CHAPITRE XVI
Commerce épistolaire interrompu : Pourquoi ? — Épreuves et bonheur. — Les deux époux voyagent ensemble. — Les amies de Chateaubriand. — Attitude de l'épouse à leur égard. — Aveux de Chateaubriand. — Inquisition de Sainte-Beuve. — Sévérité de janséniste. — Chateaubriand est enfant du xvme siècle. — Ni saint ni sceptique. — Sainte-Beuve et Chateaubriand. — Sainte-Beuve et Xavier de Maistre. — Indignation de l'aimable conteur. — Une image très suggestive.
Depuis l'installation de Chateaubriand à la Valle'e, on a pu le remarquer : plus de correspondance suivie. Comment expliquer une si brusque interruption ? A la suite d'une lettre très amicale, « fraternelle » même, de Chateaubriand à Gue'neau de Mussy (i8o5), Sainte-Beuve ajoute : « Mais tout à coup, que s'est-il passe'? Toute liaison cesse... Je conjecturerais que ce fut à l'occasion du bel Eudore que vint le refroidissement, la mort soudaine de cette amitié'. M. de Mussy n'aura point approuvé, n'aura point consenti à louer l'e'pisode profane des Martyrs. »
Sainte-Beuve va chercher trop loin, il néglige l'explication toute voisine et la plus naturelle. Choyé sous l'Empire,
— grassement prébende, — familier de la princesse et du prince, il n'avait pas l'esprit ou la plume assez libre. Plus indépendant, il aurait trouvé.
En dehors des lettres d'affaires, Fontanes, Mussy, Ghênedolle' s'écrivaient peu et n'e'crivaient pas davantage à Chateaubriand. Moins encore Chateaubriand pouvait-il leur e'crire.
On demande pourquoi. D'abord, parce qu'il travaillait sans relâche. Puis, parce qu'il ne cessait de recevoir ses amis. Enfin parce que Mme de Chateaubriand écrivait lettres et billets pour lui. Et Ton sait quel plaisir leur faisait cette « fine plume ». Au surplus, les éléments de la meilleure réponse se pourraient tirer d'une lettre à Chênedollé, datée du i5 août 1804. La démission de Chateaubriand, à l'assassinat du duc d'Enghien, était assez récente : « Je sors enfin du silence, mon cher Chênedollé. Je n'ai osé vous écrire de peur de vous compromettre, pendant tout ce qui m'est arrivé. Que j'ai de choses à vous dire !... »
Tous ses amis se rattachaient par des liens étroits, par des espérances promptement réalisées, au régime impérial. Commercer activement avec le démissionnaire de l'an 1804, — avec l'exilé de la Vallée aux Loups, — avec le peintre de Hiéroclès et de Dioclétien, — avec le cousin d'Armand de Chateaubriand, — avec l'académicien qui vit son discours interdit, et son manuscrit sabré de coups de crayon par l'Empereur, n'était-ce pas se «compromettre» } Le secret des correspondances était de moins en moins respecté, la sécurité des citoyens de plus en plus à la merci de la police.
Séparés, les amis s'abstenaient par prudence; fréquemment réunis, ils se dédommageaient, par l'intimité des confidences et des pronostics.
Ne demandez plus où sont les lettres de Chateaubriand à Guéneau de Mussy; ou bien, à mon tour, je demande :
Où sont les lettres de Chateaubriand à FontanesPoù sont les lettres de Fontanesà G. de Mussy et à Chênedollé? celles de Ghênedollé' à Mussy, et de Mussy à Ghênedollé? celles de Mole' à Joubert? — Et enfin, quelle distraction chez le grand critique ! Est-ce que la presse e'tait libre ? Est-ce que Guéneau pouvait louer les Martyrs ? Pas un des amis qui avaient loué le Génie ne prit la défense du poème. Si bien que, de ce silence forcé, on eut l'infamie de tirer argument contre les Martyrs.
Sauf quelques lettres de Joubert, toutes, à peu près, cessent vers 1807. S'il y avait eu continuité de correspondance, Sainte-Beuve, « amateur passionné de documents inédits », n'eût pas manqué de publier les lettres trouvées dans les papiers de Ghênedollé et de Mussy. Or, les études si complètes et si intéressantes du critique, sur Ghênedollé et Mussy, ne contiennent, après 1808, que des lettres de Joubert, inspecteur général de l'Université, relatives aux choses de l'Université.
Le régime allait de plus en plus au silence et à la compression. On causait beaucoup, à huis clos, parce que les mots s'envolent et disparaissent. On écrivait peu, et avec précaution, surtout dans les parages officiels, parce que les écrits s'égarent et restent. « Mille détails de l'oppression de Bonaparte se sont perdus dans la tyrannie générale : les persécutés redoutaient de voir leurs amis, crainte de les compromettre; leurs amis n'osaient les visiter, crainte de leur attirer quelque accroissement de rigueur (1). »
Vraisemblablement, voilà pourquoi les lettres du groupe, et non seulement celles de Chateaubriand, font défaut dès l'installation de celui-ci à la Vallée aux Loups.
On ne pouvait s'écrire; c'était une raison de multiplier les
(1) ^Mémoires cC Outre-Tombe, t. IV, p. 423.
visites. Et alors, quels jaillissements des cœurs en propos infinis 1 à table, au jardin, dans le petit pavillon, et fort avant dans la nuit ; car on couchait souvent à la Valle'e. Quand c'e'tait « l'abbe' de B... ou l'e'vêque d'Alais », ou d'autres eccle'siastiques amis, consulte's sur l'orthodoxie des Martyrs, ils avaient à leur disposition une chapelle, dans la tour, au dessus de la bibliothèque. Le matin, ils disaient la messe, au grand bonheur de Mmede Chateaubriand.
Une question plus grave que celle de la fidélité à correspondre : elle a été soulevée dans un article de la Revue des Deux Mondes et indiquée au début du chapitre X (i).
Eu égard à la gravité du propos et à l'autorité de la grande Revue, il convient de n'en pas laisser prescrire la légende; car, de l'un à l'autre, depuis Sainte-Beuve, le propos va se répétant et se grossissant : crescit eundo.
... Dès l'automne de 1808, M. et Mme de Chateaubriand revinrent s'établir à Paris, conservant la Vallée aux Loups comme résidence d'été.
Les années qui suivirent durent être, j'imagine, une continuelle et lassante épreuve pour la vicomtesse, etc.. Mmede Chateaubriand semblait n'exister plus pour lui.
La vie conjugale n'eût pas duré à ce train de bonnes fortunes, si les événements de 1814 n'avaient jeté brusquement M. de Chateaubriand dans un tout autre courant d'idées et de passions. Son entrée dans la vie politique, en créant entre les deux époux un intérêt commun, amena une sorte de rapprochement dans leur union.
Après le verbe « f imagine », plus un mot qui suppose le doute: c'est l'affirmation absolue. Quelle logique ! On précise
les dates, de 1808 à 1814. On mentionne les châteaux, ce qui revient à dire qu'on nomme les « châtelaines ».
« Mmede Chateaubriand semblait n'exister plus pour lui. » Tout le sens du morceau est renfermé dans cette phrase.
Evidemment, pense le lecteur, pour parler avec cette assurance, et de choses si délicates, de choses ve'cues, l'auteur avait par devers soi textes probants et dates authentiques.
De'trompez-vous.
Les textes originaux et les dates irre'cusables établissent le contraire.
C'est au te'moin le mieux renseigne', le plus e'veille', le plus interesse', le plus véridique, c'est à Mme de Chateaubriaud que nous les avons demande's.
Il y a les lettres qu'elle e'crivit pendant cette pe'riode. La voix sonne vive et légère; l'accent est celui de la gaîte' franche et de l'expansion heureuse.
Il y a les re'cits de ses petits me'moires sur ces six anne'es : elle en parle comme d'une e'poque de parfaite union et de mutuel bonheur.
Lettres traduisant les impressions actuelles et souvenirs e'voquant le passe' s'accordent le mieux du monde.
Ils me'ritent toute confiance.
Et Chateaubriand aussi, en remontant le penchant de ces belles années, ne peut s'empêcher de leur sourire, de sourire au temps de la chère Valle'e, avec douceur et attendrissement.
Je le sais, de 1808 à 1814, les e'preuves ne lui furent pas e'pargne'es. Rien ne ressemble moins au « songe glorieux », aux « anne'es triomphales », que la re'alité de ces années laborieuses. Oublie-t-on la maladie « longue et cruelle » de 1808? l'insuccès des Martyrs, après tant de travaux ? les critiques dont Fouché donna l'ordre et le signal ? le désespoir où l'injustice des scribes vendus jeta Chateaubriand? son
cousin Armand de Chateaubriand fusillé dans la plaine de Grenelle? Qu'on lise donc F « Examen » des Martyrs et les « Remarques » qui suivent, et l'on se rendra compte de l'e'tat d'âme durant l'époque alléguée. Être attaqué par « les philosophes » à la solde de la police, et ne pouvoir leur répondre que par allusions, sous peine d'être chassé non plus de Paris, ou de sa « chère Vallée », mais de France, sinon jeté comme tant d'autres à Vincennes, ou pis encore. Quel supplice! Et vous dites « songe glorieux ». Relisez ces courtes lignes :
Je demanderai si dans l'incroyable chaleur de la haine, on n'est point allé jusqu'à proposer d'insulter ma personne autant que mon ouvrage ? Ceux qui connaissent à fond l'odieuse intrigue montée contre les Martyrs verront bien que je ne dis pas tout. Et quel moment a-t-on choisi pour m'attaquer ! Moment où la moindre noblesse de caractère eût suffi pour interdire toute critique inju" rieuse ! Mais on n'a respecté ni ma douleur ni mes regrets.
Chateaubriand gardait au cœur le souvenir de l'affront et comme l'odeur du sang versé. Il ne respirait, sous la tyrannie de ce régime atrocement policier, que parce qu'il vivait au large et au grand air, dans la solitude de la Vallée.
J'admire Sainte-Beuve s'étonnant de l'explosion vengeresse qui s'appelle : « De Bonaparte et des Bourbons. »
En voilà plus qu'il ne faut pour déchirer la légende du songe glorieux : travail acharné succédant aux fatigues de périlleux voyages, succès policièrement entravé et contesté, voix du sangcriant vengeance, persécution toujours menaçante.
En dépit de ces épreuves, Chateaubriand goûta plus que jamais la douceur du chez soi, les « délices » du travail inspiré, les « enchantements » de la nature, la distraction du jardinage, les joies bonnes conseillères de l'amitié.
S'il y avait rêve encore, c'était un rêve bien humble, bien humain : acquérir la lisière des bois voisins ; « ajouter quelques arpents à sa promenade »; ce qu'il fit, je ne sais au juste à quelle époque. — Lorsque la Vallée lui fut ravie, la contenance du parc était de vingt arpents et le potager en occupait deuxautres. On n'encomptaitque quinze au moment de l'achat.
Nous avons lu les témoignages indiscutables de l'un et de l'autre époux relativement au bonheur savouré dans la Vallée.
Aussitôt les grandes chaleurs, en route ! C'était le temps des vacances, pour ce grand travailleur : — « Il allait s'absentant des mois entiers... » Rien n'est plus vrai. Encore faudraitil ne pas négliger de remarquer que Mme de Chateaubriand « allait » avec lui, « s'absentait » avec lui, partageait ses sociétés et sa vie. Ce temps, on l'a va, n'amène sous la plume de l'épouse que des expressions de bonheur.
Voilà bien la physionomie et l'accent des papiers qui se rapportent aux années 1808-1814.
Rien, nul indice, pas la moindre nuance, si légère soit-elle, qui suggère l'idée d'une « lassante épreuve » pour Mme de Chateaubriand. C'est l'idée contraire qui se dégage avec netteté soit des lettres échappées à sa plume sous l'impression actuelle, soit des Souvenirs, rédigés à quinze ans de distance.
J'aurais été moins abondant, s'il ne s'était agi que d'une réfutation. A vrai dire, le but principal était de montrer les deux époux vivant ensemble dans la solitude de la Vallée, allant ensemble de château en château, — à Charamante, chez leur cousine, la marquise de Talaru; à Méréville, chez leurs excellents amis les Laborde; au Verneuil, chez les Tocqueville; au Mesnil, chez Mme de Rosambô; à Champlâtreux et au Marais, — comme bientôt à Montgraham, à Montboissier, à Lonné, à Noisiel, à Sonnois, — très sensibles au commerce et aux joies de l'amitié, heureux à côté l'un de l'autre.
« Du château de Fervacques » au « château d'Usse' ».
On ne voit nulle part, à ma connaissance, que Chateaubriand soit aile' à Fervacques depuis le voyage d'Orient, sauf quatre jours en novembre 1821 (1).
Il visita Mme de Custine à Paris en 1809, mais de loin en loin, en courant, et posse'dé d'une seule pense'e : publier les Martyrs. Il lui e'crivit des billets, mais si courts ! et ces billets n'avaient d'autre but que de fléchir la censure trop justement redoute'e; car Mme de Custine e'tait l'intime amie du pre'fet de police, de Fouche', « l'hyène », qui re'pondit aux prières de Chateaubriand en faveur de son cousin Armand : « Vous pouvez être tranquille, Armand m'a dit qu'il mourrait bien; il avait l'air très re'solu. » En 181 1. Mme de Custine, ayant de'passe' la quarantaine, fit le voyage d'Italie avec son fils Astolfe. « Quand elle rentra en France et qu'elle revit Chateaubriand, Mme de Custine ne pouvait même plus espe'rer (2). »
Si Chateaubriand parut au château d'Usse' avant la Restauration, j'avoue l'ignorer; mais j'en doute très fort. Il voyait à Paris Mme de Duras, et Mme de Be'renger, et Mme de Montcalm aussi, et Mme de Le'vis, et Mme de Vintimille, et Mme de Coislin, et xMme de Grollier, et Mme de Talaru, et Mme d'Aguesseau ; je m'arrête : la liste serait longue autant qu'honorable.
Mme de Duras fut l'amie politique de Chateaubriand, sa providence à la cour bourbonienne, comme Mme de Custine fut son intermédiaire auprès de Fouche', — comme Mme Bacciochi, sa protectrice auprès de Bonaparte. Consultez les dates. Tenez compte des situations. Ne brouillez pas les affaires de cœur, et les affaires de cour, et les affaires d'esprit, et les
(1) Chateaubriand et Madame de Custine.
(2) Bardoux.
affaires d'intérêt. Peut-être y a-t-il dans chacune un peu des autres. Dans quelle proportion? Qui le sait? qui donnera les formules pre'cises? Chateaubriand est un sujet difficile et complexe. En lui, tout se croise, et rien n'est supprimé au croisement.
Mme de Chateaubriand nomme, dans ses Souvenirs, Mme de Custine avec une sorte d'indifférence : « Malgré sa répugnance, mon mari demanda une audience à Fouché et se rendit chez lui avec Mme de Custine, qui le connaissait beaucoup. » Dans un grand embarras d'argent, alors qu'il était secrétaire, Chateaubriand eut recours à Mme de Custine. Non seulement elle refusa, mais elle fut infidèle au secret, et la chose s'ébruita. Chateaubriand lui écrivit : «... Vous avez parlé d'un service que je vous priai de me rendre, lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l'honneur, et je vous avoue qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la révélation... Dans votre position, rien n'était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais ; j'ai vingt amis pauvres qui m'eussent obligé poste pour poste. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez-vous à moi, et vous verrez si mon indigence me servira d'excuse. »
Quant à M1110 de Duras, son souvenir ne suscite au cœur de Tépouse que des sentiments de considération, de reconnaissance et d'amitié. « Sur un ordre du roi, nous nous rendîmes à Gand ; nous y trouvâmes Mmc de Duras, qui nous y avait précédés de quelques jours ; peu de temps après, M. et Mme de Lévis vinrent nous rejoindre; de sorte que nous nous trouvâmes entourés de quelques amis (i). »
(i) Mémoires de Mmc de Chateaubriand.
On trouve, dans sa correspondance, des allusions aux « madames » que visitait son mari.
Lorsqu'elle se passait quelqu'une de ces allusions, c'e'tait avec une absolue liberté d'esprit, une grande ouverture de cœur, une incomparable bonne grâce. Elle e'crit à Mme Joubert :
Mon Chat n'est bon à rien. Il devait aller hier réclamer le Cerf (Joubert) et le sommer de venir manger le plus excellent des foies de veau; point du tout. Il est allé courir de madame en madame jusqu'à cinq heures, et ne s'est souvenu de sa commission qu'au moment où mes grandes fureurs ont éclaté contre lui et contre votre époux sans foi. Écoutez : je m'habille tout de rouge comme le kalife Haroun, et je dis que si le Cerf ne vient pas demain partager avec nous le fardeau de Frisell, je ferai raser sa maison, pour n'y plus mettre le pied... Clausel sera des nôtres. Et vous, chère Madame?... (i).
Voilà le Chat qui, malgré ses rhumatismes, se frisotte pour aller chez quelques madames du Lionfort; mais tout en se faisant beau, il me charge de vous dire qu'il vous aime, qu'il vous remercie de l'avoir lu avec plaisir, etc. (2).
C'est du même ton enjoué qu'elle parlait des madames, à propos du bon Joubert, et à Joubert lui-même.
La Vallée aux Loups, 12 juin 1812.
Vous devriez bien m'écrire une lettre. Il y a tantôt mille ans que je n'ai reçu un mot de vous. Les madames n'en pourraient pas dire autant. Vous suez sang et eau pour leur tourner des phrases à leur manière, tandis qu'il ne vous en coûte pas la plus petite transpiration pour m'en faire à la mienne.
(1-2) Les Correspondants de Joubert.
— Heureuse, alors, Mme de Chateaubriand ?
— Mais oui, heureuse, autant que femme de son monde et de son bord. Plus heureuse que la duchesse de Le'vis, que la duchesse de Montmorency, que la duchesse de Duras, que Mme Re'camier; plus heureuse que tant d'autres, incomparablement.
— Et Chateaubriand, alors, un modèle ?
— Mais oui, aurait répondu fièrement l'e'pouse. Et, pour un peu, elle aurait ge'néralise' le joli mot à Joubert : « Le bon Chat est à la messe : j'ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel; car en vérité', il est trop parfait pour habiter cette mauvaise terre, et trop pur pour être atteint par la mort. Quels soins il m'a prodigue's pendant ma maladie ! quelle patience! quelle douceur! »
Joubert dut sourire en lisant, comme Mme de Chateaubriand en écrivant. Sourions, nous aussi, de l'enthousiaste de'claration, et relisons, comme correctif, deux lignes essentielles où se re'sument tous les aveux des Mémoires : « Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs. »
L'aveu est couvert d'un voile. Pourquoi le déchirer, ce voile? Et de quel droit fouiller dans la vie privée? Est-ce que Sainte-Beuve acceptait qu'on se livrât, sur son compte, à pareille inquisition ? Un journaliste ayant avancé qu'il avait été élevé chrétiennement, par une mère et une tante pieuses, il faut voir avec quelle colère il prit la chose! Et cependant, où est l'outrage ? Il est forcé de convenir que sa mère, et une sœur de son père, qui demeurait avec elle, « étaient des personnes qui faisaient sans doute leurs devoirs , qui allaient
à la messe le dimanche..., mais elles n'avaient rien, absolument rien qui les rapprochât du monde de'vot... »
Lui-même, voici ce qu'il mandait à un ami d'enfance, dans une lettre toute voisine des temps alle'gués, tout impre'gne'e encore des parfums du « culte domestique » :
A Monsieur l'abbé Barbe.
Paris, h janvier 1819.
...Je commence à m'habituer à l'absence de ma chère maman... Quand je considère avec quelle rapidité ces trois premiers mois se sont écoulés, je m'engage à la patience... La religion est ce qui contribue beaucoup aussi à me consoler. A la maison, quand j'avais quelques petits chagrins, je les déposais dans le sein de mes bons parents, ou dans le tien, cher ami... Aujourd'hui, je n'ai personne à qui je puisse les confier; alors, je prie intérieurement le bon Dieu, et par là, je m'ouvre une ressource pour dissiper ma peine. J'observe le plus exactement que je peux tous mes devoirs, et ton exemple est toujours trop présent à mes yeux pour que jamais je m'écarte des bons principes que j'ai reçus.
Lisez maintenant et pesez chaque mot; donnez une attention particulière à ce qu'il dit delà cousine « source et organe » de la soi-disant calomnie :
La calomnie ecclésiastique a une forme d'infamie particulière. On ne saurait se figurer ce que cette race d'ennemis tortueux va chercher au fond de votre vie pour l'envenimer et le corrompre. J'ai eu lieu de m'en apercevoir, depuis que les circonstances ont fait de moi une espèce de défenseur public de la libre-pensée contre les usurpations dites cléricales.
Dernièrement (mai 1868), un journaliste du département du Pasde-Calais, s'autorisant de sa qualité de compatriote, allait rechercher dans les faits les plus lointains de mon enfance de prétendus souvenirs recueillis afin de me mettre en contradiction avec moi-même. A l'entendre, j'aurais été élevé avec des parents d'une piété toute particulière et je ne pourrais me comporter comme je le fais aujourd'hui sans renier ce premier culte domestique et cette religion de famille. Je me trouve avoir une vieille cousine, assez bel esprit, ci-devant coquette, une vieille fille, aujourd'hui tournée à la plus quintessenciée et la plus superfine des dévotions, et qui pourrait bien être la source et l'organe de ces versions arrangées après coup et légèrement légendaires. Je tiens à y couper court : car tout cela est faux et mensonger... J'oppose à l'avance ces rectifications aux petites infamies déjà entrevues et qui pourraient avoir cours dans les biographies patronnées par d'éminents calomniateurs. Avec certaines gens on ne saurait prendre trop de précautions (1).
« Race d'ennemis qui va chercher au fond de votre vie... pour l'envenimer et le corrompre. » Voilà bien Sainte-Beuve dans Chateaubriand et son groupe.
«Respect » à celui qui s'est toujours respecté; à celui qui n'a jamais gaspille' ni sali ses heures, « comme lord Byron », — comme tant d'autres ; — à celui qui ne s'est pas affiche, «proie de quelque indigne créature»; à celui qui, d'autre part, n'a jamais posé en Père de l'Église, jamais affecté des airs de sainteté. « Indépendant de tout, fors de Dieu, je suis chrétien sans ignorer mes faiblesses, sans me donner pour modèle... Si je n'étais pas chrétien, je ne me donnerais pas la peine de le paraître : toute contrainte me pèse; tout masque m'étouffe; à la seconde phrase, mon caractère
(1) Voir tout le passage dans le volume-table des Causeries du Lundi, PP- 37-39-
l'emporterait et je me trahirais. » — « J'ai bien des fautes à pleurer (i). »
Respect surtout aux patriciennes qui lui furent dévoue'es et secourables, noblement, à des titres divers, et qui lui forment, dans la gloire, une couronne de grâce, une cour ide'ale.
Que j'aime la re'flexion profonde'ment critique de Charles Lenormant sur ce sujet délicat : « Une transformation sociale s'est ope'rée...; les mœurs qui régnaient à une époque passent à l'état de souvenirs... La sociabilité poussée en France jusqu'à l'excès avait produit des relations toutes particulières et qui tendent à s'effacer (2). » Exemple : M. de Montmorency, aux vertus duquel les moins indulgents rendent hommage. Il va s'installer dans la solitude de la Vallée aux Loups, seul à seule, avec Mme Récamier. Or, la femme de M. de Montmorency vivait. Le mari de Mme Récamier vivait.
Mma la duchesse de Broglie souriait: « Quand on écrira la biographie de Mathieu [de Montmorency] dans la Vie des Saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de chapitre. »
Pourquoi pareille inquisition dans la vie intime de Chateaubriand ? Parce qu'il est l'immortel auteur du Génie du Christianisme ? Homme du monde, il n'a été et voulu être, par rapport à la religion, que l'orateur du dehors et des dehors. Juger, au poids du sanctuaire, ses expressions et ses actes, c'est commettre une double et triple erreur de doctrine, d'histoire et de critique. Avec Chateaubriand, nous sommes
(1) Mémoires.
(2) Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse de Chateaubriand, manuscrit de 1826, suivi de lettres inédites et d'une étude par Ch. Lenormant : 1 vol. in-18, chez Michel Lévy.
RÉFLEXIONS CRITIQUES b6j
loin, Dieu merci ! de Port-Royal. L'historien-critique s'inspire trop des se've'rite's janse'nistes. Lui (i) !
La thèse cachée se re'vèle dans ce mot à effet : « Comme Fontanes, Chateaubriand e'tait un e'picurien qui avait l'imagination catholique. » Qu'on admire l'antithèse, je le veux bien. Elle est jolie. Mais pour qui ne se paie pas de mots et veut aller au fond, jusqu'à l'idée, la définition constitue un contre-sens biographique, j'oserais presque dire un vrai non-sens, si Sainte-Beuve et son ami Renan n'e'taient là comme exemple et preuve de Vépicurien ayant l'imagination catholique. Dieu merci !■ Chateaubriand et ces deux-là ne se ressemblent point.
Beau et brillant chevalier de la belle et « doulce » France, Chateaubriand a reproduit, des nobles aïeux, en ce siècle-ci, les qualite's et les défauts. Il est parti en guerre contre les me'cre'ants, sans avoir, au préalable, fait serment d'impeccabilité, que je sache, ni biffe' dans le Credo à son usage la rémission des péchés. Et, non plus, ses devanciers des croisades. — « Allait-il au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir: » La question est de lui, comme aussi la re'ponse : « Les regards attache's à l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. » Ce qui ne l'a pas empêche', arrivé au tombeau du Christ, de se prosterner, de prier et de pleurer. Y a-t-il donc contradiction ? Oui, à voir les choses dans l'absolu. Non, si l'on considère l'ondoyante et diverse complexité du cœur humain. Tour à tour, ou plutôt tout à la
(i) « J'ai mes faiblesses, je vous l'ai dit : ce sont celles qui donnèrent au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété de la vie. J'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme, etc. » (Note confidentielle du 31 mars 1848, Correspondance do. Sainte-Beuve, t. I.)
fois, et très sincèrement, chre'tien, poète et chevalier : tantôt le chre'tien dominait, tantôt le poète, tantôt le chevalier. A la foi du chre'tien, les croise's aussi mêlèrent des souvenirs et des espe'rances profanes, le goût des lointains aventureux, le passionne' de'sir de briller et de plaire. Non pas tous. Quelques-uns marchèrent, inflexibles, au saint ide'al. Chateaubriand ne sera jamais compte' au nombre de ces parfaits. Ce n'est pas un grand chre'tien, tant s'en faut. Encore serait-ce équité' pure de ne pas oublier la différence, ou, pour mieux dire, l'opposition des siècles.
De ce xvme siècle, qui fut le sien, il garda certaines habitudes de politesse galante et de société facile. Cela fait mieux ressortir l'énergie avec laquelle il s'en sépara pour le combattre sur le maître terrain des idées.
C'est vrai : en rompant avec les doctrines impies et la littérature usée du xvme siècle, le chantre des passions, le créateur d'Atala, de René, de Blanca, de Velléda, des Natche^ ne rompit pas, du même coup, avec la fragilité de la nature humaine. La merveille ! Pécheur, il s'est accusé devant Dieu et devant les hommes. Devant Dieu, un peu tard, avec larmes, dans la simplicité et le secret d'une foi redevenue pratique. Devant les hommes, avec une discrétion de bon ton et de bon goût que Sainte-Beuve aurait dû « respecter ». Mais quoi ! cette discrétion le froisse : il la qualifie de « soi-disant bon goût ».
Et tout en promettant d'être « très discret à son tour », Sainte-Beuve ajoute, brode, manipule des mémoires sans garantie, nomme, ou peu s'en faut, tant les allusions et apostrophes sont transparentes.
Après avoir adulé l'homme de génie vivant, ne pas savoir, lui mort et sans réplique, respecter les heures secrètes et les choses d'intimité! Honte à Sainte-Beuve, pour avoir sour-