S34 ETUDES CRITIQUES
Est-ce à dire que cette prophétie, comme toutes les autres qui, dans leur forme actuelle, sont postérieures à Tévénemenl, soient des fraudes pieuses et le résultat d*un plan combiné d'avance, dans le dessein de persuader aux générations suivantes que les hommes auxquels on les attribue possédaient réellement le don de lire dans Tavenir? En aucune façon ; la critique se garde bien de transporter aux temps héroïques l'usage de procédés qui n'ont été propres qu'à des époques de décadence. Qu'aux âges de caducité intellectuelle, quand, dans son impuissance, l'esprit se retourne, avec l'admiration d'un vieillard pour les années de sa brillante jeunesse, vers un passé dans lequel apparaissent le mouvement et la vie, qu'à de telles époques on abuse de l'ignorance, de la crédulité et du pédantisme unis en un bizarre mélange, pour mettre sous le patronage de noms antiques des conceptions relativement fort moderpes, cela se conçoit, et l'histoire nous en donne d'étonnants exemples; mais rien de semblable n'est possible dans les premiers développements des nations, quand la vie déborde de toutes pa^rts et se suffît à elle-même, quand la poésie n'a pas été remplacée par la réflexion, et les mouvements spontanés par de pauvres combinaisons artificielles.
Les prophéties postérieures à l'événement sont le produit de l'esprit national célébrant les vertus
des anciens pères du peuple. La prédiction de Jacob mourant est un chant populaire sur les destinées des douze tribus, chant que par une fiction ingénieuse le poêle a mis dans la bouche de leur père commun. On sait que, souvent en effet, la poésie a pris pour thème le souvenir d'un fait réel, mais déjà embelli par Timagination populaire- La prophétie d'Élie sur la fin de la famille d*Achab s'explique à peu près de la même manière. Cet homme de Dieu avait reproché à Achab le meurtre odieux de Naboth et lui avait annoncé que des crimes aussi abominables devaient inévitablement amener sur sa race la malédiction divine. La famille d'Achab périt, en effet, bientôt après, à la suite d'une conspiration militaire à laquelle les prophètes ne furent pas étrangers ^ , et les pieux Israélites, rapprochant des menaces qu'Élie avait fait entendre autrefois à ce roi, les terribles circonstances du meurtre de Joram, de sa mère et de ses soixante et dix frères, ne manquèrent pas, en racontant cette grande catastrophe , d'en faire entrer les détails dans les paroles du prophète au faible époux de la féroce Jézabel ^ Serait-il difficile de trouver dans l'histoire bien des transformations
t i Rois, XIX, 16, 17 ; 2 Rois, \x, 1-14.
1 1 Rois, XXI, 21-23 ; 2 Rois, ix, 7-10. Conip. avec 2 Roiêf il. 24-26, 36, 37; x, 10; Gramberg, ibid., U il, p. 440-442.
semblables d'un avertissemenl sévère donné à un roi en une prédiclion complète des malheurs mérités qui tombent sur .sa race ?
Est-il nécessaire de rappeler que les oracles composés après coup ne furent pas rares dans Tantiquité païenne? Je ne veux pas parler des prédictions qu'Homère met dans la bouche de Patrocle expirant, ou d'Hector frappé d'un coup mortel. La fiction poétique es! ici trop manifeste, quoique, à vrai dire, elle se fonde sur la croyance commune à tous les peuples de l'antiquité que l'avenir laissait souvent échapper ses mystères aux yeux presque éteints de l'homme près d'abandonner la vie. Je ne considère ici que les prophéties dont l'histoire a conservé la mémoire. Combien n'en est-il pas, parmi celles qui sont attribuées à la pythie ou à d'autres oracles païens, dont la forme sufïit pour trahir une composition postérieure à l'événement, et qui doivent leur naissance à l'imagination populaire, toujours et partout disposée à faire intervenir une puissance surnaturelle dans tout ce qui excite son admiration ou soulève son indignation?
C'est dans celle classe qu'il faut ranger, p^r exemple, les deux oracles de la pythie sur Cypselus, qu'Hérodote nous fait connaître \ Le despotisme que cet homme faisait peser sur sa patrie,
> U^doie, ?» S 92,
et que son fils Pémndre rendit plus insupportable encore après lui, avait laissé un sentiment si profond d'horreur, que la tradition populaire éleva cette odieuse tyrannie au-dessus du cours naturel des choses, et en entoura le souvenir d'ornements légendaires. Le règne de ces deux hommes fut regardé comme un châtiment que les dieux avaient voulu infliger à Corinthe, et l'on exprima cette opinion dans les deux oracles que la pythie aurait rendus avant même la naissance du fils d'Hétion et de Labda.
Je citerai une autre prédiction dont la composition postérieure doit laisser encore moins de doute. Plusieurs écrivains de l'antiquité nous rapportent qu'Homère ayant demandé à la pythie de lui faire connaître le lieu où il avait reçu le jour, Toracle lui répondit qu'il n'avait pas d'autre patrie que la Grèce entière \ Il n'y a évidemment ici rien d'historique ; on a de bonnes raisons de croire qu'Homère ne consulta jamais la pythie, et d'ailleurs l'origine de cette prédiction ne saurait être douteuse. Elle a été supposée pour donner une sanction divine à l'opinion, chère à tous les Grecs, que le père de la poésie ne pouvait pas apparte*^
< Pansanias, PAoctd., cap. xxiv ; Eusèbe, Prép* évang.^ t, 39é Cette prédiction est rapportée avec de plus grands développe* ments au commencement de la vie d^Hojnère, attribuée à Plu-» tarqne.
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tS38 KTUDES r.RITIOLKS
iiir exelusivetiieul à une seule partie de la Grèce. Enfin il est enlre le prophélisme hébreu et le prophélisme païen une- analogie bien autrement îniporlaiite encore que les précédentes, qui en est comme le couronnement et qui nous ramène au grand fait précédemment signalé de la distinction des â^es dans lesquels domine le sentiment spontané, et de ceux dans lesquels Tempire est passé à la réflexion. Il n'y a eu de prophètes en Israël que depuis Moïse jusqu'à Esdras, c'est-à-dire que dans celte période de l'hisloire des Hébreux que Ton peut appeler, en se servant du langage de Yico, l'âge héroïque de la famille de Jacob. La prophétie cesse au moment où entraînée dans le mouvement général des nations, après le retour de la captivité de Babylone, cette famille entre dans ce qu'on peut appeler Tage humain ou dans la période historique proprement dite. C'est dans un moment correspondant de leur histoire, dans un état de civilisation tout à lait semblable, pendant leur époque héroïque, que le prophétisme règne au milieu des peuples païens. Tous les grands devins de la Grèce devenus des personnages légendaires et des hommes divins aux yeux de la postérité, sont antérieurs à l'époque des Solon, des Bias, des Simonide. Ceux .qui depuis ce moment affichèrent la prétention de lire dans l'avenir ou de se faire les interprèles de la volonté des dieux, ne furent plus que des sor-
Sun LA BIBLE 339
ciers de bas étage, séduisant, il est vrai, la foule toujours crédule, mais généralement méprisés des hommes éclairés. Si la pythie conserva quelque reste de son antique prestige, c'est parce que son oracle était entré dans les institutions nationales. Elle ne dut qu'à celte circonstance de participer en une certaine mesure au respect qui était assuré à la loi et aux magistrats, et encore les services qu'elle était obligée de rendre aux chefs du peuple, prouvent qu'elle n'était guère alors qu'un moyen de gouvernement. Même spectacle dans le monde moderne. La prophétie et le miracle remplissent tout le moyen âge ; ils disparaissent avec lui. Et s'ils ont encore quelque crédit, ce n'est qu'au milieu de peuplades qui ne sont pas arrivées à l'âge de la réflexion et à l'époque historique.
Le prophélisme est donc un phénomène commun
a tous les peuples. Mais il n'appartient en propre qu'à un seul moment de leur histoire. Il est une manifestation de l'esprit particulier aux âges héroïques, ou pour mieux dire, c'est sous celte forme que se produit ce qu'on pourrait appeler le ministère de l'esprit, aux époques où domine la force brutale. Là où la réflexion a pris le dessus sur le sentiment spontané, mais par cela même toujours confus, et a amené à sa suite des mœurs plus douces, le droit, la morale et la religion n'ont besoin, pour se faire valoir, que d'en appeler à la raison. Mais
340 ÉTUDES C lU T I Q U K S
dans les âges barbares, quand la force prédomine, la conscience du bien et du divin ne peut en iniposer aux farouches héros, qu'en prenant elle-même un caractère héroïque. Pour résister à une Jésabel, il fallait un Élie.
Telle a été la marche même des choses. Chez tous les peuples qui ont parcouru le cercle complet de leur développement, chez les Hébreux comme chez les Grecs et les Romains, dans les empires de Tanlique Orient comme dans les temps modernes, le prophète a précédé le savant, le philosophe et le politique. Dans l'ancienne Grèce l'influence^ morale appartint aux devins Mélampe et Âmphiaraûs, avant de passer dans les mains des Platon, des Aristote et des Zenon ; dans notre Europe, l'observateur de la nature a enlevé, au xvi^ siècle, l'enseignement aux théologiens du moyen âge, et chez les Juifs, après la captivité de Babylone, le docteur de la loi remplaça le prophète inspiré.
On est ainsi ramené à une loi historique générale; le peuple d'Israël n'est pas une exception au milieu des autres peuples, et le prophétisme hébreu rentre dans les analogies de l'histoire.
Sur la dible 341
Les considérations qui viennent d'être exposées, nous ont fait eonnaitref ce qu'est le propbétisme en général; elles ne suffisent pas pour déterminer ce qu'il fut en Israël. Il est dans la nature des choses que cette manifestation de l'esprit religieux prenne des caractères différents . selon la nature différente des milieux dans lesquels elle se produit, et qu'une grande diversité de formes éclate sur un fond commun. Â la suite d'antécédents historiques d'une nature particulière et sous l'action spirituelle propre à la famille d'Israël, le prophétisme hébreu n'a pu être exactement identique à ce que le prophétisme a été dans toute autre race et dans toute autre contrée. Après avoir examiné ce que, dans le langage de l'école, on peut appeler le genre prochain, il faut maintenant déterminer la différence spécifique, c'est-à-dire ce qui n'appartient qu'au prophétisme hébreu et le distingue de tous les phénomènes analogues observés dans d'autres lieux et dans d'autres temps.
Le caractère particulier du prophétisme en Israël
est la conséquence de ses rapports avec la législation mosaïque. Eichhorn ne s*y est pas trompé. Le premier, il a indiqué avec une rare sagacité que la prophétie hébraïque a ses racines dans la Loi et que le prophète israéhte est le successeur légitime et nécessaire de Moïse \ C'est ce qu'il convient maintenant de meitre au-dessus de toute contestation.
Il a été prouvé dans l'étude précédente, qu'à côté du monothéisme idolâtrique qui fut la religion de l'immense majorité de la famille d'Israël jusque vers les derniers temps de la monarchie, il se maintient constamment, malgrédes persécutions presque continuelles, un petit nombre d'Israélites se rattachant à la tradition mosaïque et formant une sorte de parti religieux dissident au milieu de la maison de Jacob. C'est à la tête de ce parti que se trouvent les prophètes; ils en sont les chefs, l'âme; et non-seulement ils sont en Israël les représentants du mosaïsme dont ils maintiennent la tradition, mais encore ils combattent pour son triomphe. On sait qu'après de longues épreuves la victoire leur resta.
L'enseignement des prophètes a pour but: 1® de renverser non pas seulement l'idolâtrie polythéiste, mais encore l'idolâtrie monothéiste, et 2^ de montrer
1 Eichhorn, Einleit, ins alte Tes^am., deuxième édition, t. m. p. S-i3.
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SUR LA HIBLE 343
la vanité de la confiance dans des moyens huntains, dans des alliances politiques avec les princes voisins, pour le salut et la prospérilé du petit peuple élu. Leur point d'appui dans cet enseignement se trouve dans les principes mosaïques.
Si les prophètes combattent l'idolàlrie, c'est parce que, avec Moïse, ils conçoivent Dieu comme TÊtre existant par lui-môme, ne pouvant être représenté par aucune figure sensible, et qu'ils regardent le culte rendu à des images comme un outrage à la divinité, le résultat d'une fausse notion de Dieu et la source de dangereuses erreurs.
On sait avec quelle éloquence ils flétrissent tout culte rendu à des images, et sur quelles raisons ils appuient leur jugement. «A quoi ferez-vous ressembler le Dieu fort? s'écrie Esaïe ; quelle ressemblance lui approprierez-vous* ?Le menuisier prend un chêne ou un cyprès; il en brûle la moitié au feu pour rôtir la chair qu'il mangera et pour se chauffer ; puis, du reste, il en fait un dieu pour lui être une image sculptée, il l'adore, il se prosterne devant lui, il lui fait sa prière et il lui dit: Délivre-moi, car lu es mon Dieu. Ils ne connaissent ni ne comprennent rien; on leur a couvert de plâtre les yeux, en sorte qu'ils ne voient point, et le cœur, en sorte qu'ils ne comprennent point. Nul ne rentre en soi-même, et n'a ni connais-
» EiaHe, xi, 18-25.
sance, ni intelligence pour dire: J'ai brûlé la moitié de ceci au feu; j'en ai cuit du pain sur les charbons, j'en ai rôti de la chair que j'ai mangée, et du reste en ferai-je une idole ? adorerai-je une branche de bois ' ? »
Que sont ces vaines images à côté de TÉternel ? Il n'y a point d'être semblable à lui; il est le Dieu de vérité, le Dieu vivant, l'auteur et le conservateur de toutes choses. Il a fait la terre par sa vertu, il a établi le monde par sa sagesse, il a étendu les cieux par son intelligence ^ a II est Jéhovah, déclare le prophète; c'est là son nom; il ne permettra point qu*on donne sa gloire à aucun autre être, ni la louange qui lui appartient à des images taillées \ »
N'est-ce pas là un écho du mosaïsme ? Quelle autre origine pourrait-on donner à ces enseignements sur Dieu que les nombreuses déclarations mosaïques touchant l'invisibilité de Jéhovah ?
C'est, d'un autre côté, de l'idée théocratique que partent les prophètes, quand ils renvoient les Israélites à l'Éternel commeàleur unique sauveur : a Confiez-vous à l'Éternel à perpétuité; le rocher des siècles est en l'Éternel, notre Dieu^» Mais cette protection est subordonnée à la fidélité des Israélites à observer
i EsatCy XLiv, 15-19; xlv, 20; JérémiCy x, 3-5. 11, 14, 15.
« Jérémie, x, 6, 10-13.
' Esaxe, xui, 8 ; Jérémic, xlvi, 18.
* Esaïe^ XXVI, 4.
les conditions de Talliance^ , et cette alliance est pour les prophètes celle que Dieu a traitée avec le peuple après la sortie d'Egypte*^ . C'est depuis cette époque que Jéhovah est le Dieu d'fsraëh c'est dans le désert qu'il Ta connu ^
Comme pour Moïse, Jéhovah est, pour les prophètes, le roi, le seul et véritable roi d'Israël. C'est par ce nom que le désigne Esaïe*. Ailleurs il s'écrie : aL'Élernel est notre juge, rÉlernel est notre législateur, l'Éternel est notre roi. C'est lui qui nous sauvera'.» Le roi d'Israël a pour nom, selon l'expression de Jérémie, l'Éternel des armées \ C'est sous ce titre que le désignent tous les prophètes\ Ils le représentent aussi comme l'époux et comme le père de la famille d'Israël^ ; mais ces expressions métaphoriques impliquent la même idée, l'époux et le père étant dans TOrient le roi de la maison.
Enfin, comme Samuel, ils tiennent l'établissement de la monarchie en Israël pour une infraction à une des clauses fondamentales de l'alliance. Ilss'accom-
* Esaie, xxxiii, 8; Jérémie, xi, 3 cl suiv. ; xxii, 8 et 9; xxxi^ 36-37; Ezéchiely xvi, 8; xvii, 15; xx, 37.
a Jérémie, xi, 3 et 4; xxxi, 32.
ô Osée, XII, 10 ; xiii, 4 el 5.
* Esa'ie, vi, 5; xliv, 6.
5 Ihid,, XXXIII, 22.
^Jérémie, xlvi, 18; xlviii, 15; li, 57.
7 Ibid., VIII, 19; x, 10; Sophon., m, 15; Malach,,i^ 14.
^ EscLxe, Liv, 5, 6; Lxiii, 16 ; Jérémie, xxxi, 9, 32.
346 K T U D R s CRITIQUES
modenl, il est vrai, aux circonstances; ils n'auraient pu d'ailleurs les changer. Mais, avec Osée, ils mettent dans la bouche de TÉternel ces paroles significatives: ce Je t'ai donné un roi dans ma colère \» Et Ton verra plus loin qu'ils espérèrent pendant longtemps pouvoir dominer la royauté et en faire un instrument de leurs idées religieuses.
Ces considérations suffisent déjà, ce me semble, pour nous montrer dans les prophètes les continuateurs de l'œuvre de Moïse. Il en est d'autres encore plus décisives peut-être, qui prouvent jusqu'à l'évidence qu'ils n'eurent pas d'autre mission que de conserver, propager et faire triompher le mosaïsme dans la famille d'Israël.
Il est possible qu'antérieurement à Moïse il ait existé en Israël des prophètes, c'est-à-dire des hommes inspirés défendant les vérités morales et religieuses. Il ne faudrait pas cependant en chercher la preuve dans le titre de prophète qui est donné, dans les traditions juives, à tous les patriarches^ C'est par un abus de langage et à une époque où les Juifs avaient perdu l'idée du rftle véritable du prophète et de la nature de son ministère, qu'ils ont appliqué cette dénomination à tous les personnages vénérés de leur histoire. Mais que le prophétisme ait existé
« 0«ee, xm, 11.
• Genèse^ xx, 7 .
OU non dans la famille d'Abraham, dans les temps antérieurs à rorganisation des tribus, après la sortie d'Egypte, c'est un fait que, depuis Moïse, il a été le continuateur et le défenseur de son œuvre, et qu'il ne s'est jamais proposé d'autre dessein que letriomphe de ses conceptions fondamentales .
Tout nous porte à croire que le législateur prit ses mesures pour que ses institutions ne périssent pas après lui. Ce fut bien certainement dans cette intention qu'il s'adjoignit soixante et dix collaborateurs, choisis parmi les anciens des différentes tribus^ et qu'il forma lui-même Josué longtemps à l'avance pour le mettre en état de lui succéder dans le commandement ^ Ces hommes auxquels Moïse avait confié le soin de défendre et de propager ses institutions, sont représentés par l'Écriture comme des prophètes '. Leurs successeurs furent des prophètes comme eux. Nous en avons la preuve dans l'histoire des temps qui suivirent la mort de Josué.
Le mosaïsme ne courut jamais de plus grands dangers que pendant les cinq siècles qui s'étendent de l'établissement du peuple élu dans la Palestine jusqu'à Samuel . On ne peut examiner le livre des Juges sans être frappé de son silence sur les institu-
« Exode, xvm, 18-26; Nombres, xi, 16, 17, 24, 25. • Exode, xyii, 14; xxiv, 13; Nombres^ xxvii, 18-23. » Nombres, xi, 26, et 29.
lions mosaïques. Elles n'y sont pas mentionnées une seule fois\ Ce n'est pas tout. Rien ne se fait, pendant celle période, conformément aux vues de Moïse. Son plan religieux et politique est absolument inconnu ou oublié.
Il n'est pas douteux que le législateur des Hébreux n'eût conçu le projet de réunir les enfants d'Israël en une nation compacte, autour d'institutions communes, et de les cantonner, loin de l'influence des peuplades idolâtres, dans le petit pays de Canaan, où, purs de tout mélange et sans contact avec les étrangers, ils pussent suivre l'impulsion qu'il leur avait imprimée. Cet isolement avait été à ses yeux la condition indispensable du succès de son entreprise; et ce fut sans le moindre doute pour atteindre ce but, qu'il ne recula pas devant des mesures d'une rigueur extrême, mesures qui, du reste, il faut, le reconnaître, étaient dans les mœurs du temps. Ceux qui furent après lui à la tète d'Israël ne semblent pas avoir compris cette combinaison. Les Israélites s'établirent, il est vrai, dans la terre de Canaan; mais ils y laissèrent subsister à côté d'eux les habitants antérieurs. La famille d'Israël se trouva par là divisée en fractions éparses au milieu de populations d'une origine différente, et, ce qui était plus dangereux, elle resta ouverte à toutes les
> Munk, La Palestine, p. 230.
influences étrangères que Moïse avait voulu écarter au prix des plus grands sacrifices. Les tribus isolées s'accoutumèrent à séparer leurs intérêts particuliers (le ceux de Tensemble de la nation. Chacune pourvut comme elle l'entendit à son propre salut '« Elles en vinrent même parfois à se traiter en ennemies et à s'armer les unes contre les autres;'.
L*oubli des idées religieuses de Moïse ne fut pas moins profond. Malgré les défenses formelles de la Loi % les Israélites s'allièrent par des mariages avec les peuplades étrangères au milieu desquelles ils vivaient*, et, avec le lien de famille, le lien religieux qui devait les unir se relâcha, quand il ne se rompit pas entièrement. Le monothéisme antique s'obscurcit. Le culte des idoles s'établit à côté de celui de Jéhovah^ ; il le remplaça en plus d'un lieu^ L'idolâtrie dressa même ses autels au foyer domestique des héros qui avaient affranchi les tribus d'Israël '.
Le mosaïsme a-l-il donc péri au milieu des agitations sans fin de ces cinq siècles de désordres? On ne saurait le croire : s'il avait disparu tout entier, comment reparaîtrait-il plus tard avec Samuel? Par
i Juges, I, 3-32.
« Ibid., XII, 1-6; XX, 14-48.
» Exode, XXXIV, 16; Deutér., vu, 3 et 4; xxiii, 3.
« Juges, m, 6.
» Ibid,, XVII,' 1-6; xviii, 17 et suiv.
6 Ibid., Il, 11-13, 19; ni, 7; viii, 33; x, 6.
■ ' Ibid.y VIII, 27,
350 KTTDES CRITIQUKS
qui donc a-t-il été conservé ? On peut répondre sans hésiter : Par les prophètes. C'est ce qui ressort avec une complète évidence de quelques indications du livre des Juges et du premier livre de Samuel.
Il est vrai que de Moïse à Samuel, les prophètes n'ont pas dans l'histoire des Hébreux la place considérable qu'ils y occuperont plus tard. Leur action paraît ne s'être exercée que dans un cercle fort restreint. Elle n'eut pas, à ce qu'il semble, une influence décisive, il s'en faut de beaucoup, sur la marche des événements, pendant cette longue époque de troubles et d'anarchie. On ne saurait, dans tous les cas, s'étonner que leur souvenir ait été en partie effacé par les traditions relatives aux hauts faits des héros nationaux, des Gédéon, des Jephté, des Samson. Les exploits des guerriers qui rendirent à diverses reprises l'indépendance aux descendants d'Israël, devaient faire une bien plus vive impression sur l'imagination populaire que les exhortations trop souvent importunes des hommes de Dieu. Les prophètes ne sont pas cependant tout à fait oubliés dans les traditions de cette période, et les quelques hgnes consacrées à leur mémoire suffisent à l'historien pour se rendre compte de l'œuvre qu'ils accomplirent depuis la mort du grand législateur jusqu'à la réforme opérée par Samuel.
Deux générations environ après la mort de Josué, un envoyé de l'Éternel vient de Guilgal accuser les
Israélites d*avoir violé TaHiance que Dieu avait traitée avec eux\ Son langage est entièrement analogue à celui que tiendront, sous les rois, les prophètes d'Israël et de Juda. L'envoyé de l'Éternel part de ridée mosaïque d'une alliance traitée entre Dieu et le peuple élu. Il nous apparaît par conséquent comme un représentant légitime du mosaisme.
Plus tard, un autre prophète reproche à Israël sa désobéissance aux prescriptions de l'ÉlerneP. Il n'en appelle pas, il est vrai, comme le précédent, à l'alliance de Jéhovah avec la famille de Jacob. Son discours est cependant si fortement empreint d'une couleur mosaïque bien prononcée, qu'il porte avec lui la preuve que les institutions de Moïse n'étaient pas étrangères à cet homme de Dieu.
Enfin, pendant la jeunesse de Samuel, un troisième prophète paraît sur la scène. Il vient annoncer au sacrificateur Héli que les débordements de ses fils ont rompu la promesse que l'Éternel avait faite à sa maison \ Ses paroles, dictées par le même esprit qui respire dans les discours des deux prophètes du livre des Juges, montrent assez qu'il puisait ses inspirations dans le mosaisme.
Voilà donc, dans cette période et à des moments éloignés, trois prophètes qui, par leurs discours, et
* Juges, II, 1-3, 20 et 21.
« Ibid., VI, 7-10.
s I Samuel, ii, 27-36.
on peut ajouter par leurs actes, ne diffèrent à peu près en rien des prophètes postérieurs, et qui se présentent à nous au même titre que ceux-ci, comme les continuateurs de Tœuvre de Moïse. Leur langage suppose nécessairement le mosaïsme, et quand on voit que de leur temps il est entièrement inconnu à tout le reste des descendants d'Israël, n'est-on pas forcé d'admettre non-seulement qu'il leur était familier, mais encore que c'est par eux qu'il fut transmis aux générations suivantes? Samuel, qui était un prophète comme eux , le reçut certainement de leurs mains, ou, pour mieux dire, il le recueillit comme un précieux héritage des hommes de Dieu qui l'avaient précédé, et qui en avaient conservé le dépôt pendant cinq siècles.
Le prophétisme hébreu, dans le sens propre du mot, date donc de Moïse ; il dure pendant tout le temps que le mosaïsme n'est en Israël qu^un idéal méconnu ; il s'éteint dès que la loi est acceptée unanimement par toute la famille de Jacob, après la restauration de Jérusalem par Esdras et Néhémie. Que conclure de là?
Si, depuis Moïse jusqu'à Esdras, la voix des prophètes n'a pas cessé de se faire entendre , c'est qu'aussi longtemps que le peuple n'a pas adopté les institutions mosaïques, il a fallu lutter et combattre pour elles. Et si depuis Esdras, le prophète disparait et cède la place au docteur de la loi, c'est
qu'une fois que la cause du mosaïsme est gagnée , il n'est plus besoin qu elle soit plaidée.
N'y a-l-il pas là une preuve évidente que le prophète ne fut que le défenseur et l'avocat de la législation mosaïque? Tant qu'elle fut en danger et qu'elle rencontra des oppositions considérables, les hommes pieux en Israël furent obligés de la soutenir; ce fut l'époque des prophètes. Aussitôt qu'elle fut devenue la règle universellement acceptée de la vie (out entière de la famille de Jacob, les hommes pieux en Israël n'eurent plus qu'à l'expliquer, qu'à la commenter; ce fut l'époque des docteurs de la loi.
Le nom même par lequel le prophète est désigné dans les livres saints, nous conduit à ne pas lui at-
tribuer d'autre fonction. Le mot JVafef, **M, que ,
d'après les Septante \ nos versions rendent par prophète , n'emporte nullement l'idée de prophétie , dans le sens de prédiction de l'avenir. C'est un fait aujourd'hui incontesté, même dans le camp de l'orthodoxie. (( Il est reconnu, dit Sack, que les mots nabi, nabia, 7wpo(pinTYi;, irpoçYiTeueiv, TupocpyiTeia, désignent moins la prédiction que l'action de parler sous
^ Les Septanle traduisirent le mot hébreu Nabi par le mot grec «pocpi^TYj;, mot qui éiait usité dans la littérature grecque pour désigner soit un homme inspiré des dieux, soit celui qui prédisait ou devinait des choses cachées ou futures, soit encore le prêtre chargé de l'initiaiion des mythes. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. n, p. 397, 498, 499 et 504.
354 ÉTUDES G U I T 1 Q U E s
une influence divine'. » Le nabi est donc un orateur qui défend, expose el explique la loi mosaïque, ou encore un poêle qui en célèbre les vertus et les bienfaits, et en recommande la pratique. Tel est le sens de ce mot. C'est dans cette acception qu'il se présente dès l'origine du mosaïsme.
Quand Moïse, craignant de ne pas être à la hauteur de la tâche que lui impose l'Éternel , cherche à s'excuser en alléguant la difficulté qu'il éprouve à parler, Dieu lui dit : a N'y a-l-il pas Ion frère Aaron, » le lévite? Je sais qu'il parle bien. Il parlera pour )) toi au peuple, il te servira de bouche et tu lui ser- » viras de Dieu ^ ; » ou , comme le porte un autre récit de ce même fait : « Voici , je t'ai établi pour » Dieu sur Pharaon , et ton frère Aaron sera ton )) nabi (ton prophète) \ » c'est-à-dire, comme traduit Onkelos, « il te servira d'interprète. »
Le sens de ce passage ne peut donner lieu à la moindre équivoque. Moïse conduira la grande entreprise de la délivrance de la famille de Jacob , remplissant dans toute cette affaire le même office que Dieu exerce dans la direction de l'univers ; mais, comme il n'est pas doué du talent de la parole, son frère Aaron parlera pour lui el exposera ses projets.
Christliche Apologelik^ p. 206, noie.
« Exode, IV, 44 et 16.
5 ExodCy VII, 1 cl 2.
Ce qu'Aaron est ici pour 'Moïse, le prophète de rÉlernel le sera pour Dieu. Sa fonction est de parler au non) de Jéhovah, de faire connaître sa volonté, en un mot, pour me servir d'une expression biblique, d'être sa bouche \ C'est dans ce sens qu'il est appelé tantôt homme de Dieu% tantôt messager, envoyé de l'ÉterneP. Les discours qu'il prononce, les enseignements qu'il donne au peuple, il ne les tire pas de son propre fonds ; c'est, comme il s'exprime, une charge que Dieu lui impose ^ On comprend très-bien ce que signifient ces expressions chez un peuple qui, comme l'avait déjà fait remarquer Spinoza % rapporte tout directement à Dieu, sans s'arrê ter aux causes moyennes et naturelles. L'exhortation du prophète est le cri spontané, involontaire de sa conscience. Une force intérieure l'oblige à élever la voix à la vue de la violation des commandements de l'Éternel, quels que soient les périls que son zèle pour la loi sainte puisse attirer sur sa lête^ Ce mouvement auquel il est entraîné, que peut-il être, sinon le résultat d'une impulsion divine, d'une vé-
i Jérémie, xv, 19; Esaïe XLiii, 27.
« 1 RoiSj XIII, 1 et suiv., xvii, 24; 2 Rois^ 1, 9, iv, 9, elc ^ Malach.y m, 1; Haggée^ i, 13; 2 C^ron., xxxvi, 46. 4 Jéremie^ xxiii, 32-58; Malach, i, 1.
* Œuvres^ Irad. franc., l. i. p. 69.
« Nicnieyer, Charakteristik der Bihel^ L v, p. 272, 273, 295-299.
rilable inspiration de Tesprit de justice et de sainteté?
Il est vrai que le prophète est désigné parfois par le nom de voyant \ dénomination qui le rabaisserait au niveau des devins païens, et renfermerait son rôle dans l'exercice d'une vulgaire mantique, si elle pouvait être considérée autrement que comme l'expression de l'opinion de la foule superstitieuse. Ce n'est que dans l'époque barbare des juges qu'ils furent appelés de ce nom \ Faut-il en conclure , comme le suppose M. Kœster % qu'ils n'étaient alors en réalité que des devins, et qu'ils ne s'attribuaient pas eux-mêmes d'autre prérogative que celle délire dans l'avenir? Je ne saurais adopter celte explication. Ce que j'ai rapporté des prophètes dont il est parlé dans le livre des Juges et dans le premier Hvre de Samuel, prouve incontestablement qu'ils se regardaient comme les mandataires de l'Éternel, et qu'ils prétendaient remplir un ministère entièrement analogue à celui qu'exercèrent plus tard les prophètes d'Israël et de Juda.
» HNI, nVn, 1 Sam., IX, 9, 10; 2 Sam., xxiv, 11 ; 2 Rois
xvii, 13.
« La dénominatiOD HKI fut employée de nouveau, après le retour de la captivité de Babylone, par suite d'une tendance à ressusciter les anciennes formes de langage, tendance qui s^expliquc d'elle-même à une époque de restauralion. 1 Chroniq,^ ix, 22; 3171, 9; XXVI, 28; xxix, 29; 2 Chron., xvi, 7, 10; xxxni, 19.
" Kœster, Die Propheicn desalten und neuen Testam., p. <87.
Ce nom de voyant leur fut donné par la foule ignorante et grossière, qui les assimilait aux devins des peuplades cananéennes. Les hommes de Dieu tranchaient trop fortement sur le reste du peuple, pour ne pas devenir des objets d'une crainte superstitieuse. Ce qui frappait le peuple d'étonnement, c'était moins leur fidélité aux traditions mosaïques et leurs sentiments véritablement Israélites, que leurs connaissances supérieures et les dons surnaturels qu'on leur attribuait. On les regardait comme des êtres extraordinaires , en communication avec les puissances invisibles ; on admirait la facilité avec laquelle ils lisaient dans l'avenir et découvraient les mystères les plus secrets^ ; c'est par suite de celte opinion populaire , entièrement identique à celle que tous les peuples barbares se font de leurs devins, qu'on les appela des voyants.
Ce n'est qu'à ce point de vue qu'il convient de se placer pour se faire une image fidèle des hommes de Dieu. Si l'on s'en rapportait , pour juger Samuel , cet homme éininent qui allait entreprendre la régénération d'Israël , seulement à ce qui est raconté du voyant auquel le jeune Saùl s'adressa pour retrouver ses ânesses perdues % il serait certes difficile de distinguer ce second Moïse d'un vulgaire
* 1 Samuel^ ix, 6 el 7.
« 1 Samuel, ix, 9-14,20.
358 étudp:s critiques
sorcier*, et Ton resterait fort loin de la vérité.
Celte dénomination populaire de voyant n'était pas acceptée par les prophètes ; ils se désignaient eux-mêmes, dès les temps les plus reculés, par le nom de nabi. Deux faits le prouvent. Le premier, c'est que cette dénomination de voyant tomba en désuétude dès que le prophétisme eut pris, par les soins de Samuel, la place que le mosaïsme lui assignait dans la maison de Jacob. Le second, c*est qu'elle resta comme une appellation ironique et méprisante, dont les adversaires des prophètes affectaient de se servir à leur égard ^ Ajoutez enfin que, quand on voit le prophétisme hébreu toujours identique à lui-même, depuis Moïse jusqu'à Maiachie, et ne se distinguant, selon les âges, que par ses différents degrés de développement, on est forcé d'admettre que son nom n'a pas plus varié que la nature même de la fonction qu'il a été appelé à remplir.
On est ainsi conduit à voir dans les prophètes les interprètes de la loi, les avocats de la théocratie. Ils poursuivaient l'accomplissement de l'œuvre de Moïse à peu près comme les théologiens et les prédicateurs chrétiens travaillent, dans l'économie nouvelle, à l'affermissement de l'œuvre de Jésus-Christ. Con-
• Knobel, Der Prophetismus der Hebrœer^ l. i, p. 50 ; Nœlieke, die ait testament lichc Literatur, |». 199.
* Àmos, vil, 12.
SURLABIBLE 359
sidéré de ce point de vue, le prophétisme fut, au milieu des Hébreux, ce que le ministère évangélique est parmi les peuples chrétiens. C'est là un rapprochement sur lequel la plupart des théologiens aileniands se plaisent à insister. 11 est certain que les prophètes exercèrent dans la famille d'Israël un ministère spirituel. Ils combattirent constamment pour les principes religieux et moraux, tels qu'ils étaient compris, tels qu'ils pouvaient l'être dans l'Ancienne Alliance ; et, dans ce combat, ils n'eurent d'autre arme que la parole, d'autre autorité que la valeur morale de leurs enseignements, a Pour désigner un discours dont les choses divines sont le sujet, on se servait chez les Hébreux, dit Herder, du mot pro^ phétiser, comme on emploie parmi nous celui de prêchera )) Le prophète peut donc être regardé comme le prédicateur de l'Ancienne Alliance ^
Est-il nécessaire d'ajouter que la prédication prophétique fut nécessairement en harmonie avec le génie de la famille d'Israël, et avec l'état intellectuel et moral où elle se trouvait sept ou huit siècles avant Tère chrétienne?
Sans doute, comme le prédicateur chrétien, le prophète hébreu est le défenseur des idées morales et religieuses. Il s'élève avec indignation contre les
» Uist, de la poésie he'br,, p. 308 et 309.
* De Velle, Opuscula academicat p. 169 et suiv. ; Knobei, Der Prophetismus der Hebrœer., t. i, p. 209.
vices de son temps \ II recommande sans cesse la justice ^ la véracité% la bienveillance \ Il ne perd jamais de vue ce qui constitue à ses yeux Tidéal de la vie du véritable Israélite : je veux parler de la fidélité à l'alliance que Jéhovah a contractée avec la maison de Jacob. Et cette fidélité , il l'entend dans un sens spiritualisle déjà fort élevé. Ce n'est pas, en effet, une pratique simplement matérielle des cérémonies mosaïques que demandent les prophètes , du moins ceux qui appartiennent à l'époque la plus florissante du prophétisme, c'est-à-dire Osée , Michée, Esaïe, Jérémie. Attachés plus encore à Tesprit qu'à la lettre de la loi, mettant au-dessus des actes du culte les sentiments pieux et la pureté de la conscience % ils insistent avec force sur ce qu'on pourrait appeler la sanctification. Si le mot leur est encore inconnu, l'idée qu'il représente leur est du moins familière, et l'on peut dire que, sous ce rapport, leurs enseignements forment une sorte de terme moyen entre le mosaïsme et le christianisme.
« Esa'ie, v., 18-23; xxviii, i, 3, 7, 8 ; xxix, 20, 21 ; Amos, V, i4, 15; Michéc, m, 2 ; vu, 3-6; Jérémie, iv, 32.
* Esaie, V, 23 ; ux, 4, 8, 9, 14; Michée, vi, 11, 12; vu, 3.
^ Jérémie y v, 2; ix, 5; Esaie^ ix, 16, lix, 3, 13; Osée, m, 2; X, 13; xii, 2.
^ Esaiey Lviii, 7; yeremie, xxii, 13-17; Ezéchiel, xxii, 12,29.
* Esaïe, XXIV, 13 ; lviii, 2-14; Osée^ vi, 6; A/ichée, vi, 6-8; Ezéchiely xviv, 10, clc.
Mais à part ces traits généraux » la prédication prophétique ne ressemble en rien à Tidéal que l'on se fait aujourd'hui de l'éloquence sacrée. Le discours du prophète se rapproche plus du drame que de la simple exposition d'une vérité religieuse ou morale. Des actions symboliques viennent parfois en aide à la parole \ Après avoir annoncé aux Hébreux que Dieu, fatigué de leurs transgressions, va frapper la nation tout entière, Jérémie brise devant l'assemblée des pères de famille un vase de terre, et il s'écrie : ce Ainsi a dit l'Éternel des armées : Je » briserai ce peuple comme ce vase a été brisé, sans » qu'il puisse jamais être rétabli ^ »
Les discours des prophètes sont empreints de la violence de la passion ordinaire aux époques barbares, comme aussi aux temps agités par de grands mouvements politiques ou religieux. Les hommes de Dieu ne prennent guère la parole que dans des moments de crise ou d'émotion populaire. Ce n'est pas à un jour déterminé, à une heure fixe, dans un lieu convenu, que leur voix s'élève au milieu de la foule. Le prophète parle, quand les événements l'exigent, dans la place publique, sur le seuil du temple, dans le tumulte des canips. Il est l'homme des circon-
* 1 /îow, XI, 29-39-, yeremtc, xxvii, 2el suiv.; xxvni, 10-14; Ezéchielf v, 1-4.
• Jérémie, xix, 1-13.
*ifi2 ÉTUDES CRITIQUES
slances. Il ne discute point ; il ne s'engage pas dans des déductions habilemenljiées. Quoique préparée \ sa parole n'a rien d'artificiel ; elle est le cri de l'âme ; elle éclate en images ; elle déborde comme les sentiments dont il est plein. Son geste est animé: il chante plutôt qu'il ne parle. C'est ainsi que devaient s'exprimer les héros d'Homère. Il n'y a pas d'autre éloquence dans les âges héroïques.
Ces grands mouvements d'exaltation religieuse amenaient souvent des catastrophes tragiques. l>e peuple ne restait jamais indifférent à cet ardent langage. Tantôt il courbait la tête sous le poids des reproches de l'homme de Dieu ; tantôt il s'emportait contre lui en imprécations et en menaces. Le prophète parvenait-il à se rendre maître des esprits, il procédait aussitôt à l'extermination des prêtres de Baal et à la destruction des autels élevés aux idoles^
t Les prophètes n'élaienl pas toujours des improvisateurs, comme on Ta souvent soutenu. Ils travaillaient leurs discours avec soin probablement avant de les prononcer, et certainement quand, après les avoir prononcés, ils les mettaient en écrit. On sait par f xemplc que Jérémie fil, la quatrième année de Jéojakim, un résumé de tous les discours qu*il avait déjà fait entendre, et qu'il chargea Baruch, qui l'écrivit sous sa dictée, de le lire devant le peuple assemblé. Cette lecture produisit une sensation extraordinaire. Le manuscrit fut porté au roi, qui le lacéra et le jeta au feu. Mais Jérémie en fit exécuter une nouvelle copie par Barucli, et y ajouta, dit le texte sacré, beaucoup d*auires discours semblables. Jérémie ^ xxxvi.
* 1 Rois, xvni, 40.
SUR LA ninLK 363
Sa voix restail-elle impuissante, il était alors obligé de se dérober à la fureur populaire et de chercher son salut dans les montagnes et le désert\ Ce fut surtout dans le royaume d'Israël que la parole des prophètes souleva de fréquents orages. L'idolâtrie, favorisée par les vues politiques des rois\ avait jeté là de profondes racnies. La lutte engagée contre elle par les défenseurs du monothéisme mosaïque y fut toujours par cela même d'une violence extrême.
Les prophètes exerçaient cependant d'ordinaire un puissant prestige sur le peuple. La légèreté, la dépravation des mœurs, les mauvais exemples l'entrainaient constamment à l'idolâtrie; mais, au milieu de ces égarements, il conservait toujours une crainte étrange de ces hommes qu'il croyait en communication immédiate avec- l'Éternel, qu'il regardait du moins comme ses ministres et ses représentants sur la terre. Aussi fut-il souvent accessible à la prédication des prophètes, et plus d'une fois, contrit et repentant, il leur prêta son aide pour relever les autels de Jéhovah. Malheureusement l'habitude l'emportait bientôt sur les bonnes résolutions, et là piété d'Éphraïm et de Juda se dissipait comme la rosée du mâtiné
La résistance la plus forte à la prédication pro-
I { RoiSy XIX, 3, 4, 10.
« 1 Rois, XII, 26-33.
* Osée, VI, 4.
364 ÉTUDE SCRITIQUES
phétique venait d'en haut, des rois et de leurs favoris. J'ai déjà fait remarquer qu'il entrait dans la politique des rois d'Israël desoutenir l'idolâtrie, politique qui s'explique par le besoin d'élever une barrière infranchissable entre leurs sujets et les habitants du royaume du Juda. Les prophètes soutinrent une lutte acharnée contre eux. Ils y périrent par centaines \ sans laisser vaincre leur constance par les supplices, mais aussi sans obtenir jamais aucun succès durable. Dans le royaume de Juda, où le culte lévitique rappelait au moins le nom de Jéhovah, et en un certain sens le côté extérieur du mosaïsme, ils rencontrèrent en général moins d'obstacles. Mais les rois, à très-peu d'exceptions près, les regardaient comme des censeurs importuns. Ils usèrent parfois de rigueur à leur égard ; mais la violence réussissant mal, ils leur opposèrent des prophètes mercenaires, vils courtisans qui exaltaient sans cesse toutes les mesures et toutes les entreprises des maîtres qui les payaient. Ces nouveaux ennemis ne furent pas plus ménagés par les hommes de Dieu que les rois et les grands du royaume.
Ces prophètes vendus à la politique des rois sont traités de prophètes de mensonge \ d'insensés*, qui
< 1 Rois, XVIII, 4, 13, 22.
« Jérémie, v, 31 ; Lament.y ii„ 14; Etéch,^ xiii, 9 ; xxu, 28, etc.
5 Ezéch,, xiii, 3; xxii, 25, 28; Osée, ix, 7, etc.
ne reçoivent aucune vision de l'Élernel, qui n'agissent et ne parlent que de leur propre mouvement^ , et qui égarent le peuple^ Les grands et les puissants sont représentés comme des loups qui ravissent leur proie, qui répandent le sang et détruisent les hommes pour amasser une fortune criminelle^ , comme des larrons qui aiment les présents, courent après les récompenses, ne font point droit à l'orphelin et restent sourds à la requête de la veuve*. (( Maintenant, écoutez ceci, dit Michée, chefs de la a maison de Jacob, et vous, conducteurs de la mai- » son d'Israël, qui avez la justice en abomination et » qui pervertissez tout ce qui est droit. On bâtit Sion. » de sang et Jérusalem d'iniquité. Ses chefs jugent » pour des présents, les sacrificateurs enseignent » pour un salaire, et sesprophètes prophétisent pour » de l'argent. C'est pourquoi, à cause de vous, ); Sion sera labourée comme un champ, Jérusalem » réduite en cendres, et la montagne du temple » transformée en une épaisse forêt\ »
11 est un côté de cette prédication sur lequel il convient d'arrêter encore notre attention : je veux parler de la forme de prédiction qu'elle revêt d'or-
« Jérémie, vi, 13; xxiii, 21 ; Lament.^ u, 9, 14. « Ezéchiel^ xiii, 2-9; Michée, ii, U; ni, 5.
^ Ezéchiely xxii, 27; Michée^ m, il.
* Esaïe^ I, 23; Jéremie, v, 28; Osée, iv, 18. 5 Michée^ m, 9-12.
dinaire. Le passage qui vient d'être cité en est un exemple. Le prophète annonce que, en punition de la dissolution morale et de Timpiété des grands, des sacrificateurs, des juges et des autres classes élevées de la nation, Jérusalem sera détruite ; et deux siècles après, elle le fut en effet. Dans une foule d'autres passages, d'autres prophètes annoncent la prochaine déportation des enfants d'Israël ; d'autres encore, le futur rétablissement delà nation. Y a-t-il là des prédictions dans le sens propre du mot? La critique le nie, et voici comment elle explique cette forme du discours prophétique.
C'est un fait connu que la notion de la nature de l'âme, aussi bien que celle de sa permanence consciente après cette vie, étaient forJL obscures pour les Hébreux ; ce ne fut guère que peu de temps avant l'avènement du christianisme qu'ils arrivèrent à la conception d'une rémunération et d'une punition, dans un monde à venir, de ce que chaque homme a fait pendant l'existence actuelle. Jusque-la, ils ne connaissaient d'autre sanction de la loi morale que les biens et les maux terrestres. C'est à ce point de vue que sont placés les prophètes \ Ils admettent, avec une pieuse confiance en l'action incessante de
« P«.,i, i-5; Lxxxix, 30-38; /cr., xvii, 5-8; Eiéch., m, 18- 22; VII, 19; xxxiii, 18-19, etc.
Dieu, que a la craiote de l'Élernel prolonge les jours, mais que ceux des méchants sont abrégés ^ . »
Ils n'ont point d'autre encouragement à donner aux pieux Israélites que la promesse d'une longue vie, d'une santé florissante, d'une nombreuse postérité, d'une prospérité soutenue ; ni d'autre punition à annoncer aux méchants et aux impies qu'une ruine complète, des infirmités, une vieillesse précoce, une mort prochaine Quand ils s'adressent à la nation tout entière, ils ne peuvent tenir qu'un langage analogue. Si la famille dlsraël est fidèle à l'Ëternel, elle prospérera : les pluies tomberont dans le temps favorable ; les champs se couvriront d'abondantes moissons ; le vin coulera à flots ; la paix régnera dans le pays ; l'aisance et le bonheur dans chaque maison. Si elle méprise, au contraire, le pacte qui la rattache à Jéhovah, tous les maux fondront sur elle : le ciel deviendra d'airain, la terre un sol aride et sablonneux ; la famine appellera la peste, et à ces deux fléaux se joindra celui de la guerre ; Dieu enverra la destruction sur les villes ; les Syriens, les Chaldéens, les Égyptiens, instruments de sa vengeance, déporteront au loin les Israélites infidèles. Si, instruits à l'école du (nalheur, les enfants de Jacob se repentent de leurs fautes et implorent avec des larmes la miséricorde de l'Éternel,
« Prov., X, 27.
Dieu, qui est abondant en gratuités, accueillera leurs supplications et les ramènera dans leur patrie, où ils retrouveront la prospérité des anciens jours, de ces jours de bonheur et de gloire dont jouissaient leurs pères sous le règne béni du pieux David.
Tel était le thème obligé de la prédication des prophètes; ils ne pouvaient, à leur point de vue religieux, en avoir d'autre. Et telle était la force même des choses, que ce thème, ils ne Tinvent^rent pas ; il date des premiers temps du mosaïsme et se trouve tout formulé dans le vingt-sixième chapitre du Lévitique, chapitre qui fut le type des exhortations prophétiques jusqu'à l'époque de la grande transformation de la famille d'Israël, après la captivité de Babylone^ .
Il faut conclure de là que lorsque les prophètes annoncent au juste qu'il lui arrivera du bien% et au méchant qu'il mourra par le souffle de la bouche de l'EterneP, ils expriment tout simplement cette éternelle vérité, que les efforts de l'homme de bien ne restent jamais sans récompense, et que la perversité doit toujours trouver sa punition. S'il y a une prédiction dans les nombreux passages prophétiques dont il est ici question, il faut reconnaître, du moins,
« Cœlln., Bihl. Theol.y l. i. p. 289; Knobel, Exodus und Leviticus erklœrt., p. 572, 573 ; Bible de Cahen^ l. m, p. 128.
« Esaïe, ni, 10; Ezéch., xviiu 5-9; Hahac»^ ii, 4.
5 Esaïe^ III, H ; xi, 4 ; Ezéch,^ m, 18; xviii, 10-13; xxxiii, 12-20.
qu'elle est de même nature que celle de la prédication chrétienne, quand elle enseigne que « la piété a les promesses de la vie présente aussi bien que celles de la vie à venir \ » et que le méchant n'échappera pas vraisemblablement dans ce monde aux angoisses de sa conscience, et certainement au juste jugement de Dieu dans l'éternilé.
Il est vrai que les menaces des prophètes ont reçu, dans un grand nombre de cas, leur accomplissement ; mais, sans m'arrêter à prouver qu'en vertu des principes incontestables de Tordre moral du monde, il en est nécessairement de même de toute prédication religieuse et morale, je me bornerai à rappeler ici une observation souvent présentée par les critiques bibliques. La plupart des événements qui sont l'objet d'une prédiction réelle des prophètes ne tombaient pas au delà des limites de la prévision humaine : on peut l'affirmer avec toute certitude de celles qui concernent la chute de l'odieuse famille d'Achab*, la mort d'Achazia\ la retraite de Rabsaké,. général de Sennachérib *, les funestes conséquences de l'imprudence d'Ezéchias, montrant ses trésors aux envoyés du roi de Baby-
« 1 Timoth., IV, 8.
« 1 Rois, XXI, 17-26; 2 «ois, ix, 1-10, 30-36; x, 1-11.
5 2 Rois, 1, 2 et 16.
^ 2 Rois, XIX, 7.
lone\ la mine de Jérusalem et du royaume de Juda, inévitable dans le conflit des Chaldéens et des Égyptiens % etc.
Sans rabaisser la valeur de cette observation, il convient cependant de rapporter en général ces sortes de prédictions au sentiment de justice distributive dominant chez des hommes qui jugeaient tout au point de vue religieux, sentiment qui était d'ailleurs fortifié en eux par les principes mêmes de la théologie hébraïque. Rien n'est d'une plus exacte vérité que la maxime du livre des Proverbes : « Le méchant fait une œuvre qui le trompe en définitive ^ » Telle était la règle des prophètes : ils pouvaient s'appuyer sur elle en toute confiance.
Cependant les prophètes, qui sont animés d'un sentiment si profond de l'esprit du mosaïsme, ne
* 2 Rois, XX, 12-19. Esaïe, xxxix, 2-7.
« Ibid,, XXIV, i-2C; Jér,, xxxvui, 2 cl 3.
s Prov,, XI 18. Celle maxime élail un axiome moral en Israël; elle revient dans les livres saints sous une foule de formes. P«. vu, 15; ix, 17; xxxii,10; xxxiv, 22; xxxvn, iO; Prov., m, 33; X, 24; XI, 5, 21 ; xiv, 32; xv, 6; xxiv, 20; Esate, III 1 i : xlviii, 2.
paraissent pas avoir eu une connaissance positive de son histoire. Ce qui peut le faire supposer avec quelque vraisemblance, c'est que ces hommes de Dieu, qui poursuivent avec un imperturbable acharnement l'œuvre de Moïse, ne font à peu près jamafs mention de ce grand législateur, qui en défmitive est leur maître. Son nom ne se trouve que deux fois dans les écrits des prophètes qui sont parvenus jusqu'à nous^; on ne le rencontre que dans trois psaumes ^' Il n'est question de la Loi que dans deux passages des livres historiques ^ dont la composition est rapportée aux prophètes, et des tables de pierre sur lesquelles le Décalogue était gravé, que dans un seul *. Une douzaine d'autres passages des écrits antérieurs à la captivité de Babylone parlent, il est vrai, soit de la loi de Dieu, soit de la loi mise en IsraëP ; mais il est facile de se convaincre par le contexte, que ces expressions sont employées pour désigner, non un code de lois écrites, mais les unes la loi morale inscrite par Dieu dans la conscience , et les autres une loi transmise par la tradition dans la famille d'Israël. Rien n'indique que les prophè-
« Esaïe, LXiii, 12 ; yer., xv, 1.
« Ps. cm, 7; cv, 26 ; cvi, 16, 23, 32.
3 1 Rois^ II, 3 ; 2 RoiSy xxiii, 25.
A 1 Rois^ VIII, 9.
B Ps. XXXVII, 34; lxxviii, 5, 7; cxix, 70-72; Prov^ xx\iii, 4, 7, 9 ; XXIX, 18 ; Esate, xlii, 21 ; /er., ii, 8 ; xvii, 18 ; Lament.y ii, 9; Ezéch.^ vu, 26, etc.
tes aient connu le Pentateuque, du moins le Pentateuque sous sa forme définitive et tel qu'il est depuis que Jes Juifs lui donnent le nom de la Loi et le
tiennent pour leur code sacré. Il est certain qu'il
n'y a pas dans leurs écrits la moindre allusion ni à l'histoire d'Adam et d'Eve, dont les noms ne se retrouvent même plus nulle part, dans les livres canoniques de l'Ancien Testament, en dehors de la Genèse \ ni à l'arbre de vie% ni à la tentation par le serpent, ni au déluge, ni à la tour de Babel, ni à aucune des grandes catastrophes qui marquèrent le séjour des Hébreux dans le désert, ni même à la proclamation de l'alliance sur le mont Sinaï. Et ce qui est bien autrement grave, les hommes de Dieu en Israël ne s'en réfèrent jamais, comme à une incontestable autorité, à une loi écrite, à une législation d'origine divine. Les fondateurs du christianisme en appellent à la Loi et aux Prophètes ; les écrivains chrétiens s'appuient sans cesse sur le texte de l'Ecriture; les prédicateurs musulmans citent continuellement le Coran^; les prophètes n'invoquent jamais, du moins directement, les ordonnances et la parole de Moïse.
* Le nom d'Adam se trouve dans /o6, xxxi, 33, mais sans allusion à Genèse^ m, 8-10.
« Les mois arbre de vie se rencontrent dans Proi?., m, 18; XI, 30; XIII, 12, mais dans un autre sens que dans la Genèse et sans allusion à l'histoire de la tentation et de la chute.
5 Bohlen, Die Genesis erklœrt; Einleit, p. cui.
Est-ce à dire cependant que les prophètes ne connaissent aucun des fragments qui sont entrés dans la composition du Pentateuque ? On ne saurait le prétendre, sans fermer les yeux à l'évidence. Sans doute la plupart des rapprochements que M. Hengslenberg a signalés entre des passages des écrits des prophètes et des passages du Pentateuque, sont ou forcés ou insignifjants^ ; mais il en est qui ont une valeur positive% et on ne peut se refuser à reconnaître que certaines parties de ces livres, entre autres le vingt-sixième chapitre du Lévitique, n'aient été les thèmes les plus ordinaires de la prédication des prophètes.
Il est probable cependanl que les principes et les détails essentiels du mosaïsme se conservèrent surtout parla tradition, du moins pendant l'époque qui s'étend de la mort de Josué à Samuel. Et cette tradition put se transmettre avec d'autant plus de facilité que, selon toutes les vraisemblances, les hommes de Dieu, pendant cette époque, formaient des sortes de congrégations et vivaient, non pas peutêtre eu communauté, mais réunis en des lieux, qui étaient déjà marqués d'un certain caractère de sainteté, ou auxquels leur séjour donna ce caractère.
f Hengstenberg, Die Authentie des Pentateuchs, 1. 1, p. 42 et suiv.
« Par exemple 0sec, ii, 1, comparé à Genèse^ xxii, 17; XXXII, 11; Osée^ ii 10, comparé à Lévit.y xxvi, 26, etc.
En général dans les âges héroïques, chez presque tous les peuples barbares, les jongleurs, les devins ou les sorciers, de quelque nom qu'on veuille désigner les hommes auxquels le sentiment religieux encore en état d'enfance attribue des dons surnaturels, constituent des associations \ Il en était ainsi, à ce qu'il paraît, chez les peuplades cananéennes, au milieu desquelles la famille d'Israël était dispersée à cette époque. Il est parlé, dans le livre des Juges, du chemin de la chênaie des devins \ On peut conclure de cette expression que les devins des Madianites et des Amalécites vivaient en commun ou du moins habitaient ensemble en des lieux écartés, situés sur les hauteurs, et propres, par leur solitude, à en imposer à la crédulité publique. Les prophètes hébreux adoptèrent cette manière de vivre. Nous savons du moins qu'il en fut ainsi après SaqQûel', et, si l'on tient compte de la persistance des coutumes dans ces temps et dans ces lieux, on sera porté à admettre que les prophètes antérieurs à Samuel ne différaient pas sensiblement de ceux qui vécurent après lui. Ce que le livre des Juges nous
i Beiij. Conslanl, De la Religion^ t. i, p. 320-322, et surtout la note i.
, f JugeSy IX, 37.
3 1 Samuel, x, 5, 10-12; xix, 19, 20; 1 RoiSfXnu 11; 2 Rois II, 3, 5, 15-18; IV, 25.
sua LA in BLE 375
raconte des premiers peut nous confirmer dans cette opinion.
L'envoyé de TÉternel dont il est parlé dans le chapitre second de ce livre, vient de Guilgal, lieu qui fut plus lard un des principaux centres du prophélisme , et qui Tétait sans doute déjà à cette époque. Cette ville, ou pour mieux dire celte bourgade, était bien qualifiée pour être un centre de prophétisme. Josué y avait résidé longtemps^ ; Tarche sainte y fut déposée plus longtemps encore *; le mosaisme devait y avoir laissé des traces profondes, et le mosaisme était à cette époque inséparable du prophétisme. On n'a aucune indication sur le lieu où résidaient les deux autres prophètes dont il est parlé dans le chapitre sixième du livre des Juges et dans le chapitre second du premier de Samuel. Mais les faits auxquels ils prennent part se passent également dans des localités voisines de Guilgal et renommées dans les annales du prophétisme. L'on peut conclure de là, ?vec quelque vraisemblance, qu'alors, coinme sous les rois d'Israël, Béthel, Guilgal, Jéricho ; Galaad, consacrés dans l'opinion publique comme des sanctuaires, étaient les résidences des corporations de prophètes.
Avec le xi® siècle avant l'ère chrétienne, une pé-
t Josuéy IV, 19,20; ix, 6; x, 6, 9, 15.
t Sam.^ X, 8; xi, 14; xv, U. Theatrum terrœ sanctœ^ auctore Christ, Adrichonio^ p. 17, 6.
riode nouvelle s'ouvre dans l'histoire de la famille d'Israël'. Le peuple hébreu avait acquis une certaine homogénéité. Les peuplades étrangères auxquelles il était mêlé depuis son entrée dans la terre de Canaan avaient été en partie chassées, en partie soumises. Les Philistins, ses ennemis les plus redoutables, venaient d'être réduits à l'impuissance de lui nuire de longtemps^ Le moment semblait favorable pour grouper toutes les tribus autour de Jéhovah et pour les organiser d'après les principes mosaïques. Samuel conçut le dessein d'entreprendre cette tâche. Ses alliés, dans cette entreprise, étaient naturellement les hommes qui avaient sauvé les traditions mosaïques d'une perte presque inévitable au milieu des troubles du temps des juges. Malheureusement le nombre des prophètes était peu considérable en ce moment. La prophétie, nous disent les livres saints, était devenue rare en IsraëP. Le premier soin de Samuel dut être de la réveiller et de lui donner en même temps une plus claire conscience de sa mission. C'est le but qu'il semble s'être proposé en établissant ces congrégations de pieux Israélites qu'on désigne sous le nom d'écoles de prophètes, ou du moins, si elles existaient déjà,
i Evvald, Geschichte des Volks Israël^ l. il, 553 et 554 « 1 Samuel, vu, 3-14.
' 1 Samuel, m, 1.
ce qui est vraisemblable, en leur donnant une nouvelle vie,
La question des écoles des prophètes a été longuement débattue. Les théologiens orthodoxes sont en général disposés soit à en nier l'existence, soit à en restreindre l'étendue et Tinfluence. C'est là une conséquence presque nécessaire de l'idée qu'ils se font du prophétisme. Il est clair en effet que, si l'on considère les prophètes comme des organes plus ou moins passifs de la Divinité, il doitrépugner d'admettre qu'ils se formaient à leur ministère par des études et des moyens naturels et ordinaires. Les théologiens qui, au contraire, ne veulent voir dans le prophétisme qu'un phénomène psychologique et moral, et dans les prophètes que des Israélites dévoués et pieux se consacrant à la défense de la religion nationale, trouvent fort naturel, regardent même comme une indispensable nécessité que ces hommes de Dieu se préparassent à la mission difficile que leur imposait leur conscience, par un travail capable de développer les facultés de leur esprit.
Qu'il ait existé des écoles dans lesquelles on se formait au ministère prophétique, c'est ce qu'il me semble difficile de contester. Les nombreux passages dans lesquels il est question des fils de prophètes \ ou, comme on s'exprimerait en notre langue, des
« i RoiSy XX, 35; 2 Rois, ii, 3, 5, 7. IB; iv, i 38-40; vi, 1
disciples des prophètes, ne permettent pas d'élever le moindre doute sur ce point. Et ce ne sont pas là les seules indications que contiennent les livres saints sur ces établissements ; on en aura bientôt la preuve. Mais quand il s'agit de rechercher quelle en était l'organisation et quel était l'enseignement qui s'y donnait, on est bien vite arrêté par cette raison toute simple que les documents font défaut.
Dès la fin du siècle dernier, Niemeyer faisait remarquer combien il est difficile de hasarder des conjectures sur les quelques données qu'on peut recueillir sur ce sujet dans le premier livre de Samuel et dans le second livre des Rois\ Encore ces données sont peu précises, par suite de cette circonstance qu'il n'est jamais parlé de ces écoles que d'une manière incidente.
Tout ce qu'on peut affirmer sur ces établissements avec certitude, se borne aux points suivants. Un prophète déjà célèbre était à leur tête ; les livres saints le disent positivement de Samuel % et la manière dont il est parlé des rapports des fils de prophètes avec Élie et Elisée ne permet pas de douter que ces deux grands prophètes n'aient été les direc-
IX, 1. Il est question de compagnies de prophètes dans i Sam.,