‹ Études critiquesChapitre 48 sur 74 · Revue historique, t. LUI (1893), p · texte numérisé non relu

Revue historique, t. LUI (1893), p

Ainsi s'exprime M. Gaston Paris, en son étude sur la légende du troubadour Jauf ré Rudel. Comme la quête delà princesse lointaine par Jaufré Rudel, la double relation du voyage de Chateaubriand à la recherche d'Atala est une admirable légende. C'est comme telle qu'il la faut traiter. Les légendes sortent plus belles des opérations de la critique. Il n'est pas vrai que Jaufré Rudel, seigneur de Blaye, se soit croisé en 1147 par amour pour Mélissent, comtesse de Tripoli, sur le seul renom de sa beauté, ni qu'il soit mort entre ses bras à l'heure qu'il la vit, ni qu'elle se soit rendue nonne au même jour. Il n'est pas vrai que Chateaubriand, en novembre 1791, ait voyagé au pays des Muscogulges en compagnie de trafiquants de chevaux, ni qu'il ail disputé à un sauvage creek et à un métis espagnol les faveurs de deux jeunes Floridiennes. Mais que la critique dépouille ces légendes de leur lourde gangue pseudo-historique : voici qu'apparaissent, plus belles dans la grâce du symbole, la Princesse Lointaine, qui se penche pour cueillir aux lèvres de l'amant inconnu son premier baiser et son dernier soupir; — et là-bas, dans l'île féerique de l'Ohio, sous une pluie de fleurs de magnolias, « baignées dans une rosée de lumière dorée, transparente, volage », les deux Floridiennes, la fière et la triste^ Atala et Céluta.

Il reste une objection : s'il suffit de jeter les yeux sur une carte pour soupçonner que l'itinéraire

de Chateaubriand est trop long, pourquoi l'a-t-il dessiné si long? Quelle que soit l'époque où il écrivit la première de ses deux relations S il ne l'a publiée qu'en 1827; en 1827, il avait achevé, depuis cinq ans et plus, les premiers livres de ses Mémoires d' Outre-Tombe : il savait donc déjà que la nécessité d'encadrer son voyage entre des faits publiquement datés de sa vie le forcerait à déclarer qu'il n'avait passé que cinq mois sur le sol américain. Dès lors pourquoi n'a-t-il pas abrégé le tracé de sa course d'outre-mer? — La réponse est simple : il était lié par ses dires antérieurs. Vingt fois dans les ouvrages de sa jeunesse, dans V Essai sur les révolutions, dans le Génie du Christianisme ^ dans les articles du

1. A quelle époque fut composé le Voyage en Amérique*^ \\ est « tiré du manuscrit des Natchcz », dont voici Thistoire : 1* En Amérique même, Chateaubriand écrivit des Tableaux de la Nature américaine, Atala, une première version des Natchezj etc. {Essaie II, 57; cf. Préface d^Atala), — 2** Ce manuscrit primitif périt dans la Révolution, et « fut reconstitué à Londres sur le souvenir récent de ces ébauches » (Essaiy note de 1826, au dernier chapitre). — 3" En 1800, « quittant l'Angleterre sous un nom supposé », Chateaubriand « n'osa se charger d'un trop gros bagage » et n'apporta à Paris que Renét Atala^ et quelques descriptions de TAmérique. 11 laissa le reste du manuscrit, de 2 383 pages in-folio, dans une malle, chez une Anglaise. — 4** A la reprise des communications avec l'Angleterre, en 1814, il avait oublié le nom de cette Anglaise, le nom de sa rue et son numéro. Néanmoins, des amis dévoués retrouvt it la rue, le numéro, l'Anglaise et le manuscrit. (Préface des Natchez.) — Donc le Voyage en Amérique a été composé, en grande partie, avant 1800. En tout cas, la comparaison la plus superficielle des nombreuses pages communes- au Voyage et aux Mémoires montre que c'est la relation du Voyage qui est l'ébauche.

MercurCy partout et à tout propos, il avait romancé ses souvenirs du Nouveau-Monde. Il ne prévoyait pas alors qu'il dût écrire un jour les mémoires de sa vie, et qu'il pourrait se heurter à des difficultés chronologiques. Il s'était donc donné champ libre, il avait parcouru en rêve d'immenses régions. Vint le jour où il fallut décrire ces courses, non plus en des pages isolées et par épisodes dispersés, mais en une relation régulière. Il fallut les mettre bout à bout : il ne pouvait se rétracter. Pourquoi, par exemple, s'attarder sur la route d'Albany au Niagara? C'est qu'il avait décrit diverses étapes de cette route aux chapitres 56 et 57 de la II* partie de Y Essai sur les révolutions^ d'autres dans Vltiné^ raire de Paris à Jérusalem (t. II, p. 201), d'autres dans le Génie du Christianisme (I, m, 2). Pourquoi descendre du lac Érié vers l'Ohio? C'est, entre autres raisons, que, d'après le Génie du Christianisme (IV, IV, 8), il avait cheminé plusieurs jours sur cette route avec un missionnaire qui retournait de la Nouvelle-Orléans aux Illinois*. Pourquoi visiter les Apalaches? Voyez la lettre I du Voyage en Italie. Pourquoi s'aventurer vers les Florides? Voyez tous les ouvrages de sa jeunesse. Encore at-il raccourci sensiblement : il n'est plus question,

1. La scène se passe « sur une rive inconnue, au bord d'un fleuve dont ils ne savaient pas le nom » : donc pas sur la grand'route battue d'Albany au Niagara. D'ailleurs, du Niagara aux Natchez, le chemin le plus court est bien d'aller chercher rOhio.

dans la double relation du voyage, comme dans le Génie du Christianisme (I, v, 8), de pousser « jusqu'à la pointe de Fisthme des Florides », ni, comme dans Vltinéraire de Paris à Jérusalem^ de prendre delà mer une vue des « lagunes » floridiennes*. Ainsi du reste ^. Pourtant nous avons cherché longuement pourquoi, ayant hâte de rentrer à Philadelphie, il avait passé et repassé les Montagnes- Bleues et gagné Chillicothe. Ici notre explication est en défaut; mais il faut bien se représenter que toutes ces opérations durent être semi-conscientes : en trente années Tauto-suggestion avait achevé son œuvre.

La poétique légende du voyage en Amérique offre en effet un exemple achevé d'auto-suggestion. C'est un beau cas. Nous le soumettons aux biographes de Chateaubriand. Ils diront si des phénomènes analogues se peuvent constater en telles autres circonstances de sa vie; s'il est vrai, par exemple, comme le veut l'historien de la Palestine,

1. Itinéraire^ t. III, p. 00. •« Des palmiers et un minaret nous annoncèrent l'emplacement de Rosette; mais le plan même de la terre était toujours invisible. Ces plages ressemblaient aux lagunes des Florides. -

2. 11 était pareillement tenu de donner la date réelle de son départ pour TAmérique et de décrire une lente traversée : car il avait donné cette date et raconté ces longues relâches dès VEssai sur les révolutions (partie II, chapitre liv). Je ne vois qu'une course qu'il aurait pu s'épargner sans se démentir : celle de New-York à Boston et à Lexington. Du moins, je n'ai pas retrouvé dans ses premiers ouvrages mention de cet épisode.

Titus Tobler, que Titinéraire de Chateaubriand en Terre-Sainte n'est qu' « un voyage fait avec des Voyages * » . Ils diront si les opérations intellectuelles par nous constatées concordent avec certains traits généraux du caractère de Chateaubriand, et si elles éclairent sa psychologie.

Pour nous, cette enquête nous a induit seulement à une recherche d'ordre littéraire. Chateaubriand n'a pas visité les régions où son imagination a si longtemps vécu. Ce sont donc des livres qui lui en ont donné la vision première. Sur quelle matière a-t-il exercé sa maîtrise, et par quels procédés? Il s'agit de capter ses sources.

1. Dritte Wanderung nach Palàstina^ Gotha, 1859, p. 425. Cf. T. Tobler, Bibliographia geographica Palaeslinae, Leipzig, 1867, p. 2 et p. 137-139.

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