‹ Études critiquesChapitre 71 sur 74 · XII. Atala. Charlevoix · texte numérisé non relu

XII. Atala. Charlevoix

Dans une vallée, au nord, Histoire de la Nouvelle-

s'élevait un bois de cyprès ap- France^ t. I, p. 213. Le festin

pelé le Bois du sang. Au centre Uni, le patient fut mené au lieu

de ce bois s'étendait une arène, du supplice, qui était une

où Ton sacrifiait les prisonniers cabane destinée à cet usage,

de guerre. Elle portait le nom de Cabane

de sang ou des têtes coupées.

On m'y conduit en triom- Journal historique, p. 247.

phe... Chacun invente un sup- Des femmes s'écrient ; « Ce

plice : l'un se propose de guerrier sera brûlé; on lui

ra'arracher la peau du crâne, appliquera les haches ardentes;

l'autre de me brûler les yeux on lui enlèvera la chevelure. » avec des haches ardentes. Je commence ma chanson de mort :

c Je ne crains pas les tour- Journal historique, p. 243.

ments : je suis brave, ô Musco- « Le prisonnier chante : « Je

gulges! Je vous méprise plus suis brave et intrépide, je

que des femmes... » ne crains pas la mort, ni aucun

Provoqué par ma chanson, genre de tortures; ceux qui

un guerrier me perça le bras les redoutent sont moins que

d'une flèche; je dis : • Frère, des femmes. ». P. 247. « Un

je te remercie. » autre survient qui adresse la

Malgré l'activité des bour- parole au patient et lui dit :

reaux, les préparatifs du sup- « Mon frère, prends courage,

plice ne purent être achevés tu vas être brûlé », et il répond

avant le coucher du soleil. On froidement : « Gela est bien,

consulta le jongleur, qui dé- je te remercie. •

fendit de troubler les génies Histoire de la Nouvelle -

des ombres; et ma mort fut Fmnce,t.I, p. 212. • Sur Tordre

encore suspendue jusqu'au len- du jongleur on différa jusqu'au

demain. lendemain de donner le coup

de grâce à ce prisonnier. »

XIII. — « Cependant on m^avait étendu sur le dos. Des cordes partant de mon cou, de mes pieds, de mes bras, allaient s'attacher à des piquets enfoncés en terre. Des guerriers étaient couchés sur ces cordes, et je ne pouvais faire un mouvement sans qu'ils en fussent avertis... »

C'est le même appareil qui entrave une femme algonquine dont Charlevoix nous raconte Févasion {Histoire de la Nouvelle-France, t. I, p. 277). « Elle était couchée à l'ordinaire dans une cabane, attachée par les pieds et par les mains avec des cordes à autant de piquets, et environnée de sauvages, qui s'étaient couchés sur les cordes. Elle s'aperçut que tous dormaient d'un profond sommeil; elle coupa donc les cordes », etc.

XIV. — Dans leur fuite, les amants se nourrissent de pommes de mai (cf. Bartram, t. I, p. 272) et de ces tripes de roche (cf. Charlevoix, p. 332), qui ont offusqué Sainte-Beuve. Ils boivent Teau d'une plante « dont la fleur allongée en cornet contenait un verre de la plus pure rosée » ; et c'est assurément la sarracenia flava^ dont Bartram (t. I, p. 7) rapporte que « ses feuilles ont Tair de cornes d'abondance; chacune contient environ une pinte d'une eau fraîche, limpide, pure comme la rosée du matin ».

Chactas et Atala s'abritent sous des « cèdres et des chênes verts couverts d'une longue mousse blanche qui descend de leurs rameaux jusqu'à terre » et que Bartram avait décrite avec soin (t. I, p. 64, et p. 170). Chactas bâtit un canot qu'il enduit de gomme de prunier (cf. Charlevoix, p. 198), après en avoir recousu les écorces avec des racines de sapin (cf. Charlevoix, p. 192). Et les amants s'abandonnent au cours du Tenase. Ici comme à leur ordinaire, ils suivent obstinément des itinéraires tracés par Bartram :

Atala. Bartram, II, 148, 153.

Le village indien de Sticoë, Une chaîne de collines, com-

avec ses tombes pyramidales me un haut promontoire, par-

et ses huttes en ruine, se mon- tage les plaines. Sur ces hau-

trait à notre gauche, au détour teurs on voit les ruines de

d'un promontoire; nous lais- l'ancienne et jadis célèbre ville sions à droite la vallée de de Sticoë, et sa grande pyra- Kéow^ terminée par la perspec- mide de terre... Sous nos yeux tive des cabanes de Jore, sus- s'étendaient la délicieuse vallée pendues au front de la mon- de iTeoiye, digne par la fertilité, tagne du même nom. Le fleuve, les grâces et la richesse, de qui nous entraînait, coulait lutter avec la vallée de Tempe, entre de hautes falaises, au la ville de Cowe et les pics bout desquelles on apercevait élevés du mont Jore. Sur une le soleil couchant. pelouse verte et fort éloignée,

nous apercevions le village de Jore, élevé de plusieurs milliers de pieds au-dessus de nous.

La description d'Atala s'arrête ici; mais, à quelques pages de là, Bartram, redisant une soirée passée dans cette même vallée de Keowe, avait écrit quelques lignes gracieuses ; Chateaubriand les a transportées dans ses Mémoires d'Outre^ Tombe :

MA,^ /7'n T r^ ^i(K Bartram, t. II, p. Hl

3fem.dO.-T.,p.376. (Dublin, 329).

La soirée fut magnifique; La soirée était belle et tran-

le lac, dans un repos profond, quille. Un vent faible soufflait,

n'avait pas une ride; la rivière chargé des parfums de la fraise

baignait en murmurant notre et du calycanthus, qui couvrait

presqu'île, que les calycanthes la pente des montagnes. De

parfumaient de l'odeur de la lointains échos répétaient le

pomme. Le wheep'poor-will cri de l'oiseau des marais, et

répétait son chant; nous l'en- chaque arbre résonnait du

tendions, tantôt plus près, tan- chant non interrompu du whip-

tôt plus loin, suivant que l'oi- poor-will.

seau changeait le lieu de ses appels amoureux.

XV. — Le P- Aubry réunit en lui les mérites de deux de ces martyrs du Canada dont Charlevoix a écrit les « actes », le P. Jogues et le P. de Brébeuf.

Il a les deux mains mutilées, et comme Atala s'indigne contre les Indiens idolâtres qui infligèrent ce supplice au chef de la prière : « Ma fille, dit le père avec un doux sourire, qu'est-ce que cela auprès de ce qu'a enduré mon divin maître?.. Je n'ai pu rester dans ma patrie, où j'étais retourné et où une illustre reine m'a fait l'honneur de vouloir contempler ces faibles marques de mon apostolat. Et quelle récompense plus glorieuse pouvaisje recevoir de mes travaux que d'avoir obtenu du chef de notre religion la permission de célébrer le divin sacrifice avec ces mains mutilées? » On pourra lire dans Y Histoire de la Nouvelle-France, t. I, p. 2o0, la noble histoire de ce P. Jogues, à qui les sauvages tranchèrent les doigts des deux mains : tt La reine-mère le voulut voir et lui fit un accueil digne de sa piété. Le pape, à qui il demanda la permission de célébrer les divins mystères avec ses mains mutilées, répondit qu'il ne serait pas juste de refuser à un martyr de Jésus-Christ de boire le sang de Jésus-Christ; indignum esset Christi mai'tyrem Christi non bibere sanguinem. » (1644.)

Ayant souffert d'abord la passion du P. Jogues, le P. Aubry mourut comme le P. de Brébeuf (l'oncle du Brébeuf de Boileau) :

Mort du Père Aubry.

Le P. Aubry se pouvait sauver, mais il ne voulut pas abandonner ses enfants, et il demeura pour les encou-*

rager à mourir par son exemple ; jamais on ne put tirer de lui un cri qui tournât à la honte de son Dieu ou au déshonneur de sa patrie. Il ne cessa, durant le supplice, de prier pour ses bourreaux et de compatir au sort des victimes. Pour lui arracher une marque de faiblesse, les Ghéroquois amenèrent à ses pieds un sauvage chrétien, qu'ils avaient horriblement mutilé. Mais ils furent bien surpris quand ils virent ce jeune homme se jeter à genoux, et baiser les plaies du vieil ermite, qui lui criait : Mon enfant, nous avons été mis en spectacle aux anges et aux hommes. Les Indiens, furieux, lui plongèrent un fer rouge dans la gorge pour Tempêcher de parler. Alors, ne pouvant plus consoler les hommes, il expira. On dit que les Ghéroquois, tout accoutumés qu'ils étaient à voir des Sauvages souffrir avec constance, ne purent s'empêcher d'avouer qu'il y avait dans l'humble courage du père Aubry quelque chose qui leur était inconnu...

Mort du Père de Brébeuf (1649).

{Histoire de la Nouvelle-France, t. I, p. 292-3.)

« Le Père de Brébeuf se riait également des menaces et des tortures mêmes ; mais la vue de ses chers néophytes cruellement traités à ses yeux répandait une grande amertume sur la joie qu'il ressentait de voir ses espérances accomplies... Les Iroquois le firent monter seul sur un échafaud et s'acharnèrent sur lui... Tout cela n'empêchait pas le serviteur de Dieu de parler d'une voix forte, tantôt aux Hurons, qui ne le voyaient plus, tantôt à ses bourreaux, qu'il exhortait à craindre la colère du ciel... Un moment après on lui amena son compagnon (le P. Lallemant) qu'on avait enveloppé

depuis les pieds jusqu'à la tête d'écorce de sapin, et on se préparait à y mettre le feu. Dès que le P. Lallemant aperçut le P. de Brébeuf dans Taffreux état où on l'avait mis, il frémit d'abord, ensuite lui dit ces paroles de TApôtre : Nous avons été mis en spectacle au monéte, aux anges et aux hommes,.. Il courut se jeter à ses pieds et baisa respectueusement ses plaies... Les barbares enfoncèrent dans le gosier du P. de Brébeuf un fer rougi au feu... Son courage étonna les barbares et ils en furent choqués, quoique accoutumés à essuyer les bravades de leurs prisonniers en semblables occasions. »

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