‹ Études critiquesChapitre 67 sur 74 · ATALA · texte numérisé non relu

ATALA

Si Ton passe du Voyage en Amérique à Atala et aux Natchezy il va de soi qu'il ne saurait plus être question de rapprochements aussi nets. Nous tenons pourtant à laisser à cette étude un caractère strictement documentaire, et nous n'alléguerons jamais Charlevoix, Carver ou Barlram qu'au seul cas où nous aurons mis la main sur la page même ou sur la phrase même exploitée par Chaleaubriand. Mais, si Charlevoix et Carver n'ont fourni à notre poète que des matériaux bruts et amorphes, il en va autrement de William Bartram : les quelques bouts de phrases de Bartram que nous opposerons à quelques bouts de phrases de Chateaubriand ne donneront qu'une idée très imparfaite de ce que Chateaubriand lui doit. Ce Bartram est un poète. Si chétif soit-il en ses moyens d'expression au regard de son prestigieux émule, il a donné de la nature tropicale et des solitudes vierges des Florides une image étrangement neuve, lumineuse et troublante. J'ose dire que, mieux encore

que son génial interprète, il est habile à nous dépayser : il peint une nature qu'on sent plus singulièrement exotique et pourtant plus réelle. De même, c'est à J.-J. Rousseau sans cloute, c'est à la chimère édénique et idyllique de « l'homme de la Nature », chère à toute la philosophie du xvni* siècle, que Chateaubriand doit de s'être épris de ses sauvages; mais, le premier, Bartram lui a donné la vision concrète de ces aimables Natchez, purs, tendres, graves et biendisants. Si de telles influences furent profondes, c'est ce qui ne se mesure point par de petites citations parallèles. Nous ne pouvons que supplier qu'on veuille bien lire Baruch, et citer à titre d'indication ces quelques lignes de Bartram, prises entre vingt passages analogues : « Chez les Muscogulges, dans la ville de Mucclase, je fus accueilli par un vieux sachem, dont les cheveux étaient blancs comme de la neige. Il était conduit par trois jeunes hommes, dont deux le soutenaient par les bras, et le troisième par derrière, pour assurer sa marche. A son approche, tout le cercle le salua d'un : Sois le bienvenu I Le sourire brilla sur ses lèvres, la gaîté de la jeunesse sur tous ses traits. Mais le grand âge l'avait rendu aveugle. C'était de tous les chefs le plus ancien et le plus respecté. » (T. II, p. 389; Dublin, p. 497.)

Ce vieux sachem aveugle ne serait-il pas — aussi bien que Démodocos — le prototype de Chactas ?

Nous ne saurions songer à publier ici tous les rapprochements qu'on pourrait instituer entre les Pfatchez d'une part, et Bartram, Carver ou Charlevoix. Nous nous en tiendrons à l'épisode d'Atala.

I. — Rien n'égale en splendeur, — dans l'œuvre de Chateaubriand lui-même, — la peinture du Meschacebé :

Quand tous les fleuves [tributaires du Meschacebé] se sont gonflés des déluges de Thiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s'assemblent sur les sources. Bientôt la vase les cimente, les lianes les enchaînent, et les plantes y prenant racine de toutes parts, achèvent de consolider ces débris. Charriés par les vagues écumantes, ils descendent au Meschacebé ; le fleuve s'en empare , les pousse au golfe Mexicain, les échoue sur des bancs de sable, et accroît ainsi le nombre de ses embouchures. Par intervalles, il élève sa voix en passant sous les monts et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des p^amides des tombeaux indiens ; c'est le Nil des déserts.^ais la grâce est toujours unie à la magniflcence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter le long des rivages des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de

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fleurs; et la colonie, déployant au vent ses voiles d*or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve...

On a vivement contesté la réalité pittoresque de ce tableau. Certes tous les géographes décrivent l'action des contre-courants du Mississipi, et quant aux blocs de terres éboulées que charrient ses ondes, Chateaubriand avait pu retenir ce passage de Bartram : « Des portions de ses rives, toujours minées à leur base par la force ininterrompue du courant, finissent par tomber dans le fleuve; son cours impétueux les entraîne, les divise, et va les déposer sur quelque autre rive » (t. II, p, 274). Mais on s'est fort égayé, — Mersenne surtout, — de ces îles flottantes de pistia et nénuphar où s'embarqueraient passagers des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, et de jeunes crocodiles. C'était faute, pour les critiques, d'avoir lu Bartram. Chateaubriand n'a fait que transporter au Meschacebé un phénomène observé par Bartram à trois cents lieues seulement du Mississipi, sur la rivière Saint- Jean, dans la Floride orienlale :

« Je remis de bonne heure à la voile sur la rivière Saint-Jean» écrit Bartram, et je vis ce jour-là de grandes quantités de pistia stratiotesy plante aquatique très singulière. Elle forme des îles flottantes dont quelquesunes ont une grande étendue et qui voguent au gré des vents et des eaux. Ces groupes commencent pour. Tordinaire ou sur la côte, ou près du rivage, dans les eaux tranquilles; de là, ils s'étendent par degrés vers

la rivière, formant des prairies mobiles, d'un vert charmant, qui ont plusieurs milles de long et quelquefois un quart de mille de large... Quand les grosses pluies, les grands vents font subitement élever les eaux de la rivière, il se détache de la côte de grandes portions de ces îles flottantes. Ces îlots mobiles offrent le plus aimable spectacle : ils ne sont qu'un amas des plus humbles productions de la nature, et pourtant ils troublent et déçoivent l'imagination. L'illusion est d'autant plus complète qu'au milieu de ces plantes en fleurs, on voit des groupes d'arbrisseaux, de vieux troncs d'arbres abattus par les vents et couverts encore de la longue mousse qui pend entre leurs débris. Ils sont même habités et peuplés de crocodiles, de serpents, de grenouilles, de loutres, de corbeaux, de hérons, de courlis, de choucas (I, p. 167 ; Dublin, p. 86).

II. — Après ce prologue, le récit va commencer. Pour se préparer à la chasse du castor, les Nalchez ont prié et jeûné (cf. Charlevoix, p. 348), les jongleurs ont interprété les songes (cf. Charlevoix, p. 354), on a consulté les manitous (cf. Charlevoix, p. 223), fait des sacrifices de petun (cf. Charlevoix, p. 347), brûlé des filets de langue d'orignal (?); on a mangé le chien sacré (cf. Charlevoix, p. 217). On part enfin, et le vieux sachem aveugle, Chactas, assis sur la poupe de sa pirogue, raconte à René les aventures de son adolescence.

Il dit comment, au partir de Saint-Augustin, il

fut pris dans les bois par une troupe ennemie de Muscogulges et de Siminoles, et enchaîné : < Simaghan, le chef de la troupe, voulut savoir mon nom ; je répondis : « Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros muscogulges. » Simaghan me dit : «f Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, réjouis-toi; tu seras brûlé au grand village. » Je repartis : « Voilà qui va bien » ; et j'entonnai ma chanson de mort. »

Pareillement Charlevoix nous rapporte {Histoire de la Nouvelle-France, t. I, p. 212) qu'un prisonnier sauvage, harangué par un chef ennemi qui lui apportait la sentence de mort, « écouta ce discours comme s'il ne Teût pas regardé ; il répondit d'une voix ferme : « Voilà qui va bien ! »

Comment Chateaubriand a-t-il formé ces noms de Simaghan, de Chactas, d'Outalissi, de Miscou? J'ignore l'origine du nom d'Outalissi. Il a dû tirer celui de Chactas de la tribu des Tchactas, peuple de la Louisiane*, celui de Miscou d'une île du golfe Saint-Laurent*; celui de Simaghan provient peut-être d'un petit dictionnaire chippoway donné par Carver, où Simaghan est traduit par Épée '.

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