‹ Études critiques sur la Bible, Nouveau TestamentChapitre 15 sur 23 · DE LA PARTIE HISTORIQUE DE L’ÉVAKGHLE SELON SAINT JEAN · texte numérisé non relu

DE LA PARTIE HISTORIQUE DE L’ÉVAKGHLE SELON SAINT JEAN

Ce n’est ni parce que le quatrième Évangile rapporte des faits entièrement nouveaux, ni parce qu’il présente avec des incidents plus ou moins différents le petit nombre de ceux qu’il a en commun avec les synoptiques, qu’il se sépare du groupe des trois premiers.Tous les actes de la vie du Sauveur ne sont pas certainement contenus dans les synoptiques; un certain nombre de ceux qui n’y sont pas mentionnés auraient pu être recueillis dans un autre Évangile, sans que celui-ci fût pour cela en opposition avec les précédents ou revêtît un caractère différent. Les trois synoptiques ne rapportent pas tous uniformément les mêmes faits ; la variété qu’on y remarque sous ce rapport ne les empêche pas de former une même famille.

Les différences plus pu moins profondes dans le

récit des quelques événements également contenus dans le quatrième Évangile et dans les trois précédents, ne sauraient pas mieux tracer entre l’un ét les autres une ligne de démarcation. Qu’importe, au fond, que ce soit le fils du centenier de Capharnatlm qui ait été guéri, comme le porte le quatrième Évangile, ou que ce soit son serviteur, comme le raconte Matthieu 4 ? que Jésus-Christ ait chassé les marchands du temple dans les premiers temps de son ministère, comme le dit Jean, ou à la fin de sa carrière , comme le rapportent les trois synoptiques * ? Qu’importe même que Matthieu 3 et Marc donnent pour un faux témoignage inventé pour perdre Jésus-Christ, des paroles que Jean assure avoir été réellement prononcées par le Sauveur * ? Ces variantes, ces contradictions sont l’inévitable résultat des fluctuations de la tradition. On en trouve de tout aussi profondes entre Matthieu, Marc et Luc.

Ce qui nous oblige à séparer décidément le quatrième Évangile des autres, c’est qu’à côté de ces divergences qui ne portent que sur des détails ou des faits accessoires et accidentels , il en est d’autres

1 Jean, îv, 46-53 ; Matth., vm, 5-13.

I Jean, ii, 14-16 ; Matth., xxi, 15 el 13; Marc, xi, 15-17 ; Luc, xix, 45 et 46.

II Matth., xxvi, 60 et 61; Marc , xiv, 57 et 58; Jean, il, 19.

* Comparez, Matth., xxvn, 46 et Marc, xv,32, avecLur, xxm, 19-13.

qui atteignent ce qui doit être regardé comme le fond même de la vie du Sauveur. En réalité, Jean nous raconte une histoire de Jésus-Christ différente de celle qui est contenue dans les synoptiques.

La vocation des Apôtres, événement de premier ordre dans la vie du fondateur du christianisme, est tout autre dans le quatrième Évangile que dans les trois premiers. Ceux-ci nous apprennent que Jésus, au commencement de son ministère, appela le même jour à lui, d'abord, Pierre et André son frère, qu’il rencontra occupés à la pêche sur la mer de Galilée, et ensuite Jacques et Jean, fils de Zébédée, qu’il trouva un peu plus loin raccommodant leurs filets dans une nacelle 1 . Dans le récit de Jean, Jésus-Christ joue un rôle passif; ses premiers disciples le suivent et s’attachent à lui spontanément, sans y être conviés par un appel du Seigneur. André et Jean, tous les deux disciples de Jean-Baptiste, ayant entendu celui-ci rendre témoignage à Jésus, le reconnaissent dès ce moment pour leur maître et ne le quittent plus. André alla ensuite apprendre ft son frère Pierre qu’il avait trouvé le Messie et

1 Matth., îv, 18-22; Marc, i, 16-20; Luc, v, 1-11. Le récit de Luc diffère quelque peu de celui des deux autres synoptiques, non-seulement par rapport au temps de l’appel des Apôtres, mais en ce que Jacques et Jean sont présentés comme des compagnons de Pierre et qu’il n’est pas question d’André.

l’amena à Jésus, qui le compta depuis ce moment au nombre de ses Apôtres *.

Une opposition bien autrement étrange porte sur la date de la mort du Seigneur. D’après les trois premiers Évangiles, il aurait, après avoir mangé l’agneau pascal avec ses Apôtres, été arrêté dans la nuit et crucifié dans la matinée qui suivit, c’est-àdire le jour même de la fête de Pâques*. D’après le quatrième Évangile, au contraire, il aurait été mis à mort vingt-quatre heures plus tôt, c’est-à-dire dans la matinée du jour de la préparation de la pàque 1 * 3 , au moment même où l’on égorgeait l’agneau pascal, qui devait être mangé dans la soirée Comment, do si bonne heure, la tradition put-elle se diviser sur un fait de cette importance ?

A cette divergence s’en rattache une autre non moins extraordinaire. D’après les trois premiers Évangiles, le Sauveur, avant d’être livré aux pharisiens , aurait mangé l’agneau pascal avec ses

1 Jean , I, 35—42.

’ Le soir du premier jour de la fête de Pâques, premier jour qui avec le dernier était le plus solennel, on mangeait l’agneau pascal. Il ne faut pas oublier que pour les Israélites le jour corn, mençait au coucher du soleil ; par conséquent, le soir du premier jour est ce que, dans notre manière de compter le temps, nous appellerions le soir de la veille du jour de Pâques. Si Jésus mangea l’agneau pascal avec ses Apôtres, comme le disent Matthieu, (xxvi, 2, 1 7-20), Marc (xiv, 42-48), et Luc (xxtt, 7-44), il faut admettre qu’il fut mis à mort le jour de Pâques.

* Jean, xvm, 28.

Apôtres 1 * ; d’après le quatrième Évangile, il était déjà mort et enseveli à ce moment, et le dernier repas qu’il prit avec ses Apôtres n’aurait pas été le repas pascal et aurait eu lieu, ce sont les propres paroles de l’évangéliste, avant la fête de Pâques *. Cette différence, étrange déjà en elle-même, le devient bien davantage quand on considère que c’est à ce repas que , d’après le récit des synoptiques , la pâque chrétienne fut substituée à la pâque juive et la sainte Cène instituée 3 4 . Le quatrième Évangile ne dit pas un mot de l’établissement de cette importante cérémonie, quoique il rapporte fort au long les divers incidents de ce dernier repas de Jésus-Christ avec ses Apôtres *. Ce silence est assurément fort extraordinaire.

Ce n’est pas tout encore; le cadre de la vie de Jésus est tout autre dans le quatrième Évangile que dans les synoptiques. D’après ceux-ci, le Sauveur aurait vécu et enseigné exclusivement dans la Galilée et dans les contrées circonvoisines ; il n’aurait été à Jérusalem qu’une seule fois, pour y mourir. Le quatrième Évangile nous raconte, au contraire, que pendant le cours de son ministère, il visita régulièrement la ville sainte aux différentes fêtes

1 Matth., xviii, 2, 17-20 ; Marc, xiv, 12-28; Lite, xxii, 7-1 i.

3 Jean, xiii, 1 ; xvm, 28; xix, 14.

• Matth., xxvi, 26-28; Marc, xiv, 22-24; Luc, xxii, 17-20.

4 Jean, xiii-xvii.

SUR LA BIBLE solennelles '. C’est là surtout que cet Évangile nous le montre enseignant la foule et discutant avec les pharisiens. Dans deux chapitres seulement, le quatrième et le sixième, nous le voyons dans la Samarie et dans la Galilée; dans tout le reste du récit, il est Jérusalem.

Il semble, du moins, qu’il devrait y avoir quelque accord entre le récit des synoptiques du voyage de Jésus à Jérusalem, et ce que Jean nous rapporte du dernier de ceux que le Sauveur fit à la ville sainte. 11 n’en est rien toutefois. Aucun des incidents mentionnés par ceux-là n’est connu de celuici, et, d’un autre côté, il n’est pas dit dans les synoptiques un seul mot des principaux événements racontés dans le quatrième Évangile. D’après celui-ci, Jésus se rendit à Jérusalem d’Ephraïm, ville voisine du désert; d’après ceux-là, il y vint directement de la Galilée, contrée dans laquelle il ne serait plus retourné, s’il faut s’en rapporter à Jean, depuis qu’il l’eût quittée à l’époque de la précédente fête des Tabernacles.

Enfin, et cette différence est capitale, la prédication du Sauveur, d’après les synoptiques, ne se serait pas étendue au delà d’une année; d’après Jean, au contraire, elle aurait duré trois ans.

Comment expliquer ce désaccord entre les sy-

1 Jean., v, 1 ; vu, î, 10.

noptiques d’un côté et le quatrième Évangile de l’autre? Ce ne sera pas, certainement, en supposant avec la plupart des anciens docteurs de l’Église , que Jean ne s’était proposé, en mettant par écrit la vie du Seigneur, que de combler les lacunes qu’il avait remarquées dans les trois premiers Évangiles Si cet Évangile n’était qu’un complément des trois autres, il aurait été inutile, comme le fait remarquer Bleek, que l’auteur entra dans des détails étendus sur les parties de la vie du Seigneur déjà fort développées dans les synoptiques, par exemple, sur l’histoire des souffrances et de la mort de Jésus- Christ; une simple indication aurait suffi 2 . Cet écrit n’a certainement pas le caractère qu’il devrait avoir, si l’hypothèse mentionnée par Eusèbe était fondée. Le récit y est tout aussi suivi, mieux peut-être que dans les trois premiers Évangiles. On y voit un tableau bien lié de la prédication du Sauveur, et non une série de notes supplémentaires.

On ne fait pas disparaître la difficulté en prenant l’Évangile de Jean, non pour une notice biographique sur Jésus-Christ, comme le sont les synoptiques, mais pour un discours théologique sur l’œuvre et la nature du Sauveur. Car, dans cette hypothèse, on se demande encore comment il a pu

i Eusèbe, Ilist. eccles., lib. III, cap. 24.

3 Week, Einleit, in das N. T p. 473.

se faire que l’auteur de ce traité ait toujours supposé une vie de Jésus -Christ différente de celle que racontent les trois premiers Évangiles, et la question reste tout entière.

Dira-t-on que Jean ou l’auteur, quel qu’il soit d’ailleurs, du quatrième Évangile a suivi une autre tradition que celle qui a été adoptée par Matthieu, par Marc et par Luc ? Sans doute ; mais ce n’est pas là une explication ; c’est le problème lui-môme présenté en d’autres termes. Comment y a-t-il eu de si bonne heure deux traditions différentes de la vie de Jésus-Christ? Voilà bien la véritable question ; mais à cette question on n’a pas de réponse à donner.

C’est une opinion générale que la tfèdition suivie par les synoptiques a une couleur historique plus vraisemblable que celle du quatrième Évangile 1 . J’inclinerais, avec Schleiermacher et plusieurs théologiens modernes, à croire le contraire. Il me pa-. raîtrait étrange que Jésus-Christ eût renfermé ses prédications dans la Galilée, et qu’il n’eût apparu à Jérusalem que pour y mourir. C’est dans la ville sainte qu’il devait surtout faire entendre sa voix, et il me semble trouver dans les trois premiers Évangiles eux-mêmes des indices manifestes, pour ne pas

1 Hilgcnfeid, Xcitschr. der ici*senichvfl. Thioloyie, 4' année, p. I3î.

dire des preuves irrécusables, que ce ne fut pas seulement, comme ils le racontent, dans les derniers moments de son ministère, qu’il s’y rendit et qu’il y .enseigna pour la première fois. Il est parlé, en effet, dans les Évangiles d’amis et de disciples que le Sauveur avait dans cette ville et dans les environs; tels étaient, entre autres, Joseph d’Arimathie 1 et la famille de Lazare i . Ces relations supposent nécessairement plusieurs séjours de Jésus à .Jérusalem 3 .

Il y a encore dans le récit que les synoptiques font de la Passion, des indices que Jésus ne fut pas crucifié le jour de Pâques. Quand ils nous disent que Simon de Cyrène revenait des champs *, ils nous font connaître que ce jour n’était pas une de ces grandes fêtes, pendant lesquelles il n’était pas plus permis de se livrer à des travaux serviles que pendant les sabbats. 11 y a encore là, ce me semble, un témoignage positif en faveur de la supériorité historique de la tradition suivie dans le quatrième

’ .4 lallU., xxvii, 87 et suiv.; Marc, xu, 42 et suiv.; Lite. xxviii, 50 et suiv.

1 Luc, x, 38 et suiv.

’ Bleek {Eode.it. in (las N. T., p. 178) et bien d’autres critiques en appellent encore à Matllt., xxm, 37, et Luc, xm, 34. Leur argumentation resterait cependant sans valeur, si l'explication que M. Strauss a donnée dernièrement de ces passages était fondée, Zeitschrift der wissenschnfl. Théologie, 5* année, p. 84-93.

4 Marc, xv, 21 ; Luc, xxm, 26.

Évangile. On pourrait, il est vrai, supposer que Fauteur de cet Évangile a été influencé par une idée dogmatique, et qu’il n’a placé la mort de Jésus-Christ au jour de la préparation de la pâque que pour mieux établir son parallèle entre le Sauveur et l’agneau pascal. Mais d’un autre côté, les grandes fêtes nationales n’étaient jamais souillées par une exécution capitale, et il ne servirait de rien de faire remarquer que le supplice de Jésus eut lieu par les mains des Romains, car les Romains avaient soin de se conformer en ce point, comme en beaucoup d’autres, aux coutumes des peuples conquis.

§ 2 . DE LA PARTIE DIDACTIQUE DE l’ÉVASG ILE SELON SAINT JEAN.

Le quatrième Évangile diffère encore plus des trois autres par la partie didactique que par la partie historique. Non-seulement les paroles de Jésus- Christ, qu’il rapporte, sont tout autres que celles que contiennent les synoptiques 1 * * 4 , non-seulement

1 Quatre ou cinq sentences de Jdsus-Christ seulement sont

communes à Jean et aux autres Évangiles. Comparez Jean, iv,

44, Matth., xiii, 57, Marc, vi, 4. Luc, iv, 24 ; — Jean, xu, 25,

Matlh., x, 39; — Jean, xm, 20, Matth., x, 40, Luc, x, 46; — Jean, xm, 16, .Val!:., x, 24.

m ÉTUDES CRITIQUES

elles se distinguent de celles-ci par la forme et par le style 1 ; mais encore, et c’est ici le point essentiel, elles expriment un tout autre ordre d’idées et présentent un enseignement fort différent. On a souvent comparé la différence du Jésus des trois premiers Evangiles au Jésus du quatrième, à celle qu'on remarque entre le Socrate de Xénophon et le Socrate de Platon. Cette comparaison ne manque pas de justesse, quoique elle reste peut-être encore au-dessous de la vérité. Il est incontestable que Jean nous a tracé de l’œuvre et de la personne de Jésus- Christ, un tableau bien autrement spiritualiste que celui que nous offrent Matthieu, Marc et Luc.

Dans les synoptiques nous voyons dans Jésus- Christ un prophète, le plus grand des prophètes sans doute, mais enfin un révélateur qui ne se distingue de Moïse que parce qu’il le dépasse en connais-

1 Dans le quatrième Évangile, les dialogues sont plus fréquents que dans les trois autres; ils y ont aussi plus d’étendue et en même temps plus de vivacité. Dans les discours proprement dits, les synoptiques font parler Jésus-Christ, tantôt en sentences se suivant les unes les autres, sans qu’il soit toujours facile de bien déterminer le lien qui les unit, tantôt en comparaisons plus ou moins développées, forme d’enseignement qui rappelle la manière des docteurs juifs de celte époque. Dans le quatrième Évangile, les discours de Jésus-Christ ne se composent pas au mômedegréde sériesd’aphorismes; ils sont d’un style plus suivi ; l'enchaînement des idées y est plus saisissable. Des paraboles s’y rencontrent assez fréquemment; mais elles y sont plutôt indiquées que développées, et par là, elles se distinguent de celles des trois premiers Évangiles.

sanees, en élévation de sentiments, en profondeur de., pensées, et qui n’est en définitive qu’un mandataire de Dieu, qu’un envoyé chargé de donner leur forme dernière aux instructions communiquées autrefois seulement à la famille de Jacob et destinées maintenant, après avoir été complétées et purifiées, à devenir l’apanage de l’espèce humaine tout entière. Le quatrième Évangile nous montre, non plus un prophète, mais un être surhumain, descendu du ciel sur la terre pour y remplir sa mission, antérieur à son existence terrestre et tenant par des liens si étroits à la nature divine qu’il est en réalité dans la plus intime union avec Dieu luimême.

Les synoptiques nous présentent Jésus-Christ comme le révélateur d’une doctrine nouvelle qui ne se rattache pas autrement à sa personne qu’en ce qu’il en est le prédicateur. Dans le quatrième Évangile, il est et le prédicateur et l’objet de sa prédication, à la lettre, le dogme constitutif et fondamental de son propre enseignement, et par conséquent de la religion nouvelle qu’il vient établir parmi les hommes 4 . Il ne s’agit plus ici, pour devenir son disciple, de ci’oire à ce qu’il annonce, et de le mettre en pratique, comme il est dit si souvent dans les trois

1 Reuss, Histoire de lu Ihiulujie chrétienne au siècle a/mlulu/ue, t. II, p. J95.

premiers Évangiles 1 ; il faut croire en sa personne, c’est-à-dire l’accepter pour ce qu’il annonce qu’il est, et cette foi constitue entre lui et le croyant un lien spirituel qui, en transformant celui-ci en une nouvelle créature, l’arrache aux ténèbres du monde et le rend participant au royaume de Dieu *.

Et non-seulement Jésus-Christ est dans le quatrième Évangile un dogme, le dogme essentiel, central de la religion nouvelle, mais encore un dogme absolument inconnu aux autres Évangiles et sans analogie avec ce qui y est raconté de sa vie et de ce qui y est rapporté de ses enseignements. Par rapport à sa dignité personnelle, il parle de lui-même, dans les synoptiques, comme étant le Messie, prédit par les prophètes et attendu par les enfants d’Israël, et s’il spiritualise l’idée que s’eu faisaient les Juifs de son temps, il ne laisse pas pour cela de rester au point de vue des anciens prophètes. Dans le quatrième Évangile, il y a plus qu’une spiritualisation, si je puis me servir de ce terme, de l’idée et de la fonction du Messie ; une idée nouvelle est ajoutée à celle qui domine dans les synoptiques. Le Christ, le Messie, n’est plus seulement le fils de David et, sous ce rapport, dans un sens métaphorique, le fils de Dieu ; il est, au sens exact du mot, un être divin, le Logos, le Verbe de Dieu.

1 Matth., vu, 24-27; xxyiii, 20; Luc, xi, 28.

s Jean, m, 36; v, 40; vi, 33-40-47; vm, 24; xvn,2-3 et euiv.

SÜR LA BIBLE

Deux idées distinctes jusqu'alors chez les Juifs, se trouvent ici, pour la première fois, associées, intimement unies ensemble. Le Messie annoncé par les prophètes et attendu par les Juifs devait donner à la loi sa perfection dernière et établir sur la terre le royaume des cieux. Mais ce Messie n’était pour les Juifs qu’un héros animé de l’esprit de Dieu, descendant véritablement de David, seulement plus grand que son aïeul. Il ne se distinguait pas autrement, quant à sa nature, du reste des hommes. D’un autre côté, le Verbe de Dieu était, pour les Juifs palestiniens, la vertu active de Dieu, sa manifestation dans ses rapports avec les hommes et les choses de ce monde, et pour les Juifs alexandrins, le Dieu second, c’est-à-dire, un être "divin émané de Dieu comme la pensée émane de l’esprit pensant, le ministre et l’exécuteur de ses volontés, son agent et son intermédiaire auprès des enfants de la terre. Mais le Verbe n’est jamais, chez les Juifs, identifié avec le Messie, ni présenté comme devant, à la fin des temps, jouer le rôle attribué au Messie. Ces deux êtres demeurent distincts 1 ; ils appartiennent à deux mondes différents, le Verbe à

* Quand j’appelle le Verbe un être divin, je parle du point de vue des Juifs alexandrins; car, pour les Juifs palestiniens, le Verbe était une vertu divine et non un être au sens propre du mot. Dans le quatrième Évangile, il est pris dans le sens des Alexandrins.

la sphère des choses divines 1 , le Messie à la sphère des choses humaines. Dans le quatrième Évangile, ils sont réunis en Jésus qui est tout à la fois le Verbe et le Messie, c’est-à-dire le Verbe descendu ici-bas en un corps, pour remplir les fonctions du Messie 2 . Les synoptiques ne connaissent pas Jésus comme le Verbe ; ils ne voient en lui que le Messie.

C’est bien sans doute le salut que Jésus vient apporter aux hommes, autant d’après les synoptiques que d’après le quatrième Évangile. Mais dans celuici, son œuvre est présentée sous une autre forme que dans ceux-là. C’est par son enseignement que, dans les trois premiers Évangiles, il ouvre aux hommes de bonne volonté la voie étroite qui con-

1 « Le Verbe divin, dit Philon, ne vient jamais en une forme

visible, » c 5 otrîjâv» tcûtwv V.y; 6ttcç II; èpaTr.v vit. iîe'av,

De proftigis § 19; et dans un sens plus général : « Le divin ne descend pas vers nous; il ne revêt pas les nécessités du corps, » Te. u.iv cüv giori; •yè»G{) mi; 6icv, vi /.»• rMx irpe; r.u*;, e iSi t,),9ïv et; t à; oùu.*ra; àvâ-jxj.;, quis rerun i divin, hæres, § 9.

2 J’ai dit ailleurs qu’une des différences essentielles entre la notion chrétienne du Verbe et celle que s’en fait la théosophie judéo-alexandrine, c’est que d’après celle-ci le Verbe reste toujours dans le monde suprasensible et ne prend ni ne peut prendre de corps, la matière étant regardée comme la source ou du moins l’alliée du mal, tandis que d’après celle-là il s’est incarné. On a ici la raison de celte différence. Pour remplir la fonction du Messie, il a bien fallu que le Verbe prît un corps. Parmi les chrétiens ceux qui, tout en voyant le Verbe en Jésus, restèrent dans l’opinion judéo-alexandrine sur la nature mauvaise de la matière, prétendirent que Jésus n'avait revêtu qu’un corps apparent : ce fut le docétisme; les gnostiques qui se faisaient la même idée de la matière, furent également des docètes.

SUR LA BIBLE US

duit au royaume des cieux *. Il y a plus que cela dans le quatrième. Le Verbe divin, antérieur A toutes les choses créées s , auteur lui-même de tout ce qui existe 3 , est descendu dans*le monde *, pour y faire briller la lumière qui y était éclipsée, pour y établir la vie qui en avait disparu 5 , pour l’arracher à l’empire des ténèbres 6 . Mais les ténèbres n’ont pas voulu recevoir la lumière 7 . De là, une lutte entre la lumière et les ténèbres, lutte dans laquelle la mort de Jésus est une première victoire 8 , le signe de la victoire définitive dans la lutte qu’il continuera, par son esprit 9 , à soutenir contre l’empire des ténèbres 10 .

En un certain sens, il n’y a guère là, à première vue, qu’une différence de langage et d’images. Jésus est présenté aussi dans les synoptiques, comme en lutte avec les hommes qui ne comprennent pas les choses qui sont de Dieu; et après être monté au ciel, il doit envoyer son esprit à ses diciples pour

1 Matth., v, 19-20; vu, 13, 14, 24-27.

1 Jean, i, 1 et 2 ; xvn, 8.

5 Ibid., i, 3.

* Ibid., xvi, 28.

1 Ibid., i, 5; xvii, 25.

* Ibid., ni, 17; xii, 31 .

1 Ibid., i, 5; m, 19.

’ Ibid., vi, 51 ; x, 11-15; xvi, 33.

* Ibid., xiv, 16, 26; xv, 26.

'* Ibid., xvi, 8-14.

continuer et achever l’œuvre 4 dont il a posé les bases. Le levain qu’il a déposé dans leurs cœurs, doit enfin faire lever toute la pâte 2 . En y regardant de près cependant, on voit que l’auteur du quatrième Évangile transporte l’action du Verbe sur un autre terrain que celui sur lequel Matthieu, Marc et Luc ont maintenu l’action du Messie. Ceux-ci ne quittent pas le terrain pratique, ce terrain qui est aussi celui des prophètes de l’ Ancienne Alliance. Dans ce qu’ils nous rapportent, il s’agit pour Jésus-Christ de ramener les hommes de leurs mauvaises convoitises à des sentiments plus dignes de leur destination éternelle, de purifier leurs cœurs, de sorte que, devenus semblables à de bons arbres, ils portent de bons fruits. Le quatrième Évangile nous fait assister à un drame métaphysique dans lequel se trouvent en présence deux principes contraires 3 , le Verbe, la lumière d’un côté, et le monde, les ténèbres de l’autre. Le but de la lutte est le salut des âmes. Il faut les arracher à la puissance du prince du monde, les faire passer de la mort à vie *; mais le Verbe a déjà vaincu le monde 5 , après lui le Paraclet achèvera la défaite du prince des ténèbres 6

' Malth., x, 20 ; Luc, xi, 13; xu, 12.

1 Matth., xiu, 35; Luc, xiii, 21.

» Jean, xii, 46; xv, 18-19; xvi, 8-20; xvn, 16-25; xvm, 36,

« Ibid., v, 14; Jean, ni, 4.

* Ibid., xu, 31 ; xvi, 11-33.

4 Ibid., xiv, 16-26; xv, 26; xvi, 7.

et quiconque croira au Verbe et se rattachera fi lui par la foi, prendra part à sa victoire, sera aussi vainqueur du monde 4 , deviendra une nouvelle créature 2 et passera des ténèbres à la lumière 3 , de la mort à la vie 4 .

Cette manière de présenter l’œuvre de Jésus, quelques différences qu’elle offre au fond avec celle des synoptiques, n’aurait soulevé aucune difficulté sérieuse, on l’aurait expliquée parl’esprit métaphysique de l’auteur de cet Évangile, par quelque besoin, propre à sa nature, de s’attacher dans la religion nouvelle plutôt à l’idée qu’au fait, ou pour mieux dire de chercher l’idée sous le fait qui la couvre, si, autant dans l’ensemble que dans ses prin cipaux détails, elle ne rappelait involontairement et lâ forme et le contenu des systèmes gnostiques.

Quand nous lisons si souvent dans cet Évangile que personne n’a connu le Père que le Fils 5 , nous pensons aussitôt au Père inconnu (7car/ip ayvoim;), inaccessible à la connaissance humaine, deSaturnin, au Dieu ineffable (©so; apf7iToç) deBasilide, à l’Abîme ((S'jÛoY) de Valentin. Quand nous voyons Jésus- Christ représenté comme le Fils unique de Dieu

1 1 Jean, n, 13; IV, 4.

‘Jean, ni, 3-6.

5 Ibid., ni, 20-21 .

* I Jean, ni, 14 .

1 Jean, i, 18 : xvu, 23.

tll

(uioî (i.ovoYevJiî) *, tellement uni cependant au Père qu’il n’en est que l’apparition eoncrète 2 , qu’il est une même chose avec lui 3 , on se reporte immédiatement au premier né (p-ovoyev/jç), première incarnation du Buthos de Valentin, au Nous qui s’unit à l’homme Jésus dans le système de Basilide, au premier homme (rcpwTo; «vOpwroî) des ophites, au Christ de Saturnin, qui le représente comme n’étant pas né à la manière des autres êtres.

Comme l’auteur du quatrième Évangile, tous les gnostiques nous parlent d’une lutte entre la lumière et les ténèbres, d’une lutte dont le but est également d’arracher à l’empire du mal les âmes d’origine divine, et dans cette lutte les principes en présence sont, sous des noms analogues, les mêmes que nous voyons dans le quatrième Évangile, d’un côté les ténèbres, le monde, de l’autre le Christ, l’esprit de lumière. De même encore, c’est par la foi à la manifestation sensible du divin, surtout par la foi au Sauveur, que l’àme se relève, selon le système de Valentin, qu’elle s’unit plus intimement à Dieu, d’après les Basilidiens, qu’elle se dégage de l’empire de Satan pour être rendue à sa source primitive, comme l’enseigne Saturnin 4 , et cette foi

Jean, i, 14.

3 Jean, xiv, 9.

5 T.-p xi; 3 ttxtt.s h tajitv, Jean, x, 30-38; xvii, 24— ÏS.

‘ Ritler, Hist. de la phil. rhrét., t. 1, p. 107-127 et sulv., 1 !5 et suiv.

SUR LA. BIBLE U7

est entendue dans un sens qui n’est pas très-différent de celui qui est donné à ce mot dans le quatrième Évangile. Elle est, pour les gnostiques, un état mystique de l’âme qui la met en communication directe avec le monde supérieur 1 .

Ce n’est pas à dire toutefois que la christologie du quatrième Évangile soit identique à celle des gnostiques, tant s’en faut. Elle s’en distingue par plusieurs côtés; elle n’a rien surtout de ce caractère fantastique qui est propre à toutes les branches de la gnose. C’est d’un Jésus historique, réel, qu’il est ici question, et non d’une vertu métaphysique de Dieu, agissant dans un monde chimérique. Pour être le Verbe, le premier-né de Dieu, un être surhumain, le Sauveur du quatrième Évangile n’en est pas moins le Christ entendu au sens juif, le Messie accomplissant le rôle que lui avaient assigné les prophètes, d’après les croyances de la synagogue. La métaphysique s’associe ici avec l'histoire *, mais elle ne l’a pas absorbée, comme c’est le cas dans la gnose. L’auteur du quatrième Évangile dégage l’idée du fait, mais il maintient le fait ; les gnostiques n’en tiennent aucun compte. De sorte qu’on pourrait dire que cet écrivain, quel qu’il soit, tient une sorte de milieu entre les gnostiques qui ont tel-

1 Haag, Hist. des dogmes, t. I, p. 119.

1 ReuJS, Hist. de là théologie chrétienne oh siècle apostolique, t. 11, p. 296 et suiv.

ÉTUDES CRITIQUES lement subtilisé l’œuvre du Christ qu’elle n’est qu’une abstraction métaphysique, et les synoptiques qui n’ont guère vu que le Christ agissant et enseignant dans la vie réelle. C’est, sans le moindre doute, ce qu’entendait Clément d’Alexandrie, quand il appelait ce livre un Évangile pneumatique, par opposition aux autres qu’il appelait somatiques.

Mais après tout, il n’en reste pas moins du gnostique dans cet Évangile. Cet élément s’y montre sous deux rapports, d’abord dans sa tendance générale qui est un mysticisme métaphysique, analogue, quoique non identique, à l’esprit qui domine dans la gnose et ensuite dans l’emploi d’une foule d’expressions, telles que Lumière, Vie, Verbe, Premier-né, Ténèbres, Vérité, etc., qui appartiennent à la langue des gnostiques.

Comment un écrivain chrétien en vint- il à concevoir sous cette forme encore inconnue ou du moins inusitée dans le christianisme, l’œuvre de Jésus- Christ, et, en même temps comment fut-il amené à adopter, pour rendre cette conception, un langage jusqu’alors étranger à l’Église et propre au gnosticisme ? Problème dont la solution est d’autant plus importante, qu’en nous faisant connaître les circonstances au sein desquelles cet Évangile prit naissance, elle jetterait une lumière nouvelle sur l’origine de la forme dogmatique, sous laquelle la christologie a été reçue dans l’Église.

SLR LA BIBLE

Michaëlis a cru le résoudre, en admettant que Fauteur de cet Évangile qu’il regarde, avec la tradition chrétienne , comme l’apôtre Jean, se proposa de réfuter les erreurs des gnostiques, et qu’il fut obligé par là de se placer à leur point de vue et de se servir de leur langage. Le point de départ de cette hypothèse est une assertion d’Irénée reprôduite par Jérôme, « Jean, disciple du Seigneur et prédicateur de la foi, nous dit Irénée, voulut, en publiant l’Évangile, détruire l’erreur que Cérinthe avait propagée, et longtemps avant lui lesnicolaïtes. Son but fut de les confondre et d’enseigner qu'il n’y avait qu’un seul Dieu qui a tout lait par sa parole, et que, comme ils le prétendent, l’un n’est pas le Créateur et l’autre le Père du Seigneur *. »

Michaëlis attache une grande importance à cette déclaration d’Irénée. Il fait remarquer qu’ayant été disciple de Polycarpe, qui lui-même avait été disciple de l’apôtre Jean, il devait avoir reçu des informations exactes. On sait combien en une foule de cas ces prétendues informations des Pères de l’Église laissent à désirer. Ici môme Irénée se montre fort mal renseigné, puisque dans les adver-

1 Irénée, Aile, livres., lib. III, cap. 41, au commencement. Ce Père dit un peu plus bas, dans le même chapitre, que c’est par le Prologue de cet Évangile que Cérinthe est réfuté. Jérôme ajouie celte circonstance que ce fut sur la demande des évêques d’Asie que Jean composa son Évangile contre Cérinthe. Calalo * (jus scriptor, eceksiost., cap. 9.

saires contre lesquels l’apôtre Jean aurait écrit son Évangile, il place à côté de Cérinthe une secte de nicolaïtes qui n’a jamais existé que dans l’imagination des anciens docteurs chrétiens et qui est née tout simplement d’un terme de l’Apocalypse mal entendu *.

Michaôlis toutefois ne s’en tient pas exclusivement à cette autorité. Il ajoute qu’en dehors du témoignage d’Irénée, on a dans le quatrième Évangile lui-même la preuve qu’il est dirigé contre les gnostiques et en particulier contre Cérinthe. « En choisissant les expressions de Lumière, de Vie, etc, l’apôtre avait en vue, dit-il, la philosophie des gnostiques qui usaient ou, pour mieux dire, qui abusaient de ces termes. Quand on dit que les quatorze premiers versets de l’Évangile de saint Jean sont purement historiques, et ne contiennent qu’un récit abrégé de l’histoire de Jésus avant qu’il parût sur la terre, c’est une supposition dénuée de toute probabilité. Il est certain, au contraire, qu’ils sont purement dogmatiques, et qu’ils ont été mis dans un

1 Apocal., h, 6 et 15. Les nicolaïtes, dont il est question dans ce passage de VApocalypse , et dont les Pères de l’Église ont fait les disciples d’un hérétique appelé Nicolas, sont, comme l’explique l’auteur de cet écrit (Apocal., ii, 14), cpux qui, à l’exemple de Balaam, cherchent à surprendre les chrétiens et à les faire tomber dans le péché, afin d’attirer sur eux la colère de Dieu. Nicolaïtes est en grec ce que bulaamites est en hébreu. Gieselcr K'irchengech, 4* édit. t. I, p. 113 note.

but polémique, afin de réfuter les erreurs qui alors avaient prévalu sur la personne de Jésus-Christ. Et la preuve, c’est que si l’apôtre ne s’était pas proposé de réfuter les gnostiques, il n’aurait pas employé les expressions dont ils se servaient, ces expressions n’étant déterminées que par leur application au système qu’ils soutenaient 1 . »

Ce raisonnement de Michaèlis ne porte que sur l’emploi, dans cet Évangile, de termes usités dans les systèmes gnostiques, et ce n’est pas là que se trouve la difficulté réelle. Si ce que j’appelle l’élément gnostique de cet écrit ne résidait que dans ces termes, il ne mériterait pas d’attirer un moment l’attention, tant il serait aisé d’en rendre compte. Ce ne serait pas certes en disant avec Bleek que ce n’est pas l’auteur de cet Évangile qui les a empruntés aux gnostiques, mais que ce sont au contraire les gnostiques qui les ont empruntés à cet Évangile a , thèse en faveur de laquelle on aurait quelque peine à recueillir des preuves historiques. Mais il suffirait de rappeler que la plupart de ces termes, pour ne pas dire tous, se retrouvent soit dans Philon *, soit dans les livres apocryphes de l’Ancien Testament 4 .

1 Michaëlis, Introd. nu Nouv. Testant., I. III, p. 343 et suiv.

3 Bleek, Einleit. ins. N. T., p. 226.

5 Par exemple, Xo-jc;, etc.

* Mo vcftvf,;, dans Sapience, vu, 22 ; quelques autres se présentent dans les apocryphes dans un sens un peu différent de celui dans lequel ils sont employés dans le quatrième Évangile, pas

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L’auteur de cet Évangile aurait bien pu les prendre dans ces écrits qui ne lui étaient pas probablement inconnus. Aussi ces termes ne suffiraient pas pour indiquer un élément gnostique dans le quatrième Évangile, s’il n’y avait en outre une certaine manière de concevoir ou, si l’on aime mieux, de présenter l’œuvre de Jésus-Christ, qui rappelle les tendances et le caractère des conceptions religieuses de la gnose. Et de cela Michaëlis ne dit pas un seul mot. On ne saurait au reste s’en étonner. Le gnosticisme était encore trop mal connu de son temps pour qu’on pût être frappé de l’analogie du point de vue de l’auteur du quatrième Évangile avec le point de vue général de la théosophie gnostique.

C’est ce point de vue général, dont Michaëlis ne parle pas et dont, en un certain sens, il ne pouvait pas parler, qu’il s’agit ici de prendre en considération. Or, ce point de vue, de quelque manière que l’auteur du quatrième Évangile y soit arrivé, est essentiel dans sa conception chrétienne ; il n’est pas lin accident de polémique. L’écrivain ne s’y est pas placé pour réfuter un système quelconque ; s’il touche parfois à quelque opinion contraire, ce n’est

assez toutefois pour ne pas conduire à celui qui leur est donné ici; ainsi Xo^o; xtfat, la puissance divine (Sapience, xi, 4 ; Ecclésiastique, xxx, 17 , xlviii, 3-5, etc.); nviùu* ï»i;, l'esprit de vie (Jtid., x, 43; xvi, îî; .3 Etiras, v, 13, etc.) ,

qu’en passant *, comme il arrive à quiconque expose une suite bien liée d’idées; son but réel, c’est de raconter, telle qu’il la comprend, l’œuvre de Jésus- Christ.

Veut-on avoir une preuve sensible, irrécusable du caractère dogmatique et non polémique du quatrième Évangile, on n’a qu’à le comparer avec la première des Épîtres qui portent le nom de saint Jean. Ces deux écrits sont bien certainement de la même main. C’est dans l’un et dans l’autre le même ordre d’idées, la même doctrine, la même terminologie, le même style. Mais dans l’Épitre, l’auteur suppose que ceux auxquels il s’adresse sont suffisamment au courant de son système. « Je vous écris, leur dit-il, comme à des personnes qui connaissent la vérité. 2 » Aussi il ne leur expose pas sa doctrine ; il leur montre seulement que deux erreurs qu’on répand parmi eux se trouvent en opposition directe avec elle. « Je vous écris ces choses au sujet de ceux qui vous séduisent 3 . » De ceux qui les séduisent, les uns, véritables antéchrists (ennemis du Christ, du Messie), admettaient bien que Jésus avait été le Verbe, mais ils niaient qu’il eût été le Christ, le Messie, au sens des anciens prophètes, c’est-à-dire que, pour eux, Jésus était un être divin,

'Reusa, Hüt. de la théolug. chrét.. I. II. |>. 301. 5 I Jean, il, 24 3 Ibid., (I, 26.

mais n avait pas été un être humain, au sens propre du mot, et n’avait pas revêtu, par conséquent, un corps réel *, doctrine dangereuse en ce qu’elle détruisait le lien qui unit les hommes à Dieu, Jésus à la fois être humain et être divin. Les autres, faisant une fausse application de l’idée que par Jésus nous sommes unis à Dieu, soutenaient que, dès que cette union a été opérée, on n’a plus à compter avec le péché a , théorie qui a si souvent reparu dans lé mysticisme et qu’on ne saurait s’étonner de rencontrer déjà à la fin du premier siècle, tant elle se présente facilement, j’allais dire logiquement, dans cet ordre d'idées, dès qu’on se laisse absorber par son côté spéculatif. L’auteur de l’Epître revient sans cesse sur ces deux points. « Que personne ne vous séduise, dit-il ; celui qui pèche est du diable, tandis que quiconque est né de Dieu évite les transgressions 3 . » Et d’un autre côté : « Ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour savoir s’ils viennent de Dieu. Quiconque nie que Jésus soit venu un corps humain est un menteur et n’est pas de Dieu 4 . »

Est-ce ainsi qu’il procède dans l’Évangile? en aucune façon. Il expose dogmatiquement, il raconte,

* I Jean , il, 19, 27 ; iv, 3.

3 Ibid., i, 6 et suiv.

3 Ibid., III, 7, 8 , 9, etc. ; il, 4, etc.

1 Ibid., il, 19; iv, I -3, etc.

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il affirme, il ue s’arrête pas à faire sentir le danger ou l’erreur des opinions opposées 1 . Qu’il y ait parfois des allusions à des vues qu’il n approuve pas et qu’il repousse, je le veux bien ; il ne saurait en être autrement dans un écrit dogmatique ou même dans un écrit historique qui, comme celui-ci, conduit à des propositions dogmatiques. Mais, quand on accorderait que l’auteur de cet Évangile aurait été. en le composant, sous la préoccupation d’adversaires qu’il avait à réduire, comme aussi d’indifférents qu’il voulait convaincre, il n’en resterait pas moins que la polémique n’est pas l’essentiel dans cet écrit. S’il se sert, dans son exposition, d’un langage qui est celui des gnostiques, si l’ensemble de ses vues rappelle, en général, une certaine manière de considérer la révélation, qui fut en partie et en un certain sens celle de la gnose, c’est tout simplement parce que cette terminologie exprimait clairement ses idées, et qu’il envisageait l’œuvre et la personne de Jésus-Christ d’un point de vue qui, pour n’être pas absolument le même que celui des gnostiques, n’en différait pas cependant complètement.

Tandis qu’Irénée et Jérême regardaient le quatrième Evangile, en toutou en partie, comme dirigé contre Cérinthe, un parti religieux de cette époque 1° prit pour une œuvre gnostique et l’attribua pré-

RetisS., ibitl.. t. II. p. 289 cl Î90.

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