‹ Etudes critiques sur la Bible Ancien TestamentChapitre 4 sur 19 · livre de la Genèse. (Bruxelles, 1753, in-12, de 525 pages · texte numérisé non relu

livre de la Genèse. (Bruxelles, 1753, in-12, de 525 pages

C'est donc principalement du mémoire élohiste et du mémoire jéhoviste, qu'il convient de s'occuper. Le premier forme presque tout le corps de la Genèse ; le second ne lui sert, pour ainsi dire, que de complément'. Astruc semble avoir entrevu qu'il pourrait bien en être des trois livres suivants comme de la Genèse; du moins il fait remarquer que les deux premiers chapitres de l'Exode se composent aussi du mémoire élohiste 2 . Il aurait été convenable d'examiner de plus près ces deux documents, d'étudier en quoi ils diffèrent, de rechercher quelle est l'origine de chacun d'eux. Astruc ne s'engagea point dans ces difficiles questions. 11 se contenta, après avoir exposé son système, d'en faire valoir les avantages et de montrer avec quelle facilité il fait disparaître les objections de Spinoza. Les répétitions, le défaut d'ordre, le peu de liaison de la narration, tout cela est le fait des mémoires dont Moïse se servit. Et si l'on dit que le législateur des Hébreux aurait pu du moins fondre un peu mieux ensemble ses documents, Astruc se tire d'affaire par cette hypothèse que Moïse avait rangé en colonnes les différents mémoires qu'il avait recueillis, de manière à en faire ce qu'on pourrait

* Conjectures sur les Mémoires, etc., p. 316. 5 Ibid., p. 273-280.

appeler une concordance \ et que les copistes postérieurs, au lieu de conserver cet arrangement, transcrivirent le tout série continua, et détruisirent ainsi Tharmonie de F ensemble 2 .

Eichhorn adopta le système d'Astruc, et lui donna une forme plus scientifique, et en même temps un plus grand degré de précision 3 . Comme le médecin français, il crut que Moïse était l'auteur du Pentateuque, et qu'il l'avait composé en se servant de documents antérieurs, parmi lesquels l'écrit élohiste et l'écrit jéhoviste tenaient la première place. Ces deux pièces, il les soumit à un examen approfondi. 11 montra qu'elles diffèrent non pas seulement par les mots caractéristiques qui y sont employés pour désigner Dieu, mais encore par le vocabulaire, par la phraséologie, par la nature même des conceptions. Ainsi, par exemple, dans le document jéhoviste, les décisions de Dieu sont exprimées soit comme des pensées qu'il conçoit, soit sous la forme de discours qu'il s'adresse à lui-même 4 ; dans le document élohiste, elles sont présentées dans des conversations

» Astruc donne le spécimen de cette concordance des mémoires originaux, p. 446 et suiv.

2 Conjectures sur les Mémoires, etc., p. 431 et suiv.

» Eichhorn, Einleitung ins alte Testament, § 416 et suiv. Repertorium fur biblische und morgenlœnd. Litteratur, t. v, p. 203 et suiv.

* Genèse, vi, 6, 7; vin, 21, 22.

l/l ÉTUDES CRITIQUES

qu'il engage avec des hommes'. Les généalogies données par le premier sont faites à un point de vue géographique 2 ; celles du second au point de vue chronologique 3 . L'un retrace l'histoire des inventions des arts utiles 4 , et embrasse dans son cadre l'ensemble dos nations connues ; l'autre ne s'occupe que de l'histoire de la famille d" Israël \ Le document jéhoviste contient un grand nombre de chants 0 ; le doaiment élohiste ne présente rien de semblable.

Il n'est pas douteux que ces deux écrits ne soient d'auteurs différents ; mais ce serait peine perdue que de chercher à déterminer à quels hommes il faut les rapporter. Peut-on du moins découvrir leur origine? Eichhorn se pose cette question ; mais il avoue qu'elle n'a pas de solution pour lui. Les Hébreux avaient été en rapport avec les Chaldéens, les Phéniciens et les Égyptiens. Mais il n'est pas, ce lui semble, une seule ligne de ces deux pièces qui porte le caractère d'une origine chaldéenne ou égyptienne. Il pourrait bien en être autrement des Phéniciens. Peut-être est-ce à leurs traditions qu'a été emprunté la généalogie du chapitre x de la Genèse 7 .

* Genèse, vi. 13; ix, 11 et suiv.

î Ibid., x.

1 7ôitf.,vetxi,10-29,quiestlasiiiteclela généalogieduchap.v. 4 Ibid., iv, 17, 21; ix ; 21-27; x, 8-9; xr, 2-9. 3 Ibid., xi, 23 et suiv.

6 Ibid., iv, 23, 21; x, 9; xi, 25 27; xv, 23; xlix.

7 Eichhorn, F'nilmt. ws ait. ïestam., $422.

SUR LA BIBLK 15

Eichhorn n'étend pas plus loin qu'Astruc l'emploi des deux documents élohiste et jéhoviste ; il ne sait les retrouver que dans la Genèse et dans les deux premiers chapitres de l'Exode. Mais il insiste un peu plus que le médecin français sur la pièce qui forme le chapitre n, &, — ni, 24 de la Genèse. Cette pièce n'appartient en effet ni au document élohiste ni au jéhoviste ; Dieu y est désigné constamment sous le nom composé de Jéhovah-Elohim. Contrairement à ce qu'on serait tenté d'admettre au premier abord, Eichhorn la tient pour plus ancienne que les deux autres, ou du moins que le document jéhoviste, et la raison qu'il en donne, c'est que l'auteur de ce dernier document l'a mise en tête de son ouvrage, et que, la dénomination Jéhovah-Elohim donnée à Dieu, indiquant qu'elle n'est pas de sa main, il faut en conclure qu'il la trouva déjà rédigée, ou qu'il la détacha d'un ouvrage qui existait avant qu'il écrivît le sien. 1

Quoi qu'il en soit, c'est Moïse lui-même qui aurait mis en ordre ces différents écrits pour on composer la Genèse ; c'est lui encore qui serait l'auteur des quatre autres livres du Pentateuque. Eichhorn accorde cependant que des additions se sont glissées plus tard dans le texte primitif, additions destinées soit à expliquer certains faits antiques, soit à en compléter le récit. La preuve capitale qu'il donne de

1 Eichhorn, Einleitung ins alte Testam., %

16 BTUDES CRITIQUE8

l'authenticité de l'Exode, du Lévitique et des nombres est tirée du caractère même de ces livres, qui nous offrent la forme d'ouvrages écrits par fragments, au moment même où venaient de s'accomplir les événements qu'ils racontent. On retrouve en eux un journal de voyage, Moïse seul pouvait leur donner cette forme ; un écrivain postérieur en aurait composé un ensemble mieux ordonné. Quant au Deutéronome, récapitulation de la loi, de qui pourrait-il être, si ce n'est de Moïse ? Seulement le dernier chapitre a été ajouté, comme un complément nécessaire, par Josué ou par ses ordres.

Bien mieux qu'Eichhorn, J. S. Vater sut féconder l'ingénieuse découverte d' Astruc. Le premier, il montra que les documents jéhovistes et élohistes ne sont pas uniquement propres à la Genèse et aux deux premiers chapitres de l'Exode, mais qu'ils se retrouvent également dans les quatre premiers livres du Pentateuque. 11 n'est pas disposé cependant à les considérer comme ayant formé dans le principe deux ouvrages spéciaux. Il les prend, au contraire, pour des traditions primitivement séparées et éparses, et formant deux séries parallèles en quelque sorte. Peut-être ont-elles pris naissance en des temps différents ; peutêtre appartiennent-elles à deux familles plus ou moins

* On peut invoquer en faveur de cette hypothèse Nombres, xxmi, 1 et 2.

séparées dans l'origine. Dans tous les cas, elles se sont formées, les unes au sein d'un groupe d'hommes chez lesquels Elohim était le nom de Dieu, et les autres au milieu d'un autre groupe qui désignait Dieu par le nom de Jéhovah. Le fragment dans lequel Dieu porte le nom composé de Jéhovah-Elohim (Genèse, n, 4-24) vient singulièrement compliquer la question. Mais Vater s'occupe moins à rechercher l'origine de ces traditions diverses qu'à en montrer les caractères distincts et à faire ressortir le défaut d'unité des livres dans la composition desquels elles sont entrées.

La Genèse est de tous les livres mosaïques celui qui est formé du plus grand nombre de pièces diverses, distinctes primitivement les unes des autres. Celui qui les réunit pour en composer ce livre ne fit guère que les juxtaposer. On en a la preuve dans les fréquentes répétitions qu'on y rencontre, dans la diversité, souvent même dans le défaut de concordance de plusieurs parties du récit, dans les titres des pièces diverses que le collecteur a laissé subsister en tête de chacune d'elles 2 , dans la forme de la narration qui change de caractère, avec chaque pièce, ici développée, là d'une concision extrême, sans au-

* Vater, Commenter iïber den Pentateuch. Halle, 1805, 3 vol. in-8. La dernière moitié du troisième volume est consacrée aux recherches de Vater sur l'origine du Pentateuque.

1 Genèse, u, 4, v t 1 ; xxxvi, 1, etc.

tre raison sans doute que la nature du document qui était tout simplement copié à la suite d'un autre de nature différente, enfin dans les trois dénominations diverses de Dieu, qui indiquent évidemment des fragments pris à trois sources différentes

-L'Exode offre les mêmes caractères. On peut y suivre la différence des documents élohistes et des documents jéhovistes. Ces derniers cependant y dominent 2 , et c'est à cette circonstance qu'il faut attribuer la plus grande uniformité de tonde ce livre, qui offre en général plus d'unité que la Genèse.

Le Lévitique est également composé de fragments divers. Il est d'autant plus facile de les reconnaître, que les uns ont conservé les titres particuliers par lesquels ils étaient primitivement désignés 3 et que les autres sont introduits par cette formule uniforme : « L'Eternel parla à Moïse en ces termes 4 . »

Le livre des nombres est formé principalement de documents jéhovistes. Si l'on excepte les chapitres xxn, 2 — xxiv, 2-5, qui contiennent l'épisode de Balaam, Dieu y est désigné partout du nom de Jéhovah 5 . Le reste du livre, surtout les dix premiers

» Vater, Commenter xum Pentat., t. ni, p. 421-438. i Vater, ibid., t. m, p. 440.

• Lévitique, vu, 37 et 38; xxvi, 46; xxvn, 34.

* Ibid., i, 1 ; vin, 1 ; xn, 1 ; xiv, 1 ; xvi, 1; xvu, 1, etc.— Vater, ibid., t. m, p. 449-451.

» Vater, ibid., t. m, p. 478.

chapitres, se compose de fragments encore plus détachés que ceux de la Genèse. 11 arrive parfois qu'à quelques versets de distance seulement, le même fait est raconté de nouveau avec des différences presque insignifiantes 1 .

Le Deutéronome présente plus de suite que les quatre livres précédents. Vater le décompose cependant en un certain nombre de parties dont il indique les caractères différents, soit quant au vocabulaire, soit quant à la phraséologie, soit quant au contenu lui-même 2 . 11 relève, entre autres, dans ce livre un fait des plus curieux : c'est que le lieu dans lequel la loi fut donnée aux israélites, y porte partout le nom d'Horeb, tandis que dans les trois livres précédents il est appelé constamment la montagne de Sinaï, excepté toutefois dans Exode, m, 2, xvn, 6, etxxxn, 6, passages dans lesquels d'ailleurs il n'est nullement question de la promulgation de la loi 3 .

Vater conclut, de sa longue et minutieuse analyse du Pentateuque, que les divers fragments qui sont entrés dans sa composition ont été réunis par un seul collecteur 4 qui, sans remanier les matériaux qu'il

» Nombres, xni, 31, et xiv, 6; xiv, 23 et 24, et xiv, 29 et 30; xxi, 11-20 et xxxviii, 44; xvi, 31-33, et xxvi, 10 et II.— Vater, Commentât zum Pentat., t. m, p. 452-457.

3 Vater, ibid., t. m, p. 458 464.

1 Vater, ibid., t. III, p. 494.

* Vater, ibid., t. ni, p. 504.

avait à sa disposition, se contenta de les juxtaposer dans un ordre chronologique. Il serait possible, cependant, que la Genèse fût d'une époque antérieure à celle des autres livres, et le Deutéronome d'un âge plus moderne que celui des quatre parties qui le précèdent. Mais Vater n'attache pas une grande importance à ces questions ; et en somme il incline à n'admettre qu'un seul collecteur pour l'ensemble du Pentateuque \

Que plusieurs des pièces qui ont pris place dans ces livres soient de la main de Moïse, Vater est disposé à le reconnaître ; mais ce n'est pas Moïse qui a recueilli les traditions qui forment le Pentateuque a . Ce recueil est certainement d'une époque bien moins reculée; son existence n'est attestée par des témoignages irrécusables que vers l'époque de la captivité de Babylone. Voudrait-on tirer du Pentateuque samaritain un argument en faveur de l'antiquité des livres mosaïques? Impossible, répond Vater ; les Samaritains n'ont reçu le Pentateuque que peu de temps avant la ruine du royaume de Juda, et peutêtre même pendant l'exil s . Prétendrait-on prouver par l'autorité que la loi de Moïse possède aussitôt après le retour de la captivité, que le Pentateuque

t Vater, Commentât zum Pentat., t. m, p. 466-514. * Vater, ibid. t t. M, p. 673 et suiv.

» Vater, ibid., t. m, p. 678.

SUR LA BIULK 21

n'était pas alors un ouvrage de composition récente? Mais il n'est aucun fait historique , aucune induction légitime qu'on puisse invoquer pour déterminer l'époque à laquelle ce recueil a reçu sa forme définitive. Les probabilités sont toutes en faveur de l'opinion qui place sa formation vers les derniers temps du royaume de Juda ; et à défaut de preuves positives, on ne peut en appeler qu'à des conjectures 1 .

Je ne suivrai pas Vater dans sa réfutation des arguments par lesquels Eichhorn avait prétendu démontrer que le Pentateuque est l'œuvre de Moïse. Ce serait un soin superflu, après le résumé que je viens de donner de ses vues sur cet ouvrage. Cette question est d'ailleurs déjà résolue sans doute dans l'esprit du lecteur, et je puis regarder comme admis qu'il est impossible de rapporter à Moïse la composition du Pentateuque, du moins dans sa forme actuelle.

La savante analyse de Vater avait poussé jusqu'à son point culminant l'opinion soutenue par Spinoza, que les livres mosaïques ne sont qu'un faisceau mal lié de fragments de provenances diverses. Ce résultat négatif ne pouvait être le dernier mot de la critique. On ne saurait cependant contester à Vater le mérite d'avoir livré à la science un fait dont il faudra toujours tenir compte, quoiqu'il ne l'ait pas lui-même

» Vater, Commentât zum Pentat. % t. m, p. 679-681.

saisi dans son véritable sens. Ce fait, c'est qu'une foule de pièces primitivement séparées ont été les matériaux premiers dont on a formé, sinon immédiatement les cinq livres mosaïques, du moins les documents qui ont servi à leur composition. Mais ces pièces sont-elles aussi diverses que Vater semble le croire ? On ne peut le supposer, quand on voit qu'elles se rangent toutes en deux ou tout au plus en trois catégories. Et d'un autre côté, le lien qui les réunit n'est pas aussi lâche qu'il le prétend et ne consiste pas uniquement dans un ordre chronologique général. En effet, sans nier les répétitions fréquentes, les transpositions et tous les autres traits qu'on invoque d'ordinaire pour prouver le désordre qui règne dans le Pentateuque, on ne peut méconnaître une marche régulière et une certaine ordonnance dans les diverses parties qui le composent.

Avec de Wette une nouvelle tendance commence à se dessiner dans la critique du Pentateuque. Il n'est plus besoin désormais de faire, si je puis ainsi dire, la dissection anatomique de ce recueil. Vater s'est acquitté de cette tâche ; on vient de voir avec quelle minutieuse exactitude. Il s'agit maintenant de soulever les voiles qui couvrent l'histoire de sa formation. Il n'y a plus de doute qu'il ne renferme une foule de pièces plus ou moins antiques. Comment ces traditions ont-elles été réunies, et comment enfin de ce travail, qui a pu, qui a dû être multiple, est sorti le

Pentateuque dans sa forme définitive? Telle est la question à résoudre.

De Wctte admet qu'antérieurement à l'existence du Pentateuque, les Hébreux possédaient un ouvrage consacré à rappeler leur origine et les événements accomplisjusqu'au moment de leur établissement dans la terre de Canaan. Cet ouvrage, qui forme le fond général de la Genèse, de l'Exode, du Lévitique et des Nombres, est celui qu'Aslruc désignait sous le nom de Mémoire élohiste. Il avait sans doute été composé d'après des traditions d'un âge plus reculé. Mais il n'était pas, comme on le suppose gratuitement, un assemblage incohérent de chants et de récits antiques. Il formait une histoire suivie qu'il serait possible de reconstruire en rapprochant ses différentes parties éparses dans les quatre premiers livres de l'Ancien Testament 1 . Comme on le voit, de Wette se sépare déjà, par cette hypothèse sur le premier fond du Pentateuque, de la tendance des travaux antérieurs, entre autres des vues critiques de Vater. Cette différence se prononcera plus fortement dans la suite de ses vues sur la formation du recueil.

A quelle époque l'ouvrage élohiste a-t-il été composé? A une époque où la monarchie était déjà établie en Israël, répond de Wette, et il le prouve par les

1 De Wette, Lehrb. (1er histor. kritisch. FÀnlcitung in dU kanon. und apokryph. Bûcher des ait. Testaments, 6« édit., p. 214.

24 KTUDliS GRITigUKS

nombreuses allusions que cet ouvrage contient à des événements postérieurs à Moïse, et à des institutions qui ne remontent pas au delà de David et de Salomon \ On pourrait bien élever quelques objections contre cette opinion, ou pour mieux dire, on pourrait lui reprocher de laisser de côté une foule de questions qu'elle soulève et surtout de ne pas rendre compte de la formation de cet écrit élohiste. Il faudrait, entre autres, demander à de Wette d'expliquer comment, à l'époque des rois, à un moment où le jéhovisme est censé avoir une existence légale, on a pu écrire l'histoire de la famille d'Abraham au point de vue élohiste, c'est-à-dire à un point de v ue qui n'est plus celui de la religion nationale, s'il faut en croire du moins tous les historiens du peuple hébreu ? Mais comme les critiques qui l'ont suivi ont également négligé d'aplanir ces difficultés, ou pour parler plus exactement, ne se sont pas même aperçus qu'il y avait ici un problème historique à résoudre, il convient d'attendre que nous ayons exposé les différents systèmes proposés jusqu'à ce jour sur la formation du Pentateuque, pour discuter cette question.

Un fait tout aussi considérable, sur lequel il importe d'appeler dès ce moment l'attention du lecteur, c'est que de Wette et tous les critiques qui se sont occupés après lui de l'origine des livres mosaïques, don-

1 De Wette, Lehrbuch, etc., p. 217 et 218.

nent le nom de document élohiste à tout autre chose

/ que ce que Vater et avant lui Eichhorn avaient désigné par ce mot. Jusqu'alors le document élohiste avait été l'ensemble de toutes les pièces dans lesquelles Dieu est exclusivement appelé du nom d'Elohim, et le document jéhoviste l'ensemble de toutes celles dans lesquelles Dieu porte le nom de Jéhovah. Il en sera désormais autrement. Ce que l'on désignera sous le nom de document élohiste renferme un grand nombre de fragments dans lesquels Dieu porte constamment le nom de Jéhovah, jamais celui d'Elohim, et tous les critiques de l'autre côté du Rhin s'accor- • deront en conséquence à soutenir que le document élohiste forme le fond de l'Exode, du Lévitique et des Nombres, aussi bien que de la Genèse, tandis qu'en réalité les passages dans lesquels Dieu est désigné par le nom d'Elohim, c'est-à-dire les passages vraiment élohistes, ne se trouvent que dans douze chapitres de l'Exode, que dans deux du Lévitique et que dans quatre des Nombres.

Pourquoi donc a-t-on compris dans les documents élohistes des fragments notoirement jéhovistes? En voici la raison. Dans un ouvrage publié en 1830', Stjehelin fit remarquer qu'un grand nombre de passages dans lesquels Dieu est appelé Jéhovah, se rapprochent du document élohiste par de certaines par-

1 Slœhelin, Kritùche Untersuchung ûber die Genesis. •

ticularités de langage. On conclut de là que ces passages devaient être joints au document élohiste. On classa dès lors les documents divers composant le Pentateuquc, non plus d'après l'emploi exclusif des termes Elohim et Jéhovah, mais d'après de certaines analogies de langage. Ce procédé me paraît absolument erroné. Des deux traits d'après lesquels on pouvait classer ces documents, celui qui vient de l'emploi des désignations Elohim et Jéhovah est bien autrement considérable et caractéristique que celui que Ton trouve dans quelques formes de diction. Celui-ci ne porte que sur des détails; celui-là atteint le fond même des conceptions religieuses. Ce n'est point sans doute au hasard que Dieu est appelé dans certains passages Elohim et dans certains autres Jéhovah, et quand on considère que le nom donné à Dieu est l'expression de l'idée que celui qui se sert de ce nom, se fait de la nature de l'Être suprême, on ne peut s'empêcher de reconnaître que les passages dans lesquels Dieu est désigné par le terme Jéhovah, sont d'une autre provenance religieuse que les passages dans lesquels il est désigné par le terme Elohim. Faut-il ajouter qu'on n'a pas même essayé d'expliquer comment il aurait pu se faire que Dieu fût appelé Jéhovah dans un document élohiste? Au contraire, on peut très-bien se rendre compte comment des pièces élohistes et des pièces jéhovistes peuvent offrir quelque analogie de langage. Elles ont pu être écrites, et

plusieurs l'ont été certainement, à la même époque et dans le même pays. Il était par conséquent impossible qu'elles n'eussent un air de parenté dans le vocabulaire et dans la phraséologie.

Cette confusion des deux classes de documents composant le Pentateuque, confusion qui est la conséquence d'une vue erronée de l'état et du mouvement des idées religieuses en Israël depuis Moïse jusqu'aux derniers temps de la monarchie, frappe d'un vice radical la plupart des recherches critiques de la science allemande moderne sur l'origine et la formation du Pentateuque. L'erreur fondamentale de cette confusion apparaîtra dans tout son jour dans la suite de ces études ; mais il convenait de la signaler dès ce moment. J e reprends l' analyse du système de de Wette.

Le document élohiste tenant la plus grande place dans les quatre premiers livres du Pentateuque, le document jéhoviste, ce qui du moins en reste encore, perd singulièrement de son importance, puisqu'il est réduit à quelques passages disséminés çàet là. Aussi de Wette ne le considère-t-il pas comme ayant formé un ouvrage spécial. Tout ce qu'il y a de jéhoviste dans les quatre premiers livres du Pentateuque, n'était, selon lui, qu'à l'état de traditions éparses avant que l'écrivain inconnu auquel il faut rapporter la composition de la Genèse, de l'Exode, du Lévitique et des Nombres, ne les recueillît pour compléter le document élohiste qui existait déjà.

La partie jéhoviste du Pentateuque est par conséquent plus jeune que la partie élohiste. Elle fut jointe ii celle-ci, dit de Welte, à une éprque où l'on était tellement habitué au culte de Jéhovah, qu'on ne pouvait pas même se figurer qu'il n'eût pas été établi de toute antiquité L'expression Maison de Dieu, par exemple, était devenue si vulgaire, elle avait si bien passé dans le langage, qu'on l'appliqua au tabernacle du désert, qui n'était cependant qu'une tente. Le temple était déjà construit 2 ; mais le culte n'était pas encore centralisé à Jérusalem et l'on tenait toujours pour des lieux sacrés Sichem, Béthel, Hébron, Beerseba 3 . Le prophétisme était florissant. L'auteur de cette partie aime à présenter, sous une forme prophétique, des événements accomplis alors depuis longtemps, mais relégués encore dans un lointain avenir relativement à l'époque dont il raconte l'histoire et aux personnages dans la bouche desquels il met ces prédictions '. Ces données peuvent servir à déterminer l'époque à laquelle l'écrivain jéhoviste remania l'histoire élohiste et lui donna à peu près la forme que les quatre premiers livres du Pentateuque ont conservée depuis lors : je dis à peu près, parce

t De Wette, Lehrbuch, eto.^p. 228.

1 Exode, xxin, 19. Comparez xv, 13.

1 Genèse, xn, 7 etsuiv.; XII, 18; xxi, 33.

* Genèse, xxv, 2i; xv, 18; xxm, 31; xxvn, 29. Exode , xxm, 31; xxvn, 40. Nombres, xxiv, 7.

que de Wette suppose que l'auteur du Deutéronome y apporta quelques très-légères modifications *. En s'appuyant sur ces indications, on serait conduit à admettre que le travail de l'écrivain jéhoviste était terminé avant le règne d'Ezéchias. Telle est l'opinion que de Wette est disposé à adopter, tout en reconnaissant toutefois la faiblesse des raisons sur lesquelles elle se fonde 2 .

Quant au Deutéronome, il n'est pas douteux qu'il ne soit postérieur aux quatre livres précédents. A la manière dont la tribu de Lévi est honorablement distinguée des autres 3 ; à l'importance donnée aux lois concernant la royauté \les prophètes et la classe sacerdotale 5 , comme encore à tout ce qui est dit du culte dont l'unité est incontestablement établie °, on reconnaît un auteur qui vivait après le règne de Salomon. Aucune époque ne semble mieux convenir pour la date de la composition de ce livre que le moment qui vit s'acconjplir la réforme religieuse due au roi Josias 7 . Cependant quelques-unes de ses parties se rapportent à des temps plus récents 8 .

» De Wette, Lehrbuch, etc., p. 215.

» De Wette, ibid., p. 219 et 223.

» Deutér., xxxui, 8-11.

• lbid. t xvii, 14-20; un, 1-5.

• Ibid., xvii, 8-13; xix, 17; xxi, 5; xxxi, 9.

• J6id.,xn, 2-7; xvi, 1-7.

' De Wette, ibid., p. 208-214, 220 et 221.

» Deutér., iv, 27; xxvm, 25, 36, 49, 64; xxix, 27 et •uiv.: xxxii, 5-22.

L'auteur du Deutéronome joignit lui-même son ouvrage aux quatre livres précédents, desquels il détacha quelques fragments pour les fondre dans son œuvre; et, peut-être pour donner plus de régularité à l'ensemble, il transporta à la fin de son écrit le passage xxxr, 11-22, qui, primitivement, terminait le livre des Nombres \

Cette explication de la formation du Pentateuque était généralement admise, quand, dans un article publié en 1831 2 , M. Ewald apporta quelques modifications dans quelques-unes de ses parties. Admet-

tant également qu'un grand ouvrage primitif, le document élohiste, constitue le fond général des quatre premiers livres de l'ancien Testament 3 , il voulut prouver qu'un troisième écrivain réunissant à l'histoire élohiste les parties de l'ouvrage jéhovisle qu'il crut propres à la compléter, composa un troisième ouvrage qui, divisé plus tard en cinq parties, forma les livres de la Genèse, de l'Exode, du Lévitique, des Nombres et de Josué.

Telle est la conception première qui, fécondée plus tard par son auteur, a donné naissance au système que le savant professeur de Gœttingue a présenté

* De Wette, Lehrbuch, p. 215.

i Theolog. Studien und Kritiken, 183], p. 602 et suiv. — Berlin, Jahrbucher fur icissensch. Krttik, 1831 . p. 363 et suiv.

» Aces quatre livres, M. Ewald joint celui de Josué, qui, dans le principe, n'en était pas séparé.

dans son histoire du peuple d'Israël, sur la formation du Pentateuque. En voici les traits principaux.

L'ouvrage élohiste qui forme le fond des quatre premières parties du Pentateuque et du livre de Josué, et auquel M. Ewald donne le nom de Livre des Origines, ne fut pas le premier travail historique dans lequel on réunit les antiques traditions, soit orales, soit écrites du peuple d'Israël. On ne peut le considérer lui-même que comme le remaniement d'ouvrages antérieurs. Que des compositions de ce genre existassent chez les Hébreux, c'est un fait dont le Livre des Origines nous rend lui-même témoignage. 11 est parlé dans le livre des Nombres (xxi, 14) d'un Livre de Guerres de Jéhovah, dans Josué (x, 13) d'un Livre du Juste 1 , dans l'Exode (xvn, 14) d'un Livre de la Victoire sur les Amalécites. M. Ewald insiste sur les deux premiers, dont il essaye de déterminer conjecturalement et la nature

et le contenu 2 . Il a dû en outre exister deux autres

écrits historiques, antérieurement à la rédaction du Livre des Origines, l'un destiné à raconter la vie de Moïse, et l'autre à conserver le souvenir de l'Alliance conclue par Dieu avec Israël, et des alliances faites par Abraham et Isaac avec Abimélech, et par Jacob avec

* Cet antique ouvrage est aussi cité dans 2 Samuel, i, 18.

* Ewald, Geschichte des Volkes Israël, deuxième édition, t. i, p. 83etsuiv., 97 et 98.

Laban Sur quoi donc M. Ewald fonde-t-il la supposition de ces deux derniers ouvrages? Il en appelle à un certain nombre de passages plus ou moins considérables, épars çà et là dans le Pentateuque, et qui, sans liaison intime ni avec ce qui précède, ni avec ce qui suit, semblent avoir une autre origine. Ces passages, ainsi isolés, se rapportant à deux ordres d'idées assez distincts, ont dû par conséquent faire partie dans le principe de deux ouvrages particuliers. Tel est le principe d'après lequel M. Ewald a procédé ici ; et il faut reconnaître que, si ce principe est dangereux et gros d'hypothèses téméraires, il peut, manié avec prudence et habileté, conduire à des découvertes utiles.

Ce fut avec ces éléments, avec plusieurs d'entre eux au moins, et en s' aidant peut-être aussi de traditions orales, qu'un israélite contemporain de Salomon, composa un grand ouvrage historique, embrassant l'ensemble des événements passés, depuis le principe des choses jusqu'à l'établissement de la monarchie en Israël. Cet ouvrage c'est le Livre des Origines. Ce titre, M. Ewald croit le trouver dans Genèse, v, 1 . « Voici le livre des générations (des descendants) d'Adam, » est-il dit dans ce passage ; ce qui peut très-bien se rendre dans notre manière de parler par le Livre des Origines.

* Ewald, Geschichte, etc., t. i, p. 90 et suiv.

Je ne m'arrêterai ni à faire remarquer que les quelques mots qui sont donnés ici pour le titre d'un grand ouvrage ne sont en réalité que le titre d'une pièce généalogique, semblable à plusieurs autres contenues dans la Genèse 1 , et comprise tout entière dans ce chapitre cinquième, ni à prouver qu'en présentant ce qui précède comme une introduction, on transporte dans l'antiquité hébraïque des procédés littéraires qui étaient certainement inconnus aux enfants d'Israël. Prenons cette hypothèse pour ce qu'on la donne, et voyons ce qu'est le Livre des Origines.

L'époque de sa composition se trahit, selon M. Ewald, à une foule de traits. Ici son auteur, en faisant remarquer qu'un fait qu'il raconte se passa avant qu'il y eût des rois en Israël 2 , nous indique clairement que la monarchie était établie de son temps. Là en donnant de l'Arche et des Chérubins du Tabernacle une description identique à celle de l'Arche et des Chérubins du Temple de Salomon 3 , il nous révèle qu'il connaissait le temple. D'autres indications conduisent à croire que cet ouvrage fut écrit assez peu de temps après la dédicace du temple 4 , probablement de l'an 15 à l'an 20 du

» Genèse, vi, 9; x, i; xi, 10; xxxvi, 1.

* Genèse, xxxvi, 31.

* Comparez 1 Rois, vin, 1-11, avec Exode, xxv, 13-20; xxxvm, 7-9 ; xl, 34 et 35; Nombres, iv, 1 et suiv.

* Ewald, Geschichte desVolkes Israël, etc., t. t, p. 101-104.

règne de Salomon. Enfin, du soin avec lequel tout ce qui concerne la race sacerdotale y est mis en relief, on peut conclure que son auteur était un prêtre 1 .

Quel autre temps pouvait mieux convenir à la composition de cette magnifique histoire des origines d'Israël que cette époque de paix et de grandeur 2 ? Ce fut en ce moment que la littérature hébraïque jeta son plus brillant éclat. Le Livre des Origines , n'est pas le moindre des chefs-d'œuvre que vit naître cette glorieuse période. Comme après les victoires des Grecs sur les Perses, il y eut alors chez les Hébreux un grand mouvement intellectuel ; il se manifesta non-seulement dans la poésie, mais encore dans les travaux historiques. Au milieu de cet entraînement général vers les grandes conceptions, l'auteur de cet écrit se proposa le but élevé de tracer un tableau d'ensemble de l'histoire de son peuple 3 . Il ne resta pas au-dessous de sa tâche, à en croire M. Ewald. Si son œuvre s'était conservée dans son entier, il faudrait la placer sur la même ligne que les histoires d'Hérodote et les meilleures parties de Tite- Live \ Le style en est pur, coulant, harmonieux, coloré, pittoresque. Peu d'écrivains ont su déployer une plus admirable habileté dans le choix comme dans

* Ewald, Geschichte, etc., 1. 1, p. 103.

» Ewald, ibid., t. i, p. 101-104.

» Ewald, ibid., t. i, p. 104.

* Ewald, ibid., t. i, p. 110 et 111.

l'ordonnance des matériaux dont ils se sont servis. L'admiration de M. Ewald, chez qui l'érudition n'a étoulïé ni la verve ni l'imagination, finit par éclater dans une brillante apostrophe à l'auteur inconnu du Livre des Origines 1 .

Cependant les traditions des enfants d'Israël n'avaient pas été toutes recueillies par cet écrivain. Celles qui étaient répandues dans les tribus éloignées de Jérusalem, dans des lieux qu'il n'avait pas explorés, lui étaient restées inconnues. Un prophète du Nord de la Palestine les recueillit à son tour, et en composa une histoire des temps antiques qui fut pour le royaume d'Israël ce que le Livre des Origines était déjà pour le royaume de Juda 2 . Ce prophète, selon M. Ewald, vivait du temps d'Élie, c'est à dire à la fin du x° siècle avant l'ère chrétienne et au commencement du neuvième. Cette date est indiquée par plusieurs faits, entre autres par la forme de langage qui rappelle celle de cette époque 3 .

L'auteur de cette nouvelle grande histoire d'Israël serre de plus près les anciennes traditions que celui auquel on doit le Livre des Origines. Il se borne souvent au simple rôle de rapporteur, tandis que l'écrivain de Juda retravaillait en artiste les récits populaires aussi bien que ceux qui étaient rapportés dans les

* Ewald, Geschichte, etc., t. i, p. 128 et 129.

2 Ewald, ibid., 1. 1, p. 132.

5 Ewald, ibid , t. i, p. 131-136, 139-141.

documents antérieurs. Ce n'est pas cependant qu'il ne prenne souvent un vol élevé ' ; mais ce qui le caractérise en propre, c'est cette vue claire et profonde de l'action de l'esprit divin dans la vie des peuples, vue qui est le plus beau privilège des prophètes d'Israël 2 .

Un siècle environ plus tard, un autre prophète écrivit encore une histoire du peuple hébreu. Le caractère prophétique qui perce déjà dans le précédent ouvrage a pris ici un développement considérable. C'est presque du point de vue des espérances messianiques que cette nouvelle histoire du peuple élu est conçue ; son auteur semble s'être proposé de relever dans les annales du passé tous les indices prophétiques de la future grandeur des enfants d'Israël. Il s'inspire des promesses faites si souvent par Dieu à Abraham, lsaac et Jacob. Il se plaît à rappeler que leurs descendants dépasseront en nombre les étoiles du ciel et les grains de sable du bord de la mer; qu'ils seront mis en possession de la porte de leurs ennemis ; que c'est en eux que seront bénies toutes les nations de la terre 3 .

Sur quoi donc se fonde M. Ewald pour admettre la

* Ewald, Geschichte, etc., t. i, p. 131 et 132.

* Ewald, ibid., t. 1, p. 132. Parmi les passages appartenant à cet ouvrage, il faut citer, d'après M. Ewald, Genèse, xx, xxixxxxi; Exode, i, 15, U, 22, xxxiv, 30-35; No)nbres, xi, XI I, 6-8; peut-être aussi Genèse, VIII, 6-12, xiv.

» Genèse, xn, 1-3; xvn, 18 et suiv.; xxn, 16-18; xxvi, 4 et •uiv.; xxvin, 14; Exode, xxxn-xxxiv.

réalité d'un écrit dont jusqu'à ce moment personne n'avait soupçonné l'existence? Uniquement sur le caractère de certains passages disséminés dans la Pentateuque, et distincts de tout le reste autant par le langage que par l'ordre d'idées qu'ils expriment. L'avenir de gloire qui attend le peuple d'Israël et qui y est dépeint en traits de feu, ne semble pas avoir frappé, du moins d'une manière aussi claire, les écrivains antérieurs. Le ton d'un patriotisme exalté dans lequel sont exposées ces espérances, ne ressemble en rien à la forme du récit du Livre des Origines. Il a un éclat, une vivacité qui manque à l'ouvrage du prophète historien de l'époque d'Élie. Les conceptions religieuses de ce nouvel écrivain dépassent le cercle du mosaïsme des deux historiens précédents. Ajoutez que les formes mêmes du langage sont autres. Nonseulement la prose hébraïque a atteint dans ce nouvel ouvrage toute sa perfection', mais encore l'emploi de certaines expressions indique un auteur plus moderne. C'est ainsi que l'expression prjrp jnfrn (oracle

de l'Etemel), familière aux prophètes de l'époque postérieure au règne de David 2 , revient fréquemment dans les fragments de cette histoire qui nous ont été conservés dans le Pentateuque 3 ; elle est au contraire

1 Ewald, Geschichte, etc., t. I, p. 136.

3 Esciie, xxx, 1, xiv, 22, 23; Jéremie, xxxi, 31, etc.; Gésénius, Thésaurus, p. 836 et 83.

Genèse, xn, 16; Nombres, xiv. 28

58 ÉTUDES CKIÏIQUKS

fort rare, prise du moins dans ce sens, aussi bien dans le Livre des Origines que dans récrit du prophète contemporain d'Élie.

De ces diverses raisons, M. Ewald se croit autorisé à conclure non-seulement que ces fragments appartenaient primitivement à un ouvrage spécial, mais encore que son auteur vivait à la lin du neuvième siècle avant l'ère chrétienne, ou au commencement du huitième, à l'époque d'Osée et d'Amos'.

Enfin un prophète qui était du royaume de Juda, et qui vivait au septième siècle avant l'ère chrétienne, s'emparant de ces différents écrits historiques, les fondit ensemble et en composa un grand ouvrage, qui, à part quelques interpolations postérieures, forma les quatre premiers livres de l'ancien Testament et celui de Josué 2 . On peut croire que dans ce travail, il retrancha plus qu'il n'ajouta. En somme son œuvre peut être considérée comme un épitome de toute la littérature historique des Hébreux touchant ce que l'on considérait dès cette époque comme les temps héroïques du peuple d'Israël. Sans abdiquer son individualité, cet écrivain s'attacha à conserver les expressions mômes des auteurs qu'il mettait à contribution ; c'est ainsi quo les noms divers par lesquels Dieu était déjà désigné dans les écrits

» Ewald, Geschichte, etc., 1. 1, p. 138 et 139. » Ewald, ibid., etc., t. 1. p. 141 et 142.

précédents passèrent dans son ouvrage, quoiqu'il eut préféré sans doute donner à Dieu, avec tous ses contemporains, le nom de Jéhovah 1 . M. Ewald croit cependant que çà et là 2 il substitua ce nom à celui d'Elohim 3 .

Le rédacteur des livres de la Genèse, de Y Exode, du Lévitique, des Nombres et de Josué poussa-t-il son récit au delà de la mort du successeur de Moïse? Le Livre des Alliances comprenait le temps des juges : le Livre des Origines descendait jusqu'au moment de l'établissement de la monarchie. Mais il paraît que plus tard l'époque de la mort de Josué fut regardée comme le point de partage des temps anciens et des temps modernes 4 . On peut supposer par conséquent avec quelque vraisemblance que l'ouvrage de ce dernier rédacteur s'arrêtait à ce moment.

Comme tous les critiques antérieurs, M. Ewald regarde le Deutéronome comme l'œuvre d'un écrivain différent de celui des livres précédents, et comme appartenant à une époque plus récente. Mais il a sur cet écrit quelques vues qui lui sont propres et qu'il convient de faire connaître.

Au moment où, après la ruine du royaume d'Israël et après la mort d'Ezéchias, le royaume de Juda

1 Ewald, Geschichte, etc., t. I, p. 151.

1 Genèse, n, 4; xvn, 1.

» Ewald, ibid., t. i, p. 152.

4 Ewald, ibid., t. i, p. 153.

ÛO ÉTUDES CRITIQUES

semblait sur le point de se dissoudre, un Hébreu, plein de zèle pour sa religion et pour sa patrie, conçut le généreux projet de rappeler ses frères à l'observation de la loi, la seule chance de salut qui restât encore aux derniers débris de la puissance de David, le seul remède aux maux sous lesquels tout menaçait de périr. Dans ce but, il traça le tableau de tout ce qui, dans l'ancienne législation, pouvait être applicable de son temps. Adoptant le style prophétique et se plaçant sur le terrain de l'histoire primitive, il mit ses discours dans la bouche de Moïse \ Mais il est facile de voir qu'il s'inquiète assez peu de la fidélité historique et de ce qu'on appelle aujourd'hui la couleur locale. M. Ewald fait remarquer qu'il y a une différence frappante entre le langage de Moïse dans le Deutéronome et celui que lui prête le Livre desOrigines. Ce fait n'a d'ailleurs échappé à aucun critique.

« Le Deutéronome, dit M. Ewald, est dans l'Ancien Testament ce que l'Évangile de saint Jean est dans le Nouveau. Dans l'un comme dans l'autre de ces livres, l'histoire n'est que le cadre dans lequel l'enseignement est placé, et le Deutéronome est une forme nouvelle, un rajeunissement prophétique de la loi 2 , comme l'Evangile de saint Jean est une vue spiritualité du christianisme. »

1 Ewald, Gcschichte, etc., t. i, p. 156 et 157. » Ewald, ibid., t. m, p. 685.

SUR LA 1ÎIBLE 41

L'auteur de cet ouvrage connaissait les livres de la Genèse, de P Exode, du Lévitique, des Nombres et de Josué. On en a la preuve dans les emprunts qu'il leur fait'. 11 avait aussi sous les yeux des documents, soit historiques, soit législatifs, dont ne s'étaient pas servis les écrivains précédents ; on ne saurait en douter, quand on le voit en appeler à d'anciennes prescriptions 2 qui ne se trouvent dans aucun des autres livres du Pentateuque. On peut donc supposer avec une grande vraisemblance qu'il a conservé plusieurs traditions antiques qui, sans lui, auraient été perdues pour la postérité 3 .

La langue même de cet écrit révèle la date de sa composition. La décadence y est déjà sensible. M. Ewald pense qu'il est l'œuvre d'un Israélite réfugié en Égypte, et qui vivait dans la seconde moitié du règne de Manassé 4 . Au temps de Jérémie, cet ouvrage, encore nouveau, était beaucoup lu. Il n'est aucun auteur qui ait exercé une si profonde influence sur la vie du peuple et sur la littérature hébraïque, à partir du milieu du septième siècle avant l'ère chrétienne 5 . Et la preuve qu'en donne M. Ewald, c'est la

* Exode, xxxiv, est reproduit textuellement dans Deutéronome, x.

3 Ewald, Geschichle, etc. , t. 1, p. 168, note 3. » Ewald,, ibid., 1. 1, p. 169.

* Ewald, ibid , 1. 1, p. 171; t. m, p. 683-689. s Ewald, ibid., t. i, p. 171.

42 KTUDKS CRITIQUES

réforme religieuse accomplie peu de temps après par le roi Josias'. Mais est-il bien certain que cette réforme • ait été provoquée, en partie du moins, par le Deutéronome? Ce livre ne serait-il pas plutôt la conséquence du mouvement religieux de cette époque? ou, pour mieux dire, ne serait-il pas un des moyens par lesquels on le soutint ? et n'aurait-il pas été rédigé à dessein, sous l'inspiration du roi Josias ou de ses conseillers religieux, pour servir la réforme entreprise sous le règne de ce prince? La question n'est pas encore vidée ; mais l'opinion opposée à celle de M. Ewald me parait cependant s'accorder mieux avec les données historiques que l'on possède sur la crise religieuse du milieudu septième siècle, dans le royaumede Juda.

Le Deutéronome forma dans le principe un ouvrage spécial. 11 est probable que peu de temps après la mort de son auteur, vers la fin du septième siècle, il fut réuni aux quatre livres précédents 2 . Ce fut l'œuvre d'un dernier éditeur, qui revit sans doute l'ensemble du nouveau recueil. Les bénédictions de Moïse (Deutér., \x\ui,) sont vraisemblablement son ouvrage, et c'est encore à lui qu'il faut peut-être rapporter quelques interpolations dans les quatre premiers livres et quelques retouches dans la forme du récit 5 .

* Ewald, Geschirhte, 3tc, t. m, p. 689, 695-700.

* Ewald, ibid., t. i, p. 173.

s Ewald, ibid., t. i, p. 173, note 1.

SDR LA BIBLE ftâ

La réunion du Deutéronome aux livres précédents apporta une grave modification à l'économie de l'œuvre de leur dernier rédacteur. L'ouvrage formé par les quatre premiers livres du Pentateuque était principalement historique ; par 'suite de la réunion du Deutéronome, la partie législative prit dans l'ensemble la prépondérance. Depuis ce moment, les noms sous . lesquels ces livres avaient été désignés jusqu'alors ne répondirent plus à l'idée qu'on s'en fit désormais ; ils tombèrent en désuétude 1 , et peut-être est-ce depuis ce temps que les Hébreux s'accoutumèrent à appeler l'ensemble des cinq livres le Livre de la Loi.

Le système de M. Ewald sur la formation du Pentateuque se résume en ces deux hypothèses : l'une qu'un certain nombre de documents relatifs aux origines et à l'histoire primitive des Hébreux existaient avant la composition des livres qui portent le nom de Moïse, et l'autre qu'un écrivain postérieur lésa mis à contribution et s'en est servi comme d'éléments dont il a disposé à son gré, pour en former un ouvrage d'ensemble qui s'est trouvé être en définitive, après quelques retouches, l'adjonction du Deutéronome et la séparation du livre de Josué qui en faisait d'abord partie, notre Pentateuque actuel.

De ces deux hypothèses, la première s'accorde, en

1 Ewald, Geschichte, etc., t. i, p. 175.

principe, avec les faits tels qu'on peut les découvrir par une étude attentive de la Genèse, de l'Exode, du Lévitique et des Nombres. Non sans doute que les déterminations de M. Ewald puissent être admises et que ces antiques documents aient été tels qu'il prétend les retrouver ; tout ce qu'il établit sous ce rapport n'est guère qu'un tissu de fictions arbitraires ; son mépris pour la distinction de l'élohisme et du jéhovisme les frapperait d'ailleurs d'une erreur incurable ; mais il est certain, et je reviendrai plus loin sur ce point, qu'il y a eu, chez les Hébreux, bien avant la formation du Pentateuque dans son état actuel, divers écrits qui sont entrés dans sa composition ; il est même probable que ces écrits étaient en plus grand nombre que le suppose le savant historien du peuple d'Israël.

La seconde hypothèse est au contraire en complète désharmonie avec le caractère le plus prononcé de la forme du Pentateuque. Ce qui frappe le plus vivement, quand on examine les quatre premiers livres mosaïques, c'est le défaut d'ordre et de suite ; c'est un fait sur lequel j'aurai à revenir plus loin et sur lequel d'ailleurs tous les critiques, sauf M. Ewald, sont unanimes. Or, un ensemble d'écrits manquant, à un si haut degré, d'unité, ne peut pas être l'œuvre d'un rédacteur. M. Ewald assure, il est vrai, que ce rédacteur a gâté en un certain sens presque tout ce qu'il a touché. Mais quelque peu habile que l'on suppose un écrivain,

il ne répétera pas, à quelques lignes de distance, le même fait dans les mêmes termes ; il ne racontera pas le même fait de deux manières différentes ; il ne rapportera pas deux fois, sans l'expliquer du moins, la même loi avec des dispositions tout autres. Dans un tel état de choses, il faut attribuer la formation définitive du Pentateuque, non à un rédacteur, coordonnant les matériaux dont il dispose, mais à un collecteur, joignant ensemble tant bien que mal d'antiques documents.

Pour arriver à une explication satisfaisante de la formation des livres mosaïques, il faut donc d'un côté insister sur la prémière hypothèse et l'adapter aux faits qui ressortent de l'étude de ces livres, et d'un autre côté rejeter la seconde et la remplacer par une autre plus propre à rendre compte du défaut d'ordre et de liaison qui se remarque dans les quatre premières parties du Pentateuque. Par un singulier malentendu, c'est le contraire qui est arrivé. On a voulu restreindre le nombre des éléments antiques dont ce recueil a été composé, et en même temps on a prétendu qu'il était le résultat de rédactions successives, se superposant, si l'on peut ainsi dire, les unes aux autres, d'un premier document, noyau de tout le reste.

M. Vainhinger ne reconnaît que trois ouvrages antérieurs, un prœélohiste, qui correspond à peu près au Livre des Alliances, un élohiste qui répond au

Livre des Origines, et un jéhoviste qui serait récrit contemporain d'Amos. Le second de ces écrits ne serait qu'un remaniement augment' du premier, et de même le troisième qu'un développement du second auquel un nouveau rédacteur aurait ajouté des parties qui lui manquaient et donné une nouvelle forme 1 . C'est ainsi qu'auraient été formées les quatre premières parties du Pentateuque.

Bleek a trouvé que c'était trop encore. Il n'admet, en outre du Deutéronome, qu'un livre élohiste et un livre jéhoviste. L'écrit élohiste qui serait du temps de Saul, aurait été remanié et augmenté par un écrivain du règne de David; sous cette forme nouvelle, il serait devenu le document jéhoviste. Plus tard l'auteur du Deutéronome aurait retouché et complété ce dernier écrit, et le résultat définitif de ce travail aurait été le Pentateuque actuel et le livre de Josué 2 .

s ii

Le fait capital dans la question de la formation du Pentateuque, comme aussi celui qui domine toute l'histoire du peuple hébreu, depuis Moïse jusqu'aux

1 Herzog, Real-Encyklup, t. xi, article Pentateuch.

2 Bleek, Ëinleitung in dos allé Testament, p. 249 et suiv.

derniers temps de la monarchie, c'est la distinction de rélohisme et da jéhovisme. Devant traiter plus loin ce sujet dans ses principaux détails, je n'en dirai ici que ce qui est nécessaire à rcxplication.de la forme définitive de livres mosaïques. 11 importe d'ailleurs de faire disparaître la confusion pleine d'arbitraire avec laquelle, depuis Strehelin, la critique biblique parle des documents élohistes et des documents jéhovistes du Pentateuque.

A première vue, il semble qu'on ne doit tenir pour des documents élohistes que les passages, dans lesquels Dieu est désigné par le terme Elohim et pour des documents jéhovistes que ceux dans lesquels Dieu est désigné par le terme Jéhovah. C'est ainsi que l'entendit Astruc ; telle fut aussi l'opinion d'Eichhorn et de Vater. J'ai déjà dit que les choses ont changé depuis Strehelin. Ce théologien ayant cru remarquer, ainsi que je l'ai déjà dit, que ces deux sortes de documents ne se distinguent pas moins les uns des autres par certaines formes de langage et par certaines idées que par l'emploi des mots d'après lesquels on les avait uniquement caractérisés jusqu'alors, on a considéré depuis comme élohistes un grand nombre de passages dans lesquels Dieu est cependant exclusivement appelé Jéhovah, et on n'a regardé l'emploi des deux désignations divines que comme une des nombreuses marques, ainsi que s'exprime M. Ewald, auxquelles on peut reconnaître

l\S ÉTUDES CRITIQUES

ces deux sortes d'éléments primitifs, peut-être faudrait-il dire, à voir la manière avec laquelle on a procédé, comme une des marques les moins importantes 1 .

Je ne saurais me ranger à ce sentiment. Qu'il y ait des analogies de langage entre certains fragments jéhovistes et certains fragments élohistes, qu'est-ce que cela prouve, quand il s'agit d'ouvrages qui ont pu être écrits à la même époque, et qui l'ont été dans tous les cas, dans le même |3ays, et dans un pays où la langue n'était pas entraînée dans de rapides changements? D'un autre côté déterminer la nature des diverses parties du Pentateuque d'après des idées qu'on a déclarées a priori élohistes ou jéhovistes, c'est un procédé fort arbitraire. 11 ne s'agit pas en effet de décider que tel passage dans lequel Dieu est désigné constamment par le terme Johovah, est élohiste, parce qu'il contient des idées qu'on pense devoir être élohistes. La logique demande qu'on accepte comme élohistes les idées contenues dans les fragments dans lesquels Dieu est appelé Elohim, et jéhovistes celles dans lesquelles il est appelé Jéhovah. Hors de là, il n'y a plus rien de certain 2 .

* De Wette, Eineleit. in die Bûcher des alte Testament, sixième édition, p. 194 ; Ilerzog, Real-Encyklop, t. xi, p. 334; Ewald, Gesch. des Volks Israël, t. 1, p. 122 et 128.

2 II est à remarquer, et le fait est bon à noter en passant, que tandis que bon nombre de passages dans lesquels Dieu n'est pas

SUR LA BIBLE ft9

Pourquoi d'ailleurs Dieu aurait-il été désigné par le mot Jéhovah dans des écrits dont les conceptions religieuses auraient été élohistes? Ces deux dénominations exprimeraient-elles une même conception de Dieu? Dans ce cas, de quel droit distingue-t-on deux ordres d'idées religieuses dans le Pentateuque ? Supposent-elles au contraire des conceptions différentes de Dieu? Par quelles raisons alors prendrait-on pour élohistes des passages qui se rattachent à la conception jéhoviste ?

C'est un principe généralement reçu dans l'histoire des religions antiques, que chaque dénomination de Dieu correspond à une conception particulière de Dieu, principe qui a été formulé en ces termes : numina nomina, et qui est devenu le fil conducteur par excellence dans les recherches sur les cultes primitifs. J'en ferai plus tard l'application à la détermination des deux termes Elohim et Jéhovah ; mais il convient de faire remarquer ici que s'il y a dans le Pentateuque et je puis ajouter dans d'autres monuments de la littérature hébraïque, des parties dans lesquelles Dieu est constamment et de propos délibéré, comme dit Bleek, appelé Jéhovah et d'autres dans lesquelles il est désigné par le mot Elohim, c'est qu'il y avait dans la famille d' Israël deux conceptions,

appelé autrement que Jéhovah, sont regardés comme élohistes, il n'est pas un seul des passages dans lesquels Dieu est désigné par le terme Elohim, qui soit donné pour jéhoviste.

en un certain sens, différentes de Dieu. Il y a plus, toute l'histoire intérieure de la nation hébraïque, l'histoire de son état spirituel et moral, depuis Moïse jusqu'aux derniers temps de la monarchie, n'est que la lutte de ces deux conceptions. J'espère en donner la preuve plus loin. En attendant, m'appuyant sur le principe que j'ai invoqué, je me crois autorisé à classer les documents élohistes et jéhovisles avant tout d'après l'emploi des deux dénominations divines et à tenir exclusivement pour élohistes tous les passages dans lesquels Dieu est appelé Eloliim et pour jéhovistes, ceux où il est désigné par le terme Jéhovah.

Cette détermination bien établie, il faut modifier tous les systèmes suivis par la critique biblique en Allemagne dans la distribution de ce qu'il lui a plu d'appeler les documents élohistes et les documents jéhovistes. Au lieu de dire avec elle que les documents de la première catégorie forment le fond de tout le Pentateuque et que ceux de la seconde n'y figurent que comme des suppléments, on.doit soutenir en s' appuyant sur les faits réels, que les seconds y tiennent une plus large place que les premiers. Ce n'est que dans la Genèse que les documents élohistes dominent. Dans l'Exode les deux classes sont à peu près d'égale étendue. Le Lévitique est entièrement jéhoviste. Le mot Elohim ne s'y rencontre que deux fois 1 ,

4 Lévitique, i, 1, et xiv, 1.

SUA LA BtfiLK 51

et Ton peut croire que dans ces deux passages il est employé à la manière dont en font usage les prophètes qui ne laissent pas, tout en se servant parfois de ce terme, d'être «les jéhovistes. Enfin, le livre des Nombres tout entier, excepté les chap. xxn, 2 — xxiv, 25, qui contiennent l'épisode de Balaam et qui sont élohistes, est formé de documents jéhovistes.

En somme, toute la partie législative du Pentateuque est jéhoviste, et il ne pouvait pas en être autrement, car la notion jéhoviste de Dieu est la base de la loi mosaïque et le terme Jéhovah n'apparaît dans l'histoire des Hébreux qu'avec Moïse. Ce fait n'a pas échappé à Bleek, ce qui ne l'empêche pas d'admettre que l'écrivain élohiste a employé le mot Jéhovah, mais seulement, selon lui, du moment qu'il arrive aux jours de Moïse ; pour les événements antérieurs il emploie exclusivement et de propos délibéré le tenue Elohim en parlant de Dieu. C'est supposer dans un écrivain de l'antiquité un esprit d'exactitude critique qui ne se retrouve certainement nulle autre part. Sans s'arrêter à cette explication de Bleek, on peut admettre comme un fait incontestable que chaque parti religieux en Israël désignait Dieu exclusivement par un de ces deux noms, ceux qui se rattachaient, par-dessus le mosaïsme, aux antiques traditions patriarcales, par le mot Elohim, et ceux qui avaient accepté la réforme mosaïque, par le nom de Jéhovah. On ne saurait s'étonner que les pièces

jéhovistes aient surpassé en nombre les élohistes, quand on considère que les antiques traditions furent recueillies principalement parles prophètes qui étaient les successeurs et les disciples de Moïse.

Si nous jetons un rapide coup d'œil sur ces deux ordres de documents, nous verrons qu'ils représentent des traditions religieuses, non sans doute différentes au fond, mais en un certain sens distinctes. Je montrerai ailleurs que le monothéisme, qui est commun à tous les deux, a une tendance plus spiritualiste dans les parties jéhovistes du Pentateuque que dans les parties élohistes. Ici je ne les comparerai que sous des rapports plus sensibles et plus apparents à première vue.

Le désaccord éclate entre ces deux ordres de documents dès les premières pages. Chacun d'eux donne une postérité différente à Adam et à Eve. Le jéhoviste raconte que nos premiers parents eurent d'abord deux enfants, Caïn et Abel 1 ; il ne fait naître Seth qu'après la mort de ce dernier, dont il est ic remplaçant 2 . L'élohiste ne connaît ni Caïn ni Abel ; le silence qu'il garde sur ces deux premiers enfants d'Adam et d'Eve ne peut s'expliquer par la suppo-

* Genèse, iv, 1 et 2.

» Genèse, iv, 25. Le nom de Seth suppose nécessairement la mort d' Abel. Seth, signifie en effet compcnsatio n. Cet enfant est pour ses parents la compensation de celui qu'ils on t perdu , d'Abel ( Snn souffle) , qui n'a eu que la durée d'un souffle.

SUtt LA BIBLE 53

sition que le passage dans lequel il en parlait a été laissé de côté pour ne pas faire double emploi avec le récit du jéhoviste ; car pour lui, Seth est le premier enfant du père et de la mère de l'espèce humaine

C'est de Seth qu'il fait descendre Noé qui, d'après le jéhoviste, est un arrière petit-fils de Gain 2 . 11 arrive de là que le tableau des descendants de Caïn, parallèle à celui que l'élohiste donne des descendants de Seth, n'a de commun avec celui-ci que le premier terme, Adam, et les deux derniers, Lamech et Noé son fils 3 ,

M. Knobel suppose que le jéhoviste a voulu expliquer l'origine des peuples de l'Orient appartenant à une famille différente de celle d'Israël et qu'il Ta rapportée à un fils coupable du premier père des hommes 4 . On ne se rend pas bien compte dans ce

* Genèse, v, 2 et 3.

a Genèse, iv, 17-19, et v, 28 et 29.

* Voici les deux généalogies :

Elohiste {Geyièse, v, 6-19). Jéhoviste {Genèse, îv,

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