable séance, le 9 février 1826, édition imprimée cette même année chez Firmin Didot, « imprimeur du Roi et de l'Institut ».
Le discours est précédé d'un « Avis » qui va nous fournir la preuve :
Notre intention avait été de composer quatre discours, divisés en plusieurs parties, pour servir d'introduction à l'histoire de France dont nous nous occupons depuis un grand nombre d'années. Le premier discours devait traiter de l'établissement de la religion chrétienne, des mœurs des Romains, de l'invasion des Barbares et de la chute de l'Empire d'Occident. L'histoire des Gaulois et des Francs était destinée à remplir le second discours. Le troisième aurait fait connaître les deux premières races de nos rois. Le quatrième, embrassant la période historique depuis Hugues Capet jusqu'à Philippe de Valois, eût peint rapidement les croisades et déroulé le tableau des coutumes et des lois féodales. L'histoire de
5o8 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
France, proprement dite, n'aurait commencé qu'au règne de Philippe de Valois pour finir à la mort de Louis XVI.
D'autres soins ont interrompu des recherches déjà considérables, et des travaux fort avancés. . .
Des quatre discours préliminaires, deux sont achevés... Appelé aux emplois publics par la volonté bienveillante du feu roi, si, d'un côté, l'expérience que nous avons acquise des affaires était un avantage pour écrire l'histoire, d'un autre côté, le temps nous a manqué. Nous n'avons pu nous occuper que de l'histoire vivante, et c'est particulièrement aux dix années de la Restauration que nous avons consacré le peu de loisir qui nous est resté. . .
« Dix années. » Donc, depuis 1816, l'histoire morte avait e'té de'laisse'e, ou à peu près, pour l'histoire vivante. A cette date, les deux premiers discours étaient acheve's.Or, ces deux discours remplissent, à eux seuls, le volume intitule' '.Études historiques (1).
D'autre part, nous l'avons vu, lorsque le Louvre était gardé par des soldats étrangers, il terminait l'analyse relative à la deuxième race de nos rois, matière du troisième discours. De plus, si peu que Ton soit initié à la vie de Chateaubriand, on conviendra que, de 1814 à 1816, il fut tout à fait absorbé par la politique.
Les Études historiques furent donc composées au cours des années qui précédèrent la Charte.
« Mœurs des chrétiens; — suite des mœurs des chrétiens; — mœurs des païens; — mœurs des barbares; — suite des mœurs des barbares » : tels sont les titres des derniers discours contenus dans les Études. Rappelez-vous les Martyrs : c'est le conflit de ces mœurs qui forme la trame même du poème. Aussi, dans la préface, comme plus tard dans la défense et
(1) Préface à part, et aussi quelques alinéas, ajoutés après 1830.
UNE « ANNÉE DES PLUS REMARQUABLES » 5oQ
dans les notes des Martyrs, l'auteur n'allègue-t-il pas moins ses études que ses voyages : « Je n'ai point parlé de mes études et de mes voyages par une vaine ostentation, mais pour montrer la juste de'fiance que j'ai de mes talents, et les soins que je prends d'y supple'er par tous les moyens qui sont en ma disposition. »
Les Études historiques remontent donc à « l'e'poque » dite de perfection.
Tenter d'assigner la date pre'cise, l'anne'e, serait un peu risque'. Et toutefois, si l'on voulait avoir e'gard aux vraisemblances, se contenter des probabilite's, on pourrait dire que les dernières lignes des Études ont tout l'air d'être contemporaines des dernières lignes des Martyrs : les unes et les autres s'arrêtent au triomphe du christianisme. Bien mieux : abstraction faite de la différence des genres, histoire et poésie, les premières sembleraient n'être qu'une variante, un admirable développement des secondes.
Nous lisons, en effet, à la fin des Martyrs :
Les légions des Gaules, jadis conduites à la victoire par Eudore, entourent le monument funèbre de leur ancien général. L'aigle guerrière de Romulusest décorée de la croix pacifique. Sur la tombe des jeunes martyrs, Constantin reçoit la couronne d'Auguste, et sur cette même tombe, il proclame la religion chrétienne religion de l'Empire.
Voici la fin des Études historiques :
Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée; quand les tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en flammes furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes; quand le bruit de la chute du colosse
5lO CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
romain eut cessé, alors on aperçut une croix, et, au pied de cette croix, un monde nouveau... (i).
La date extrême que l'on pourrait assigner à l'achèvement des Études historiques serait l'anne'e 1811. Car nous lisons dans les Mémoires d'Outre-Tombe : « De 1812 a 18 14, il n'y a plus que deux anne'es pour unir l'Empire, et ces deux années, je les employai à des recherches sur la France et à la re'daction de quelques livres de ces Me'moires. »
(1) A l'appui de ces remarques, je citerai un fragment, publié en 1810, d'une épître à Chateaubriand. Al. de la Tresne lui écrivait, au sujet de son Histoire de France :
Je bénirai l'époque où je suis né Si je te vois, à cette noble tâche, Chateaubriand, te livrer sans relâche, Dans l'ermitage où tu fais ton séjour, Et si je puis, avant mon dernier jour, Heureux témoin de ta nouvelle gloire, Plus d'une fois lire ta belle histoire.
Al. de la Tresne était cet ami de la première heure que Chateaubriand désirait voir en passant à Bordeaux. (Voir lettre du 19 octobre 1802.)