‹ Études critiques sur la Bible: Ancient TestamentChapitre 7 sur 17 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

> Je ne pense pas qu'on puisse en appeler à Exode xxxii, n* On y lit, il est vrai, ces mots : « Moïse implora Jahveh son Dieu.» *1*^H îrff. maison ne saurait voir dans cette exprès»

sion un témoignage en faveur de Thypothèse que Jahveh était le nom sous lequel Moïse avait appris de sa famille à invoquer le Dieu de ses pères. L'écrivain sacré en donnant à Javeh la qualification de Dieu de Moïse, a eu égard tout simplement à ce fait que ce nom était celui du Dieu de la législation mosaïque.

4 ^xod.,xxxn, 1-6, 21-24; Lévit., x, 1-6; Nomb., xii, 1 .et suiv.

» Nomb., XI, 16, 24-30; Exod.,, xxiv, 1, 9, 14.

l'être pas, il resterait toujours à expliquer par quel concours de circonstances Elobim avait été conçu comme Jahveh dans une famille d'Israël, et pourquoi cette conception s'était maintenue dans cette seule famille comme son privilège exclusif.

Ce n'est pas à dire cependant que cette conjecture ne puisse renfermer quelques éléments de vérité. De toutes celles qui ont été proposées sur l'origine du jéhovisme» elle est en réalité celle qui semble la plus propre à faire disparaître un grand nombre de difflcultés, mais à la condition qu'on la dépouille de sa forme traditionnelle et qu'on l'entende dans un sens que suggèrent d'ailleurs les analogies de l'histoire.

C'est un fait aujourd'hui incontesté que toutes les grandes idées qui ont contribué à l'éducation de lliumanité ont été, en un certain sens, le produit d'un travail impersonnel, et qu'elles ont été longuement élaborées, dans Tombre et le silence, jusqu'au moment où, atteignant leur perfection, elles ont éclaté au grand jour de l'histoire. Le jéhovisme, qui est la forme la plus parfaite du monothéisme, n'a pas probablement fait exception à la règle commune. Il lui a fallu du temps pour se dégager des obscurités qui ont dû nécessairement l'entourer d'abord, et avant qu'on ait pu en avoir une claire conscience, plusieurs générations de pieux Israélites ont sans doute agité avec anxiété dans leurs

pensées la question de la nature de TÊtre divin • Il est vrai que la tradition a attaché au nom de Moïse et la dénomination nouvelle de Dieu et, par conséquent aussi, ridée qu'elle exprime. Mais on sait que c'est une loi de la formation même de la tradition de condenser, si je puis ainsi dire, Tœuvre de tous les préparateurs d'une grande conception nouvelle en celui-là seul qui, Tayant reçue encore incomplète de ceux qui Tout précédé, lui a donné sa forme dernière et son expression définitive. Telle fut probablement la part que prit Moïse dans ce grand travail : il y mit la dernière main. Mais, avant lui, Elohim était adoré comme le Dieu qui existe par lui-môme, non peut-être dans sa famille selon la chair, mais dans la famille spirituelle des

pieux Israélites, dont Jahveh était la gloire (135^'^),

famille à laquelle il appartenait lui-même, et si Jokébed ne fut pas la mère qui Tenfanta corporellement, elle fut du moins celle qui lui donna la naissance spirituelle.

Dans tous les cas, quels qu'aient pu être les antécédents du jéhovisme, deux choses paraissent certaines : Tune, que cette doctrine de Dieu fut le résultat de la transformation d'un monothéisme spontané en un monothéisme réfléchi ; l'autre, que le mosa'ïsme voulut en faire la base de la vie morale du peuple d'Israël.

Il serait impossible de ne pas reconnattre, dans le monothéisme mosaïque» une vue claire et bien définie de la croyance naïve et encore vague des patriarches en un Dieu unique et tout-puissant. Du moment qu'il se rencontra un Israélite en état de prendre pour l'objet de ses réflexions la conception que sa famille se faisait de Dieu, la route qui devait conduire à l'idée exprimée par le mot Jahveh fut ouverte. Si Dieu est infiniment supéricOT à l'homme par sa puissance, il doit Têtre aussi par sa nature ; et comme la nature de l'homme est avant tout sujette au changement, celle de Dieu doit consister en des qualités différentes et se trouver au-dessus de toutes les vicissitudes dont les êtres humains sont l'inévitable jouet.

Ni la naissance, ni la mort, ni la dépendance des causes extérieures, ^toutes choses qui sont les conditions de l'existence humaine» ne sauraient

convenir à Dieu. D^rib.i* n>T Élohim existe par

lui-même, telle fîit la conclusion définitive à laquelle on arriva, après des considérations qui furent sans doute longues et compliquées, mais dont il ne nous est guère possible que de saisir les termes moyens les plus prononcés. Quoi qu'il en soit, le mot qui exprima la conséquence dernière, mrP Jahveh (il est) , resta comme le nom

le plus réel de TÉtre divin, considéré en lui-même ^ • Que ce raisonnement ait été Tœuvre de plusieurs générations, ce qui me paraît le plus prdbable, ou qu'on soit arrivé presque immédiatement, du point de départ d'un Dieu difTérent de Thomme par sa puissance, à la conclusion d'un Dieu qui en diffère encore plus par sa nature, peu importe en vérité; la seule chose essentielle est de pouvoir se rendre compte de la manière dont l'idée d'Elohim a donné naissance à celle de Jéhovah. Cette transformation s'explique par un travail de la réflexion sur la croyance antique ; l'historien n'a pas à chercher d'autres causes; celle-là Id suffit pour résoudre le problème.

Le second fait est d'une certitude encore plus manifeste. La morale primitive des différents peuples de la race indo-européenne n'a pas ses racines dans la conception que ces peuples se font de leurs dieux. S'ils sont justes et bons, c'est en dépit de

1 G*e8i d'après un système analogue qu'ont été formés les noms propres grammaticalement semblables à nVP* Jacob reçut ce nom parce qu^en naissant il tenait son frère par le talon ; le nom de Joseph indique qu'il fut ajouté par une bénédiction spéciale de Dieu à la famille de Jacob, etc. Le verbe qui désigne le caractère saillant, ou le fait qui frappe le plus l'esprit du spectateur, devient le nom de l'agent, et le verbe se met à la troisième personne sing. masc. du futur, temps qui, en hébreu, est une sorte d'aoriste. C'est ainsi que n*ini> *'^ ^^^ *i existe par luirméme, indiquant le fait essentiel de la nature d'Elohim, peut^avoir été pris pour sa dénomination, pour le nom qui le désigne en propre,

leurs poétiques croyances religieuses. Personne n'ignore quel profond contraste éclate entre la morale publique de la Grèce et les mœurs des divers habitants de TOlympe. Il n'en est pas sans doute de même chez les patriarches hébreux. S'ils se représentent Elohim sous l'image de la puissance, ils le vénèrent aussi comme juste, et la voix naïve de leur conscience pouvait leur faire en secret une loi d'imiter dans leur vie sa justice. Cette conception fondamentale de Dieu était cependant peu propre à devenir un principe de morale. Ds pouvaient lui obéir comme un serviteur obéit à son maître ; ils ne pouvaient avoir le dessein de devenir semblables à lui. La crainte de Dieu fut pour eux le principe de la sagesse, comme elle ne cessa pas de l'être pour ceux de leurs descendants qui ne s'élevèrent pas au-dessus de l'élohisme. Dans le mosaïsme, au contraire, Jéhovah est le modèle de l'homme pieux, a Soyez saints, car je suis saint, moi Jéhovah, votre Elohim \ » tel est le principe fondamental de la morale mosaïque ; il est répété en maintes circonstances S et la qualification de saint devient en Israël la désignation ordinaire des Israélites pieux ^

1 Lévit. , XIX, 2.

« Lévit.y XI, 44; xx, 7, 26; xxi, 6, 8; Nomb., xv, 40; Deut., XIV, 2, 21; XXIII, 14; xxvi, 19 ; xxviu, 9.

* Deutér.^ xxxiii, 3; Ps.^ xxxiv, 10;lxxxix, 6, 8; xcvu,

Ce n*est pas toutefois que ce mot ait dans les écrits de TÀncienne Alliance, dans ceux surtout qui remontent à des temps reculés, exactement le sens que nous lui donnons aujourd'hui. La pratique des cérémonies et des prescriptions légales entre pour une grande part dans la sainteté hébraïque. Mais il serait injuste de ne pas reconnaître qu'elle implique aussi la pureté morale, ce que le Deutéronome appelle la circoncision du cœur\ La loi mosaïque n'interdit pas seulement les actes mauvais ; elle condamne encore formellement les mauvais desseins ^ , et l'on a la preuve évidente qu'elle se propose bien d'agir sur le sentiment moral , quand on l'entend invoquer la gratitude pour les bienfaits de Dieu comme un mobile à l'humanité et à la bienfaisance % recommander l'amour du prochain \ et faire même un devoir sacré de la charité envers les étrangers ^

La conception de Dieu devint ainsi la base delà vie morale de llsraélite, comme la conception théo-

10; Gxxxii, 16; Prov,, ix, 10; xxx, 3; £s., lxii, 12; Dan.^ XII, 7, etc.

* Deut.f X, 16; Jérém., iv, 4. Oq connaît remploi que saint Paul a fait de cette énergique expression, Rom., ii, 29; iv, 11; coinpar. Philip.^ m, 3; Coloss., n, 10.

« Eocod.f XX, 17.

3 Lévit.^ XXV, 35-38.

^Lévit,, XIX, 17 eH8.

^Eacod., XX, 21; Lévit.^ xix, 10, 34; xxiii, 22, xxiv, 22î XXV, 35; Deut,^ x, 19; xxiv, 17; xxvii, 19.

cratiqne, ainsi que nous allons le voir, fut celle de sa vie sociale. C'est d'elle que découle tout ce qui dans la législation mosaïque se rapporte à la morale, de même que c'est de l'idée de la théocratie que dérivent les institutions capitales de cette législation qui se rapportent à l'organisation de l'État et de la famille. Et comme cette conception de Dieu est d'une remarquable pureté» il arma naturellement que les prescriptions qui en sont les conséquences en portèrent l'emprânte. Le spiritualisme de la théologie mosaïque ne pâiétra pas moins profondément la morale que la religion. En religion, on Ta vu, elle proscrivit toute idolâtrie, et par là elle prépara l'avènement du culte en esprit et en vérité. En morale, die produisit des effets absohiment analogues. Elle imprima aux lois un caractère de douceur et d'humanité qui ne se retrouve, au moins au même degré» dans aucune législation de l'antiquité ; elle déposa au sein de la rudesse des mœurs primitives, \m germe de charité dont le christianisme a été le complet développement.

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