‹ Études critiques sur la Bible: Ancient TestamentChapitre 14 sur 17 · X, 5, 10; XIX · texte numérisé non relu

X, 5, 10; XIX

* Niemeyer, Charakterisiik der Bihelf l. v, p. 253 et suiv. s i Samuel, xiv, 20.

SUR LA IHBLE 379

leurs de congrégations d'aspirants au ministère prophétique. Tout semble prouver que les disciples des prophètes habitaient ensemble et mangeaient à une table commune \ Saint Jérôme est parti de là pour comparer ces écoles à des couvents ^ Mais la comparaison manque de justesse, car le célibat n'était pas imposé aux iils des prophètes % et il parait que la communauté se composait, non pas seulement des disciples des prophètes, mais aussi de leurs familles.

Ces écoles, ou du moins les principales d'entre elles, étaient établies à Rama\ àBetheP, à Jéricho^ et à Guilgal \ c'est-à-dire dans les lieux qui, je l'ai déjà indiqué, semblent avoir été, depuis les premiers temps de rétablissement des Israélites dans la terre de Canaan, des sanctuaires, dans lesquels le mosaïsme s'était conservé sous la garde des hommes de Dieu '.

On peut regarder comme positif qu'elles ne sur^ vécurent pas à Elisée. Deux faits peuvent du moins nous le faire croire. D'abord, il n'en est plus ques-

< 2 Rois, II, 3, 5, 15 ; iv, 38-40 ; vi, 1 et 2..

* EpistoL ad, Rustic, Monach, et Epislol.^ ad, Paulin. 5 2. Rois, IV, 1 , 5 et 7.

* 1 Samuel, xix, 19 et 20.

8 2 Rois, II, 3.

« 2 Rois, n, 5 et 18.

j 2 Rois, IV, 38 " Ewald, Geschichte des Volks Israël^ t. m, 505 et 506.

tion ni dans les récits bibliques qui se rapportent à des temps postérieurs, ni dans les écrits qui nous restent d'Esaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel et des douze petits prophètes. Ensuite on sait d'une manière certaine qu'Amos, Esaïe, Jérémie et Ezéchiel ne se formèrent pas à leur ministère dans des écoles prophétiques \ et il est probable qu'il en fut de même des autres hommes de Dieu qui vécurent du huitième siècle avant Tère chrétienne jusqu'à l'époque de la captivité de Babylone. Rien ne prouve du reste que, même à l'époque où existaient ces établissements dont la fondation est attribuée à Samuel, tous les prophètes y aient reçu leur éducation. Tout Israélite inspiré par sa piété pouvait prendre la parole pour la défense de la loi, et l'on peut supposer avec quelque vraisemblance que dans tous les temps il y a eu des prophètes qui se sont consacrés à cette œuvre spontanément, sous la seule inspiration de leur conscience.

En dehors des faits que je viens d'indiquer, tout le reste n'est qu'un vaste champ d'hypothèses.

11 y aurait cependant un grand intérêt à connaître l'enseignement qui était donné dans ces écoles; mais on est réduit ici à des conjectures plus ou moins satisfaisantes. Plusieurs critiques bibliques ont pré-' tendu que la musique y occupait une place impor-

< AmoSt vu, 44; Esa'ie^ vi; Jer., i, 1 ; Ezéch.^ i, 1-3.

tante ^ c'est probable; la musique et la prophétie se soutenaient muluellement^ Mais l'enseignement par lequel on préparait les futurs prophètes à leur difficile ministère ne se bornait pas certainement à Tart du chant et de la musique instrumentale. Faut-il admettre, avec de Wette, qu'ils étaient également formés à Tart de la parole et surtout à la poésie lyrique^ ? On pourrait d'autant mieux supposer qu'ils recevaient quelque instruction littéraire, qu'on sait qu'un grand nombre de prophètes écrivirent les annales de leur nation*, et* qu'à vrai dire presque toute l'ancienne littérature hébraïque , ou du moins presque tout ce qui nous en reste, est de leur main.

Il semble qu'on devait avant tout les initier à la connaissance des traditions nationales, et des idées qui constituaient la base de la religion et de l'ordre social du peuple d'Israël. Le prophétisme hébreu n'était pas seulement une manifestation de la conscience religieuse en généra^ il avait un programme arrêté dans ses points essentiels , programme qui se composait de l'ensemble des conceptions théocratiques. Est-il possible d'admettre que les jeunes prophètes ne fussent pas familiarisés de bonne heure

1 Eichhorn, Allg, Bihlioih. der biblischen Litterat., t. x, p. 1098.

< 1. Samuel, x, 5; 2 Rois, m, 15.

5 De Welte, Comment, iiher die Psalmen ; Psalm., 32. * 2 Chron.^ ix, 29 ; xii, 15 ; xiii, 23 ; xxvi, 22; xxxii, 31.

avec ces idées? Le dessein de Samuel, en réunissant autour de lui les hommes de Dieu, n'avait pu être que d'en faire des défenseurs décidés de la théocratie mosaïque. Il fallait donc les pénétrer de Tesprit des institutions de Moïse. L'unité qui , à partir de ce moment, se montre dans la prédication et dans les vues des prophètes, semble une preuve que l'enseignement de ces écoles était surtout dirigé dans ce sens.

Il est possible qu'on entrât sur ce sujet dans plus de détails qu'on ne serait porté à le supposer à première vue. Non-seulement il règne un même esprit général dans tout le prophétisme hébreu, mais encore il y a dans la prédication prophétique certaines formes de discours qui se reproduisent fort souvent. C'est ce qu'on peut remarquer, surtout dans les anciens prophètes\ et si ce fait s'explique en partie par l'étude qu'ils devaient faire des parties écrites de la législation mosaïque, il trahit aussi une éducation commune et des exercices assez souvent répétés pour avoir laissé dans leur esprit certains moules de la pensée.

Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, il est du moins incontestable que, depuis Samuel, le prophétisme prit une plus claire conscience de lui-même, et que, plus assuré de la mission qu'il devait rem-

< 2 RoiSf XIV, 11 ; xvi, 4 ; xxi, 24, elc.

plir» il se posa décidément comme le directeur de la vie de l'Israélite. Ce n'était pas là sans doute un fait entièrement nouveau; les prophètes antérieurs avaient été aussi les défenseurs et, dans tous les cas, les conservateurs des idées théocratiques. Mais il y a ici un développement plus étendu de ce fait. Désormais, le prophétisme sera la puissance spirituelle en Israël, puissance qui se placera à côté, sinon audessus de celle des juges, comme de celle des rois. Avec Samuel, le ministère de l'esprit fut organisé dans la maison de Jacob.

Considéré sous ce rapport, le prophélisme hébreu offre un spectacle unique dans l'histoire. Le prophétisme païen n'a rien qui puisse lui être comparé. On ne peut, il est vrai, contester à celui-ci le mérite d'avoir été aussi le défenseur de la morale pubUque. Mais il ne parle en général que lorsqu'on le consulte; il ne prend à peu près jamais l'initiative; il ne s'élève pas sans cesse, sans y être provoqué, contre les infractions morales ; il ne soutient pas enfin, pendant des siècles, une lutte constante contre les superstitions populaires, l'avidité des grands et des prêtres, la politique inintelligente des rois. Le prophétisme hébreu, au contraire, est comme une sentinelle vigilante en Israël \ Il ne se commet

» Jérémie, vi, 17; Ezéch., m, 47 ; xxxin, 6, 7 ; Esatey ui, 8; LVi, 10.

pas un grand crime dans le pays ; il ne s'ourdit pas une trahison contre la cause de la théocratie, à laquelle se rattache par des liens indissolubles la na- Uonalité israéhte ; il ne se pren4 pas une mesure impolilique dans le conseil des rois ; il ne survient aucune calamité publique, sans que le .prophète élève la voix pour condamner le coupable, démasquer le traître, reprendre le conseiller de mensonge, consoler le malheureux. Il est constamment sur la brèche. Une impulsion irrésistible le pousse à dénoncer en tous lieux l'injustice \ Ce n'est pas sans raison qu'on l'appelle le Veillante Le prophète qui n'est pas prêt, en toutes circonstances, à prendre la parole pour la cause de l'Éternel, n'est qu'un ce chien muet, ne sachant aboyer et aimant à dormi^^ » On a souvent prétendu que Samuel n'avait élevé l'autorité spirituelle des prophètes que dans le dessein d'établir un utile contre*poids à l'autorité royale. Il est en effet certain qu'il opposa une vive résistance aux vœux des Israélites, lorsque, fatigués de l'anarchie et séduits par l'exemple des pays voisins, ils le forcèrent à leur donner un roi ; mais cette opposition s'explique d'elle-même. La transformation sociale que réclamait la nation lui parais-

* Jérémie^ xx, 8-18 ; xiv, 3, 5 ; Amos^ vu, 14, 17, elc. « Habb.y II, 1 ; Ezéch,, m, 17 ; xxxiu , 7 ; 7>a»., iv, 13, 17. 5 EscLxe, LVi, lOel H.

sait, et avec juste raison au point de vue théocra* tique, une infraction insensée au principe fondamental des traditions mosaïques. Le roi^ le seul roi de la famille d'Israël, c'était l'Éternel ; il ne devait pas y en avoir d'autre\ Il n'était en outre que trop facile de prévoir que la royauté, importation étrangère au milieu des Hébreux, eutrainerait à sa suite les plus grands désordres dans l'économie mosaïque, et qu'elle aurait pour inévitable résultat l'introduction des mœurs des peuples étrangers, et vraisemblablement aussi celle de leurs cultes.

Il est certain encore que le prophélisme fut en lutte constante avec les rois qui favorisèrent l'idolâtrie, et ces rois furent nombreux. Probablement, sans l'énergique opposition des prophètes, le mosaïsme, menacé dans son existence par la royauté, aurait péri sous le gouvernement de princes qu'une pente naturelle portait à introduire dans la maison d'Israël le despotisme des monarchies orientales.

Ces considérations ne me paraissent pas cependant suffisantes pour contre-balancer les données historiques qu'on peut dégager des chap. viii, ix et x du premier livre de Samuel. D'après ces données, la combinaison qu'on suppose à Samuel est absolu-

< 1 Samuel j viii, 7, 9, Celte opinion resta celle des prophètes de tous les ^ges. Osée^ xiii, 10 et il ; Esa'ie, vi, 5 ; xxxiii, 22; xLiv, 6; Jérém., vin, 19; x, 10 j xlvi, 18; xlviii, 15, 41, 57, etc.

ment impossible. Elles nous apprennent, en effet, que les écoles des prophètes ou, si l'on veut, les congrégations de prophètes auxquelles on a donné ce nom, furent antérieures à rétablissement de la monarchie. Ce fut seulement dans la vieillesse de Samuel', que la crainte de voir lui succéder dans la direclion des affaires publiques, ses fils, qui semblaient à la fois indignes et incapables du pouvoir &uprême% fit naître le désir d'avoir dans un gouvernement monarchique des garanties d'ordre et de sécurité que n'avait pu assurer en Israël rautorilé éphémère des juges. L'organisation du prophétisme est, au contraire, l'œuvre de sa jeunesse ou du moins de son âge mûr. On voit dans tous les cas, les prophètes réunis en communauté avant que Saûl apparaisse pour la première fois sur la scène^

Ce ne fut donc, comme je l'ai déjà dit,.que dans l'intention de répandre parmi les Hébreux la connaissance des idées théocraliques, de leur donner des défenseurs et d'assurer leur emph*e dans l'avenir, que Samuel, ranimant le prophétisme qui s'éteignait en Israël, le constitua sur des bases solides.

L'établissement delà royauté fut un incident inattendu qui vint troubler son plan, sans pouvoir ce-

« 1 Samuel, viii, i-5.

* 1 Samuel^ viii, 5.

» 1 Samuel y X, 5 et 10.

pendant l'anéantir. Il se trouva que le ministère de Tesprit, qu'il avait destiné à une action générale et permanente, devint un utile instrument de résistance aux entreprises d'un grand nombre de rois contre le inosaïsme. Mais ce n'est certainement pas contre le régime monarchique, dont rien, pendant la plus grande partie de sa vie, ne pouvait lui faire prévoir Tavénement, qu'il organisa dans le principe la puissance spirituelle au milieu des descendants de Jacob.

Les prophètes qui vécurent depuis l'époque de Samuel jusqu'à la fin du i\* siècle avant l'ère chrétienne, nous sont plus connus par leurs actions que par leurs écrits ; ceux qui vécurent depuis le commencement du VIII® siècle jusqu'à l'extinction de la prophétie, nous sont plus connus au contraire par leurs écrits que par leurs actions, Herder est parti de là pour classer les prophètes hébreux en prophètes d'action et en prophètes orateurs et écrivains. Oute division, comme la plupart de celles qu'on introduit dans l'histoire, n'a pas une valeur absolue.

Il y a eu certainement des écrivains et des orateurs parmi les anciens prophètes, comme aussi tous les prophètes postérieurs n'ont pas été des orateurs et des écrivains. Il y a cependant un certain fonds de vérité dans cetle classilication.

Tous les hommes de Dieu, sans exception, prirent une pari active aux affaires publiques de leur pays; et cela se comprend. Il s'agissait pour eux de faire triompher en Israël le mosaïsme, et le mosaisme n'est pas seulement une doctrine religieuse ; il est aussi une constitution politique et sociale. Mais pendant longtemps, de Samuel à Elisée, les prophètes semblent avoir voulu s'emparer de la direction de l'État, pour le jeter dans le moule que lui avait préparé le législateur. Ils sont à la tête des mouvements populaires ; ils prennent la part la plus active à Télévalion comme à la chute des dynasties royales ; ils se montrent à nous comme des chefs de parti. Pfus tard, à partir d'Osée et de Joël, sans renoncer à leur dessein de réformer l'Étal d'après les principes mosaïques, ils s'efforcent d'agir sur les descendants d'Israël, principalement par le ministère de la parole. En général, les premiers nous apparaissent plutôt comme des agitateurs politiques, et les seconds comme des prédicateurs religieux. ' C'est surtout dans le royaume d'Israël que les prophètes d'action exercèrent leur ministère, tandis que les prophètes orateurs et écrivains appar-

tiennent, du moins pour la plupart, au royaume de Juda. La situation religieuse et politique des deux royaumes n'était pas exactement la même. L'idolâtrie monothéiste régnait, il est vrai, dans l'un comme dans l'autre ; les cultes polythéistes ne s'y établirent pas avec une moindre facilité. Le royaume du Sud possédait cependant des institutions mosaïques que n'avait pas le royaume du Nord. Je veux parler du culte lévi tique qui était d'origine mosaïque. Ce culte pouvait jusqu'à un certain point devenir le germe d'une rénovation religieuse et sociale. Dans le nord, au contraû^e, rien ne rappelait la législation de Moïse. Ajoutez qu'à Jérusalem la postérité de David continuait à occuper le trône. Le souvenir du grand roi était cher aux jéhovistes. Les prophètes ne perdirent jamais l'espoir de voir ses descendants entrer dans la ligne de conduite qu'il leur avait ouverte. La royauté en Israël avait au contraire intérêt à favoriser l'idolâtrie et à proscrire le jéhovisme. Elle persécutait systématiquement quiconque professait le culte de Jéhovah, et ces mesures de rigueur devaient paraître d'autant plus odieuses aux prophètes, qu'ils avaient d'abord conçu de grandes espérances pour le succès de leur cause, delà séparation des dix tribus, à laquelle ils avaient eu l'imprudence de prêter la main.

Si l'on tient compte de cet état de choses, on comprendra facilement comment, dans le royaume

du Nord où loul élail à refaire, les prophètes furent les ennemis ardents de Tordre établi, tandis que, dans le roy aumeduMidi, où les circonstances étaient en somme moins défavorables au triomphe du mosaïsme, il s'agissait plutôt de corriger et de réformer ce qui existait que de le renverser de fond en comble. Et non-seulement il faut avoir égard à la différence des lieux où ces deux classes de prophètes exercèrent en général leur ministère, il convient encore de ne pas oubUer que ceux d'entre eux qui nous sont connus principalement par leurs écrits, vécurent dans un autre temps que ceux que nous avons appelés les prophètes d'action. D'Élie à Ésaïe l'esprit du prophétisme s'est évidemment modifié. 11 a pris une tendance spiritualiste qui n'appartient pas à ces rudes hommes de Dieu qui eurent à soutenir la lutte contre l'impie famille d'Achab.

Mais chose étrange, qui s'expUque cependant, si les Osée, les Amos, les Esaïe, les Michée, les Jérémie contribuèrent plus réellement que leurs prédécesseurs au succès définitif de la cause mosaïque, s'ils exercent encore une action édifiante sur les esprits par leurs écrits qui sontrestés une source abondante d'instruclion religieuse, et dont quelques-uns ont pu être appelés un évangile anticipé, ils furent loin de produire sur l'imagination de leurs contemporains un aussi puissant prestige que les Ëiie et les Elisée, L'héroïsme de ceux-ci, leur existence si

dramatique, paraissent avoir frappé d'adnr.iration et d'étoiinement les enfants d'Israël. Leur histoire devint Tobjet de récils merveilleux, que les générations successives se transmirent les unes aux autres, et leurs personnes furent revêtues d'un caraclère surnaturel qui ne se retrouve pas au même degré, tant s'en faut, dans les prophètes orateurs et écrivains. Aussi tandis qu'une tradition incertaine a conservé seulement quelques vagues souvenirs de la vie de ceux des hommes de Dieu dont les écrits exercent encore une profonde influence religieuse, les livres historiques de l'Ancien Testament sont pleins des actions des Élie et des Elisée. C'est que les entreprises hardies et les faits héroïqiïies impressionnent bien plus profondément la foule que les dons de l'esprit, l'élévation de pensée et l'éloquence de la parole.

Après ces indications générales, essayons de suivre déplus près les deux grandes phases du prophétisme hébreu, depuis Samuel jusqu'au moment où la voix prophétique s'éteignit en Israël,

Les prophètes ne tardèrent pas, après Samuel, à se trouver en présence de difficullés qui avaient été épargnées à ce grand serviteur de l'Éternel, mais qu'il avait certainement prévues, du moins en partie\ Il n'avait eu à lutter que contre les égarements

I 1 Samuel, vui, 6, 41-18

de la foule, il leur fallut compter maintenant avec la politique des rois, qui était loin de s'accorder avec les conceptions théocratiques, et lutter plus souvent encore contre leurs passions aveugles.

Le règne de David fut pour eux une époque de calme et de prospérité. Ce roi partageait leurs convictions ; en général ses desseins étaient ceux qu*ils auraient pu former eux-mêmes. Monothéiste fervent, profondément religieux, animé d'une inébranlable confiance en la protection divine, il avait au plus haut degré les sentiments et les qualités qui distinguent en propre la race hébraïque. S'il n'établit pas pour les lois de la monarchie nouvelle les institutions mosaïques dont il n'avait pas certainement une claire conscience et qui n'étaient probablement encore qu'à l'état de vague tradition, il conçut du moins le projet, autant peut-être sous l'inspiration des prophètes que sous celle de sa propre piété, de mettre à exécution une des parties essentielles du mosaïsme, en donnant au culte lévitique une consécration solennelle. Et cependant déjà même sous ce prince si bien, disposé pour la cause qu'ils défendaient, les hommes de Dieu eurent à protester contre les fantaisies royales. Ils le firent avec courage ^ ; mais ils purent se faire par là une idée peu rassurante des périls que la royauté ferait courir

» 2 Samuel, xii, i-10; xxiv, il-14.

i$UR LA BIBLE 393

désormais aux idées religieuses dont ils étaient les gardiens, et ces périls se montrèrent bientôt dans toute leur étendue. Le fils de David auquel ils avaient contribué, en se mêlant à une intrigue de sérail, à assurer la couronne \ devint dans sa vieillesse le protecteur de Tidolâtrie. La main qui avait élevé le temple de l'Élernel érigea des autels à Kenios, à Moloch, à toutes les divinités des femmes étrangères qui peuplaient le harem % et pour satisfaire aux folles prodigalités du vieux roi, le peuple fut écrasé d'impôts ^

Les prophètes ne pouvaient laisser fouler impunément la famille de Jacob et périr le culte de rÉlerneL Ils adoptèrent un parti violent, probablement après s'être assurés qu'il ne restait plus d'autre remède aux maux qui pesaient sur Israël \ 11 existait depuis longtemps contre la dynastie de David une faction puissante % qui avait son siège principal dans la tribu d'Éphraïm. C'est vers elle que se tournèrent les prophètes. A l'exemple de Samuel, ils entreprirent d'élever sur les ruines d'une dynastie qui abandonnait l'ÊterneU une dynastie nouvelle qui, leur devant la couronne,

1 i Rois, I, 10-40.

* i Rois^ XI, 7 el 8.

^ i RoiSt XII, 4.

^ Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. m, p. 388.

* 2 Samuel, n, 8-10 ; xx, 1-22.

serait plus docile à le.iis inspirations. On ne pou vait espérer de détacher la tribu de Juda de la cause de la race de David ; mais les autres tribus, à la tête desquelles était celle d*Éphraïra, étaient impatientes du joug. Sous la conduite du prophète Ahija\ un homme d'Éphraïm renommé pour son intrépidité et qui avait occupé un poste élevé sous le règne de Salomon ^ leva l'étendard de la révolte après la mort de ce roi, et constitua un royaume nouveau qui comprit tout le nord de la Palestine ^

Les espérances du prophète Ahija furent cependant déçues. En aidant à fonder dans la maison de Jacob un nouveau royaume, rival de celui de Juda, il avait pensé y asseoir solidement le monothéisme mosaïque ; il ne réussit qu'à créer un centre d'idolâtrie, décidément hostile au culte de l'Éternel. On ne peut assez s'étonner que le prophète n'ait pas prévu qu'il serait de l'intérêt du nouveau roi d'élever une barrière infranchissable entre ses partisans et les Hébreux restés fidèles à la famille de David *. Jéroboam ne s'y tronipa pas ;

1 1 Rois, XI, 29-39.

« 1 Rois, XI, 27-28.

s i Rois, XI, 26-29 ; xn, 2-16, 19 et 20. Que d'autres prophètes aient partagé les vues d' Ahija, c^esl ce que prouve 1 Rois, xn, 21-24.

* Niemeyer, Charakteristik der Bihd^ I. v., p. 27d et 879.

il sentit que rétablissement d'im culte différent de celui qui se célébrait à Jérusalem était la condition première de Texistence du royaume du Nord ; et il se hâta d'ériger des autels idolâtres, dès que la séparation des dix tribus fut consommée. Les documents sacrés rapportent ce fait avec autant de naïveté que de vérité. « Jéroboam dit en lui-même : a Maintenant le royaume pourrait bien retourner à )) la maison de David. Si ce peuple monte pour » faire des sacrifices dans la maison de rÉternel à » Jérusalem, le cœur de ce peuple se tournera vers 2) son seigneur Roboam, roi de Juda. Ils me tue- D ront, et ils retourneront à Roboam, roi de Juda. » Le roi, ayant pris conseil, fit deux veaux d'or et » dit au peuple : Voici tes dieux, ô Israël; ce sont » eux qui t'ont fait monter du pays d'Egypte. Et il » en mit un à Béthel, et l'autre à Dan\ »

Ce culte n'était pas précisément opposé au monothéisme ; le veau d'or n'était qu'un symbole d'Elohim. Mais M. Ewald se trompe certainement, en prétendant que les prophètes hébreux considéraient ces représentations symboliques à peu près de la même manière que le clergé catholique regarde les images de Jésus-Christ et des saints, qui ne lui paraissent pas porter atteinte à la doctrine et au culte d'un seul Dieu^ M. Eisenlohr qui partage cette opi-

1 1 Rois, XII 25-29.

* ËWdld, Gefschichte des Volkes Israël^ t. m, p. 487.

nion, fait remarquer que rattachement de Jéhu au culte du veau d'or n'empêcha pas Élie de s*entendre avec ce roi \ Ainsi Jéroboam n'aurait pas, s'il fallait s'en rapporter à ces critiques, abandonné le culte de Jéhovah ; il lui aurait donné seulement une forme différente de celle qu'il avait à Jérusalem ; cela seul suffisait pour rompre les liaisons que l'unité complète de culte aurait entretenues entre les habitants des deux royaumes ^

J'ai déjà donné les raisons qui doivent, selon moi, faire rejeter cette explication; je n'y reviendrai pas; mais il n'est peut-être pas inutile de montrer que dans ce cas particulier les prophètes témoignèrent hautement leur désapprobation. Sans parler de l'homme de Dieu qui vint de Juda et qui condamna les autels dressés à Béthel % il importe de rappeler que le prophète Ahîja lui-même déclara positivement que Jéroboam avait mal fait d'offrir à i'adoration du peuple des images de fonte et qu'il avait par là rejeté l'Éternel et excité son courroux*. C'est en vain que M Ewald et M. Èisenlohr prétendent que ces appréciations défavorables sur le culte du veau d'or appartiennent au dernier rédacteur

1 Eisenlohr, Dos Volk Israël unter der Herrschaft der Kœnige^ l. ii, p. 141.

s Eisenlohr, ibid.^ t. u, p. 139 et 140.

» 1 Rois^ xiii, 1 et 2.

^ 1 Rois^ ïiv, 9-14.

des livres des Rois, rédacteur qui aurait été placé au point de vue qui domine dans le Deutéronome \ Ce point de vue n'est pas seulement celui du dernier livre du Penlateuque, il est en complète harmonie avec les principes fondamentaux du mosaïsme; il resta constamment celui de tous les prophètes. L'introduction en Israël des divinités étrangères fut, il est vrai, un crime plus odieux encore à leurs yeux ; mais Ténormité de ce dernier crime ne fut jamais pour eux une raison d'absoudre le premier. Les prophètes semblent avoir regardé l'un comme la coupable préparation de l'autre, et il est impossible de ne pas reconnaître qu'ils avaient raison.

L'établissement du culte des veaux d'or par Jéroboam fut précisément ce qui dessilla les yeux d'Àhija et des autres prophètes de cette époque. Ils comprirent, mais trop tard, qu'ils avaient commis une faute en déchirant la famille de Jacob en deux royaumes rivaux, et que la cause de la théocratie était encore plus indifférente à la nouvelle royauté qu'à l'ancienne. Jéroboam venait à peine d'élever le veau d'or sur l'autel de Bélhel, qu'un homme de Dieu, venu de Juda, prolesta contre ce culte idolâtre et annonça qu'un descendant de David ^

< Eisenlohr, ihid,^ t. u, p. 141.

^ Le lextc porte que ce descendant de David serait Josias. Ce roi, en effet, renversa Tautel de Béthel (2 Rois, xxiu, 15) ;

le détruirait un jour \ C'était manifester Tespoir que la division qui ne faisait que de s'accomplir cesserait, et que la famille de Jacob tout entière rentrerait sous la domination de la race de David. C'était reconnaître en même temps la faute qui venait d'être commise, dans de pieuses intentions sans doute, mais avec une imprévoyance sur laquelle il n'était plus possible de se faire illusion ^

La guerre qui avait éclaté, dès les premiers temps du règne de Jéroboam, entre les rois dlseiël et les prophètes, à l'occasion du culte du veau d'or, devint bien autrement ardente, quand les maîtres du royaume du Nord introduisirent dans leur Ëtat les divinités étrangères, et dressèrent des autels particulièrement aux .dieux des Phéniciens. Le moment le plus violent de la lutte paraît avoir été sous Achab. Ce prince, plus faible peut-être que pervers, se laissant dominer par l'esprit allier de sa femme Jésabel, poursuivit à outrance les hommes de Dieu. Cette époque de crise produisit une

mais le royaume dMsraël avail disparu à celle époque, et les dix tribus avaient été déportées dans TAssyrie et dans la Médie depuis un siècle environ. Les critiques regardent le nom de Josias dans ce passage comme une interpolation due à quelque rédacteur postérieur, ou comme une note explicative introduite plus tard dans le discours du prophète. Eichhorn, Biblioth. der Bibl. Liltérat.y t. x, p. llll.

* 2 Rois xiu, 1-3,

* Ewald, Geschichte des Volkes Israël^ t. m. p. 401 et 402.

profonde impression sur les fidèles Israélites. Les contemporains en parlèrent à la génération suivante comme d'un de ces mouvements extraordinaires qui marquent dans l'histoire d'une nation. Le souvenir de celte lutte imposante entre la royauté et le prophétisme, en passant aux âges suivants, se couvrit peu à peu des couleurs brillantes de la légende, et ce travail de l'imagination populaire, inspiré par le sentiment religieux, se continua pendant des siècles. Tandis qu'Âchab devenait le type du prince impie, le nom d'Élie, resté cher aux cœurs Israélites, était mêlé à tous les événements que les pieux enfants d'Israël attendaient de la miséricorde divine pour le relèvement de la maison de Jacob. Le deuxième livre des Rois racontait que ce saint et courageux prophète, trop grand aux yeux de Dieu pour passer par les phases ordinaires de la vie humaine, avait été enlevé au ciel. La légende ajouta qu'il était encore vivant sur la terre ^ et qu'il se montrerait de nouveau au dernier jour pour préparer le triomphe du mosaïsme et l'avènement du Messie ^ Soit que le royaume de Juda ne leur parût pas

> Le poinl de départ de celle légende fui sans doute 2 Chron.^ XXI, 42-45, où il est question d'une lettre écrite par Élie à Jorain, roi de Juda, plusieurs années après le moment que le deuxième livre des Rois assigne à son ascension au ciel.

^ Malach.^ iv, 5 et 6. Othonis Lexicon rabbin,, p. 167.

dans un état religieux beaucoup préférable à celui du royaume d'Israël, soit qu'ils n'eussent aucune confiance au succès de cette entreprise, les prophètes de cette époque ne semblent jamais avoir essayé de ramener les tribus du nord sous l'obéissance des rois de Jérusalem. Fidèles aux vues d*Ahija, qui avaient eu cependant une si fâcheuse issue, ils n'eurent d'autre désir que de placer sur le trône du royaume d'Israël un homme dévoué au monothéisme mosaïque et capable de les seconder dans le triomphe de cette sainte cause. Vain rêve qui ne pouvait se réaliser. Les mêmes circonstances qui avaient porlé Jéroboam à élever des autels au veau d'or devaient nécessairement inspirer les mêmes plans politiques à tous ceux qui arrivaient à la royauté. On en a une preuve manifeste dans la conduite de Jéhu qui, dès son avènement au trône , fit exterminer avec une froide cruauté tous les prêtres de Baal, mais qui, malgré la reconnaissance qu'il devait à Elie, releva aussitôt le culte du veau d'or\ Aussi ne saurait-on s'étonner si, tandis que dans le royaume de Juda, des rois bien disposés pour le culte de l'Éternel succédèrent parfois à des rois impies, il ne se rencontra pas, dans la longue série des rois qui occupèrent le trône d'Israël, un seul prince disposé à soutenir la religion mosaïque.

< 2 Rois, X, 18-31.

Il arriva de là que les prophètes d'Israël fiirent presque constamment en hostilité ouverte avec les princes, et peut-être faudrait-il ajouter, à la tête des conspirations qui, dans Tespace d*un siècle, précipitèrent du trône cinq dynasties successives \ Le fait est du moins certain pour la chute si éclatante de la famille de Homri. Ce fut en effet Elisée qui, par les ordres d'Élie, suggéra à Jéhu le dessein de renverser Joram\ comme autrefois Ahija avait appelé Jéroboam à la révolte contre la famille de David.

La plupart des rois d'Israël, ceux surtout qui favorisèrent les cultes étranecers, devaient naturellement regarder les prophètes comme des ennemis acharnés à leur perte et travaillant sans cesse à soulever le pays contre leur autorité, a N'es-tu pas celui qui agite Israël ? j> telles sont les paroles par lesquelles Âchab aborde Êlie dans une circonstance solennelle^ . Ceux-là même qui leur devaient la couronne finissaient par voir en eux des conseillers importuns, dont les exigences étaient entièrement contraires à la raison d'État et auraient amené la ruine de leur royaume.

Repoussés comme des amis imprudents et dan-

I 4 Rois, XV, 27-29 ;xvi, 7-13, 16-49; 2 Rois, ix, 1-10, 26; Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. m, p. 414. « 1 Rois, XIX, 16 ; 2 Rois, ix, 1-10.

5 1 Rois, xviii, 17.

gereux par ceux des rois qui étaient le moins éloignés du mosaïsme, persécutés avec la dernière rigueur ^ par ceux au contraire qui méprisaient le culte de l'Éternel et qui favorisaient l'idolâtrie, les prophètes n'étaient pas cependant sans partisans au milieu du peuple d'Israël. Leur parole était écoutée avec respect par tous les Israélites qui avaient gardé au fond de leur cœur un attachement sincère pour la religion et les mœurs de leurs pères. Le nombre en était considérable. Même aux plus mauvais jours du règne d'Achab, l'Éternel s'était réservé en Israël sept mille hommes qui n'avaient pas fléchi le genou devant BaaP.

Mais de quel secours pouvaient être aux prophètes, dans l'accomplissement de leur œuvre, ces fidèles Israéhtes qui ne savaient que gémir en silence sur l'oubli de la loi de l'Éternel, et qui tout au plus pouvaient^ dans lei moments où la persécution sévissait avec le plus de rigueur contre les hommes de Dieu, leur offrir un asile secret ou les aider dans leur fuite? Ce que le livre des Rois rapporle d'Abdias , maître d'hôtel d'Achab, peut donner une idée de ce qu'ils étaient et de ce qu'ils pouvaient. Cet homme, qui avait soustrait cent prophètes aux fureurs de Jésabel, craignait fort

I 1 Rois^ XVIII, 4, 13; xix, 10, 14; 2 Rois^ ix, 7. * i Rois, XIX, 18.

rÉternel, disent les documents sacrés: niais une conversalion qu'il eut avec Élie nous montre qu'il craignait pour le moins autant Achab\ Des vœux stériles, voilà tout ce que les hommes de Dieu pouvaient attendre de ces pieux Israélites. Une seule fois, le peuple, entraîné par l'ascendant d'Ëlie, se déclara hautement pour lui'; mais c'est qu'Achab se trouvait dans une position difficile ; une grande famine avait porté le désespoir dans tous les cœurs ; les prêtres de Baal s'étaient déclarés vaincus ; le roi céda à l'orage et laissa passer la vengeance populaire. Peut-être faut-il ajouter que Jésabel n'était pas là pour suppléer à sa faiblesse \ Quoi qu'il en soit, on ne voit jamais que le peuple ait pris parti dans les révolutions qui agitèrent à plusieurs reprises le royaume d'Israël. Quand les familles royales sont renversées du trône , c'est toujours à la suite de conspirations militaires ^

Il ne faudrait pas être cependant trop sévère pour les Israélites du nord. Un joug de fer pesait sur eux. La royauté de Jéroboam s'était établie par les armes ; le royaume du nord resta un État militaire. Cest ce qui explique pourquoi toutes les révolutions qui détrônèrent les rois furent accomplies

< 1 RoiSj xviii, 3-16.

« 1 Rois, XVIII, 39 et 40.

5 i Hois, XIX, 1 et 4.

* \ Rois, XVI. 9, i6 : 2 Rois, ix, l ol suiv.

par Tarmée, et pourquoi aussi le peuple était réduit à l'impuissance. L'armée comptait sans doute dans ses rangs des hommes disposés à prêter l'oreille aux prophètes ; tel fut, entre autres, Jéhu\Mais, en général, elle était hostile aux hommes de Dieu, qui ne paraissaient à des hommes faits à la discipline, que des esprits inquiets et des perturbateurs du repos public. « Pourquoi cet insensé est-il venu vers toi ? » demandent les officiers de Joram à Jéhu auquel Elisée venait de conférer la royauté par l'onciion sainte ^ Ces paroles nous donnent une idée des sentiments des soldats pour les prophètes.

On ne saurait s'étonner que dans un tel état de choses le prophétisme ait fini par être étouffé dans le royaume du nord. Depuis Elisée jusqu'à Osée, c'est-à-dire pendant l'espace d'environ un demisiècle, les annales sacrées ne font plus mention d'un seul prophète en Israël. Le peuple s'habitua à ne plus entendre leur voix ; la crainte qu'ils avaient inspirée autrefois aux rois disparut, et, quand après un long silence ils reprirent la parole sous Jéroboam II et pendant les troubles qui suivirent son règne, ils purent se convaincre qu'ils avaient perdu leur ancien prestige. On a une preuve du peu d'importance que Ton attachait alors en Israël à leurs

• 2 Rois, X, 9, 10, 16-28.

s 2 Rois, IX, 11.

prédications, dans la manière méprisanle dont Àmos y fut traité. Ce prophète avait annoncé devant tout le peuple que Jéroboam II périrait par l'épée et que les dix tribus seraient déportées sur la terre étrangère. Va-t-on le punir de son audace ? Non ; on se contente de le renvoyer dans le royaume du midi, d'où il est venu. « Voyant, va-t'en, lui dit Amatsia, 3) le sacrificateur de Bethel , et t'enfuis au pays de D Juda. Mange là ton pain et y prophétise \ »

A partir du viii* siècle avant l'ère chrétienne, le prophétisfne ne s'exerça plus d'une manière suivie que dans le royaume de Juda ; il avait succombé sous les coups de la royauté dans celui d'Israël. A ce moment, il subit une transformation profonde. C'est bien encore à la défense de la théocratie mosaïque qu'il consacra tous ses efforts ; il ne pouvait pas se proposer d'autre but. Mais il se fit de cette théocratie une conception plus pure et plus relevée, et en même temps il eut recours, pour l'établir au

* AniOi, vil, 18.

milieu de la famille de Jacob comme la loi fondamentale, à des moyens plus dignes du ministère de Tesprit et de la parole dont il était revêtu.

Jusqu'à cette époque les prophètes» en combattant pour le monothéisme jéhovique contre l'idolâtrie , avaient eu principalement en vue le triomphe des cérémonies mosaïques. Relever les autels de rÉternel sur les ruines de ceux des divinités étrangères et des images d'Elohim, telle était l'affaire essentielle qu'ils poursuivaient. Sans le moindre doute ils attachaient au culte de Jéhovah des idées morales ; ils étaient convaincus certainement que la nation serait meilleure , quand elle reconnaîtrait l'Éternel pour son maître et son Dieu : je n'en veux pas d'autre preuve que la malédiction que, après le meurtre deNaboth, Élie jeta sur la famille d'Achab'. On ne peut se dissimuler cependant qu'ils ne se faisaient guère qu'une idée concrète du mosaïsme, qui se présentait à leurs yeux principalement comme un ensemble de pratiques rituelles et d'institutions légales. Désormais ils se proposeront moins de fonder un culte officiel extérieur, consistant en des cérémonies prescrites, que dé faire régner parmi les descendants de Jacob une religion de la conscience, capable de faire sentir son influence sur la vie tout

1 1 RoiSf xxi, 19 el suiv. Oomp. 2 /{ois, v, 19-27.

su II LA BIBLE 407

entière'. S'ils s'élèvent toujours contre Tidolâtrie chaque fois qu'elle se produit, ils ne tonnent pas avec moins d'énergie contre les juges prévaricateurs, les grands avides, insolents et cruels, les prêtres intéressés, contre tous ceux qui, dans de plus humbles conditions , n'obéissent qu'à leurs instincts égoïstes et pervers. La cause de la théocratie et celle de la morale sont inséparables pour eux, et les idoles qu'il s'agit de renverser ne sont pas moins celles qui s'élèvent dans les bocages et sur les hauts lieux, que celles que l'homme dépravé porte au fond du cœur et auxquelles il sacrifie l'honneur et la vertu \ Désormais, fait remarquer M. Ewald, le prophétisme saisit les vérités éternelles d'une manière plus pure et plus intime, et son action sur les hommes fut dans une harmonie plus réelle avec ses principes ^ C'est surtout à partir de ce moment qu'il exerce véritablement le ministère de l'esprit et de la parole.

Le savant auteur de Y Histoire du peuple (Tlsraël explique cette tendance nouvelle par les modifications survenues dans l'état moral des descendants de Jacob. La longue prospérité du règne de Jéroboam II, qui occupa le trône pendant cinquante-trois

* Eisenlohr. Das Volk Israël unter der Herrsch. der Kœnige, l. h, p. 227.

« Joely II, i2 ; Esaie^ lviii, 3-11 ; lix, 2-8 ; Jer,, iv, 14, 22 V, 1-5, 23-31 ; vu, 3-H ; Ezéch., xiv, 3-8; xxii, 9-13, 23-31.

^ Ewald, Geschichte des Volkes Israël^ l. m, p. 5ô8 et 469.

ans, et dont les premières années furent marquées par des victoires éclatantes, apporta, selon lui» la démoralisation dans le peuple d'Israël. Aussi les prophètes eurent dès lors à élever la voix, moins encore contre les infidélités des rois au culte de Jéhovah que contre la décadence des mœurs. Ce fut là un changement considérable dans le prophétisme, et ce changement s'accomplit aussi bien dans le royaume du midi que dans celui du nord\

Cette explication est certainement fondée. Elle se justifie d'une manière très*satisfaisante par le ton général des prophéties du viii® siècle avant l'ère chrétienne , principalement par les écrits d'Osée et d'Amos^ Je serais cependant enclin à chercher une des causes de cette transformation du prophétisme dans le prophétisme lui-même : je veux dire dans son propre développement intérieur. Quand on tient compte de ce fait, sans le moindre doute fort considérable, qu'aucun des hommes de Dieu de l'époque précédente ne nous est connu comme écrivain , et que les magnifiques compositions qui seront toujours considérées comme un des plus beaux titres de gloire de la prophétie en Israël, appartiennent toutes à ceux de l'époque actuelle, on ne peut s'empé-

< Ewald, Geschkhte des Volkei Israël^ t. m, p. 565. • Osée, II, 1-li, 14-23; iv, 8, 9, elc; Amos^ ii, 7, 8 ; ?, 7, ii-i5; VI, 4, 6, etc.

cher de supposer dans ces derniers une culture litt téraire dont les premiers avaient manqué ou qu'ils avaient dédaignée ^ . On voit dans leurs écrits des combinaisons de pensée et de formes qui trahissent une main exercée. Il en est qui ont été remaniés à plusieurs reprises*; quelques-uns même sont arrivés jusqu'à nous dans des rédactions quelque peu différentes ^ Enfin, les imitations et les réminiscences des ouvrages antérieurs * nous indiquent un travail littéraire plus considérable qu'on ne l'aurait attendu d'hommes dont la vie fut , en général , si agitée.

Peut-être convient-il d'ajouter que la supériorité de leur culture pourrait bien avoir, jusqu'à un certain point, sa raison dans le milieu dans lequel ils vécurent. À une exception près, qui n'est pas même bien prouvée S tous les prophètes dont il nous reste des écrits appartiennent au royaume de Juda. Serait-il téméraire de supposer que les traditions du génie poétique de David et de la science, ou du moins de l'amour de la science de Salomon, n'étaient pas

i Knobel, Der Prophetismus der Hehrœer^ t. ii, p. 27.

« Jérémie, xxx, 2 ; xxxvi, 2-4, 28-32.

s De Welte, Einleit. in das allé Testam,, p. 324 ; Dahler, Jerémie traduit sur le texte original^ t. ii, p. 64-73, 189, 205. Ces différenoes pourraient bien être cependant le fait de mains étrangères.

« De Wettc, Einleit. in da» alte Testam.^ p. 324, 325, 369.

' De Wette, Einleit. in daa alte Testam., p. 347 et 348.

encore entièrement effacées à Jérusalem? Il est probable, dans tous les cas, que le royaume du sud fut en général plus policé que celui du nord, auquel un gouvernement militaire, prolongé pendant deux siècles, avait dû communiquer une certaine rudesse de mœurs.

' En tenant compte de tous ces faits, il est possible, ce me semble, de s'expliquer comment il se fit que les prophètes de la période qui s'étend d'Ésaïe et de Michée à la captivité de Babylone j entendirent la théocratie dans un sens spiritualiste presque absolument inconnu aux hommes de Dieu de Tâge précédent. Quoi qu'il en soit de ces explications, un fait est certain, c'est que nous rencontrons ici le plus parfait développement auquel ait jamais atteint la prophétie en Israëf. On peut assurer sans la moindre hésitation que le prophétisme ne s'est élevé nulle part à un aussi haut degré de perfection.

Une différence analogue à celle que je viens de constater entre les vues des prophètes de l'époque précédente et ceux de l'époque actuelle, se montre avec non moins d'évidence entre les moyens employés par les uns et ceux dont se servent les autres pour la défense du monothéisme mosaïque. Jusqu'à ce moment, les prophètes avaient été avant tout des hommes d'action ^ . Ou les a vus mêlés à tous les

* Hcrder, Hist. de la poéiie hébraXque^ p. 301»

mouvements politiques, qu'ils provoquaient parfois eux-mêmes ou dont ils profitaient d'ordinaire dans rintérêt de la cause sainte qu'ils soutenaient ^ On dirait que leur unique préoccupation était d'appeler au trône un roi selon leur cœur, disposé, sous leur direction, à proscrire les cultes étrangers et l'idolâtrie, et à faire dominer le jéhovisme. Les hommes de Dieu renoncent désormais à ces mesures violentes. La religion doit triompher, non par la force brutale d'un roi, mais par l'adhésion volontaire des cœurs. Aussi en appellent-ils uniquement au sentiment religieux et moral. Au lieu d'user leurs forces en des conspirations permanentes contre de nouveaux Achab, ils prêchent la repentance et la conversion ^; ils reprochent au peuple, avec des accents pathétiques, son ingratitude pour le Dieu de ses pères, pour ce Dieu qui, depuis qu'il l'a retiré du pays d'Egypte, n'a cessé de le combler de ses bienfaits ^ ils démontrent la vanité des idoles*, et peignent en traits de feu la grandeur et la puissance de l'Eternel ^ ; en un mot, ils travaillent à l'établissement de

t Hichhorn, Biblioth. der hiblischen Littéral.^ t. iv, p. 16, et suiv.

» Joely II, 1 2-17 ; Osée^ xii, 7; xiv, 1 et 2; Esaie^ i, 16-20;

Jér., m, 14, 22; Ezéch , xiv, 6 ; xviii, 30-32, etc.

s Esaie, v, 1-7; lxiii, 7-9, 11-14; Michée^ vi, 3-5; Ezéch,^ XVI, 3-14, etc.

♦ Esaie, XLiv, 9-20; Jér.^ x, 3-6, etc.

* Esaie^ VI, 1-7 ; A'aAiim, i, 2-9; /er., x, 6-16.

la loi de Jéhovah dans la maison de Jacob, en s*efforçant d'inspirer à tous ses enfants l'horreur du mal et Tamour du bien ^ .

Une circonstance particulière contribua, sans le moindre doute, sinon à faire naître, du moins à fortifier ce spiritualisme. On a vu que la politique des rois d'Israël leur défendait d'établir dans leur royaume le monothéisme mosaïque dans toute sa pureté. Les rois de Juda n'avaient point de semblables motifs pour le repousser. Ceux qui le négligèrent ne furent entraînés que par des causes finvoies, par l'empire que des femmes de leur harem prirent sur leur cœur, ou encore par la puérile vanité d'imiter les mœurs et les pratiques des rois des nations étrangères. Mais il se trouva des princes plus sages et mieux inspirés qui bannirent de leur royaume les divinités étrangères, et s'appliquèrent à faire fleurir le culte de l'Étemel. Tels furent, de 877 à 759 avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire pendant plus d'un siècle, Joas, Àmasias, Osias et Jotham, qui, malgré quelques chutes et quelques écarts, favorisèrent cependant le culte lévitique. Plus tard, Ezéchias (728-699 avant J.-C), <c fit ce x> qui est droit devant l'Éternel comme avait fait 2) David, son père\ » Son fils Manassé commença

( Amos, V, 14 et 15 ; Habac,, i, 13 et 14.

* 2 Chron,^ xxn, 2-11.

son règne par « reconstruire les hauts lieux que » son père avait démolis et par dresser des autels » à Baal et à toute Tarmée des cieux^ ; » mais l'adversité le ramena au Dieu de ses pères, et, dans la seconde moitié de son règne, (( il rebâtit l'autel » de l'Éternel et commanda à Juda de servir le Dieu » d'Israël ^ y> On sait que son petit-fils Josias travailla avec non moins d'ardeur à la restauration religieuse \

Malheureusement, ces rois paraissent avoir eu plus de zèle religieux que d'intelligence véritable du mosaïsme. La plupart d'entre eux subirent plutôt l'influence des prêtres que celle des prophètes *, et sous l'action du sacerdoce, le formalisme domina dans la religion. Peut-être aussi faut-il attribuer en partie cet effet au prestige que les cérémonies pompeuses du culte devaient exercer sur les esprits à Jérusalem. Ce ne fut pas tout encore : la faveur que les rois accordaient à la religion fit naître l'hypocrisie ^ qui, d'ailleurs, marche toujours sur les pas du formalisme. Il arriva aussi que, dans le royaume

« 2 Chron.f xxxiii, 2-7.

s 2 Chron.^ xxxiii, 12-16.

* 2 Chron.^ xxxiv et xxxv.

« 2 Chron,, xxiv, 2, 3, 12, 15, 17, 18. Cependant Ezécbias paraît avoir été sous Tinfluence d'EaaIe, et pendant un certain temps Osias avait été sous la direction d'un prophète nommé Zacharie. 2 CKron.^ xxvi, 6.

» Esaie, xxix, 14; E%éch.^ xiv, 1-8.

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de Dieu aux holocaustes '; et Amos, que l'Éternel repousse les oblalions de ceux qui aiment le mal et haïssent le bien, qu'il ne prend pas plaisir à leurs fêtes solennelles, et qu'il est sourd au bruit de leurs cauti.|ues^ Miellée s'exprime plus catégoriquemeiil encore :

Avec quoi préviendrai-je Jéhovah,

Et me pposlernerai-je devant le Dieu souverain?

I* préviendrai-je avec des holocaustes?

Avec des veaux d'un an?

Jéhovah prendra-1-iI plaisir à des milliers de

moutons.

Ou à dix mille torrents d'huile?

Donnerai-je mon premier-né pour mon crime, El mes autres enfants pour les autres péchés de mon âme?

L Homme, il te déclare ce qui est bon.

t qu'est-ce que Jéhovah demande de toi, a de faire ce qui est droit, rsa miséricorde, %[ de marcher dans l'humilité avec ton Dieu' ?

leva pas avec moins de force contre l'on me permette de citer le

passage suivant qu*il met dans la bouche de ^Éte^ nel :

Cessez d'apporter des offrandes trompeuses.

L'encens m'est en abomination.

Vos néoménies, vos fêtes solennelles,

Mon âme les hait.

Elles me sont désagréables ;

Je suis las de les supporter.

Aussi lorsque vous étendez vos mains.

Je détourne mes yeux de vous.

Vous multipliez en vain vos requêtes.

Je ne les exaucerai point.

Vos mains sont pleines de sang...

Lavez-vous, nettoyez-vous,

Otez de devant mes yeux la malice de vos actions ;

Cessez de mal faire,

Apprenez à bien faire ;

Recherchez la droiture.

Protégez celui qui est opprimé.;

Faites droit à l'orphelin ;

Défendez la cause de la veuve.

Venez alors et débattons nos droits.

Quand vos péchés seraient comme Técarlate,

Ils seront blanchis comme la neige.

Et quand ils seraient rouges comme le cramoisi,

Ds deviendront blancs comme la laine ^

« Esaie^ i, 11-18.

La loi morale est ainsi mise au-dessus de la loi cérémonielle, et celle- ci n'a de valeur que parcellelà. Jérémie va plus loin encore. Jérémie, ne l'oublions pas, était cependant de la tribu sacerdotale, Le prophète l'emporte chez lui sur le prêtre. Nonseulement il déclare, avec Osée, Michée et Ésaïe, que les sacrifices et les holocaustes de ceux qui ne sont pas attentifs à la parole de Dieu ne sauraient plaire à l'Élerner, mais encore il enseigne que la ' loi donnée autrefois par Dieu à la famille d'Israël ne se rapporte nullement atix cérémonies du culte, mais aux sentiments moraux et aux directions delà conscience.

Ainsi a dit l'Éternel des armées, le Dieu d'Israël :

Multipliez vos holocaustes et vos sacrifices.

Et rassasiez-vous de la chair des victimes.

Ce n'est pas là ce que j'ai ordonné à vos pères.

Après que je les eus fait sortir de TÈgyple.

Je ne leur ai pas prescrit de règles

Sur les holocaustes et les sacrifices.

Mais voici ce que je leur ordonnai :

(( Écoutez ma voix, leur ai-je dit, . Alors je serai votre Dieu,

Et vous serez mon peuple.

Marchez dans toutes les voies

Que je vous prescrirai,

t Jérémie, vi, 19-21 ; xiv, 11 et 12.

Âfm que vous vous en trouviez bien\ »

Cette voix. Dieu Ta fait entendre à Israël par ses serviteurs les prophètes'*, et ce que les prophètes lui ont enseigné, ce n'est ni d'avoir une vaine codfiance en son titre de peuple élu, ni de se glorifier d'avoir reçu la loi de l'Éternel % c'est de travailler à purifier son cœur et à rechercher la loyauté, la justice, la charité ^ Ce peuple n'est circoncis que dans sa chair ; il est resté incirconcis de cœur " ; voilà le crime que Jérémie lui reproche.

C'est en vain que l'Israélite croirait se racheter de ses fautes par quelque sacrifice. <x Comment, » s'écrie le prophète, vous volez, vous tuez, vous » commettez des adultères, vous faites de faux ser- » ments, vous offrez de l'encens aux dieux étran- » gers, et après cela, vous venez vous présenter j> devant l'Étemel, dans le temple qui porte son « nom, et malgré toutes les abominations que vous 9 avez conunises, vous dites : Nous serons déli-

* Jérémie^ vu, 20-23; comp. Exode, xv, 26; xix, 5; xx, 2-17 ; Dahler, Jérémie trad, sur le texte original^ l. i, p. 87

« Jérémie^ vu, 2d.

5 Ibid,, VIII, 8.

* Ibid., IX, 2-5.

« Jérémie, ix, 24-26 ; vi, 10 ; Dahler, ibid., X. i. p. 100 et 4 01 ; conipar. Deut,^ x ,16. J'ai déjà fait remarquer que cette ioculion est employée par les prédicateurs du christianisme. Actes, VII, 5; i Rom., ii, 25-27; m, 29 ; 1 Corinth., vu, 48, 19; Coloss.y II, 11, 13; m, 11.

» vrés^ ! Non, non, vous vous abusez vous-mêmes » en disant : C'est ici le temple de TÉternel ! Ce » n'est qu'à la condition de réformer votre conduite » et vos actions, de rendre justice à ceux qui )) plaident, de ne faire aucun tort à l'étranger, à » l'orphelin et à la veuve, de ne pas répandre en ce » lieu le sang innocent, de ne pas suivre les dieux » étrangers ; ce n'est qu'à cette condition que » l'Éternel vous maintiendra dans ce pays qu'il a » donné à vos pères". »

A l'époque où vivait Ézéchiel, la tendance formaliste, qui devait être le caractère dominant de la période juive, commençait à se dessiner très-nettement. Ce prophète ne sut pas s'y soustraire entièrement, et, sous ce rapport, il forme la transition entre les prophètes antérieurs à la captivité de Ba- Lylone, et ceux qui vécurent au moment de la restauration de la nation. Le spiritualisme des Esaïe et des Jérémie a laissé cependant dans ses sentiments religieux des traces encore bien marquées. Il en est, pour ainsi dire, le dernier écho au milieu des Israélites déportés dans la Babylonie : ce L'âme » qui péchera, leur dit-il, sera celle qui mourra, et » l'homme qui persévérera dans la justice sera cer-

* Jérémie^ vu, 9 eliO.

« Jérémie, vu, 4-6; Dahlor, Jérém. trad.y l. i, p. 84 el 85 ; compar. Ps. l, 7-23.

» tainement celui qui vivra \ Convertissez- vous, » détournez-vous de vos iniquités ; jetez loin de » vous tous vos péchés, faites-vous un cœur nouveau » et un esprit nouveau. Et pourquoi mourriez -vous, » ô maison d'Israël? Je ne prends point plaisir, dit D rËlernel, à la mort du méchant, mais plutôt à » ce qu'il se détourne de sa mauvaise voie et qu'il

» vive ^ »

Est-il nécessaire de faire remarquer que le prophélisme touche ici aux limites mêmes du christianisme? Un Dieu qui ne se plaît qu'à la pureté morale, qui ne demande au pécheur que la repentance et la conversion; point d'autre obligation imposée à l'homme que l'horreur du mal et l'amour du bien; la justice et la bienveillance poussées jusqu'à la charité dans le sens le plus élevé de ce mot ; le sentiment religieux mis au-dessus de toute espèce de cérémonialisme ; que manque-t-il encore pour que cet enseignement des prophètes soit égal à celui de Jésus-Christ? Rien qu'une chose, de grande importance, il est vrai, mais qui devait être, ce semble, la conséquence inévitable de ces principes du prophétisme. Il n'y manque que d'être en-

tendu dans un sens encore plus spiritualiste. Que

« Ezéch.j xviii, 4-9, 30, 31; xxxiu, 12-19.

« Ezéch., xviu, 30-32 ; xxxm, il ; de Welle, BibL Dogmal., §132.

le règne de Dieu renfermé dans là maison de Jacob brise le cercle dans lequel il est contenu, et qu'il devienne une théocratie universelle, c'est-à-dire le règne de Dieu au milieu de la race humaine tout entière ; qu'au lieu de ne porter que sur les choses de la vie terrestre , il s'étende aussi et surtout sur le champ infini de la vie spirituelle, et l'idée chrétienne telle qu'on la voit se formuler plus tard apparaît alors dans toute sa plénitude.

Il faut maintenant parler des obstacles qui s'opposèrent à la prédication prophétique. La vie des prophètes fut un combat, et les armes mêmes dont ils se servirent furent tournées contre eux. Ils eurent d'abord pour adversaires les prêtres auxquels la piété des rois qui se déclarèrent pour le monothéisme, donna une influence qu'ils n'avaient pas dans les anciens jours. Cette opposition des prêtres s'explique facilement. Le sacerdoce ne valait que par les cérémonies du culte qui lui étaient exclusivement confiées, et les prophètes n'accordaient à ces cérémonies qu'une importance secondaire. De là, entre les hommes de Dieu et les descendants de Lévi, une lutte dont on trouve des traces nombreuses dans les écrits des prophètes '.

i Jérémie^ xx, 1 et 2 ; xxiii, il, 33, 35 ; xxxvi, 7-9, 4 i ; Osée, V, 9-il ; VI. l el 2. Les livres historiques qui se rapportent à cette époque (le secood des Rois et le second des Chroniques)^ ne font aucune mention de ces discussions entre les prophètes et les

422 KTUDES CRITIQUES

Tout Tavanlage éiait du côté du sacerdoce. A Jérusalem, centre du culte lévilique, il occupait une position brillante: il imposait à la foule par la majesté et la sainteté de ses fonctions. Il formait d'ailleurs un corps bien organisé, lié par des intérêts communs et possédant des privilèges étendus, tandis que les prophètes, à une époque où les écoles fondées par Samuel et relevées par Élie n'existaient plus, à ce qu'il paraît, n'étaient reliés entre eux par aucun lien extérieur, et n'avaient d'autre prestige que celui qu'ils pouvaient devoir à leur mérite personnel et à la valeur de leur enseignement, genre de prestige qui produit peu d'effet sur la multitude. Enfin, le sacerdoce se trouvait dans cette situation favorable d'être, en général, toléré par ceux qui favorisaient l'idolâtrie, .mais qui craignaient d'ordinaire de porter la main sur un culte établi, et de jouir de la protection particulière de ceux des rois qui étaient dévoués au monothéisme et qui lui devaient le plus souvent leur éducation. Les prophètes, au contraire, étaient haïs par les uns comme des ennemis dangereux, et repoussés par les autres comme des conseillers importuns.

prêtres. C'est que ces livres furcjt rédigés après que la prophétie fut éteinte el sous l'influence du sacerdoce, qui n'avait aucuu intérêt à les rappeler, qui peut-être même n'en avait plus un souvenir bien précis. On voit cependant que, dans ces livres, le prophète est, en général, subordonné au prêtre et u*occupe pis la première pace.

Une opposition à renseignement spiritualiste des hommes de Dieu, faite au nom d'un cérémonialisme religieux plein de séduction pour la foule, et conduite par des prêtres dont le caractère inspirait le respect, devait être nécessairement redoutable. Elle le devenait bien plus encore, quand on voyait le sacerdoce soutenu dans ses prétentions et dans ses tendances par un grand nombre de prophètes.

Qu'étaient donc ces prophètes qui se rangeaient du côté du sacerdoce, des grands et des rois, contre les Esâïe, les Michée, les Jérémie, et que ceux-ci appellent des prophètes de mensonge, de faux prophèles ^? C'étaient tout simplement des hommes qui remplissaient, au point de vue de la religion populaire, un ministère analogue à celui que les hommes de Dieu exerçaient au point de vue mosaïque. L'élohisme avait ses prophètes, comme le jéhovisme avait les siens \ Les premiers paraissent avoir été en beaucoup plus grand nombre que les seconds ^ Les noms de quelques-uns d'entre eux nous ont été conservés *.

L'inimitié la plus profonde régnait entre les pro-

« Osée, IX, 7-9; Sophon,^ ii, 4 : Jérémie, viii, 8-13; xxiii, 9, 14, 16, 21, 25; 2 Chron,, xviii, 21-23.

* Le culte de Baal avait également ses prophètes.

5 Michée, m, 11 ; E^aïe, 3ux ; 10 ; /«>., xiv, 13 et suiv. ; XVIII, 18 et suiv. ; xxiii, xxvi, 19 et suiv. ; Ezéch,, xiii, xxii, 25 et suiv., etc.

* Jérémie, xxviii, xxix, 11, 14 et suiv.

phèles du culte populaire elles prophètes mosaïques; et cela se comprend : les uns et les autres défendaient des principes et des intérêts différents. Les cérémonies du culte au-dessus desquelles les Michée, les Esaïe, les Jérémie mettaient hardiment le sentiment moral, les prophètes de mensonge, comme les appellent les livres sacrés, s'attachaient à en relever la valeur, en en montrant Torigine divine, et à en faire remonter Tefficace aux promesses de Dieu. Quand Esaïe criait que le sang des boucs n'efface pas ies crimes, quand Jérémie déclarait que le sacrifice offert avec des mains impures est sans valeiur, les prophètes élohistes rassuraient le peuple en lui répétant qu'il suffisait de se présenter dans la maison de Dieu pour être délivré \ «La loi, disaient-ils, est toujours entre les mains du sacrificateur. » Pourquoi feraiton attention aux discours de ceux qui annoncent d'autres doctrines^ ? Et comme l'homme trouve toujours plus commode de se rendre agréable à Dieu par des sacrifices que par une conduite droite, ces exhortations fallacieuses étaient accueillies avec plus de faveur par la foule ignorante et légère que les sévères discours des austères disciples de Moïse. Sur le terrain de la politique, l'opposition des

i Jérémie^ vu, 10.

• Ibid,^ XVIII, 18.

SUR LA ni BLE 423

prophètes du culte de la majorité de la nation n'était ni moins vive, ni moins insensée. Du moment que la famille d'Israël avait été en contact avec de grands empires, il n'avait pas été difficile aux prophètes de l'Éternel de comprendre que des États aussi insigniflants que les royaumes de Juda et d'Israël étaient sans cesse menacés de tomber sous les coups de l'un ou de l'autre de ces redoutables voisins. Aucun secours humain n'était capable de les protéger et de les sauver. Mais ce qui était impossible à la main de l'homme, l'Éternel pouvait l'accomplir. Cetle confiance en Dieu était d'ailleurs une conséquence naturelle des idées théocratiques. Elle fut le point de départ de la politique des prophètes mosaïques. Ils annonçaient sans cesse au peuple qu'il n'y avait point de salut à attendre que de la main de Dieu. Les prophètes élohistes invoquaient bien aussi la protection divine ; mais ils ne dédaignaient pas les calculs de la sagesse humaine, et, dans leur habileté mondaine, ils conseillaient de chercher dans l'alliance d'un des puissants monarques voisins un appui contre les menaces et les prétentions des autres.

C'était aussi un enseignement constant de Moïse et une conséquence même des croyances théocratiques, que rÉternel ne soutiendrait son peuple qu'autant que celui-ci serait fidèle aux conditions de l'alliance traitée en Horeb. Si l'on voulait donc

avoir en rÉlernel un allié invincible, il fallail observer avec soin là loi qu'il avait donnée. Les prophètes de Jéhovah ne cessaient de le répéter. Mais c'est en vain qu'ils annonçaient que l'impiété, l'idolâtrie et les vices du peuple attireraient à la iin un orage terrible sur la maison d'Israël. Quand la foule se troublait à ces menaces, les prophètes de mensonge dissipaient ses craintes, en lui rappelant qu'Israël était le peuple élu de Dieu. Comment serait-il possible, s'écriaient-ils, que la maison de rÉternel devînt semblable à Scilo, et que la ville sainte fût désolée et réduite en un désert^? a J'ai » eu un songe : j'ai eu un songe, répétaient-ils sans r> cesse. L'Éternel l'a dit ; vous serez heureux. Il » ne vous arrivera point de mal ^ »

Dès le principe, les hommes de Dieu avaient donné aux rois de Juda le conseil salutaire de se tenir à l'écart, et de ne prendre parti ni pour l'Égyple ni pour Babylone. Cette neutralité était peut-être difficile; elle n'était pas absolument impossible. l'Egypte et l'Assyrie pouvaient vider leurs différends sans envahir la Judée. Pharaon Néco le reconnut lui-même, quand il fit dire à Josias, qui prétendait arrêter sa marche : a Qu'y a-t-il entre » moi et toi, roi de Juda ? Ce n'est pas à toi que j'en

I Jérémie^ xix-xx, 6 ; xxvi, 9.

* /did., XXIII, 17, 25, 31.

» veux aujourd'hui, mais à une maison qui me fait » la guerre \ »

Ce qui est certain, c'est que les rois de Juda ouvrirent eux-mêmes leur pays aux Assyriens, en réclamant leurs secours contre la ligue des rois d'Israël et de Damas \ Le résultat de celte politique imprudente fut qu'au lieu de deux petits princes auxquels il pouvait tenir tête , Juda eut à compter avec un puissant monarque, dont il fut bientôt le tributaire, et qui, ainsi que le fait remarquer l'auteur du second livre des Chroniques, l'opprima, bien loin de le rendre plus foPt\

Dès ce moment, la ligne de conduite des rois de Juda semblait toute tracée. Il fallait subir, de crainte de plus grands malheurs, la domination des Assyriens et ensuite celle des Chaldéens , qui prétendirent succéder aux droits de ceux-ci sur la Judée. Telle était l'opinion des hommes de Dieu. Ce ne fut pas celle des rois. Us crurent pouvoir s'affranchir du joug des Babyloniens en s'appuyant sur l'Kgypte*; ils s'engagèrent ainsi dans la politique compromettante qui avait déjà perdu le royaume d'Israël, et qui devait finir par amener la ruine du

« 2 Cfiron.j xxxv, 21.

« 2 Rois, xvi, 7 ; 2 Chron.y xxviu, 16.

3 2 Chron.y xxviii, 20.

* 2 Rois, XVII, 21.

royaume du midi. I.es prophètes en sigualèrent en vain les dangers.

Soumise à l'Egypte , la Judée courait le risque d'être absorbée et de n'être plus qu'une province de l'empire des Pharaons. Sous la domination des Chaldéens, elle conservait sa nationahté au prix d'un tribut annuel plus ou moins onéreux, et par conséquent son indépendance intérieure , c'est-àdire ses lois, ses mœurs, son culte. L'envoyé de Sennachérib avait représenté à Ezéchias que l'Egypte était un roseau qui se briserait sous la main qui s'appuierait sur elle, et qui la blesserait \ Les hommes de Dieu en étaient convaincus % et il faut ajouter qu'il y avait à Jérusalem un parti qui partageait leur sentiment ^ Et cependant, en soutenant une politique qui pouvait seule prévenir la ruine complète de la maison de Jacob, les prophètes semblaient, aux yeux de la foule, des ennemis de l'indépendance nationale, peut-être des traîtres vendus aux rois de Babylone*. Cette accusation ne leur fut pas épargnée.

Les faux prophètes appuyaient vivement l'alliance égyptienne, probablement parce qu'elle entrait dans les vues des rois de Juda et qu'elle flattait l'orgueil

1 2 Rois, xviii, 21 ; Esaïe, xxxvi, 6.

* Esa'ie, XXX, xxxi, 1-8; Eséch,^ xxix, 6-8.

5 Knobel, Der Prophétismus der Hebrœer, t. ii, p. 239.

* Jérémie, xxvii, 12-15.

national du peuple, qui la croyait nécessaire pour reconquérir l'indépendance. Même au moment où le royaume de Juda est sous la plus complète dépendance des Chaldéens, ils s'écrient avec la plus étonnante assurance : « 11 n'y a rien à craindre du roi » de Babylone, vous ne lui serez point assujettis '. » Et cependant le roi sous le règne duquel se tenaient ces discours ne devait la couronne qu'à Nabucadnezar; son prédécesseur était captif à Babylone, et l'élite de la population avait été déportée sur les bords de ^Euphrate^ Les faux prophètes ne doutent de rien, a Voici ce que dit l'Éternel, le souverain des » cieux, le Dieu d'Israël, annonce l'un d'eux au » peuple : Je briserai le joug de Babylone ; dans deux » ans, je ferai rapporter en ce lieu tous les vases du » temple de l'Éternel, que Nabucadnezar a empor- » tés à Babylone. Je ferai revenir Jeconyah, fils de )) Jojakim, roi de Juda, et avec lui tous les captifs » transportés de Juda à Babylone. Car, a dit l'Éter- )) nel, je briserai le joug du roi de Babylone \ »

Que pouvait faire le peuple au milieu de ces prédictions et de ces enseignements contradictoires? Il voyait des deux côtés des prophètes prétendant égalemen t parler au nom de l'Éternel, se donnant

* Jérémx€y xxvii, 14 et 15.

< 2 Rois, XXIV, 11-16; 2 Chron.^ xxxvi, 9 et 10. 5 Jérémiej xxviii, 2-9; Dahler, Jérémie^ trad,, t. i, p. 57, 93, 119,211, 212, 241.

au même titre pour ses envoyés, e!, ce qui était le plus fâcheux, s*excommuniant mutuellement et se traitant les uns les autres de prophètes de mensonge \ On sait depuis longtemps de quel côté était la vérité. Il n'était pas facile alors de le discerner, et, dans son embarras, le peuple se rangeait, comme c'est l'ordinaire, du côté de ceux qui flattaient ses préjugés et sa vanité nationale.

Ces luttes entre les prophètes eurent un résultat encore plus déplorable. Les descendants de Jacob s'y habituèrent ; ils finirent par les considérer comme des espèces de spectacles publics auxquels ils assistaient en amateurs presque désintéressés sur le fond même de la question débattue, et en juges plus ou moins éclairés du talent avec lequel elle était disculée. Ezéchiel nous a laissé un tableau fort piquant de la manière dont on appréciait de son temps les prophètes. Le peuple faisait de leurs discours l'objet de ses entretiens sur les places publiques et sur le seuil des maisons. Le voisin disait à son voisin, Tami à son ami : « Venez, je vous prie, écouter quelle est la parole qui procède de l'Éternel. » Ds accouraient alors en foule autour de l'orateur sacré ; se plaçant devant lui, ils écoutaient ses paroles, mais ils ne les mettaient pas en pratique. Ils en faisaient bien

1 Jérémie^ xxix, 26 et 27; xxiii, 18; Dahler, t6îd., t. i, p. 137 et 209.

plutôt le sujet de leurs plaisanteries. Le prophète était pour eux comme un homme qui chante des airs agréables, dont la voix est belle, et qui excelle dans Tart de toucher un instrumenta

Avec les prophètes du vin® siècle avant Tère chrétienne , il se produisit en Israël un certain ordre d'idées qui a occupé depuis ce moment une place trop considérable dans l'histoire des idées religieuses, pour qu'il soit permis de le passer sous silence: je veux parler des espérances messianiques.

Que sont à cette époque ces espérances ? Demandons-le aux prophètes eux-mêmes.

On a déjà vu que les transgressions du peuple devaient être punies par son asservissement aux nations étrangères. Le législateur Tavait positivement annoncé ^ Cette menace fut un des anathèmes que les prophètes antérieurs à la captivité de Babylone développèrent le plus fréquemment. La ruine du royaume dlsraèl que l'Éternel enleva de dessus la

t Ezéchiel^ xxxiii, 30-32.

< Lévit,^ xxYi, 14*35.

face de la terre ', fut à la fois une réalisation de cette sanction morale et une annonce du sort qui était réservé au royaume de Juda, s'il ne se hâtait de rentrer dans les conditions de l'alliance traitée à Horeb. Déjà du temps d'Esaïe la punition était prochaine. Jérémie fut témoin de la chute de Jérusalem. Ezéchiel vécut au milieu des Hébreux déportés dans la Babylonie.

iMais rÉternel, qui ne veut pas la mort du pécheur, et qui lui demande seulement de se repentir, afin de pouvoir lui rendre la vie% TÉlernel avait déclaré aussi qu'il n'oublierait pas son peuple élu et qu'il ne l'abaisserait que pour lui faire sentir son péché *\ Les Assyriens et les Chaldéens ne devaient être que les verges dont il se servait pour le punir de sa désobéissance, pour le forcer à rentrer en lui-même, à déplorer ses erreurs et à recourir à la miséricorde divine \ Il n'entrait pas dans ses vues de détruire entièrement la maison de Jacob \

Dès qu'Israël aura expié ses crimes, et qu'il se sera retourné avec des larmes de repentance vers son Dieu, l'Éternel se souviendra de ses compassions. Il fera lever sa lumière sur le peuple qui

* Amos, IX, 8.

* Ezéch.^ XIX, 23.

^ Lé vit, y XXVI, 44 et 45.

* Esaie, x, 5, 24 ; xxix, 23 et 24.

5 Amos^ IX, 9.

marchait dans les ténèbres et qui habitait dans le pays des ombres de la morl\ Il mettra en pièces le joug dont il était chargé, le bâton dont on lui frappait les épaules, la verge de son exacteur^ 11 élèvera l'enseigne parmi les nations, au milieu des*quelles les restes de son peuple seront épars; il rassemblera les Israélites qui auront été chassés, et il recueillera des quatre coins de la terre ceux de Juda qui auront été dispersés ^ L'unité de la famille de Jacob sera rétablie ; Éphraïm ne sera plus jaloux de Juda, et Juda n'opprimera plus Éphraïm \

Alors renaîtront les beaux jours du règne de David, de ce règne qui était resté dans le souvenir populaire comme l'idéal de la prospérité nationale. Le tabernacle de David qui était tombé sera relevé ; ses brèches seront réparées ; il sortira de ses ruines; il sera remis dans son ancienne splendeur \ Le peuple élu, ramené de la captivité, rebâtira les villes désertes, qui se repeupleront de nouveau. Les enfants de Jacob planteront des vignes et en boiront le vin ; ils planteront des jardins et en mangeront les fruits ^ L'antique fertilité de la Terre Sainte sera

i Esaie, ix, 1.

« Ibid., IX, 3 ; X, 27 ; xiv, 5.

■• Esaie^ xi, 11 et 12 ; xxvii, 13; li, 11.

* /6id., XI, 15 ; Jérémie, xxui, 6.

•'• Amos, IX, 11.

•^ Ibid., IX, 14.

encore augmentée \ Le moissonneur suivra de près le laboureur et le vendangeur, celui qui a soigné la vigne. Le vin coulera des coteaux et des montagnes %

La nature tout entière participera à cette rénovation. Le loup habitera avec l'agneau, et le léopard avec le chevreau ; le veau, le lionceau et le bétail qu'on engraisse seront ensemble comme un pacifique troupeau ; un enfant les conduira. La jeune vache paîtra avec Tours; leurs petits auront un gîte-commun ; le lion mangera du fourrage comme le bœuf. L'enfant à la mamelle prendra ses ébats sur le trou de l'aspic, et l'enfant qu'on sèvre mettra la main dans le nid du basiIic^

Les enfants d'Israël, désormais dignes du titre de peuple élu de TÉternel, étendront au loin leur puissance*, en même temps que la gloire et la connaissance du vrai Dieu. Ils posséderont l'idumée et toutes les autres contrées voisines ^ ; ils voleront sur les épaules des Philistins ; ils s'enrichiront des dépouilles des peuples de TOrient ; les Moabites et les Ammonites leur obéiront \ La terre entière sera

« Esàïe, XXIX, 17 ; xxxv, 1, 2, 7.

« Amos^ IX, 13.

» Esaïe, XI, 6-8.

* Ibid., XIV, 2; lu, 13.

5 AmoSy IX, 12.

« Esaie XI, 14; xv, 2.

remplie de la connaissance de TÉternel, comme le fond de la mer des eaux qui le couvrent ^ .

Celle grande délivrance surpassera sous tous les rapports celle de l'esclavage d'Egypte. Aussi on ne dira plus : Gloire à l'Éternel qui a fait remonter les enfants d'Israël hors du pays d'Egypte ; mais on dira : Gloire à l'Éternel qui a fait remonter et qui a ramené la postérité de la maison d'Israël du pays qui est vers l'Aquilon et de tous les pays dans lesquels il les avait dispersés'.

Ce glorieux événement s'accomplira sous la conduite d'un héros sorti de la famille de David. A quel autre qu'à un descendant du grand roi conviendraitil mieux de présider à la restauration définitive et glorieuse du peuple élu? Comme David, cet enfant du miracle naîtra à Bethléhem\ L'esprit de l'Éternel reposera sur lui, l'esprit de sagesse et d'intelligence , l'esprit de conseil et de force , l'esprit de science et de crainte de l'Éternel*. L'empire sera posé sur son épaule. On l'appellera l'admirable, le conseiller, le héros, le puissant, le père de réternité, le prince de la paix\ Animé de la crainte de l'Éternel, il ne jugera pas sur les apparences ; il ne con-

t Esate, XI, 9.

« Jérémie^ xxiii, 7 et 8.

'• Miche e^ v, 2.

* Esaie^ XI, 1 et 2.

^ Ibid., IX, 4

damnera pâs sur des ouï-dire ; mais il jugera avec droiture ; il condamnera avec justice, pour relever les débonnaires. La justice sera la ceinture de ses reins, et la fidélité la ceinture de ses flancs \ Toutes les nations rechercheront ce rejeton d'Isaïe, dressé pour enseigne des peuples. Son séjour ne sera que gloire % et il n'y aura point de fin à l'accroissement de l'empire de David et à la prospérité de son trône et de son règne'.

Tels sont les traits essentiels des espérances messianiques des Hébreux jéhovistes au viu® et au vil'* siècle avant Tère chrétienne. Ces espérances étaient-elles partagées par les Hébreux élohistes? Rien ne l'indique. Les prophètes de mensonge, ainsi que l'Ecriture sainte appelle les prophètes du monothéisme idolàtrique, ne paraissent avoir eu ni le sentiment du péché d'Israël, ni par conséquent l'espérance consolante de sa repentance et de sa glorieuse restauration. Les espérances messianiques se rattachent d'ailleurs par tant de liens étroits au mosaisme, qu'on peut supposer avec une grande vraisemblance qu'elles ne furent propres dans l'origine qu'au petit groupe d'Israélites pieux qui continuaient la tradition mosaïque.

On donne le nom de messianiques à ces croyances,

* EsaïCy XI, 4 el 5.

« Ibid., XI, 40.

» Ibid,, IX, 6.

SUR LA BIHLE 437

parce que le Messie devait être le héros sous la conduite duquel s'accomplirait la restauration définiitive du peuple élu. Mais ce héros ne s'appelle pas encore le IVlessie dans les prophètes hébreux, pas plus dans ceux qui vécurent après le retour de l'exil que dans ceux qui exercèrent leur ministère avant la captivité de Babylone. Il ne s'agit encore pour eux que d'un descendant de David, destiné à donner à la famille de Jacob un éclat et une prospérité qui ne furent pas même égalés par les beaux jours du règne du grand roi. Ce n'est que dans le livre de Daniel que le titre de Messie' paraît appliqué pour la première fois et dans un sens d'excellence au libérateur d'Israël, et l'on sait que ce livre ne remonte pas au delà du second siècle avant l'ère chrétienne, et que, dans le canon juif, il fait partie des hagiographes et non des écrits des prophètes.

Après avoir vu quelles furent, dans leur forme première, les espérances messianiques, il convient d'en déterminer le caractère et l'origine.

L'attente d'une ère de bonheur et de vertu à la

1 Avant d^élre appliqué dans un sens exclusif au libérateur futur du peuple <*lu, le nom de Messie 1]^^9 (oint) était donné au grand prêtre {Lévit,^ iv, 3, 5, 16), aux rois (1 Sam,^ ii, 10, 35; XII, 3, 5; Ps. ii, 2, etc.), aux patriarches (P«. cv,15,lCAron., XVI, 22), en général aux personnes favorisées de Dieu; c'est ainsi que Cyrus est appelé le Messie (Point) de Jéhovah. Esate, XLV, 1. — Gésénius, Thésaurus, p. 825; Munk, La Palestine, p. 409 a.

fin des temps est particulière au peuple d'Israël ; elle fut étrangère à toute Tantiquité païenne. Bauer s'abuse certainement, quand il compare les espérances messianiques des Hébreux au mythe païen de Tâge d'or. Quelques images analogues dans les descriptions poétiques du règne du Messie et dans celles du règne de Saturne, ne suffisent pas pour mettre les deux conceptions sur la même ligne. Il y a déjà cette différence immense entre elles, que la famille d'Israël renvoie à la fin des temps cette ère de prospérité et de pureté que la mythologie grécoromaine place dans le premier fige de l'humaniié. Dans la conception païenne, le monde est entraîné dans une chute de plus en plus profonde ; dans celle des prophètes, au contraire, il marche, sous la direction de Dieu, vers une complète perfection.

M. Hase ne me parait pas mieux inspiré en mettant les espérances messianiques en parallèle soit avec la confiance inébranlable avec laquelle les Romains se croyaient appelés à l'empire du monde, soit avec les légendes allemandes du retour sur la terre des Hermann, des Othon, des Hohenstaufen et des autres héros des temps passés, pour rendre à l'empire germanique abattu la liberté, la puissance et l'unité \ Ces diverses vues de l'avenir se touchent

t Hase, Gnosis oder evangelische Glaubenslehre, t. m, p. 28 et 29.

sans doute en un certain point ; elles sont toutes les trois des manifestations du sentiment national ; mais elles diffèrent en tout le reste. Il y a entre autres, dans les espérances messianiques, une conception religieuse et morale qui ne se retrouve pas certainement , du moins au même degré , dans les croyances auxquelles M. Hase les compare.

Le parsisme, il est vrai, a sur la fm des temps des croyances entièrement analogues, pour le fond, à celles des Juifs. On ne saurait s'en étonner, quand on se rappelle les étonnantes analogies qui se rencontrent non-seulement entre le caractère des Mazdéens et celui des Hébreux, mais encore entre les conceptions religieuses et sociales de ces deux familles. J'ai expliqué ailleurs que ce fut sous l'empire de circonstances psychologiques et historiques, presque identiques, que se formèrent les doctrines eschatologiques des Parses et les espérances messianiques des descendants d'Israël ^ . Je n'ai pas à revenir ici sur cette explication ; il me suffit de rappeler que bien loin d'infirmer l'opinion que je vais proposer sur l'origine des croyances hébraïques, touchant les derniers temps, elle lui donne une nouvelle force.

Les espérances messianiques ont leur raison d'être dans la nature même de la race d'Israël,

' Des Doctrines reliyieuses des Juifs ^ 2« édit., p. 322 et suiy.

• dans sa religion et dans son histoire. C'est dans ces trois ordres de faits qu'il faut en chercher l'origine.

n n'y a ni dans le Grec, ni même dans le Romain, celte ténacité à toute épreuve, qui est le trait le plus marqué du caractère hébra'ique. La famille de Jacob n'a jamais perdu la foi en elle-même. Dans les circonstances les plus critiques, elle a toujours espéré, même contre toute espérance. Réduite à la dernière extrémité, loin de douter de son salut, elle rêve la domination universelle. L'histoire nous la montre presque constamment concevant les plus hautes espérances, précisément au moment qu'elle est le plus profondément humiliée. C'est ce qui arriva en particulier pour les croyances messianiques, qui grandirent dans la même proportion que s'accrut la détresse nationale.

La religion mosaïque ne favorisait pas médiocrement ces tendances. Déjà le monothéisme devait exalter l'orgueil national des Hébreux, ou du moins exciter leur mépris pour les adorateurs des faux dieux. Il était dans la nature des choses qu'un peuple qui possédait la connaissance du vrai Dieu se crût autant supérieur aux autres nations, esclaves de l'erreur, que le créateur et le maître du monde l'emporte sur des idoles de mensonge. Il y avait plus encore. Les Israélites se considéraient comme les enfants de prédilection de Dieu. C'était là une

SUU LA BIBLE 441

conséquence de la nature particulière de leur 4*eligion. Le mosaïsine, on l'a vu, se présente comme une alliance entre l'Éternel et la maison de Jacob. Celte alliance, contractée déjà avec Abraham \ puis avec Isaac et Jacob % et renouvelée dans les moments Jes plus solennels de l'histoire du peuple hébreu, sur le mont Horeb, avec Moïse, traitant au nom de la nation tout entière^ ; avec David, l'élu de rÊlernel^ ; avec Ezéchias, en présence des sacrificateurs et des lévites ^ ; dans le temple avec Josias, entouré des pères de famille de Juda % cette alliance, Jéhovah a juré de ne l'enfreindre jamais \ Il a déclaré à Israël qu'il l'a choisi pour lui être un peuple précieux, à l'exclusion de tous les autres peuples de la terre*; il lui a donné des marques réitérées de son amour et de sa protection dans mille circonstances difficiles ^ Comment la famille de Jacob douterait-elle de sa supériorité? Comment n'aurait-elle pas confiance en elle-même? Et cependant, à partir de la fin du règne de Sa-

I Genèse, xv, 18; xvii, 2.

^ Ibid., XXVI, 3-5; xxviii, 13-16; xxxv, 9-13.

5 Exode, XXIV, 27; Deut,, v, 2.

* Ps, Lxxxix, 3, 4.

5 2 C/*ron.,xxix, 4-10.

« 2 Rois, xxiii, 1-3; 2 Chron,y xxxiv, 31.

T Juges, II, 1; Deut,, vu, 8; Ps, cv, 8; cvi, 45.

» Ps. cxxxv, 4 ; EsaXe, xli, 8 ; Jér., x, 16; Malach., 1, 2.

9 /)eu(., VII, 6-8; Ps. vu, 4 et 5.

lomon, elle est entraînée dans une décadence de plus en plus profonde. Elle se divise en deux fractions ennemies ; elle gémit sous des rois cruels, impies, sans intelligence ; elle est battue, pillée, foulée par les peuplades voisines. Ces désastres sont-ils le signe d'une ruine prochaine ? Dieu aurait-jl donc oublié ses enfants?

Ce fut alors que les calamités toujours croissantes forcèrent les pieux Israélites a placer dans Tavenir la réalisation des promesses de rËternel. (c Le Dieu )) fort n'est pas homme pour mentir \ » Il a promis de sauver son peuple, de le bénir, de Télever élernellement% et il le fera. « Quand mon père et ma » mère m'abandonneraient, toutefois l'Éternel me » recueillera % » telle est la ferme confianee de l'Israélite. Il sait que Jéhovah ne violera pas son alliance, qu'il ne retirera aucune des promesses sorties de ses lèvres*. Et ce qui le rassure encore, c'esl qu'il n'ignore pas la cause des maux qui affligent la postérité de Jacob, et qu'il en connaît le remède. Israël a violé les clauses essentielles de l'alliance ; il a abandonné l'Éternel pour courir après les dieux des nations étrangères. Soninfidélité doit être punie. Et maintenant il expie ses erreurs et ses transgres-

I Nomb,, XXIII, 29.

« Ps, XXVIII, 9 ; Lxxxix, 33-35.

* Ps. xxvii, 10.

*Ps. Lxxxix, 34.

SUH LA lilBLK 443

sions' . Les peuples qui le frappent, qui le dépouillent, qui l'emmènent en esclavage, ne sont que les instruments de la juste colère de Dieu ^ Mais ces châtiments porteront instruction. Ils auront pour effet de forcer Israël à reconnaître ses fautes, à s'en repentir, à demander grâce ^ Et alors l'Éternel aura compassion de ceux qu'il avait affligés ; il les consolera * ; il dira à celui qui avait cessé d'être son peuple : « Tu es mon peuple, » et le peuple lui dira de son côté : a Tu es mon Dieu\ » Cette heureuse réconciliation sera pour la maison de Jacob le point de départ d'une ère nouvelle, d'une ère de prospérité et de sainteté, de victoire et de domination sur tous les peuples de la terre, d'une ère, en un mot, qui sera témoin de Taccomplissement des promesses faites autrefois par Dieu à Abraham, à Moïse, à David, à tous ses fidèles serviteurs.

C'est ainsi que se forma en Israël cet ensemble de croyances que l'on désigne sous le nom d'espérances messianiques. S'il pouvait rester encore le moindre doute sur cette origine, les deux faits suivants le dissiperaient irrévocablement.

I Ps. Lxxxix, 30-32.

^ Esaïe, VII, 17, 18; xui, 3-6; Jérémie^ xxii, 7 ; fTaftac, 1,6, etc.

^ Osée y II, 6-17; IV, 5.

* Esdie, LXix, 13-20. - Osée, 11, 23; VI, 1-3; xiv, 1-8; Ps. Lxxxix^ 20-36.

Premièrement, les espérances messianiques ne prirent naissance qu'à Tépoque de la décadence de la famille d'Israël. La forme même sous laquelle elles sont présentées prouve, comme le fait remarquer M. Ewald, qu'elles sont postérieures au règne de David \ Et, çn effet, elles supposent toutes qu'un nouveau David ramènera au milieu du peuple rassemblé des quatre coins de la terre, la splendeur, la gloire, la piété et la prospérité des anciens jours, et étendra, avec la connaissance du Dieu d'Israël, sa domination sur toutes les nations du monde. Le règne du grand roi était resté dans le souvenir des Israélites^ comme une époque bénie ; il était devenu pour eux l'idéal de la théocratie. C'est sur cet idéal que se modèlent les espérances messianiques. L'objet des vœux et de Tattente du pieux Israélite, c'est le retour de ces jours de bonheur et de fidélité à la loi de l'Éternel. On a là une indication irrécusable du moment qui vit naître l'espoir d'un rétablissement glorieux de la postérité d'Abraham. On peut ajouter encore que le rêve d'un avenir prospère n'est possible que dans une époque de longues calamités, et ce ne fut qu'après la séparation du royaume de David en deux royaumes rivaux, qu'une adversité soutenue devint le partage des enfants d'Israël.

En second lieu, les espérances messianiques n'ap-

* Ewald, Geschichte des Volks Israël, t. m, p. 429, noie 1.

paraissent pas d'abord dans toute leur perfection. Limitées, à leur origine, à l'attente d'un digne successeur de David, elles s'étendent peu à peu, par une sorte d'évolution logique, sur le champ tout entier de la vie religieuse et sociale \ Le développement n'en est pas encore complet dans les prophètes. Ils en léguèrent le tableau inachevé à la synagogue. Les docteurs de la loi y ajoutèrent les derniers traits.

Sous le règne de Jéroboam, les désirs et les espérances des hommes pieux d'Israël ne vont pas au delà du rétablissement de l'unité de la nation sous le sceptre d'un descendant de David \ L'attente d'une ère de prospérité ne se rencontre décidément que dans JoëP, au viu® siècle environ avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire à une époque de désolation et d'abaissement pour la famille d'Israël tout entière. Au fléau de la famine est venu se joindre le fléau de la guerre ; les deux royaumes d'Israël et de Juda se déchirent mutuellement dans des luttes continuelles, quand ils devraient se réunir contre l'ennemi commun, le roi de Syrie, qui les bat l'un après l'autre, les pille, les ruine et leur enlève toutes les places frontières \ Il n'est pas cependant

* Nœldckc, Die alttestamentL Literatur^ p. 204.

* i Hois, XIII, 2; XI, 39.

"• Joël, 11, 18 el suiv. ; m, 7 et suiv.; 2 Rois, xi\\ 26 ol 27.

* 2 Rois, X, 32 et 33; xn, 17, 18; xiii, 3 : xiv, 11-14.

encore question de Messie, dans le sens propre du mot.

Ce n'est que plus tard, quand la détresse est è son comble, quand le salut semble tout à fait désespéré, qu'il est parlé d'un libérateur extraordinaire que Dieu fera naître de la race de David. Le premier prophète qui en fait mention est Michée. Dans le tableau qu'il trace d'une théocratie idéale qui durera à jamais ' , et qui réunira les différentes fractions de la famille de Jacob en un seul peuple S sous la direction suprême de Jéhovah% il attribue la délivrance d'Israël à un dominateur \ dont la race remonte à la plus haute antiquité^ et qui doit naître à Bethléhem, là même où le roi David avait reçu le jour^ C'est ce vainqueur qui assurera aux descendants de Jacob une paix éternelle, une prospérité sans limites^ et l'empiré sur les autres nations*.

Plus tard les espérances messianiques furent considérablement développées, principalement dans la partie qui en était encore la moins bien déterminée; je veux parler de ce qui concerne la personne et

* MichéCj V, 7 et suiv.

« Ibid.,i\, 6, 7, 12; ii, 12.

^ Ibid.j II, 13; iv, 13.

*/6i(i., IV, 10 ; v, 4, 5.

^ /6td., V, 2.

6 1 Samuel, xvi, 1.

7 Michée, iv, 3, 4, 6, 7; v. 4; vu, 14.

« Ibid., IV, 3 ; V, 4, 8, 9 ; vu, 16, M,

l'œuvre du libérateur d'Israël. Comparé aux tableaux animés que les Michée, les Ésaïe, les Jérémie, tracent de la désobéissance du peuple, des maux qu'elle leur attire, de sa repcntance, de son rétablissement, de la prospérité qui en sera la suite, de l'alliance nouvelle qui succédera à l'ancienne, ce qu'ils disent du libérateur lui-même est encore vague et paraît à peine une ébauche. Ce point appelait, par conséquent, de nouveaux développements. Il les reçut des prophètes postérieurs à l'exil, et après eux, des docteurs de la loi, entre les mains desquels les espérances messianiques devinrent une christologie très-délaillée. On verra dans un moment sous quelle forme nouvelle les premiers conçurent et représentèrent le libératenr du peuple élu. Je n'ai pas à m'occuper ici des changements que cette doctrine subit dans la synagogue. Je puis ajouter toutefois que les docteurs de la loi rendirent de plus en plus idéale et surnaturelle la personne du Messie et entourèrent son avènement et son œuvre de circonstances de plus en plus extraordinaires.

I.e prophétisme se survécut à lui-même. Au retour de la captivité de Babylone, sa tâche était ac*

complie. Du moment que le mosaïsme, du moins dans ce qu'il avait encore d'applicable, était sauvé, et avec lui la nationalité israélite, il n'avait plus rien à faire sur la scène du monde. Les grandes institutions ne disparaisséfnt pas cependant aussitôt qu'elles cessent d'avoir une utilité réelle ; elles ne finissent que peu à peu, en s'affaissant graduellement sur elles-mêmes. C'est ce qui arriva au prophétisme en Israël. Les prophètes qui vécurent depuis le retour de la captivité jusqu'à Esdras \ n'ont presque plus rien de ce qui constitue l'esprit et le caractère de ceux des époques précédentes.

La différence est déjà sensible dans la forme du discours. Les prophéties d'Haggée manquent de verve et d'élan; elles trahissent une certaine difficulté à manier la langue. Zacharie, qui entra dans la carrière du prophétisme seulement quelques mois après Haggée, ne fait pas preuve d'une plus grande habileté dans l'art d'écrire. Il affectionne le langage symbolique, dont le goût semble s'être répandu parmi les Hébreux pendant leur séjour dans la Babylonie, et auquel Ezéchiel avait, pour ainsi dire, donné droit de cité dans la littérature hébraïque ;

* 11 paialt que les prophètes furent nombreux longtemps encore après le retour de la captivité de Babylone; c'est du moins ce qu'on peut conclure de quelques passages des écrivains de cette époque. Zacharie, vu, 2 et 3; viii, 9 ; Ewald, Gesch, des Volks Israël j t. iv, p. 114. Nous n'avons des écrits que de trois d'entre eux, Haggée, Zacharie et Malachie.

mais ses allégories, entassées les unes sur les autres, manquent d'ampleur et de développement, et, ce qui est pis, elles sont à la fois obscures et sans originalité. Malachie est, en somme, supérieur à Haggée et à Zacharie, sans atteindre cependant à la hauteur des anciens prophètes. M. Ewald fait observer que la manière dont il présente ses idées a quelque chose de scolastique et ne rappelle guère Téloquence populaire et animée des Michée, des Amos et des Esaïe\ Il faut ajouter enfin que les écrits de ces prophètes, surtout ceux de Zacharie, le plus fécond des trois, sont pleins de réminiscences des ouvrages antérieurs ^

Ce n'est pas cependant à ces traits qu'il convient de s'arrêter ; il suffit de les signaler comme signes évidents d'une décadence bien marquée du prophétisme. Il faut regarder avant tout au caractère général de ces prophètes. Or, ce caractère forme un contraste frappant avec celui des prophètes de l'époque précédente. Tandis que ceux-ci ne donnent qu'une importance tout à fait secondaire à la partie cérémonielle de la loi, Haggée, Zacharie et Malachie insistent fortement sur la nécessité d*en

* Ewald, Die prophet. Bûcher^ l. i, p. 542; Eichhom, Ein^ leit. ins alte Testam., § 610; de Welte, EirUeit, in dos alte Test., p. 369, 378.

"^ On peut voir le tableau de ces imitations dans Eichhom, ibid., t. III, p. 329 et 330, el clans de Welle, t6td., p. 372 et 374.

remplir toutes les prescriptions. Si les cieux se sont fermés, si la terre a retenu ses fruits, si rÉternel a appelé la sécheresse sur la plaine, sur la montagne, sur le froment, sur le vin, sur l'huile, sur tout ce que le sol produit, ce n'est point, comme l'auraient dit Michée, Esaïe et Jérémie, à cause de la dureté du cœur du peuple, en punition de ses vices et de ses crimes ; non : Haggée ne voit da:is cette ca'amité publique qu'un juste châtiment du peu d'empressement des Juifs à relever les murailles du temple, tandis qu'ils ont mis la plus grande hâte à se construire des maisons lambrissées \

L'Éternel commande sans doute encore par la voix du prophète, comme il l'avait fait auparavant par la bouche des prophètes antérieurs % de rechercher ce qui est droit, de ne point faire de tort à la veuve, à l'orphelin, à l'étranger, à l'affligé, de ne point nourrir de mauvaises pensées envers son frère \ Mais il ne commande pas avec moins d'insistance de ne présenter à l'autel que des victimes sans taches*, d'éviter avec le soin le plus attentif les souillures légales \ d'apporter au temple les différentes dîmes prescrites par la loi, dîmes qui sont

• Haggée, i, 4-H.

4 Zachariej vu, 7, 12.

^ Zaùharie^ vu, 9 et iO; viii, 16 et 17 ; Malach., m, 5.

♦ Malach., i, 6-8, 13, 14.

^Haggée, ii, 11-19.

une délie contraclée envers Dieu lui-même*, de ne point s'allier par des mariages, au mépris des ordoîmances mosaïques-, aveclesMoabiles, les Ammonites et les autres peuples élrangers^

Il n'y a plus inimitié entre le sacrificateur et le prophète, (^elui-ci est devenu l'aide et le soutien de celui-là. Zacharie prend avec chaleur la défense du grand prêtre Jehoschua ; il exaile la sainteté de ses fonctions. L'Éternel, dit-il, lui a confié le gouvernement de sa maison et la garde de ses parvis \ Il faut lui mettre sur la tête des couronnes d'or et d'argents Si Malachie reproche aux prêtres leurs transgressions % c'est dans l'intention de les rappeler au sentiment de la sainteté de leur caractère ; c'est surtout pour engager ceux d'entre eux qui avaient contracté des mariages avec des filles des peuples étrangers, à rompre ces alliances prohibées parla loi\ Car d'ailleurs « les lèvres du sacrifica- » teur gardent la science, el c'est de sa bouche )) qu'il faut apprendre les prescriptions de Dieu*. » Ce n'est plus le prophète qui maintenant est l'en-

1 Malach,, m, 8-10.

* Deuter.y xxni, 3 el 4.

^ Malach,, ii, 11 et 12.

* Zacharie^ m, 1-9.

* Zacharie, vn, 11.

^ Malach., ii, 1-3, 8, 9.

' Ibid., II, lt-16.

« Ibid., II, 6 Cl 7.

voyé de Dieu, c'est le prêtre. Dieu a traité avec la maison de Lévi une alliance particulière, une alliance de vie et de paix\ C'est la première fois qu'il est question dans les livres saints de cette alliance de Dieu avec la race sacerdotale, et ce fait nouveau est un indice manifeste de la prédominaiice que le sacerdoce avait acquise à cette époque dans la famille d'Israël.

Comment s'était opéré ce rapprochement entre le prêtre et le prophète? 11 faut en chercher les causes dans le mouvement de dévotion étroite et livrée au cérémonialisme, qui datait de Josias, et surtout dans les changements qui s'accomplirent, pendant la captivité de Babylone, dans les sentiments religieux du peuple hébreux.

Le rétablissement du culte mosaïque par Josias s'opéra sous l'influence des prêtres, et non sous celle des prophètes - ; il eut un caractère essentiellement sacerdotal ; le formalisme en fut la conséquence. Les prophètes Michée, Esaïe, Jérémie, l'avaient combattu ; à partir du règne de Josias, il prit un tel développement qu'il gagna les prophètes eux-

* Malach,, II, 4 et 5.

* Dans le récil que fail le second livre des Rois (xxni, 1-3) de la cérémonie dans laquelle Josias fait lire la loi devanl le peuple assemblé, Ivs prophètes ne viennent qu'après les sacrificateurs, et dans le rccit que le second livre des Chroniques (xxxiv, 29-31) coniicnl du même fait, ils ne sont pas même mentionnés.

mêmes. On ne saurait en douter, quand on voit Ezéchiel consacrer le code des lois qu'il dresse, pendant l'exil, en prévision d'une restauration prochaine de Jérusalem, presque uniquement à régler ce qui concerne le sacerdoce et le culte \

C'est surtout pendant la captivité de Babylone que le sacerdoce étendit son influence et se subordonna le prophétisme. Les maux sans nombre qui furent la suite de la ruine du royaume de Juda, éveillèrent dans le cœur des Israélites l'amour de leurs traditions nationales. On sait quels regrets excita la patrie absente. « Assis aux bords des fleuves de Babylone, nous y avons pleuré au souvenir de Sion. Jérusalem, si je t'oublie, que ma droite s'oublie elle-même ^ » Tels sont les chants de trislt sse que leur inspire l'exil. Ces sentiments patriotiques réveillent les sentiments religieux. Au souvenir de Jérusalem s'associe le souvenir du temple, du culte de l'Éternel, de la loi, de cette loi pour laquelle on n'avait eu que de l'indifférence dans les temps de prospérité. Ce fut une opinion générale parmi les Juifs déportés delà Babylonie, que la grande catastrophe qui les avait frappés était en punition méritée de leur infidélité aux commandements de l'ÉterneP. Cette conviction

i Ezéchiely xl-xlviii.

t Ps. cxxxvii, 1 et 5.

^ Cœlln, Biblische Théologie, t. i, p. 343 et 344.

passa alors des prophètes, qui en avaient fait presque constamment le thème de leurs exhortations, à la nation tout entière.

Comme il arrive toujours dans les grands mouvements populaires, la réaction qui se produisit sous ces impressions diverses fut poussée jusqu'à l'excès. A l'indifférence séculaire pour la législation nationale, succéda un attachement qui manqua à la fois de mesure et d'intelligence. Au lieu d'arrêter leur attention sur ce qui faisait le fond et l'essence même de la loi, sur ce monothéisme spiritualisle que Moïse le premier avait annoncé, et qui avait inspiré l'éloquence des prophètes, les Israélites, à Tiinitalion de Josias, ne sachant pas dégager l'esprit de leurs traditions religieuses des formes antiques sous lesquelles il s'était produit, s'attachèrent aux détails, aux descriptions cérémonielles , aux pratiques de tous genres qu'elles recommandaient. Il arriva de là que le culte lévilique et par conséquent aussi le sacerdoce qui en était chargé, prirent à leurs yeux une importance exagérée. Le prêtre se trouva ainsi porté, par la marche même des choses, à la tête de la nation.

On peut supposer avec quelque vraisemblance que la caste sacerdotale donna la première l'exemple de cette révolution dévote. Elle avait perdu plus que toutes les autres classes de la famille d'Israël, à la déportation dans des contrées lointaines.

Son seul prestige, elle le devait à ses fondions, et elle ne pouvait les exercer que dans le temple de Jérusalem. Le grand désastre qui venait de frapper toute la nation dut inspirer au prêtre, plus encore qu'aux autres exilés, de sérieuses réflexions, et faire naître en lui des sentiments nouveaux sur la mission religieuse qu'il avait à remplir au milieu des familles déportées.

Il est plus probable encore que le sacerdoce devint en ce moment le centre de tous les débris d'Israël. Une traiition conservée par le Talmud, attribue aux exilés qui avaient accompagné le roi Jojakin, la fondation d'une synagogue, bâtie avec des pierres apportées de Terre Sainte \ Le fond de celte légende, si on la prend du moins dans un sens métaphorique, n'a rien d'invraisemblable. Des réunions de prières durent s'organiser de bonne heure dans les nouveaux établissements ; les prêtres furent naturellement appelés à les présider; et comme c'est dans ces assemblées que pouvait seulenient se manifester ce qui restait de vie nationale au milieu des malheureux déportés, le sacerdoce en devint l'âme.

Il faut admettre encore qu'à mesure qu'on se rattacha plus étroitement aux traditions antiques, on dut éprouver le besoin de les connaître mieux.

• Mu ^ck, La Palestine, p. 458, note 2.

Les prêtres étaient les gardiens de la loi ; elle était déposée entre leurs mains; ils en étaient dans certains cas les interprètes \ C'est à eux qu'on s'adressa pour savoir ce qu'elle permettait et: ce qu'elle défendait ^ Les circonstances autant pour le moins que leurs propres sentiments religieux, les obligèrent en conséquence à faire de leur législation nationale l'objet d'une étude suivie. Esdras ne fut pas certainement le seul membre du sacerdoce qui méritât le titre de docteur de la loi. Cette étude fut dans tous les cas une chose nouvelle en Israël. Provoquée par les modifications qui venaient de s'accomplir dans les idées et dans la position des Juifs, elle révèle un état des esprits tout différent de celui qui avait donné naissance au prophétisme, en même temps qu'elle nous fait prévoir que la direction morale de la nation, qui lui avait été confiée jusqu'à ce moment, va passer en d'autres mains.

La diffusion des croyances monothéistes dans la maison d'Israël, la fidélité aux prescriptions mosaïques qui prenait chaque jcfnr des proportions plus considérables, et la piété, telle du moins qu'on l'entendait alors , qui devenait générale , rendaient le ministère prophétique de moins en moins néces-

» Deutér.^ xvii, 8-14; xxi, 5; 2 Chron.t xvii, 9. « Ezéchiel, xliv, 23; Malach,^ ii, 5-7.

saire et lui enlevaient son antique importance. Après les changements qui s'étaient opérés dans les esprits, le but qu'il poursuivait était atteint, autant du moins que les circonstances le permettaient ; sa prédication n'avait plus de raison d'être ; il ne restait au prophète qu'à seconder les efforts du prêtre et du docteur de la loi, jusqu'à ce qu'il fût entièrement absorbé par eux.

C'est ainsi que , par l'effet des événements , le prophétisme se trouva rattaché ou, pour mieux dire, subordonné au sacerdoce , et que , par la marche même des choses, il dut céder la place aux docteurs de la loi. Avait-il lui-même la conscience de la position nouvelle qui lui était faite? On serait tenté de le croire, quand on entend Ezéchiel, vingt-cinq ans après la ruine de Jérusalem, déclarer que désormais les sacrificateurs enseigneront au peuple à distinguer la chose sainte de la chose profane , ce qui est souillé de ce qui est purV

Le caractère sacerdotal que revêt en ce moment le prophétisme, ne se montre pas uniquement dans son attachement aux cérémonies et aux prescriptions légales, et dans son dévouement à la caste des prêtres. Il se manifeste encore dans la forme nouvelle sous laquelle Jl représente le Messie. Jusqu'alors le futur libérateur d'Israël avait été dépeint

» Ezéchiel, xliv, 23.

comme un descendant de David, destiné à relever son trône, et à régner sur le monde entier, après avoir vaincu les nations étrangères et assuré la prédominance au peuple élu. Cet idéal change après le retour de la captivité de Babylone. Son rôle de héros victorieux s'amoindrit. A l'épée dont les prophètes antérieurs l'avaient armé, Haggée, Zacharic et Malachie , suivant sans doute les tendances générales de leur temps, sont tentés de substituer l'encensoir. Le Messie est bien encore un roi ; mais à côté de lui siège le sacrificateur ; le roi et le sacrificateur sont les deux branches d'olivier qui s'élèvent de chaque côté du chandelier d'or \ les deux enfants de l'onction qui se tiennent devant le Seigneur de toute la terre \ Zacharie repousse bien loin tout l'appareil belliqueux dont le libérateur d'Israël avait été entouré auparavant. « Ce n'est point par armée, ni par force, mais c'est par mon esprit, fait-il dire à TÉternel, que la délivrance s'accomplira \ » Et plus tard Malachie parlera du Messie comme du messager de l'alliance qui vient purifier les fils de Lévi '.

D'où vient cette transformation, sinon d'une tendance sacerdotale qui fut constamment étrangère

« Zacharie y iv, 2 et 3, 11 et 12.

« Ihid., IV, 13 et 14.

5 Ibid., IV, 6.

* Malach,, m, 2 et 3.

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aux prophètes antérieurs à la captivité de Babylone, et qui domine dans ceux qui assistèrent à la restauration de Jérusalem ? L'Église militante des Amos, des Miellée, des Rsaie, a fait place à une Église organisée selon le cœur des enfants de Lévi ; chacune d'elles a fait le libérateur à son image.

Une différence plus considérable encore semble Féi)arer, sur le sujet du Messie, les nouveaux prophètes des anciens. Tandis que ceux-ci renvoient à une époque future indéterminée Tavénement du libérateur, ceux-là paraissent considérer le retour de la capti\ité de Babylone comme le commencement de la réalisation des espérances messianiques. Tout ce qui avait été prédit de la punition des crimes de la famille dlsraël et de la dispersion de ses enfants parmi les nations, de sa repentance, de son pardon et de son rappel dans la Terre Sainte, tout cela ne s'est-il pas accompli ' ? Les descendants de Jacob se sont convertis à l'Éternel, et l'Eternel, de son côté, se souvenant de ses gratuités, les a recueillis du milieu des peuples parmi lesquels ils avaient été dispersés. II est vrai qu'une partie de la tribu de Juda est revenue seule à Jérusalem ; mais Zacharie, s'appuyant sur les prédictions antiques*, attend la délivrance prochaine des Israélites du nord\ L'Éternel ramènera bientôt, s'il faut l'en

* Zacharie y i, b.

« Osée^ I, 15; iii, 5; xiv, 4-8.

Zacharie, viu, 13.

croire, la maison de Joseph * ; Ephraïm va être associé à Juda^

Ce retour de la faveur divine se reconnaît encore à d'autres signes. Le temple se relève de ses ruines. Ce n'est toutefois qu'un faible commencement', presque rien en comparaison de la magnificence de l'ancien sanctuaire^; mais que le peuple se fortifie et travaille; TÉternel des armées est avec lui*; les mains de Zorobabel l'achèveront % et la gloire de cette dernière maison éclipsera celle de la première\ Enfin, Talliance ancienne est renouvelée; Tesprit de Dieu est au milieu de la famille d'Israël ^ Elle sera désormais pour l'Éternel un peuple, et l'Éternel sera pour elle un Dieu^ Ces heureux événements ne sont-ils pas les premières manifestations de l'ère de gloire et de bonheur promise à la race de Jacob? L'heure de l'accomplissement des anciennes prophéties nVt-elle pas sonné déjà?

Et, en effet, les temps messianiques sont arrivés. L'Éternel va étendre sa main sur les nations qui ont

* Zacharie^ x, 6-12.

« /6id., IX, 10, 13; viii, 7, 8.

5 ïbid., IV, 9, 10.

* Haggée^ ii, 3.

5 Ibid^ II, 4.

6 Zachariey iv, 9 et 10. ' Haggée, ii, 7 et 9.

* Zacharie, i, 16 et 17; Haggée^ ii, 6.

9 lbid,j VIII, 8.

pillé son peuple élu ; il va les asservir à son tour à ceux qui avaient été leurs esclaves \ Désormais ces nations viendront de tous les points de la terre pour chercher TÉlernel et pour l'implorer^* elles viendront avec ce qu'elles ont de plus précieux, pour lui en faire hommage dans sa maison\ Chaque Juif sera entouré de dix hommes des pays étrangers, qui, saisissant le bas de sa robe, lui diront : « Permettez que nous vous suivions, car nous avons appris que Dieu est avec vous '. » La maison de Juda et celle d'Israël, qui avaient été en malédiction parmi les nations, seront dès ce moment une bénédiction pour la terre entière'*.

En même temps , les quatre jeûnes de l'année vont être transformés, pour la maison de Juda, en des jours de joie et d'allégresse, en des fêtes solennelles de réjouissance \ Maintenant que l'Éternel ne sera plus pour ceux qui ont survécu aux désastres de la nation, tel qu'il avait été dans les jours qui venaient de s'écouler, on sèmera en paix; la vigne rendra son fruit ; la terre portera ses productions; les cieux donneront leur rosée \ Chacun in-

* Zacharie, i, 15; ii, 4, 8, 9, 13; xii, 9; Haggée, ii, 22. s /6td., VIII, 20-22.

3 Huggée, il, 7.

* Zdcharie, viii, 23.

» Ibid,, VIII, 13.

c yfcid., VIII, 19.

7 Ihid., VIII, 11 el 12.

vitera son prochain sous sa vigne et sous son figuier '. Ce n'est pas dans un avenir lointain que ces glorieux événements doivent se passer; non, c'est dans ces jours mêmes, dit Zacharie. « Si autrefois, faitil dire à Dieu, j'ai songé à vous faire du mal, quand vos pères m'avaient irrité, en ces jours je songe de nouveau à faire du bien à Jérusalem et à la maison de Juda^ Maintenant je ne serai plus comme auparavant pour le reste de ce peuple^ » Ce rejeton de la race de David qui devait relever la maison d'Israël, est déjà venu*. Haggée et Zacharie le virent évidemment dans la personne de Zorobabel, qui appartenait en effet à la famille du grand roi% a II est le serviteur de l'Éternel, dit le premier de ces deux prophètes ; Jéhovah l'a choisi ; il le placera comme un sceau % » sans doute sur l'œuvre de la restauration du peuple élu , pour indiquer qu'elle est définitive. Zacharie ne cesse de célébrer le pieux héros dont les mains ont fondé la maison de l'Éternel et en achèveront la construction \ Devant lui tomberont tous les obstacles. « Qu'es-tu , grande

* Zacharie, m, 10.

« ïbid,, VIII, 14 et 15.

- Ibid,, VIII, 11.

« Cœlln, Bibl. Theolog.y t. i, p. 480; Ewalil, Geschichte des Volks Israël, l. iv, p. 117 et 118.

* 1 Chron., m, 19.

^ Haggée, ii, 23.

^ Zacharie, iv, 9.

montagne, devant Zorobabel? une plaine*. » Ce Zorobabel qui bâtit le temple de l'Éternel est le véritable rejeton*. « Il portera la majesté; il sera assis en dominateur sur le trône ; le sacrificateur sera a côté de lui sur le trône ; un conseil de paix sera entre eux deux^ » Zorobabel et Jehoschoua,le descendant de David et le grand sacrificateur, sont les deux hommes de la situation. Piir leurs efforts réunis, ils rétabliront le peuple élu^

11 est facile de comprendre comment ces espérances s'emparèrent des cœurs des prophètes, aux premiers moments de la restauration de Jérusalem et du temple, après que la famille d'Israël avait traversé de si grands désastres. En voyant le peuple élu rendu à sa patrie, et le culte de l'Éternel rétabli, on crut que toutes les promesses annoncées par les anciens hommes de Dieu allaient immédiatement se réaliser. Un descendant de David était à la tête de la colonie naissante ; pouvait- on douter qu'il ne fût appelé à remplir les antiques prédictions?

Ce n'était là cependant que des illusions; la triste réalité ne tarda pas à les dissiper. Le rétablissement

« Zacharie, iv, 7. La Bible de Cahen donne une explicalion très-sa'isfaisante de ces passages métaphoriques. T. xii, p. 143.

^ Ibid., VI, 12.

'• Ihid.^ VI, 13.

* Haggee, i, 14; Zach.^ iv, 3, 14; Bible de Ca/ien, l. xii, p. 143 et 144.

de la nation juive n'eut pas cet éclat qu'on en avait attendu. Les travaux languirent ; la construction du temple n'avança que lentement, à travers de nombreuses interruptions ; les mœurs publiques ne furent pas meilleures qu'auparavant ; la misère et la souffrance devinrent le partage du plus grand nombre de ceux que le zèle religieux avait ramenés dans la Terre Sainte. Les enfants d'Éphraïm ne vinrent pas joindre leurs cœurs et leurs bras à ceux de leurs frères de Juda. Le polythéisme et l'idolâtrie étaient, il est vrai, bannis pour toujours du milieu du peuple élu ; mais les jours du Messie n'étaient pas encore arrivés ; il ne pouvait rester là-dessus le moindre doute. Un demi-siècle environ après Haggée et Zacharie, Malachie ne partage plus leurs espérances ; il renvoie de nouveau dans un avenir indéterminé le grand et redoutable jour du Seigneur ^

« Malach, iv, 1-3, 5 et 6.

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