‹ Études critiquesChapitre 72 sur 74 · LE GÉNIE DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LE GÉNIE DU CHRISTIANISME

Le Serpent et la Flûte.

{Génie, I, III, II.)

« Au mois de juillet 1791, nous voyagions dans le Haut- Canada, avec quelques familles sauvages de la nation des Onontagués. Un jour que nous étions arrêtés dans une grande plaine au bord de la rivière Génésée, un serpent à sonnettes entra dans notre camp. Il y avait parmi nous un Canadien qui jouait de la flûte ; il voulut nous divertir et s'avança contre le serpent avec son arme d'une nouvelle espèce. A rapproche de son ennemi, le reptile se forme en spirale, aplatit sa téte^ enfle ses joues ^ contracte ses lèvres, découvre ses dents empoisonnées et sa gueule sanglante, sa double langue brandit comme deux flammes; ses yeux sont deux charbons ardents; son corps, gonflé de rage, s* abaisse et s'élève comme les soufflets d'une forge ; sa peau dilatée devient terne et écailleuse, et sa queue, dont il sort un bruit sinistre, oscille avec tant de rapidité qu'elle ressemble à une légère vapeur, »

Comparez Bartram (Dublin, p. 262); les mots en italique sont exactement traduits;

« He quietly moves off in a direct line, unless pursued, when he erects his tail as far as the rattles extend, and

gives Ihe warning alarm by intervais. But if you pursue and overtake him with a shew of enmity, he instant! y throws himself into ihe êpiral coil; kû tail by the rapidîty of Us motion appears like a vapour, making a quick tremulous found ; kis wkole body swells through rage^ continually rising and falling as a bellows ; his beautif ul particoloured shin becomes specJded and rough by dilatation; his head and neck are flattened, his cheeks swollen and his lips constricted, discovering his mortal fangs; hh eyes red as buming coals, and his brandishing forked tongue of the colour of the hottest fiâmes continually menaces death and destruction, yet never strikes unless sure of his mark. »

Les Ruines sauvages de l*Ohio et du Sgioto.

{Génie, I, IV, II et note H.)

Par un scrupule rare, Chateaubriand a pris la peine de nous renvoyer pour ces quelques pages à quatre autorités : « On peut voir sur ce que nous disons ici Duprat [du Pratz?], Charlevoix, etc., et les derniers voyageurs en Amérique, tels que Bartram, Imley [Imlay?], etc. Nous parlons aussi d'après ce que nous avons appris nous-môme sur les lieux. » Or, vériflcation faite, sa description ne procède en rien ni de du Pratz, ni de Charlevoix*, ni de John Bartram, ni de William Bartram, ni

1. Sauf pour quelques rêveries sur certaines coutumes sauvages qui seraient d'origine judaïque, et sur le dieu de la guerre iroquois Ares-Koui, qui serait étymologiquement identique à l'Arès des Grecs : cf. Charlevoix, p. 249 et 208.

d'Imlay. Pour une fois qu'il les invoque comme ses garants, c'est un autre qu'il suit. Nous ne savons qui.

Le Pélican des Bois.

(Génie, l, V, 8.)

« Si le temps et le lieu nous le permettaient, nous aurions bien d'autres secrets de la Providence à révéler. Nous parlerions des grues des Florides, dont les ailes rendent des sons si harmonieux;... nous montrerions le pélican des bois, visitant les morts de la solitude, ne s'arrêtant qu'aux cimetières indiens et aux monts des tombeaux,.. )>

Où Chateaubriand a-t-il pu découvrir cet oiseau singulier, belle pièce en vérité pour le Musée des causes finales? Non loin des grues des Florides « qui battent Tair avec effort de leurs longues ailes élastiques » (Bartram, t. I, p. 258), on rencontre chez Bartram (t. I, p. 263) ce pélican des bois {Tantalus loculator Linn.) :

« Le pélican des bois ne va point par troupes, écrit Bartram; on le voit ordinairement seul, sur les bords des grandes rivières, dans les marais, dans les terres inondées et dans les anciennes plantations de riz abandonnées. Il se tient solitaire sur la plus haute cime de quelque grand cyprès mort (he stands alone on the topmost limb of tall dead cypress trees), le col replié dans les épaules, le bec en forme de faulx appuyé sur Testomac ; immobile, il a dans cette posture un air grave et triste. »

Comment ces plantations de riz ont-elles pu se transformer en cimetières indiens? La mention du cyprès, arbre funéraire en notre Europe, a-t-elle sufG à provoquer la métamorphose?

Amphibies et Reptiles.

(Génie, I, V, X.)

Chateaubriand décrit ici les puits naturels des Florides. Ces « charmantes retraites » habitées par des crocodiles ont particulièrement frappé son imagination. Il a fait asseoir Àtala au bord de ces sources bouillonnantes, et lui-même, d'après le Voyage en Amérique (p. 94) et les Mémoires (fOuire- Tombe (p. 402), s'y était reposé. Pour les dépeindre. Chateaubriand combine des éléments pris à cinq descriptions de Bartram, qu'il serait trop long de reproduire ici. (Voir Bartram, t. I,p. 288-9, p. 301, p. 350, p. 406-7, p. 419-21.)

A la page qui suit. Chateaubriand nous indique lui-même qu'il a traité d'après Bartram son tableau d'une armée de caïmans embusqués pour assaillir des bancs de poissons. La référence exacte est : Bartram, t. I, p. 219-220.

Il poursuit ainsi, sans plus alléguer Bartram :

Génie du christianisme, Bartram, t. I, p. 225-229.

C'est un contraste miracu- P. 228. — Une femelle de leux et touchant de voir un crocodile n'est pas moins attencrocodile bâtir un nid et pon- tive à défendre ou à nourrir

dre un œaf comme une poule, ses petits qu*une poule qui et un petit monstre sortir d'une conduit ses poussins. Je supcoquille comme un poussin, pose qu'elle veille avec soin La femelle du crocx)dile montre sur son nid... ensuite pour sa famille la plus P. 227. — Ce sont de petits tendre sollicitude. Elle se pro- cônes obtus... construits d*œufs mène entre les nids de ses et d'argile... et rangés comme sœurs, qui forment des cônes des tentes sur le bord de la d'œufs et d'argile, et qui sont rivière.

rangés comme les tentes d'un P. 237. — G*est probablecamp au bord d'un fleuve, ment la cbaleur du soleil qui L'amazone fait une garde vigi- les fait éclore... Quand les lante et laisse agir les feux du œufs sont éclos, peut-être la jour... Aussitôt qu'une des femelle prend-elle sous sa promeules a germé, la femelle tection tous les petits qui écloprend sous sa protection les sent en même temps. Du moins monstres naissants ; ce ne sont ne sont-ils pas abandonnés à pas toujours ses propres fils, eux-mêmes, car j'ai souvent vu mais elle fait, par ce moyen, des crocodiles conduisant le l'apprentissage de la maternité, long des côtes leurs familles Quand enfin sa famille vient de petits comme une poule conà éclore, elle la conduit au duit ses poussins. Je crois qu'il fleuve, la lave dans une eau en parvient peu de chaque pure... et la protège contre les couvée à l'âge adulte; les grands mâles, qui veulent souvent la crocodiles mangent leurs petits dévorer. quand ils sont hors d'état de

se défendre.

Nous livrons au lecteur ces documents bruts.

Notre enquête demeure trop imparfaite : nous ne saurions encore les interpréter sûrement \

Pour l'heure nous laisserons à chacun la joie délicate de confronter les remaniements du poète avec leurs indignes modèles. C'est parfois traduction littérale ou simple transcription : une humble retouche de syntaxe, ellipse ou inversion, un mot mis en sa place, un membre de phrase élagué, et la sèche matière amorphe s'organise et palpite ; un mot puissant, une image créée y projettent comme un afflux de sève; la lumière s'y insinue, et les nombres, et la vie. Ce n'est qu'une ébauche encore : le poète la reprend à deux, à trois reprises; elle

i. Pourtant, il semble s'en dégager déjà cet enseignement très secondaire, mais désormais acquis : les historiens des anciens peuples indiens feront sagement s'ils renoncent à exploiter comme une « source historique » originale le Voyage en Amérique, Bancroft, entre autres, en sa grande Histoire de l'Amerique, s*y était laissé prendre : pour son histoire des Uchees et. des Creeks, il allègue volontiers Tautorité de notre voyageur.

j pas^e du Voyage en Amérique au Génie du Christia- ^...^jiiÉme^ puis aux Mémoires d'Outre -Tombe : procédé de peintre; et chaque transposition est création. Comparez par exemple dans le Voyage la Description de quelques sites de V intérieur des Florides à Tépisode des Deux Floridiennes dans les Mémoires d'Outre-Tombe. A Torigine, ce n'est qu'un ingénieux agrégat de passages de Bartram, traduits en toute rigueur; mais parfois y brillent de grandes images tristes; une harmonieuse mélancolie y respire, et quelque chose de Tâme de René. Puis, à vingt-cinq ans de distance, le poète revient à ces mêmes pages pour les transporter dans ses Mémoires : çà et là on touche encore le tuf, on retrouve des phrases telles quelles de Bartram ; mais les Sylvaines floridiennes animent le paysage, y répandent les parfums émanés d'elles, Tégayent (et parfois peut-être le rapetissent) par leurs chants et leurs jeux; le soleil couchant y verse des rivières de lave, des flots de diamants et de saphirs, et voici que resplendit cet hymne à la lumière qu'achève et couronne, comme la clausule radieuse d'une strophe, une rare idée de poète : « La terre en adoration semblait encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son sein retombait sur elle en rosée, comme la prière descend sur celui qui prie. »

Nous nous en tiendrons à une seule remarque.

Quelques-uns des rapprochements qui précèdent ne représentent pas simplement le travail prépara-

toire nécessaire à tout écrivain de choses exotiques qui, pour peindre une nature qu'il n'a pas vue et les mœurs de peuples qu'il ignore, va chercher là où on les trouve, dans les livres des voyageurs, les éléments du coloris local. La persistance de Chateaubriand à remanier des pages entières révèle tout autre chose : il semble que pour créer il ait souvent besoin de la suggestion d'une page déjà écrite : ce qui expliquerait ce renseignement donné par lui-même, qu'au rebours de J.-J. Rousseau, il ne pouvait composer qu'à sa table de travail et la plume à la main. C'est à partir d'un texte déjà fixé par autrui ou par lui-même que son imagination s'ébranle et s'élance. Je ne vois guère qu'un seul de nos grands écrivains, parmi les modernes, qui ait présenté une disposition analogue : André Chénier. Non par effort de virtuosité, ni par passetemps d'archéologue, mais par un instinct qui est à la racine même de son génie, André Chénier, le n^oins livresque des poètes, ne crée qu'en transposant. Mais ce sont toujours ses pairs qui donnent le branle à son imagination : pour faire vibrer l'infinie délicatesse de ses sens voluptueux, pour provoquer le ressouvenir épuré de ses sensations antérieures, images, saveurs, parfums, il lui faut le beau résonnement d'un vers d'Homère, la noblesse d'un mouvement virgilien, la lumière d'un vers de Théocrite. A Chateaubriand tout est bon, la prose incolore d'un régent de collège jésuite, la

prose toute modeste des Bartram et des Carver et, à Toccasion, comme on sait, celle de M™' de Chateaubriand. Et tandis que Chénier n'a peut-être jamais imité plus de dix vers consécutifs, Chateaubriand peut suivre obstinément son modèle pendant des pages.

Une telle disposition n'est pas accidentelle : Chateaubriand ne s'est-il pas appliqué toute sa vie à transporter d'un de ses livres à un autre, de V Essai au Génie du Christianisme^ du Génie du Christianisme à Y Itinéraire ou aux Mémoires d'Outre^Tombe, des pages qu'il remanie, et qui prennent à chaque remaniement une magnificence imprévue et toute neuve * ? Comme si son mode favori de création

1. Si nous considérons, à titre d'exemple, quelques pages du VI" livre des Mémoires, voici (à partir de la p. 334) le relevé de celles qui sont reprises à des ouvrages antérieurs : P. 334 (Francis TuUoch), cf. Essai, II, 23. — P. 334-5 {Colomb), cf. Préface du Voyage, p. xxvii-vni. — P. 335 (Vasco de Gama), cf. Préface du Voyage, p. xxi. — P. 336 (l'Ile Graciosa), cf. Essai, II, 54. — P. 339, cf. Natchez, I. VII. — P. 340 {L'espace tendu...), cf. Génie, ï, III, 12. — P. 341 {Descendu de Vaire,,.), cf. Natchez, livre VII. — P. 348 (les Esquimaux), cf. Natchez^ livre VIII, cf. Génie, I, V, 4, cf. Charlevoix, Jlist. de la Nouv,-France, I, 475-6. — P. 348-9, cf. Génie, I, V, 12.

— P. 350-2, cf. Voyage, p. 13-17. — P. 354-63, cf. Voyage, p. 17-26. — P. 363 {Quand je formai...), cf. Introduction au Voyage, p. I. — P. 365-6, cf. Voyage, p. 26-7. — P. 367-8, cf. Essai, II, 23. — P. 360, cf. Voyage, p. 28. — P. 370 {rallais d'arbre en arbre...), cf. Essai, II, 57. — P. 370 (M. Viollet), cf. Itinéraire, II, p. 201. — P. 373-6, cf. Voyage, p. 31-6. — P. 377, cf. Voyage, p. 256-7. — P. 379-83, cf. Voyage, p. 37-41.

— P. 383, cf. Essai, II, 57. — P. 388-9, cf. Essai, H, 23, cf. Voyage, p. 46-8. — P. 300, cf. Voyage, p. 130. — P. 301, cf. Voyage, p. 372. — On peut continuer ainsi jusqu'à la fin du

était le remaniement, nous possédons d'un grand nombre de pages de son œuvre deux, trois ou quatre états successifs : quel en fut le premier état? Ne peut-il se trouver parfois dans Tœuvre d'autrui? les rapprochements de textes qui précèdent ne le laissent-ils pas supposer? Pour verser dans YEssai sur les révolutions les richesses d'une érudition encyclopédique, pour arrêter après un an de travail des jugements impérieux sur tous les monuments littéraires de l'Angleterre pendant huit siècles, pour conduire des origines jusqu'à Louis XVI son Analyse raisonnée de V histoire de France^ sans compter cet ample Discours sur la chute de VEmpire romain^ n'y a-t-il pas indication qu'il a exploité, selon les mêmes procédés de transcription géniale, on ne sait encore quels Carver et quels Charlevoix? Et les plus grandes pages du Génie du Christianisme^ de Y Itinéraire et des Mémoires d'Outre- Tombe échappent-elles toutes à cette vraisemblance, s'il apparaît que volontiers l'imagination de notre poète requiert d'une page déjà écrite

livre. Notons seulement que les réflexions mélancoliques de Chateaubriand quitté de ses deux sultanes jonquille (p. 413) sont un extrait de la lettre de René à Céluta dans les Natchez, et que, pour peindre la tempête qui Tassaillit au retour d'Amérique, notre voyageur a mis bout à bout une tempête subie par Ghactas {Natchez, livre VII) et une autre subie par Cymodocée {Martyrs, livre XIX). -r On peut consulter à cet égard Tingénieuse étude de M. Lucien Chevolot, Wie hat Chateaubriand in seinen sp&teren Werken seine fi^heren benutzt, Heidelberg, 1901.

le premier ébranlement, et que nous sommes là en présence d'une véritable méthode d'invention poétique'^

A ces questions, que nul ne se hâte trop de répondre non. 11 faudra manier souvent la baguette de coudrier, la baguette divinatoire qui tourne d'elle-même entre les doigts des chercheurs de sources. « Mille fleuves tributaires fertilisent de leurs eaux le grand Meschacebé... » La plupart ont, croyons-nous, un cours souterrain. La baguette de coudrier, promenée comme au hasard, n'a fait encore affleurer que trois ou quatre petites sources.

JuN 2 5 1915

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