‹ Études critiques sur la Bible, Nouveau TestamentChapitre 13 sur 23 · Voue. Reçue de Thcolojie, t. VIH, p · texte numérisé non relu

Voue. Reçue de Thcolojie, t. VIH, p

nom. Mais alors comment se fait-il que Matthieu, du moins dans les treize premiers chapitres, présente les faits dans un ordre sensiblement différent de celui qui est suivi dans Marc 1 ? Expliquer cette différence par les nécessités du plan de l’auteur du premier Évangile, me paraît un expédient que rien ne légitime. Y a-t-il dans les Évangiles d’autre plan qu’une certaine suite chronologique, conforme ou non, peu importe, à la réalité historique? M. Schérer a proposé de diviser l’Évangile de Matthieu en un certain nombre de sections, destinées chacune au récit d’une classe déterminée des miracles de Jésus-Christ i . Mais en outre qu’on ne saisit pas bien ce qui peut distinguer un petit miracle d’un grand miracle , tous les événements surnaturels étant des miracles au même titre, et les Évangélistes ne paraissant pas avoir fait entre eux des différences de quantité ou de qualité, on voit dans Matthieu comme dans les autres Évangiles les guérisons (petits miracles) et les grands miracles alterner indistinctement. Il faut reconnaître, sans doute, que parfois le récit d’une guérison miraculeuse a amené à sa suite, par une sorte d’association de souvenirs, le récit d’une autre guérison semblable. Mais, ni dans Matthieu, ni dans Marc, ni dans Luc, il n’y a de série continue de miracles d’un genre

* Ibid., t. VIII, p. 301 et suiv.

* Ibid., t. VIII, p. 30î el suiv.

particulier, qui, une fois la série close, ne se reproduisent plus ailleurs.

S’il fallait supposer à l’auteur du premier Évangile un programme arrêté d’avance, j’aimerais mieux admettre, avec M. Réville , qu’il a suivi l’ordre des >.oyt* , et qu’il a intercalé les passages qu’il empruntait à l’ouvrage primitif de Marc, selon que le demandaient les discours de Jésus-Christ rapportés dans le recueil de Matthieu *. Il resterait seulement à prouver que ces discoure se succédaient dans le Recueil de Matthieu dans le même ordre que nous les voyons dans notre premier Évangile, et je crains que les ingénieuses considérations de M. Réville ne suffisent pas pour convertir une simple possibilité en une réalité nécessaire.

Je n’attacherais pas, cependant, une grande importance a ces difficultés de détail, inévitables, quoi qu’on fasse, dans un sujet livré presque tout entier aux conjectures, si le système que j’examine ici avait une base moins fragile, moins incertaine que le sens plus ou moins contestable qu’on donne au mot "Xôyia, car, à vrai dire, tout dépend de là. Que

• « La combinaison chronologique des sources dont disposait le rédacteur du premier Évangile, le fil conducteur étant fourni par les>.rp* considérés comme se suivant historiquement, explique la différence de chronologie avec Marc. » Réville, Éhides critiques sur l'Evangile selon saint Matthieu, p. 251, et 1%. i03.

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ce terme signifie discours, et, par suite, recueil de discours, je le veux bien ; mais ne peut-on pas croire que Papias a considéré notre premier Évangile comme un recueil des discours du Seigneur ? Et cette explication est d’autant plus probable que ce sont les discours de Jésus-Christ qui dominent dans cet Évangile et qui lui donnent son caractère particulier *.

On est confirmé dans cette opinion par deux ordres de considérations qu’on ne peut négliger.

1° Sile livre de Matthieu, dont parle Papias, avait été en réalité un recueil de discoure de Jésus-Christ, différant de notre premier Évangile, ne serait-il pas bien extraordinaire qu’un ouvrage aussi précieux n’eût été connu que de Papias seul ? Aucun autre ancien écrivain chrétien n’en parle, et si Eusèbe n’avait pas cité la phrase de l’évêque d’Hiérapolis, où il en est question, il n’en serait resté aucun souvenir. Ajoutez qu’on ne saurait comment s’expliquer la perte d’un ouvrage de cette importance, précisément au moment où l’on commençait à recueillir avec le plus grand soin les documents de la littérature apostolique. Que des écrits des Apôtres

* Sans méconnaître la valeur des raisons alléguées par M. Réville, Ibid,, p. 53-61 et 336-338, je ne puis m’empôcher do croire quo la différence caractéristique que Papias indique entre l’ouvrage de Marc et les).ifi*de Matthieu, se retrouve entre nos deux Évangiles actuels.

aient pu périr à la fin I er siècle et au commencement du n®, quand, la tradition étant encore dans toute sa fraîcheur, on ne sentait pas l’utilité des écrits, cela se comprend ; mais au milieu du n® siècle, l’ouvrage d’un apôtre, connu, cité, commenté, ne pouvait pas disparaître.

2° Au moment où vivait Papias, notre premier Évangile existait certainement. Si ce n’est pas cet ouvrage qu’il a voulu désigner par le recueil des sentences de Matthieu, il n’a pas connu notre premier Évangile. Peut-on le supposer ? Je ne saurais l’admettre. M. Réville fait observer que les Pères de l’Église auraient dû connaître bien des choses qu’ils ignorent et distinguer bien des faits qu’ils confondent. Cette remarque est pleine de justesse. S’applique-t-elle ici? On peut en douter. L’Évangile de Matthieu devait être répandu dans l’Asie Mineure; il est positif qu’il n’y était pas du moins inconnu ; il serait étrange que Papias n’en eût pas entendu parler. Supposons, toutefois , qu’il ait pu en ignorer l’existence, d’autres, sans doute, en furent instruits; dans quel embarras ne durentils pas se trouver en présence de deux ouvrages différents également attribués à l’apôtre Matthieu ?

Je ne puis ici dérouler l’inextricable réseau d’impossibilités dans lequel nous jette la supposition que l’ouvrage appelé Vjyia par Papias n’était pas

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notre premier Évangile. Mais je dois faire remarquer que l’interprétation du mot Twfyia proposée par Schleiermacher, n’a pas obtenu cette approbation unanime que semble lui reconnaître la Société théologique de la Haye. M. Ébrard, autre entres, a soumis de nouveau le passage de Papias rapporté par Eusèbe, à un examen approfondi 1 ; il est arrivé à d’autres conclusions que Schleiermacher, et son opinion a trouvé de nombreux partisans 2 .

Mais, quelque contestables que puissent être les résultats auxquels M. Reuss est arrivé, il faut reconnaître qu’il a transporté sur un terrain plus solide l’étude de la question des origines de nos Évangiles synoptiques. Toutes les hypothèses qui prétendent tout expliquer par un seul et unique procédé de rédaction, autant celle de la dépendance mutuelle que celle de l’Évangile primitif et que celle de la tradition orale, sont désormais également convaincues d’impuissance. Les considérations qui ont présidé à la formation de chacun de nos Évangiles ont été trop complexes, ainsi que le fait remarquer M. Schérer 3 , pour que les origines de ces écrits aient leur raison dans un seul fait, quelque considérable et quelque réel qu’il puisse être d’ailleurs. D’un

* Ebrard, WmrhtcliafU. Kritikdèr iomujcl. Gesrhichte, p.78î- 789; . . •

2 Tischeiidorf, Si/no/isii Evaugel-, P- xv> note 1.

VjYok/'. Reçue de thêo'ogie , t. VIII, p. 307.

autre côté, il n’est aucune de ces hypothèses qui, flans une certaine mesure, n’ait sa valeur et ne puisse, quand on ne lui demande pas plus qu’elle ne peut donner, trouver son emploi dans la recherche des conditions dans lesquelles chacun de nos Évangiles a été composé ou a reçu sa forme définitive.

Un fait d’une haute importance me semble sé dégager à la fois et également de toutes les hypothèses que je viens de faire passer sous les yeux du lecteur, c’est qu’aucun de nos trois Évangiles synoptiques n’est primitif; ils n’appartiennent tous qu’à une couche secondaire du développement de la vie chrétienne, et môme qu’à une couche tertiaire, si l’on tient compte de la tradition. Tout nous prouve que, dans ses premiers moments, le christianisme se propagea par la tradition orale et non point par des écrits. Bientôt cette tradition donna naissance à des écrits, on ne saurait en douter ; mais il ne paraît pas que ces écrits, dont Luc connaissait un certain nombre, soient nos Évangiles. Incomplets, fragmentaires, ils furent comme la transition entre la tradition orale et nos Évangiles, qui tendent à embrasser la vie tout entière de Jésus-Christ, et qui, par cela même, firent oublier tous les essais antérieurs. C’est bien là ce que suppose le dernier des systèmes que j’ai examiné, et ce n’est pas un des moindres services qu’il a rendus à la critique,

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que d’avoir ouvert cette voie nouvelle aux recherches sur les origines de nos Évangiles synoptiques * .

Ce n’est ni par hypothèse ni par conjecture qu’il faut admettre trois couches successives de récits évangéliques. Il n’est pas de fait plus positif, mieux attesté. Qu’on se rappelle ce que dit Luc dans son prologue. On y voit que le troisième Évangile fut rédigé en tout ou en partie sur des mémoires antérieurs, et que ces mémoires avaient été composés d’après la prédication ou sur le témoignage de témoins oculaires, c’est-à-dire d’après la tradition orale. Voilà les trois phases de la littérature primitive du christianisme très-nettement indiquées. On prétendrait en vain que cela n’est vrai qu’en ce qui concerne le troisième Evangile. Les deux premiers ont avec celui-ci des analogies de rédaction trop intimes et trop suivies, pour qu’on en puisse

1 Dans lin ouvrage publié récemment sur l’origine des synoptiques, M. Holtzmann propose un système qui, tout en différant sous de nombreux rapports, pour l'explication des faits de détails de celui de M. Reuss et de M. Réville, s’en rapproche cependant dans les vues d’ensemble. Les résultats généraux auxquels il arrive sont que, en outre de quelques passages dus à la tradition orale et de quelques documents de peu d’étendue, tels que les généalogies de Jésus, Luc, 1, a-m. 21; xin, 10-17; xix, 1-10, etc., nos trois premiers Évangiles auraient été formés do la combinaison de deux grands écrits antérieurs, dont l’un serait lo recueil des discours du Seigneur, et l'autre une histoire évangélique qui, sans être l’ouvrage de Marc dont parle Papias, se retrouverait cependant presque tout entier dans notre second Évangile.

rapporter l'origine à d’autres procédés de composition.

Je ne terminerai point sans faire remarquer que le fait que je viens de signaler n’enlève rien à la valeur des écrits qui nous sont parvenus sous les noms de Matthieu, de Marc et de Luc. Ces écrits n’ont pas le caractère d’œuvres personnelles. Ils ne sont que la reproduction des ouvrages fragmentaires antérieurs qui se retrouvent ici condensés, rapprochés et combinés ensemble de manière à présenter, à un degré plus ou moins grand de développement, un tableau suivi de la vie et des enseignements du Seigneur. Et ces ouvrages fragmentaires, à leur tour, n’étaient que la reproduction de la tradition orale 1 . Il faut dire de chacun d’eux ce qui a été répété si souvent, d’après Papias et d’autres Pères de l’Église, du document que Marc écrivit d’après ses souvenirs de la prédication de l’apôtre Pierre.

Mais si ce fait ne diminue en rien l’autorité de nos Évangiles synoptiques , qui restent toujours l’expression du christianisme primitif et apostolique, il complique singulièrement la question de leurs origines. 11 place la critique en présence d’un problème complexe, il deux degrés, si l’on peut

1 « Il est aujourd’hui reconnu, dit M. Holtzmann, que la Ira* dilion orale doit être considérée eoramo la première base de toute la littérature évangélique. » Die synopt. Evang., p, 52.

m ÉTUDES CKITIQUKS SUR LA BIBLE insi dire. Il faudrait, en effet, dégager d’abord de nos Évangiles les différents écrits dont ils ne. sont que des combinaisons diverses, et rechercher ensuite les origines de ces écrits élémentaires. Peuton espérer d’arriver jamais à une solution satisfaisante ? Il est permis d’en douter, quelque confiance qu’on puisse avoir en la sagacité de l’esprit humain.

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