CHAPITRE XV
Sismondi rencontre Chateaubriand. — Ses préventions et son étonnement. — N'a pas saisi les nuances. — En avril, retour à la Vallée. — Le préfet de police y vient en ami . — Lettre de Mme de Chateaubriand. — Joubert à la Vallée. — Joie des deux « Chats ». — La Saint-François. — Rien à la littérature, tout à la politique. — Prévisions. — Diatribes. — La primeur du pamphlet contre Buonaparte. — Mme de Chateaubriand et les ouvrages de son mari. — Elle s'évanouit, craignant de l'avoir compromis. — Manuscrit caché dans son sein. — L'étoile de Napoléon pâlit. — Mmo de Coislin et les Cosaques. — Lettre et billets de Mme de Chateaubriand.
Pendant le mois de mars, M. de Sismondi rencontra Chateaubriand chez Mme de Duras et l'entendit causer. Il a consigné dans son journal les souvenirs de deux conversations où l'auteur du Génie du Christianisme avait parlé de religion.
Sainte-Beuve le cite, en faisant observer que Sismondi, protestant et libéral, avait les lumières et aussi quelquesunes des préventions de son bord. Quant aux préventions, les deux extraits qu'il relève sont tout à fait probants. Les voici :
« 14 mars r8i3 . — Chateaubriand considère l'islamisme comme une branche de la religion chrétienne, dans laquelle cette secte est née; et en effet il a raison. Il observait la décadence universelle des religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparait ces symptômes de dissolution à ceux du polythéisme au temps de Julien. Le rapprochement est frappant en effet; mais je n'aurais pas osé le faire devant lui, pour ne pas le scandaliser. Il en concluait la chute absolue des nations de l'Europe, avec celle des religions qu'elles professent. J'ai été assez étonné de lui trouver l'esprit si libre, et il m'a paru plus spirituel que je ne le croyais. »
« 23 mars 18 13. — Ghate'aubriand a parlé de religion chez Mme de Duras ; il la ramène sans cesse, et, ce qu'il y a d'assez étrange, c'est le point de vue sous lequel il la considère; il en croit une nécessaire au soutien de l'État; il aime les souvenirs et il s'attache à celle qui a existé autrefois dans son pays, mais il sent fort bien que les restes auxquels il veut s'attacher sont réduits en poudre; il croit nécessaire aux autres et à lui-même de croire ; il s'en fait une loi et il n'obéit pas. Il y a dans tout cela beaucoup d'inconséquence et beaucoup moins de mauvaise foi que je ne l'aurais supposé. Sa raison n'est nullement d'accord avec son sentiment, et il écoute les deux; mais il suit bien plus la première lorsqu'il parle et le second lorsqu'il écrit. »
Chateaubriand parlait comme il e'crivait; il e'coutait à la fois sa raison et son sentiment. Le sujet qu'il eut occasion de traiter, de vive voix, en présence de l'historien philosophe, il l'avait déjà traité, la plume à la main, dans les Études historiques. Peu habitué à ces sortes de spéculations, l'auditeur de rencontre n'a pas saisi les nuances, retenu les réserves.
Entre plusieurs passages des Études à peu près contemporains des conversations qui étonnèrent Sismondi, et où se retrouveraient les mêmes idées avec le nom de Julien, je me contente de citer celui-ci parce qu'il est le plus court :
Religieusement parlant, on est obligé de conclure de ces investigations impartiales qu'il n'y a rien après le christianisme.
Mais si le christianisme tombe comme toute institution que l'homme a touchée, et à laquelle il a communiqué la défaillance de sa nature, si le temps de cette religion est accompli, qu'y faire ? Le mal est sans remède.
Les re'sume's de Sismondi pre'sentent-ils rien d'aussi fort et d'aussi pre'cis dans le sens qui l'avait étonne' ? C'est de cela seulement qu'il voulut se souvenir. Mais achevons la citation :
Je ne le pense pas. Le christianisme intellectuel, philosophique et moral, a ses racines dans le ciel et ne peut périr : quant à ses relations avec la terre, il n'attend, pour se renouveler, qu'un grand génie.... On aperçoit très bien aujourd'hui la possibilité de la fusion des diverses sectes dans l'unité catholique, etc..
Et dans la préface :
Le polythéisme se trouva, sous Julien, dans la position où le christianisme se trouve de nos jours.
Voilà bien, de nouveau, la conversation notée par Sismondi. Mais continuons; c'est la même phrase :
... Avec cette différence qu'il n'y aurait rien aujourd'hui à substituer au christianisme, et que, sous Julien, le christianisme était là, tout prêt à remplacer l'ancienne religion. Inutiles efforts de Julien pour faire rétrograder son siècle; le temps ne recule point, et le plus fier champion ne pourrait le faire rétrograder d'une semelle... La vérité religieuse ne s'anéantira point, parce qu'aucune vérité ne se perd; mais elle peut être défigurée, abandonnée, niée dans certains moments de sophisme et d'orgueil par ceux qui, ne croyant
plus au Fils de l'homme, sont les enfants ingrats de la nouvelle Synagogue.
Soyez-en bien convaincus : vous avez, dans ces traits rapides, le résumé des conversations tenues chez Mme de Duras, devant Sismondi.
Ce que disait Chateaubriand, il l'avait écrit dans ses Études. Et ce n'est pas en présence de Mme de Duras, et encore moins parce qu'il y avait là un « philosophe », que l'auteur du Génie du Christianisme aurait « gauchi >. On devine l'intention secrète de Sainte-Beuve en intercalant les extraits de Sismondi dans ses « notes diverses ». La conclusion qu'il se gardait de tirer et de préciser, il espérait que d'autres ne manqueraient pas de la dégager.
Et en effet, voici l'un des maîtres de la critique contemporaine — le plus indépendant, le plus fier et le plus fort — qui pose en problème la sincérité religieuse de Chateaubriand ; et, pour en douter, il s'autorise précisément de ces mêmes extraits (i). Preuve de nulle valeur, certes. Pour avoir le droit de douter, il faudrait apporter des textes directs.
Non pas que Chateaubriand soit un théologien de marque, un docteur de l'Église, à qui n'échappe jamais rien de répréhensible. Le poème tant étudié des Martyrs contenait des erreurs involontaires, au point de vue du catholicisme. Et nous avons vu Guizot — protestant — lui signaler une hérésie formelle dans le mot « rachetées » que l'auteur promit de corriger.
Sismondi n'a pas saisi le sens contingent et limité, le sens, pour ainsi dire, temporaire et local du mot chute, appliqué au christianisme. Guizot ne s'y serait pas trompé.
(i) Brunetière : L'Evolution de la -poésie lyrique, pp. 88, 89.
A LA FIN DE L'EMPIRE 53g
Et d'autre part, cette mauvaise foi que, si facilement, Sismondi aurait « imagine'e », c'est la dernière supposition qu'il serait permis de faire avec Chateaubriand.
M. Emile Faguet a très bien dit : « Ghre'tien, du moment qu'il l'est devenu [ou redevenu], il l'a toujours été... Sans doute, il aime un peu la religion comme un de ses ouvrages. Mais l'accent est sincère, l'insistance significative ; et n'oublions pas que François de Chateaubriand a bien trop d'orgueil pour gauchir par hypocrisie, ou même par convenance (i). »
La lettre suivante, trop courte à mon gré, dit admirablement l'état d'âme, en ces premiers mois de l'année i8i3. Il n'y a pas un mot qui ne soit prévenance, accueil, ouverture, amabilité.
A M. Hector Piers; rue des Canettes, 24, Paris.
Paris, le 2 mars 1813.
Ce sera avec un extrême plaisir, Monsieur, que j'aurai l'honneur de vous recevoir chez moi, quand votre santé vous permettra de quitter votre retraite. Nous parlerons de tout ce qui peut vous intéresser, et vous trouverez en moi sinon un juge très éclairé, du moins un homme heureux de pouvoir vous être bon à quelque chose et disposé à vous servir de tout son cœur.
Agréez, Monsieur, la nouvelle assurance de mes sentiments les plus affectueux et de ma considération la plus distinguée.
De Chateaubriand (2).
De leur côté, les admirateurs protestaient contre les adieux des Martyrs, renouvelés à la fin de Y Itinéraire. Ils poussaient
(1) Etudes littéraires sur le dix-neuvième siècle.
(2) Orig. autog.
le grand écrivain à de nouveaux chefs-d'œuvre. Tel M. de la Tresne, qui voulait lire l'histoire de France annonce'e. Tel encore un frère du géne'ral Levasseur. Ce dernier allait plus loin : il indiquait le sujet et le titre du nouvel ouvrage; il en offrait même l'esquisse, avec une naïveté' qui dut faire sourire Chateaubriand, et qui ne de'plaira pas au lecteur. Elle dit bien la disposition des esprits, en cette fin de l'Empire, à l'e'gard du poète et du voyageur.
Bergues (Nord), le 30 avril 1813.
Monsieur,
Je connaissais les Martyrs, et j'avais conçu une haute estime pour l'éloquent et sensible auteur d'Atala. A votre retour de Jérusalem, vous vous trouvâtes plusieurs fois avec un homme qui joint, aux plus vastes connaissances, les plus estimables qualités du cœur. Il me parla de vous avec une chaleur qui ne fit qu'augmenter mon admiration. Comme vous, Monsieur, il a été persécuté par des coteries littéraires, mais il ne dit point adieu aux Muses, et la Géographie universelle ne sera pas le dernier ouvrage dont il enrichira les lettres françaises. Daignez, en imitant Malte-Brun, que je m'honore d'avoir pour ami et pour protecteur, reprendre la plume qui traça des pages si éloquentes. La France attend encore un ouvrage digne de votre génie.
Vous dites, Monsieur, dans Y Itinéraire : « On a recherché les causes de la décadence de l'Empire romain. Il y aurait un bel ouvrage à faire sur les causes qui ont précipité la chute des Grecs. »
Voici, Monsieur, l'ouvrage que la France attend de vous. M. Heye Wisch, savant allemand, a traité ce sujet, et cette idée lui fut sans doute suggérée par un passage du Jeune Anacharsis. J'étais à Strasbourg près du général Levasseur, mon frère, lorsque cet ouvrage parut. Un savant de cette ville, avec lequel j'étais lié,
me parla du livre de M. Heye Wisch, en m'engageant à traiter ce sujet historique; il eut la complaisance de me traduire plus de la moitié de ce volume; il y joignit des notes prises dans Meimers, Fischers et autres savants allemands.
Toutes les notes étaient relatives à la Grèce et aux grands hommes qu'elle a produits... Je travaillai pendant plusieurs mois à cet ouvrage qui devait avoir pour titre : Des Colonies des Grecs ; mais ensuite, je quittai Strasbourg pour entrer dans la triste carrière de l'instruction publique. A mon retour à Paris, je communiquai quelques pages de mon travail à M. Malte-Brun. 11 parut satisfait, et m'engagea à continuer un ouvrage qui serait d'un grand intérêt. Éloigné aujourd'hui de la capitale, et ne pouvant puiser dans la Bibliothèque Impériale tous les documents nécessaires, j'ai renoncé à cet ouvrage, qui est d'ailleurs au dessus de mes forces. Je vous offre ce que j'ai fait, par l'intermédiaire de M. Bomart, mon ancien collègue ; et après vous l'avoir fait remettre, je l'oublierai, et je le lirai dans la suite, comme une production de M. de Chateaubriand : trop heureux, en vous donnant cette esquisse, d'avoir contribué à vous faire reprendre vos pinceaux. Ma patrie aura un bon ouvrage de plus.
Vous dites, Monsieur, tome troisième, que vous n'êtes plus jeune. Si j'en dois juger par votre portrait que je ne vis qu'un instant, il y a deux ans, au Muséum (il en a été retiré impitoyablement par ordre de l'Empereur), vous êtes dans la force de l'âge, et quand on écrit des pages comme... et suivantes, on peut travailler encore vingt ans. Reprenez vos pinceaux, Monsieur, et, en nous apprenant les motifs qui forcèrent les Grecs à former des colonies, et quelles furent les causes de la décadence de la Grèce, retracez-nous les sublimes actions des grands hommes de l'Attique. Peignez-nous Léonidas aux Thermopyles, Thémistocle à Salamine, Aristide aux champs de Platée, comme vous avez peint Annibal et Scipion sous les murs de Garthage. C'est au nom de la patrie et des Muses que vous chérissez, que je vous prie d'entreprendre cet ouvrage. La Bretagne s'enorgueillira un jour de vous compter au nombre de ses
enfants. Laissez murmurer l'envie. La gloire du grand Homère a survécu à toutes ses atteintes...
J'ai beaucoup de regret, Monsieur, d'être aussi éloigné de Paris : j'aurais l'honneur de vous offrir deux de mes nouveaux ouvrages... Je rechercherai l'occasion de l'obligeant M. Bomart, pour vous en adresser deux exemplaires. Je vous prierai de les accepter comme un faible tribut de ma profonde estime...
Je m'aperçois, Monsieur, que le plaisir d'avoir l'honneur de vous écrire et de m'entretenir avec vous m'enhardit à vous parler de moi, lorsque je ne devais vous occuper que des colonies grecques. Si ma proposition vous est agréable, je m'empresserai de rassembler tout ce que j'ai écrit sur cette matière, et M. Bomart aura l'honneur de vous le porter, rue de Rivoli, 36.
Je vous prie d'agréer avec bonté l'hommage respectueux de mon
estime et de mon admiration.
Francis Levasseur (i).
Mme de Chateaubriand raconte :
Dès le mois d'avril nous retournâmes dans notre chère Vallée, où souvent Pasquier, alors préfet de police, venait nous voir; honneur qu'il n'aurait pas osé faire à un exilé sous les Bourbons. Mais, tout en visitant ses amis, il n'oubliait pas son métier. Ainsi, je le trouvai un jour lisant un manuscrit qu'il avait déniché sous un sopha.
Nous continuions à voir nos amis de l'un et de l'autre bord.
Madame de Chateaubriand à Monsieur Joubert.
Ce jeudi matin, 1813.
Nous voici dans le meilleur château du monde, y menant la plus douce vie, si vous partagiez ces douceurs avec nous. Jusqu'ici mes
(1) Orig. autog.
pressentiments ne se sont pas vérifiés, mais à l'heure où je vous écris, le Chat est à la chasse avec des chasseurs qui n'ont jamais manié le fusil que pour estropier quelqu'un, entre autres le curé du village qui, dit-on, ne manque pas son coup de cette manière. Aussi je suis dans des transes mortelles qu'on ne nous rapporte plus d'hommes morts que de gibier...
Mon cher Monsieur Joubert, je vous prie de bien vous ménager pendant notre absence, afin de pouvoir faire cet hiver les quatre pas de chez vous chez moi. Que voulez-vous que deviennent nos soirées, si vous ne venez y veiller et y dormir (i).
— Une lettre de Joubert, dont je possède l'original, est date'e : « Aulnay, ier octobre i8i3. »
Sous l'entête « Université impériale », elle ne traite que d'affaires administratives. Pas le plus petit mot personnel, sous cette plume si aimablement personnelle. Je l'ai fort regretté.
Au reste, il suffit de la date pour autoriser l'induction :
Le groupe des amis vint célèbre?' avec lui la fameuse journée, causer littérature et surtout politique, passer des vagues pronostics aux faciles prophéties.
Manifestement l'Empire craquait. Par son nom, ses alliances de famille, ses relations mondaines, par la noblesse de ses sentiments, l'intrépidité de son caractère, ■•l'éclat de son génie, par son attitude d'opposant, par les périls encourus et bravés, Chateaubriand devenait « un centre et un lien >.
On accourait chez lui. « Vers lui avaient abouti quelques confidences du clergé de Paris, dissident d'un archevêque intrus et servile, quelques communications des cardinaux exilés, quelques avis même de ce qui se passait à Fontainebleau et de ce qui se préparait en Italie. Par d'autres points
(i) Les Correspondants de Joubert.
il touchait à ce qu'il y avait de libres caractères, dans la Chambre des de'pute's (i). »
Joubert était donc à Aulnay le ier octobre : il s'était installé chez ses amis de la Vallée, quelques jours avant la Saint-François. N'en avait-il pas le droit ? Combien de fois M. et Mmc de Chateaubriand s'étaient établis chez lui, pendant les vendanges !
Fête anticipée pour les deux « Chats » ! Et quelle joie pour Joubert !
Causer à deux ou à trois, et en toute intimité, fut toujours « le délice > de son esprit, le besoin de son cœur. Ce qui ressemblait à la foule et au tourbillon (comme Mme de Staël) le déconcertait et le mettait en fuite.
Réunion plénière le 4 octobre. Compliments, vœux, fleurs d'arrière-saison, « banquet des vieux amis ».
En dehors des souhaits, il est facile d'imaginer la tournure de l'entretien. Quelques mots de littérature, à peine. Tout ou presque tout à la politique.
« Dès 181 2, remarque M. Bardoux, le mécontentement, les inquiétudes se manifestaient surtout parmi les fonctionnaires de l'Empire. Placés plus près du pouvoir, ils voyaient mieux que le vulgaire la folie des projets de Napoléon et l'impossibilité du succès : « Il paraît bien fort, disait en août 181 2 le ministre Decrès à M. Pasquier; eh bien ! il est perdu (2). »
A plus forte raison, Joubert, Fontanes, Pasquier, Clausel, je ne dis pas Mole, pensaient-ils ainsi en octobre i8i3.
Les faits certains, les nouvelles authentiques, l'envers des bulletins officiels, c'est à Fontanes qu'on les demandait. Napoléon était aux prises avec les coalisés. Victoires? Ce
(1) Villemain.
(2) (Madame de Custine.
serait à recommencer. De'faites ? C'est la fin du régime. Il ne pouvait aller loin. A la date de la Saint-François, il n'y en avait plus que pour neuf à dix jours avant Leipsick. On pressentait l'imminence de l'ine'vitable desastre.
Dans cette solitude de la Valle'e aux Loups, sûrs les uns des autres, le groupe pensait tout haut. On annonçait la chute prochaine. On discutait les chances diverses de la succession : monarchie, re'publique, anarchie, dictature.
A son tour, comme bien l'on pense, Chateaubriand prit la parole. Contrairement à ses habitudes, il la garda longtemps.
Effraye's de la violence de ses diatribes, e'blouis aussi, les amis virent entrer son ge'nie dans une phase nouvelle. Ils comprirent qu'il s'y de'ploierait avec encore plus de puissance et d'e'clat. A travers le de'sordre et l'emportement de l'improvisation, ils eurent comme la primeur du pamphlet contre Buonaparte. Vengeance, malédiction, prophe'ties de malheur, étincelaient dans ses yeux, éclataient dans sa voix. Et cette voix, on devinait qu'elle allait devenir la grande voix, le tonnerre de la multitude; car elle ne faisait qu'exprimer, en traits de feu, le sentiment delà nation :
Homme de malheur... qu'as-tu fait pour nous? Que devons-nous à ton règne? Qui est-ce qui a assassiné le duc d'Enghien, torturé Pichegru, banni Moreau, chargé de chaînes le Souverain Pontife, enlevé les princes d'Espagne, commencé une guerre impie? C'est toi. Qui est-ce qui a perdu nos colonies, anéanti notre commerce, ouvert l'Amérique aux Anglais, corrompu nos mœurs, enlevé les enfants aux pères, désolé les familles, ravagé le monde, brûlé plus de mille lieues de pays, inspiré l'horreur du nom français à toute la terre? C'est toi. Qui est-ce qui a exposé la France à la peste, à l'invasion, au démembrement, à la conquête? C'est encore toi. Un roi légitime et héréditaire qui aurait accablé son peuple de la moindre partie des maux que tu nous as faits eût mis son trône en péril; et toi, usurpateur
et étranger, tu nous deviendrais sacré en raison des calamités que tu as répandues sur nous ! tu régnerais encore au milieu de nos tombeaux! Nous rentrons enfin dans nos droits par le malheur; nous ne voulons plus adorer Moloch; tu ne dévoreras plus nos enfants : nous ne voulons plus de ta conscription, de ta police, de ta censure, de tes fusillades nocturnes (1), de ta tyrannie. Ce n'est pas seulement nous, c'est le genre humain qui t'accuse. Il nous demande vengeance au nom de la religion, de la morale et de la liberté. Où n'as-tu pas répandu la désolation? Dans quel coin du monde une famille obscure a-t-elle échappé à tes ravages ? L'Espagnol dans ses montagnes, l'Illyrien dans ses vallées, l'Italien sous son beau soleil, l'Allemand, le Russe, le Prussien dans ses villes en cendres, te redemandent leurs fils que tu as égorgés, la tente, la cabane, le château, le temple où tu as porté la flamme. La voix du monde te déclare le plus grand coupable qui ait jamais paru sur la terre ; car ce n'est pas sur des peuples barbares et sur des nations dégénérées que tu as versé tant de maux; c'est au milieu de la civilisation, dans un siècle de lumières, que tu as voulu régner par le glaive d'Attila et les maximes de Néron. Quitte enfin ton sceptre de fer; descends de ce monceau de ruines dont tu avais fait un trône! Nous te chassons comme tu as chassé le Directoire. Va! puisses-tu, pour seul châtiment, être témoin de la joie que ta chute cause à la France, et contempler en versant des larmes de rage le spectacle de la félicité publique !
Telles sont les paroles que nous adressons à l'étranger. Mais si nous rejetons Buonaparte, qui le remplacera? — Le Roi.
Ouvrons ici une parenthèse :
Qui donc a mis en circulation cet étrange propos : Mme de Chateaubriand n'avait pas lu les ouvrages de son mari (2) ?
(1) Le ducd'Enghien; Armand de Chateaubriand.
(2) On lit dans les Mémoires d'Outre-Tombe : « Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages. »
J'ai accepté de confiance cette assertion dans mes précédentes études; et la raison que j'en ai donne'e e'tait une concession aux idées reçues. Il y a mieux à dire :
Si Mme de Chateaubriand ne lisait pas les ouvrages de son mari, c'est qu'elle les avait entendu lire, et par l'auteur luimême, à l'e'tat d'esquisse, dans la fraîcheur du premier jet; c'est qu'elle les avait entendu relire, après les corrections conseillées tantôt par Fontanes, tantôt par Joubert, relire à celui-ci, et puis à celui-là, et puis au groupe entier. On n'a pas oublie' le billet par lequel Mme de Chateaubriand invitait Clausel à une lecture de l'e'pisode le plus vif des Martyrs : « Soyez assez aimable pour venir dîner aujourd'hui avec nous en petit comité'. Nous lirons la Druidesse. »
Et le mot d'une lettre de 1812 : « De'cidez Fontanes à venir dîner à la Vallée... On lui lira tout ce qu'il voudra. »
Ainsi pour les Martyrs', ainsi pour les Abencérages ; ainsi pour Y Itinéraire; ainsi pour le Moïse ; ainsi pour la fameuse brochure De Buonaparte et des Bourbons.
Avant la publication, elle le connaissait, le sublime pamphlet, puisqu'elle tremblait pour la vie de l'auteur; puisque, pour sauver celui-ci de ses négligences, quand il sortait, elle cachait le manuscrit dans son sein :
Pendant que ces scènes se passaient, et au moment où la puissance de l'empereur — fléau de Dieu — allait expirer aux bornes de l'Asie, M. de Chateaubriand écrivait sa brochure De Buonaparte et des Bourbons.
Si cette brochure avait été saisie, le jugement n'était pas douteux : la sentence était l'échafaud. Cependant il mettait une négligence incroyable à la cacher. Souvent quand il sortait, il l'oubliait sur sa table : sa prudence n'allait pas au delà de la mettre sous son oreiller, ce qu'il faisait devant son valet de chambre, garçon fort honnête,
mais qui pouvait se laisser tenter. Pour moi, j'étais dans des transes mortelles. Aussi dès que M. de Chateaubriand était sorti, j'allais prendre le manuscrit et le mettre sur moi. Un jour, en traversant les Tuileries, je m'aperçois que je ne l'ai plus, et, bien sûre de l'avoir senti en sortant de chez moi, je ne doute plus de l'avoir perdu en route. Je vois déjà le fatal écrit entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté : je tombe sans connaissance au milieu du jardin. De bonnes gens m'assistèrent et ensuite me reconduisirent à la maison dont j'étais peu éloignée. Quel supplice lorsqu'en montant l'escalier, je flottais entre une crainte qui était presque une certitude et un léger espoir d'avoir oublié de prendre la brochure.
En approchant de la chambre de mon mari, je me sentais de nouveau défaillir. J'entre enfin; rien sur la table. Je m'avance vers le lit; je tâte d'abord l'oreiller; je ne sens rien; je le soulève et vois le rouleau de papier. Le cœur me bat chaque fois que j'y pense. Je n'ai jamais éprouvé un tel moment de joie dans ma vie. Certes, je puis le dire avec vérité, il n'aurait pas été si grand, si je m'étais vue délivrée au pied de l'échafaud. Car enfin, c'était quelqu'un qui m'était plus cher que moi-même que je voyais délivré.
Épuise'e de sang et de larmes, la France se sentait à bout.
M. etM,1,e de Chateaubriand avaient hâte de regagner Paris, une hâte e'gale, et de se tenir à porte'e des nouvelles.
« i8i3. — Nous revînmes à Paris, au mois d'octobre. L'étoile de Bonaparte commençait à pâlir. Aussi entendaiton déjà quelques murmures dans la Chambre des députés, même dans la Chambre des pairs. Ces deux pouvoirs, muets pendant douze ans ou ne rompant le silence que pour applaudir aux crimes du maître, se préparaient au courage pour le combattre au moment de sa chute. » Ainsi parle Mme de Chateaubriand.
Fontanes se souvenait avec reconnaissance, plutôt qu'il ne prévoyait en politique, dans une lettre du 20 décembre 181 3,
à Mme Bacciochi : « lettre flatteuse où il l'assure que l'aspect du peuple de Paris est excellent, et que la nation entière sent que le salut est autour du trône. Il fait l'éloge de la fermeté' que l'Empereur montre en ces graves circonstances, et il s'e'lève contre quelques hommes comble's de bienfaits et d'honneurs qui répandent les bruits les plus alarmants (i) ».
Madame de Chateaubriand à Monsieur Jouber t.
Paris, n novembre 1813.
... Je vous dirai que j'ai été voir la Présidente. Elle était plus impertinente, et, par conséquent, plus aimable que jamais... Elle m'a beaucoup demandé de vos nouvelles ; il faut que vous soyez terriblement bien sur ses papiers. Je ne saurais vous dire si vous êtes aussi bien sur ceux de Mme de Coislin. Elle ne pense plus à autre chose qu'aux Cosaques, dont elle a une peur horrible. M... Bibiloff, Odicoff, Linckoff? Prussien, lui a dit que les barbares se portaient à des excès qui font frémir notre jeune voisine. Vole et me ama (2).
« Chacun s'occupait du parti qu'il avait à prendre dans la catastrophe prochaine. Tous les soirs mes amis venaient causer chez Madame de Chateaubriand, raconter et commenter les événements de la journée. MM. de Fontanes, de Clauselet Joubert, accouraient avec la foule de ces amis de passage que donnent les événements et que les événements retirent. Madame la duchesse de Lévis, belle, paisible et dévouée, tenait fidèle compagnie à Madame de Chateaubriand. Madame de Duras était aussi à Paris, et j'allais voir souvent Madame la marquise de Montcalm, sœur du duc de Richelieu (3). »
(1) Lettres autog. recueillies par M. Sensier et décrites par M. Etienne Gharavay.
(2) Les Correspondants de Joubert .
(3) Mémoires d'Outre-Tombe.
55o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
Deux billets de Mme de Chateaubriand à M. de Clausel. Ils ne sont pas datés. Je les suppose de ce temps :
Venez ce soir, car nous aurons nos parents de Saintes, les plus ennuyeux du monde : si vous venez dîner, vous aurez du veau aux pois et des laitues au jus.
Salut et fraternité! car, enfin, je veux me mettre au style le plus prochain.
— Nous vous avons attendu hier toute la journée ; il nous tarde de savoir des nouvelles de votre mission, et d'autant plus qu'il est bien nécessaire que M. de Chateaubriand soit au fait de tout ce qui se passe en ce moment. Venez donc le plus tôt possible, je vous en prie.
Solitude où il trouva si souvent une douceur secrète, — la douceur du foyer, du travail, de la nature, de l'amitié', de la possession de soi, des rêveries enchantées, — ermitage d'Aulnay, Vallée aux Loups, vous allez être délaissée. « Paradis terrestre », bientôt paradis perdu.
Pendant les quinze ans que nous venons d'évoquer, grand espace d'une vie mortelle, d'après le texte qu'il a mis en faveur, Chateaubriand fut, ce qu'il était d'essence, l'aimable enfant, le bon garçon, le magicien, l'enchanteur. Pour les quinze à seize ans qui suivront, un autre portrait s'impose; celui que nous avons tracé ne serait plus assez ressemblant. A travers les péripéties de la politique (grande mêlée dont il va devenir le centre et le héros), son génie se déploiera tout entier avec une force et un éclat incomparables. Soit dans la furie des assauts répétés, soit au faîte du pouvoir, soit dans l'acharnement des impitoyables revanches, la physionomie, toujours noble et belle, sera celle d'un homme qui combat : sous la flamme du regard, dans la fièvre ou l'ivresse des
coups échangés, nous verrons s'altérer quelques-uns des traits primitifs. Vienne la catastrophe où le trône sombra, et à mesure que s'écouleront les quinze à dix-sept années d'une dernière période, ils reparaîtront, ces traits, dans la mélancolie de plus en plus sereine de la fin. Et, en même temps, autour de l'athlète condamné au repos, se reformera et se resserrera le cercle des vieux amis. Fontanes manquera, Joubert aussi. Rassasié de jours, l'illustre vieillard soupirera : « Aulnay, c'était le bon temps... Ah! la chère Vallée I »