LE PROPHÉTISME HÉBREU
Le prophélisme n'est pas un phénomène particulier au peuple d'Israël; il n'est pas de société humaine qui, à un certain moment de son existence» n'ait eu, sous un nom ou sous un autre, ses interprètes de la divinité, ou comme s'exprime Niemeyer, ses hommes de Dieu* . C'est un fait que Spinoza avait déjà fait remarquer % et qu'une connaissance plus étendue de l'histoire a mis aujourd'hui en une complète lumière. Plusieurs théologiens de la fm du siècle dernier, F. -A. Klein, entre autres, se sont attachés à montrer que, chez tous les peuples de l'antiquité aussi bien qu'au milieu de toutes les nations des temps modernes qui n'ont pas dépassé un certain degré de culture et se trouvent à peu près au même degré de développement social que les
I Niemeyer, Charakterislik dcr Bibel, t. v, p. 252. t Spinoza, OEuvres, trad. franc., t. i, p, 107 cl i09.
âges primitifs, on rencontre des hommes qui s'attribuent, avec une entière bonne foi, le pouvoir surnaturel de lire dans l'avenir et de communiquer à ceux qui les entourent les décisions de la volonté divine, dont ils sont ou dont ils croient être les organes. A une époque plus cultivée, les devins, s*il en existe encore, seront des fourbes abusant de la crédulité publique, ou des esprits faux et pervers cherchant à se faire illusion à eux-mêmes pour maintenir une antique domination ; mais dans les temps reculés, ou au milieu des peuplades ignorantes et encore en une sorte d'état d'enfance, ils sont convaincus eux-mêmes, avec aulant de naïveté que la foule qui les admire et les redoute, de la réalité de la puissance extraordinaire qu'ils prétendent tenir des dieux. Et, en certain sens, ils sont dans le vrai, car ils sont pour leur temps des échos fidèles de la conscience par laquelle Dieu parle à l'homme.
La plupart des écrivains français et anglais du siècle dernier, jugeant les âges primitifs d'après les habitudes d'esprit des époques civilisées, n'ont vu dans ces hommes que d'habiles imposteurs, se servant de la religion comme d'un instrument de domination. La critique moderne, plus impartiale et aussi plus éclairée, a fait justice de ces accusations passionnées. Une étude plus approfondie et de la nature humaine et de l'histoire, qui n'en est que la
manifestation, lui a appris à distinguer différentes phases dans le développement social. C'est un fait aujourd'hui acquis qu'il y a des âges différents pour les sociétés humaines comme pour les individus, et que, dans chacun de ces âges, la raison ne procède pas d'une manière identique. Dans les temps semblables au nôtre, la réflexion est en général le guide des hommes. Chacun pèse, avec plus ou moins de soin, les motifs d'après lesquels il doit se déterminer; l'examen, devenu un besoin, préside à toutes les actions importantes de la vie ; et ceux qui, plus
éclairés, se croient appelés par cela même à exercer quelque influence sur leurs contemporains, en appellent à leur raison et cherchent à les diriger, en apportant la conviction dans leur esprit par des considérations solidement établies. Il n'en était point ainsi dans les âges primitifs. Â la place de la réflexion qui sommeillait encore, l'homme ne suivait que les inspirations ^spontanées de sa nature. Celui chez lequel le sentiment était le plus vif et parlait le plus haut se trouvait aussi, par cela même, audessus des autres: il devenait leur guide. S'il ne s'était pas mis à leur télé, la foule l'aurait forcé de prendre cette place ; elle serait accourue autour de lui pour le consulter, comme un être extraordi-
naire^ .
* Benjamin Constanl fait remarquer avec raison que Thommi t'adresse naturel Irment à ceux de ses semblables qu'il croit éclai-
SI
322 ÉTUDES CRÎTIQUEâ
La réflexion dépcnJ de noire volonté ; nous savons que les causes en soni en nous-mêmes. Hais le seniiment ne se produisant pas en noils à notre commandement, nous apparaît, p:ir sa nature spontanée, comme l'effet d'une impression extérieure, comme un mouvement qui nous est imprimé du dehors et auquel nous ne sommes pas libres de nous soustraire. Celui qui l'éprouve avec une grande vivacité, n'en rapportant pas l'origine à lui-même, le prend naturellement pour Finspiraiiou de quelque puissance surhumaine. Les sentiments qui le dominent, les pensées qui s'agitent en son cœur, sans qu'il croie les avoir provoquées, lui semblent une voix divine qui se fait entendre à son oreille étonnée; les ins|)irations de son sens religieux et moral lui paraissent un ordre céleste. Comment ne serait-il pas convaincu lui-même qu'il n'est que l'aLient passif d'une force extérieure, l'organe d'un Dieu qui s'impose à lui, quand il sait par sa propre expérience, qu'il essaierait vainement de résister au mouvement qui l'entraîne? Ce qu'il éprouve lui paraît un acte involontaire ; il ne se sent capable ni d'apaiser son agitation, ni de
rés par plus d'expérience. Ce germe encore informe de l'ordre sacerdolal n'est point, ajoule-t-il, un effet d** la fraude, de Tam-
biiion ou de l'imposiure, comme on Ta souvent répété. Ce ne
sont point les prêtres qui se constituent ; ils sont consiitués par
la force des choses. (De la religion ^ t* l»P* 320 et 324.)
donner un aulre cours à ses sentiments ; il ne dépend même pas de lui de se taire ; il parlera, non en son nom, mais au nom de la divinité qui le domine. La foule, de son côté, est persuadée que le devin n*esl qu'un organe passif de la divinité et qu'il n'a pas conscience de ce que le Dieu prononce par sa bouche \
Celte exaltation du sentiment , cette surexcitation de Télre moral, était naturellement un état pénible pour celui qui l'éprouvait. Ses forces physiques en étaient brisées ; d'ordinaire il était suivi d'une grande prostration; il n'était même pas rare qu'il ne se terminât par un évanouissement plus ou moins pro-
< C'est ce qai explique comment presque en tous lieux on a pu prtn Ire les in$ens(^s et les épilepliques pour des êtres inspira, ou du moins pour des êtres d'autant plus capables de recevoir rinspiration qu'ils avaient moins de volonté propre. Cette croyance se retrouve chez les insulaires de la mer du Sud (Der-^ nier voyage du capitaine CooA:, t. ii, p. i3i) aussi bien que chez les Turcs, les Persans, les Arabes, les Groënlandais (Georgi, Besckreib.y p. 376). Les anciens Grecs eux-mêmes n'étaient pas éloignés de supposer un certain mouvcmcut surnaturel dans le délire et le dérangement de rintellig<'nce. Ârisloieles eos qui valetudinis vitio fyrerent cl mélancholici dicerentur, censebat habere aliquid in animis pnesagium atque divinum (Cicéroo, De Divin., lib. i, cap. 37). Cela ne veut pas dire sans doute que les prophètes et les devins soient des insensé^ comme ont voulu le soutenir plusieurs médecins aliénistcs ; mais ce préjugé, répandu presque en tous lieux, nous indique que Ton regardait les homnv^s inspirés par la Divinité comme aussi peu maîtres d'eux'-mêmes pendant la durée de Tinspi ration que les êtres malheureux qui sont privés de \\ sage de la rsi-^^n.
longé. Aussi le prophùie recule parfois devant Tînspiration ; il se désole d*élre sous la nnain puissante du Dieu qui l'agite : « Assez, ô Éternel ! prends » maintenant mon âme, » s'écrie Élie\ « Que ne » m'a-t-on fait mourir dans le sein de ma mère, » dit à son tour Jérémie^ La pythie, pleine de terreur, essaie de se dérober à l'action du dieu. Prêtée prend mille formes diverses pour échapper à quiconque veut le consulter ; il ne cède enlin qu'à Ja contrainte.
Tels furent, dans les âges primitifs, les interprètes du sentiment moral et religieux. Bien différents des hommes qui, dans les âges où domine la réflexion, défendent la môme cause par des considérations puisées dans leur raison , ils furent spontanément entraînés par leur nature élevée. Le cri de leur conscience fut leur inspiration; mais celte iiiS[)iration ne venait-elle pas de Dieu? Sans doute, selon les aptitudes diverses des races, aptitudes qui sont aussi des dons de Dieu, cette inspiraiion varia en degré de pureté , et par une dispensaiion particulière de la Providence, elle dut au génie moral de la famille d*Abrah:^m sa forme la plus parfaite. Mais, abstraction faite des différences essentielles des conceptions religieuses propres à chaque peuple , et considéré dans spn mode de manifestation, le prophétisme
« 1 Rois, XIX, 4.
• Jérémie^ xi, 14-i8. Comp. i, 4-8.
s*t)ffre à l'historien avec les mômes caractères et sous des traits analogues, aussi bien chez les peuples païens qu'au milieu des Hébreux, et les récils que ceux-ci nous ont laissés de la vie et de la forme de la prédication de leurs prophètes, présentent des ressemblances frappantes avec les récits de ceux-là sur leurs anciens devins.
Le prophète hébreu est appelé parfois un songeur \ La connaissance de l'avenir ou de la volonté divine lui était en effet souvent communi']uée d;ms des rêves ^. Les songes ne jouent pas un rôle moins considérablesdansles prédictions piïennes ou dansla manifestation des desseins de Dieu. Homère suppose qu'ils sont envoyés par les immorti'ls^. Li vertu faii' !i |ue en est admise par tous les peuples de Tanliquité*, Grecs \ Romains*, Phéniciens, Babjlo-
I qSti, Deutcr.y xiii, 2, 4, 6, ; Jerém., xxvii, 9.
« Genève, xx, 3 ; xxxi. 2i ; Nomb., xii, 6; Deuf., xiii, 1 et suiv. ; JugeSy vu, 13 15; 1 Samuel, xxviii, 6; 1 Rois, m, 5; Dan^ 1, 17 ; Jérémie, xxiii ; 2.*), 28. Osée, xii, 11, elc.
3 Odijsfs , XIX, 5V7, 56«)-567 ; Virgile, EnéidCy vi, 894-897 ; Horace, Odes, lih. m, ode 27.
4 Los sonj^cs, fait observer Meincrs, sont de tontes les csp&fes de divifiaiion re le à laquelle Tantiquiié ei tiiOine les philosophes acccrdaienl hî plus de coufidnc^' ; c'«sl pour <ela qiK* les anciens dorm lient dans les t-mples. Krit. Gesch. der Relig., t. ii. p. 617 et 618 ; Alf. Maury, Histoire des rcliy, de la Grèce antiq. I. H, p. 448.
» Xi^nophon, Cyr. expédit., m, cap. 1, § 2. 4, cap. 3, § ^ î Phitarque, De vit, secund, Epicur, precepia, § 22. • Macrob. Comm. in somn, Sctjt>., lib. i, 3, 4, et 7.
niens', Perses^ Égyptiens' . La. divination par leô songes était également connue de toutes les populations indiennes de l'Amérique ; elle y est encore aujourd'hui en usage*. Les sauvages habitants de la Sibérie et du Kamtschatka n'entreprennent aucune expédition, ne font aucun échange, ne s'engagent par aucun traité, qu'ils n'y soient autorisés par des rêves*.
Chez les Hébreux, comme chez les païens, la prophétie est toujours accompagnée d'ime violente exaltation de l'imagination. C'est là un fait que Spinoza avait signalé ^ et ce fait est confirmé par plusieurs récits de TAncien Testament. Saùl est saisi de Tesprit prophétique à la rencontre d'une troupe de prophètes chantant et s'accompagnant sur des instruments de musique ^ Elisée appelle un joueur d'instrument pour s'exciter à prophétiser ^ La harpe est presque constamment mentionnée quand il est parlé de prophéties®. En un mot, le prophète hébreu
I Dan u, 1 ; iv, 1 et suiv. ; Hérodote, i, $.181. « HéroJoie, vi, J 107.
s Genèse^ xl, 5 et suiv. ; xli, 1 et suiv* 4 Alf. Maury, Hist. des relig. de la Grèce antique, L n» p. 4i7, note 2.
■ Benj. Constant, De la Religion, t. i, p. 336-338.
• OEuvres, trad..fraDç., 1. 1, p. 83 et Si; Nîeineyer, Ckarakt, der BibeKji. v, p. 302-305.
^ 1 Samuel^ x, 5-12.
• 2 Boie^ m, 15.
• 1 Chron,^ xxv, 1 ; Sam,^ x, 5 ; Pê. xlïx, 5» etc.
parati avoir eu besoin de traverser une phase d*excilaliou fébrile avant de pouvoir lire dans les mystères de l'avenir. 11 en était de même [)Our les prophètes païens. Ils nous sont toujours représentés comme agités de pénibles convulsions au moment ou l'esprit prophétique s'empare d'eux \ Or, les doTileurs et les spasmes sont les effets ordinaires d'une exaltation extraordinaire de l'imagination. S'il faut parfois les contraindre par la force à rendre leurs oracles, comme il est raconté de Protée dans l'Odyssée, c'est qu'ils redoutent eux-mêmes d'entrer en lutte avec le Dieu qui les possède^
La prophétie est inséparable de la poésie aussi bien chez les païens que chez les Hébreux. Le poète hébreu est un prophète et le prophète est un poète'. Marie, sœur de Moïse, et Débora sont appelées des prophétesses, uniquement parce qu'elles ont célébré dans leurs chants les victoires du peuple élu *, et, d'un autre côté, les prophètes se servent d'un langage rhythmique très-voisin de la poésie. En Grèce, la pythie, dit Herder, croyait devoir répondre en vers, quoique ses vers fussent presque toujours fort
* In furorcm afflaiu numinis rapli. Paulus, Ueber der aUhehr. Litterat., p. i3i eM35.
« Odyss., IV, 396, 417, 4i8, 455-403.
» Niemeyer, Charakt, der Bibel^ i. v, p. 300 et 301.
* Exode, XV, 20 *, Juges, v, 1 et suiv.
inauvais\el partout ailleurs, dans les temps aneiens, la poésie , ou du moins une prose cadeucée et rhylhmîque, qui fut chez un grand nombre de peuples la première forme de la poésie, était le langage des oracles*. C'élail une opinion générale qu'Apollon présidait à toutes les inspirations, à Tinspiration prophétique comme a Tinspiralion poétique, et ces deux inspirations n'élaient en quelque sorte, pour les anciens, qu'une môme chose'.
Il faul citer encore un trait de ressemblance entre le pro[)hélisme hébreu et le prophélisme païen. L'art de la médecine et Tari de la divination étaient, dans les temps antiques, é^jalement attribués à leurs prophètes par les peuples païens et par les descendants d'Israël. Mélampe fut aussi célèbre dans l'art de guérir que dans l'art de percer les mystères de l'avenir. La connaissance des herbes et des poisons était le partage de la plupart des anciens devins, et c'est un fait connu que, dans la Grèce ancienne, les malades allaient chercher la guérison de leurs maux dans les sanctuaires. Celui du devin Afnpliiaraûs, à Oropes, fut longtemps renommé pour ses cures merveilleuses. On n'accourait pas avec moins d'empres-
« Herder, Hist. de la poésie hébraïque, Irad. franc., p. 30S et 309.
« CicéroD, Pro Arch., J 8 ; De Divinat., i, J 38 ; n, $ 48.
» Panl'i^. Ueber der Ursprung der althebr. Litter.^p. 133; Blaury. Ui$t. des relig. de la Grèce antique^ t. ii, p. 50Ô.
sèment auprès des prophètes hébreux ^ ; on venait les consuUer de loin^; leur répulation avait même franchi les limites de la terre de Chanaan\ Les giié- . risons qu'ils opéraient sont présentées d'ordinaire comme des faits miraculeux*; mais on peut conclure d'autres passages qu'ils possédaient de véritables connaissances médicales\
Ce n'est pas seulement par ces ressemblances génériilcs qu'on a rapproché le prophétisme hébreu du prophétisme desaulrespeuples;ona essayé encore de montrer que l'histoire des prophètes d'Israël, aussi bien que celle des devins païens, a été embellie par une sorte de poésie nationale qui se platt à célébrer, en les surchargeant de plus en plus d'incidents extraordinaires, le souvenir des hommes vénérés des temps passés. Telle est l'explication que les Ëichhorn, les G.-L. Bauer, les Paulus et bien d'autres encore ont donnée des prodiges de tous genres qui occupent une si grande place dans la vie des prophètes hébreux.
Dans l'antiquité, Evhémère a\ait prétendu que la mythologie grecque n'élait qu'une histoire transformée des anciens bienfaiteurs de l'humanité, di-
* 2 Rois, V, 8 et suiv. ; m, 11 et 12; viii. 8 et suiv.
* 1 Rois, XIV, 1 et suiv,
5 2 Rois^ IV, 2i et suiv; v, 3 el suiv.
* 2 Rnis, II, 19 cl suiv. ; iv, 18-44 ; xx, 7 cl ^u\\.
* 2 Rois, IV, 3ÎÏ-41 ; xx, 7 ; E^^afe, xxwm. -21 ; Wiîn»r, Ribl. Reabrœrterh., I. i. p. !06, et l il, p. 333.
vinisés par la reconnaissance publique et grandis par la poésie qui les avait pris pour l'objet de ses chants. Ce syslème, attavjué aussi bien par les stoïciens que par les néoplatoniciens, est évidemment incapable d'expliquer tous les mythes. Ceux qui ont leur origine dans la combinaison du sentiment religieux, du jeu de Timagination et des premières aperceptions spontanées de la raison lui échappent, el les mythes de ce genre sont les plus considérables. Mais à côlé d'eux, il s'en trouve d'autres qui ont bien certainement leur raison dans l'histoire, et <Iu'on ne peut prendre que pour des transformations poétiques de faits réels ; ce sont les mytl^es historiques, comme les appelle L.-G. Bauer. Sur ce terrain restreint, le système d'Evhémère conserve sa valeur, et les écrivains de l'antiquité qui le repoussent en général , le pieux Plutarque entre autres, ne craignent pas de l'appliquer à certains mythes qu'ils attribuent sans hésiter aux traditions des poêles; tels sont, par exemple, ceux de Prêtée et <îe Tantale'. .
Ce sont des mythes de cette catégorie que L.-G. Bauer, Ëichhorn et plusieurs autres critiques ont cru trouver dans un grand nombre de récits de TAncien Testament, dans ceux surtout qui sont
> Plutaïque, Œuvres morales^ traducU fraDÇ. Paris, 1845, I. ui, p. 153.
relatifs aux plus anciens prophètes. Les Samuelt les Âhija, les Elie, les Elisée auraient été chez les Hébreux, comme les Mélampe, les Amphiaraûs, les Amphiclée chez les Grecs, les objets de Tadmiration des générations suivantes. L'imagination populaire et le sentiment national auraient bientôt prêté à ces hommes vénérés des proportions surhumaines, et leur histoire aurait fmi par se teindre de ces brillantes couleurs de la légende dont se couvre toujours, à quelque degré, le souvenir des héros. C'est ainsi que s'ex|)liquerait toute la partie surnaturelle des récits bibliques, a Le coloris miraculeux qui s^étend sur l'histoire est le produit, dit Paulus, des embellissements postérieurs des faits transmis par la tradition \ ))
Ce mode d'explication a été appliqué par Eichhorn à ce que les deux livres des Rois nous racontent des prophètes dans le royaume d'IsraëP. (( Les actions de l'ordre des prophètes dans le royaume d'Israël, fait remarquer ce critique éminent, présentent de si nombreuses difficultés internes, que celui qui étudie avec réflexion l'histoire de la religion, a une peine infinie à se reconnaître à travers les quelques chapitres des deux livres des Rois qui les rapportent.
1 Paulus, Ueber dêr Ursprung der althehr. Lifter,, p. 153. 5 Ueber die Propheten^Sagen aus dem R fiche israëh «lan^ Allgeffi, Bibliofh. der hihl. Littéral., t. iv, p. 192-262.
Que celui qui n*a pas éprouvé ce sentiment lise seulement la vie d'Ëlie et celle d'Elisée, il ne manquera pas de rapporter de celle lecture la uiême impression que nous. On semble ici transporié dans un monde qui n'est plus régi par des lois éterneles, mais dont la marche est sans cesse interrompue par une intervention se renouvelant sans cesse de la divinité \ »
Pour réroudre toutes ces difficultés, une seule hypothèse est possible , selon Eichhorn ; il n'y a qu'à prendre ces récits pour des traditions qui, en passant de bouche en bouche, se sont am^iliflées peu à peu. Il y a, sans doute, un fait réel au fond de chacune d'elles ; mais autour de ce noyau primitif se sont amassées successivement des circonstances accessoires qui ont Hni par lui donner un caractère surnaturel. Le devoir de la critique est de dégager le fait hislorique de ces enveloppes et de montrer en même temps, autant que faire se peut, comment se sont formés peu à peu les embellissements dont on l'a surchargée
Et ce n'est pas seulement le miracle qui trouve son explication dans ce système ; la prophétie y a aussi la sieime, la prophétie qui n*est au fond qu'un miracle d'un espèce parliculière. Les prédictions,
i Eicilhorn, Uebcr die Propheten-Sagen, p. 202. « Eicbhorn, ibid., p. 207 tl208; BiiuT, Hvbr. àtylhologie. Lii, p. 147.
quand elles ne sont pas tellement vagues qu'elles peuvent s'appliquer à tout grand mouvement politique, doivent leur forme dernière, celle sous laquelle elles nous sont parvenues, à la même cause qui a entouré de miracles la vie des prophètes, c'est-à-dire à la tradition populaire, qui ajoute le surnaturel aussi bien aux discours qu'aux actions. Les deux exemples suivants, que je choisis parmi les faits les plus souvent allégués, mettront dans tout leur jour la manière dont la critique entend expliquer un grand nombre de prophéties.
Une des prophéties les plus célèbres de l'Ancien Testament est celle de Jacob mourant, sur les destinées futures de sa nombreuse postérité \ Cette prophétie, assurent un grand nombre de critiques. Cramberg entre autres ^ n'a pu ô're écrite qu'à une époque où la famille d'Israël formait déjà douze tribus distinctes et établies dans le pays de Canaan. Le verset 28 du chapitre xlix suffirait déjà pour trahir l'origine postérieure de cette prédiction, rédigée évidemment, du moins dans sa forme actuelle, après les événements dont elle parle. Il prouve que le rédacteur de ce passage, ou du moins celui qui Ta remanié, connaissait l'existence des douze tribus.
« Genèse, xlix, 2-27.
Grambcrg. Kril. Geschichte der Religiosideen des atten Testaments f l. ii, p. 28 cl 29; Tucli, Die Genesis^ p. 553; Knobel, Diê Genesis êrkUurt, 2« édit., p. 354 et 355.